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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Frederico Gonzalez Suarez - Archevêque, patriote et historien de l'Équateur
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1938-01, Collections de BAnQ.

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Galerie de portraits FREDERICO GONZALEZ SUAREZ ARCHEVÊQUE, PATRIOTE ET HISTORIEN DE L’ÉQUATEUR Nicolas Jimenez, dans la brève esquisse qu’il a consacrée à Federico Gonzalez Suarez, affirme qu’il n’y a que cinq ou six Équatoriens qui méritent des biographies complètes, et que, dans cette constellation réduite, Gonzalez Suarez est digne d’une place très élevée.Les investigateurs de l’histoire coloniale de l’Amérique espagnole connaissent les hautes qualités et la précision qui distinguent la monumentale Histoiria de la Republica del Ecuador,issuede la plumetoujours féconde de Gonzâlez Suarez.Ces sept volumes attestent l’érudition du fameux archevêque de Quito.Mais sa biographie complète n’a pas été écrite.Il s’en suit qu’on ne se fait pas facilement une idée claire du rôle extraordinaire qu’il a joué dans l’évolution sociale, politique et surtout intellectuelle de la république de l’Équateur.Dans l’abondance de sa production érudite, la personnalité de l’auteur se perd ; on ne voit que la masse de ses recherches laborieuses.Le milieu Né en 1844, Gonzâlez Sûarez a vécu une portion importante de l’histoire républicaine de son pays.Sa mort en 1917 laissa un vide considérable dans la vie culturelle de la nation.Sa naissance eut lieu l’année qui précéda l’écroulement du régime du Général Juan José Flores, le fondateur et le premier président de l’Équateur.Gonzâlez Sûarez connut la période de confusion et d’incertitude qui va de 1845 à 1860.Enfant et donc jeune homme, il reçut sa formation intellectuelle justement quand les institutions équatoriennes se trouvaient dans une condition déplorable de décadence. FREDERICO GONZALEZ SUAREZ 535 Les trois provinces qui constituaient l’Équateur après la lutte farouche de l’émancipation politique, formèrent l’extrême sud de la Colombie créée par Bolivar.Pendant huit ans, les provinces équatoriennes ne furent plus qu’un prolongement de la Colombie, avec laquelle elles maintenaient des relations peu étroites.La mort de Bolivar, le Libérateur, laissa libres les trois groupes de la vaste nation colombienne de songer à la séparation définitive.Le Général Pâez proclama l’indépendance du Vénézuela en 1830, en brisant d’une façon brusque l’union avec la Colombie.Le prestige personnel de Bolivar avait contribué à maintenir une unité plutôt arbitraire et artificielle.Sa mort amena d’abord le Vénézuela, ensuite, la même année, l’Équateur à se séparer de la Colombie.Le Général Juan José Flores, collaborateur fidèle de Bolivar, commandant du sud, et d’un prestige militaire remarquable, prit la direction des provinces de Quito, Cuenca et Guayaquil, pour les rendre indépendantes.L’Indépendance fut proclamée en mai 1830 et le Général Flores fut élevé à la dignité présidentielle.L’Équateur avait été pendant les quinze années des guerres libératrices le champ de bataille des armées métropolitaines et séparatistes.Le premier mouvement d’indépendance s’était développé à Quito en 1809 ; le premier cri contre le régime péninsulaire avait été poussé à Quito, ce qui valut à cette ville le titre de « Lumière de l’Amérique ».La misère et la pauvreté des trois provinces en 1830 étaient épouvantables.Le gouvernement était entre les mains des militaires.Les casernes avaient remplacé les bureaux administratifs.Partout les soldats pullulaient.Les finances étaient chaotiques et le commerce, réduit aux nécessités les plus indispensables de la vie ordinaire.Le Général Flores fut appelé à gouverner un pays en désordre, sans tradition démocratique, sans expérience politique.L’année 1830 en fut une d’essai pour la jeune république.Le président Flores n’était pas sans talent.Né à Puerto Cabello au Vénézuela, il avait participé activement à toutes les campagnes depuis le commencement des guerres.Jeune officier de trente ans en 1830, il était arrivé au pouvoir de bonne heure.Néanmoins, l’administration routinière et monotone, la direction des affaires publiques n’étaient pas son fort.Son métier était les armes ; sa bravoure et son intrépidité lui avaient gagné le respect et l’admiration de 536 LE CANADA FRANÇAIS Bolivar.Impétueux, mal instruit, obligé de faire l’organisation d’un nouvel état où tout manquait, il entreprit une tâche supérieure à ses forces et à ses talents.Entre 1830 et 1835, il lutta pour rétablir l’ordre et mener la nation vers un bien-être relatif.Il souffrit une opposition tenace, appuyée sur les doctrines libérales qu’on voulait appliquer dans 1 Équateur.On connaît l’influence exercée dans les pays de langue espagnole par les doctrines anglaises et françaises d’alors.Ainsi le prestige de Jeremy Bentham fut grand sur les libérateurs des pays hispano-américains.En 1835, la guerre civile éclata.Un homme extraordinaire remplaça Flores à la présidence : Vicente Rocafuerte, libéral à la française, cosmopolite, instruit, voyageur et observateur infatigable.Son libéralisme était plutôt théorique.Il exerça une influence décisive sur les destins de la république.On considère les quatre ans de son gouvernement comme la période la plus brillante de la première moitié du XIXe siècle.Il réalisa une réforme générale dans les finances, dans le commerce, dans l’instruction publique et même dans l’Église.En 1839, Flores reprit le pouvoir et le garda pendant cinq ans.En 1845, la révolution de mars, activement aidée par Rocafuerte, le renversa.C’était le moment critique de l’histoire équatorienne.On jugea qu’il y avait seulement deux chemins à suivre : celui du chaos ou celui de la dictature.La république avait souffert les conséquences du militarisme provoqué par les guerres de l’émancipation.Le Général Flores était un étranger, entouré de militaires vénézuéliens.Le mouvement de 1845 fut une réaction violente contre cet état de chose.Mais la présence dans la république de corps entiers de soldats qui n’étaient pas rentrés dans la vie civile créa un nouveau danger.La chute du régime de Flores prépara la victoire de l’élément militaire national.Pendant quinze ans, de 1845 à 1860, la république fut victime des luttes civiles, des révolutions, des changements violents de gouvernement et de la croissante intervention des militaires nationaux dans les affaires publiques.Le point culminant de ce triste régime fut la présidence de José Maria Urbina, personnage funeste dans les annales équatoriennes.Il était miliaire tout court, intrigant, astucieux, vindicatif. FREDERICO GONZALEZ SUAREZ 537 Il garda le pouvoir jusqu’à la désastreuse guerre civile de 1859-1860, prélude de la victoire de Gabriel Garcia Moreno.L’enfant Frederico Gonzâlez Suarez est né à Quito, au mois d’avril 1844.D’une condition physique délicate, il expérimenta bientôt les rigueurs matérielles et intellectuelles de l’école équatorienne de son époque.La grande réforme scolaire projetée plus tard par Garcia Moreno était encore loin.Les écoles publiques et privées de la république languissaient dans la décadence la plus profonde.Avec le reste du pays, elles subissaient encore les effets des quinze ans des guerres de l’indépendance.Suarez apprit ses premières lettres à l’école de Saint-Domingue.Dans ses Mémoires, il raconte d’une manière charmante les petites expériences et les incidents les plus pittoresques dont cet établissement d’instruction était le théâtre.Il était élève quand les Jésuites furent expulsés du pays en 1852.Il était encore trop jeune pour savoir apprécier toutes les conséquences de ce fait.Mais plus tard, quand, après son noviciat dans la Société de Jésus, il fut obligé d’en sortir, il apprécia toujours au plus haut point l’intégrité et les mérites de la société de Loyola.Gonzâlez Suarez reçut sa première instruction dans les institutions précaires de l’époque d’Urbina.Dans ses Mémoires Intimes, il dit se souvenir de la décadence affreuse des écoles, de l’université et surtout du séminaire.Rien de sérieux, rien de profitable pour les élèves.L’indifférence, l’abandon partout.Il fut témoin de l’ascension au pouvoir de Gabriel Garcia Moreno, et il venait d’être ordonné prêtre quand cette figure tomba sous le poignard des assassins.Il avait atteint, néanmoins, un âge suffisant pour avoir conquis une petite place dans la société que Garcia Moreno avait créée.Son plein développement intellectuel coïncida avec les vingt dernières années du XIXe siècle, quand l’Équateur était de nouveau déchiré par les conflits civils qui régnaient particulièrement entre les cléricaux et les anti-cléricaux, connue sous les noms de conservateurs et de libéraux.Sa production érudite apparut précisément quand les conflits intérieurs et internationaux paraissaient mener la petite république à la ruine et au chaos.Gonzâlez Suarez montra incessamment, pendant les agitations et les troubles dont LE CANADA FRANÇAIS 538 son pays fut victime, une sérénité toute remarquable, et sa voix devint la plus judicieuse et la plus respectée dans un chœur où la plupart se distinguaient par leur strideur et leur irritabilité.Le monument élevé à sa mémoire sur la Plaza de San Francisco de Quito constitue une reconnaissance tardive et modeste de sa contribution énorme à la félicité et au progrès de l’Équateur.Il y a quelques années, les Mémoires intimes de Gonzâlez Suarez furent publiés à Quito, bien que le prélat eût exprimé le désir exprès que ses pensées intimes ne fussent données au public que cinquante ans après sa mort.Ces Mémoires sont un des documents les plus humains et les plus émouvants de la littérature hispano-américaine.Avec une modestie frappante et une humilité saisissante, Gonzâlez Suarez avertit dans la préface qu’ils sont destinés à « esclarecer algunos hechos, cuyo conocimienio podra convenir acaso, a la posteridad».L’œuvre explique de nombreux actes publics de l’auteur qui ont provoqué une foule de commentaires divers et beaucoup de discussions et de polémiques.L’étudiant Ayant complété son cours secondaire, Gonzâlez Suarez s’inscrivit à l’Université de Quito.Quand le jeune universitaire se présenta aux examens, Gabriel Garcia Moreno était recteur.Il rappelle comment Moreno, occupé toujours des moindres détails de l’administration universitaire,présidait les séances et prenait une part active aux examens.C’était le premier contact entre le futur président et l’étudiant qui plus tard deviendrait archevêque de Quito.Après le cours ordinaire de philosophie, ou ce que nous appelions couramment les humanités, il fallait faire le choix d’une carrière.Dans toutes les républiques hispano-américaines, aujourd’hui comme autrefois, il est particulièrement difficile de choisir d’une façon intelligente entre les possibilités restreintes qui s’ofîrent.Au temps de Sûarez, le droit, la médecine et la prêtrise étaient les seules carrières existantes.Il opta pour la prêtrise.Le séminaire dans lequel il se décida à entrer, se trouvait dans un état déplorable.C’était le moment critique de la liberté des études.Ce système funeste s’était étendu non seulement aux écoles élémentaires et secondaires, mais encore FREDEHICO GONZALEZ SUAREZ 539 au séminaire et à l’Université.L’étudiant était libre de faire ce qu’il voulait, sans restriction, sans direction.Au séminaire, on donnait seulement deux cours.La discipline était lâche.Il n’y avait aucune sorte de vie de communauté.Les aspirants aux ordres habitaient la ville, et on ne faisait aucun effort pour prévenir le relâchement naturel qui devait en résulter.La vie religieuse du séminaire était menacée par les décrets gouvernementaux et un peu plus tard par la guerre civile, qui éclata en 1857.Pendant trois ans, le pays végéta dans l’anarchie la plus complète.Tout l’organisme de l’état était paralysé.Le système d’instruction, comme on peut l’imaginer, ne fonctionnait pratiquement plus.En 1860, la victoire définitive fut obtenue par les forces du gouvernement provisoire que dirigeait Gabriel Garcia Moreno.En 1861, après quelques mois consacrés à pacifier le pays et à supprimer les dernières manifestations révolutionnaires, Garcia Moreno devint président de la République et fit adopter la nouvelle constitution.L’Exécutif commença la réforme remarquable qu’on associe toujours au nom de Moreno.Avec une résolution inébranlable, le Président commença la régénération du pays.Sa philosophie était essentiellement catholique.Ses théories de l’état s’inspiraient de la doctrine la plus pure touchant les relations qui doivent exister entre l’autorité civile et l’autorité religieuse.En 1862, les Jésuites rentrèrent à l’Équateur pour y fonder des écoles et infuser du sang nouveau aux institutions décadentes.Le séminaire leur fut donné.Sous la direction des Jésuites, Gonzalez Suarez fit des progrès étonnants dans les études théologiques.Le 12 octobre 1862, il entra au noviciat des Jésuites.La décision qu’il venait de prendre était l’une des plus sérieuses de sa vie.Pendant dix ans, il resta dans la Compagnie.En 1872, il en sortit, convaincu que sa place n’était pas dans le clergé régulier.Des questions personnelles le préoccupaient.Sa mère était seule, dans la misère la plus épouvantable.Il considérait que son devoir était de se séculariser.Souvent dans ses Mémoires il exprime les sentiments d’affection qu’il éprouvait pour cette sainte femme, qui le voulait jésuite.Ses souffrances étaient néanmoins trop fortes.Il se trouvait pris d’une angoisse indicible, quand il songeait à la pauvreté dans laquelle sa famille avait toujours vécu : 540 LE CANADA FRANÇAIS Nous étions si pauvres, elle et moi, que nous manquions de tout; très souvent j’allais à l’école pieds nus, parce que je n’avais pas de chaussures.A cette époque, elles coûtaient pourtant très neu cher.Il avait décidé d’entrer au noviciat des Jésuites à cause des chances exceptionnelles qu’il y trouvait de faire des études supérieures.Ne pouvant pas obtenir une bourse de l’État ou l’aide de l’archevêque, il avait choisi le seul chemin libre.Il vacilla longtemps, persuadé qu’il devait rester au noviciat par gratitude pour les faveurs et pour les concessions que les Jésuites lui avaient faites.Enfin, en 1872, il se retira à Cuenca, où pendant une année il enseigna la philosophie.Finalement, avec l’aide directe de l’évêque de Cuenca, il fut ordonné prêtre séculier.C’était le commencement de sa longue carrière ecclésiastique.Le prêtre La cordialité de sa réception à Cuenca l’amena à y rester onze ans.Il acquit là sa vraie formation sacerdotale.La mort de sa mère, qu’il vénérait tant, le laissa libre de faire les études que jusqu’à ce moment il n’avait pas pu entreprendre.En 1873, il fit en Europe un voyage d’une importance incalculable pour ses travaux futures d’érudition.Il visita la France, la Suisse et l’Italie.Il voyagea avec l’archevêque de Quito, Monseigneur Ignacio Ordonez, en qualité de secrétaire.Après avoir passé trois mois en Italie, Gonzalez Suarez entra en Espagne où il resta deux ans.C’est là qu’il puisa sa remarquable documentation sur l’histoire coloniale de l’Équateur.Les sources accessibles à Quito même étaient incomplètes.Il fallait, pour étudier l’évolution de l’Audien-cia de Quito pendant les quatre siècles de son histoire, consulter les riches archives de Seville, de Simancas et de Madrid.Gonzalez Suarez, grâce au loisir que son voyage lui permettait, se consacra exclusivement à la tâche de chercher les documents sur la vie politique, sociale et religieuse de Quito.Il en amassa une masse, qui constitua plus tard la base de son histoire monumentale.Il rentra en Équateur après avoir visité le Portugal, le Brésil et les pays sud-américains.C’était en réalité la grande tournée dont il avait besoin FREDERICO GONZALEZ SUAREZ 541 pour parfaire sa formation intellectuelle.Il était maintenant en état d’entreprendre ses travaux historiques.Il faut se souvenir toutefois que son intelligence supérieure, sa diligence à faire des recherches et 1 expérience qu’il avait acquise en Europe, ne s’appuyaient pas sur une formation rigide et moderne.Ses études philosophiques avaient été déficientes ; il avait dû interrompre son cours théologique ; il ne l’avait achevé qu’avec les Jésuites.Ses études des humanités avaient souffert de grandes lacunes.De nos jours on l’a jugé sévèrement.Plusieurs historiens contemporains l’ont considéré comme une grande mentalité synthétique, comme un écrivain d’un talent littéraire inégalable, mais non comme un historien au sens moderne du mot.Il est vrai que le sens critique et la méthode lui manquèrent souvent.C’est que Gonzâlez Suarez avait acquis ses connaissances pêle-mêle, très souvent sans le secours de personne.L’évêque historien D’une grande austérité de vie et d’une profonde modestie de mœurs, Gonzâlez Suarez refusa systématiquement les dignités ecclésiastiques qui lui furent offertes.Trois fois, animé par la conviction intime de sa propre indignité, il refusa de se laisser nommer évêque d’Ibarra.Il alléguait un vœu qu’il avait fait de ne rechercher jamais un honneur hiérarchique.Cette raison fut rejetée par Rome.Quand il vit que ses efforts échouaient, il prétexta son état de santé et son ignorance de la langue indigène, le quechua.Un des aspects les plus curieux de cette affaire, fut l’importance qu on donnait aux jugements que Gonzâlez Sûarez avait portés dans les volumes de son Historia General del Ecuador.Chaque volume déjà publié avait provoqué une opposition extraordinaire.Elle fut particulièrement violente quand parut le quatrième volume.Dans ce volume, l’auteur traite une matière assez délicate : l’état des ordres religieux et de la vie religieuse à l’époque coloniale, et plus particulièrement l’état de décadence dans lequel les communautés se trouvaient.Il est sûr que la description qu’il nous donne n’est pas édifiante.Les fêtes religieuses se célébraient avec un maximum d’éclat et d’ostentation ; les devotions étaient plutôt fastueuses, mais la piété était réduite au minimum. 542 LE CANADA FRANÇAIS Le scandale était immédiat.On dénonçait Suarez comme hérétique, comme médisant et comme apostat.On l’accusait même au moment de sa consécration comme évêque d’Ibarra.Le Cardinal Rampolla le pria d’apaiser les esprits en témoignant dans une déclaration publique de son amour et de son admiration pour les congrégations religieuses et en disant que s il avait pu prévoir le scandale causé par son quatrième volume, il ne l’aurait pas publié.C’était, comme on peut facilement le juger, un cas délicat de conscience.S’il annonçait qu’il n’avait jamais prévu les conséquences de son étude, il laisserait entendre qu’il ne connaissait pas son devoir d’historien et d’écrivain.Il s’y refusa.Un écrivain qui n’a pas prévu les effets de son oeuvre, est un écrivain qui ne se rend pas compte de ce que trace sa plume, qui écrit et qui ne sait pas lui-même ce qu’il écrit.Comment pou-rais-je affirmer cela quand j’avais parfaitement compris les résultats de mon ouvrage ?Le problème éthique est clair.Gonzâlez Sûarez refusa d admettre qu’il avait contribué à provoquer un scandale, en croyant toujours que le contenu de son ouvrage était basé sur la vérité stricte.Sa Sainteté Léon XIII lui demanda tout simplement d’affirmer son appui aux ordres religieux comme manifestation d’adhésion au Saint-Siège.Le problème en soi n’est pas difficile à comprendre.Il faut avant tout savoir que l’époque dont Gonzâlez Sûarez avait raconté 1 histoire si détaillée était le dernier siècle de la colonie.L’Église en Amérique vivait sous le Patronato Real, lequel permettait à la couronne espagnole d’intervenir dans presque toutes les affaires jugées ecclésiastiques.Depuis le Cardinal primat d’Espagne jusqu’au dernier curé, tous étaient l’objet d’une vigilance stricte et directe de la part du gouvernement.En Amérique, beaucoup d’erreurs, et plus tard la décadence sont dues au fait que l’Église catholique pendant la période des colonies n’était pas indépendante ; elle était systématiquement soumise à l’autorité de l’État.Par suite, l’indifférence ou même l’hostilité du gouvernement avait pour elle toute sorte de conséquences déplorables.L’Église ne possédait pas même l’autorité nécessaire pour opérer sa propre réforme.Il n’est donc pas surprenant qu’on trouve au cours de ces siècles beaucoup FREDERICO GONZALEZ SUAREZ 543 de cas de manque de zèle apostolique, d’abandon évangélique, et souvent de scandales dans les communautés.Tout récemment, des historiens ont démontré que des conclusions nombreuses de Gonzalez Sûarez ne sont pas fondées sur une recherche suffisante.Le grand historien dominicain, Vacas Galindo, très connu par ses magnifiques études sur la question des frontières, a écrit dernièrement pour établir que beaucoup d’affirmations de Gonzâlez Suarez concernant la décadence de l’ordre de saint Dominique sont plus ou moins gratuites.Il faut se rappeller que Gonzâlez Sûarez écrivait selon le critère et la méthode du dernier siècle, sans, très souvent, avoir le souci scrupuleux de l’exactitude que requiert l’histoire.Ses erreurs sont plutôt attribuables à son jugement et à sa méthode, qu’à un manque d’honnêteté intellectuelle.Mgr Sûarez intervint assez fréquemment dans la politique du pays.Il refusa cependant toujours de s’affilier a un parti.Il réussit à maintenir une position d’indépendance complète au milieu de la confusion et même de l’anarchie.Voici justement une des sources de la controverse violente qui s’est élevée autour de sa personne.Le libéralisme équatorien, profondément anticlérical et souvent antireligieux, a réclamé le droit de considérer Gonzâlez Sûarez au nombre des siens.Le conservatisme, de son côté, tout en reconnaissant l’indépendance de pensée du grand ecclésiastique, ne l’a jamais regardé comme un ennemi.En certaines occasions, il fut accusé d’hostilité envers les intérêts catholiques.L’évêque Schumacher de Portoviejo, dans la province de Manabi, l’attaqua comme ennemi des intérêts vitaux des catholiques.Dans un discours prononcé à la mémoire du grand clérical national Gabriel Garcia Moreno, Gonzâlez Sûarez déclara qu’il n’avait jamais été affilié au parti du président conservateur.Ce fut suffisant pour convaincre les libéraux qu’il était sympathique à leur cause.Si on examine ce fameux discours, on trouvera que l’orateur y affirme une chose toute simple : n’avoir pas été membre du parti créé par Garcia Moreno.Et pourtant son admiration pour le grand homme d’état catholique est sans égale.On le voit parfaitement dans l’éloge qu’il en fait.Il déclare dans ce discours : Le prêtre ne doit appartenir à aucun parti politique ; il doit rester indépendant de tout parti et au-dessus de tout parti.Tout 544 LE CANADA FRANÇAIS jeune encore, je m’étais imposé la résolution de ne jamais m’affilier à aucun parti politique.Au mois d’août 1895, le parti conservateur abandonna le pouvoir, et les libéraux victorieux, sous la direction d’Eloy Alfaro, prirent les rênes de l’État.En décembre delà même année, Gonzalez Sûarez fut intronisé évêque d’Ibarra, et commença sa carrière distinguée de prélat.En 1900, alors que les Colombiens menaçaient d’envahir l’Équateur, Gonzalez Sûarez éleva la voix avec une grande ardeur patriotique pour dénoncer la violation du territoire national.Son patriotisme amena les libéraux à le proclamer l’un des leurs ; mais Mgr Gonzâlez Sûarez refusa de permettre que son nom fût associé à un mouvement politique quelconque.Pendant les années critiques, de 1900 à 1905, Gonzâlez Sûarez était infatigable dans ses besognes ecclésiastiques.Avec une énergie à toute épreuve, il organisait le diocèse d’Ibarra et écrivait constamment.Presque tout le progrès social que fit l’Équateur à cette époque porte le signe de son dévouement et de son talent.En 1906, en reconnaissance des services qu’il avait rendus à la cause de la religion et de l’Église, le Saint-Siège le nomma successeur de l’archevêque Gonzâlez Calisto.Pendant onze ans, il porta la dignité ecclésiastique la plus élevée de la république.Il était devenu avec le temps la figure la plus révérée du pays.Son indépendance de caractère et son intégrité intellectuelle absolue lui gagnèrent même le respect de ceux qui lui étaient le plus éloignés par la pensée et le sentiment.L’œuvre La bibliographie qui le concerne est extrêmement longue.Elle renferme surtout des livres historiques, mais aussi une liste interminable d’œuvres religieuses et de polémique.Il ne négligea pas la littérature pure, comme en témoignent ses essais de critique littéraire.Gonzâlez Sûarez ne révèle dans ses travaux aucune préoccupation spéculative ou métaphysique.Théologien et philosophe par profession, il n’eut pas de préférence marquée pour la théologie et la philosophie.Il n’aima jamais l’abstration ou même la pensée pure ; toujours et partout il fut l’historien, ami de la recherche, des documents, des vieux papiers.La reconstruction historique, FBEDERICO GONZALEZ SUAREZ 545 scrupuleusement basée sur les documents, était son métier.Il s’est penché plutôt sur les sources historiques que sur les idées ou les concepts abstracts.Son esprit est vigoureusement clair et lucide, son expression, d’une limpidité cristaline.Il est, enfin, l’historien et l’investigateur, et non pas le penseur pur.Son prestige d’historien repose solidement sur son Historia General del Ecuador.Avec l’ouvrage de Fermin Cevallos, c’est le seul qui expose le développement de l’Équateur depuis ses origines.Gonzalez Sûarez fut 1 un des premiers qui entreprit l’étude de l’archéologie en Équateur.L’introduction archéologique qui accompagne son histoire est d’un mérite incontestable.Comme nous l’avons déjà signalé, les discours épiscopaux et les œuvres de polémiques constituent une portion considérable de sa production intellectuelle.Parmi ces écrits, on remarque son Informe sobre la Carta a los Obispos , La Carta de un sacerdote catôlico a un liberal et Exposiciones en defensa de los principios catolicos.Il écrivait cette dernière œuvre pendant la dictature de Ignacio Veintimilla, qui menaça de détruire l’Église équatorienne.Plusieurs de ses oraisons funèbres sont restées parmi ses écrits les plus distingués.On remarque le brillant discours qu’il prononça sur Gabriel Garcia Moreno dans la cathédrale de Cuenca.Ses écrits strictement historiques commencèrent avec ses Rectificationes Historiens publiées en 1889, à la suite d’une polémique soutenue dans la presse avec le chef libéral, José Peralta.Pendant son voyage d’études en Europe, il publia son Nuevo mes de Maria.Cet ouvrage de dévotion était l’accomplissement d’un vœu qu’il avait fait d’écrire au moins un ouvrage sur la Sainte Vierge.Trois monographies d’une importance capitale témoignent de son talent d’investigateur.La première est la Memoria historica sobre Mutis y la expediciôn botdnica de Bogotâ en el siglo dêcimo octavo (1888).La deuxième est Un opusculo de Caldas.Cette monographie contient une étude que composa le grand homme de science de la Colombie, José de Caldas.Cette étude a pour titre Memoria sobre la quina.Gonzalez Sûarez la publia en 1907.La troisième monographie s’intitule : Otro opusculo de Caldas.Elle traite de la visite que fit le célèbre grenadin à Quito au commencement du XIXe siècle.Elle parut en 1910. 546 LE CANADA FRANÇAIS Conclusion La liste complète des œuvres de Gonzalez Suarez est longue et encore incomplète.Il commence, depuis quelques années, à être l’objet de biographies et d’études de toutes sortes.Il est évident qu’on ne peut connaître l’histoire de l’Équateur républicain sous tous ses aspects sans ouvrir les livres de l’archevêque Gonzâlez Suarez.Son intégrité, sa dévotion à son pays et à l’Église, surtout son inflexible honnêteté le placent bien haut parmi les grandes figures sud-américaines du dernier siècle.Il appartient par la multiplicité de ses œuvres, à la culture, à la politique et à l’esprit du continent tout entier.Richard Pattee, Professeur à l’Université de Puerto Rico.
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