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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Un touriste du Chili au Canada en 1853. Don Benjamin Vicuna-Mackenna
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1938-02, Collections de BAnQ.

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Histoire UN TOURISTE DU CHIUI AU CANADA EN 1853 DON BENJAMIN VICUNA-MACKENNA En cherchant la route des Indes, Christophe Colomb découvrit l’Amérique.Dans un ordre d’idées plus modeste, l’historien, en suivant à la piste les voyageurs français qui visitèrent notre pays, rencontre aussi des touristes étrangers dont les souvenirs, faute de traducteurs, sont demeurés inédits.Parmi ces derniers, le plus intéressant est peut-être un jeune Chilien de 22 ans, exilé de son pays pour ses opinions politiques et qui séjourna pendant environ une semaine au Canada, en juin 1853.On le nommait Benjamin Vicuna-Mackenna.Suivant l’usage espagnol, notre jeune voyageur faisait suivre son nom patronymique de celui de sa mère, une Mackenna, petite fille du brigadier-général John Mackenna, venu d’Irlande en 1782 et décédé à Buenos-Aires en 1814.Quant au nom de son père, don Pedro Félix Vicuna, il était très « couleur locale », vicuna étant le mot pour désigner la vigogne, ce lama des Andes dont la laine est très recherchée.Don Benjamin naquit à Santiago en 1831 l.Après des études secondaires sur lesquelles on sait peu de chose, il entra à l’université de sa ville natale, pour y faire son droit.Dès 1851, les idées révolutionnaires de 48 avaient fait leur chemin un peu partout, et les étudiants de l’Amérique du Sud n’y étaient pas étrangers.Le voisinage des volcans andins n’était pas fait pour assagir cette bouillante jeunesse de Santiago, qui, non contente de savourer les fruits de l’indépendance proclamée depuis vingt-cinq ans, trouvait 1.Je dois à l’obligeance de D.Arturo Bascunan, consul général du Chili, d’avoir pu étudier la vie de l’auteur dans le substantiel ouvrage de D.Ricardo Donoso, Don Benjamin Vicuna Mackenna, su vida, sus escritos y su tiempo, 1925, couronné par l’Université du Chili. 596 LE CANADA FRANÇAIS encore trop peu libéral le régime d’alors.Aussi, dans le patio universitaire était-il plus souvent question de complots politiques que du code et des graves Pandectes ! Obtint-il son baccalauréat en droit ?On le croit généralement, quoiqu’il n’ait pas arboré ce titre sur son premier ouvrage.Pour des motifs politiques, il eut de sérieuses difficultés avec les chefs de la Faculté ; puis, compromis avec son père dans un complot, il fut invité à quitter le pays sans retard, s’il ne voulait pas goûter de la prison d’Êtat.Par la suite, il fut condamné à la peine capitale ; ayant à choisir entre la mort et l’exil, il opta pour l’exil, et nous ne saurions l’en blâmer.Doux exil, en effet, que celui de ce fils de famille partant, le gousset bien garni, pour une tournée d’Amérique et d’Europe qui va durer trois ans ! Don Benjamin s’embarque donc à Valparaiso, le 26 novembre 1852, sur le brigantin Francisco Ramôn Vicuna, qui fait voile vers la Californie.A San Francisco, il prend pied sur le sol américain.Il descend ensuite vers le Mexique, le traverse, se rembarque à Vera Cruz pour la Nouvelle-Orléans.Par le Mississipi, il gagnera maintenant le cœur des États-Unis et le visitera à loisir.En juin 1853, il revient aux chutes Niagara, qu’il a déjà aperçues en hiver.C’est de là qu’il part pour son voyage au Canada, que nous lui laisserons tout à l’heure le soin de raconter.Disons en passant qu’il est alors accompagné d’un jeune compatriote d’origine française, don Manuel Beauchef.Et don Benjamin, qui s’est muni de nombreux carnets, note au jour le jour ses impressions les plus vives.De retour à New-York après sa tournée au Canada, don Benjamin monte sur un paquebot qui le conduira en France.Ce pays jouit alors des premières années, paisibles et prometteuses, du nouvel Empire.Notre ami s’y attarde, visitant palais et musées, apercevant Napoléon III à la promenade et l’Impératrice dans la chapelle des Tuileries.En bon romantique, il ne manque pas d’aller méditer sur les tombes du Père-Lachaise.Il applaudit Rachel dans Phèdre.Puis il passe en Angleterre, où il doit étudier pendant plus d’un an à l’École d’agriculture de Cirencester.Mais il est trop latin pour sympathiser avec ses camarades d’études.Il profite de son séjour dans les Iles Britanniques pour aller faire ce qu’il appelle un « pieux pèlerinage » au pays de ses ancêtres maternels, l’Irlande « enchaînée #.Il a le bonheur UN TOURISTE DU CHILI AU CANADA EN 1853 597 de trouver encore vivante une sœur plus que centenaire de son grand-père, Mrs.Laetitia O’Higgins.L’année suivante, Vicuna-Mackenna est de nouveau sur le continent.Par Lyon, il se rend en Italie, pousse jusqu’à Rome.A Bologne, il rencontre l’ancienne servante de don Jean-Ignace Molina, historien du Chili, et lui achète des souvenirs de feu son maître, accusant déjà son goût pour les choses du passé national.Puis notre voyageur visite successivement l’Autriche, la Bohême, l’Allemagne centrale, les Pays-Bas.Par Hambourg, il regagne Paris.Bientôt, il s’embarque pour de bon à Southampton, et, faisant escale à Lisbonne, Rio-de-Janeiro et Buenos-Aires, rentre enfin dans le port de Valparaiso, le 23 octobre 1855, après trois ans d’une peu banale odyssée ! Il rapporte plusieurs douzaines de carnets, nous assure-t-il.En 1856, il a mis de l’ordre dans ses notes, et les Pages de mon Journal de Voyage paraissent de mai à août dans le Ferrocarril de Santiago, puis en volume.Mais les tribulations de l’auteur sont loin d’être terminées.Je n’ai pas, bien entendu, à raconter ici cette carrière active, agitée même, qui s’identifie souvent avec l’histoire du Chili.Quelques détails suffiront.En 1859, nouvelle révolution, nouveau départ forcé de don Benjamin pour l’Europe.Il séjourne en Angleterre, visite à loisir l’Espagne, s’intéresse à tout ce qui, dans les archives, concerne l’histoire de son pays.Quand il revient en Amérique, c’est pour se retirer au Pérou.De cette époque date son mariage avec une compatriote de lointaines origines françaises née Subercaseaux.Bénéficiant d’une loi d’amnistie, don Benjamin peut enfin rentrer dans son pays, et il se lance en grand dans le journalisme, toujours partisan des idées libérales.En 1865, il est agent consulaire aux États-Unis ; sept ans plus tard, il devient intendant de la province de Santiago.Lorsqu’en 1879 éclate entre le Pérou et la Bolivie d’une part, le Chili d’autre part, ce conflit qu’on a appelé la Guerre des Nitrates, Vicuna-Mackenna défend avec âpreté les droits de son pays, et fonde dans ce but un journal qu’il intitule El Nuevo F errocarril, le Nouveau Chemin de Fer.Don Benjamin meurt en 1S86, âgé de 55 ans à peine, laissant, avec une nombreuse postérité, le souvenir d’un patriote ardent, d’un travailleur infatigable, l’un des fonda- 598 LE CANADA FRANÇAIS teurs du Chili moderne.Visitant Santiago en 1925, je me souviens d’avoir vu son tombeau, bien loin de penser que j’aurais à parler un jour du personnage.L’œuvre de l’écrivain, très abondante, est forcément trop hâtive, trop assujettie aux exigences de l’actualité, pour permettre de ranger Vicuna-Mackenna parmi les maîtres de la langue espagnole.De tous ses ouvrages, le mieux écrit est peut-être son volumineux Journal, dont il dut soigner tout particulièrement la rédaction.Lors de son passage au Canada, don Benjamin se présente sous les traits d’un jeune homme de taille moyenne, à la large face carrée, au teint mat, aux longs cheveux noirs rejetés en arrière.Sous le nez, une mince moustache en accolade.Le portrait rappelle celui de Balzac à trente ans.Avec les années, la riche chevelure fera place à une précoce calvitie, et, par contre, la moustache grisonnante s’allongera pour retomber tout autour de la bouche comme un saule pleureur.L’ouvrage, qui s’intitule exactement Pages de mon Journal fendant trois aimées de Voyages (1852-55), est épuisé depuis longtemps.En 1931, à l’occasion du centenaire de don Benjamin, l’université du Chili décida de faire une édition monumentale de ses œuvres, et la première à paraître fut précisément le Journal; il fut publié en 1936.Mais, il y a deux ans, ne pouvant découvrir le moindre exemplaire du Journal dans nos bibliothèques canadiennes, j’avais dû me procurer le seul connu en Amérique du Nord : il est conservé à la Bibliothèque du Congrès, à Washington, et fut offert par Vicuna-Mackenna lui-même, avec envoi de sa main, à l’Institution Smithsonian, le 6 décembre 1856.Dédié à don Manuel Beauchef, ami de l’auteur et son compagnon de route, le Journal est un in-octavo ne comptant pas moins de 454 pages à deux colonnes et composées en caractères de journaux.On jugera de l’abondance du texte par la matière des quatre pages consacrées au Canada.Déjà don Benjamin prélude à sa carrière de journaliste en s’y montrant d’une intarissable prolixité.Mais tels détails insignifiants en soit sont justement ce qui pique la curiosité rétrospective de l’érudit.Ainsi, je ne connais rien de plus amusant que sa description de la vie parisienne en 1854.Sa concierge est une personne polie jusqu’à l’obséquiosité, qui lui prodigue les «Que vous êtes gentil, Monsieur!» « Comme vous êtes aimable ! » et lui fait payer très cher sa UN TOURISTE DU CHILI AU CANADA EN 1853 599 bougie.« C’était une toute petite femme, observe malicieusement notre auteur, une naine ; mais, en faisant ses comptes, elle se découvrait une main de géante ! » Quant à ses impressions canadiennes, il faut en louer au moins l’accent de sincérité.Un jeune Canadien de 1853 voyageant au Chili eût-il mieux su parler de ce pays ?Au touriste qui passe ici quelques jours, on ne peut demander des observations d’une exactitude absolue, d’une vraie profondeur psychologique.Pour peu qu’il tombe sur un malin, il s’en fera conter de bonnes sur nos hivers, surtout s’il nous rend visite en juin.Et puis, nous comprenons que don Benjamin, né à l’ombre des pics altiers de la Cordillère, soit peu impressionné par notre mont Royal et que, jeune républicain épris de liberté jusqu’à l’utopie, il trouve bien à plaindre ces infortunés coloniaux courbés sous le joug britannique ! Enfin, on mettra sur le compte du romantisme expirant certaines comparaisons, plusieurs métaphores surannées et une part d’exagération qui, par exemple, fera de Québec une cité féodale hérissée de créneaux comme une autre Carcassonne ! Un fait, en passant, mérite d’être relevé.A Montréal, don Benjamin visita la maison-mère des Sœurs de la Providence, le 26 juin 1853.Par une curieuse coïncidence, quelques jours auparavant avaient abordé au Chili, où elles devaient s’établir, cinq religieuses de cet institut, parties d’abord pour l’Orégon.Leur extraordinaire odyssée, féconde en péripéties de tous genres, fut naguère contée par une plume experte 1.Quand il rentra dans son pays, don Benjamin se fit le protecteur et le bienfaiteur des sœurs canadiennes.En 1882, notamment, il écrivit dans le Mercurio un article élogieux à leur sujet.Il se plaisait à rappeler le trait suivant : Lorsque, au retour de mes voyages, en 1856, je visitai pour la première fois la maison de la Providence, à Santiago, il me sembla que j’avais déjà vu la religieuse qui m’ouvrit la porte.Le fait est qu’elle était l’une des Sœurs qui, trois ans auparavant, m’avaient fait visiter leur maison de Montréal.Cela dit, lisons sans plus tarder ces pages que j’ai tenté de traduire, moins préoccupé de faire œuvre littéraire que de serrer de près le texte espagnol.1.Celle de Mère Marie-Antoinethe, dans son ouvrage intitulé Les Sœurs de la Providence au Chili, 1853-1863, dont le charme égale celui du roman le mieux écrit. 600 LE CANADA FRANÇAIS Un mois après mon retour de Washington à New-York, comme notre voyage au sud était terminé, nous entreprîmes de visiter le nord, nous proposant de pousser même jusqu’à Québec, capitale du Canada.Brûlés par les chaleurs vraiment extraordinaires de New-York, nous voulions respirer l’air plus frais du nord et naviguer sur les rivières et les grands lacs.J’avais alors comme compagnon un ami qui fut tant de fois mon alter ego au cours de mon voyage et à qui je dois les meilleures jouissances que donne la confiance mutuelle, aussi son nom est-il inscrit en tête de ces souvenirs.Après une journée passée à Buffalo et une autre au Niagara, dont les clameurs et la musique présentaient un contraste absolu avec la solitude où je l’avais vu en hiver, nous prîmes notre passage pour Montréal, voyage que nous devions faire en bateau sur le lac Ontario et le fleuve Saint-Laurent.Nous fûmes nous embarquer à la petite ville de Queenston, à quatre lieues du Niagara, et non loin de l’embouchure de la rivière de même nom.Le trajet se fit dans une méchante diligence, sur les rives accidentées et boisées.A quatre heures de l’après-midi, nous étions sur le pont du vapeur New-York.Au même quai, venait de mouiller un bateau d’immigrants venus par le Saint-Laurent.Il y avait là une soixantaine de familles suédoises où personne ne parlait l’anglais.Ce f ut pour nous un spectacle curieux, chacun veillant à ses propres affaires, qui consistaient en meubles grossiers, matelas de paille et paniers de provisions.Les charretiers américains chargeaient sur leurs voitures les pénates des familles, et l’on suivait pour leur faire escorte.Les gestes qu’on faisait, les cris qu’on poussait, de part et d’autre, pour se faire comprendre, formaient une scène étrange, dont nous éloignèrent bientôt les roues du navire, qui commençaient à tourner.__ Passant entre les forts Niagara et George, l’un aux États-Unis, l’autre sur la rive canadienne, nous entrons bientôt dans cette mer d’eau douce qu’est le lac Ontario.Bien que solidement construit, notre vapeur gardait quelque chose de l’élégance et de l’aménagement des navires fluviaux ; d’ailleurs, une fois qu’on a perdu la terre de vue, la navigation sur ces lacs ressemble à celle qui se fait sur toute autre mer.Il y a deux lignes de vapeurs qui sillonnent le lac Ontario, l’américaine, que nous avions choisie, et l’anglaise qui dessert la cote nord, faisant escale à Queenston et à Toronto, capitale du Haut-Canada.La nôtre est la plus rapide, passant au milieu du lac et se dirigeant tout droit vers l’entrée du Saint-Laurent.Le lendemain matin, nous nous trouvions dans les parages des Mille-Iles.Ce sont des rochers couverts de végétation, disséminés ici et là dans le lit du fleuve, qui, au sortir du lac, coule par les étroits canaux laissés entre ces îlots.La matinée était très froide, mais la beauté du paysage nous retint tout grelottants sur le pont.Certaines de ces petites îles portent des cabanes de pêcheurs, d’autres une chapelle, ici on voit glisser un canot, là on entend l’aboiement d’un chien.Il y a mille îles, il y a aussi mille UN TOURISTE DU CHILI AU CANADA EN 1853 601 formes, mille tableaux divers.Le Saint-Laurent est le fleuve le plus pittoresque que je connaisse, quoique j’aie eu l’occasion d’admirer la majesté de plusieurs autres.Ses eaux claires et rapides, tantôt s’étalent comme un ruban azuré dont aucun pli ne ride la surface, tantôt, emportées par un courant violent, décrivent des courbes hardies.D’autres fois, les rives s’écartent pour former un lac, au milieu duquel le chenal se poursuit.On se croirait alors revenu aux sources de ce Fils des lacs, qui se déploie là en nappes bleues et tranquilles.De ces lacs, le plus important est le Saint-François, à l’extrémité duquel se trouve la réserve indienne de Saint-Régis, mot qu’on dirait appartenir à la nomenclature de nos villages aborigènes.A midi, au quai d’Ogdensburg, nous quittons notre bateau pour en prendre un plus petit, qui nous fera passer les fameux rapides du Saint-Laurent.Ils sont formés par des roches qui obstruent le cours du fleuve, et, comme celui-ci est en pente, l’eau prend à ces endroits une grande rapidité et se couvre de vagues écumantes.Nous franchissons d’abord les premiers des trois rapides qui séparent Ogdensburg de Montréal, sans y rien trouver de remarquable.Deux heures plus tard, nous sommes dans ceux des Cèdres, où, pendant la guerre de l’Indépendance américaine, 350 hommes de la brigade du général Amherst périrent par la faute de leurs pilotes ; et, à quatre heures, presque en face de Montréal, nous passons les rapides du Saut Saint-Louis, les plus terribles de tous.La quille de notre navire se traîne littéralement en grinçant sur le lit de roches dénudé par le courant.C’est un instant d’émotion, presque d’angoisse.Sur un parcours considérable, ils sont là quatre pilotes, et parmi eux un expert indien, cramponnés à la barre pour diriger la proue dans le chenal le plus praticable.Dès que la quille s’y est engagée, le navire bondit comme une flèche.Ces « sauts » et la cataracte du Niagara sont les seuls obstacles à la navigation intérieure des États-Unis par les rivières Illinois et Mississipi ; sans eux, un bateau venu de l’Atlantique par l’embouchure du Saint-Laurent, pourrait aller sortir dans le golfe du Mexique, après une traversée de deux mille lieues dans les terres.Les Américains ne regardaient pas comme bien lointaine l’époque où leur immense pays posséderait ce merveilleux réseau de voies fluviales, et l’on parlait déjà du projet, sacrilège si l’on veut, mais très important, de tourner les chutes pour mettre en communication les lacs Érié et Ontario, ce qui résoudrait une bonne moitié de la difficulté.Le commerce des lacs en 1844 fut de $8.181.618 ; en 1848, il s’éleva à $12.291.122, ce qui marque une augmentation d’un million de dollars par année ; et, aujourd’hui, il doit dépasser les vingt millions.Montréal nous apparut alors de loin, au pied de la colline à laquelle il doit son nom, et le soleil couchant, se reflétant sur les toits métalliques des maisons, lui donnait l’aspect d’une noble cité.Les tours de la fameuse cathédrale, hautes de 220 pieds, se détachaient majestueusement du reste du panorama.C’était un dimanche, à la fin de l’après-midi, et, sur les quais de pierre qui bordent le fleuve, on ne vovait pas un seul promeneur ; 602 LE CANADA FRANÇAIS à peine apercevait-on de temps à autre quelque habit rouge ; le bassin était désert, et il n’y avait autour de la petite île Sainte-Hélène que quelques trains de bois et des brigantins à l’ancre.A première vue, on devinait la Colonie dans la force du mot, le monopole, l’oppression politique, la nullité sociale.Dans ces conditions, Montréal présentait un aspect mélancolique ; on n’eût pas dit une ville française par jour férié : c’était plutôt ce que l’avait faite le destin, une colonie anglaise.Justement, la moitié de la ville était en ruines, à la suite d’un épouvantable incendie qui, le 8 juin de l’année précédente, avait réduit en cendres 800 maisons de la partie centrale.De plus, sur les marches du petit temple de Sion, on nous montra les vitres brisées et les pierres effritées par une terrible décharge de la troupe, quelques jours auparavant, lors d’un soulèvement des catholiques contre le prédicateur italien Gavazzi, un renégat.26 innocents, tués ou blessés, furent brutalement sacrifiés par les soldats, qui venaient d’arriver du Cap de Bonne-Espérance, mis en appétit par la guerre contre les Cafres.Mais le souvenir le plus triste qu’on emporte de ce pays, c’est celui de cette mort périodique dans laquelle, enseveli sous les neiges, il demeure plongé pendant six mois de l’année.Alors, toutes les activités demeurent complètement paralysées, comme au temps où nos aïeux, à cause des boues, ne circulaient qu’en échasses dans les rues de Santiago, et où les habitants du quartier Saint-Paul, dès l’approche de l’hiver, prenaient congé de ceux de la rue Breton jusqu’au printemps suivant.J’ai remarqué que toutes les maisons au Canada ont leurs toits pourvus de deux échelles ; on m’a dit qu’elles servaient à enlever les neiges, qui, si on les laissait s’accumuler, pourraient écraser les habitations.Le Saint-Laurent, en face de Montréal, demeure gelé pendant six mois, et on ne peut le franchir que sur des traîneaux tirés par les chiens du pays, si beaux et si vigoureux.La place publique de Montréal est demeurée intacte, et, quoique petite, elle est très élégante et même monumentale.Un jardin entouré d’une grille forme le centre ; trois faces sont occupées par la maison de banque et d’autres édifices publics ; la quatrième, celle du fleuve, par la majestueuse église Notre-Dame, construite entièrement en pierre, le premier temple catholique de l’Amérique du Nord.Elle est d’un style sobre mais imposant.Sa longueur est de 255 pieds, sa largeur de 134.Elle a une capacité de 12.000 personnes,qui, étant donné la distribution des portes, peuvent sortir en cinq minutes.Un temple catholique si beau et si bien situé, ne pouvait que nous inspirer un immense respect.Il y avait quelques prêtres dans leurs confessionaux ; dans la solitude de cette après-midi finissante, nos oreilles, fatiguées par le martèlement de l’industrie et le sifflement de la vapeur, écoutaient avec délices le murmure des lèvres pénitentes avouant à Dieu leur fautes.Une autre fois, nous voulûmes réitérer la visite, mais un bon prêtre nous expliqua poliment que la présence d’étrangers comme nous n’était pas une recommandation, en ces temps d’émeutes et d’incendies causés UN TOURISTE DU CHILI AU CANADA EN 1853 603 par un fanatisme brutal.Mais, nous lui dîmes que nous étions des catholiques venus de l’autre extrémité de l’Amérique, catholique elle aussi.Le bon pasteur en fut enchanté et causa quelque temps avec nous.La partie de la ville agglomérée autour de la place (d’Armes), est d’aspect pauvre, les rues sont étroites, les murs bas et les ruelles tortueuses.La rue Notre-Dame est l’endroit fashionable, et le commerce de luxe occupe surtout la rue Saint-Paul.La rue Saint-Jean est la plus large et la plus jolie de la ville ; quant aux autres, leur principal mérite est de constituer un calendrier de tous les saints, car il n’en est pas une qui n’ait son céleste patroa.A part la cathédrale, il y a peu de monuments importants, à Montréal.Nous vîmes cependant le marché Bonsecours, remarquable édifice en pierres, étroit, mais s’étendant face au fleuve sur la longueur de trois pâtés de maisons.Nous montâmes aussi dans une de ces voitures particulières au pays, appelées teams et ressemblant à s’y méprendre à une grosse toupie.Nous fûmes nous promener dans cet équipage tout autour de la colline, que les Français, en style pompeux, baptisèrent Mont-Royal.A l’exception du panorama, qui embrasse le fleuve et les plaines environnantes, rien ne nous parut remarquable dans cette excursion.Nous visitâmes également la maison de charité des Sœurs de la Providence, ou Sœurs noires, religieuses qui prennent soin des vieillards, et l’établissement intéressant des Sœurs appelées grises, pour les distinguer des précédentes.Il y avait dans la maison cent vieillards et cent orphelins sans parler des autres malheureux que la communauté maintient à la campagne.La Sœur qui nous accompagnait nous dit qu’elles étaient quatre-vingts religieuses.L’institution est modeste d’aspect, mais parfaitement tenue.La salle des pauvres orphelins, qui prenaient justement quelques moments de récréation, présentait un spectacle vraiment touchant.Une entente heureuse et rapide nous a permis de voir reproduire dans notre propre pays, et par ces mêmes religieuses à qui nous faisions visite, les mêmes scènes consolantes.Le 27 juin au soir, nous montions sur le vapeur John Munn.Le lendemain au petit jour, nous étions à Québec, pas plus fatigués que si nous avions dormi dans nos cabines pendant le voyage.La grande falaise de roc vif qui s’élance à travers la rivière, couronnée par la citadelle, nous apparut à un détour, et quoique nous pussions, comme le Français Jacques Cartier, premier explorateur du Saint-Laurent, nous exclamer : « Quel bec ! » nous nous conten- tâmes d’admirer l’audacieux rocher, dont la base était entourée d’une centaine de bateaux à l’ancre.On dirait vraiment que Cartier, de la proue de son navire, a baptisé tous les endroits d’après les exclamations impromptues de son équipage.En effet, que quelqu’un se soit écrié : « Quel Bec ! » en apercevant le promon- toire en forme de bec, et la capitale du Canada s’est nommée Québec ; plus tard, à un endroit où le fleuve s’élargit, les matelots se croyant sur la route des Indes, et l’un d’eux s’écriant : « La 604 LE CANADA FRANÇAIS Chine », le nom restera à une localité des environs de Montréal, ville appelée elle-même d’après l’aspect de sa colline.En passant au pied de la falaise, nous vîmes l’endroit, marqué par une plaque de marbre noir, où tomba, mortellement blessé, le brave général patriote Montgomery, en voulant escalader l’imprenable forteresse.Il devait avoir une âme intrépide, ce commandant, pour mourir ainsi sur ce rocher dénudé, où l’aigle chercherait en vain un trou pour faire son nid.Aussitôt débarqués, franchissant des fossés et des poternes, nous arrivâmes par des rues tortueuses et escarpées à l'hôtel Russell, dans la ville haute.Québec me parut une cité féodale, sombre, embastillée, mais active et commerçante, tout le contraire de Montréal.Cette dernière est avant tout la capitale française, tandis que Québec, siège du gouvernement, est plutôt ville anglaise.La ville haute ne forme qu’une grande forteresse, entourée de murailles, de fossés ; on n’y a accès que par des poternes et des ponts levis, et elle est couronnée par la citadelle, qui est elle-même une petite ville forte, l’une des plus importantes qui soient.C’est en réalité quelque chose de gigantesque, et jamais elle ne fut prise, alors qu’elle ne possédait pas encore la moitié des défenses actuelles.La garnison était alors composée de deux régiments d’infanterie.Quant à la ville basse, elle consiste en quartiers industriels et pauvres.Notre cocher était un Irlandais très au courant des choses locales, et il nous conduisit à l’endroit où eut lieu, le 13 septembre 1759, la bataille des Plaines d’Abraham, qui fit passer le Canada des mains de Louis XV en celles de George II.On nous montra la citerne où le jeune et héroïque général anglais Wolfe, déjà blessé trois fois, demanda une gorgée d’eau, pour pouvoir s’écrier : « Victoire ! » et mourir.Wolfe était un jeune commandant en qui Lord Chatam devina assez de génie pour pouvoir réussir un pareil coup de main.Il n’avait que 28 ans, quand il donna à sa patrie une de ses plus riches colonies.Les Anglais qui, au cours de leur guerre actuelle 1 ont cité si souvent cette glorieuse jeunesse comme un modèle pour leurs vieux et inutiles généraux d’aujourd’hui, ont honoré sa mémoire de monuments grandioses.Sous les voûtes de Saint-Paul de Londres 2, je devais voir plus tard le superbe tombeau où reposent ses restes, et dans la Tour de Londres, on conserve comme une relique la capote de drap grossier, couleur café, qu’il portait au moment du combat ; une bordure sanglante entoure le trou fait par la balle mortelle.Le marquis de Montcalm, commandant des troupes françaises, mourut également en brave à la tête de son armée ; mais, pour lui, l’unique tombeau, l’unique honneur conféré à ce soldat vaincu, fut d’être enterré dans un trou de bombe, sur le champ de bataille.A Québec, les Canadiens, plus justes que les rois, ont élevé un monument commun aux deux héros.1.La guerre de Crimée.(Note du traducteur.) 2.Il veut dire : à l’abbaye de Westminster, sans doute.(N.d.t.) UN TOURISTE DU CHILI AU CANADA EN 1853 605 A l’hôtel, on nous donna des coupons pour la visite de toutes les curiosités, coutume louable que devraient adopter tous les établissements de ce genre, pour la plus grande commodité du voyageur.Cependant, il y a peu de choses à voir.La terrasse Durham est une esplanade, d’où l’œil embrasse un vaste panorama de la rivière.Les édifices du Parlement colonial étaient très beaux et terminés depuis quelques mois à peines, quand un incendie, fléau de ce pays, les dévora complètement.Le soir de notre arrivée, dans un théâtre local, nous vîmes une représentation assez ordinaire, ainsi que certaines de ces fraîches beautés semi-polaires.Le lendemain, nous visitâmes les cascades de Montmorency et celles de Lorette, les premières à trois lieues a l’est de la ville, les deuxièmes à quatre lieues au nord.Toutes deux sont peu considérables, mais bien différentes.La chute de Montmorency est un torrent qui tombe de haut, en formant sur la colline un rideau splendide d’écume : on dirait le chaste voile d une vierge, future épouse du fleuve auquel elle va s’unir.A Lorette, c’est une petite rivière qui s’égaille entre des roches, sans chute, mais en faisant grand bruit lorsqu’elle s’élance dans la gorge ou elle s’encaisse.Ce sont là deux agréables excursions.Nous fûmes voir aussi le village indien de Lorette, et un chef de tribu nous reçut chez lui tout comme eût fait n’importe quel civilisé.Il nous donna volontiers des détails sur leur genre de gouvernement, sur son Conseil pour la paix ou la guerre, et nous montra une grande médaille de bronze à l’effigie de la reine Victoria, qui avait envoyé cette décoration en hommage à tous les chefs indiens.Il nous dit que tous vivaient heureux, sans avoir à payer d impôts.Suivant toutes les apparences, il y a chez ces Indiens, beaucoup mieux que le bonheur limité et précaire qui est le lot des indigenes de 1 Amérique du Sud.Il est vrai qu’en pratique, les Yankees ne paraissent pas avoir les mêmes idées que les Anglais en ce qui concerne les aborigènes ! Ce jour-là était la Saint-Pierre, et nous traversâmes justement un village placé sous ce vocable, où tous les habitants, d’origine française pour la plupart, célébraient leur patron de la façon la plus originale qui se puisse voir.Seul un vieux sabre inspirait quelque respect dans le défilé, et c’était d’ailleurs l’unique arme dont on fît montre.L’élément féminin de la population était groupé sur les marches de la petite église, en toilettes de gala, éclatantes de propreté ; tandis que les hommes formaient la procession.Dans la soirée, nous fûmes nous embarquer plus haut, sur un vapeur de la ligne anglaise : là, la circonspection des employés sautait aux yeux, et tranchait avec le rude go ahead 1 des Américains.Une dame d’une grande beauté demeura au piano jusqu’à une heure avancée, et chanta d’une façon qu’aurait goûte saint Laurent lui-même rôtissant sur son gril, et à plus forte raison nous deux qui voguions solitairement sur ses eaux.Nous ne pûmes nous empêcher de rire de l’aventure survenue à un Canadien qui devait faire partie d’une excursion de plaisir embarquée sur un bateau précédant le nôtre.Par erreur, il 606 LE CANADA FRANÇAIS était monté à notre bord, de sorte que, prisonnier, il écoutait de loin la musique que faisaient ses joyeux amis le devançant.C est sur cette note musicale, si j’ose dire, que s’achèvent les pages canadiennes du Journal.Le lendemain, nos voyageurs changeaient de bateau à Montréal, pour remonter le Richelieu jusqu’au lac George.Sans doute, les impressions de don Benjamin, simple touriste, n’ont pas la portée des souvenirs de certains contemporains, le commandant de Belvèze, l’académicien J.-J.Ampere, l’original prince Napoléon.Ces derniers, personnages plus ou moins officiels, furent entourés, promenés, banquetés par des notables, et ils purent étudier à loisir le pays et ses habitants.Mais la description de la descente du Saint-Laurent, par notre jeune ami, en vaut bien d’autres : elle nous donne une juste idée de ce qu’était cette merveilleuse navigation fluviale, qui touchait à son apogée, avant d’être supplantée par le chemin de fer.Nul n’a rendu comme don Benjamin le deuil de Montréal, un an après la terrible conflagration et au lendemain d’une boucherie inutile.Et puis, à l’instar de nos voisins des États-Unis, nous ne devons mépriser aucun document, si modeste soit-il, capable d’enrichir la grande ou la petite histoire de notre pays.Armand Yon, D.Ph., L.es L.
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