Le Canada-français /, 1 février 1938, Joseph Marmette. Archiviste, historien, romancier
Littérature JOSEPH MARMETTE ARCHIVISTE — HISTORIEN — ROMANCIER Joseph-Étienne Marmette naquit le 25 octobre 1844, à Montmagny, du mariage de Joseph Marmette, médecin, et de Claire-Geneviève Taché, fille de Sir Étienne-Pascal Taché, dont l’aïeule, Marie-Anne Joliet de Mingan, était la petite-fille de Louis Joliet, découvreur du Mississippi.Les principaux événements de sa vie Après ses études classiques,faites au Séminaire de Québec de 1857 à 1864, il fréquenta durant quelques mois le collège de Regiopolis, à Kingston.Il étudia ensuite le Droit à l’Université Laval pendant une couple d’années.Connaissant son tempérament, ses camarades furent surpris de le voir se lancer dans la voie aride de la jurisprudence.Cependant, malgré toute son application, il ne se sentit pas appelé à devenir un disciple de Thémis ; la littérature historique le fascinait.Nous étions alors aux premiers jours de la Confédération, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau dirigeait la politique provinciale.Cet homme de bien, l’une des plus hautes personnalités littéraires de son temps, se plaisait à offrir sa protection aux hommes de lettres de sa province.C’est grâce à lui que Lemay, Faucher de St-Maurice, Montpetit, entrèrent dans l’administration provinciale, à Québec.Marmette, qui avait attiré sur ses débuts littéraires l’attention du premier ministre, fut appelé à rejoindre ses aînés dans la carrière, et accepta une situation à la Trésorerie pour rédiger la correspondance du ministère ; il remplit cette fonction de 1867 à 1882.Durant cette période, il composa la plupart de ses romans historiques.Il occupa ses loisirs à compulser les archives de Québec, à lire abondamment. 608 LE CANADA FRANÇAIS En janvier 1882, son ami l’abbé Casgrain et lui firent un voyage aux États-Unis pour refaire leur santé.Partis de Windsor, Ontario, ils passèrent par Buffalo,Niagara, Washington, Jacksonville, et se rendirent à Saint-Augustin, en Floride.En mars 1882, grâce à l’influence d’un de ses amis, Sir Adolphe Chapleau, alors premier ministre de la province, Joseph Marmette eut la bonne fortune d’être nommé représentant du gouvernement canadien à Paris, en qualité de Commissaire adjoint, avec M.Hector Fabre, qui occupait le poste de Haut Commissaire.Archiviste averti, Joseph Marmette fit de laborieuses recherches historiques dans plusieurs ministères du gouvernement français, notamment au ministère de la Marine, au ministère des Colonies et au ministère des Affaires étrangères.Il catalogua aux Archives Nationales de Paris au-delà de douze cents volumes manuscrits concernant l’histoire du Canada.Ce travail considérable sera toujours utile à ceux qui s’occupent de recherches historiques sur notre pays.Durant son séjour en France, Joseph Marmette s’était créé de précieuses amitiés.Artiste né, homme de goût, fin lettré, il fréquenta, en compagnie de son ami Henri de Puyjalon, les Hirsutes du fameux restaurant « Le Chat Noir », parmi lesquels se trouvaient Haraucourt, Willette, Richepin.Il eut ses entrées dans les salons de madame Adam (Juliette Lamber), de madame Buloz (de la Revue des Deux-Mondes) et de la baronne Aubernon de Neuville, où il rencontra Alexandre Dumas fils, Victorien Sardou, Henri Becque, Jules Simon et autres sommités littéraires.Marmette eut d’excellentes relations avec Jules Claretie, les frères Élisée et Onésime Reclus, Anatole France, Henri Welschinger, Xavier Marmier, le baron Tourtolon, Hébrard du Temps, de Paris, Auguste Maquet, le collaborateur de Dumas, Gailly de Taurines, auteur d’un livre bien inspiré sur le Canada, et Victor Du Bled qui, de tous, par ses critiques sincères, eut le plus d’influence sur son talent d’écrivain.C’est en 1882 que Joseph Marmette fut élu membre de la Société Royale du Canada, qui venait d’être fondée par le marquis de Lome, alors gouverneur général du Canada (1878-83).En 1883, l’administration fédérale rappela Marmette au Canada pour lui confier le poste de directeur adjoint aux JOSEPH MARMETTE 609 Archives du Canada, à Ottawa.Cette nomination permit à l’écrivain de poursuivre ses études historiques et de compiler un grand nombre de documents sur l’histoire du Canada.En 1884, il fit un second voyage à Paris.En 1886, Marmette fut délégué par le Canada à l’Exposition des Indes et des Colonies.Il devait y exposer des livres canadiens.Ces volumes, au nombre de deux mille, traitaient d’histoire, de sciences et de littérature canadiennes.De toutes les Colonies anglaises, la nôtre fut la seule qui exposa des livres.Au cours de cet événement capital, grâce à l’amabilité du Marquis de Lome, Marmette eut l’avantage d’être présenté au Prince de Galles (Édouard VII) et à Sa Majesté la Reine Victoria.En 1887, Marmette fit un autre séjour en France, toujours à la recherche de documents historiques sur le Canada.En 1890, il reçu de l’Université Laval le titre de docteur ès lettres.Joseph Marmette avaitépouséen 1868 Joséphine Garneau, fille de l’historien François-Xavier Garneau.De cette union naquirent quatre enfants, dont trois moururent en bas âge.Leur fille, Marie-Louise, épousa en 1891 Donat Brodeur, avocat au Barreau de Montréal, conseil du Roi», polyglotte et linguiste érudit, décédé en 1919.Madame Brodeur, morte en 1927, consacra ses loisirs à des activités sociales de bienfaisance et à la littérature canadienne, sous le pseudonyme de Louyse de Bienville, nom emprunté à l’un des romans historiques de son père, et qui est intitulé François de Bienville.Dans son livre Figures et Paysages, Louyse de Bienville a raconté d’une façon intéressante les origines du Cercle des Dix, à Ottawa, dont son père fut l’un des membres fondateurs.Au mois de janvier 1936, M.Victor Morin donnait à Québec, sous les auspices de la Société des Arts, Sciences et Lettres, une conférence fort appréciée sur la docte société.Cette causerie littéraire a été publiée dans le Terroir le mois suivant.Nous croyons utile d’y ajouter quelques notes supplémentaires.Le Cercle des Dix C’est en 1882 qu’un groupe de littérateurs, à l’esprit délicat et critiques diserts, fondèrent à Ottawa Le Cercle des Dix. 610 LE CANADA FRANÇAIS Les fondateurs du Cercle furent Ubald Beaudry, Alphonse Benoît, Alfred Duclos-Decelles, Édouard Deville, Alfred Garneau, Achille Fréchette, le docteur Coyteux-Prévost, Alphonse Lusignan, Benjamin Suite et Joseph Marinette.A mesure que se produisait un vide, un autre compatriote, fervent des Lettres, en devenait membre.La devise du Cercle était : Beaucoup de politesse, mais point de politique.Louyse de Bienville en décrit succinctement le caractère : La plus charmante simplicité régnait au Cercle des Dix et apportait sa douceur d’intimité à ces réunions littéraires.Très différents par le physique et le tempérament, ces hommes formaient une seule âme, qui mettait tout en commun, esprit, cœur et bourse.Les membres étaient de véritables livres animés, des puits d’érudition où cependant l’humour et l’esprit gaulois faisaient les frais de la conversation.Ce qui pouvait soutenir leur critique était digne des Lettres canadiennes.Au reste, la presse par la suite donnait raison par ses jugements à l’appréciation des Dix.Parmi les noms des personnages de marque qui visitèrent le Cercle des Dix, nous relevons ceux de Sir Adolphe Cha-pleau, Sir Hector Langevin et Sir Adolphe Caron.Des Français résidents à Ottawa furent souvent les invités du Cercle, entre autres le marquis de la Porte et le comte Henri de Puyjalon, gentilshommes pauvres mais grands seigneurs comme il ne s’en trouve guère de nos jours.Le prince Roland Bonaparte, petit-neveu de Napoléon 1er, honora aussi de sa présence le Cercle des Dix ; il parut en avoir conservé le meilleur souvenir, puisque par la suite il entretint une aimable correspondance avec ses membres.Le Prince était un géographe et un ethnologue éminent ; grand voyageur, explorateur curieux des contrées lointaines, il consigna le résultat de ses études scientifiques dans des publications, au nombre de dix-neuf.Par ses traités scientifiques, il s’est assuré le souvenir et la reconnaissance de ses compatriotes.Joseph Marmette eut l’avantage de recevoir en don du prince Bonaparte quelques exemplaires de ses ouvrages ; en voici les titres : Le Glacier de l'Aletsh et le Lac de Marjelen {Alpes) ; Le premier Établissement des Néerlandais à Maurice {Ile de France, Mer des Indes) ; La Nouvelle-Guinée, Le Golfe Huon.Ces trois volumes sont illustrés et contiennent des planches originales.Le quatrième volume, intitulé Le Prince Lucien Bonaparte et sa famille, JOSEPH MAEMETTE 611 contient douze portraits de la famille impériale.Comme l’on sait, le prince Lucien Bonaparte, père du prince Pierre Bonaparte et grand-père du prince Roland Bonaparte, était 1 un des frères de Napoléon 1er.Le prince Roland Bonaparte, né en 1858, est mort à Paris en 1924.Il avait épousé, en 1880, mademoiselle Félicia Blanc, fille de l’ancien propriétaire de la célèbre maison de jeu de Monte Carlo ; elle laissa à son mari une immense fortune.Leur unique enfant, la princesse Marie, épousa le prince Georges, frère du roi Constantin de Grèce, en 1907.Signalons en passant que le beau-frère de Joseph Mar-mette, Alfred Garneau, littérateur et savant linguiste, l’un des fondateurs du Cercle des Dix, corrigea à peu près tous les manuscrits des écrivains de sa pléiade.Traducteur en chef au Sénat, il était reconnu pour être l’homme de son temps le plus versé dans la langue française, au Canada.Son fils, Hector Garneau, ancien bibliothécaire de la ville de Montréal, a révisé, annoté et parachevé l’œuvre de son grand-père, l’historien François-Xavier Garneau.Il a fait publier, à Paris, les 5e, 6e et 7e éditions (2 volumes) de l’Histoire du Canada, par F.-X.Garneau, avec une préface de Gabriel Hanotaux, de l’Académie française.Nous apprenons que M.Hector Garneau en prépare une nouvelle édition.Sa personnalité Dans une de ses chroniques, Alphonse Lusignan, journaliste canadien, décrit la physionomie de Marmette : De beaux yeux noirs, des cheveux et une barbe noires, des traits réguliers revêtus d’une expression énergique, un excellent sourire singulièrement franc et bon.Toujours prêt à rire et à conter l’anecdote à propos, hors les jours de névralgie, malheureusement trop fréquents, où la gaieté s’envole et où le médicament s’impose.Ce qui frappait le plus chez lui, c’était son regard.Le comte Henri de Puyjalon disait : Je n’ai jamais connu un regard plus éloquent que le sien ! C’était une caresse, une larme ou une épée acérée ! L’une des qualités les plus saillantes de son caractère était sa générosité, on pourrait dire : sa prodigalité.Ses intimes ne frappèrent jamais en vain à la porte de son cœur. 612 LE CANADA FRANÇAIS Louis Fréchette, qui avait vécu avec lui à Québec, à Paris et à Ottawa, lui rendit un émouvant hommage.C était la bonté d’âme, la délicatesse, le désintéressement, l’obligeance et la droiture personnifiés.L’honnêteté la plus franche, la plus intransigeante même imprimait son cachet sur chacune de ses actions.Une simple affirmation de lui valait la signature de tous les Rothschilds d’Europe et d’Amérique.Et quelle âme vibrante à toutes les réconfortantes émotions ! Quel coeur passionné pour tous les idéals, pour toutes les poésies, pour toutes les envolées vers les choses d’au-delà !.Alphonse Lusignan ajoute dans sa chronique : Qui rencontre un homme de la stature que j’ai dite,— taille moyenne,— coiffé d’un chapeau haut de forme, revêtu d’une redingote, soigneusement boutonné, ganté, irréprochablemnt propre des pieds à la tête, avec lunette ou binocle et faisant la navette deux fois par jour entre sa maison, son bureau et la bibliothèque du Parlement, celui-là peut être sûr d’avoir vu passer Marmette.Parmi ses fidèles amis, qui dans l’intimité l’appelaient Marmiche, mentionnons Oscar Dunn, Provencher, Buteau-Turcotte, Faucher de Saint-Maurice, Calixa Lavallée, Achille et Louis Fréchette, ainsi que les Membres du Cercle des Dix, cités précédemment.Il vécut à une époque où les gens du monde connaissaient l’art agréable de la conversation et de la galanterie de bon aloi.Sa foi patriotique Descendant d’une famille dans laquelle coulait généreux le sang d’une race noble et magnanime, le romancier de notre épopée nationale s’est affirmé l’apôtre d’un patriotisme éclairé et fervent.Rappelons un trait qui illustre bien de quelles émotions vibrait son cœur d’ardent patriote.Alors qu’il était en France, voici la fière réponse qu’il fit un jour à un lord anglais, au milieu d’un groupe de ses compatriotes et de Français.Comme l’historien venait de parler de la France en termes enthousiastes et filiaux, disant qu’elle était demeurée quand même et malgré les vicissitudes de jadis, notre véritable mère, le fils d’Albion, se sentant piqué et blessé dans son amour propre britannique, demanda : « Que faites-vous JOSEPH MARMETTE 613 de l’Angleterre ?» Et Marmette de répliquer vivement : « Milord, elle n’est que notre belle-mère ! » Avec quelle attention méthodique, quelle minutie des détails et quelle compétence il a recueilli des milliers de notes, déchiffré des centaines de manuscrits, de documents relatifs à notre histoire française ! Avec quel sentiment de piété et d’amour il s est penché sur notre passé historique pour en faire ressortir le pittoresque et la beauté! r Son œuvre historique est le témoignage de sa loyauté envers sa belle et glorieuse patrie, la notre.Son œuvre littéraire Dans son enfance et sa jeunesse le futur écrivain s éprit des légendes de notre pays et des œuvres de Walter Scott et de Fenimore Cooper.Encore étudiant, il composa quelques poésies.En quittant l’Université, en 1867, il fit publier dans la Revue Canadienne son premier essai, un roman, i titule Charles et Eva (ce récit se rattache au massacre de Lachine et aux représailles qui suivirent).En 1868, c’est un autre roman François de Bienville — Scenes de la vie canadienne au XVlie siècle (épisode du siège de Québec par Phipps en 1690) ; en 1870, c’est l’Intendant Bigot (se rapportant à la guerre de Sept Ans et à la cession du pays à l’Angleterre) ; en 1873, Le Chevalier de Mornac (arrivée du régiment de Canignan) ; en 1875, La Fiancée du Rebelle (invasion américaine en 1775), publié dans la Revue Canadienne ; en 1877, Le Tomahawk et l'Épée (ce roman a trait à la dispersion des Hurons et au second siège de Québec) ; en 1878, Les Macchabées de la Nouvelle-France (histoire de l’illustre famille de Charles Lemoyne, seigneur de Longueuil et de Châteauguay, dont les fils furent surnommés « les Macchabées de la Nouvelle-France » : Charles, de Longueuil (1er baron) ; Jacques, de Ste-Hélène ; Pierre, d’Iberville — le Jean Bart du Canada, le brave des braves ; Paul, de Méricourt ; François, de Bienville 1er ; Joseph, de Serigny ; Louis, de Châteauguay 1er ; Jean-Baptiste, de Bienville Ile ; Gabriel, d’Assigny ; Antoine, de Châteauguay Ile) ; en 1878, Héroïsme et Trahison (dans la première partie il s’agit de Madeleine de Verchères ; dans la seconde, Traîtres et Braves, l’auteur revient sur la 614 LE CANADA FRANÇAIS période de 1759 et 1760) ; en 1891, Récits et Souvenirs (première partie : Le dernier boulet, Kirouet et Cantin, Bigot et sa cour ; deuxième partie : voyages que l’auteur fit en Europe et aux États-Unis) ; enfin, en 1895, la mort vint interrompre la composition d’un roman intitulé A travers la Vie (Souvenirs du jeune âge — Dans le monde), qui est une autobiographie romancée de l’écrivain et dont les premiers chapitres ont paru dans la Revue Nationale (1895).Signalons que de 1867 à 1880, outre ses œuvres principales, Marmette rédigea pour le Courrier du Canada, le Journal de Quebec, 1 Opinion Pubhque et le Monde Illustré des chroniques fort appréciées.En 1880, il fit même un peu de théâtre en publiant II ne faut désespérer de rien, comédie de salon.Avec Calixa Lavallée, Marmette travailla quelque temps à tirer un opéra de son roman VIntendant Bigoi.Critique de son œuvre Marmette dit lui-même dans la préface de la première édition (1870) de son roman François de Bienville : Le récit qui va suivre n’est le fruit ni du caprice, ni du hasard, contrairement au grand nombre de ces œuvres légères dont notre temps est ahuri.Et, comme il n’est guère probable qu’on mette le motif qui me l’a fait écrire au compte de l’intérêt pécuniaire,— il est bien établi que les lettres ne sauraient, au Canada, faire vivre, même médiocrement, le plus frugal comme le plus fécond des écrivains,— je puis dire avec Montaigne, dès le début : « Cecy, lecteurs, est un livre de bonne foy.» Et à la fin de sa préface il précise en ces termes : D’ailleurs, loin de fausser l’histoire, comme il arrive malheureusement dans le très grand nombre des romans historiques, je me suis au contraire efforcé de la suivre rigoureusement dans toutes les péripéties du drame.De sorte que le lecteur saisira facilement la ligne de démarcation qui, dans ce récit, sépare le roman de l’histoire.Louis Fréchette signalait, en avril 1895, dans la Patrie, l’apparition d’un livre de M.Virgile Rossel : Histoire de la littérature française hors de France, dans lequel l’éminent professeur de Lauzanne consacre des pages élogieuses à notre pays et à notre littérature.Voici l’appréciation de M.Rossel sur les œuvres du romancier : JOSEPH MARMETTE 615 Quoi qu’il en soit, il n’est rien de plus sain, sinon de plus palpitant, qu’une nouvelle ou qu’un roman signé d’un Gaspé, d’un Gérin-Lajoie, d’un Marmette.On se sent en compagnie d’honnêtes gens qui exaltent l’héroïsme et prêchent la vertu.Il ajoute : Joseph Marmette est l’un des écrivains les plus populaires du Canada.Il montre une évidente supériorité sur tous ses confrères dans la science du dialogue.Les incidents se croisent avec rapidité, l’action se déroule avec progression d’intérêt dramatique, vraiment remarquable chez un auteur canadien.Cet homme a su son métier sans avoir besoin de l’apprendre ; il est du nombre des heureux qui possèdent la perle rare — le don.Alfred-D.Decelles dans La Revue Nationale écrivait : Il s’était dit qu’il serait possible de tirer du fond de nos annales des récits de nature à intéresser ses contemporains tout en faisant mieux connaître nos temps héroïques.C’était une idée géniale et, à coup sûr, il était préférable d’entrer dans cette route nouvelle au Canada, que de se traîner dans l’imitation servile des romanciers français.Il y avait là une mine à exploiter et Marmette sut en tirer ce qu’elle contenait de plus riche.L’ensemble de l’œuvre de Marmette avait pour but de populariser l’étude de notre passé, en dramatisant les hauts faits de nos ancêtres.L’intrigue qui, dans ces romans, cotoie les narrations de nos annalistes, respecte la vérité historique, assez belle par elle-même pour se passer des attraits de la fiction.L’important, c’était d’attirer l’attention de notre peuple de ce côté et c’était un but patriotique à poursuivre.On serait étonné de connaître la somme de travail qu’ils représentent : l’étude non seulement de nos annales, mais de tous les ouvrages des dix-septième et dix-huitième siècles de nature à faire connaître les mœurs, les usages de l’époque, en France et au Canada.Ce sont des peintures fidèles où revivent les soldats français, les coureurs des bois, les colons de la Nouvelle-France avec les traits particuliers à chacun.Ces romans historiques, écrits avec une grande conscience littéraire, constituent son titre le plus sérieux à l’estime de ses concitoyens,et seront consultés avec profit par quiconque voudra se rendre compte de la vie courante des premiers Canadiens.Louis Fréchette jugeant son œuvre littéraire porte le jugement suivant : « Il est le véritable créateur du roman canadien.» En précisant la qualité de son talent, il ajoute : 616 LE CANADA FRANÇAIS Marmette avait le tempérament et l’imagination d’un puissant romancier de la bonne école, c’est-à-dire de l’école des conteurs, et non pas de ces vivisecteurs de l’âme qui cassent la tête des autres à vouloir analyser les insaisissables et fugaces impressions de l’esprit.Dans une plaquette publiée en mars 1927, suivant une étude parue dans La Revue Trimestrielle Canadienne, Mgr Olivier Maurault, p.s.s., recteur de l’Université de Montréal, docteur en droit de l’Université McGill, porte ce jugement sur les travaux considérables de Marmette: L’Histoire n’est pas ici un simple décor de théâtre, coloré et pittoresque.On peut se demander ce qui l’emporte dans ces livres, du roman ou de l’histoire, tellement l’un et l’autre sont intimement unis.L’idée de Marmette était d’attirer le grand public à l’histoire sérieuse en y ajoutant une intrigue, mais en se gardant bien de défigurer l’histoire par l’intrigue.Cela demandait beaucoup de connaissances.Marmette les avait acquises, au cours de ses années de Paris, parmi les riches archives françaises, et pendant son long séjour à Ottawa, dans les archives canadiennes.Il avait aussi lu nombre d’ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles, sur les mœurs et les usages du temps, et tout particulièrement les Relations des Jésuites et leur Journal.Ses ouvrages fourmillent de portraits de personnages historiques, portraits physiques où rien n’est oublié du costume, de l’allure, de la physionomie ; portraits moraux, peints avec les couleurs de la grande histoire et de l’anecdote.Les lieux sont décrits avec les mêmes soins.Marmette connaît la forêt et la bourgade indienne et les fleuves ; il connaît l’ancien Montréal ; mais il connaît surtout son vieux Québec.Il nous conduit à travers les rues de 1690, comme un homme qui y aurait vécu.C’est dire que, dans les grandes lignes, la composition est classique.La trame de tous ces livres est menée avec une indiscutable maîtrise.Tel nous apparaît Joseph Marmette : un initiateur original du roman historique et régionaliste chez nous.Ses amis de Paris, ne jugeant que son extérieur, l’appelaient Musset en brun ; nous, après avoir lu ses œuvres, nous le définirons un Alexandre Dumas doublé d’un Fenimore Cooper.Hector Garneau fixe son jugement en ces termes : « Jo- seph Marmette fut et reste encore notre meilleur romancier dans le genre historique.» JOSEPH MAFMETTE 617 Joseph Marmette mourut chez lui, foudroyé d’une syncope, le 7 mai 1895, à Ottawa.La mort surprit l’éciivain dans son fauteuil, tenant encore sa plume, alors qu’il composait l’un des chapitres de son roman A travers la Vie.Poussé par une mystérieuse appréhension de la visite prochaine du Trépas, il écrit ses ultimes pensées sur la Vie.Coïncidence étrange, le manuscrit s’arrête au moment où il dit avec amertume la fin de toute vie humaine : De jeunes amoureux qui se sont rencontrés, au sortir de la messe, passent le sourire aux lèvres et la gaieté dans les yeux.Ils vont les heureux enfants, grisés par la jeunesse qui chante dans leur âme.Ils vont à petits pas, longeant cette allée de lilas épanouis qui secouent leurs pétales et répandent leurs parfums sur ces jeunes et naïves floraisons.Ils vont, les chers amoureux, les cheveux dans la brise, le front dans les clartés, le cœur plein de chimères rayonnantes.Où vont-ils ?Ils ne le savent pas.Que leur importe ! Ils marchent dans leur rêve vers les fleurs, vers l’aurore, vers l’avenir ! S’ils savaient que l’avenir, c’est la déception, c’est l’effondrement des doux espoirs, c’est le penchant fatal de la vie, le racornissement du cœur, la décrépitude du corps.et puis.la croix du cimetière ! Joseph Marmette repose au champ des morts de sa petite patrie qu’il avait taut aimée avant de chérir la grande patrie qu’il a si magnifiquement glorifiée.Son œuvre historique, tout éclatante du plus pur patriotisme, se perpétuera, ainsi que son nom, à travers les générations d’un peuple qui veut obstinément, de toute son âme, demeurer fidèle à ses traditions et au sang de ses aïeux.Maurice Brodeur, du Ministère de la Voirie provinciale.
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