Le Canada-français /, 1 juin 1938, Petits tableaux - Triptyque
PETITS TABLEAUX TRIPTYQUE I LA TAMISE En amont de Boulters Lock, la Tamise n'est qu'une rivière paisible, campagnarde ou villageoise suivant la contrée qu'elle arrose.Une bonne petite rivière bien sage et sans prétention.Mais à Boulters Lock, elle s'éduque, elle prend grand air.Ses rives ne s'abandonnent plus au seul caprice du hasard, mais elles supportent d'être gracieusement taillées, pour le plaisir d’être belles.De campagnarde qu’elle était, elle se fait princesse avant de devenir royale.Par coquetterie, elle multiplie la courbe savante de ses anneaux gracieux.Elle va, revient, tourne, se dissimule derrière un rideau d’arbres, s’étale, s’étrécit, biaise, repart.Elle n’est pas très gaie ; elle est cérémonieuse.Elle n’emprunte pas la légèreté étourdie des rivières françaises, par exemple : la Loire, paresseuse et musarde comme une désœuvrée ; la Seine, affairée comme une Parisienne ; le Rhône, tapageur et bouillant comme un mousquetaire .La Tamise, flegmatique, se dit qu’à très petites vagues, elle finira bien par mirer le haut et noble castel de Windsor dans ses eaux transparentes ; et que les plus longs chemins finissent toujours par conduire à Londres I Aussi ne se presse-t-elle pas.Elle clapote gentiment aux flancs du « Mapledurham», que tous les touristes connaissent : un petit bateau blanc, qui glisse sur l’eau à la façon des cygnes, presque silencieux, avec l’air de regarder et d’admirer gravement les beaux paysages fuyant à ses côtés.Des villas, des manoirs, des châteaux : blanc, rouge, ocre, gris : à tourelles,— sans prétentions,— ambitieux,— petits,— immenses,— dont les multiples paupières, qui sont les fenêtres, considèrent sans cesse les beaux parcs fleuris de roses, de seringas, de robiniers aux grappes odorantes et vermeilles qui les entourent.La pelouse étend l’émeraude de son beau tapis de velours somptueux jusqu’aux rives fleuries d’alysses, de renoncules et d’iris. 1052 LE CANADA FRANÇAIS Et comme, par tradition, les environs de Londres doivent recevoir leur baptême d’eau tous les jours, l’averse fait soudain incliner la tête embaumée des roses ; elle met une fine perle de pluie au bout de la langue pointue de toutes les feuilles.Mais si un brusque et silencieux rire du soleil vient mettre sa fête de rayons sur ce noble paysage, aussitôt, comme sous la baguette magiqxie d’une fée, le spectacle s’éclaire d’un tel charme pénétrant, profond et grave que le témoin ravi ne l’oubliera plus.Un pont à cinq arches romanes ferme la rivière.Entouré de cygnes à l’éblouissant plumage, le bateau s’arrête au pied d’une petite ville d’allégresse : Windsor.La plus anglaise, après Londres, des villes de l’Empire, mais, certainement aussi, la plus gracieuse.La Tamise, elle, ne s’arrête pas.Dissimulée derrière le vieux pont de pierre grise abritant sa fuite, elle fait secrètement toilette pour se présenter enfin dans sa bonne ville de Londres.Elle s’y promène gravement, solennelle, digne en tout point de refléter dans ses eaux élargies, avec les sobres et nobles lignes du Parlement, la silhouette merveilleuse et pure de l’abbaye de Wèstminster.II EN PICARDIE La Cathédrale d’Amiens et le quartier St-Leu.La vaste plaine picarde doit tout à sa cathédrale ; et l’histoire d’Amiens gravite tout entière autour d’elle.Gothique par excellence, la plus grande par ses proportions des cathédrales françaises, trois fois,— et fort aisément t — elle pourrait contenir notre église Notre-Dame de Montréal dans sa vaste enceinte.A l’intérieur comme à l’extérieur, la sculpture triomphe partout.Pierres tombales, chapiteaux des colonnes, clés de voûte, ornements variés, de toutes parts et de toutes façons fleurissent en beauté la pierre, le fer forgé et même le bois.Des légendes de saints, notamment celle de saint Jean-Baptiste, se déroulent au dos de la clôture du chœur.Les stalles, dont le nombre dépasse la centaine, tant le chœur est vaste ; les miséricordes, les unes et les autres merveilleusement fouillées, travaillées, emmêlées dans un harmonieux enchevêtrement de PETITS TABLEAUX, TRIPTYQUE 1053 flore savante et bizarre ; les figurines portant le costume de l’époque, dans les scènes reproduites sur le pourtour du chœur ; autant de détails délicats qui attestent le souci extrême d’une conscience ardemment attentive à mettre, dans la finesse du travail, la plus fervente des prières.« Toutes les fois, rapporte Suger, qu’on tirait du fond de la carrière de grands blocs de pierre attachés à des cables, les gens du pays et même ceux des contrées voisines, nobles et roturiers, se faisaient attacher aux cordes par les bras, la poitrine et les épaules, et conduisaient les fardeaux en place à la manière des bêtes de somme.» La foi, admirablement jeune et ardente de nos pères, soulevait ainsi, dans un bel élan, des montagnes de pierre.La façade, bien dégagée, s’ouvre sur un Parvis rétabli et bordé, face aux portails, d’une rangée de maisons imitant l’architecture picarde des XVe et XVle siècles.Gracieuses demeures aux rideaux discrets, ennoblies par leur style et surtout par le voisinage de l’illustre monument ouvrant ses trois portails solennels sur la place ensoleillée.Le portail du centre s’orne, au trumeau, de la statue célèbre connue sous le nom de Beau Dieu d’Amiens ; celui de droite porte la Vierge Doré ; l’autre enfin, le patron de la Ville et de la Picardie.Nos ancêtres les désignaient sous le nom de portail du Sauveur,— de la Mère-Dieu,— de saint Firmin.A l’intérieur, tout est paix, solitude et silence.Faite pour le demi-jour discret des verrières multicolores, la cathédrale souffre, depuis la guerre, de ce qu’elles ne soient pas toutes remises en place.Un jour trop cru trouble son oraison.Comme elle prie bien cependant, l’aïeule mystique, dressée comme une orante aux mains levées, sur la riche plaine maraîchère qui Ventoure l Elle prie .Elle se trouve à Taise dans ce très vieux quartier saint-Leu, qui ne s’est guère renouvelé depuis plusieurs siècles.Non loin de là, une inscription picarde rappelle aux passants que, sur T emplacement actuel du Palais de Justice, un soldat fit un jour un geste de libéralité chrétienne si magni-que que, ni l’histoire, ni le temps ne le veulent mettre en oubli : Chy, saint Martin divisa son mantel.En l’an trois chent ajoutez trente-sept.Le quartier saint-Leu, avec l’ancien petit pavé pointu de ses rues étroites et ses antiques demeures, enserre frileusement la T 054 LE CANADA FRANÇAIS cathédrale.Il se blottit, confiant, autour d’elle comme pour y chercher protection.Ses ruelles, étroits canaux paisibles, où le ciel se mire en tremblant, nous reportent, croirait-on, au cœur des Flandres .La Somme et l’Avre s’unissent pour enrichir Amiens de calmes cours d'eau, qui, plus en aval, fertilisent les Hortillonnages.Ils se contentent ici de baigner de vieilles maisons toutes simples, aux étages enchevêtrés, superposés dans une architecture vétuste et délicieusement archaïque.Demeures de pauvres gens, rangées, accueillantes.La porte à claire-voie laisse entrevoir, dans la grande pièce familiale dallée, à la fois cuisine et salle à manger, les scènes ordinaires de la vie quotidienne.Un tout petit enfant, attablé à sa chaise-haute, reçoit de sa maman attentive quelques bonnes bouchées, comme un oiseau prend la becquée.Un marmot joufflu, hésitant sur ses jambes tremblantes, risque quelques pas entre deux chaises, avec un rire de clochette.Au fond d’une vaste cuisine aux carrelages soigneusement astiqués, là, à droite, une vieille femme s’affaire à préparer le déjeuner.La nappe, bien blanche, est déjà étendue sur la table ; le couvert attend deux convives.Qui donc recevra-t-elle à déjeuner, la vieille grand’-mère proprette, trempant sa soupe aux choux ?Comme elle sent bon, cette soupe odorante dont l’odeur flotte jusque dans l’étroite venelle, fleurant le lard et les légumes cuits à point ?C’est aussi l’avis du chat qui surveille, très intéressé, les moindres gestes de sa maîtresse.Nulle part, le couvert préparé par des mains affectueuses, n’attend l’étranger .Retournons à la cathédrale.Une brusque bourrasque, de lourds nuages crèvent en déluge de pluie et s’abattent en tambourinant avec fureur sur la place du Parvis.Le beau spectacle 1 Elle tient tête, la brave cathédrale tant de fois battue par les orages : orages des saisons, rafales sinistres venant des hommes 1 Tour à tour, elle fut l’impassible témoin des guerres et des Traités de paix.Ses pierres ont vibré aux sourds rugissements du canon.Les guerres se sont apaisées ; les traités de paix ont été déchirés .Elle, elle reste toujours debout, sereine et priante, à travers les tourmentes, les alarmes, les accalmies .L’orage a passé.Le soleil rit maintenant dans les flaques d’eau dont il ne s’est pas encore désaltéré.Et la cathédrale, de toutes ses vieilles pierres réjouies, reçoit la lumière et s’érige, formidable citadelle d’oraison, dans un poudroiement d’or . PETITS TABLEAUX, TRIPTYQUE 1055 III VIEILLES ÉGLISES BRETONNES : SAINT-TUGEN ET LOCRONAN Elle eut là, tout proche, celle dont la Bretagne tout entière dit à loisir tant de mal en pensant d’elle tant de bien et en l’aimant d’un amour farouche : la mer.L’aigre brise soufflant du large l’annonce, quoiqu’on ne la puisse découvrir encore, de l’humble bourg de Saint-Tugen.Toute la joie du ciel et toute la lumière du soleil semblent s’être réunies au-dessus d’elle, la bien choyée, la mer, la favorite ! Il ne reste plus ici que le reflet mélancolique d’un ciel automnal, sans éclat, sans chaleur, terne et grisâtre, strié de jaune safrané .Comme il est pauvre, ce maigre bourg de Saint-Tugen rassemblé autour de sa vieille église I Elle remonte au XVe siècle.Une tour carrée la surmonte, portant sur ses flancs deux grandes baies en plein cintre à plusieurs voussures, ouvertes entre des arcades simulées, décorées d’archivoltes garnies de crochets.L’extérieur,-— plus encore peut-être que l’intérieur,— inspire le recueillement.Ces murs épais couverts de mousse verdissante, ces arbres touffus l’enserrant de leurs rameaux, cet enclos humide et bas, ces marches de pierres usées .,.Que tout cela est vieux, fatigué, calme, reposant, paisible 1 Une haie de pierre isole l’enclos du reste du bourg.Le seuil très exhaussé, se ferme d’une pierre étroite posée en hauteur.Six ou sept marches conduisent au petit sentier tracé par les pas jusqu’au portail.Cette pierre, d’une position si incommode puisqu’il faut l’enjamber, a pour fonction de fermer le terrain de l’église à l’invasion des animaux errants en liberté le long des chemins creux en quête d’une herbe pauvre et rare.A T intérieur, la statue de saint Tugen, œuvre de quelque sculpteur naif de village, appelle la première l’attention amusée du visiteur.Saint Tugen, tel qu’on le représente, fut évêque.Il porte avec majesté les insignes de sa dignité.La crosse, qu’il tient à la main, s’accompagne d’une longue clef d’étain.Cette clé est le symbole de son pouvoir de thaumaturge ; car saint Tugen guérit de la rage et des maux de dents.A ses pieds, un enfant suppliant lève maladroitement les mains vers 1056 LE CANADA FRANÇAIS l'évêque, tandis qu’à sa gauche, un chien enragé, d’un aspect effrayant, tête énorme sur un corps grêle, gueule écumante et crocs menaçants, veut s’élancer sur le garçonnet.L’humble artiste, n’a pas réussi ce détail ; mais comme il a su mettre sur les traits du saint évêque toute la misère, toute la touchante résignation, toute l’admirable sérénité bretonne I La nef seule ose s’offrir le luxe d’un plancher, d’ailleurs en piteux état, xisê par le piétinement des sabots généreusement cloutés.La terre battue suffit aux bas-côtés, où les bancs sans dossiers se tiennent de fortune.Une fraîcheur moite règne par toute l’église.Un verdoyant manteau de mousse tapisse les pierres suintantes ; et cela fait une église toute tendue de vert, de la voûte au sol : verte comme les eaux glauques de la mer.Des gouttelettes pleurent aux piliers.Elles glissent comme de vraies larmes.Tandis que, tout au fond de la nef, une vieille femme enveloppée dans ses longs voiles de veuve et les plis épais de sa houppelande noire, se prosterne sur un prie-Dieu, à l’écart.Un soupir parfois s’échappe de ses lèvres, si long, si profond, si triste ! émouvant comme une plainte et sonore comme un sanglot .Et l’on ne sait plus bien si, dans la mélancolie poignante de ce bourg de misère, c’est bien cette vieille femme, ou si ce n’est pas plutôt la vieille église qui pleure .— Locronan, bourg perdu 1 Mais c’est l’heure, exquise entre toutes, où le soleil verse ses rayons obliques en fine poussière d’or.Déjà, les ombres s’allongent démesurément.Les choses s’idéalisent.La rue principale du misérable bourg de Locronan, perdu au plus épais du Finistère, en tire grand avantage.Principale, ou mieux, unique rue ; les autres n’étant guère que d'humbles ruelles en zig-zag, bordées de chaumières basses.Ces pauvres cahutes, casquées de paille fanée par les étés, les pluies, les mauvaises saisons, prennent des airs d’aïeules pensives se chauffant, frileuses, aux dernières brises tièdes.Elles se pressent les unes contre les autres, comme pour mieux se garer à l’avance des gels prochains.Toute la vie du bourg tourne autour de son église et de son puits.L’église, vieille de cinq siècles, garde belle tournure avec son porche surbaissé s’ouvrant sur deux portes géminées à plein-cintre.Une grosse tour, couronnée par une balustrade quadrilobée, se termine, par une inqualifiable faute de goût qui gâte l’aspect du monument, par une hideuse lanterne. PETITS TABLEAUX, TRIPTYQUE 1057 Sur la petite place, des ménagères accortes, avec un joli bruit de sabots claquants, s’approchent du vieux puits à margelle dont une simple poulie à chaîne compose tout le mécanisme.Elles viennent, les jeunes et les moins jeunes : les premières, pour être vues, et les dernières, pour voir.Les grands garçons quittent les champs voisins d’un pas traînard, la fourche ou la houe sur l’épaule.Et ceux-là aussi viennent pour voir, tout en ayant l’air de ne rien regarder.Sans doute se trouve-t-il, autour de cette antique citerne, quelque Rêbecca très sage pour quelque timide Isaac l L’onde limpide du rustique abreuvoir désaltère sûrement tout le hameau, hommes et bêtes.La margelle usée permet d’imaginer combien de seaux ruisselant d’eau se sont arrêtés sur ses bords, avant d’être enlevés par un bras vigoureux .Les hirondelles, familières et hardies, vont, viennent, font cent tours, petites navettes agiles enveloppant la lanterne de la vieille église, abaissant leur vol, l’élevant, ou en élargissant le cercle rapide, elles rasent de très près, promptes et curieuses, le groupe caquetant des femmes causant autour du puits, jusqu’à les effleurer du fouet vif de leurs ailes, pointues comme des lames de ciseaux.Il pleut de l'or sur ce bourg de misère I Le soleil,— ce prince magnifique I—jette ses trésors avantde disparaître, comme le grand Mogol, en traversant la foule des mendiants, leur lançait des escarboucles.Le hameau, les landes, les fleurs d’ajonc et les genêts flambent dans ce merveilleux incendie de lumière et de rayons.Sur la route montante, une très vieille femme s’en va, une hotte remplie d’herbe fraîche en équilibre sur son dos courbé.Penchée très bas sur son bâton noueux, claudicante un peu, elle poursuit en secret un songe heureux sans doute, car un sourire s’épanouit sur ses lèvres minces ; il éclaire jusqu’à ses yeux pâlis et les rides profondes de son visage hâlé.A quoi songe-t-elle donc ainsi, cette pauvresse ! pour sourire de la sorte ?Compte-t-elle tout bas les rares bonheurs de sa vie ?Dérouïe-t-elle plutôt mentalement le chapelet de ses courtes joies ?Sourit-elle à la mort, qui ne saurait guère tarder pour elle, et qu’éclairent les promesses de sa foi ?Pense-t-elle tout simplement à son petit-fils qui l’attend : Yann ou Loïc ; à sa petite-fille : Anaïc ou Maryvonne ?Elle va . 1058 LE CANADA FRANÇAIS Sa hotte lourdement chargée, dodeline sur ses épaules.D'un mouvement brusque, elle la redresse et soudain lasse, elle fait halte et met une main sur ses yeux.Son large sourire s’épanouit davantage ; dans un grand geste lent, solennel, étrange, elle étend la main dans la direction du soleil déclinant, comme pour le bénir d’être si clair et si beau .L’ombre de la naïve bénisseuse d’astre s’allonge au loin, démesurément.Elle s’étend jusque sur la lande, où elle teint avec douceur des bouquets de bruyères mauves qui dans une pourpre sanglante, n'en finissaient plus de s'embraser.Cécile Lagacé.Montréal.
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