Le Canada-français /, 1 juin 1938, Une fleur du génie - Essai sur la simplicité
Psychologie UNE FLEUR DU GÉNIE ESSAI SUR LA SIMPLICITÉ La simplicité est la vertu du génie.Elle est un des plus grands attributs du divin ; je voudrais savoir le nom du premier mortel qui l’appela la « divine Simplicité » ! Celui qui veut parler décemment de cette beauté morale qui semble résumer toutes les autres devrait, idéalement, la posséder lui-même.Hélas ! il me revient à la mémoire une pensée profonde de Tolstoï ; elle est dans son Journal : Si l’homme parle volontiers de sujets poétiques, c’est qu’il est privé du sentiment de la poésie.Il en est de même pour la religion, pour la science (j’ai aimé m’entretenir de la science).Celui qui parle de la bonté est méchant.Redoutable dilemme! Ou bien ne jamais parler de bonté, ou se résigner à passer pour méchant si l’on en parle.Je n’attache pas aux proverbes et aux maximes une autorité absolue, mais on a toujours dit avant Tolstoï et après lui que « la bouche parle de l’abondance du cœur ».Si les bons ne nous parlent pas de bonté, si les poètes ne discourent pas sur la poésie, si les vertueux ne nous prêchent pas la vertu, par qui donc apprendrons-nous la bonté, la poésie, la religion ?Et cependant Tolstoï avait raison.Quand j’ai lu cette pensée de l’écrivain russe, instinctivement j’ai écrit en marge du livre le mot « auto-suggestion », qui me revient lui aussi.S’il n’y avait sur la terre que des humbles, jamais nous n’entendrions parler d’humilité.Si nous avions en naissant la science infuse, pas un mortel n’aurait la pensée de codifier les lois de l’électricité.Si chacun de nous naissait avec un esprit génial, après 6000 ans d’existence, l’homme ignorerait probablement encore la définition et les attributs du génie.Les livres nous rapportent comme phénoménal le fait que des hommes comme Albert le Grand, Newton et bien UNE FLEUR DU GÉNIE 1069 d’autres encore soient partis du dernier rang des écoliers de leur époque pour atteindre à une renommée mondiale" Il me semble n’y avoir qu’une chose phénoménale, c’est leur saine curiosité et la conscience parfaite qu’ils ont eue de leur ignorance native en face de l’infini de la science.Et je persiste à croire que si un auteur se met en frais d’écrire un ouvrage, c’est qu’il est le premier au monde à qui cet ouvrage est nécessaire.Un savant se met à la poursuite d’une découverte dès l’instant où il a entrevu une possibilité, un vide, un manque, donc une ignorance.Et c’est ainsi que la curiosité, c’est-à-dire l’ignorance, devient mère de la science.Saint François de Sales, qui a écrit si « bonnement », avait une fort mauvaise nature.C’est elle qui a fait de lui un saint.Le fils de sainte Monique est un exemple plus merveilleux encore.Ceux que la Providence a doués de la vraie force n’ont pas un seul instant le besoin de s’autosug-gestionner la bravoure.Ils ne pensent pas non plus à la suggestionner à autrui.Qui sait si ce n’est pas un mal d’être né avec une très bonne nature ?Qui sait si le plus mauvais maître n’est pas celui qui a appris lui-même avec trop de facilité, ou n’a jamais eu à apprendre ?Thérèse de Lisieux écrivait après d’horribles tentations contre la foi : Si vous en jugez par les poésies que j’ai composées cette année, je dois vous paraître inondée de consolations, une enfant pour laquelle le voile de la foi s’est presque déchiré ! Et cependant .ce n’est plus un voile, c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé ! Lorsque je chante Le bonheur du ciel, l’éternelle possession de Dieu, je ne ressens aucune joie ; car je chante simplement ce que je veux croire.Je lis dans les yeux du moins malin des lecteurs la réflexion fort plausible, que tout cela nous entraîne bien loin de la simplicité.Tout cela prouve cependant deux vérités : que la simplicité est chose plus compliquée qu’on ne veut croire, que ceux qui parlent de la simplicité doivent d’abord avouer qu’ils la cherchent.Surtout n’allons pas trop tôt nous illusionner, car cette vertu est rare comme toutes les fleurs du génie.Et si nos 1070 LE CANADA FRANÇAIS esprits bornés ont peine à la percevoir clairement, exactement, c’est qu’elle est une résultante, une synthèse, une harmonie, un équilibre.La simplicité, vertu humaine, nous apparaît, comme le génie lui-même, dérivant à la fois de la logique et de l’intuition.Le génie n’est au fond qu’une puissance de perception et de jugement au-delà de l’ordinaire, ou un puissant équilibre d’intuition et de logique.De là son aptitude à la simplification.Le commun des mortels conçoit la vérité sous l’angle de l’intuition ou celui de la logique.Le génie embrasse les deux, synthétise, donc simplifie.Disons pour notre consolation qu’il y a une échelle entre l’imbécillité et le génie, échelle très longue où nous pouvons à l’aise nous « jucher » avec la liberté de nous ficher du génie comme de la sottise absolue ou relative.La simplicité chez les petits Toute étude sur la simplicité suppose au préalable un inventaire de la simplicité, disons plutôt un recensement des simples.Viennent les premiers à l’esprit les enfants.A quoi tient cette sympathie universelle qu’ont les grands pour les petits, si ce n’est de leur simplicité ?Ils sont aimables, ils sont charmants, ils sont charmeurs, ils sont irrésistibles dans leur faiblesse même parce qu’ils ne savent pas encore ce que sont l’artifice, la duplicité, la civilité, l’étiquette ; ils ignorent la galanterie, les prévenances, les belles paroles, les compliments et les mensonges.Un enfant n’aurait aucune raison, et pas la moindre excuse d’être menteur avant d’avoir l’âge de raison.Ce serait pour lui un péché contre nature, à moins d’une précocité inouïe ou d’une imbécillité rare.« La vérité sort de la bouche des enfants ».La séduction enfantine est donc chose indéniable.Il n’y a pas à se surprendre de ce que les génies du calibre de Victor Hugo, Goethe aient idolâtré l’enfance.Hugo n’a jamais été profond que lorsqu’il a parlé de l’enfant.Et Goethe, à qui l’on a reproché bien des choses déplorables vis-à-vis des petits, a écrit : Si tu sais l’art de garder toujours une âme d’enfant, tu seras une âme accomplie, un homme invincible. UNE FLEUR DU GÉNIE 1071 Est-ce affirmer que les petits participent déjà à la puissance géniale de la synthèse, de la simplification ?Ce serait aller trop loin.Les petits ne peuvent pas encore s’embarrasser de déductions puissantes.On ne leur demande pas plus que ce qu’ils peuvent donner, mais ce qu’ils donnent est de saveur exquise.C’est le secret de leur puissance.Ils ignorent cette puissance, mais leur inconscience même la décuple.Il doit demeurer dans la nature de chaque être normal un souvenir de la primitive élévation de l’homme à l’omniscience, ce quelque chose qui nous serait transmis avec la déchéance originelle et malgré elle une parcelle d’infini, l’ébauche d’une vocation au génie ! Ces supposés vestiges d’une ancienne grandeur seraient-ils par hasard le lot et le partage des petits, qui n’ont pas eu encore la présomption de scruter l’insondable ou de sonder l’infini ?Ou bien serait-ce la punition de certaines âmes orgueilleuses de toujours entrevoir et de ne jamais toucher P Quoi qu’il en soit, les petits ont dans la fraîcheur de leur ignorance, une certaine part d’instinct (ou d’intuition) et de gros bon sens qui leur sert de génie.Quelque rudimentaire que soit ce génie, il leur est un guide assez sûr, que nous, les adultes, nous pourrions souvent leur envier.Cette simplicité, cet équilibre, c’est l’éducation qui nous les a fait perdre.A mesure que nous ouvrons les yeux à la vie, que nous travaillons à former notre intelligence, nos âmes se compliquent.Il est impossible qu’un jeune homme bien doué reste parfaitement simple.Et cela dure jusqu’à l’âge de la maturité intellectuelle, jusqu’à l’époque de la pleine possession de ses facultés et de ses moyens, puisque la simplicité est une domination.Inutile de dire que dans un très grand nombre de cas n’arrive jamais cette maturité complète, cette domination de soi-même, des événements, des idées et des choses.Adieu donc l’idéale simplicité ! Il en est qui restent adolescents toute leur vie.Dans le plan de la Simplicité, vertu souveraine, l’éducation en cette foule de cas aurait-elle donc été un mal ?Et n’eût-il pas mieux valu que l’on restât toujours enfant ?Les Écritures ont dit : Puer centum annorum peribit.D’autre part, si parfois l’éducation est un mal, elle est un mal nécessaire.Par éducation, je ne veux pas entendre ici le cadre exclusif du foyer et de l’école : 1072 LE CANADA FRANÇAIS L’esprit des enfants est formé par tout ce qui les entoure ; ils ont l’oreille ouverte à cent précepteurs à la fois ; les bruits de la campagne et les bruits de la rue leur parlent plus haut que le pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux.(Edmond About.) Comme sur la bonté du caractère, on s’illusionne souvent sur la « belle simplicité » de quelqu’un.On dit de tel ou tel : (( Il est la bonté même, il n’a pas pour deux sous de méchanceté.» Il est une foule de mortels qui sont bons par manque d’audace, de force, de confiance en soi.Bonté toute négative, bonté sans grand mérite et peu effective ! Est vraiment bon, celui qui a l’intelligence, la force, la malice, l’occasion de faire du mal et s’en abstient par un acte positif de sa volonté, ou une habitude de vertu acquise.De même en est-il de ceux à qui l’on attribue une vertu de « belle simplicité », alors qu’ils sont tout bonnement des naïfs ou parfois même des idiots.Loin de maîtriser et simplifier les complications, ils ne les entrevoient même pas, ils ne les soupçonneront jamais.Heureuses gens malgré tout ! Ils iront au ciel sans avoir scruté le problème de la gravitation universelle.Ils sont nés avec une « bonne » nature, ils ne font pas de bruit, ils ne vous coupent jamais la parole, ils vous laissent discourir et vous approuvent béatement.Et l’on dit : « Bienheureux les pauvres d’esprit.» Par bonheur, le Christ des Béatitudes pensait à autre chose.Les écrivains comme Newman sont les premiers à ne pas se tromper sur ce sujet : « La sainteté est dans les motifs, dit-il, plus que dans les actes.» Saint Jérome avait écrit avant lui : « Ce n’est pas la vertu, mais le motif de la vertu qui recevra de Dieu sa récompense.» La Simplicité chez les adultes La simplicité chez les adultes, est malheureusement plus rare que chez les petits.Ce qui est naturel chez eux devient chez nous la résultante de beaucoup d’efforts accumulés.Georges Duhamel, qui est un paradoxal, un amusant philosophe, écrit dans son étude sur la vie de Claudel : « La culture est ce qui reste lorsqu’on a oublié les choses apprises.» UNE FLEUR DU GÉNIE 1073 Les simples ne sont pas toujours ceux qui ont beaucoup appris et beaucoup oublié, mais toujours ils se sont développés dans l’équilibre, donc dans la vraie culture.Il y a, à vrai dire, deux sortes d’esprits : ceux qui entassent et ceux qui classifient.Bienheureux celui qui peut à la fois classifier l’entassement et entasser les classifications ! Et ceci n’est pas une boutade, car par suite des deux méthodes de se former, ceux qui veulent être érudits sont enclins à négliger la vraie formation, affaire de classement, de déduction, de synthèse ; par contre, ceux qui ont l’habitude du classement des faits et des idées négligent ou méprisent sans peine le côté encyclopédique du savoir.Le malheur c’est que la faveur va aux érudits plutôt qu’aux philosophes, et l’érudit lui-même se croit toujours un savant.« Il n’est science que de l’Universel.» La généralisation ou la simplification est « signe de maturité » de l’esprit.(Ro- MIER.) Et nous avons là exactement le pourquoi de la « simplicité, vertu rare » : c’est qu’en plus de l’intention qui en forme la base, la simplicité suppose le sens de la logique, mais pas nécessairement une grande mémoire ni une imagination débordante.Ces deux facultés, sans le contrepoids de l’intuition et du bon sens, engendrent l’extravagance, la fausse originalité, l’aberration.Au lieu de cela, la simplicité est une tranquillité éveillée mais sereine, et loin d’être une faiblesse, elle possède l’énergie active ou latente de souveraine maîtrise et de détachement supérieur ; malgré les apparences, elle a sa grandeur, sa noblesse et son indépendance.Elle est la vertu des grands seigneurs de l’intelligence et du cœur.Pour être simple, il faut avoir une riche nature.Pour écrire simplement, il faut avoir beaucoup de bonnes choses à dire.Tout comme il est des gens qui croient que c’est très facile d’être simple dans sa vie, dans ses pensées et dans ses mœurs, il en est qui s’imaginent en lisant les auteurs aimables et limpides qu’il n’est pas difficile d’écrire comme eux.Il nous faut tout de même déchanter quand un jour il nous prend fantaisie de vouloir les imiter.Si un auteur est laborieux, c’est probablement qu’il a écrit tout ce qu’il savait et beaucoup plus. 1074 LE CANADA FRANÇAIS Le trouvons-nous aimable, riant, facile, coulant, aisé, limpide, il n’a livré que très peu de ce trésor qui était sien.La vraie richesse comme la vraie noblesse aiment à s’entourer de belle simplicité.Et même si elles ont à se montrer, elles le font avec une aisance, une dignité qui nous les rendent aimables et gracieuses.Portrait de l’homme simple Si nous descendons du domaine des considérations générales à celui de la vie sociale, tout le monde voudra donner à la vertu de simplicité la palme d’honneur pour la gracieuseté et le mérite.Même s’il n’est aucunement versé dans la dialectique, la psychologie, la métaphysique, l’homme simple est toujours par instinct un philosophe.Rien au monde ne saurait ravir le gros bon sens à celui qui l’a depuis sa naissance.De même toutes les facultés de philosophie réunies ne sauraient rendre philosophe celui qui a été conçu sans la « bosse » du jugement, sans l’équilibre des facultés.A cause même de cet équilibre, l’homme simple voit clair dans sa vie, dans ses affaires, dans la vie des autres.Il sait l’importance relative de chaque chose, et comme il n’a guère d’effort à produire pour donner à chacune sa valeur propre, il ne se trouble pas outre mesure pour ce qui n’en vaut pas la peine.Dans une complication, il voit la chose essentielle, le fil conducteur ; d’instinct il fait agir le nerf moteur ; il trouve la solution, il agit en toute sûreté parce que pour lui tout est simple.Pourquoi s’étonner des succès d’un tel homme ?Pourquoi les attribuer à la Fortune, au Hasard, à la Chance, et à tout ce que nous pourrions inventer pour diminuer son mérite ou grandir notre petitesse ?L’envie n’a jamais enfanté de chefs-d’œuvre.Pourquoi plutôt ne pas chercher chez l’homme simple, chez l’homme équilibré ce qui fait le secret de sa force ?D’ailleurs, si vous lui posez le problème de son secret, de son mystère, vous le ferez rire, car il est le dernier homme au monde à croire qu’il puisse avoir un secret, un mystère.De fait, il n’en a pas.Tout ce qu’il est, c’est un être qui regarde, qui voit, qui pèse, qui évalue ; c’est tout.Pas de mystère ! Pour qui sait observer, tout sert de leçon, d’exemple.L’homme simple devine la valeur des petites choses, il en fait son profit.La plupart des UNE FLEUR DU GÉNIE 1075 grandes fortunes ont à la base une observation qui eût paru à tout autre qu’à celui qui en a profité, d’une banalité complète.De même les découvertes fameuses en physique, en chimie, en philosophie, etc., ont eu pour principe une toute petite, une toute simple constatation d’un phénomène qui crevait les yeux de tout le monde depuis toujours.Le simple est un homme supérieur par nature.Peu importe qu’il ait l’apparence et les mœurs du plus humble ; au fond, il dépasse en valeur tous ceux qui ne peuvent qu’afficher de grandes manières, de grands airs ou une grande vie.Quelle que soit l’activité extérieure du sage dont nous parlons, elle ne saurait jamais égaler le travail de sa pensée, de ses calculs, de ses observations.Toute activité tombe à vide, si elle ne se nourrit de la pensée, de l'observation, du bon sens.C’est le secret de ceux qui réussissent dans l’apparente médiocrité de l’action : ils font peu, mais tout chez eux est mesuré.Et si l’homme simple nous semble parfois agir ou penser en dehors de la façon commune, s’il nous paraît original, excentrique, c’est qu’il a des vues plus profondes et plus hautes que celles du commun des hommes.Goethe a dit : Plus un homme est intelligent, plus, me semble-t-il, tout lui devient pénible, plus il s’éloigne des chemins tranquilles.Ce n’est pas pour la galerie qu’il agit ainsi en dehors de l’ordinaire, c’est par besoin de nature, parce qu’il n’est pas né pour la médiocrité, mais pour l’excellence.Nous l’appelons original parce qu’il n’agit pas selon l’étroitesse de nos vues, la paresse de notre routine ; ou plutôt parce que nous ne pouvons pas le suivre dans son ascension vers les sommets, quand il veut livrer un combat à la mesure de son courage, quand il défend une idée à la hauteur de ses vues propres.Nous mesquinons avec lui parce qu’il nous couvre de son ombre sans le vouloir, parce qu’il a raison contre nous sans pour cela faire ostentation de sa clairvoyance.Nous nous vengeons de lui par ce simple mot à double tranchant : « originalité ».La sienne est de bon aloi.Plût au ciel que cette originalité fût moins rare ! Si tout le monde était simple, ce serait encore une vertu que la simplicité, mais elle n’offrirait plus rien d’original.Le niveau moral de la société serait merveilleusement élevé. 1076 LE CANADA FRANÇAIS Il manquerait quelque chose à notre « héros )) s’il n’était pas un psychologue, si, se connaissant lui-même, il négligeait d’être un connaisseur d’homme, s’il n’était pas un flambeau au milieu d’une société qui s’ignore et ne se cherche même pas.Une pareille connaissance de l’humanité avec ses qualités mais surtout avec ses faiblesses, ses manies et sa médiocrité, devrait presque fatalement développer chez l’observateur la misanthropie.En effet, toute clairvoyance ne peut aller sans pessimisme et sans mélancolie.Ceux qui, même doués du meilleur sens de l’équilibre, se vouent aux sciences abstraites, à la poésie, à la philosophie ne sauraient se défendre d’une certaine rancœur ou d’un inconscient mépris vis-à-vis de la vie sociale qui leur semble vide et vaine étrangement.Pour sauver leur simplicité contre la duplicité, l’affectation, l’hypocrisie, la vanité, le mensonge ambiants, certains sages secouent la poussière de leurs semelles et cherchent un abri tranquille pour cacher leur pensée.Mais d’autres, ceux qui ont à traiter tous les jours avec les hommes par profession, par devoir, le font avec une aisance qui n’a de fondement que la force, la supériorité de l’âme, du caractère qu’ils se sont forgés jour par jour dans la multiplicité des contacts et l’assurance que donne aujourd’hui la victoire remportée hier.La bataille contre la vie sociale peut devenir un sport comme un autre.Les plus faibles n’ont qu’à se durcir.Le plus grand ennemi que l’homme supérieur ait à combattre a l’avantage du nombre malgré l’infériorité complète des moyens : c’est la médiocrité.La plupart des gens vivent immergés dans la banalité, le convenu, le cliché, l’habituel, le particulier.Et parce qu’ils se complaisent dans cette vie facile, le contact des simples, qui sont rares (donc originaux), les surprend, les saisit, les fouette comme une douche froide.La franchise les désarme.Tout ce qui va droit au but sans détour et sans complaisance les déconcerte, les mêle, les froisse par son apparente brutalité.Le peuple à tous les degrés de l’échelle, aime à être adulé, ménagé, flatté, parce qu’il est vain et faible.La vérité toute crue lui paraît indigeste, tout comme un estomac gâté par une cuisine capricieuse, épicée, se refuse, parce que déformé, à recevoir les mets les plus simples, les plus purs, les plus conformes à notre nature.L’ori- UNE FLEUR DU GÉNIE 1077 ginalité blesse les âmes étroites, mesquines, bornées.Si vous êtes original, vous avez tort de vous laisser aller à votre naturel.On dira que vous êtes détestable, intrigant, moqueur, prétentieux, intraitable, incompréhensible.Laissons la parole à Machiavel : La découverte de nouvelles pensées sera toujours aussi dangereuse que la découverte de nouvelles terres.Chez les tyrans et dans la foule, chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des étrangers, des vagabonds sans abri, des éternels exilés.Celui qui ne ressemble pas à tout le monde est seul contre tous, car le monde est créé pour la médiocrité, et il n’y a de place au monde que pour elle.Le point faible de la cuirasse de ce géant qu’est l’homme d’esprit, le mal dont on ne le guérira pas facilement, c'est qu’il pense que tout le monde a autant d’esprit que lui et peut lutter avec lui à armes égales.De même que le délicat sert à un partenaire une délicatesse et en reçoit un coup de pied, ainsi l’homme d’esprit, qui veut lutter avec l’esprit, rencontre la bêtise.Et la bêtise a raison contre l’esprit, parce que l’esprit refuse de lutter avec elle et méprise si piètre victoire.Heureux qui a assez de philosophie pour sourire quand même ! Il y a longtemps que La Bruyère a écrit : Les sots sont toujours prêts à se fâcher, et à croire que l’on se moque d’eux ou qu’on les méprise : il ne faut jamais hasarder la plaisanterie même la plus douce et la plus permise, qu’avec les gens polis, ou qui ont de l’esprit.Et Ernest Hello : La médiocrité a la passion du niveau.Je voudrais qu’on me pardonne d’user si abondamment de citations.Il est bien déplorable pour mon amour-propre que ces choses aient été écrites avant même que j’aie eu le loisir de les imaginer ! Mais enfin pourquoi ne pas citer quand la pensée d’un autre mérite l’immortalité ?L’homme d’esprit à l’oeuvre Puisque l’on ne peut concevoir la simplicité sans la supériorité de l’esprit, l’équilibre et la finesse, puisque nous avons 1078 LE CANADA FRANÇAIS signalé la valeur et les armes du partenaire habituel, descendons dans l’arène sociale pour voir l’homme d’esprit à l’œuvre.Meme s’il agit avec la meilleure grâce et la plus grande réserve au monde, l’homme d’esprit ne peut vraiment pas s’empêcher de montrer de la finesse et de briller sans le savoir.Un sourire, un seul mot placé à temps, une toute petite question qui déroute par son à-propos, un simple mot qui modestement rappelle à la mesure celui qui donne dans l’extravagant, le ridicule, l’exagéré, tout devient terrain de lutte pacifique pour celui qui est né avec l’instinct de l’équilibre, le sens du ridicule, le poli de l’esprit.L’homme simple n’est pas agressif, et s’il croit que vous le trouvez tel, il se hâtera par délicatesse de se laisser battre apparemment pour vous laisser la douce illusion qu’il ne vous a pas roulé.Il feint d’être dupe, par politesse, mais c’est vous qui l’êtes doublement.S’il trouve en vous un bon lutteur, il ne lâchera pas prise de sitôt ; et il agira ainsi moins par besoin de vous vaincre que pour le plaisir du tournoi.Avec lui, tout le monde devrait être bon perdant parce qu’il est honnête lutteur.S’il met le doigt facilement sur votre point faible, il rit de bon cœur ; il vous trouve beaucoup d’esprit d’avoir décelé le sien avec la même délicatesse, le même tact.Voilà un plaisir entre mille que procure le commerce de l’homme simple et raffiné non par l’étiquette mais par la nature et la bonne éducation.C’est toujours par plus faible que soi qu’on est trahi, non par des esprits supérieurs.L’homme qui est de beaucoup votre inférieur dans le plan de l’intelligence pourra trouver au début des charmes à votre conversation riche dans sa simplicité, fine, spirituelle, enjouée ; mais à la longue, parce qu’il est sot et qu’il voudrait vous dominer de sa bêtise, il se fatiguera du « joug » de votre supériorité.Vous n’en avez pourtant jamais profité, vous n’avez même pas songé à l’exploiter.Mais qui a jamais guéri un sot de sa sottise ?Que le sot franchisse le cercle étroit qu’il s’est tracé à la mesure de sa mémoire, la leçon qu’on lui a donnée ne sert plus, c’est à recommencer.Ceux qui ne se raffinent pas très vite ne seront jamais des raffinés.On peut apprendre les mathématiques et l’histoire, mais on naît avec le raffinement. UNE FLEUR DU GÉNIE 1079 Si quelqu’un vous trahit, vous en trouverez la raison dans l’étroitesse de jugement du traître, dans cette sensation d’infériorité jalouse qu’il sentait peser sur lui et qu’il n’analysait même pas.Celui qui se choisit des amis devrait se demander s’ils ont bon jugement avant de savoir s’ils ont « bon cœur ».Il y en a tant qui n’ont pas mauvais cœur, mais dont le génie est si maigre ! On les croit simples, alors qu’ils sont naïfs.La Bruyère a dit fort justement : Il y a beaucoup d’esprits obscènes, encore plus de médisants ou de satiriques, peu de délicats.Pour badiner avec grâce, et rencontrer heureusement sur les petits sujets, il faut trop de manières, trop de politesse, et même trop de fécondité : c’est créer que de railler ainsi et faire quelque chose de rien.Et ailleurs : Un homme qui n’a de l’esprit que dans une certaine médiocrité est sérieux et tout d’une pièce ; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne tire aucun fruit de la bagatelle ; aussi incapable de s’élever aux grandes choses que de s’accomoder.même par relâchement, des plus petites, il sait à peine jouer avec les enfants.C’est bien le propre de l’homme simple de trouver de l’intérêt partout, même aux plus petites choses.Il sait tirer profit de tout ; rien n’échappe à son analyse ; il ne dédaigne rien, ni personne.S’il est philosophe, il se gardera bien de vous parler de métaphysique, à moins que vous ne soyez philosophe vous-même, et encore, c’est vous qui ayant bon esprit et sachant que vous en profiterez, c’est vous, dis-je, qui entamerez cette conversation.S’il est homme d’affaire, il parlera de tout autre chose que de commerce et de finance, à moins que vous l’ameniez vous-même sur ce terrain, et encore, si vous êtes à table, il saura s’en échapper bientôt pour ne pas ennuyer ses voisins ; peut-être n’entendent-ils rien à la déflation et tournent-ils le bouton du radio quand l’annonceur entonne le refrain : « Directement de la salle des dépêches de.» L’homme simple, l’homme aimable parle de tout en compagnie, et s’il est seul avec vous, il se fera un plaisir de causer surtout de ce que vous connaissez.Par contre, si vous cherchez trop vous-même à le garder sur ce seul terrain, vous êtes dupe, non pas de sa malice mais de votre étroitesse.Surtout vous risquez de l’embêter, lui qui 1080 LE CANADA FRANÇAIS a eu le grand tort d’être mieux éduqué que vous.En général, dans ces conversations variées, l’homme simple tire profit de l’apport de chacun.Comme tout s’enchaîne dans le monde des idées, ces connaissances analytiques rejaillissent sur sa spécialité et font de lui un esprit de plus en plus puissant.Par là s’explique en partie le mystère des hommes-phénomènes.Ils sont une puissance de synthèse après n’avoir pas dédaigné le fait individuel.Je le répète, ils maîtrisent la vue d’ensemble, ils dominent l’enchevêtrement.Quoi de plus détestable, au contraire, que ces esprits rétrécis et diminués par la spécialisation ?La connaissance d’une seule chose devient une impuissance ou du moins une détestable puissance.Celui qui ne sait parler que d’un sujet est un esprit faible.Un homme intelligent est à son aise partout, il a la souplesse du virtuose, il sait chanter la chanson que vous entonnez.Et s’il l’ignore, il l’apprend vite avec vous, suffisamment du moins pour « faire chorus ».L’adaptation est non une faiblesse mais une preuve d’élasticité de l’esprit.Si vous n’arrivez pas à vous faire à une personne ou à une chose, ce n’est pas une preuve que vous leur êtes supérieur, mais plutôt que leur limite dépasse votre puissance.Cultivez l’humilité plutôt que le mépris, vous serez bien plus sage.Ce mot de mépris nous fait penser à cette sorte de gens qu’on appelle les affectés, les snobs, qui pèchent contre la simplicité, la mesure, et l’esprit.S’il vous prend fantaisie d’apprendre le vocabulaire du mépris, fréquentez-les.Pour ma part, je renonce à les analyser ; il est tellement de choses intéressantes à étudier à part le snobisme.Il est par ailleurs assez malheureux que nous ayons à coudoyer trop souvent cette catégorie de sottes gens, et que parfois il faille par « politesse », tâcher de leur ressembler un peu, ou du moins de ne leur être pas désagréable : Ainsi la vie nous contraint à paraître et à ressembler à ceux que nous pourrions hardiment et fièrement mépriser.Je vois maintenant distinctement tout l’artifice et la trame des cours.(Goethe.) C’est sans doute au lendemain d’un « party » détestable à bâiller, qu’un Diogène moderne avait écrit : Ne vous aventurez pas dans le monde avant de connaître le traité des banalités.(L’Événement.) UNE FLEUR DU GENIE 1081 La fine fleur de l'esprit Les plus intelligents parmi les gens ordinaires se demandent comment il se fait que certains aient l’esprit si vif, la riposte si prompte.Les psychologues répondent que rien n’est plus aisé qu’un mot d’esprit pour celui qui est.spirituel.L’esprit garde tout son charme tant qu’il s’ignore, ou que du moins il n’a aucun souci de s’afficher.La fine fleur de l’esprit est le trop plein du vase qui déborde.Ceux qui ont vraiment de l’esprit le savent d’instinct et sans analyse.Ils laissent déborder, sans faire d’effort, car « l’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a».L’esprit est un jeu de rapprochement, une perception vive du rapport qui existe entre deux choses, deux idées, rapport qui ne saute pas aux yeux de tous, faute d’observation, de réflexion ou de rapidité de conception.La faculté d’association dont parlent tant les pédagogues est l’arme principale de ces tournois de l’esprit.Le rapport est amusant à la seule condition d’être accessible et non forcé.Les enfants ont des mots heureux, parce que, moins embarrassés que nous dans l’enchevêtrement des idées et des vocables, ils saisissent des rapprochements ou des associations originales que nous n’avons pas le temps d’apercevoir.Us ont la vision plus nette que nous dans les choses qui sont à leur portée.Les gens simples sont ceux qui ressemblent aux enfants dans ce que les enfants ont de meilleur, ceux qui tout en acquérant la philosophie n’ont pas perdu la fraîcheur du coup d’œil, ce quelque chose qui est comme une virginité de la perception.La plupart de ceux qui n’ont pas d’esprit croient que c’est très facile de « faire de l’esprit )); il suffit d’y penser et de le vouloir, disent-ils.Ce qui n’est vraiment pas aisé, c’est de faire une synthèse rapide, à propos et surtout de n’avoir pas l’air d’avoir fait une trouvaille.Les gens spirituels disent donc les choses les plus simples au monde, de la façon la plus simple qui soit ; c’est ce qui fait leur charme, leur force, leur magnétisme.Les plus intelligents sont les premiers à subir l’engouement, la fascination de ce pouvoir-là ; ils ne savent pas y résister.Et c’est si vrai que si vous avez à affronter une puissance inconnue, je veux dire un personnage à qui l’on doit vous présenter, vous devez vous demander d’abord 1082 LE CANADA FRANÇAIS s’il est intelligent ou s’il est un homme de paille, un épouvantail habillé des livrées du pouvoir.Dans ce cas-ci, vous devriez d’instinct, si vous n’êtes pas naturellement sûr de vous-même, vous composer une apparence camouflée, hardie, frisant l’effronterie, s’il le faut, car un camoufleur, un raseur est toujours attrapé par un de ses semblables plus malin que lui ou qui s’est donné l’apparence d’une force supérieure.Avec les soufflés, les affectés vous avez cent et mille fois tort de faire acte d’humilité et de soumission.Plus vous serez effronté, et plus on vous respectera.Mais, par contre, s’il s’agit d’un homme d’esprit, toute extravagance chez vous devient une faiblesse ; vous aurez d’avance perdu la partie si vous avez la moindre apparence du mensonge.Alors, soyez vrai, soyez simple et naturel et ne recourez à aucun autre sortilège qu’au simple mirage de la pure et franche ouverture, car, je le répète, la simplicité est un magnétisme devant lequel s’inclinent, et par lequel sont vaincus les esprits supérieurs.Chacun sait d’ailleurs qu’il n’y a personne de plus réfractaire à toute suggestion, à tout magnétisme que le pur idiot; sur celui-ci on agit par la force, sur les premiers, par la persuasion.Les vrais personnages, je veux dire, ceux qui ont du mérite personnel et la simplicité, qu’ils soient ducs ou empereurs, simples honnêtes hommes ou premiers ministres, humbles « professionnels » ou magistrats, curés de village ou cardinaux, vous mettent à l’aise dès l’abord ; ils n’ont pas l’air pressés pendant les cinq minutes qu’ils vous accordent ; ils ont l’amabilité de vous recevoir, même s’ils sont encombrés d’ouvrage; ils dictent et signent une lettre pour le plus humble, et tout ce qu’ils vous disent est digne d’un honnête homme au sens idéal du mot.Nous, les jeunes, qui allions nous imaginer qu’un philosophe était incapable de nous dire deux mots intelligibles, qu’un littérateur de réputation ne s’abaisserait jamais à nous inviter à sa table, qu’un chef d’état avait tout autre souci que celui d’être aimable même avec des gens obscurs, et que nous n’avions pas le droit d’approcher jamais de la pourpre des dignitaires ecclésiastiques, nous les jeunes, nous n’en revenons plus d’étonnement la première fois qu’une seule de ces faveur nous est accordée avec une grâce toute simple.Mais à mesure que nous avançons, nous comprenons la vérité d’une parole comme celle de Mauriac : UNE FLEUR DU GÉNIE 1083 Le comble de l’éducation pour un homme extraordinaire est d’avoir l’air le plus ordinaire possible.Après cela, il nous semble tristement ridicule de voir des pseudo-savants tout trancher avec grand bruit de paroles, des spécialistes se prononcer sur tout, excepté sur ce qu’ils connaissent, des notables de petits villages se prendre au sérieux, jouer aux grands hommes et avoir des airs de célébrité usurpée.Ces gens ignorent l’universel, ils n’ont pas pour deux sous le sens des proportions et celui du ridicule.L’adolescence compliquée Parmi les compliqués nous avons déjà signalé les adolescents.Il y aurait encore des volumes à écrire sur les transes, la mobilité, l’inquiétude de l’âge ingrat.Par malheur, quand on commence à écrire, on ne se souvient plus exactement des impressions tourbillonnantes qui faisaient le cauchemar des années de croissance.Le meilleur document serait le journal intime d’un adolescent expansif et lucide, ou bien encore ses premières lettres d’amour.Car ceux qui sont frappés du mal d’aimer le sont à cet âge et commettent presque toujours des extravagances inouïes.Un grand amour fait commettre des excentricités jusque sous les cheveux blancs, mais je ne crois pas qu’il soit possible que les amours tardives surpassent en intensité celles d’avant la vingtaine.Tout ce que l’on fait à cet âge, on le fait sans mesure.Si l’on s’adonne à la lecture, c’est tout Lamartine ou tout Musset que l’on veut parcourir.Plus la lecture, plus l’amour occasionnent des larmes ou des bouleversements, plus l’adolescent s’y cramponne et s’en pâme.Si vous dites à ces pauvres affligés que l’amour est un mal, ils vous taxeront de froideur, d’incompréhension, de sécheresse.Ils ne se gêneront pas de vous dire et de penser qu’un amour idéal, éthéré, comme le leur, ne saurait être un mal.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.