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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Vieux papiers: impressions de Gaspésie en 1857
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Références

Le Canada-français /, 1939-01, Collections de BAnQ.

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VIEUX PAPIERS Nous avons promené nos lecteurs à Boticherville en 1810 avec Jacques Viger (livraison de novembre); dans l’Ile d’Orléans en 1809 avec William Berczy (livraison de décembre).Cette fois nous allons en Gaspêsie : M.l’abbé Nérée Gingras, qui y fut missionnaire pendant sept années, fut invité en 1857 à donner une conférence sur ce qui avait été le théâtre de son zèle apostolique.L’invitaiion lui fut faite par /’Institut de St-Gervais (de Belle-chasse).Cette petite paroisse avait son Institut : qu’on veuille bien se référer à l’article de M.Maurice Hébert, /’Institut Canadien de Montréal et l’affaire Guibord (novembre 1938, page 242) ; on y verra une liste (/’Instituts établis dans le Bas-Canada : St-Gervais y figure.Nous laissons de côté le début de la conférence, consacré aux précautions oratoires.Nous remercions M.Arthur Labrie, docteur ès Sciences, directeur de la Station de pêcheries de Grande Rivière, qui a bien voulu nous fournir Vexplication des termes techniques.IMPRESSIONS DE GASPÊSIE, EN 1857 Je ne parlerai que du Comté de Gaspé que j’ai habité, et c’est là où l’on trouve le plus de différence avec nos mœurs ; car là on ne s’occupe presque que de pêche.N’ayant pas eu le temps de délibérer longtemps sur l’ordre à suivre dans cette lecture, j’ai cru devoir m’arrêter à mes premières impressions, tout en vous faisant connaître les améliorations dont j’ai été témoin et qui se continuent avec rapidité.Nommé, en 1849, missionnaire de Percé, je partis, le cœur bien gros, de la paroisse St-Gervais, pour aller dans un endroit bien inconnu pour moi et qui me semblait à l’extrémité du monde.Je dis bien courageusement un adieu à mes bons amis et à mes bons parents et je m’embarquai comme un soldat sans peur ; je descendis dans une goélette de la Baie des Chaleurs, et le capitaine, pour m’encourager, me racontait les choses les plus désolantes sur les habitants de mes missions.C’était, disait-il, des ivrognes incorrigibles, qui buvaient, se battaient toutes les nuits; il était impossible de sortir la nuit; et ce brave homme aurait mieux aimé perdre sa goélette que de sortir le soir dans Percé, et mille autres gentillesses semblables.Tout cela ne me faisait pas rire ; mais, n’importe, il fallait marcher.Nous descendions par une belle brise, nous laissions avec rapidité les belles paroisses qui bordent notre beau Saint-Laurent.Deux jours après, nous arrivons aux Monts Louis qui commencent le District de Gaspé. 484 LE CANADA FRANÇAIS Les monts Louis sont une suite de montagnes assez tristes sur le bord de la mer, et qui nous avertissent bien que nous changeons de district.Le premier poste que nous rencontrons est Sainte-Anne des Monts, jolie place adossée aux montagnes, qui augmente rapidement et qui renferme plus de 300 familles et un prêtre résidant depuis trois ans.Ces familles vivent de la culture et de la pêche.Quoique la pêche ne soit pas riche, la vallée qui se trouve au pied des montagnes produit très bien, et leur donne assez pour vivre assez bien ; et ensuite, dans l’espace de 30 lieues, il n y a que quelques petits postes dans des coupes formées par des rivières ; ce sont des endroits qui paraissent bien tristes, et cependant ceux qui les occupent sont contents, car la pêche leur fournit une assez bonne vie.Il n’y a que trois postes importants depuis Sainte-Anne jusqu’au Cap Desrosiers: le grand Étang, possédé par un Canadien de Saint-Thomas, qui est presque le seul Canadien qui ait réussi dans le commerce des pêcheries, et qui chaque année envoie plusieurs cents quintaux de morue sur les marchés de l’Europe ; la Rivière aux Renards qui renferme à présent un grand nombre de familles, et qui a un prêtre depuis trois ans, et l’anse à Griffons.Nous saluâmes en passant la Vieille, qui a joué un grand rôle dans son temps.C’était l’Équateur des marins de la Baie des Chaleurs; lorsqu’on passait pour la première fois la Vieille, il fallait payer le Baptême, ou le malheureux était abandonné à l’équipage, et là plus qu’il le désirait.On me fit grâce de ce Baptême.Cette Vieille était un rocher détaché qui se trouvait à la pointe du Cap Rosier, qui ressemblait de loin à une vieille femme affublée d’un grand chapeau, qui serait bien loin d’être de mode aujourd’hui; Aussi, soit par la honte, ou par la vieillesse ou fatiguée des excès des navigateurs, elle s’est un bon jour précipitée dans la mer, et on ne voit plus aujourd’hui que le piédestal qui depuis le commencement du monde portait cette reine des Caps.Ces Caps Rosiers qui forment la pointe de la Baie de Gaspé, sont bien terribles à voir ; ce sont des monts perpendiculaires de plus de 200 pieds de hauteur, et d’une longueur d’environ de 2 milles, et sur lesquels se sont faits des naufrages bien terribles, entr’autres en 1847 un bâtiment chargé d’émigrés Irlandais vint pendant une nuit de tempête se briser en pièces sur ces caps ; les malheureux furent jetés par les vagues sur ces Caps et déchirés en lambeaux ; il périt plus de 300 de ces infortunés ; on dit que le lendemain matin l’eau était rougie de sang au pied des Caps, on voyait des corps se briser sur les pierres, et le missionnaire se trouvant sur le lieu du désastre fut si ému en voyant le sort de ses malheureux compatriotes qu’il devint troublé, et son émotion dure encore aujourd’hui.Pour prévenir de semblables malheurs le Gouvernement a fait élever un magnifique phare qui porte sa lumière et avertit les navigateurs d’être sur leur garde.Nous traversâmes ensuite la Baie de Gaspé, large de quatre lieues et qui s’étend jusqu’à huit lieues dans les terres, où elle se termine par le beau Bassin de Gaspé qui est le seul havre sûr pour IMPRESSIONS DE GASPÉSIE, EN 1857 485 les plus gros bâtiments.Des deux côtés de la Baie de Gaspé, sont de beaux établissements de pêche, uu côté peuplé en partie par les Gersais, et l’autre côté par les Irlandais de Douglastown.Il y a là de superbes terres, et on regrette que les Canadiens ne se soient pas emparés de ce sol qui aurait pu former deux belles paroisses.Les habitants du Bassin de Gaspé ont sept à huit goélettes qui font la pêche de la Baleine, qui les paie assez bien.Après avoir traversé la Baie de Gaspé nous arrivons à la pointe Saint-Pierre où sont de beaux établissements de pêche, appartenant à des marchands Gersais.C’est de là que nous commençons à découvrir le roc Percé, qui est bien l’une des merveilles dans la nature.Représentez-vous un beau roc taillé perpendiculairement de 300 pieds de hauteur, d’une longueur de quatre arpents et d’une largeur d’environ un arpent, dans lequel se trouve trois portes taillées dans le roc, qui nous représentent les portes d’une ville, et dans lesquelles j’ai passé moi-même plusieurs fois en berge ou en flatte.Ce roc est détaché de la terre, il est seul au milieu de la mer et défie là depuis bien des siècles les hommes et les tempêtes.Ce rocher donne asile à une multitude de goélands et de cormorans, qui, chaque année viennent annoncer le printemps et y passer l’été.C’est leur maison de campagne pour la saison des chaleurs, et il faut avouer qu’ils n’ont pas mauvais goût, car là, ils sont parfaitement tranquilles, personne ne peut les troubler, c'est là qu’ils font leur ponte et leurs couvées.Les petits ne sont pas toujours aussi heureux.Lorsqu’ils sont âgés de quatre semaines, les vieux, fatigués de leur charroyer la nourriture de bien loin quelquefois, les jettent à l’eau, pour leur montrer à nager, et pour leur enseigner qu’ils ne sont pas destinés à vivre en paresseux, et qu’eux aussi, comme tous les êtres de la création, sont destinés au travail.Une fois à l’eau, les petits sont trois à quatre jours avant de pouvoir voler, la mère veille continuellement sur eux ; mais la pauvre mère, malgré sa sollicitude, ne peut pas les empêcher de tomber très souvent entre les mains des chasseurs, qui dans le mois d’août en tuent en grand nombre.Lorsque les petits sont devenus grands, vers le milieu de septembre, tous partent pour aller passer l’hiver sous un climat un peu moins rude, et il y a deux ans, j’ai été heureux de découvrir que nos goélands passaient l’hiver dans l’État du Maine, au milieu d’un grand nombre de petites Isles ; la divine Providence a mis ces oiseaux sur ce rocher pour empêcher bien des malheurs ; car dans les nuits noires et dans les tempêtes, ils ne cessent de crier et d’avertir les pêcheurs de se défier de leur citadelle.Mais ces petites digressions retardent beaucoup notre arrivée à Percé, et vous devez vous apercevoir que je vous laisse à peu près le même temps que nous mîmes à faire ce trajet.Nous passons donc la Pointe Saint-Pierre et nous traversons ce que nous appelons la Malbaie : c’est une Baie large de trois lieues et qui entre une lieue et demie dans les terres.Cette Baie est bien peuplée d’un côté et dans le fond par des pêcheurs bien pauvres, et il n’y a guère que les marchands qui soient un peu à l’aise.De l’autre côté sont les montagnes 486 LE CANADA FRANÇAIS qui se trouvent derrière Percé et qui renferment quelques pauvres cabanes de pêcheurs, qui sont là blottis dans les coupes et qui descendent le printemps pour pêcher à Percé.Ces montagnes je ne les oublierai jamais ; elles ont été la cause de bien grandes misères pour moi durant l’hiver et de bien des dangers durant l’été.Nous allions bien doucement, j’avais hâte de voir ce Percé, où devait commencer ma vie de missionnaire.Enfin, nous arrivons devant notre poste, qui me parut assez triste au premier abord; nous débarquons avec la chaloupe à quelque distance de la Chapelle.Aussitôt que les habitants reconnurent que c’était leur missionnaire, ils vinrent au devant de moi, m’accueillirent avec joie ; on entra dans une petite maison, où il fallut prendre la tasse de thé.Je reçois dans cette maison la visite des principaux de l’endroit, on met les berges à l’eau ; dans un instant on débarque mes effets et l’on me conduit au presbytère, qui était une vieille bâtisse bien délabrée.Après avoir visité la Chapelle, qui était bien pauvre, et remercié Dieu, je reçus toutes sortes d’offres de services de mes voisins ; je jugeai tout de suite que j’avais beaucoup de bons cœurs, qu’on m’avait exagéré les choses, et que je pourrais faire quelque chose au milieu d’eux ; je pris courage, et je me mis à l’œuvre immédiatement.Après avoir constitué en petit ma maison, je commençai à contempler mes possessions.D’abord, je résidais dans une place magnifique.J’avais derrière moi à huit arpents le beau mont Sainte-Anne qui avait pour acolythes deux ou trois autres petits monticules qui formaient un beau fond au tableau.Devant moi, d’un côté, ce beau petit bijou qu’on appelle l’Isle Bonaventure, si belle et si gentille, à 3 milles de la terre, et où résident 14 familles.De l’autre côté, j’avais la vue de cette belle mer qui ressemble si bien, comme je l’avais lu en quelque part, et comme je l’ai médité souvent ensuite, au cœur de l’homme, qui un jour est calme et paisible, le lendemain un peu agité, et un autre jour entièrement bouleversé jusque dans ses plus grandes profondeurs.L’on dirait à voir cette agitation que c’en est fini, que cette agitation durera toujours, et cependant deux jours après, elle revient tranquille et paisible comme auparavant.Fidèle image de mon pauvre cœur devant le Roc de Percé, lorsque je considérais la besogne qui m’était confiée, à moi, encore tout jeune, et qui pour la première fois, me trouvais séparé de mes amis et de tout ce que j’avais aimé.Combien de fois mon cœur a été bouleversé, en me voyant seul, sans expérience, avec un peuple tout nouveau pour moi, n’ayant aucun prêtre voisin pour me consoler et m’encourager.Mon plus proche voisin était d’un côté à 11 lieues, et il fallait faire à pied la moitié du trajet pour le voir, et de l’autre côté mon voisin était à 22 lieues ; et je me vois chargé d’une population de 1600 âmes dispersées sur une étendue de 21 lieues.J’étais envoyé pour conduire au ciel ce peuple composé de toutes sortes de nations, de Canadiens, de Français, de Gersais, d’Irlandais et de natifs de la côte, peuple un peu à part de ceux que l’on connaît, peuple ignorant, dont une partie ne voyait le prêtre que IMPRESSIONS DE GASPESIE, EN 1857 487 quatre fois par année, et les autres étaient la moitié de 1 année sans aucune instruction religieuse.Comme mon cœur se troublait en pensant que je n’avais pas un ami dans un bon prêtre pour me guider, et pendant quelques jours j’étais livré à ces tristes réflexions; mais il m’aurait été impossible de vivre en conservant ce trouble dans mon âme ; Dieu y mit la résignation et le courage.Je redevins paisible comme la mer après une tempête ; je mesurai ma tâche, je mis mon zèle et mon courage à la place de l’expérience, je pris Dieu et mes devoirs envers cette pauvre population pour pilote, et me voilà à l’ouvrage presque sans inquiétude.Ah ! Mesdames et Messieurs, il est des circonstances dans la vie où l’on a besoin de la Religion dans toute sa grandeur, pour ne pas tomber dans le découragement ; mais celui qui sait mettre à profit toutes ses ressources est heureux partout et toujours.Encore quelques mots sur l’état religieux du pays, et nous parlerons ensuite de l’état matériel.Comme je vous l’ai dit, la mission était de 21 lieues, elle s etendait d un cote a six lieues et de l’autre à 15 lieues.J’avais cinq chapelles à desservir et quatre fois par an nous allions donner une mission dans chaque place.Un mois après mon arrivée, j’entrepris cette visite.Le jour des morts je pars de Percé pour six semaines, et je me rends à l’extrémité de ma mission.Dans ces premières années, les chemins, à cette saison de l’année, étaient horribles; nous avions deux grandes Rivières à traverser pour arriver à la Pointe au Genièvre, ainsi appelée, car elle renferme beaucoup de cette plante, que les Gersais ont exportée en abondance ; les Anglais lui ont donné à présent le nom de New Port.Là je trouvai une population qui n’avait pas vu de prêtres depuis trois mois, population pauvre, qui alors ne s’occupait que de pêche, mais qui a bien progressé depuis qu’ils ont commencé à cultiver leurs terres.Cette population, qui formait environ 200 Communiants, était logée dans de petites maisons dans les anses, s’occupait de pêche durant l’été; et l’automne ils s’enfermaient dans leurs cabanes, passaient la plus grande partie de leur temps à fumer, et encore, ils manquaient très souvent de tabac, et alors, ils étaient dans une espèce de désespoir.J’ai vu arriver un jour dans ce poste pour la mission du printemps, et j’ai trouvé les hommes chagrins, abattus, et me paraissant très malheureux.Leur malheur, ils avaient manqué de tabac, il n’y en avait plus dans les magasins, ils avaient mangé toutes leurs poches où avait passé du tabac durant l’été, et lorsque je leur montrais une boite où était ma provision de tabac pour six semaines, ilp la dévoraient de leurs yeux, et je leur procurais la plus grande joie en les faisant fumer, et dans trois ou quatre jours ma boîte était vide.Ces pauvres gens passaient l’hiver enfermés dans leurs cabanes, n’ayant la plus grande partie que du pain et du poisson à manger.Ils ne faisaient rien, ils avaient même beaucoup de peine à se chauffer, quoique le bois fût très proche.Durant l’hiver, les hommes se levaient de grand matin, ils attelaient deux chiens ou un bœuf, ils allaient chercher un voyage de bois, et venaient ensuite dormir le reste du jour. 488 LE CANADA FRANÇAIS La population de New Port était composée de natifs de l’endroit; ils avaient un jargon tout particulier; la plus grande partie sont nés de Canadiens alliés avec des sauvages ou avec des Gersais, et plusieurs d eux ont encore le type sauvage imprimé sur la figure ; mais c était un bon peuple, simple dans ses goûts et dans ses habitudes, ne croyant pas qu’on pût désirer mieux qu’ils avaient ; c était un peuple plein de foi, ne se mêlant jamais aux protestants, aimant leurs prêtres, et assistant aux exercices de la mission avec la plus grande régularité, et vraiment aimables dans leur simplicité, 'lrès souvent, le soir, ils se réunissaient dans une petite sacristie où je me retirais, je les faisais fumer, je leur racontais des histoires terribles qui leur faisaient ouvrir de grands yeux, et ils m’en racontaient.La moindre chose les étonnait et les jetait dans l’admiration.Je me rappelle encore comme leur simplicité me fit rire la première fois que je les visitai.J’avais de grandes bottes assez bien faites.— Ah ! Mr le Curé, me dit l’un d’eux, que vous avions là des belles bottes, regarde donc, son vieux ! Ah ! çà faisions t’y un beau pied, regarde donc, il me semble qu’elles me feriont hien.— Il me tenait le pied, et il me paraissait brûler d’envie de les mettre.Voyons, lui dis-je, tu as envie de les mettre : Eh ! bien essaye les.— Aussitôt il m’ôte ma botte, et la met dans son pied, il s admire quelque temps, il l’ôte, la passe aux autres qui tous voulurent l’essayer ; et c’était assez drôle de voir tous ces hommes essayer à mettre ma botte, en faisant des exclamations de joie, et ils auraient donné beaucoup pour en avoir de semblables.Ces pauvres gens portaient ordinairement, hiver et été, de petits souliers fins ou de grosses bottes de pêche mal faites, que les marchands leur vendaient très cher, et il n’y avait que les riches qui pouvaient en porter.Je passai huit jours avec ce peuple, que j’ai toujours beaucoup aimé à cause de sa foi et de sa simplicité.Dans ces petites veillées, je tâchais d’allumer dans leur cœur l’amour du travail, je me moquais de leur paresse, je les engageais à travailler sur leurs terres, et ces leçons leur ont profité ; aujourd’hui ils ont en partie abandonné leur chétive cabane, ils sont bâtis assez bien sur leurs terres qu’ils cultivent, ils travaillent, et commencent à être indépendants des marchands.La mission finie, je partis à pied pour la Grande Rivière, à une distance de cinq lieues.Il y avait là environ 600 Communiants.La population avait un caractère un peu plus canadien ; mais les gens étaient pauvres, endettés à tous les marchands qui sont passés par là, de mauvaise foi, hypocrites, ivrognes.Cette population trop nombreuse, abandonnée, sans instruction religieuse, se perdait faute de prêtres ; mais trois ans après je leur obtins un prêtre qui résida avec eux.Ils ont à présent une jolie chapelle, leur condition morale est bien améliorée ; mais ils sont encore pauvres, et ils le seront toujours, je pense, ils n’ont aucune idée d’économie ; hommes et femmes semblent à la tâche qui gaspillera le plus ; trop paresseux pour se donner à la culture de la terre, les pêches ne sont pas assez productives pour les nourrir dans leur manque de prévoyance et IMPRESSIONS DE GASPÉSIE, EN 1857 489 d’économie.Je passai là 14 jours travaillant du matin au soir, m’ennuyant beaucoup ; car après avoir bien travaillé, je ne trouvais aucun repos, j'étais obligé de me retirer au milieu d une grande famille, où l’on faisait bien tout ce que 1 on pouvait pour me bien recevoir ; mais où il y avait beaucoup à souffrir sous tous les rapports.Je partis ensuite pour la Petite Rivière à deux lieues de 1p, où il y avait une petite chapelle, transportée à présent au Cap Désespoir, où il y a une magnifique place de pêche, de belles terres et une population qui s’augmente rapidement, et le missionnaire de Percé n’a à présent que cette desserte, qui est très facile, et qui se trouve seulement à trois lieues de Percé.A la Petite Rivière, il y avait un beau poste, une petite population de 40 familles, bien morale, qui vivait très bien ; ils s’occupaient beaucoup de culture, et il y a parmi eux des habitants riches.Après avoir passé un dimanche et 4 jours avec eux, je m’en allai à la Malbaie, qui se trouvait à 10 lieues de là, et je pus m’y rendre à cheval.La Malbaie était une pauvre mission qui renfermait environ 200 Communiants ; à l’exception de quelques familles bien chrétiennes, le reste se composait de pêcheurs dans la force du terme ; mêlés à des Protestants d’une grande immoralité, le désordre régnait en maître dans cette localité, qui aujourd’hui, par une desserte plus régulière que nous avons pu leur donner dans la suite et par les retraites, est bien meilleure ; mais je pense bien que c’est encore la place où il y a plus de désordres ; les protestants qui y sont nombreux paralysent beaucoup le bien que le prêtre peut y faire.Je passai là huit jours bien longs, il y avait six semaines que j’étais parti de chez moi, j’étais fatigué et ennuyé, et je soupirais après mon retour à Percé, mais Dieu voulut me faire connaître en commençant les misères qui m’attendaient dans ma mission.On était au 15 décembre et voilà une neige épaisse qui tombe, poussée par un vent de tempête qui accumule les neiges dans ces belles montagnes que nous avions à traverser ; le jour fixé pour le départ un temps horrible et point de chemins.Que faire?Attendre que les chemins s’ouvrent ; mais je pouvais être huit jours et peut-être plus à attendre ; car dans ces localités les chevaux étaient rares et dans les mauvais chemins il n’y avait guère que le postillon qui passait en raquettes.Je ne pouvais plus y tenir, j’emprunte des raquettes, que je n’avais portées que par plaisir pour une petite promenade et j’embarque dessus pour faire cinq lieues et demie et traverser 1J-4 lieue de montagnes.Je fatiguai beaucoup, surtout en montant et en descendant les côtes, dans les montagnes ; la faim me prend, je me sentais faible et incapable de me rendre ; il fallait manger, nous n’avions rien, et il n’y a que quelques petites cabanes dans les coupes.N’importe, j’entre dans une de ces cabanes, et je demande un morceau de pain à la pauvre femme.— « Ah ! mon Dieu, que vous vous adonnez mal, je n’ai pas de pain de cuit.» — « Mais il faut que je mange », lui dis-je.— « Eh ! bien, je vais vous faire une galette.» Et ce fut bien vite fait.La femme, sans se laver les mains, relève ses 490 LE CANADA FRANÇAIS manches, verse un peu d’eau dans un quart de farine qui était derrière la porte, elle remue sa pâte, la met sur une table, l’étend avec une bouteille, et voilà la galette sur le poêle ; elle me fait une tasse de thé ; mais elle n’avait ni sucre ni lait ; c’est égal, je mange ma galette avec un appétit que je n’ai pas rencontré souvent depuis.On part ensuite, et le soir j’arrivai à Percé à demi mort de fatigues, et là je me trouvai heureux en retrouvant mon petit chez moi, où m’attendait une bonne sœur et un bon homme qui s’étaient beaucoup ennuyés durant mon absence.A Percé j’étais très heureux ; j’avais de bons amis dans d’excellents hommes qui formaient notre cour de Justice ; ces hommes étaient de bons chrétiens qui aimaient beaucoup leur prêtre, et qui par leur politesse et leurs bons services tâchaient de nous faire oublier les misères de la mission.Mais ce bonheur ne durait pas longtemps : le lendemain des Rois, il fallait repartir pour la mission d’hiver, et de même quatre fois par an, et chaque voyage durait six semaines.Dans l’intervalle, il fallait courir les malades d’une extrémité à l’autre de la mission, et Dieu seul sait combien je fis de voyages, à pied, en raquettes, en voiture, et en berges ! J’étais constamment sur les chemins, et cependant j’étais content ; la joie que je voyais sur tous les visages, le respect dont m’entourait tout le monde, protestants et autres, contribuaient beaucoup à me faire oublier les misères.Mais c’est assez vous entretenir de moi et de mes misères ; je voulais seulement vous donner une idée de la mission que j’ai faite et ceux qui m’ont précédé ; mais cette idée est bien imparfaite ; car je pourrais vous entretenir bien longtemps encore des voyages et des incidents de ces voyages, de ces misères où l’on croit ne pas être jamais capables de s’en tirer, si Dieu ne nous donnait pas des forces plus qu’ordinaires.A présent, comme c’est un monde nouveau pour vous, j’ai à vous parler de l’occupation et du caractère du peuple de Gaspé.La plus grande des occupations du peuple est la pêche de la morue, genre d’occupations qui les occupe tout l’été et la plus grande partie de l’automne.La pêche commence dans le mois de mai, et il faut voir au commencement de mai, surtout lorsqu’on commence à prendre le premier hareng et la première morue, la joie et l’agitation qui règne parmi les pêcheurs et surtout parmi les pauvres.La joie est sur tous les visages, le commencement de la pêche est la fin de la misère souvent bien grande dans l’hiver.Je me rappelle qu’un printemps, après un hiver de grande pauvreté, avoir rencontré trois pauvres pêcheurs, après une prise de harengs ; ils couraient dans le chemin, en criant comme des enragés : « Plus de misères, plus de misères, nous sommes hivernés ! » La pêche occupe tous les hommes, toutes les femmes, toutes les filles et tous les enfants capables d’un peu de travail.Là, comme partout ailleurs, il y a des pauvres et des riches.Ceux qui sont bâtis dans les anses, qui ont une place où ils peuvent tenir des berges, sont très bien ; les autres ne sont que de pauvres malheureux que la pêche ne peut faire vivre.Ceux qui ont des places de pêche IMPRESSIONS DE GASPÉSIE, EN 1857 491 tiennent ordinairement 2, 3, 4 et 5 berges, voilà ce que 1 on appelle l’armateur.Il fournit à ces pêcheurs de belles berges très bien faites, bien peintes, bien voilées, très légères, qui volent sur 1 eau, car le pêcheur n’aime que sa berge, et il faut qu’elle soit propre et belle ; ensuite l’armateur engage des hommes pour mettre dans ses berges ; il lui faut deux hommes par berge, et c’est ce qu’on appelle des moitiés de ligne, c’est-à-dire que les deux hommes ont un quart de la morue qu’ils prennent, ils emportent la moitié de la pêche.Ces hommes fournissent seulement leurs lignes et ils se nourrissent.L’armateur a la moitié de la pêche et toute l’huile ; mais c’est lui qui a tous les frais et tout le travail de la morue.Le pêcheur jette sa morue sur le rivage pour la retrouver toute faite au magasin.Les frais de l'armateur sont considérables, et il n’y a que ceux qui sont bien économes et qui ont la chance d’avoir de bons pêcheurs qui y font quelque profit.Chaque berge prête pour la pêche lui coûte L20.Il lui faut 8 à 10 pièces de Rhés'; pour prendre la boëte 1 2, c’est ce qui sert d’appât à la morue ( ces Rhés coûtent $12 à $15.Il est obligé de fournir la boëte à ses pêcheurs ; ils prennent, pour l’appât, du hareng, que l’on prend dans des Rhés qu’il^ tendent le soir ; ils prennent aussi un petit poisson qu’on appelle caplans, qui vient en abondance dans le mois de juin et que la morue suit partout ; ils prennent aussi du maquereau dans le mois de juillet, et dans 1 automne un petit poisson extrêmement laid qu’ils appellent le schouit 3, et qui est très curieux à prendre, ils vont le pêcher vers le soir avec un instrument de plomb bien brillant qu’ils garnissent d’épingles relevées ; le schouit vient se jeter sur le plomb qu’il veut manger, et ils le tirent de l’eau ; mais en le prenant le petit malin leur lance un jet d’eau noire et lorsqu’ils reviennent de cette pêche ils sont tous barbouillés de noir ; ils ont beaucoup de plaisir à cette pêche, surtout lorsqu’ils peuvent amener des étrangers.Il faut aussi à l’armateur des scènes 4 qui coûtent très cher, et des bâtisses considérables pour confectionner et travailler le poisson.De plus, il court de grands risques ; il est obligé d’engager ses pêcheurs dans le mois de mars ; ces pêcheurs sont très pauvres, et ils s’engagent pour avoir quelque chose à donner à leurs familles ; il leur fait des avances au montant d’une dizaine de louis, et une fois la pêche commencée, il faut qu’il nourrisse son pêcheur et sa famille, qui profite de ce temps pour faire bombance.Lorsque la pêche n’est pas abondante, il arrive souvent que le pêcheur reste en dettes d’une somme assez considérable qu’il ne touchera jamais.Ensuite, il lui arrive souvent de perdre des berges par le mauvais temps, des pièces de Rhés, de sorte qu'il doit toujours calculer sur des pertes, et il n’y en a pas un seul à présent, qui serait capable de vivre honorablement par la pêche seule.Mais 1.^ 2.Poissons qui servent d’appât pour la morue ; en général, hareng, maquereau, coques, encornets.3.Angl.squid ; en français: encornet.4.Seines. 492 LE CANADA FRANÇAIS les armateurs qui cultivent leurs terres en faisant la pêche réussissent très bien.Ils emploient à la terre leurs engagés, qui dans certains jours, n’ont que très peu à faire avec le poisson ; ils profitent de l’engrais si commun que leur donne le varec et les débris de poissons.Ils récoltent de superbes grains, qui leur permettent d’élever des animaux, de faire des engrais, et la terre leur donne mille choses qu’ils étaient obligés auparavant d’acheter chez le marchand qui est bien, là, la plaie de ce pauvre peuple.Ce sont des marchands Gersais qui ont tout le commerce, et qui exercent un monopole exorbitant.Ce sont eux qui fixent le prix du poisson.Cette année, dit le marchand, nous vous donnerons tel prix du quintal de morue, et il n’y a pas à régimber.C’est la maison Robin et Compagnie qui fixe le prix sur toute la côte, et il faut bien que les habitants y passent ; car ils sont tous endettés chez les marchands.Cette maison Robin est la plus puissante maison de commerce de tout le District de Gaspé.Les Robins commencèrent en 1803 5, l’un des vieux Robins vint commencer un petit commerce dans une petite goélette.A présent, elle est riche de £300 à £400,000, elle a des établissements magnifiques à Percé, à la Grande Rivière, à Paspébiac et à Caraquette ; elle charge tous les ans six à sept gros bâtiments de morue ; elle tient des magasins immenses dans chacun de ses postes.On trouve de tout dans ses magasins, provisions, ferronneries, marchandises sèches, riches et moyennes ; enfin, on peut dire qu’elle a des magasins presqu’universels.Le tout est tenu par des agents et des commis avec un ordre sans pareil.L’un des agents passe en Europe tous les hivers, et c’est là que se fait la révision des livres de compte, dans lesquels on ne découvre jamais la moindre erreur.Ils font chaque année des avances extraordinaires à tous les habitants et à tous les pêcheurs qui paient bien ; chaque personne est obligée de solder son compte dans le mois de septembre, ou il n’est pas avancé l’année suivante.Ils prennent en paiement de la morue qu’ils vont peser eux-mêmes sur les graves ; ils l’emportent eux-mêmes dans leur magasin.Ils ont à Percé au moins 300 hommes employés durant l’été.Tout se fait chez eux avec une grande honnêteté, et jamais personne n’a été trompé dans leur maison.Aussi, les habitants ont une confiance illimitée en eux, ils sont les maîtres des élections et de toutes les affaires publiques.Quoique protestants, ils aiment beaucoup les catholiques et le prêtre catholique ; ils le préfèrent certainement à leur ministre ; ils favorisent la Religion, donnent pour les églises ; l’un des vieux Robins a teissé à sa mort en 1832, £1000 sterling pour l’église de Percé, de la Grande Rivière, de Bonaventure et de Paspébiac.J’ai eu plusieurs amis dans ses agents, qui bien des fois m’ont rendu de grands services ; ils venaient souvent au Presbytère, et le missionnaire n’avait pas besoin de se gêner pour tout ce dont il avait besoin chez eux.Ils ont des établissements magnifiques ; 5.« Les Robins étaient à la Baie des Chaleurs dès 1764 » écrit le Dr John Clarke, d’Albany, dans Sketches of Gaspé, 1808, p.58. IMPRESSIONS DE GASPÉSIE, EN 1857 493 à Percé, ils ont trente bâtisses sur leur grave ; ils occupent pres-qu’un quart des anses de Percé, ils tiennent ordinairement 60 berges, qu'ils donnent à des Paspébiacs.Cette maison, la plus honnête de la côte, rend certainement de grands services, et si on n’avait pas à lui reprocher son monopole, le soin qu’elle a toujours pris d’empêcher les habitants de cultiver leurs terres, afin de les tenir à la pêche pour être leurs esclaves, on pourrait dire qu’elle est une Providence pour le pays ; mais, à présent, elle perd beaucoup de son influence ; elle a plusieurs marchands même très riches qui lui font concurrence ; les habitants s’appliquent à la culture et commencent à se relever du joug des marchands, et ils finiront par s’en affranchir.Les goélettes canadiennes importent à Québec leur grande morue et leur huile, et leur emportent des provisions en retour.Mais les pauvres pêcheurs qui n’ont que leur ligne seront toujours pauvres, tant qu’ils ne comprendront pas qu’il faut s’établir sur des terres, mettre la pêche en second lieu, lorsqu’ils auront ensemencé leurs terres.Mais il est presqu’impossible de leur faire comprendre cela, ils ne connaissent que la pêche, ils sont pauvres, ils pâtissent durant l’hiver, ilp n’ont aucun établissement pour leurs enfants, ils sont malheureux ; c’est égal, ils jureront et maudiront les marchands et les armateurs ; mais le printemps arrivé ils deviennent comme fous, et il faut partir pour la pêche.Ils embarquent dans leur berge dans le mois de mai, et c’est pour l’été ; les jours qu’ils ne pêchent pas, soit par le mauvais temps ou parce qu’il n’y a pas de morue, vous voyez tous les pêcheurs en habit de dimanche, couchés le long du plein ', ou se promenant dans les chemins.Ils vivent avec la plus grande insouciance, ne pensant jamais durant l’été aux misères de l’hiver.Lorsqu’il fait beau, à 4 heures du matin, on voit partir les pêcheurs qui s’embarquent dans leurs berges et quelquefois pour deux jours.Ils prennent un pain, une cruche d’eau, et ils n’emportent jamais autre chose, et celui qui emporterait un morceau de viande serait la risée de tous les autres.Comme c’était un beau coup d’œil le matin, de voir partir à notre porte 200 ou 300 berges, se balançant sur l’eau avec leurs belles petites voiles blanches, de voir partir tous ces hommes joyeux, en chantant ou en criant, et sans aucune inquiétude.Les uns pêchent aux environs de Percé ou de l’Isle Bonaventure ; d’autres, plus aventureux, ne s’amusent pas à la petite morue, ils vont à 10 et 12 lieues sur les Bancs, ils passent la nuit là dans leurs petites berges, ils pêchent à 30 ou 40 brasses d’eau.Chaque pêcheur a deux lignes où se trouvent deux hameçons chaque, et pour tirer ces lignes d’une si grande profondeur, ils viennent complètement mouillés ; ils chargent quelquefois leurs berges de 10 à 12 quintaux de morue, et lorsque le temps est beau, ils reviennent le soir, chargés de belles morues ; contents, fatigués, ils vont prendre un méchant souper pour recommencer le lendemain.1.Plein, de l’anglais plant, atelier. 494 LE CANADA FRANÇAIS Dans les mois de juillet et d’août, la morue se retire au large, et alors, c est la pêche des Bancs, pêche bien dangereuse.Très souvent, durant la nuit, il s’élève des tempêtes horribles, les pauvres pêcheurs sont a 12 lieues au large, dans de petites berges ouvertes ; on ne croirait jamais que les pêcheurs seront capables de revenir.Alors, c est bien triste à terre, lorsque la tempête éclate et que les pêcheurs sont au large ; les mères, les épouses, les petits frères et les petites sœurs pleurent, se lamentent.Souvent, je les ai vus venir en pleurant à l’église, ils venaient se prosterner devant 1 autel de la sainte Vierge, j’allais avec eux dire une petite prière à Marie, je leur adressais quelques mots de consolation, et il^ partaient plus résignés.Le lendemain, je partageais leurs angoisses.En voyant cette mer terrible qui venait se briser avec un grand bruit sur le rivage, en voyant de gros bâtiments qui se défendaient avec peine contre cette mer, on croyait que c’était impossible pour nos pêcheurs de revenir, et cependant dans le cours de 1;’avant midi, on apercevait de petites voiles blanches au large qui s’approchaient, ces pauvres petites berges étaient comme des copeaux sur la mer, on les comptait, on les perdait quelquefois de vue dans les mers, enfin, ils arrivaient, tous les hommes à terre se réunissaient pour leur aider à arriver, et quelle dextérité pour aborder au rivage, pour choisir leur temps ; ils arrivaient presque tous heureusement, tout le monde était là pour interroger les premiers, chacun s’informe des siens, et il fallait voir la joie de ces pauvres pêcheurs qui avaient passé une nuit terrible, trempés jusqu’aux os ; quelques berges étaient obligées de fuir avec le vent ; alors, ils étaient deux ou trois jours sans aborder ; mais ces pêcheurs sont si adroits dans leurs petites berges que c’est bien rare qu’il leur arrive des accidents.Dans l’espace de sept ans, il n’y a que trois berges qui ne sont jamais revenues, et qui ont chaviré au large, mais c’est bien peu pour les malheurs que l’on croirait devoir arriver.Les pêcheurs sont d’une hardiesse extrême, on leur entend dire qu’avec une bonne berge, ils ne craignent rien.Ils ont la hardiesse marquée sur leurs visages, et ils ont un caractère tout particulier.Élevés à la pêche, dans une vie aventureuse, en contact avec les étrangers, ils ont beaucoup de connaissances, ils sont pleins d’histoires pour rire, ils sont joyeux aimant à faire des tours, et on peut rire beaucoup, en les voyant jouer entre eux sur le rivage dans une belle soirée ; et malheur à celui qui peut prêter à leurs farces et à leurs tours, car il ne s’en retire qu’après bien des avanies de toute sorte.La vie du pêcheur est une vie de misère ; toujours mal nourri, toujours dans l’eau, à l’ouvrage, le jour et la nuit lorsque la morue donne en abondance.Lorsque la morue donne bien, il n’y a rien de plus beau que de voir arriver les berges le soir avec 4 et 5 et 6 quintaux de morue, qu’ils jettent tous en arrivant sur le rivage avec des pics de fer qu’ils appellent des picquas.Lorsqu’ils ont fini de jeter leur morue, le pêcheur lave sa berge, il va la mouiller et son ouvrage est fini, à moins qu’il ne soit obligé d’aller en dérive pour prendre de la boète pour le lendemain ; mais cela arrive IMPRESSIONS RE GASPÉSIE, EN 1857 495 bien rarement.Lorsque les pêcheurs ont fini l’ouvrage commence pour ceux qui sont à terre.Aussitôt que les berges sont arrivées, les propriétaires descendent avec leurs gens, ils mettent une grande table sur le rivage et ordinairement 5 se mettent autour de la table pour travailler la morue ; l’un la lave, et la met sur la table, ensuite un autre garçon ou fille lui coupe la tête et 1 éventre, un troisième lui arrache les débris, sépare le foie que 1 on ramasse avec soin pour l’huile et la livre au trancheur qui est toujours un homme habile dans le métier, et qui par sa dextérité et sa vitesse attire les regards de tous les curieux.Le trancheur achève de fendre la morue et lui enlève l’arête, ce qui n’est pas aussi facile que vous pourriez le penser, surtout dans les grosses morues ; un bon trancheur a $24.par mois, et il peut trancher quatre quintaux de morue par heure.Lorsque la morue est tranchée, deux jeunesses la transportent dans un boyard au chaufaud', qui est une grande bâtisse, et là on la sale, on l’étend une par une sur le dos, on jette un peu de sel dessus, ils la couvrent avec d’autres et la mettent, ce qu’ils appellent, en arimes Les foies sont jetés dans une tonne ou barrique, exposée au soleil, et là, ils se convertissent en huile, qu’ils retirent au bout de quelques jours.La morue reste ordinairement huit jours sous l’action du sel ; ensuite, ils la jettent dans un grand lavoir où ils la lavent très proprement, ils la laissent une journée pour la faire égoûter, et le lendemain, ils l’étendent sur les vignaux, qui sont une espèce d’échafauds, élevés de 4 pieds, recouverts de branches de sapins ou d’épinettes, et c’est là dessus, qu’ils étendent la morue pour la faire sécher.Cette opération demande un grand soin, et tous n’y réussissent pas.Si le soleil est trop ardent, il faut qu’elle soit tournée sur le dos, car le soleil la brûlerait ; si la pluie survient, il faut qu’elle soit ramassée par petites piles, car la pluie l’endommagerait.Lorsque le temps est beau, en six jours, elle sèche assez pour être mise en grosses piles, où elle sue et devient blanche, ensuite, ils lui font prendre un soleil ou deux, et elle est prête à être livrée au marchand qui la colle et qui ne prend que la plus belle, celle qui n’a aucune tache.Celle qui est endommagée est de seconde qualité, est envoyée à Québec, ou si elle est petite, les marchands la mettent dans des cuves foncées, appelées toubes, et ils l’envoient dans l’Amérique du Sud.Quelquefois les armateurs perdent beaucoup de morue.Lorsque les pluies durent plusieurs jours, les vers se mettent dans la morue, et elle se gâte.Ceux qui ne sont pas scrupuleux la prennent alors, à demi gâtée, la mettent dans des quarts avec beaucoup de sel et ils l’envoient à Québec, où on ne connaît pas beaucoup la bonne morue 1 2 3.On ne voit que bien rarement de la belle morue sur les marchés de Québec ; la plus belle est toujours envoyée aux marchés d’Italie et d’Espagne où elfe se vend toujours un bon prix.La quantité de morue qui se prend est extraordinaire ; ordinairement, chaque berge prend 1.Chaufaud : bâtisse où se fait la salaison du poisson.2.Mettre en arimes : procédé qui consiste à saler la morue en piles.3.Est-ce beaucoup mieux après 80 ans ? 496 LE CANADA FRANÇAIS 200 quintaux de morue, et il y a plus de 20,000 quintaux de morue prise seulement dans le comté de Gaspé, chaque année.Cependant, la morue ne diminue pas ; sa reproduction est si grande qu il y a toujours à peu près la même quantité, et il n’y a pas de danger de la voir diminuer ; car des savants ont compté jusqu’à 80,000 œufs dans une seule grosse morue.Lorsque les pêches sont peu abondantes, ce n est pas qu’il n’y a pas de morue ; mais ce sont les temps qui décident l’endroit où elle passe, et qui la font manquer dans certains lieux, et la rendent plus abondante dans d autres.La Providence, qui veille sur tout, lui a donné cette grande reproduction pour nourrir les pauvres peuples qui bordent la mer.C est une richesse intarissable et si le Gouvernement Canadien eût compris plus tôt quelle source de richesse il possédait dans le Golfe, il n’aurait pas abandonné les pauvres pêcheurs à la merci d étrangers qui les exploitent, il n’aurait pas laissé voler ces richesses par les Américains qui viennent nuire à nos pêcheurs, et la pêche aurait été une source incalculable de revenu pour la province et pour les Canadiens.Il semble que l’on commence à comprendre à présent ce que l’on a perdu, le Gouvernement fait des efforts pour le District de Gaspé ; enfin vaut mieux tard que jamais.Le District de Gaspé est encore à son état d’enfance, il a grandi beaucoup depuis quelques années, et je pense qu’il deviendra très prospère.Il renferme de superbes terres qui ne demandent que du travail pour payer amplement ; son climat est assez bon pour faire mûrir toute espece de grains.Les pêcheurs commencent à comprendre que la pêche n’est pour eux qu’une source de misères, et je connais plusieurs bons Canadiens, établis depuis quelques années, qui s’occupent de culture, qui prennent le temps de travailler leurs terres, qui ramassent d’excellentes récoltes, et qui encore, durant la saison d’été, prennent 50 à 60 quintaux de morue pour laquelle ils ont de bel argent ou de bons effets pour la famille.Les concessions commencent à s’ouvrir, et si les pêcheurs résidents peuvent avoir l’esprit de ne pas laisser prendre ces belles terres par des étrangers, il y a de belles places pour eux et pour leurs enfants.Mais ce ne sont pas les vieux pêcheurs qui en profiteront ; car pour eux ils ne connaissent que leurs lignes.Élevés dans la misère, paresseux, sans économie et sans prévoyance, hommes et femmes ont grandi de même.Les femmes n’ont aucune industrie, aucun travail dans la maison, aucune économie dans le ménage ; elles passent leurs jours sur les chemins, faisant force fête et ne se privant de rien dans le temps de la pêche, et souffrant ensuite ; leur plus grand bonheur est d’avoir du thé et elles souffrent seulement lorsqu’elles en manquent.Mais je pense que les jeunes gens feront mieux, ils sont obligés de s’engager bien jeunes chez des habitants qui leur montrent le travail, qui les font cultiver et je connais plusieurs jeunes gens qui se sont établis sur des terres et qui vivront très bien.L’ivrognerie a aussi beaucoup retardé les progrès du District, là, comme partout, l’ivrognerie était le principal écueil où venait IMPRESSIONS DE GASPÉSIE, EN 1857 497 se briser le travail de ces pauvres pêcheurs.Le peuple en général était enfoncé bien avant dans ce bourbier hideux, on désespérait presque de l’en tirer jamais.Les enfants étaient élevés à l’école de l’ivrogne, les mères de famille même étaient adonnées à ce vice.Ils étaient favorisés par toutes sortes de marchands qui leur donnaient de la méchante boisson, qu’ils vendaient le prix qu’ils voulaient ; et les pêcheurs s’encourageaient à boire, c’était un dédommagement aux peines qu’ils éprouvaient.Une partie d’eux passait des trois et quatre jours à boire, et de là les querelles, les batailles, tous les maux de l’ivrognerie ; la misère régnait chez tous les ivrognes.Que de choses, que de traits bien tristes que je pourrais ici rapporter.Tout le bien que le missionnaire pouvait faire était détruit par la boisson.Le peuple avait un bon cœur, très docile lorsqu’il était sobre ; mais depuis le commencement d’août jusqu’au mois de novembre, il n’y avait rien à attendre d’eux, la boisson était la maîtresse.Cependant dans leurs boissons, ils respectaient toujours le prêtre, et plusieurs fois il m’est arrivé de me trouver au milieu de leurs querelles, de leurs batailles, et ma seule présence et quelques paroles les apaisaient.A présent, ils sont sobres, la Croix a été plantée au milieu d’eux dans des Retraites qui ont produit un grand fruit, et ces ivrognes que l’on croyait incorrigibles, qui disaient eux-mêmes qu’avec le métier de la pêche, continuellement dans l’eau, c’était impossible de se passer de boissons, ces ivrognes, ayant compris où les menait leur intempérance, se sont brisés devant la croix, ils sont devenus tempérants, ils ont méprisé la boisson, et durant deux années que j’ai passées au milieu d’eux après l’établissement de la Tempérance, deux jeunes gens seulement avaient oublié leur engagement, et tous les autres étaient heureux.Puissent-ils être encore de même, et conserver la belle vertu de Tempérance, ils avanceront rapidement; car le District de Gaspé est bien favorisé des dons de la Providence, et si nos jeunes gens le connaissaient ils auraient beaucoup plus d’avantages à aller s’établir là, plutôt que d’aller servir chez un peuple étranger ; car un homme sobre, économe et laborieux peut vivre dans l’aisance et y établir très bien sa famille.J’aurais bien voulu vous parler du comté de Bonaventure, peuplé en partie par de braves Acadiens, dont les pères ont tant souffert lorsque les Anglais se sont emparés du pays, et de tous les Acadiens qui bordent les deux côtés de la Baie des Chaleurs ; mais je m’aperçois que je suis assez long, et je ne veux pas abuser de votre patience.Si j’eusse eu un peu plus de temps j’aurais peut-être pu traiter cette matière dans un autre ordre, et lui donner plus d’intérêt ; mais c’est à la course que j’ai jeté mille idées confuses sur ce papier.Si je ne vous ai pas intéressés au gré de vos désirs, vous voudrez bien me pardonner en faveur de ma bonne volonté et j’espère que votre jeune Institut, qui a été déjà bien favorisé, progressera et procurera de l’honneur et du bon plaisir à votre paroisse, et récompensera les peines de ceux qui ont eu la bonne idée et le courage de travailler à sa fondation.
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