Le Canada-français /, 1 février 1939, Le problème juif en Europe
LE PROBLEME JUIF EN EEROPE I Le problème juif a ses racines dans l’histoire.Étrangers aux peuples au milieu desquels ils campaient, les enfants d Israël ont toujours essuyé les premières rages de la xénophobie : différents des autres par leurs croyances et par leur phj sique, sans attaches avec les familles de leur entourage, ils se mariaient au loin, entretenaient des cousinages sur toute la terre, et se soutenaient mutuellement, bloc insoluble que rejetaient les sociétés homogènes.Au moyen âge, leur presence semblait une déchirure de l’unité chrétienne.Les croisés de Gauthier-sans-Avoir s’imaginaient faire œuvre pie • en les massacrant sur la route de Terre-Sainte, l’Espagne de Philippe II les expulsait; c étaient les réprouvés, les assassins de Notre-Seigneur : et vainement les Papes exhortaient les foules à respecter cet aveuglement et son châtiment surnaturel, vainement ils accordaient aux persécutés leur protection dans les ghettos de Rome ou du Comtat-Venaissin, 1 instinct parlait plus fort, il faisait passer dans les imaginations des épouvantes insensées : le Juif empoisonnait les fontaines, le Juif enlevait des enfants pour les immoler à ses fêtes rituelles ; périodiquement une vague de terreur et de cruauté se déchaînait, ballottant la race infortunée d’une frontière vers l’autre.Ces misères, non moins que l’éducation du peuple juif, ont façonne son âme.Il apportait en Europe une hérédité levantine qui le prédisposait au commerce ; les lois, lui interdisant la propriété foncière, le cantonnant dans les villes, et l’insécurité qui l’obligeait à se tenir sans cesse prêt à la fuite, lui faisaient une vocation de courtier ; aux objets tangibles mais confiscables, il préférait l’argent, signe de leur valeur, facile à dissimuler et à transférer n’importe où ; la tentation d’usure était grande, puisqu’il fallait s’enrichir vite, dans l’éclaircie entre deux orages ; et, comme il arrive aux malheureux privés de gain légitime, bien des proscrits se démoralisaient et cherchaient leur survie dans les aventures souterraines, escroquerie ou traite des blanches.Le patriotisme ne pouvait exister chez ces bannis des nations. LE PROBLÈME JUIF EN EUROPE 557 Ou plutôt il les attachait uniquement à leur Sion détruite, que rappelait leur culte, à leurs Livres saints, témoins de leur grandeur et de leurs souffrances ; ils gardaient leur messianisme, leur espoir dans un homme ou dans une idée qui bouleverseraient le monde et vengeraient les injustices; ils attendaient le Royaume de Dieu ; les causes révolutionnaires les enflammaient corps et âme, d’autant plus ardemment qu’ils abandonnaient leur foi ; ce n’est pas un hasard si le prophète du marxisme, cette promesse de rédemption matérielle, a pris naissance au milieu d’eux.Généreux, d’ailleurs, très souvent, sitôt que les contraintes se détendaient, ils dispensaient leurs trésors à des œuvres philanthropiques et travaillaient, sous cette forme encore, au salut charnel du monde ; ils souhaitaient d’abattre entre tous les hommes les barrières dont ils avaient éprouvé l’iniquité ; leur intelligence, éveillée par ces discussions étourdissantes dont les frères Tharaud nous donnent l’idée, et stimulée, affinée par la persécution même, les a quelquefois orientés vers la science désintéressée où ils se sont taillés une part royale : les noms d’Einstein, de Meyerson, de Bergson, de Sylvain Lévi, évoquent une dignité de vie et de pensée qui mérite tout notre respect.Aux époques récentes, le problème juif s’est posé différemment suivant les lieux.Affranchis par la France de 1789, les deux cent mille « Israélites » qui l’habitent lui en sont reconnaissants, et, proportion infime de sa masse, tendent à se confondre avec elle, non sans garder le plus souvent un goût pour les idées « de gauche » ; leurs coreligionnaires d’Algérie ont été naturalisés en bloc par le décret Cré-mieux ; l’affaire Dreyfus mise à part, les velléités d’antisémitisme n’ont jamais été que sporadiques.Il en allait de même en Italie, en Hollande, en Suisse, et généralement en Occident.Ahasvérus croyait enfin s’être fixé ; il retrouvait des patries temporelles et se mettait à les aimer.Un Juif, et des plus juifs, Disraéli, devenait sous le nom de lord Beaconsfield un des ministres les plus britanniques de la reine Victoria ; d’autres, les Baffin, les Dernburg, conseillaient l’Empereur Guillaume, et frayaient à l’impérialisme allemand ses voies outre-mer.Mais l’Est de l’Europe offrait un spectacle différent.Les Juifs y vivent nombreux et pauvres : on en compait encore, en 1933, deux millions et demi en Russie, trois millions en Pologne, près d’un million 558 LE CANADA FRANÇAIS en Roumanie, quatre cent cinquante mille en Hongrie,— pays qui se trouvaient presque entièrement compris, jusqu’à la guerre, dans l’Empire des tsars ou dans celui des Habsbourg.Leur nombre même faisait obstacle à leur assimilation ; ils restaient entre eux dans leurs ghettos, immobilisés par le réseau de leurs prescriptions rabbiniques, ignorants du monde présent, incompréhensibles à leurs voisins auxquels ils prêtaient cfe l’argent ou brocantaient de vieilles nippes ; et parfois les terreurs du passé ressuscitaient, le bruit courait d’un meurtre rituel, la populace se déchaînait, ou les Cosaques se livraient au pogrome, tuant, pillant, violant.Alors les fugitifs rejoignaient outre-mer leurs frères qu’avait déracinés le « fléau du savoir » moderne : c’est de leurs communautés que sont partis les Juifs d’Amérique ; ou bien ils descendaient vers les capitales voisines, , Berlin, Vienne ; et voilà comment un jour le peintre en bâtiment Adolf Hitler, fraîchement débarqué de sa province, s’est trouvé nez à nez avec un personnage en caftan, à papillotes, qu’il n’a pu consentir à reconnaître pour un de ses semblables.Tout le drame actuel est né de cette rencontre.II L’homme se ressent toujours de son origine : faisons au racisme cette concession.Hitler est essentiellement un pangermaniste autrichien.Par là s’expliquent son détachement relatif envers l’Ouest, son orientation danubienne, l’ardeur passionnée qu’il a mise à vouloir l’Anschluss des Alpes et des Sudètes ; de là vient aussi la virulence de son antisémitisme.Celui-ci s’apparente aux éclats instinctifs qui secouaient périodiquement l’Europe orientale ; il a trouvé des échos en Allemagne lorsque, après la guerre, les ghettos de Pologne se sont déversés sur l’Empire en décomposition : trafiquants et proxénètes pullulaient comme des microbes, les nouveaux-venus ou leurs parents fournissaient leurs cadres aux partis extrêmes,— Liebknecht, Rosa Luxembourg, Haase, Kautsky,— ils servaient de propagateurs aux folies pornographiques, les affaires véreuses s’enflaient et crevaient en bulles de savon; à cette foire l’imagination populaire associait la race qui lui donnait ses bateleurs, et elle LE PROBLÈME JUIF EN EUROPE 559 l’accusait de se ruer vers les carrières libérales jusqu’à les accaparer : neuf avocats sur dix, à Berlin, étaient israélites.Une réaction de défense pouvait se justifier.Ainsi la Hongrie, par le numerus clausus, avait réduit la proportion des étudiants juifs à celle des Juifs dans la nation.Mais la réaction hiltérienne a pris très vite une forme odieuse.C’est qu’elle procédait d’une biologie matérialiste: pour celle-ci, le sang nous détermine infailliblement et sans recours ; il y a des espèces d’hommes à jamais différentes ; au pur Aryen, vertueux, né pour le commandement, s’oppose le rampement du louche Sémite ; entre eux, le mariage est une souillure, le contact même doit s’éviter ; le baptême n’y fait rien; il n’efface pas le pli de l’hérédité, et l’on doit réputer juif quiconque possède un ancêtre de souche juive.Les lois ont commencé par marquer cette séparation, rejetant impitoyablement vers Israël les convertis d’origine israélite, interdisant les unions mixtes, autorisant la dissolution de celles qui avaient été déjà contractées, obligeant les Allemands à fournir la preuve de leur ascendance aryenne depuis l’an 1800 (auparavant, estimait-on, le système du ghetto rend un mélange peu probable).Les Juifs devaient s’organiser entre eux, avec leurs médecins, leurs librairies, leurs associations de culture, développant leur génie personnel, et la culture germanique biffait les contaminations de l’autre race,— compositeurs comme Mendelssohn ou poètes comme Henri Heine.Les Juifs s’identifiaient avec le bolchévisme et « l’art dégénéré ».N’étaient-ils pas aussi, selon Mçin Kampf, les responsables de la défaite ?On les retranchait donc de l’État ; on leur interdisait le service militaire ; une fois dépistés et classés, on se mit à leur fermer successivement toutes les issues.Il a suffi d’un prétexte -— le crime d’un pauvre gamin traqué — pour réduire à la faim, à l’exil, au camp de concentration, cette population de sept cent mille âmes.Chose plus grave, l’antisémitisme passait les frontières.Il servait partout d’avant-garde à la propagande hitlérienne.En Roumanie, où le souvenir des pogromes bessarabiens était encore frais, la Garde de fer l’inscrivait à son programme, et le ministère Goga tentait l’an passé de le traduire dans les faits.La Hongrie resserrait ses lois.La Pologne, sans aller à ces excès, envisageait de transplanter aux colonies le surplus de ses Hébreux, se préparait à dénationaliser 560 LE CANADA FRANÇAIS ceux qui vivaient hors du pays, et se heurtait ainsi curieusement aux prétentions inverses de l’Allemagne : on se rappelle ce chassé-croisé qui ballotta d’une douane à l’autre plusieurs milliers d’infortunés.La Sainte Vierge et l’enfant Jésus, revenant au monde aujourd’hui dans leur famille,pourraient se trouver aussi dépourvus de gîte qu’à Bethléem.Mêmes errants lamentables sur les pourtours du pays sudète et de la Slovaquie.Il n’est pas jusqu’à l’Italie qui n’ait éprouvé le besoin de flatter son alliée en souscrivant au racisme : malgré le chiffre insignifiant de ses Israélites, elle s’est vengée sur eux des campagnes anti-fascistes que menaient les cousins des victimes, et les a privés de certains droits ; elle prévoit des exceptions, ses mesures restent assez bénignes, mais, en invalidant les mariages entre Aryens et Sémites, elle s’est mise en contradiction avec le Concordat.L’antisémitisme raciste ne pouvait d’ailleurs qu’éveiller les protestations de l’Église.Non seulement il sème la haine, enveloppe l’innocent avec le coupable, donne l’exemple de spoliations qui peuvent demain s’étendre à n’importe quelle propriété ; non seulement il fait un crime aux êtres humains de leur naissance, et nie la fraternité de l’Évangile : mais encore, substituant à l’appartenance religieuse celle de l’hérédité, annulant les conversions passées, il prétend mettre obstacle à celles qui se produiraient à l’avenir, et empêcher les nouveaux baptisés de s’incorporer par le mariage à la famille chrétienne ; au nom de la nature, il rogne le domaine de la grâce.Aussi l’Église s’est-elle prononcée nettement.L’angoisse et l’énergie de ses appels, au début de l’année, montrait qu’elle sentait grossir le péril autour d’elle, sur les marches même du Vatican : on ne l’a pas écoutée.Il serait vain d’espérer qU’elle parvienne à convaincre le totalitarisme hitlérien, qui la traite en ennemie pour d’autres raisons que les Juifs ; aux exhortations personnelles du Pape, le César romain a fait aussi la sourde oreille ; la maison de Savoie, qui leur a donné réponse tardivement, saura-t-elle cette fois encore assouplir les volontés qui gouvernent en son nom ?III Le problème juif aggrave encore l’instabilité dont souffre le monde.Ces milliers d’exilés, ruinés, sans racines et sans LE PROBLÈME JUIF EN EUROPE 561 espoir, transportant avec eux leurs amertumes de rivage en rivage, viennent grossir une population flottante qui n’a cessé de s’accroître depuis vingt ans.Il y eut d’abord les Russes blancs, offlciers, grandes dames, devenus chauffeurs à Paris ou serveuses dans les boîtes de nuit de Shanghaï ; puis, moins nombreux, les militants italiens de l’anti-fascisme ; puis les premiers réfugiés allemands, juifs déjà, marxistes, mais aussi catholiques et démocrates ; puis, en France tout au moins, les Espagnols des deux camps, prêtres évadés des prisons gouvernementales, enfants basques, familles des miliciens
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