Le Canada-français /, 1 mars 1939, Le matérialisme historique
LE MATÉRIALISME HISTORIQUE M.Turgeon, dans deux remarquables ouvrages intitulés : Critique de la Conception Socialiste de l’Histoire 1 et Critique de la Conception Matérialiste de l'Histoire 2 a présenté deux études magistrales du matérialisme historique.Nous reproduisons ci-dessous ses conclusions.Pour ne déformer en aucune manière ses pensées, nous nous sommes souvent bornés à reproduire le texte même de ses écrits.La doctrine du matérialisme historique se caractérise essentiellement par trois conceptions : Le monisme économique, qui explique les transformations historiques par un seul ordre de faits, les faits économiques et plus particulièrement les forces matérielles de la production.Le déterminisme économique, qui prétend que nos actions, nos pensées sont étroitement déterminées par les conditions économiques, et conteste donc que l’histoire soit le résultat des libres déterminations des hommes.Le matérialisme, qui déclare que les faits économiques déterminant l’évolution économique sont des faits purement matériels, et dénie toute puissance de l’esprit et des idées sur les transformations sociales.M.Turgeon expose et critique successivement ces trois points essentiels de la doctrine du matérialisme historique.Il montre ensuite ce qu’on doit retenir du matérialisme historique : une méthode d’interprétation et d’explication de l’histoire.I.— CRITIQUE DU MONISME ÉCONOMIQUE C’est une tendance naturelle de l’esprit humain de chercher à expliquer l’unité et l’indivisibilité du mouvement social par une cause unique et de considérer que l’évolution sociale est sous la domination d’un principe moteur exclusif qui dirige et met en marche tous les autres phénomènes qui ne sont que des facteurs seconds ou dérivés.1.Paris (Syrey), 1930.2.Paris (Syrey), 1931. LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 645 Il n’est pas question d’exposer en détail les diverses manifestations de cette attitude d’esprit, mais il est nécessaire d’en dire un mot pour replacer le matérialisme historique dans les grands courants de la pensée philosophique.Pour les uns, le principe de toute histoire est la foi religieuse.Il n’y a point de doctrine efficace, si elle ne s’érige en credo.Point de cause qui puisse triompher, si ceux qui la soutiennent ne sont eux-mêmes animés par une croyance surhumaine.D’autres attribuent le secret des transformations historiques à la force morale.La vertu des hommes fait la supériorité des peuples et assure leur triomphe.Enfin, pour d’autres, les progrès de l’esprit humain, le développement de l’intelligence et de la science, seraient les facteurs décisifs de l’évolution sociale.L’explication du mouvement social par des forces externes est toute différente des conceptions précédemment signalées, qui étaient basées sur la toute puissance des idées.Les influences naturelles de l’atavisme et du sang seraient les facteurs décisifs de l’évolution sociale.L’inégalité des races, leur lutte seraient le principe de toutes les transformations historiques Il était à peu près inévitable que des spécialistes enfermés dans l’étude d’une catégorie particulière de faits trouvassent en elle la force motrice de toutes les autres et que voués à la contemplation de la vie économique, ils assignassent celle-ci pour cause irréductible à la vie sociale tout entière.Marx et Engels ont succombé à cette tentation si naturelle.On qualifie leur doctrine de matérialisme historique.Cette dénomination est quelque peu imprécise, puisqu’il est d’autres façons d’expliquer matériellement la genèse des sociétés.La conception ethnologique mentionnée précédemment, qui subordonne l’histoire à la concurrence des races, est aussi une explication matérialiste.C’est pourquoi M.Turgeon préfère appeler le marxisme conception économique de l’histoire Marx et Engels font des facteurs économiques, des forces matérielles de la production, le principe de toute l’évolution humaine, la cause décisive de toutes les transformations sociales.L’influence économique prime, soutient et absorbe les autres influences.Autrement dit, les forces économiques expliquent toute l’histoire, parce qu’elles actionnent toute 646 LE CANADA FRANÇAIS la vie.Marx et ses disciples ont une conception unitaire du mouvement social.C’est purement et simplement du monisme économique.Sans s’arrêter à l’interdépendance de tous les ordres de faits sociaux, leur doctrine affirme qu’il y en a un, l’ordre économique qui, en général, régit les autres.Marx et Engels nous ont exposé d’une façon assez imprécise leur conception du monisme économique.Elle a d’ailleurs subi des variations dans leurs écrits.Pour Marx, le facteur économique dominant, ce sont le mode et les instruments techniques de production.Engels, au contraire, a élargi cette doctrine et attribue aux conditions économiques en général le rôle décisif dans l’évolution humaine.Dans ces deux termes, il fait entrer tout un ensemble de facteurs et même, a-t-on pu dire, toutes les forces humaines.M.Labriola, qui a donné l’expression la plus mûrie et la plus achevée du matérialisme historique, a ramené, comme semblait le penser Marx, les causes secrètes de l’évolution humaine « à la technique de la production et de l’échange ».Le monisme économique de Marx et de ses disciples ne s’explique pas seulement par le désir d’unité, cher à l’esprit humain, mais par un besoin de réaction contre les conceptions antérieures de l’histoire.Seuls les facteurs religieux, politiques, moraux et juridiques étaient considérés.Les conditions économiques étaient complètement négligées.Marx et Engels ont protesté contre cette conception idéologique de l’histoire.Le monisme économique pousse à l’extrême une idée juste : il n’est pas d’événement historique qui n’ait quelque dessous économique.Une interprétation économique de l’histoire est donc aussi nécessaire que légitime.Sans elle le passé serait inintelligible.Mais où l’exagération commence, c’est lorsqu’on prétend : 1° que toutes les influences qui agissent sur l’histoire sont réductibles au pur mobile économique ; 2° que toutes les forces économiques se résorbent et s’intégrent dans les forces matérielles de la production.Multiplicité et interdépendance des causes historiques Le facteur économique est incapable à lui seul d’expliquer la totalité des événements humains. LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 647 D’ailleurs, Engels dans ses Lettres et les marxistes d aujourd’hui ne méconnaissent pas l’influence d’autres causes.Les institutions et conceptions religieuses, politiques, morales ou juridiques peuvent survivre aux conditions économiques d’où elles sont nées.Même après la disparition de ces dernières, même privées de leur soutien, elles sont capables de jouer un rôle indépendant, d’avoir un mouvement propre et de réagir sur l’évolution économique elle-même.Il faut voir dans cette concession un aveu de l’interdépendance des diverses influences.Mais, disent les marxistes, ces formes sociales privées de leur base économique ne tarderont pas à disparaître et à se plier aux forces économiques.Cette adaptation des anciennes formes sociales aux nouveaux besoins économiques se fait d’abord par une sorte de moulage irrégulier qui se solidifie, se stratifie lentement.Puis elle prend possession peu à peu de la conscience des hommes, elle s’y installe, elle s’y fortifie, comprimant à son tour les aspirations nouvelles qui s’élaborent mystérieusement dans la foule anonyme, sous la pression de nouveaux moyens de production.Quoi qu’il en soit le marxisme maintient la prédominance décisive des forces économiques.La place qu’il fait aux forces « idéales » est très minime.Elles sont le fruit de l’économie et le produit de l’infrastructure matérielle.Elles leur sont entièrement subordonnées.La pression des forces économiques triomphe toujours de la résistance de l’idéologie enclose dans les vieilles formes du droit, de la morale, de la pensée.Toute l’évolution humaine est sous leur dépendance.L’erreur essentielle du marxisme est précisément de conclure de l’unité de la vie à l’unité de cause.Au fond, la vie sociale est le résultat de mille et de mille forces entrecroisées et unies en un faisceau indissoluble.Ce n’est pas une seule cause qui actionne et explique l’histoire, mais dix, vingt, cent mille causes, qui retentissent les unes sur les autres, s’emmêlent, se pénètrent, se conditionnent mutuellement, formant une trame indissoluble qu’enveloppe et soutient la vie.Les conditions économiques et morales, matérielles et idéales sont le plus souvent dans un état de réciproque dépendance : ce qui est le seul moyen d’expliquer l’unité et l’indivisibilité de la vie. 648 LE CANADA FRANÇAIS Pour faire une découverte comme celle du radium, pour obtenir même un produit quelconque, comme une simple machine à battre le blé, qu’on songe à la réunion nécessaire de nombreuses conditions individuelles et sociales, matérielles, intellectuelles et morales, sans lesquelles rien n’aurait pu être réalisé.Au vrai, la cause d’un invention est faite de causes multiples.Et dans un événement collectif, comme une guerre ou une révolution, la combinaison des causes est encore plus compliquée et plus inextricable.11 faut renoncer à l’espoir de restituer aux phénomènes humains, non pas leur causalité entière, mais leur explication logique et rationnelle, ce qui est l’ambition légitime de la science.D’autant plus que l’esprit en quête des causes historiques ne doit jamais perdre de vue le rôle individuel des acteurs de la vie *, et ce côté individuel de l’histoire économique (si manifeste et si décisif en ce qui concerne les découvertes et les inventions de l’outillage productif qu’il est surprenant que Marx ait pu le méconnaître ou le diminuer) est formé d’éléments psychiques qui échappent, le plus souvent, à nos prises et à nos investigations ; d’où il suit que ce domaine intime et secret de l’histoire « reste en partie une énime inexplicable au sens scientifique du mot ».La vie économique est inséparable de la vie politique, de la vie juridique, de la vie morale, de la vie religieuse et de toute autre vie, parce que toutes ces vies n’en font qu’une.Et toutes ces vies n’en font qu’une parce que toutes se tiennent par une interdépendance réciproque.Pour étudier la vie sociale et l’analyser, on est obligé de la découper.Mais ces fragmentations de la vie totale n’ont point d’existence.Aucune ne peut se comprendre isolée, en elle-même, aucune n’est susceptible d’être détachée de l’ensemble.Toutes se conditionnent mutuellement, s’enchevêtrent les unes dans les autres, agissent les unes sur les autres, se développent les unes par les autres.Parfois, il est vrai, une catégorie de phénomènes se trouve à l’avant-plan de la civilisation, et toutes les autres viennent s’ordonner autour d’elle, comme des serviteurs autour du maître.Puis ce rôle passe à une catégorie nouvelle, investie pour un temps de la primauté dans la direction du monde.Le machinisme, fait économique, le suffrage universel, fait 1.Vide infra. LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 649 politique et idéologique, ont eu une influence considérable sur le déroulement de l’histoire.Donc le monisme économique ne confère au regard de l’histoire qu’une insuffisante largeur visuelle.En d’autres termes, l’historisme de Marx pèche par étroitesse de vue.Son tort est de ne considérer qu’un aspect particulier de la vie, l’aspect économique, et, cela fait, d’y ramener avec effort et d’y emprisonner avec intransigeance toute l’histoire humaine.Exclusivisme arbitraire, mutilation du réel, voilà le système.Ce n’est pas certes qu’il faille nier l’influence des intérêts économiques sur les choses humaines.Elle est très grande, mais elle n’est pas souveraine.A proprement parler, les préoccupations qui relèvent de l’économie se retrouvent partout, mais elles n’expliquent pas tout.Les conditions économiques ont trois caractères, à savoir : la nécessité, la généralité, la continuité, qui leur assignent une place éminente dans l’histoire humaine.Il est, en effet, nécessaire de pourvoir à sa subsistance et cela en tous temps et en tous lieux.Par contre, les conditions économiques, si urgente, si générale, si constante qu’en soit l’action, n’expliquent pas toute la vie et ne déterminent pas toute l’histoire.Aux causes proprement économiques, il faut joindre les facteurs physiques, les facteurs physiologiques, les facteurs psychiques.Sous le chef de facteurs physiques sont inclues les conditions géographiques au sens large : géologie, climat, relief.voies naturelles, routes, fleuves, mer.Il n’est pas question de tomber dans le monisme géographique.Un seul point est certain, c’est l’action continue des ambiances naturelles et du milieu terrestre sur les groupes humains.Par l’assise qu’il nous fournit, par l’atmosphère qu’il nous dispense, par les communications qu’il nous assure, l’habitat physique a sur toute vie, sur toute société, sur toute l’histoire, des répercussions considérables.Les facteurs physiologiques, qui englobent la race, la population, ont une grande influence, si bien que, péchant par exagération, certains esprits ont subordonné l’histoire à la concurrence des races.Quant aux causes psychiques et psychologiques, on aura l’occasion de montrer plus tard combien religion, moralité, 650 LE CANADA FRANÇAIS droit, politique, science ont une action importante sur l’évolution historique.Au monisme économique il convient d’opposer le pluralisme des causes et leur interdépendance étroite qui assurent l’unité de la vie sociale.Multiplicité et interdépendance des conditions économiques Le monisme marxiste considère que les forces matérielles de production absorbent toutes les forces économiques et leur commandent.C’est encore ici une mutilation du réel.L’organisation matérielle de la vie économique comprend aussi les procédés, les modalités, les habitudes de distribution, de circulation, de consommation des richesses.Si la façon de produire agit sur les façons de posséder, d’échanger, de dépenser, ces trois derniers phénomènes sont à leur tour la condition même du travail des hommes.C’est en vue d’une rémunération, d’un débouché, d’une satisfaction que toute culture et toute fabrication sont entretenues et poursuivies.Loin que ces phénomènes soient la tête et le principe initial des autres, ils forment entre eux une sorte de circulus sans solution de continuité, une chaîne sans fin, dont toutes les parties sont indissolublement unies.On s’accorde aujourd’hui à reconnaître que la distribution et la consommation ont une influence décisive dans l’avènement des crises économiques, qui sont une des manifestations très signifiatives et très importantes de la vie économique du capitalisme.II.— CRITIQUE DU DÉTERMINISME ÉCONOMIQUE La vie sociale est conditionnée, déterminée pour les marxistes par une force collective extérieure : la force économique, puissance inéluctable.Il s’agit même là, plus que de déterminisme, d’un véritable fatalisme.Les choses économiques ont une force irrésistible et fatale.L’homme, la société ne peuvent pas échapper à cette contrainte extérieure.Les volontés humaines sont entièrement assujetties à cette force nécessaire des choses.Marx oppose d’abord à la libre volonté de l’homme, l’influence insoupçonnée du milieu, à l’action raisonnée du LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 651 particulier, la pression trop méconnue de 1 esprit de classe et finalement cette force concertée des masses et des groupes, il la subordonne elle-même à la force inévitable des choses.La Société contre l’individu Marx pense que les forces collectives l’emportent sur les décisions individuelles.Il en résulte que 1 homme en est moins l’auteur que le jouet et que la liberté humaine n existe pas.C’est là une exagération, car ce sont les individus qui forment la société, et peuvent donc à ce titre l’influencer.Il s’établit, des individus à la masse et de la masse aux individus, un échange de force, un courant d impressions qui ne permet pas de dire de l’état d esprit qui en résulte que la cause en est dans l’ensemble ou dans les parties.Mais il n’en reste pas moins vrai que les hommes peuvent individuellement contribuer à constituer la société et à faire l’histoire.La foule contre l’élite Pour Marx le monde va où le pousse la puissance brutale du nombre ; au lieu de se faire par en haut, par la direction intelligente et raisonnée d’une élite, l’histoire se ferait pas en bas, par la poussée aveugle des forces du travail et de la production.C’est la deuxième réaction du marxisme déterministe contre la liberté et la responsabilité individuelle.Il faut voir dans cette argumentation une exagération et une déformation de la vérité.Il n’est pas douteux que, depuis l’avènement des démocraties, il s’est produit un accroissement de la puissance des masses.Mais si l’élite a perdu de sa suprématie, elle n’en reste pas moins en possession d’un pouvoir nécessaire et bienfaisant dans les seiences et les arts, dans le droit, la morale et la religion ; la civilisation ne se soutient, le progrès ne se continue que par ces grandes et rares personnalités qui sont les savants et les artistes, les philosophes et les saints.Même en politique, à tous les partis il faut des chefs.C’est la direction d’une élite qui, seule, peut discipliner 1 effort tumultueux et incohérent des masses ; sinon la foule resterait ce qu’elle est par elle-même, une cohue versatile et impuissante. 652 LE CANADA FRANÇAIS A la vérité, entre l’élite et la foule, il se fait un échange incessant d’impressions et d’influences qui rappelle l’union de la force et de l’esprit.On ne saurait faire abstraction de l’une ou de l’autre, parce qu’elles se conditionnent et se soutiennent par une réciprocité de suggestion inévitable.Interdépendance des influences individuelles de l’élite et des influences collectives de la foule, voilà, semble-t-il, la vérité sociologique.En quoi cette collaboration porte-t-elle atteinte à la liberté humaine ?Il convient d’observer que faire comme tout le monde, c’est consentir à agir et à vivre comme tout le monde.De plus l’élite, lorsqu’elle s’inspire de vues neuves et originales ou lorsqu’elle traduit les revendications et sert les intérêts de la masse, fait acte de décision réfléchie ou de volonté délibérée.Le peuple contre le grand homme Pour le marxisme, le grand homme serait un simple produit du milieu et un exécuteur des décrets de la force collective.A la force personnelle des grandes individualités de l’histoire, Marx oppose la force accumulée des masses.Il n’est pas question de nier la forte influence du milieu sur le grand homme.Le peuple est aussi nécessaire au grand homme, que le grand homme est nécessaire au peuple.Il y a de l’un à l’autre échange de forces, échange de services.Le grand homme donne souvent les impulsions, prend les initiatives, quelquefois même à l’encontre des désirs de la foule, et il réussit à triompher de son hostilité.Évidemment son action risque de s’évanouir après sa disparition, si elle n’était pas dans la norme du peuple qu’il a commandé, quoiqu’il ne soit pas douteux qu’elle donne une orientation particulière à sa destinée.L’histoire est le fruit de causes collectives et anonymes, de causes individuelles et aussi, il ne faut pas l’oublier, de causes accidentelles et imprévues.L’histoire et la lutte des classes La lutte des classes entre possédants et prolétaires serait, pour Marx, le facteur décisif de toutes les transformations humaines.On doit, d’abord, faire observer que cette lutte, manifestation de la concurrence pour la vie, ne se poursuit LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 653 pas même sur le terrrain économique de la façon simpliste dont l’explique Marx.Il y a une rivalité entre producteurs nationaux et étrangers, agriculteurs et industriels, commerçants et consommateurs, ouvriers qualifiés et ceux qui ne le sont pas.D’autre part et surtout, s’il y a beaucoup de transformations sociales qui s’expliquent par la lutte pour la possession, plus nombreuses sont encore les pages d’histoire qui ne peuvent se ramener au combat pour la vie matérielle.Les luttes humaines procèdent de causes multiples : rivalité de race, de religion, de nationalité, ambition dynastique, fièvre de domination universelle.On a trop tendance aujourd’hui à croire que les guerres obéissent seulement à des mobiles économiques.Donc il convient de ne pas exagérer l’action de la lutte de classes sur l’histoire.La nécessité économique Après avoir mis l’activité individuelle à la remorque des forces collectives, Marx subordonne celles-ci « aux forces matérielles de la production », c’est-à-dire à la nécessité économique.C’est celle-ci qui actionne le monde.C’est de la source profonde des besoins élémentaires et des exigences que nous impose leur satisfaction, que sortent nos aspirations les plus élevées, et toutes nos formes d’association et tous nos moyens de production et tous les développements et toutes les complications de la vie sociale.Et ces besoins primordiaux, principes de tout le reste, gouvernent l’homme et mènent l’humanité.Notre libre choix n’y a point de part.Pour Marx, la pensée elle-même est tributaire des réalités économiques ; sur ces réalités, la mentalité humaine se modèle et s’ajuste comme le vêtement au corps qu’il habille.M.Turgeon répond à ces affirmations en disant que, d’abord, il est des causes psychologiques qui peuvent avoir des effets économiques : un mouvement religieux, la diffusion de l’instruction, sont des causes d’ordre spirituel susceptibles de modifier profondément l’état des richesses d’un pays.Puis les causes même strictement économiques ne produisent des effets économiques que par une intervention psychologique, c’est-à-dire à la suite d’un raisonnement fait, d’une résolution prise.En un mot, l’action des causes économiques consiste à fournir aux hommes des motifs de détermination. 654 LE CANADA FRANÇAIS Dans ces opérations psychologiques nous mettons plus ou moins de notre liberté.Au déterminisme économique il convient d’opposer le volontarisme agissant des hommes.III.— CRITIQUE DU MATÉRIALISME HISTORIQUE Marx et Engels n’ont pas seulement présenté une conception économique de l’histoire, c’est-à-dire une explication donnant la prépondérance aux facteurs économiques ; ils ont vu dans la transformation de l’humanité une évolution purement matérialiste.C’est à ce titre qu’ils ont appelé leur doctrine matérialisme historique.Us ont une philoso-sophie de la vie qui accorde la prépondérance à la matière.A les entendre, toute la vie se ferait, toute l’histoire s’expliquerait par l’économie, et ce développement économique serait proprement un développement matériel.En quoi l’historisme de Marx est-il matérialiste ?Les faits économiques, les forces et les besoins économiques sont le principe de toutes les manifestations de la vie sociale.Essentiellement matériels, ils communiquent à la vie qu ils soutiennent et à l’histoire qu’ils expliquent un matérialisme profond et universel.M.Turgeon oppose à ce matérialisme historique la puissance de l’esprit.1° Le fait économique On doit d’abord observer que le fait économique ne se suffit pas à lui-même, qu’il ne porte pas en soi sa justification et sa raison d’être.Les faits sont révélateurs de tendances, d’aspirations, de mentalité.Faits et idées sont inséparables.Toute production matérielle est un acte humain et tout acte humain est une idée appliquée, une pensée réalisée.Les idées et notamment les conceptions morales ne sont-elles pas dans une étroite subordination vis-à-vis des faits et ceux-ci ne sont-ils pas antérieurs à celles-là ?Il n’est pas possible que nos idées d’égalité et de liberté aient leur source dans les conditions économiques, puisqu’au moment où elles sont nées, celles-ci révélaient inégalité et sujétion. LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 655 Elles furent et elles sont encore une protestation contre les idées de violence et d’assujétissement.Toute idée de liberté et de justice naît d’une blessure faite, d’une affliction subie.Les faits ne sont pas également le principe générateur des idées de droit.Ils en sont la raison d’être occasionnelle.Si l’on regarde, en effet, les choses en profondeur, on s’aperçoit que les matières économiques façonnent les dehors du droit, elles modifient l’image, elles n’en créent point l’âme.Par exemple, si les accidents du travail dus au machinisme ont motivé la législation sur les accidents du travail, c’est bien l’idée de justice, de charité qui l’a suscitée, soutenue et réalisée.Ce principe spirituel ne sort pas du fait économique : la justice n’est pas fille de la technique industrielle.En résumé donc, le fait économique est une combinaison, un amalgame de spiritualité et de matérialité.Avant d’agir, il faut penser, avant de travailler, de construire quoi que ce soit, il faut réfléchir, il faut raisonner, il faut rêver.Mais pour qu’elle se répande au dehors, pour qu’elle s’exprime, la pensée doit se revêtir de matérialité et devenir un fait.Elle s’énonce par la parole, elle est publiée dans un livre, réalisée dans un tableau, dans une machine.Elle s’enveloppe d’apparence sensible.Et alors l’idée est susceptible d’avoir une action profonde sur l’évolution historique.Il n’est pas possible, en effet, de nier la puissance des idées et de ne voir en elles que des lumières intellectuelles sur un ordre de fait.L’idée développée, publiée, propagée, éveille, en des milliers ou des millions d’âmes, des sentiments nouveaux.Au vrai, l’idée est excitatrice de sentiments bons ou mauvais, excitatrice de douceur ou de violence, de calme ou de colère.Il y a des « idées forces » productrices de bien ou de mal.Soutiendra-t-on que les doctrines religieuses, politiques ou philosophiques, n’ont aucune puissance d’action ?Mais elles remuent toutes les âmes, impressionnent toutes les vies, actionnent plus ou moins toutes les volontés.Les Marxistes, en dépit de leur dédain professé pour toute considération idéologique de droit et d’équité, mettent en réalité l’idée de justice à la base de leur théorie.Le socialisme compte sur la force des idées pour assurer la rénovation de la société.Qu’on ne se dise pas que les lois seules suscitent l’évolution des mœurs.Très souvent elles n’impriment pas le mouve- 656 LE CANADA FRANÇAIS ment, elles l’enregistrent.La force propulsive qui anime la vie quotidienne vient du savant qui invente.Les chemins de fer et les télégraphes ont modifié les mœurs françaises aussi profondément que toutes les lois françaises promulguées depuis cinquante ans.Il faut reconnaître que le machinisme a changé plus de choses que les révolutions politiques.C’est à juste titre que l’on parle de révolution industrielle.Ce n’est pas dire, certes, que le droit soit dépourvu d’action directe et décisive sur l’évolution historique et économique.Le principe de l’égalité des partages en France a donné, dans une très large mesure, sa structure économique et sociale à ce pays.2° Les forces économiques L’unique moteur du progrès est-il la force économique ?La technique de la production explique-t-elle seule l’évolution sociale ?On a déjà prouvé que le fait économique a un principe psychologique à sa base.Le marxisme concède aussi que les facteurs intellectuels et moraux produits de l’économie peuvent avoir, pour un certain temps, une existence propre et exercer une force de réaction sur l’activité économique, mais il soutient que la force économique est la seule qui soit décisive.Les autres, à savoir les sentiments et les idées et leurs expressions que sont les morales et les législations, les sciences et les arts, s’effacent, se fondent et se résorbent à la longue, dans le courant impérieux où les forces économiques, triomphant, peu à peu, des oppositions et des résistances de l’idéologie, emportent tôt ou tard les sociétés humaines vers des destinées nouvelles.C’est contre cette suprématie finale des « forces productives matérielles » que M.Turgeon souscrit en faux.Il n’est pas malaisé de démontrer que les forces de l’esprit : force intellectuelle de l’esprit de science, force morale de l’esprit de devoir, force religieuse de l’esprit de foi, s’appuyant les unes sur les autres, dominent et dirigent les forces de la production matérielle, et par cela même, contribuent plus et mieux que la force économique à transformer et à améliorer la vie LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 657 a) Force intellectuelle : l’esprit de science.Toutes les forces matérielles de la production sont des tributaires de la force intellectuelle : l’esprit les découvre ou les invente, les surveille ou les domestique, les dompte ou les anime.L’outillage est notre œuvre ; œuvre d’intelligence et de volonté.Le marxisme, en expliquant l’histoire par les procédés technologiques et les forces industrielles, affirme donc du même coup la prépondérance de l’homme sur la nature et de l’esprit sur la matière : ce qui n’est pas précisément une démonstration matérialiste.Que l’on puisse établir maintenant que cette force économique exerce effectivement sur le cours des choses des pressions considérables, peu nous importe, car cette force étant d'origine humaine, d’essence intellectuelle, nous sommes sortis définitivement du matérialisme.On a dit cependant quelquefois que la richesse avait sur la science la priorité d’origine.Sans elle il ne pourrait y avoir ni goût, ni loisir pour l’acquisition du savoir dont dépend le progrès de la civilisation.Vivre d’abord, philosopher ensuite.M.Turgeon répond : Qui a créé cette richesse ?Une force intelligente : le travail des hommes.Qui l’a peu à peu accumulée ?Une force morale : l’épargne des hommes.Si la richesse a anticipé sur la science, il ne faut pas en conclure au profit de la thèse matérialiste que l’esprit est aux ordres dp la matière.L’outillage élémentaire des primitifs a été le produit de l’intelligence, le résultat d’observations, de comparaisons, de réflexions étonnantes.La faculté inventive a donc précédé l’ère économique.Ce phénomène psychique est la base même de la vie sociale.Aujourd’hui, grâce à la division du travail, beaucoup plus d’esprits libérés de l’effort manuel, peuvent consacrer plus de temps qu’autrefois aux recherches et au développement de la science.La science est donc une force intellectuelle qui joue un rôle essentiel dans l’évolution économique et sociale.La puissance matérielle n’explique pas tout et n’engendre pas tout. 658 LE CANADA FRANÇAIS b) Force morale : l’esprit de devoir.Il convient aussi de donner une place très importante aux forces morales.La volonté, l’esprit de dévouement et de sacrifice, le sentiment du devoir sont des forces dirigeantes dans la vie.Dans le domaine économique, il faut des forces intellectuelles et morales que l’on appelle quelquefois le génie colonisateur pour tirer certaines régions de l’inertie.Les forces matérielles doivent être maniées par des volontés pour servir à l’œuvre du progrès humain.L’énergie morale des individus est la condition même du succès.Elle est la vertu essentielle de la guerre, le gage le plus certain de la victoire.Exaltée par le patriotisme, la force morale peut faire des miracles.C’est le sentiment du devoir qui fait germer l’héroïsme.Si pauvre que soit la technique économique, si on aime passionnément son art, son atelier, son outil, on peut produire, comme le prouve l’histoire, de magnifique chefs-d’œuvre.Aujourd’hui, même servi par la puissance incomparable du machinisme, l’homme a besoin de ferveur morale pour continuer l’œuvre du progrès.Il n’est pas possible de faire dévier les forces morales des conditions économiques.Elles demeurent au fond des consciences, et aux grandes époques de rénovation elles s’épanouissent et luttent sans merci contre les obstacles qu’elles rencontrent.Que d’actes en découlent qui sont inexplicables par les simples transformations de l’outillage, et sont irréductibles même aux mobiles de 1 intérêt materiel ! Les guerres de religions en témoignent.Ceux qui sacrifient leur vie à une idée, à une cause.sont insensibles à 1 appât des jouissances matérielles.c) Force religieuse et esprit de foi L’esprit religieux a une action considérable sur les destinées humaines.« La foi transporte les montagnes.» Il n’est pas possible de méconnaître le pouvoir extraordinaire de la croyance.Dans le marxisme, il y a, d ailleurs, une sorte de mysticisme.La religion, de l’aveu même de Marx et d’Engels, a sur l’économie l’antériorité de naissance.C’est le plus ancien LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 659 et le plus considérable des phénomènes sociaux.Primitivement tout vient d’elle : morale et dfoit, politique et économie, science et art.Elle a fondé et consolidé l’ordre social.La religion bride les instincts antisociaux d’envie et d’orgueil.Elle fait obstacle à certaines convoitises et est une sorte de frein intérieur.En élevant l’homme au-dessus de lui-même, elle est de plus le lien des âmes, et par la communion spirituelle, elle a incliné peu à peu la conscience à des vues de perpétuité, à des sentiments de solidarité.C’est en vain que l’école matérialiste a cru retrouver uniquement des influences économiques et des calculs utilitaires dans diverses vues, a donné des explications paradoxales.Les croisades ne furent, à son avis, qu’une expédition coloniale, à mobiles purement économiques, où la délivrance du Saint-Sépulcre n’était qu’un prétexte.Pierre l’Ermite ne fut que l’agent d’une colonisation extravagante.Les massacres de la Saint-Barthélemy, la révocation de l’Édit de Nantes s’expliquent, prétend-il, uniquement par des considérations économiques.3° Les besoins économiques Les besoins matériels sont-ils la racine première de toutes les manifestations de la vie et en conséquence de toutes les transformations de l’histoire ?C’est là une aggravation du matérialisme, car ainsi on assujettit le mouvement social à des appétits matériels.Les forces de la production sont alors dans la dépendance des nécessités physiques.Les besoins matériels sont à la base de l’infrastructure économique, au-dessus de laquelle s’érigent le droit, la politique, l’art, la religion et la philosophie.L’histoire ne serait alors plus qu’une question de ventre.Incontestablement, l’homme éprouve le besoin impérieux de réparer chaque jour la déperdition de ses forces.Mais les exigences de la vie physique ne sont pas le propulseur unique des développements de l’humanité.C’est, en effet, le grand problème qu’il s’agit d’étudier.L’évolution historique n’obéit-elle qu’aux appétits et aux exigences du corps ?Tout le mouvement humain est-il dirigé par les forces matérielles de la production en vue de la satisfaction de nos instincts et de nos besoins matériels ? 660 LE CANADA FRANÇAIS La question du pain quotidien explique-t-elle à elle seule nos sentiments les plus élevés de justice, de bonté et de beauté ?Cette philosophie de l’histoire est fausse.Les besoins matériels ne sont pas les seuls moteurs de la vie humaine.A la vérité, l’humanité s’appuie sur deux pôles : la tendance psychique et la tendance physiologique.C’est la conséquence elle-même de la nature humaine qui revêt deux formes : corps et âme, et obéit à cette double impulsion : esprit et matière.L’appétit matériel n’est pas tout, le besoin matériel n’est pas l’unique manifestation de la vie.L’homme a des besoins spirituels, et combien nombreux et variés ! Il a besoin de penser, de connaître, de savoir.Il a besoin de rêver, d’imaginer, de croire, de disparaître, de dominer, de commander.Il a besoin d’aimer, de se dévouer et de se donner.Tous ces besoins ne sont pas réductibles aux besoins purement économiques de manger et de boire, de produire et de consommer.Isolés l’un de l’autre, le matériel et le spirituel sont de pures abstractions, puisque, dans la vie réelle, le matériel enveloppe le spirituel et le spirituel pénètre le matériel.a) Les aspirations morales de l’homme Quelle est la place des aspirations morales dans la vie humaine et sociale ?Avant d’aborder ce problème, il convient de se demander si les aspirations morales ne sont pas un simple produit social en étroite dépendance avec l’économique.Il n’est pas douteux que la moralité individuelle soit tributaire de la moralité sociale.Il n’est pas davantage niable que la moralité sociale soit souvent dans la dépendance des conditions économiques du moment.Il suffit de rappeler l’attitude des philosophes de l’antiquité en ce qui concerne l’esclavage.De la nécessité de ce régime, ils ont conclu à sa légitimité.Mais ce fait et bien d’autres que l’on pourrait invoquer pour montrer la concordance fréquente des idées morales et des conditions économiques, n’implique nullement que les exigences de la vie matérielle dictent impérieusement aux hommes leur préceptes de conduite.L’histoire nous les LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 661 montre fréquemment en désaccord.Les luttes soutenues pour l’indépendance de la patrie, les persécutions souffertes pour la conservation de la foi sont la preuve que les individus et les peuples savent placer la liberté et la religion au-dessus de la paix et de la vie.Il est visible que notre puissance de sentir, d’aimer, déborde et dépasse les limites de la vie matérielle.C’est que l’âme humaine a des profondeurs qui ne peuvent se ramener au contenu purement économique.Aux réalités inférieures, aux choses visibles, à ce qui nous conditionne matériellement, nous opposons perpétuellement ce qui devrait être la justice, la morale, la vérité.Le propre de la morale, est, en effet, de ne point se contenter d’interpréter les faits ; elle veut encore les modifier.Il ne lui suffit pas d’expliquer et souvent de regretter ce qui est, il lui faut corriger et compléter la réalité du moment.Le progrès du bien, de la justice, de la vertu, impliquent la protestation des consciences supérieures contre les opinions de la multitude.Dans l’ordre moral comme dans l’ordre intellectuel, il faut qu’une nouveauté surgisse du cœur de quelques êtres d’élection pour apporter aux âmes plus de droiture, plus de courage, plus de pureté.Les mobiles de l’économie ne régissent que la vie inférieure.La flamme intérieure d’où procède le renouveau de la société, le renouveau de l’histoire s’allume à un foyer plus noble et plus rare.Parce que nous avons premièrement le devoir et l’obligation de gagner notre pain, il ne faut pas subordonner aux intérêts matériels tous les sentiments qui honorent le plus notre espèce On ne peut absolument pas assujettir la vie morale à la vie économique, comme ont tenté de le faire Marx et Engels.Les préceptes moraux ne sont pas de simples bourdes bourgeoises, des créations de l’imagination ou de pures hypocrisies de classe.Ce sont des principes de vertu qui ont pris possession si profondément des âmes supérieures que rien n’effacera des consciences leur rayonnement immortel.L’homicide, la trahison, la calomnie, le mensonge, la tricherie, ne seront jamais tenus unanimement pour des actes vertueux ou licites.Mais il y aura toujours des assassins, des traîtres, des violateurs de la foi jurée, des tricheurs.En effet, il ne faut pas confondre le précepte moral et son application pratique.C’est sur sa propagation seulement 662 LE CANADA FRANÇAIS que les conditions économiques exercent une influence certaine, soit pour l’étendre et le précipiter, soit pour la paralyser ou l’amoindrir.L’amélioration du bien être matériel facilite la pénétration des idées morales.Réciproquement, d’ailleurs, le progrès moral facilite le progrès économique et l’épanouissement de la civilisation.Mais si le règne de la morale est rendu plus facile et plus général par l’extension de la prospérité matérielle, il faut prendre garde que celle-ci porte en elle des germes de corruption qui risquent d’arrêter le développement et même de tarir la source des énergies morales.Précisément l’homme moderne est devenu trop fort économiquement pour ce qu’il vaut moralement.Qu’est-ce que le progrès des machines a fait pour le bien des âmes ?A-t-il diminué nos vices, supprimé nos convoitises, aboli nos préjugés ?Tandis que l’homme s’élevait en puissance et en richesse, il est resté moralement pauvre et débile.Sa vertu n’égale point son savoir.La morale ne procède pas de l’économie, mais la force économique peut déprimer et abattre la morale.Nous vivons précisément en un monde de matérialisme voluptueux et bas.La puissance de l’argent a détrôné, les puissances de l’esprit.Or il n’y a pas de vrai progrès sans spiritualité, parce que toute vraie grandeur est spirituelle.Le spectacle d’un siècle dominé par les appétits de jouissance a fait croire à Marx que ce penchant matériel était la loi du monde, le principe de la vie universelle.Dans une société où l’argent est souverain, où l’opinion incline communément à estimer les gens d’après ce qu’ils possèdent, où l’instruction elle-même devenue plus utilitaire a pour but de mieux armer la jeunesse pour la conquête du bien-être, la soif de la richesse a envahi toutes les classes.Marx frappé par le matérialisme de possession et de jouissance de son époque en a conclu que les appétits matériels mènent le monde.Mais surtout Marx a eu tort d’ériger une constatation particulière à une société et à une époque en principe général.C’est une généralisation abusive.La société médiévale était toute différente de ce point de vue de la société actuelle.Tout au plus, comme on l’a dit, le marxisme ne serait qu’une peinture de nos propres fautes.Dans l’avenir, on doit LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 663 espérer une renaissance des valeurs spirituelles, c’est-à-dire une remise en pratique et un triomphe réel des préceptes moraux.On doit d’abord faire remarquer que nos fautes ne résident pas seulement dans notre poursuite forcenée de la richesse, mais aussi dans le triomphe de nos passions les plus mauvaises.En effet, ce ne sont pas seulement les besoins matériels qui sont les moteurs de la vie humaine, ce sont aussi les passions, c’est-à-dire des impulsions d’ordre psychique.Or, ces passions peuvent être louables et bienfaisantes si elles visent au triomphe des idées morales, notamment des idées de justice et de charité.Elles sont condamnables lorsqu’elles sont des fins de domination, d’orgueil, de parade.D’ailleurs, si le mal est grand, il n’est point général.Il y a de nombreux esprits qui font exception.Les préceptes moraux ne meurent pas.Ils ne cessent d’éclairer que certaines âmes et certaines volontés.Ce sont des idées-forces, susceptibles de transformer la société.La civilisation est le fruit de facteurs moraux et économiques.Quand un changement moral s’opère dans l’homme, il a son contre-coup sur la société.Les transformations économiques réagissent également sur l’état d’esprit des individus.Il y a des actions et des réactions réciproques.b) Les aspirations religieuses de l’homme Les aspirations religieuses chez l’homme sont une réalité qu’il est impossible de nier.Ce phénomène est profond et universel.L’histoire doit tenir compte de ce fait, car elle est inséparable de celle des croyances.Il n’est guère de vie sociale qui ne soit mêlée de vie religieuse.Or, Engels a renoncé à expliquer les origines des religions par l’économie.C’est avouer que l’économie n’explique pas tout.Il n’est pas question d’expliquer ici l’origine et le fondement de la religion.Le sentiment religieux est très complexe.Il tient à la nature de l’âme humaine, qui a besoin de croire, d’espérer.C’est un élan vers l’infini, une soumission à Dieu.La religion a une puissance considérable.Elle domine dans certaines sociétés les institutions, la morale et l’ordre économique.La religion chrétienne a un caractère social 664 LE CANADA FRANÇAIS très accentué.Elle a marqué de ces principes nos sociétés : respect de la dignité humaine, fraternité, condamnation de l’iniquité, de la haine et de la violence.Ainsi nous voyons combien les aspirations morales, religieuses, scientifiques ont leur place à côté des besoins purement matériels.Si donc les besoins matériels font partie de notre nature, ils ne doivent point nous faire oublier les besoins spirituels et intellectuels, ces aspirations, ces curiosités, ces élans par quoi l’homme se hausse dans la vie au-dessus de la matière.Tout en observant avec précision les aspects sensibles des êtres et des choses, il importe de pénétrer et de suivre sous les apparences extérieures le jeu des forces invisibles.En toute vie, en toute histoire, la spiritualité affleure au cours des moindres événements.A les regarder par en bas, on risque de perdre de vue ces puissances impondérables, ces courants mystérieux qui circulent dans les hauteurs et pénètrent et soulèvent et grandissent l’humanité.Et peu à peu, si l’on n’y prend garde cette union incomplète habitue l’esprit à ne reconnaître autour de nous que des forces brutales, des égoïsmes féroces.A la compréhension exclusive des réalités matérielles, il importe donc d’opposer la compréhension loyale des réalités spirituelles.Ou mieux, en joignant ces conceptions l’une à l’autre, en les complétant, en les corrigeant l’une par l’autre, les choses humaines prendront leur véritable aspect, retrouveront leur juste signification.Ainsi la vie, qui se poursuit de siècle en siècle, ne nous apparaîtra plus seulement comme un effort tendu vers le lucre, comme un travail animé et soutenu par un appétit d’enrichissement et de bien-être, mais aussi comme une lutte émouvante de l’esprit contre la matière, comme l’expansion toujours la plus féconde de la puissance intelligente des hommes.Et du même coup le drame s’élargit, l’histoire s’élève, la vie s’illumine et s’embellit.Bref, le matérialisme nous fait perdre la notion et la hiérarchie exacte des valeurs humaines.De ce point de vue, l’humanité nous apparaît comme obscurcie et diminuée. LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 665 CONCLUSION L’interprétation économique de l’histoire Au monisme économique, M.Turgeon oppose le pluralisme des causes ; au déterminisme historique, le volontarisme agissant des hommes ; au matérialisme historique, la puissance de l’esprit.Il ne reste donc pas grand’chose de la thèse du matérialisme historique, ou, plus exactement, elle a été réduite à des proportions modestes et prudentes ; sans nier l’action importante du facteur économique sur les transformations de l’histoire, on a démontré que son influence était très loin d’être toute puissante et exclusive.Cependant cette conception n’est pas dénuée de valeur et d’utilité.Si le matérialisme historique ne donne pas une philosophie exacte de la vie et de l’histoire, c’est-à-dire une explication des traüsformations sociales, il a eu l’incontestable mérite d’apporter une méthode nouvelle d’interprétation des faits historiques et d’orienter l’histoire dans des voies fécondes.La matérialisme historique a mis en lumière un des facteurs très important de l’évolution historique.Avant l’apparition de cette doctrine, les historiens s’étaient essentiellement occupés d’étudier l’histoire des cours, des diplomaties, des guerres, des régimes politiques.L’histoire était essentiellement centrée autour des dynasties et des gouvernements.Or l’étude des instruments et des procédés de production, celle du commerce et de la navigation, des crises agricoles ou paysannes, des conditions des classes ouvrières et paysannes si délaissées, sont très intéressantes et méritent d’être entreprises.Ces diverses études ne pouvaient manquer de suggérer une nouvelle interprétation de l’histoire.Elles ont mieux fait comprendre l’histoire en portant la lumière sur les divers aspects dè la vie sociale.Elles montrent que les facteurs économiques ont leur influence sur les transformations historiques.Nous ne connaîtrons bien la vie sociale qu’après avoir pénétré, discerné, pesé les nombreux facteurs qui la constituent.Ainsi l’interprétation économique de l’histoire apporte une nouvelle façon de regarder la vie et d’expliquer le passé. 666 LE CANADA FRANÇAIS Mais, évidemment, il ne sera jamais question d’attribuer, sous peine de mutiler la vie, aux facteurs économiques, une influence décisive sur le mouvement social.L’interprétation économique de l’histoire n’est qu’une solution relative du problème obscur de la vie.De multiples influences, étroitement entremêlées, agissent et réagissent les unes sur les autres dirigent l’évolution sociale.Rien n’est plus difficile que de dire à quelles forces obéit le développement des sociétés et comment se font l’histoire et le progrès.Dr Charles-D.Hérisson.Vous surtout, Anciens élèves de Laval, faites-nous la faveur de souscrire un abonnement au Canada français I Faites bon accueil à nos agents recruteurs, s.v.p.
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