Le Canada-français /, 1 mai 1939, Histoire et légende. Un parallèle
HISTOIRE ET LEGENDE UN PARALLÈLE Parce que l’historien prétend rapporter fidèlement les faits et reconstituer un tableau exact des événements qui l’intéressent, on a déduit que l’histoire est inséparable de la vérité et qu’elle est, en quelque sorte, infaillible.Au contraire, les récits des campagnards ou des lettrés qui disent des légendes passent pour de la fantaisie et des fictions qui n’ont rien de la réalité.Comme ces prétentions ne sont pas entièrement justifiées il y a lieu de démontrer, d’une manière tant soit peu paradoxale, que l’histoire est farcie d’erreurs et que la légende ne manque pas d’authenticité.Autrement dit, on peut fort bien s’entretenir ici, un moment, des faussetés de l’histoire et de la vérité dans les légendes.L’histoire telle qu’on la fait, repose souvent sur des données insuffisantes ou se colore de préjugés, et il faut sans cesse la refaire.Cela explique la multitude des livres qui se sont écrits sur des personnages importants comme Napoléon, chaque auteur esquissant à sa manière la vérité mais n’arrivant pas à la saisir, puisque d’autres reprennent après lui le même effort ; et le progrès n’est pas toujours vers l’exactitude.L’historien obéit d’ailleurs aux règles de l’art qui lui suggèrent une intrigue, un nœud et un dénouement, avec les unités dans le développement de la trame qu’il faut revêtir de style et parfois d’éloquence, parce que ce qui n’est pas bien composé n’attire pas le lecteur.Ce lecteur veut être enjôlé et séduit pas son historien, et cet historien tend en conséquence à devenir un Michelet ou un Carlisle, c’est-à-dire un partisan ou un littérateur, quelquefois même un politicien.C’est par là surtout que l’histoire manque souvent à ses fins, qui sont de peindre la vérité impartialement et sans faiblesse.La légende, en ne s’imposant pas une mission si rigoureuse, arrive tout de même à brosser des tableaux reconnaissables et, malgré son indépendance, à caractériser des coutumes, HISTOIRE ET LÉGENDE 825 des souvenirs et des croyances populaires qui, sans elle, resteraient son interprète et qui sont, en soi, autant que le reste, matière historique.Et la légende bien plus que l’histoire se prête à la grande littérature, qui s’en est de tout temps inspirée, comme dans les poèmes épiques d’Homère, dans la Chanson de Roland ou dans le cycle des Niebelung de Wagner.Pour illustrer les erreurs de l’histoire et l’authenticité des légendes, il convient de choisir des exemples familiers à tous : d’abord, au point de vue historique, les exposés qu’on faisait, lors des fêtes récentes, de la découverte du Canada par Cartier ; puis, du côté de la légende, ce que les habitants de L’Islet racontent sur l’intervention diabolique dans la construction de leur église.Lorsqu’on parle de Cartier, on se réclame de la vérité, mais, par contraste, on ne prend pas au sérieux le récit du cheval noir — fût-il le diable — dont le curé Panet aurait usé pour faire charroyer miraculeusement la pierre de son église paroissiale.Cela n’empêche pas qu’on s’est servi de Cartier comme d’un thème de rhétoricien, en faussant sa perspective historique ; et on a sans doute manqué de s’apercevoir que la légende du M.Panet constitue une frappante image d’un ancien curé de campagne et de ses paroissiens tels qu’ils étaient il y a cent-cinquante ans.Ce qu’on a dit et écrit sur Cartier, surtout à l’occasion des fêtes du quatrième centenaire, a sans doute créé l’impression qu’à Cartier revient tout le mérite de la découverte du Canada, que Cartier aurait eu une vision prophétique de l’importance de sa découverte, qu’il était désintéressé, et que, pour ne toucher qu’à un seul point d’exactitude topographique, il aurait rencontré les sauvages à l’endroit même où on a érigé la croix de granit qui commémore ce premier contact (soi-djisant) entre les indigènes d’Amérique septentrionale et les évangélisateurs du vieux monde.Or on ne saurait rapporter plus inexactement des faits, surtout lorsque les documents sur ces points ne font pas défaut.D’abord Cartier n’était pas l’initiateur du mouvement qui le porta sur les côtes d’Amérique, mais bien François 1er, roi de France.Pour le démontrer il suffit de citer ce qu’un 826 LE CANADA FRANÇAIS espion portugais auprès de ce roi écrivait à son maître le roi Charles-Quint : 1 « Le soir suivant, le roi (de France) examina les cartes (que je lui montrai) et en produisit deux autres qui lui appartenaient ; ces cartes, bien peintes et enluminées, n’étaient pas très exactes.Il m’indiqua une rivière au pays des Morues qu’il avait fait cartographier, y ayant deux fois envoyé (du monde) ; et ce faisant il manifestait grand désir et profondes espérances.Ce qu’il en dit et en attend tient de la merveille, et il m’en parla si souvent que je ne pus m’empêcher de partager son illusion.Tout ce que je vais rapporter est tombé de ses lèvres.Le pilote breton, du nom de Jacques Cartier, qu’il y a deux fois dépêché, est de Saint-Malo.Me rendant compte de la passion du roi à ce sujet, je n’ai pas de doute qu’il y envoie bientôt encore une flotte pour y bâtir un fort assez haut sur cette rivière, etc .» C’était donc le roi de France qui avait formé le projet d’explorer les pays inconnus au-delà de Terreneuve que les pêcheurs bretons, normands, basques et espagnols fréquentaient déjà ; c’est aussi le roi qui fournit les fonds, prit le moyen d’assurer le succès de l’expédition, choisit un capitaine, reçut son compte rendu au retour, fit dresser des cartes qu’il conserva, et pour avoir le courage de le faire s’exposait à une guerre avec son rival Charles-Quint, roi d’Espagne, qui entendait garder le monopole des nouvelles terres « océanes » de l’Ouest.En tout cela Cartier, humble pilote de Saint-Malo, n’était qu’un émissaire, qui d’ailleurs justifia le choix qu’on avait fait de lui, laissa après lui d’intéressantes, quoique brèves, relations de voyages, et souffrit, en son deuxième voyage, de cruels revers : pendant son hivernement à l’embouchure de la rivière Sainte-Croix, le scorbut lui enlevant la plus grande partie de son équipage.Le père Charlevoix, écrivant son Histoire de la Nouvelle-France vers 1740, nous donne à ce sujet un aperçu plus véridique que celui qui avait cours à Québec il y a quatre ans.Cet ancien historien écrivait : « Cartier, dans le Mémoire qu’il présenta à François 1er, sur son second Voyage, n’attribue point à la fréquentation avec les Sauvages, comme plusieurs des siens avaient fait 1.Publications of the Public Archives of Canada, No.14, by H.P.Biggab, pp.75-83. HISTOIRE ET LEGENDE 827 d’abord, le mal, qui avait été sur le point de le faire périr avec tout son monde, mais à la fainéantise de ses gens, et à la misère, où elle les avait réduits .Aussi ce Capitaine, malgré ses pertes, et les rigueurs du froid, dont il avait eu d’autant plus à souffrir, qu’il avait moins songé à se précautionner contre un inconvénient, qu’il ne prévoyait pas, ne craignit point d’assurer à Sa Majesté qu’on pouvait tirer de grands avantages du pays qu’il venait de parcourir .Quelques auteurs ont prétendu néanmoins que Cartier, dégoûté du Canada, dissuada le Roi son Maître d’y penser davantage, et Champlain semble avoir été de ce sentiment .» 1 « Mais quelques personnes de la Cour pen- saient autrement que le Commun, et furent d’avis qu’on ne se rebutât point sitôt d’une entreprise, dont le succès ne devait pas dépendre d’une ou deux tentatives.Celui qui parut entrer davantage dans cette pensée, ce fut un gentilhomme de Picardie, nommé François de la Roque, Seigneur de Roberval .Il demanda pour lui-même la Commission de poursuivre les découvertes, et il l’obtint .M.de Roberval partit l’année suivante avec cinq vaisseaux, ayant sous lui Jacques Cartier en qualité de premier pilote.Quelques auteurs ont avancé que Cartier avait eu bien de la peine à se déterminer à ce nouveau voyage, mais qu’on lui fit des offres si avantageuses, qu’elles le tentèrent .» 2 De là à attribuer à Cartier tout le mérite de la découverte du Canada il y a une différence marquée, et les historiens de notre temps qui veulent l’ignorer tendent à transformer notre histoire en légende.François 1er et Cartier convoitaient des pays nouveaux et merveilleux pour y trouver de l’or et des pierreries comme le faisaient les Espagnols au Mexique et au Pérou.On en était alors à l’âge des grandes aventures et de la course aux trésors.Charlevoix caractérise ce trait lorsqu’il écrit : « Cependant Cartier eut beau vanter le Pays qu’il avait découvert, le peu qu’il en rapporta et le triste état où ses gens avaient été réduits par le froid et le Scorbut, persuadèrent à la plupart qu’il ne serait jamais d’aucune utilité à la France.On insista principalement sur ce qu’il n’y avait vu aucune apparence de Mines ; car alors, plus 1.Voyage de Charlevoix, vol.I, pp.21-22.2.Idem, pp.31-32. 828 LiE CANADA FRANÇAIS encore qu’aujourd'hui, une terre étrangère qui ne produit ni or, ni argent, n’était comptée pour rien .» Il est surprenant que, vu le zèle apostolique pour la conversion des infidèles qu’on attribue à Cartier et à son maître, ils aient négligé d’inclure un seul prêtre dans leurs expéditions, qui ne manquaient pourtant pas de personnel, de fourniment ni de provisions.Faisaient partie du troisième voyage, celui de 1540, pas moins que six navires équipés, cent cinquante soldats et mécaniciens, parmi lesquels on comptait quatre mineurs et deux orfèvres (( experts en pierres précieuses » — mais pas un seul missionnaire ; on semble même avoir négligé de faire baptiser les deux premiers Hurons qui, dans le premier voyage, furent saisis de force et amenés en France.Aussitôt que le roi et ses conseillers se rendirent compte que le Canada n’était pas un Eldorado, ils se hâtèrent de l’oublier, et 75 ans s’écoulèrent sans qu’on y retournât officiellement.Cartier, dans l’aisance que lui avaient valu ses services, se retira au manoir de la seigneurie de Limoilou en Bretagne, et il y vécut dans l’obscurité tout en s’engageant dans de nombreux procès avec ses concitoyens.On n’était pas alors en état de saisir l’importance des nouvelles découvertes, ni que les navigateurs venaient de toucher à un vaste continent ; on se croyait, au contraire, rendu à Cathay, sur les côtes de l’Asie ; c’est pourquoi on donna aux vrais Américains — les Sauvages — le nom d’indiens, ou habitants des Indes.Il fallut encore plus de deux siècles aux navigateurs pour établir, même approximativement, la carte du globe et changer l’axe du monde habité tel que nous le connaissons aujourd’hui.Mais à Cartier on pourrait attribuer des palmes qu’il mérite à plus d’un titre, par exemple celle d’avoir inspiré à Rabelais — un des plus grands écrivains de la langue française — qui alla se renseigner auprès de lui à Saint-Malo, avant d’écrire, les quart et cinquième livres de son Pantagruel, et par là d’avoir été le point de départ d’une nouvelle phase dans l’utopie et la littérature françaises.Avant de tourner la médaille au côté de la légende, notons, toutefois, que la grande croix de granit érigée, il y a quatre ans, à la mémoire de Cartier sur la falaise de la présente ville de Gaspé près de la cathédrale en construction, n’est pas comme on le prétend située à l’endroit exact où le navi- HISTOIRE ET LÉGENDE 829 gateur malouin planta sa croix de bois pour y placer le blason du roi de France, en signe de prise de possession.La croix originale fut plantée à quelques milles de là dans la baie, sur une pointe sablonneuse où les sauvages campaient toujours et que les Français après eux occupèrent jusqu’à la conquête du Canada, qui porte le nom de Penouille (ce qui veut dire, péninsule).Tout ceci revient à dire que nos historiens, tout en prétendant rapporter la vérité, ont donné dans l’erreur, qu’ils tendent inconsciemment à transformer l’histoire en légende, et qu’ils sont même assez incorrigibles.Une fois que la fable des friches a pris racine dans les jardins réglés de l’histoire, il n’est pas facile de l’en déraciner.Légende et histoire, chez nous, se mêlent souvent l’une à l’autre, comme dans les épisodes se rapportant à Dolard des Ormeaux, à certains missionnaires, à Cadieux, au grand « Dérangement )) des Acadiens — qu’on se rappelle surtout à la lumière d’Évangéline — à Bigot et même aussi près de nous qu’à Papineau.Voyons plutôt ce que, par contraste, il y a de vrai dans la légende du Cheval Noir de L’Islet, qui est un souvenir populaire élaboré au coin du feu pendant les veillées d’hiver d’autrefois.D’après le docteur Cloutier du Cap Saint-Ignace qui la recueillit de « grand-mère » Angèle, cette excellente raconteuse commençait son histoire par un petit tableau qui ne manque pas d’authenticité ; il en rappelle d’autres semblables.Passons-lui la parole : « Dans le temps d,e mon grand-père — ça n’est pas d’hier — il n’y avait, à L’Islet, qu’une petite chapelle de bois rond .Mes parents se rendaient au Cap Saint-Ignace pour faire leurs Pâques, pour se marier, pour faire baptiser leurs enfants ou se faire enterrer.Ça n’était pas bien drôle, allez, surtout le printemps, à la fonte des neiges, dans les chemins impossibles, de vrais « marbouillas ».« Bien peu de monde, dans ce temps-là, habitait la paroisse ; il n’y avait qu’une maison par-ci, par-là.Deux ou trois, dans le haut : les Chiasson, les Cendré, puis, au pied de la côte, Benoni Cloutier, heu ! Sa femme, en se mariant, lui avait apporté un demi-minot de piastres françaises.Mais la plupart étaient des pauvres gens, vivant dans des maisons de bois rond et ouvrant des terres.Ils commencèrent par le bord de l’eau puis, plus tard, se ren- 830 LE CANADA FRANÇAIS dirent plus loin établir le rang des Belles-Amours.Dame, qu’il fallait travailler dûr.Qu’il y en avait, de la misère ! Vous ne savez pas, vous autres, ce que c’est que prendre une terre en bois debout, puis la faire à la charrue.Faut couper les arbres, efîredocher, ésoucher, arracher les roches, cri, era ! Quelle besogne ! La nouvelle courut, un jour, que L’Islet allait avoir son curé.Ce fut, dans la paroisse, une grande joie pour tout le monde.Mais, mon Dieu, il fallait que le nouveau curé soit « étoffé » : pas d’église, pas de presbytère, et la dîme, il ne fallait pas encore en parler.Ce fut M.Panet qui fut notre premier curé ; cet homme était l’humilité même, sans vanité, et de bon cœur.C’était un saint, un vrai saint, celui-là ! Il allait toujours nu-tête porter le Bon Dieu, même dans les grands froids d’hiver .» Dans ce préambule de la légende du Cheval Noir, il y a une erreur de faits que n’exclut pas la légende ; ainsi, grand’mère Angèle ne connut pas elle-même les commencements de la paroisse de L’Islet, qui remontent au-delà de son temps ; elle ne faisait que redire, peut-être en l’embellissant, ce qu’on racontait avant elle ; puis le curé Panet ne fut pas le curé qui fit bâtir l’église de L’Islet, mais bien M.Hingan.Peu importe ! Le curé Panet à juste titre fut une personnalité remarquable ; son « règne » dans la paroisse dura plus de quarante ans.Il accomplit des choses hors de l’ordinaire ; il fait encore parler de lui ; il est devenu semi-légendaire.C’est pourquoi on a substitué son nom à celui de M.Hingan, qu’on a depuis longtemps oublié.Le tableau dans son ensemble pour cela ne reste pas moins typique.Il s’agit là d’un vrai curé canadien, parmi des colons, tels qu’ils existaient il y a trois cents ans et tels qu’ils ont duré jusqu’au curé Labelle, du nord de l’Ottawa.Curés et colons canadiens sont des personnages en quelque sorte collectifs, qui tiennent au cœur même de notre histoire.Si la légende les dépeint fidèlement, elle remplit le rôle de l’histoire et si l’historien les néglige pour leur préférer les hauts faits et les guerres, il manque à son rôle.Par le silence et l’omission, on peut aussi fausser la vérité ; ce qui, chez nous, est trop souvent vrai.La légende de L’Islet s’engage, ici, dans le thème qui forme son objet, à savoir : le curé Panet voulait construire son église en pierre, mais il se demandait comment faire HISTOIRE ET LEGENDE 831 charroyer la pierre ; les chevaux étaient rares ; ils suffisaient tout juste aux semences et aux moissons.Dans les travaux de la terre, il n’y a pas de morte saison.Son embarras l’empêchait de dormir quand, une nuit, il eut une vision.Notre-Dame lui apparut et lui promit pour le lendemain un cheval qui charroirait toute la pierre et le bois de son église, pourvu qu’on prît soin de ne jamais le débrider.« Le cheval qui, dès l’aurore, était attaché à une épinette rouge devant sa porte était noir, fringant et magnifique ; son poil noir flambait au soleil levant et sa bride était de cuir fin et de bandes d’or poli.Le curé sortit à la porte et, pour s’assurer qu’il ne se trompait pas, il passa la main sur la crinière du cheval, qui en frémit de la tête aux pieds, pencha les oreilles en arrière, mais ne bougea pas une patte.» Il est impossible, ici, de redire au long cette légende typique du Saint-Laurent, qui s’est d’ailleurs adaptée à d’autres paroisses, comme à Trois-Pistoles et à Saint-Augustin.Toujours est-il que le cheval, qui n’était autre que diable, mais bien bridé, charroyait à grandes charretés les pierres comme si elles eussent été du foin, mais sous la direction du bon Germain, un paroissien exemplaire obéissant à l’ordre de son curé.M.Panet lui avait dit de ne pas débrider l’animal, qui était toujours de mauvaise humeur et méchant de la gueule.« M.Panet, qui se tenait d’ordinaire avec les gens en corvée, demandait souvent : — Eh bien, mon Germain, comment le trouves-tu ton Charlo (c’était le nom du cheval) ?— Numéro un, monsieur le curé ! » Mais Germain, comme bien d’autres habitants, ne put s’empêcher, un bon jour, de faire baptiser, et il lui fallut passer le cheval noir aux mains de Rigaud-à-Baptiste.Et nous finirons, par le petit tableau qui suit, une légende qui se continue bien au-delà, mais que faute de temps il est impossible de citer au long : « Rigaud était bon garçon et gros travailleur ; il faut vous le dire.Mais il était entêté, obstineur ; il ne faisait qu’à sa tête.Puis vantard avec ça, sans pareil ! Il se croyait plus futé que les autres.A l’entendre, il savait tout ; il avait toujours le meilleur.Son cheval, il ne lui manquait que la parole.Sa vache était une fontaine intarissable ; le lait en était de la crème pure.Ses cochons 832 LE CANADA FRANÇAIS engraissaient seulement qu’à se chauffer au soleil.Son chien était plus fin que bien du monde ; il allait tout seul à la chasse et rapportait lièvres et perdrix.Ses poules pondaient deux œufs chaque jour, les dimanches comme la semaine, à moins que ce soit trois.Sa terre était si fertile qu’il fallait la retenir.C’était sa femme qui, dans toute la paroisse, faisait les meilleures crêpes.Sa fille avait refusé tous les farauds des alentours ; elle attendait un avocat de la ville, qui devait toujours venir, mais qui n’arrivait jamais.Et dame ! quel maquignon il était ! Il aimait tant les chevaux qu’il aurait pu en manger ; il était lui-même la moitié d’un cheval ! Depuis longtemps il regardait Charlo avec envie, du coin de l’œil ; et il critiquait Germain, qui ne savait pas s’en servir.« Aujourd’hui il avait sa chance.Charlo était à lui, son cheval.Ça le grandit pas qu’un brin.Partout on l’entendait : « Hue donc ! par ici, mon cheval ! par là.» Il en faisait, du bruit, et il jubilait, ce jour-là, en charroyant de la pierre.Germain l’avait bien averti de ne pas le débrider ! Mais Rigaud de répondre : « Ne t’inquiète pas, mon vieux ! les chevaux, je les connais ! Charlo ne sera pas le premier que je mets à ma main.» « Il s’avisa bien, allez, de le débrider, comme l’aurait fait un maquignon comme lui.Il en reçut un grand choc, et le cheval noir prit la poudre d’escampette pour aller s’enfoncer dans un rocher, qu’il fendit de haut en bas, et qui pendant longtemps fut hanté et plus d’une fois exorcisé.» Heureusement que la pierre pour l’église était presque toute charroyée, de sorte que le curé Panet ne fut pas trop fâché de se débarrasser à si peu de frais de son cheval diabolique, car, rapporte la légende, « il savait fort bien de quel bois il se chauffait.» Marius Barbeau S.V.P.soldez tous arrérages.
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