Le Canada-français /, 1 mai 1939, L'oeuvre internationale de Pie XI
L’OEUVRE INTERNATIONALE DE PIE XI I L’Église ne fait pas de politique.Peu lui importent les noms des gouvernants et la forme du pouvoir.On pourrait concevoir, dans une chrétienté moderne, vingt régimes différents, tout comme le moyen âge a vu simultanément des monarchies et des républiques ; si tel d’entre eux semble préférable en général ou dans telles circonstances particulières, c’est affaire aux philosophes et aux hommes d’État ; tout ce qu’exige le catholicisme, c’est que les âmes aient la liberté de parvenir à leur salut.Mais l’Église agit par sa morale.En cette matière, comme en matière de dogme, elle ne saurait se taire ni transiger ; éveillant les consciences, leur imprimant certaines orientations à l’exclusion d’autres, elle a ainsi renouvelé les sociétés par le dedans, sans même toucher aux institutions ; et son souci de protéger l’esprit l’a souvent dressée contre les abus des puissants.De nos jours, ces abus se multiplient ; il s’élève des « conceptions du monde », véritables contre-religions, qui prétendent à la direction temporelle et spirituelle des peuples.Pour les avoir affrontées, avec une ampleur de vues qui porte la marque d’une intelligence géniale en sus de l’assistance divine, Pie XI a recueilli les hommages de tous ceux qui croient aux valeurs éternelles de la civilisation.Jamais encore, dans ces derniers siècles, le Vatican n’avait rayonné à ce point.Si nous recherchons l’idée maîtresse du pontificat, nous l’exprimerons avant tout par le mot d’universalisme.Pie XI, à son avènement, se trouvait en présence d’une humanité déchirée.Il fallait rappeler ces vérités supérieures où se fondent les nations et les individus.L’Église devait être présente partout, auprès des États nouveaux-nés d’Europe comme dans les vieilles sociétés qui se transformaient, Italie fasciste, Chine nationaliste, Allemagne de Weimar ou de Hitler : de là ses Concordats multipliés, ses délégués apostoliques aux extrémités de la terre, sans acception de cou- l’œuvre internationale de PIE XI 859 leur ni de régime ; il n’eût tenu qu’à la Russie bolchéviste d’en obtenir autant.De là aussi le désir d’en finir avec les querelles périmées, de secouer la gangue du passé lorsqu’il ne répondait plus qu’à des formes vides : les accords du Latran, ce chef-d’œuvre diplomatique, réalisaient la quadrature du cercle, et légitimaient la Rome du Quirinal tout en assurant l’indépendance souveraine du Saint-Siège.Même souci d’universalisme dans les missions, sous leur double aspect, l’invite faite à toutes les Congrégations d’y participer, intensifiant ainsi les échanges entre les chrétientés d’âge différent, et d’autre part le développement du clergé et de l’épiscopat indigènes, attestant que la foi du Christ n’est le monopole d’aucune race.Même désir encore dans les rapports avec les Églises séparées : problème épineux, celui-là, et dont la solution demeure lointaine, efforts qui commencent et se défont sans cesse depuis Bessarion eu Leibnitz jusqu’au cardinal Mercier ; les dissidences portent quelquefois sur des notions fondamentales, celles d’Église même ou de révélation, Pourtant, à se rappeler la dernière audience de M.Chamberlain, à lire les commentaires sur la mort de Pie XI ou l’appel de l’archevêque de Cantorbéry à son successeur, comment ne pas mesurer les progrès accomplis, et ne pas constater que dès à présent le trône dte Pierre a retrouvé sur l’ensemble du monde chrétien, sinon au delà, sa pleine autorité morale ?Peut-être les menaces extérieures y contribuent-elles.Face à l’universalisme dont nous vivons, le monde voit se dresser à la fois sa contrefaçon diabolique, le communisme, et sa négation, le racisme ; il étouffe entre ces deux périls ; sur l’un et l’autre, Pie XI a prononcé les paroles qu’on attendait.II Le communisme, faux universalisme, ne prêtait guère à l’équivoque.Il s’adresse au genre humain tout entier et lui propose une rédemption, mais diamétralement opposée à la nôtre.A ses yeux, l’homme-artisan, l’homme-outil plutôt, mené par les forces économiques, doit travailler à libérer la matière ; la religion n’est que l’« opium du peuple », une « superstructure » illusoire et néfaste ; il faut l’anéantir ; cet athéisme foncier se propage logiquement par le mouve- 8(50 LE CANADA FRANÇAIS ment sans-Dieu et ne peut s’accomplir qu’au moyen d’une persécution illimitée.Poser son incompatibilité avec le catholicisme revient à constater un fait ; elle tient à la base métaphysique du système plus encore qu’à telle barbarie occasionnelle.Et cela nous explique que l’Église ait toujours rejeté la « main tendue» par l’Internationale, même lorsqu’on lui parlait de combattre un ennemi commun, ou lorsque l’intérêt de Moscou pouvait faciliter une détente ; il ne s’agit pas de combinaisons diplomatiques, ni, a fortiori d’une hostilité contre la Russie ou d’un jugement sur ses alliances temporelles ; les alliances ont varié, le régime de la propriété lui-même s’est modifié plusieurs fois, et la Constitution, mais les Soviets sont restés marxistes ; ils ne cesseraient de l’être qu’en abjurant leur philosophie, et d’ailleurs cela suffirait.S’il advient à leurs partisans de préconiser tel détail que de notre côté nous souhaitons, ce ne sera pas une raison de l’abandonner, certes,— nous n’avons à examiner que l’idée, non sa marque d’origine ; mais ils risquent fort de placer autre chose sous les mêmes mots, ou tout au moins d’utiliser ce même point de départ dans un but différent ; une rencontre fortuite de ce genre ne saurait légitimer une collaboration.Mais Pie XI ne s’en est pas tenu à cette attitude négative.Il a construit.Sur le plan de l’apostolat, l’Action catholique a fait participer l’ensemble des fidèles laïques à l’œuvre du clergé ; la J.O.C., animant la classe ouvrière, a signifié que le christianisme n’était pas plus l’apanage d’un milieu social que d’une race ou d’une nation ; l’intransigeance envers le communisme a eu pour corollaire la charité fraternelle envers ceux qu’il fascine ; leur mystique du travail et de la justice ne démarque-t-elle pas souvent la nôtre, et n’a-t-il pas suffi maintes fois, pour les détromper, de leur montrer vraiment ce que nous sommes ?— Cela supposait, sur le plan doctrinal, l’approfondissement de nos principes : l’Encyclique Quadragesimo Anno a magnifiquement développé les thèmes formulés par Léon XIII dans l’Encyclique Rerum Novarum ; elle supprimait toute cloison étanche entre la sociologie et la morale.Le catholicisme, facteur d’ordre puisqu’il freine les passions, ne pouvait plus s’identifier avec une sorte dp gendarmerie au service des possédants, comme l’auraient fait croire des apologistes incomplets à la manière d’un Paul Bourget. l'œuvre internationale de PIE XI 861 Dépassant, dans sa transcendance, les improvisations du dix-neuvième siècle — capitalisme libéral ou socialisme — laissant d’ailleurs les peuples et les écoles donner leurs solutions variées aux problèmes concrets, le catholicisme indiquait l’idéal d’une société fondée à la fois sur l’organisation professionnelle et sur le respect de la personne humaine.Cet idéal apparaissait si vivant, si conforme aux aspirations comme aux besoins de l’heure présente, le Pape tirait des conséquences si actuelles de l’éternelle vérité, qu’il fournissait des textes aux politiciens les moins « cléricaux », incrédules tels que M.Vincent Auriol ou protestants tels que M.Roosevelt.Nous n’irons pas affirmer, sans doute, qu’ils l’aient toujours bien compris ; et il va de soi que l’on ne saurait embrigader le Saint-Siège, à la façon dfe certains journalistes dans « le camp des démocraties ».Mais on n’a pas tort de pressentir que la liberté chrétienne seule peut assurer un fondement stable aux libertés civiles, ni de souligner la portée de la lutte contre le racisme.Le racisme est une doctrine allemande.Son contenu idéologique — la supériorité de la race germanique — ne devrait guère plaire qu’aux Germains.Mais il correspond à un instinct général : chaque peuple peut se bâtir à sa guise un orgueil identique ; en désignant pour cible les Juifs, présents dans le monde entier, en se faisant le champion exclusif d’un régime politique, Hitler a éveillé des résonnances lointaines.« L’axe Rome-Berlin, vient d’affirmer Mussolini, n’est pas seulement une relation entre deux États.C’est une rencontre entre deux révolutions qui se sont montrées opposées à toutes les autres conceptions de la civilisation contemporaine ».On ne saurait mieux dire.Dès ses débuts, Pie XI mettait le monde en garde contre le « nationalisme exagéré ».Sous la forme qu’on lui voit en Allemagne, cette attitude constitue sans doute la négation la plus audacieuse qui se soit opposée jusqu’ici à l’universalisme chrétien.Assimiler les tribus d’hommes aux espèces animales, définir leur union comme une « souillure », proclamer une morale de clan qui ne concerne pas l’étranger, peut-être cette résurrection des xénophobies primitives a-t-elle des précédents dans la pratique des Américains sudistes ou des Boers envers les nègres, mais jamais encore elle n’avait trouvé de justification théorique.Le « natio- 862 LE CANADA FRANÇAIS nalisme exagéré )> pèche d’ailleurs sous d’autres points.Il déplace la fin de l’État — et de là procédait en partie la condamnation de l’Action française — il entretient un esprit de haine contraire à l’Évangile ; à certains égards les clameurs des « nations prolétariennes » ne font que déplacer sur le plan de la géographie celles que le communisme entretient sur le plan vertical de la société ; elles procèdent du même vieux démon d’envie, et devraient appeler la même réponse : à la fois une fermeté vigilante et la charité pour les maux existants.Enfin le « totalitarisme », bien semblable lui aussi à la dictature de combat des Soviets, nie autant qu’elle l’autonomie de la personne humaine, et n’évite des conflits avec l’Église — quand il y tient — qu’au prix d’une acrobatie incessante.Nul moins que le Pape n’était disposé à s’y tromper, ni à favoriser le mot d’ordre stupide : « Hitler plutôt que Moscou ! » Mot d’ordre que l’on chuchotait en France — autant valait dire : « la peste plutôt que le choléra .» — qui se répandait en Europe centrale, dissociant les adversaires du paganisme facilitant sa montée par la complicité de catholiques, les von Papen, les Seyss-Inquart, les Tiso .Rome voyait les choses de plus haut.Pas plus qu’à « la main tendue », elle ne se laissait prendre au soi-disant « pacte anti-Komintern ».Elle avait blâmé le néopaganisme de Maurras ; elle s’était heurtée aux prétentions du fascisme italien qui souhaitait absorber l’Action catholique et monopoliser l’éducation ; l’hitlérisme, jadis combattu par les évêques, puis autorisé dans la mesure où il représentait un gouvernement et non une doctrine, violait son Concordat à peine signé, encourageait un
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