Le Canada-français /, 1 janvier 1940, "La forêt"
XXVII, n° 5.Québec, janvier 1940 LE CANADA FRANÇAIS Publication de l’Université Laval “LA FORÊT” Lorsque parut “ Nipsya ” en français, puis en anglais, les critiques, sauf, je crois, le très judicieux Mgr Camille Roy, l’ont comparé à “ Maria Chapdelaine L’auteur en fut d’abord aussi surpris que flatté.Il avait composé et presque achevé d’écrire cet ouvrage lorsque le chef-d’œuvre de Louis Hémon lui parvint.Il n’en pouvait donc avoir subi l’influence.Il trouva pourtant non dénuée de justesse l’opinion de Sir Andrew Macphail, qui connaissait bien le Canada tout entier : “ Le seul souci de Louis Hémon est de révéler le cœur de Maria Chapdelaine.Si Georges Bugnet nous découvre avec un égal succès le cœur de Nipsya, il le fait moins adroitement.Hémon ne voit les choses qu’à travers les yeux de Maria, et celles seulement qui sont en contact immédiat avec la tragédie dans cette âme.Bugnet, lui, voit trop.Les deux œuvres marchent avec les mois et les saisons de l’année.Les glaces s’en vont, le printemps vient, les fleurs apparaissent, les champs sont semés, la récolte amassée, puis revient l’hiver.Toutes ces choses extérieures Bugnet les peint mieux encore qu’Hémon.Il nous révèle un monde plus neuf avec une plus forte intensité.” — L’auteur dut convenir qu’à le prendre ainsi on pouvait lui trouver quelque ressemblance avec Louis Hémon ; mais il reste que cette ressemblance est plutôt superficielle, que Maria et Nipsya ne sont pas même sœurs, et qu’au point de vue artistique la figure de Maria Chapdelaine est bien autrement parfaite, bien autrement émouvante que celle de Nipsya.En outre, avant de connaître Hémon, l’auteur avait écrit “ Le Pin du Maskeg ” qu’il considère encore comme son œuvre la plus caractéristique, la plus distinctement canadienne.Depuis ce temps-là il eut tout loisir d’examiner en quoi il ressemblait à Louis Hémon et en quoi il ne lui ressemblait 390 LE CANADA FRANÇAIS pas.Et il acquit la conviction que, comme romancier, il est bien inférieur à Hémon ; qu’il n’avait rien à gagner en cherchant à se rapprocher de cet écrasant modèle ; qu’il aurait tout bénéfice à suivre ses propres aptitudes.Or, longtemps après, lorsque parut “ La Forêt ”, beaucoup de critiques mirent cet ouvrage aussi en comparaison avec “ Maria Chapdelaine ”.L’écrivain en fut encore plus surpris que la première fois.Il lui fallut derechef analyser et méditer, pour en arriver d’ailleurs à la même conclusion.Seulement, dans l’intervalle, l’Ouest s’était éveillé et plusieurs voix avaient parlé ; voix moins retentissantes, moins écoutées que celles de Québec et d’Ontario, mais non sans autorité.Elles confirmèrent sa personnelle conviction.Les critiques littéraires de langue française étant fort rares dans l’Ouest, je n’en puis citer qu’un, mieux connu comme probe historien, Donatien Frémont, et, sur “ La Forêt ”, voici son jugement: “ C’est bien un roman mais peut-être pas au sens où l’entend le commun des lecteurs.L’œuvre s’impose .Elle plaira surtout aux lecteurs familiers avec la vie de l’Ouest qui y trouveront maintes scènes vécues et des personnages typiques .” Il ne fait aucune mention de Louis Hémon.— Parmi les Canadiens de langue anglaise, le président de l’Université d’Alberta, M.W.Kerr, écrivit ceci : “ Pour ceux qui connaissent le Canada de l’Ouest le poignant récit de Bugnet donne la note vraie.On ne pourrait guère imaginer rien de plus opposé aux emphases et aux fantaisies de certaine littérature précédente.” Un autre, M.A.B.Watt, rédacteur d’un des plus importants journaux de l’Ouest, résumait ainsi son opinion : “ Aucun n’a su peindre dans l’Ouest la vie de notre pays avec des tonalités plus vives et, ce qui est tout aussi important, plus exactement vraies.” Et ni l’un ni l’autre ne parla de Louis Hémon.Il arrive ainsi fréquemment que sur le même objet, suivant l’éloignement ou la proximité, les jugements sont plus ou moins diversement motivés.Combien, par exemple, en Europe, s’ils écoutent le célèbre “ Indian Love Song ” peuvent décider qu’on y entende le hululement du loup des prairies ? LA FORÊT 391 Pour Hémon, tout le monde en France accorde à “ Maria Chapdelaine ” une perfection à peu près sans défaut.Dans Québec, le lecteur, en général, malgré toutes les objurgations, et tout en admirant l’extraordinaire beauté de cet ouvrage, ne parvient point au même total assentiment.Il me semble en avoir perçu depuis longtemps l’explication : si superbe que soit le tableau, le Canadien y sent une teinte qui le heurte.Mais quelle teinte ?On en a cité plusieurs, souvent bien à tort.Peu, je crois, ont discerné celle qui, en (1) Canada, et en Canada seulement, semble nettement contraire à la réalité.Entre les Français de France et les Français du Canada, aupointdevuelittéraire.ily a,surtout,cette dissemblance: alors que ceux-là ont été atteints du romantisme, dont ils reviennent du mieux qu’ils peuvent, ceux-ci, dans l’ensemble, en sont restés, en littérature comme en l’ordinaire de leur vie, au classique.Par là s’expliquent plusieurs mésententes et, notamment, celle dont il s’agit ici.Alors que les classiques accordaient la primauté à la raison, les romantiques firent davantage appel au sentiment, à la sentimentalité, ou, plus exactement encore, aux sensations.Quand les partisans du romantisme nous viennent dire que c’est lui qui a redécouvert le sentiment de la nature, ce me semble un quiproquo.Le sentiment de la nature, plein, élevé, profond, on le trouve dans Pascal contemplant les deux infinis.On le trouve encore dans Chateaubriand, mais commençant déjà à rechercher son aliment moins par l’intelligence que par les sens.Peu à peu, dans ce recours au sensuel ou sensoriel, on en vint jusqu’à dédaigner le réel pour lui préférer le “ poétique ”.Car, en dernière analyse, pour le “ poétique ”, il importe peu qu’il soit raisonnable, qu’il provienne du vrai ou du faux; l’essentiel est qu’il suscite un sentiment ou simplement une sensation.Or les classiques, ne sachant point aussi bien que les romantiques apprécier ce qui s’écarte du raisonnable, aimant mieux voir les choses telles qu’elles sont, préfèrent habiter la réalité.En lisant Hémon, comme en lisant Loti, un Canadien éprouve, sans bien savoir le comment ni le pourquoi, qu’on le caresse parfois à rebrousse-poil.C’est qu’il lui manque ce (1).Sur des lèvres canadiennes, en Canada paraît plus conforme au génie français que : au Canada.La langue française n’emploie au devant un nom de pays masculin et commençant par une consonne que lorsqu’il s’agit de contrées étrangères.Quand il parle d’un pays qui est sien, un Français dit : en Roussillon, en Berry, en Dauphiné, en Languedoc, etc. 392 LE CANADA FRANÇAIS “ sentiment de la nature ” tel que l’ont développé les roman-riques.Américain, viril, peu enclin aux sombres voluptés d’un cœur mélancolique, il ne perçoit pas du tout que ce soient les choses qui se doivent mettre à l’unisson de ses pensées, ni, même s’il est triste, que toute la contrée s’en doive aussitôt recouvrir d’un voile austère ou funèbre.En somme, la différence entre le Canadien et le Français est assez semblable à celle qu’on pourrait établir entre Daniel de Foë et Louis Hémon si celui-ci s’était avisé d’écrire un Robinson Crusoé.Il eût certes fait plus émouvant.Aurait-il fait plus raisonnable et plus vrai ?La réponse demeure douteuse.Mais enfin, il n’est pas douteux que dans le monde entier, et même en Canada, “ Maria Chapdelaine ” demeure l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de toutes les littératures.C’est en bonne partie de ces pensées qu’est sortie “ La Forêt Après “ Le Pin du Maskeg ”, après “ Nipsya ”, l’étude de Louis Hémon indiquait nettement la voie.Jusqu’en France, ceux qui connaissent bien le Canada peuvent aisément comprendre, comme l’a fait M.André Siegfried, qu’en Amérique “ la nature surplombe l’homme, qui n’est pas à l’échelle et se flatte peut-être trop tôt d’avoir vaincu les éléments.” Cela date de loin.Bien avant Hémon, nombre d’écrivains plus ou moins bons l’avaient senti.Chez les Etats-Uniens, à n’en citer qu’un, Jack London avait déjà montré quel dur adversaire est la nature dans les régions du nord.En Canada, dans tant de nouvelles où le héros, membre de la fameuse « Police montée » du Nord-Ouest, pourchasse un bandit, ce n’est pas le criminel qui met son courage à la plus rude épreuve mais bien toutes les embûches que lui tend le pays, surtout en hiver.Et, dans tant de romans sur les défricheurs de l’Ouest, c’était encore et presque toujours la nature qui leur était pire ennemie.Seulement, à peu près tous ces écrivains provenant de la république voisine ou d’Angleterre, après la lutte grandiose survenait la grandiose victoire.Avec Louis Hémon, dont le génie perçut plus clairement la réalité, si c’est encore la victoire, elle n’est plus guère que spirituelle, et beaucoup moins orgueilleuse. LA FORÊT 393 Mais, à regarder les faits, dans le passé comme astheure, ce combat de l’homme contre la nature canadienne —et il demeurera longtemps encore actualité — où trouve-t-on qu’il ait été bien victorieux ?Sans entrer dans un trop large débat sur les conflits de notre civilisation présente et pour nous en tenir au sujet même de “ La Forêt ”, combien y a-t-il de pionniers dont les succès ont couronné les efforts ?Le pire est que, durant des années et des années, dans une ruée de frénésie, on a tiré d’Europe, par centaines de mille, et lancé dans le Nord-Ouest sur des terres lointaines et inhospitalières, des hommes, des femmes et des enfants incapables de supporter des labeurs et un climat où seuls les plus robustes ne reculent pas.La statistique, paraît-il, affirme, et l’expérience de tant d’années le confirme, que sur vingt hommes quatre seulement ont pu se maintenir au terrain qu’ils avaient choisi.Et combien de drames avant et après l’abandon ! Heureusement, et c’est une assez singulière coïncidence, depuis la publication de “ La Forêt ”, il semble qu’on apporte beaucoup plus de souci dans le choix et le placement des colons.Si cet ouvrage en est une des raisons, il n’aura pas été écrit en vain.L’un de ceux qui ont pu se maintenir et témoin immédiat de tant de désastres, l’auteur, y voulut attirer les regards.En même temps, il a cru que la postérité pourrait trouver utile enseignement dans un tableau à la fois assez particulier pour capter l’attention et assez général pour qu’on se puisse faire une exacte idée du pays et des difficultés qu’avaient à surmonter la plupart des défricheurs.Le but était de laisser, non point précisément un roman, mais un document, et de telle nature que plus tard, beaucoup plus tard, le lecteur des ouvrages écrits de nos jours se demandant lesquels étaient les plus véridiques, et confrontant les diverses images afin d’y découvrir la réponse, en trouvât entre autres un où l’authentique réalité parût n’avoir subi à peu près aucune de ces transformations ou déformations dues à des procédés littéraires ou à de personnelles impulsions.Il y fallait donc éviter l’autobiographie.Il y fallait aussi éviter des portraits trop dominants.Le lecteur en aurait conclu que, même vrai, un tel cas était individuel, exceptionnel, ou idéalisé.Il n’y pouvait entrer que des personnages ordinaires ou du moins peu remarquables afin qu’on puisse aisément deviner que leur aventure devait être chose commu- 394 LE CANADA FRANÇAIS ne.Pourtant, il ne les fallait point non plus incolores.Un livre trop fade aurait été jeté dans l’oubli.Il y avait par ailleurs la ressource, même avec des personnages sans relief, de leur en prêter au moyen d’une série d’événements pathétiques.Et certes il eût été facile, sans manquer à la vérité, de rehausser le récit par cette sorte d’incidents ; tels, par exemple, ces terribles feux de forêts qui presque chaque année se font des holocaustes, telles ces mortelles tempêtes de vent et de neige, ces débâcles des glaces sur nos grande fleuves, ces descentes de rapides, dont quantité de bons artistes ont déjà su tirer parti.Mais alors c’était glisser vers le romanesque et, par là, devenir moins probant.Le but étant de tracer une image assez complète, claire, véritable, plus véritable même que l’histoire qui, trop concise, engendre souvent des figures vagues ou fausses, l’écrivain devait savoir maîtriser sa propre effervescence créatrice, éliminer tout ce qu’on pourrait estimer romanesque, s’en tenir à la plus ordinaire réalité, à une vérité qui ne suscitât aucun doute.En cela, le but, apparemment, est atteint puisque personne n’a mis en question cette véracité et que les critiques les mieux placés pour en juger s’accordent à dire que ce livre donne la note vraie.Mais dans toute œuvre littéraire il ne suffit pas de mettre au monde une intellectuelle créature ni de savoir par quels moyens la faire se mouvoir et parler.Pour qu’elle atteigne un rang hors du commun, il lui faut une mise de haut goût, voire une parure distincte.Or, en Canada surtout, cet art du vêtement littéraire est fort contesté.Les uns, s’ils sont de race française, sont portés à imiter les modes de Paris.Les autres, de race anglaise, opinent pour les façons de Londres ou .de New-York.Quelques-uns estiment que notre littérature, au lieu de s’habiller à la française ou à l’anglaise le devrait faire à la canadienne.L’auteur de “ La Forêt ” a pensé qu’en effet cette dernière manière conviendrait mieux à une œuvre qu’il s’efforçait de rendre précisément canadienne.Seulement, cette manière, qu’est-elle ?La notion d’un art littéraire proprement nôtre n’apporte encore que des idées fort vagues.Aucune plume autorisée n’en a encore donné LA FORÊT 395 définition bien nette.Comment alors la concevoir ?Et d’abord, peut-elle même exister ?A première vue, on serait tenté de croire qu’un peuple, avant de créer une littérature sienne, doit avoir un langage sien.C’est en effet le cours ordinaire des choses.Pourtant la formation d’une langue nouvelle n’est-elle pas au fond due à l’antécédente émergence d’un esprit nouveau ?En France, la “ chanson de Roland ” est-elle considérée comme une œuvre vraiment nationale simplement parce que les vocables se sont éloignés du latin ?N’est-ce pas aussi parce qu’on y découvre une façon de concevoir la vie que n’avaient présentée ni Rome, ni la Grèce, et qu’elle est une des premières manifestations de l’âme française ?Si les Anglais reconnaissent dans Chaucer l’un des premiers écrivains bien à eux, le doit-il seulement à sa langue et à son style ?Ne le doit-il pas d’abord à de certaines manières de voir, de penser, de sentir, propres à lui et en même temps à tous ses compatriotes ?Il y a plus concluant encore, et les preuves s’en rencontrent aussi bien chez les anciens que chez les modernes.La langue grecque produisit l’école d’Alexandrie : employant mêmes vocables et même syntaxe, les Alexandrins nous ont légué des ouvrages d’une saveur leur.De nos jours, aux Etats-Unis, un Mark Twain, un Walt Whitman, ont su s’exprimer en anglais d’une façon telle que nul critique ne peut les ranger parmi les écrivains d’Angleterre.Au reste, et dans un même peuple, n’est-il pas évident que si Corneille n’est pas Racine la différence provient bien moins de leur langue que de leur esprit ?Donc, et nous servant d’abord d’un procédé éliminatoire et tout négatif, une œuvre peut être dite proprement canadienne dès que les idées et les sentiments qui l’animent ne peuvent être attribués à nul autre qu’à un esprit canadien.Et, ainsi, nous avons parfaitement raison de croire que nous possédons, et depuis longtemps, une littérature nôtre.Toutefois cela n’implique assurément pas qu’elle soit parvenue à être tellement différente, si spécifiquement et si remarquablement nôtre qu’elle en devrait mériter l’attention de tous les autres peuples.La distinction par des attributs négatifs ne suffit pas à rendre un homme digne de large renommée.Il y faut quelque positive qualité.Et il en va de même d’une nation.Celles-la surtout attirent l’estime qui, plaçant le spirituel au-dessus du matériel, ont porté leur effort 396 LE CANADA FRANÇAIS à la culture des arts et, singulièrement, de l’art littéraire où, entre tous, resplendissent les Grecs.Il faut que cette culture en arrive à produire un ou plusieurs écrivains dont les œuvres offrent non seulement un goût assez distinct mais — qu’elle soit pénétrante ou qu’elle soit subtile et délicate — une saveur positive, succulente, à la fois rare, unique, et pourtant capable d’être universellement appréciée parce qu’il s’y mêle aussi cet universel arôme du beau, du bon, du vrai, que tout homme aime à respirer.Or, entre les senteurs rares, je crois que la nation canadienne en possède une.Jusqu’à présent plutôt subtile, peut-être un habile artiste la pourrait-il rendre intense s’il parvenait à faire pleinement s’épanouir le calice d’une fleur plus spécialement nôtre.Cette fleur naît, ici comme ailleurs, de cet inépuisable terrain qui sont les relations entre l’homme et l’univers, mais, croissant ici, elle atteint une taille plus haute, elle prend une apparence et un parfum singuliers.De nos jours, dans les littératures européennes, c’est toujours l’éternelle lutte de l’homme contre l’homme, ou, ce qui ne change pas la donnée, contre la femme.La Nature ?Ont-ils pour elle quelque respect ?S’ils s’occupent d’elle, n’est-ce pas simplement pour rehausser le décor, mettre mieux en valeur leurs propres faits et gestes, embellir leurs propos, enfler leurs sentiments, se donner l’illusoire satisfaction de s’estimer les rois du monde ?Jadis, il y avait les dieux et l’homme.Aujourd’hui l’homme seul importe.Où d’ailleurs, pourrait-il à présent rencontrer les puissances de la Nature ?Non seulement asservie, mais enchaînée, ravagée, dévastée, elle ne semble plus qu’un pitoyable jouet.Là-bas, s’ils veulent mettre un homme aux prises avec la nature, ils n’ont d’autre ressource, tel Daniel de Foë, que de la placer hors d’Europe.Et même alors cet homme est le maître.Il devient immense, et son ombre couvre tout le reste.Pauvre Nature ! Quelle déchéance depuis les Grecs qui la vénéraient si profondément que chacune de ses forces leur paraissait divine.En Amérique, chez les écrivains des États-Unis, la Nature prend des proportions plus nobles.Pourtant, là encore, l’homme ne se mesure guère avec elle que pour accroître son propre prestige.S’il ne va pas jusqu’à lui demander : de nos soupirs, rochers, qu’avez-vous fait ?— s’il ne se sert pas des lacs, des forêts, du crépuscule ou de la lune pour nous y LA FORÊT 397 étaler la dolente sentimentalité de son cœur ; s il tient la contrée qu’il habite pour une associée sérieuse ; s’il l’admire comme une belle personne, robuste, très souvent dure à persuader et parfois rebelle, — il ne va pas, non plus que 1 Européen, jusqu’à la révérer, jusqu’à l’aimer pour elle-même, indépendamment des avantages qu’elle lui procure.Il entend, comme un dompteur, qu’elle se plie à ses volontés, de gré ou de force.En Canada et, autant que je sache, en Canada seulement, on perçoit une autre note.Dès qu’il sort de ses tâches quotidiennes et de la préoccupation de son ordinaire ménage, le Canadien, plus ou moins consciemment, sent que les rapports entre le pays et lui ne sont pas les mêmes que dans les autres contrées.Un seul coup d’œil sur la carte du Canada lui montre qu’en dépit de tout son effort, de tout sa ténacité, il n’a, durant le même temps que ses voisins, conquis encore qu’une mince partie du sud dans son domaine.Il sait qu’en de vastes régions il ne parviendra à s’établir, s’il y parvient, qu’au prix de durs et persistants sacrifices.Malgré tous les chants de victoire qu’il entonne pour se donner courage et se persuader, comme le font d’autres Américains et comme on le fait en Europe, qu’il est le souverain à qui tout doit humblement obéir, il éprouve confusément la sensation que ces hymnes de triomphe paraissent avoir quelques sonorités discordantes.Et, tandis qu’ailleurs l’homme ne voit guère que sa grandeur, en Canada il discerne aussi sa petitesse.Auprès de sa puissance, il en voit qui l’égalent, il en voit qui la surpassent.Le seul pays, je pense, capable de concevoir un art littéraire à peu près semblable serait la Sibérie.Mais, tant que les artistes soviétiques, écartant le spirituel, ne proposeront à l’humanité que son propre accroissement temporel, l’adoration de soi-même, la comparaison des œuvres sibériennes et canadiennes présentera de très évidentes différences.En Canada, tant qu’y régnera la liberté spirituelle, si une pensée peut s’en tenir encore à quelque genre d’agnosticisme, il est à peu près impossible d’être athée.Oui, ailleurs, l’homme en arrive à ne guère s’occuper que de ses exploits.Il s’y absorbe.Il les trouve tellement admirables qu’il en vient à les croire sans pareils.S’il apprécie le monde, c’est comme un écrin qui sert à mettre mieux en valeur les joyaux qu’il a ciselés.En Canada, il perçoit fort clairement, pour merveilleu- 398 LE CANADA FRANÇAIS ses que soient ses inventions, qu’elles ne tiennent dans l’espace et dans le temps qu’une place infime.A côté de ses œuvres il en voit d’autres, plus vastes, puissantes, douées d’une vie qu’il ne sait pas créer, poursuivant inlassablement leur cours magnifique alors que les humaines créations s’effritent et tombent en ruines.De toutes parts il se sent entouré de formes à la fois tangibles et intangibles, antiques, venues de si loin, qu’il n’en peut expliquer l’origine, et pourtant jeunes, souverainement belles, d’une beauté qui lui semble tantôt sévère, dure, hautaine, tantôt souriante et tendre, mais silencieuse, fermée, pleine de mystères.Lorsqu’il contemple ces présences énigmatiques, cette activité si ample, si forte, et pourtant d’une extrême et minutieuse délicatesse, cette activité qui n’est pas sienne, qui n’est pas humaine, l’esprit canadien, loin de trouver dans les rapports de l’homme avec le monde sujet d’accroissement personnel et d’altière satisfaction, mesure du contraire sa petitesse et sa pauvreté.S’il ne va pas, comme les anciens Grecs et comme les Indiens, jusqu’à imaginer des êtres féeriques pour expliquer toutes ces forces, il sent du moins qu’elles révèlent une intelligence incomparable.De cette humilité devant la Nature naît, pour elle, un respect, une admiration, une vénération, qui vont quelquefois jusqu’à l’amour, à cet amour non égoïste mais totalement désintéressé qui ne demande rien pour l’homme, qui peut même prendre parti pour la Nature contre l’homme, contre ces débiles ou ces présomptueux qui la viennent insolemment défier, et jusqu’à un tel excès d’amour que, pour mieux communier avec son idole, l’amant tâche autant que possible d’ignorer soi-même et toute l’humanité.Cette singulière conception des rapports de l’homme avec le monde, il me semble qu’elle n’existe guère, littérairement, que dans le Canada.Et, lorsque plus tard les critiques la voudront analyser, ils la découvriront, je crois, déjà fort nette chez un de nos écrivains de la période précédente, bien qu’il vive encore : Sir Charles-G.-D.Roberts.Dans ses admirables ouvrages où nos forêts, et leur vie furtive ou violente, sont peintes avec un art sans égal, très souvent l’homme est invisible et comme inexistant.L’artiste ne voit que la Nature et n’a que faire des œuvres humaines.Certes, il y a d’autres “ livres de nature ”, mais dans aucun, que je sache, comme dans les siens, on ne trouve la même ferveur, la même LA FORÊT 399 sorte de ravissement, si intense qu’il n’est pas loin d être une pure adoration.Je conviens, n’ayant nulle prétention à l’infaillibilité que je puisse errer en ces matières ; bien des voix n arrivant pas aux confins où j’habite.Mais, ayant depuis plus de quinze ans publié ces idées, en anglais et en français, dans de grands centres où des esprits éclairés les ont entendues, et ne les ont point éconduites, elles doivent posséder quelque validité.Au reste, et encore qu’il soit moins précis, nous avons rencontré, il n’y a pas si longtemps, un jugement analogue énoncé par le même observateur dont j’ai déjà parlé, M.André Siegfried, lorsqu’il prévoit : “ une culture canadienne qui serait anglo-française par ses origines et ses institutions, mais américaine aussi par son atmosphère géographique, avec la nuance poétique et prestigieuse du grand Nord.” C’est cette nuance, indiquée par M.Siegfried avec une nécessaire concision, et dont je viens de noter, moins brièvement mais non totalement, les détails qui me semblent exacts, c’est, si l’on veut, cette modulation discrète et pourtant distincte qu’il m’a paru convenable d’introduire dans “ La Forêt ”.Elle n’y pouvait être aussi prononcée que dans les œuvres de Roberts, ni que dans “ Le Pin du Maskeg ”, car l’ouvrage eût alors pris une apparence trop arrangée, trop artistique, plus lyrique et moins véridique, suscitée plutôt par des émotions personnelles, forgée d’imaginations, idéalisée, et elle n’aurait plus donné l’impression d’une image naturelle, sans artifices ni retouches.Si, quant à la véracité, l’écrivain semble avoir pleinement réussi, il fut apparemment moins heureux dans sa tentative d’un vêtement canadien.Encore qu’un bon critique, anglais et habitant l’Ouest, ait qualifié ce livre : a genuine product of the soil (un authentique produit du sol) sans davantage s’en expliquer, aucun autre n’a paru bien nettement voir en quoi et comment il est proprement canadien.Il faut donc admettre que la nuance employée n’est guère perceptible.Est-elle trop discrète ?Je n’en suis pas sûr.Ne serait-ce point simplement que cette nuance étant jusqu’ici peu connue, les yeux, faute d’exercice, n’y sont point encore accoutumés ?Car, autant que je sache, on ne semble pas la bien discerner 400 LE CANADA FRANÇAIS même chez Roberts.Quoi qu’il en soit, c’est, plutôt que nous, l’avenir qui saura mieux en décider.Quant au style, cherchant moins à gagner une faveur immédiate qu'à servir la postérité et obtenir ses suffrages, l’écrivain a tâche, non d’imiter les modes du jour, mais de se rapprocher autant que possible, selon ses moyens, du français classique, plus permanent.Homme s’adressant à des hommes, il n’a pas cru devoir sans cesse, pour les maintenir attentifs, chatouiller leurs sensations, inventer des curiosités de verbe ou d’images, “ se recommander -par des saults périlleux, et aultres mouvements estranges et batteleresques.” Et d’ailleurs, si, en France, on persiste à considérer comme plus grands les maîtres du dix-septième siècle, à plus forte raison les doit-on tenir pour tels en Canada, puisque c’est à eux, bien plus qu’au français actuel, que se rattachent le langage et l’esprit canadiens.Pour conclure je ne puis que répéter ce que j’ai déjà dit, en termes divers, dans cette même revue, et ailleurs.Non plus que celui d’un homme l’art d’une nation n’atteint subitement l’apogée.Avant de pouvoir conquérir une attention générale, un esprit, tout en restant soi, doit apprendre à regarder, au-delà des murs de sa maison, au-delà des frontières du terrain familial, tous les gestes humains, et le monde entier.Il faut être soi.Le grand écrivain apparaît dès qu’il se dégage assez du commun pour penser d’une manière sienne et savoir écrire en calquant les mots, non sur les discours d’autrui, mais sur son idée propre.Ce n’est pas ailleurs qu’il faut chercher notre âme.Elle est en nous.Et, pour le Canadien, elle est ici.Avec nous-mêmes, ce que nous devons étudier, c’est cette terre vaste et neuve qui est nôtre, a mari usque ad mare, et des Grands Lacs jusqu’au Pôle.Ses influences sont et seront toujours pour nous, comme le sont pour un arbre le sol et le climat où il croît, plus fortes que toutes les autres.Nous ne récolterons pleinement que par LA FORÊT 401 un plein ajustement de notre esprit à notre contrée, telle l’union du corps avec l’âme.Mais il ne suffit pas d’être précisément et largement canadien.Il faut aussi présenter à tous les hommes chose qui leur importe.Nous croyons n avoir jusqu ici trace que des ébauches.C’est beaucoup.D’autres nous succèdent qui les transformeront en tableaux parfaits.Et peut-etre, alors, au lieu d’une civilisation qui dévaste la Terre, pourrons-nous offrir à nos semblables l'exemple d’une humanité qui sache respecter la richesse et la beauté de sa demeure ; qui sache révérer la présence de la Nature ; qui se sente, non point l’impitoyable dominatrice du monde, mais la régente responsable et soucieuse d’un État, précieuse part de l’Univers, disposé pour elle dès la pointe des temps par un mystérieux amant.Nourri de telles pensées, peut-être l’esprit canadien pourra-t-il édifier et léguer aux siècles futurs, et pour soi, et pour les autres peuples, des arts noblement virils où, comme chez les anciens Grecs, le spirituel fasse reluire sur toutes choses matérielles le reflet de ces autres activités, vivantes, éternelles, plus admirables que toutes celles des hommes.Georges Bugnet.
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