Le Canada-français /, 1 janvier 1940, La nouvelle migration des peuples
LA NOUVELLE DES PEUPLES La légende populaire allemande nous parle du Docteur Eisenbart, ce médecin miraculeux qui « kuriert die Leut’ nach seiner Art », qui guérit les gens à sa façon.Si le malade avait la rage aux dents, il les lui arrachait, et si le patient souffrait aux orteils, il lui coupait le pied.On ne nous apprend d’ailleurs point comment le célèbre disciple d’Esculape traitait les maux de tête.L’Allemagne contemporaine, lasse des doutes du Docteur Faust, en revient aujourd’hui au Docteur Eisenbart.C’est dans l’esprit de ce dernier que le Führer entend résoudre le problème des minorités nationales, de concert avec les dirigeants soviétiques.L’idéologie nationale-socialiste considère comme buta poursuivre la confusion entre Y État et le peuple.Il est vrai que, depuis mars 1939, on admet que des nations étrangères soient incorporées à l’Empire, sous forme de protectorats ou après annexion pure et simple.Mais en même temps les Allemands se refusent à tolérer que des Volksgenossen germaniques soient soumis à des lois étrangères.Toutes les terres habitées en masse compacte par des hommes de sang et de langue allemande devraient être réunies au Reich.Tant mieux, si ces îlots de peuplement germanique ne sont séparés de la mère-patrie que par des régions faciles à conquérir.Dans le cas contraire, il faut recourir à d’autres solutions.Restés fidèles à leur propre logique, les maîtres de l’Empire national-socialiste auraient dû se rappeler leur slogan de « Blut und Boden », le sang et le sol.Ils n’auraient donc pas arraché les Allemands du dehors au sol que ceux-ci cultivaient depuis de longs siècles.Les doctrinaires de Berlin eussent pu adopter un traitement conservateur, s’ils trouvaient que la situation des minorités germanophones dans le monde nécessitait des remèdes efficaces.La puissance du Troisième Reich aurait permis divers procédés : forcer les États intéressés à doter les Volksdeutsche d’un statut spécial, à 739 LA NOUVELLE MIGRATION DES PEUPLES 411 leur accorder tels ou tels privilèges pour garantir la permanence de leur germanité; ou bien, établir soit une double citoyenneté, soit la ressortissance allemande pour tout membre du groupe ethnique tudesque; enfin, réclamer de certains États, trop faibles pour s’y opposer, la cession de territoires où la minorité allemande formait la.majorité, et qui seraient devenus esclaves du Reich.Tant de moyens subsistaient pour rattacher solidement à la communauté nationale les Allemands du dehors, tout en les laissant vivre et travailler dans leurs pays de naissance, où ils auraient été les agents les plus zélés du nazisme.Les premières années du régime hitlérien virent en effet quelques tentatives dans ce sens.Le fameux « Verein für das Deutschtum in Ausland » (VDA), qui date encore du siècle passé, multiplia son activité.Cette Ligue pour le Germanisme à l’Étranger fut secondée puissamment par l’organisation pour l’Étranger de la NSDAP.Celle-ci avait pour but la tâche d’entretenir dans l’esprit national-socialiste les citoyens du Reich vivant au delà des frontières.Elle s’occupait cependant aussi de synchroniser les Volksge-nossen citoyens d’États non-germaniques et d’améliorer leur condition.C’est ainsi que le chef de cet office, le Gauleiter et Secrétaire d’État Bohle, fit des voyages à Budapest et dans d’autres capitales danubiennes, pour y négocier carrément un nouveau statut des minorités allemandes.Soudain, soudain en tout cas pour les non-initiés, le vent changea.Un projet d’une hardiesse exceptionnelle fut élaboré.La date exacte de sa conception nous est encore inconnue, mais il sera important de la connaître pour le dossier qui établira la responsabilité de cette guerre.Selon toute probabilité, la décision de provoquer une nouvelle migration des peuples fut prise vers la fin du printemps 1939, certainement après l’entrée en Tchéco-Slovaquie et après la conclusion du pacte polono-britannique, mais avant l’accord, survenu en juillet, entre lTtalie et le Reich, qui régla le sort des Allemands du Trentin.De quoi s’agit-il ?Les groupes ethniques de langue allemande auront à quitter leurs sièges situés en dehors de l’Empire et seront « rapatriés » au pays d’où leurs ancêtres avaient émigré.Des millions d’êtres humains seront transplantés de leur milieu naturel dans un entourage complètement 412 LE CANADA FRANÇAIS neuf pour la plupart d’entre eux, et cela au nom d’une doctrine aucunement probante.Etait-ce vraiment par un pur souci idéologique que ces masses devaient se mettre en route ?Que non, le Troisième Reich se servait d’un prétexte commode pour réaliser à la fois un triple avantage : renforcer les effectifs de la propre population, en ce faisant, créer de nouveaux titres pour demander, au nom d’un « Volk ohne Raum », d’un peuple sans espace, une expansion territoriale jamais assouvie ; remplacer dans les provinces, d’ores et déjà ravies à la Pologne, les indigènes sarmates et les intrus juifs par des colons sûrs et entièrement acquis au germanisme.Ce sont les pourparlers relatifs à l’Alto Adige qui ont fait germer le plan monstrueux à l’exécution duquel nous assistons actuellement, mais c’est l’affaire de Pologne qui a déclenché le mouvement.Reprenant sur une échelle beaucoup plus vaste les desseins de Bismarck et de ses acolytes, Hitler retourne par essence aux méthodes expansionnistes du haut moyen age, sinon à celles de l’Antiquité assyrienne.Les Germains sont migrateurs et conquérants par instinct.Depuis les invasions barbares dans l’Empire romain, des parcelles plus ou moins considérables de la masse germanique se sont à chaque époque détachées, pour fournir de maîtres et de colons quelque nouveau coin de l’univers.Nous n’avons pas à évoquer toutes les entreprises des Vikings et des Normands.Quant aux Allemands proprement dits la riante Ausonie les a charmés et invités à des visites passagères, aux rapines et aux pèlerinages, mais ce sont les vastes et fertiles étendues de l’Europe de l’Est et du Sud-Est qui ont attiré avec une force magique les Teutons pour y fonder des foyers, des villes et des États.L’incapacité des Slaves à résister aux assaillants fut toujours nette.En cherchant les points de moindre résistance, les Allemands, renfermés dans les limites d’un Empire plus ou moins privé de possibilités d’extension vers le Nord, l’Ouest et le Sud, se ruaient vers l’Elbe et l’Oder, le long de la Baltique, et sur un front qui allait de cette Mer jusqu’aux Sudètes, aux Beskides et aux premiers contreforts des Karpathes.Du VIII» au XIIIe siècle, toutes les terres situées entre l’Elbe et l’Oder furent germanisées : on exterminait ou on refoulait les LA NOUVELLE MIGRATION DES PEUPLES 413 indigènes slaves, remplacés par des paysans immigrés du Reich, on accueillait au sein de la communauté nationale-germanique les naturels du pays.Vers la fin de cette période, deux ordres de moines-chevaliers, les Teutoniques ou Croisés, et ceux du Glaive, conquirent au bord delà Mer, de vastes provinces habitées par des Slaves ou, et surtout, par des Baltes.Ils y appelèrent en masse des bourgeois et des manants de toutes les Allemagnes, qui fondèrent des villes et des villages.Entre ces deux zones gagnées au Deutschtum, les Marches Orientales du Reich (le Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Misnie, la Lusace) et les territoires des deux Ordres chevaliers, jamais incorporés à l’Empire, s’élevait une barrière demeurée slave, polonaise.Pendant plusieurs siècles, du XIIe au XIVe, les Allemands essayèrent de la rompre ou de la submerger.Ils n’y parvinrent qu’en partie, dans la fraction la plus avancée vers le Sud, de cette digue, en Silésie.Là, ils réussirent à germaniser les princes, d’origine polonaise ou tchèque, Piastes, Premyslides ou Pode-bradys, et à dominer toutes les villes.Le pays prit insensiblement l’aspect d’une terre allemande, quoique la campagne restât fidèle à la langue et aux mœurs polonaises.Mais par ailleurs, l’offensive germanique échoua, aussi bien avec des moyens guerriers—les agressions des Chevaliers Teutoniques dirigées contre la Pologne et la Lithuanie se soldèrent par une catastrophe—qu’en employant les méthodes de pénétration pacifique : les villes polonaises érigées ou habitées par des « hôtes » allemands se sarmatisèrent complètement.Là, où aux XlIIe et XlVe siècles les actes publics étaient encore rédigés en langue germanique, les descendants des colons primitifs assistaient aux sermons allemands, derniers résidus de temps écoulés, « jak na niemieckim kaza-niu », « comme à un sermon allemand », voire sans en comprendre le premier mot.L’état de choses qui prévalait aux dernières années du moyen âge ne changea plus jusqu’à l’époque de la Révolution française et des partages de la Pologne.Vers 1770, les frontières linguistiques ne différaient pas de celles de 1500.Des survivances slaves se maintenaient en Poméranie, au Brandebourg et en Lusace, où les restes des Sora-bes et des Polabes se confondaient lentement avec les autres paysans allemands ou germanisés, puis aux confins de la 414 LE CANADA FRANÇAIS Prusse Orientale, léguée par les descendants du dernier Grand-Maître de l’Ordre Teutonique aux Hohenzollern de Berlin, leurs proches parents.Ces slaves de Prusse, qui parlaient des dialectes polonais, les Kachoubes et les Masures, de même que les quelques Lithuaniens échappés à la vague germanisatrice, étaient sinon Allemands du moins Prussiens, c’est-à-dire Hohenzollerniens, de sentiment.Ils ressemblaient sous ce rapport aux « Wasserpolacken » de Silésie, détachés de l’Autriche et adjugés à la monarchie de Frédéric II par la suite de la Guerre de Sept Ans.Par contre, les Allemands de Pologne conciliaient un loyalisme de surface avec un profond sentiment national qui n’attendait que l’occasion de se manifester.C’était spécialement le cas des citadins de Dantzig et des autres villes de la “Prusse royale », peu enthousiastes de leur annexion à la Prusse des Hohenzollern, mais encore moins enthousiastes des liens séculaires qui les attachaient à la Rzeczpospolita.Malgré leur aversion contre l’absolutisme de Berlin, ces Voilesdeutsche devinrent les meilleurs auxiliaires de nouveaux maîtres, quand ceux-ci entamèrent la germanisation totale des provinces obtenues lors des trois démembrements de la Pologne.La Prusse Royale, transformée en Westprussen, fut conquise pour le Deutschtum, grâce à la collaboration d’une bureaucratie « éclairée », de citadins fiers de leur Kul-tur allemande et d’une petite noblesse, qui avait été tour à tour slave, germanisée, polonaise et qui s’imprégnait de sentiments allemands au service du roi de Prusse, surtout dans l’armée : York était un de ces szalachcics transformés en hobereaux.Seuls les paysans et les pêcheurs des côtes de la Prusse occidentale gardaient avec leur langue un vague souvenir de leur nationalité polonaise.Toute autre était la situation ethnographique en Grande Pologne, attribuée aux Hohenzollern par le deuxième partage de la Pologne, en 1793, à l’exception de quelques districts annexés dès 1773, lors du premier démembrement.Dans cette province de Posen (Poznan), purement polonaise, les officiers et les fonctionnaires prussiens n’arrivaient pas à changer le visage national du pays, ni aux périodes d’accalmie, de 1815 à 1830 et sous Frédéric Guillaume IV, ami des Sarmates, ni pendant le proconsulat de Flottweell, précurseur du « cours » anti-slave de 1830 à 1840.Adhérèrent au germanisme les Juifs, à peine sorti du ghetto—deux tantes LA NOUVELLE MIGRATION DES PEUPLES 415 du Maréchal Hindenburg ont épousé horribile dictu, des Israélites convertis au christianisme et à l’Allemagne, plus tard, Maximilien Harden et son frère, l’Oberbürgermeister Witting, appartiennent aux Juifs germanisés de Poznanie.Mais la noblesse, les bourgeois et les campagnards demeurèrent polonais, surtout du fait d’un antagonisme religieux qui les dressait contre les maîtres étrangers.Bismarck s’entêta à vouloir briser d.’un seul coup le catholicisme et le Polonisme, qui le combattaient d’un commun accord, durant tout le Kulturkampf.Il choisit des moyens brutaux, selon sa prédilection pour le sang et le fer.Guillaume II continua dans ce domaine l’œuvre de son illustre « serviteur » et ennemi.Les Polonais furent placés sous une loi d’exception, qui rétrécit sensiblement l’usage de leur langue au for intérieur et qui le prohibait dans l’administration et dans l’enseignement.Une lutte économique impitoyable s’engagea.Des paysans allemands et leurs familles furent importés par centaines de milliers pour s’installer à côté ou même au lieu des cultivateurs autochtones.La formidable puissance financière de l’Allemagne appuyait ces colons et les grands propriétaires allemands qui tentaient de se supplanter aux terriens sarmates.Une association privée, mais patronnée par les autorités, YOstmarkenverein, des Hahnemann, Kennemann et Tiedemann—d’où le nom d’Hakatistes, donné aux germanisateurs des « Marches Orientales »—réunit des sommes énormes pour acheter aux Polonais le sol de leur ancêtres.Et si l’argent ne suffisait pas pour faire céder les aborigènes, la violence, parfois aussi la chicane lui venaient en aide.On se souvient de la triste aventure du paysan Drzymala, qui, pourchassé de sa glèbe et de sa maison par le landrat prussien, campa dans une roulotte, pour braver des lois iniques et des autorités inhumaines.Bref, les Polonais ne capitulèrent pas; ils s’organisèrent dans une communauté nationale qu’un économiste allemand, le professeur Bernhard, a appelée avec un mélange d’admiration et de colère, das polnische Gemeinwesen im preussischen Staat.—Dirigés par le clergé, la noblesse et les intellectuels—le « patron » Wawrzyniak et le docteur Mar-cinkowski étaient les véritables dirigeants de cet Etat polonais à l’intérieur de l’Etat prussien,—ils défendirent avec succès la campagne et les petites villes.Des centres urbains plus importants furent cependant germanisés en grande 416 LE CANADA FRANÇAIS partie : l’architecture, le théâtre, les bibliothèques, les écoles, l’afflux de fonctionnaires, d’officiers, de négociants, d’artisans venus du Reich, contribuaient pour donner à Poznan, Bydgoszcz, Torun une apparence extérieure qui semblait justifier leur camouflage en Posen, Bromberg et Thorn.Quant à la Silésie, ses régions occidentales autour de Breslau étaient complètement germanisées depuis le début des temps modernes.La Haute Silésie était sur le meilleur chemin de suivre cet exemple.Vers 1850, la population des campagnes et des petits bourgs ne savait plus exactement si elle parlait un dialecte allemand ou un idiome à part.Mêlée partout à des immigrés originaires de régions purement germaniques, dépourvue de couche supérieure, elle ne se sentait plus la force de résister à la dénationalisation.Ceux qui montaient de quelques échelons dans la hiérarchie sociale s’agrégeaient en même temps à la communauté allemande.Témoin le célèbre romancier Gustav Freytag, auteur d’un roman polonophobe non moins fameux,(
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