Le Canada-français /, 1 février 1940, "Summi Pontificatus"
XXVII, n° 6.Québec, février 1940 LE CANADA FRANÇAIS Publication de l'Université Laval « SUMMI PONTIFICATUS » La première encyclique de Pie XII Le premier message solennel de Pie XII à l’univers catholique, publié le 20 octobre 1939, a reçu bon accueil.La grande presse, les revues en ont reproduit et commenté les passages les plus saillants.Fait curieux, en Allemagne comme chez les Alliés, l’Encyclique a été reçue et interprétée respectueusement et favorablement.À l’heure actuelle, nous arrivent encore d’Europe des articles signés par les plus hautes autorités du monde intellectuel, qui analysent avec admiration et gratitude les lumineuses vérités que le document contient: signe bien évident de l’impression profonde qu’il a produite dans la conscience non seulement des individus, mais encore des peuples.Ajoutons que Summi Pontificatus constitue un fragment magnifique ajouté à l’enseignement officiel de la Papauté.Sa haute inspiration doctrinale, son analyse si nuancée et si profonde des maux dont souffre le monde lui donnent une valeur exceptionnelle.Elle fera époque non seulement dans l’histoire de l’Eglise, mais encore dans celle de l’humanité.Nous voudrions décrire brièvement sa structure générale, pour nous arrêter plus longuement sur certains points qu’il importe de mettre en relief.I On l’a déjà noté, l’Encyclique Summi Pontificatus publiée à propos de la guerre et s’adressant à un monde en guerre ne traite pas de la guerre.Elle est placée sous 486 LE CANADA FRANÇAIS le signe du Christ-Roi qu’elle propose comme l’unique Sauveur à l’humanité en détresse.Le Saint-Père commence par rappeler la consécration du genre humain au Cœur Sacré du Rédempteur, faite par Léon XIII il y a quarante ans.Ici un émouvant souvenir personnel : Eugène Pacelli eut le bonheur d’accueillir l’Encyclique Annum Sacrum au moment même où, jeune lévite, il venait de réciter pour la première fois, Y Introibo ad altare Dei.Avec quel bonheur il salua alors cet acte providentiel du Grand Pontife, et avec quel enthousiasme il s’unit à ses pensées et à ses intentions.Aujourd’hui qu’il a été chargé des graves sollicitudes du souverain pontificat, Il mesure plus que jamais tous les bienfaits dont la diffusion et l’approfondissement du culte rendu au Divin Cœur du Rédempteur, culte qui trouva son splendide couronnement dans l’introduction de la fête de la Royauté du Christ par son immédiat prédécesseur, ont été une source pour des âmes sans nombre.Il se propose lui-même de continuer le geste providentiel de Léon XIII, d’annoncer les insondables richesses du Christ à un monde tourmenté de vide spirituel, de profonde indigence intérieure, et de déployer les Étendards du Roi — Vexilla Regis — devant ceux qui ont suivi et suivent encore des emblèmes trompeurs.C’est cette pensée qui va inspirer tous les enseignements de l’Encyclique.En plaçant Sa première Encyclique sous le signe du Christ-Roi, Pie XII Se dit sûr de l’acquiescement unanime et enthousiaste du Troupeau du Seigneur tout entier.Il adresse Ses remerciements émus pour le pacifique plébiscite d’amour respectueux et de fidélité inébranlable à la Papauté qui, de la part de tous les catholiques, salua Son avènement à la Chaire de Pierre.Il exprime Sa reconnaissance pour les vœux de ceux qui, encore qu’ils n’appartiennent pas au corps visible de l’Église Catholique, n’ont pas oublié les liens qui les unissent au Siège Apostolique, et Son intime gratitude pour les témoignages de déférent respect adressés par les souverains, les chefs d’Etats ou les autorités constituées des nations avec lesquelles le Saint Siège entretient des relations amicales. SÜMMI PONTIFICATUS 487 L’exorde de l’Encyclique se termine par des souhaits adressés à l’Italie maintenant réconciliée avec l’Église grâce aux Accords du Latran.Commence alors la partie proprement doctrinale et centrale du document pontifical.II A l’origine de tous les maux dont souffre l’humanité aujourd’hui, on trouve l’agnosticisme moral et religieux.De cette source empoisonnée jaillissent deux erreurs sur lesquelles il convient d’attirer l’attention d’une manière particulière : le funeste oubli de la loi de solidarité humaine et de charité, et la déification de l'État.Ces points méritent une analyse sérieuse et attentive.Nous y reviendrons plus bas.Voici un passage, d’une valeur exceptionnelle qui va nous permettre de trouver les remèdes que l’Encyclique propose à la guérison d’un monde bouleversé encore plus spirituellement que matériellement.Nous nous reprocherions de ne pas citer ce passage en entier.«.S’il est vrai que les maux dont souffre l’humanité d’aujourd’hui proviennent en partie du déséquilibre économique et de la lutte des intérêts pour une plus équitable distribution des biens que Dieu a accordés à l’homme comme moyens de subsistance et de progrès, il n’en est pas moins vrai que leur racine est plus profonde et d’ordre interne : elle atteint, en effet, les croyances religieuses et les convictions morales, qui se sont perverties au fur et à mesure que les peuples se détachaient de l’unité de doctrine et de foi, de coutumes et de mœurs, que faisait prévaloir l’action infatigable et bienfaisante de l’Église.La rééducation de l’humanité, si elle veut avoir quelque effet, doit être avant tout spirituelle et religieuse : elle doit, par conséquent, partir du Christ, comme de son fondement indispensable, être réalisée par la justice et couronnée par la charité.» Le monde ne peut donc être sauvé que par la prédication de 1 Évangile, qui doit être adaptée à l’époque où nous vivons.Le Saint-Pere insiste avec un accent personnel et émouvant sur les grâces qui découlent des Congrès Eucharistiques, et sur les espérances que fait naître l'action catholique ou la collaboration des laïques à l’apostolat hiérarchique.Il indique ensuite la mission spéciale de la famille chrétienne, de l’éducation chrétienne, de l’école chrétienne dans l’œuvre de la régénération de l’humanité.Il insiste sur la 488 LE CANADA FRANÇAIS mission enseignante de l’Église, et réfute ceux qui bien à tort la soupçonnent de vouloir usurper les droits de l’autorité civile.Dans sa conclusion, le Souverain Pontife rappelle les misères de l’heure présente qui est l’hora tenebrarum.Il sympathise avec tous ceux qui sont éprouvés, opprimés et persécutés, et souhaite pour la Pologne qui, par sa fidélité à l’Église, par ses mérites dans la défense de la civilisation chrétienne, inscrits en caractères indélébiles dans les fastes de l’histoire, a droit à la sympathie humaine et universelle du monde, une résurrection en accord avec les principes de la justice et de la vraie paix.Le Souverain Pontife n’a rien omis pour sauver la paix, mais ses avertissements n’ont pas été suivis.L’heure présente est celle de l’épreuve, de la charité, et surtout de la prière.« Priez donc, Vénérables Frères, priez sans interruption, priez surtout quand vous offrez le divin sacrifice d’amour .Et vous, candides légions d’enfants, vous les bien-aimés et les privilégiés de Jésus, quand vous communiez au Pain de vie, élevez vers Dieu vos naïves et innocentes prières et unissez-les à celles de toute l’Église .Priez tous, priez sans relâche.» Supplications émouvantes qui sont adressées au nom du sublime précepte du Divin Maître, du testament le plus sacré de son cœur : qu’ils ne soient tous qu’un, qu’ils vivent dans l’unité de la foi et de l’amour.En connexion avec ces supplications, vient ensuite le rappel de la prière de la Doctrine des Douze apôtres pour l’unité de l’Église.Et comme dernier mot, la Bénédiction Apostolique.Nous avons promis de revenir sur les problèmes exposés dans la partie proprement doctrinale de 1 Encyclique : l’agnosticisme moral et religieux, l’oubli de la loi de solidarité humaine et la déification de l’État.Dans les journaux et les revues on a en général peu insisté sur le passage qui expose les ravages de l’agnosticisme moral et religieux.Et pourtant il a une importance capitale, puisque l’agnosticisme nous est présenté comme la source empoisonnée d ou jaillissent les multiples erreurs modernes. SÜMMI PONTIFICATUS 489 Nous croyons voir la raison de Y abstention relative à signaler cette partie de l’Encyclique dans le fait suivant : aucune des grandes nations en guerre ne peut échapper au jugement porté ici par le Saint-Père et s’en servir pour accuser une rivale.La racine profonde et dernière des maux dont souffre la société moderne, écrit Pie XII, est la négation et le rejet d’une règle de moralité universelle soit dans la vie individuelle, soit dans la vie sociale et dans les relations internationales, c’est-à-dire l’oubli et la méconnaissance de la loi naturelle qui a Dieu pour auteur.Or cette négation et cet oubli ont en Europe leur racine première dans la rupture de son unité chrétienne par l’hérésie et l’apostasie des peuples, ou en d’autres termes, dans l’abandon de la doctrine du Christ dont la Chaire de Pierre est dépositaire et maîtresse.Une fois le Christ répudié, les ténèbres se sont faites sur toute la terre, la foi en Dieu s’est ébranlée, les valeurs morales sont tombées en désuétude, et la laïcisation si vantée de la société, qui fait des progrès si rapides, n’a apporté que les fruits amers d’un paganisme corrompu et corrupteur.On aura saisi tous les liens de ce développement : pas d’adhésion vraie et efficace à la loi naturelle sans foi en Dieu, pas de fermeté dans la foi à Dieu sans la foi au Christ, et pas de foi stable au Christ sans acceptation de l’autorité de Pierre.Dès que les peuples ont rejeté cette autorité, ils se sont engagés sur une voie qui les menait à l’abîme.Certes, même l’Europe fraternisait dans les mêmes idéals chrétiens, il ne manqua ni de guerres, ni de dissensions, fruits amers des passions humaines.Mais aujourd’hui « les dissensions ne proviennent pas seulement d’élans de passions rebelles, mais d’une profonde crise qui a bouleversé les sages principes de la morale privée et publique ».C’est cette crise qui rend possible le désordre aussi étendu de la guerre telle qu’elle se pratique à notre époque, sans qu’on puisse entrevoir la possibilité d’y mettre fin par une honnête composition.Les considérations de l’Encyclique sur l’oubli de la loi de la solidarité humaine et de la charité méritent une attention particulière.Nous y retrouvons assurément tous les enseignements traditionnels sur l’unité du genre humain provenant de sa communauté d’origine, de nature, et de fin. 490 LE CANADA FRANÇAIS Mais ce qu’elles contiennent de caractéristique, c’est cette conception qui nous représente l’humanité comme une vaste société, au sens fort du mot, tant dans l’ordre naturel que surnaturel.La doctrine catholique, il est vrai, a toujours affirmé que tous les hommes rachetés par le sang du même Rédempteur et appelés à la même fin surnaturelle, sont destinés à s’unir dans une même et unique société surnaturelle, l’Église catholique,apostolique et romaine.Mais jusqu’ici on avait plutôt hésité à considérer l’humanité comme une véritable société naturelle.Pour que tous les hommes puissent constituer une telle société, disait-on, deux choses semblent requises dont il serait difficile de prouver l’existence et la nécessité de droit : une fin spécifique propre à l’humanité,et distincte de la fin des sociétés civiles ou politiques qu’elle contient ; une autorité internationale capable de diriger l’humanité vers cette fin, en imposant les sanctions nécessaires, quand il y aurait lieu de le faire.Il serait peut-être prématuré et téméraire de prétendre dès à présent que Pie XII a voulu trancher ce point important de doctrine.Mais les mots qu’il emploie semblent apporter un élément nouveau, sinon décisif, dans le débat.Citons simplement son texte : (( Le genre humain, en effet, bien qu’en vertu de l’ordre naturel établi par Dieu il se divise en groupes sociaux, nations ou Etats, indépendants les uns des autres pour ce qui regarde la façon d’organiser et de régir leur vie interne, est uni cependant par des liens mutuels, moraux et juridiques, en une grande communauté, ordonnée au bien de toutes les nations et réglée par des lois spéciales qui protègent son unité et développent sa prospérité.» L’humanité est donc une vaste société juridique.Elle a de plus une fin propre, qui est la prospérité de toutes les nations.D’autres passages d’ailleurs très clairs et très explicites reviennent sur cette fin spécifique de l’humanité.Nulle part l’Encyclique ne fait allusion à la nécessité d’une autorité politique supranationale.Au contraire elle semble affirmer qu’une vive conscience des droits de Dieu, qui ne peut exister que dans l’union de la charité et de la foi, suffirait pour garantir efficacement l’unité de la société humaine.Une méditation plus approfondie pourra peut-être nous permettre de mesurer toute l’étendue de la pensée ponti- SUMMI PONTIFICATUS 491 ficale.Mais dès à présent, nous pouvons affirmer que la partie de l’Encyclique Summi Poniificatus, qui parle de la solidarité humaine, contient deux éléments précieux : a) une application plus accentuée du droit naturel dans l’ordre international ; b) une affirmation éclatante du lien qui existe sous l’aspect communautaire entre l’unité naturelle de l’humanité et son unité surnaturelle.Le dernier problème doctrinal envisagé par le document pontifical est celui de la déification de l’État.C’est là une erreur déjà signalée et condamnée par les Papes, en particulier, par Pie IX, Léon XIII et Pie XI.Mais le mérite particulier de Pie XII aura été de l’envisager dans son origine et ses conséquences.La déification de l’État est une suite nécessaire de l’oubli de Dieu et de la négation de la loi naturelle.En effet, dès qu’on n’admet plus l’existence du Législateur Suprême, on en vient naturellement à considérer l’État comme la source de tous les droits et comme le maître absolu.Cette conception erronée conduit normalement à l’absolutisme, à la ruine de l’autorité.Elle ruine les principes du droit naturel qui règlent les rapports des États, détache le droit des gens du droit divin, et ne peut apporter que le désordre dans le monde.Le Saint-Père note qu’à l’heure présente, l’État a un droit plus ample qu’à l’ordinaire sur les individus et les familles.Mais il ajoute que ses interventions doivent être d’autant plus étudiées et plus respectueuses des droits des consciences.Il insiste particulièrement sur les droits sacrés de la famille et sur le devoir de l’éducation chrétienne.* * * L’Encyclique « Summi Pontificatus » est un document remarquable par sa haute inspiration mystique, par sa fine et profonde analyse de l’époque actuelle, par l’ampleur de ses exposés juridiques, philosophiques et théologiques.À un monde divisé physiquement et spirituellement, elle parle d’unité en lui fixant les yeux sur la figure adorable de Celui qui est venue tout restaurer.C’est ce qui explique l’accueil respectueux dont elle a été l’objet.Henri Grenier, ptre, professeur à V Université Laval.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.