Le Canada-français /, 1 avril 1940, Table servie pour les autodidactes
TABLE SERVIE POUR LES AUTODIDACTES C’est Lancelot Hogben, aujourd’hui, qui sert la table.Et quelle abondance ! Quelle dextérité ! Hogben est tout simplement étonnant.Il a le rare mérite d’avoir écrit beaucoup de romans et de les avoir brûlés au lieu de les publier.Il a fait mieux que des romans : il a publié deux livres extraordinaires, Mathematics for the Million, en 1937 1, et Science for the Citizen, en 1938 2.Ouvrages pour les spécialistes, direz-vous ?Erreur.Pour le profane, pour Monsieur Tout le monde, pour vous, pour moi.Hogben n’écrit pas de « préface » ; en tête de Mathematics il a mis (( Author’s Excuse for writing it » ; à la première page de Science il écrit « Author’s Confessions ».Vif souci d’éviter les sentiers battus.Mais qui est ce Lancelot Hogben ?Il commence sa famille dans l’Afrique du Sud.Il passe à Londres.Il estime le climat de cette ville incompatible avec la santé de ses enfants ; il les installe dans le Devon.Il devient professeur au London School of Economies, titulaire de la chaire de Biologie sociale.Hogben est un esprit curieux, ouvert sur tous les horizons, mais sous l’angle « social ».Il a une forme d’esprit, très anglais, cousin proche de celui de Chesterton.Il dira : je suis assez paresseux, c’est-à-dire que je préfère le vrai travail à la composition ; j’écris seulement pour me désennuyer sur un lit d’hôpital (c’est ainsi qu’il a écrit Mathematics for the Million), ou pour passer le temps en chemin de fer (c’est dans les wagons du Southern Railway qu’il a composé Science for the Citizen).Il écrit: « la photographie de ma personne, que reproduit YEvening Standard, me donne une belle apparence de jeunesse ; je la dois à mon 1.Chez W.W.Norton and Company, Inc., éditeurs, à New York XII — 647 pages ; abondamment illustré par J.F.Horrabin.2.Chez Alfred A.Knopf, à New-York ; XIII — 1082 — XIX pages.Illustré par Horrabin. 71S LE CANADA FRANÇAIS refus, systématique, des invitations à dîner ; c’est dans les dîners que les gens mangent trop et pensent peu, et sous des costumes bien faits pour empêcher tout excès d’activité cérébrale.Enfant j’ai gagné mon argent pour petites dépenses en recevant de mon père un sou pour chaque groupe de quinze lignes d’Êcriture Sainte, que mon père me donnait à apprendre.A huit ans je pouvais réciter impeccablement le chapitre 13 de la Première aux Corinthiens ! Cela m’a appris tout au moins à me débarasser des enfantillages.C’est pourquoi je ne joue pas au golf.Pendant le temps que la plupart des hommes perdent au golf et aux dîners je pourrais écrire, et j’ai en fait écrit, plusieurs romans, que j’ai eu le bon goût de jeter au feu ».Voilà sûrement un type peu banal.La teinte d’originalité affecte toute la prose de Hogben.On remarque chez lui une dent assez aiguë contre les clergés et leur accaparement de la science ; et, aussi, un goût prononcé, enthousiaste, pour la réforme protestante.Son dernier livre Dangerous Thought ', peut nous porter à douter de son bon jugement en certains domaines.Il y a réuni quinze études sur divers sujets : éducation, science, marxisme, race, population, politique et personnages ; au début, la profession de foi de l’auteur, « The Creed of a Scientific Humanist ».Hogben se montre encore attaché au socialisme ; il n’a plus, ici, l’enthousiasme de sa jeunesse; le seul mal qu’il voit dans le capitalisme, c’est que le capitalisme se prostitue; l’humanisme scientifique peut nous arracher à la honte du capitalisme et aux inconvénients du fascisme,en nous offrant un plan nouveau d’ordre social ; la démocratie, telle qu’elle existe présentement, est vouée à la mort, parce qu’elle est incapable de prendre de promptes décisions dans un temps où de telles décisions sont nécessaires.Hogben imagine un monde où l’État contrôlerait vigoureusement l’activité économique de tous.Henry Hazlitt, qui analyse le dernier livre de Hogben, dans le New York Times Book Review (3 mars 1940), en fait une critique modérée, mais très ferme.C’est que M.Hogben s’attaque aux économistes et cela déplaît à M.Hazlitt.Selon ce dernier, l’auteur de Dangerous Thought 1.Chez W.W.Norton and Company, Inc., New-York.283 pages. TABLE SERVIE POUR LES AUTODIDACTES 719 s’en prend aux bons et non aux mauvais économistes, et, de plus, ses diatribes sont mal fondées.Hazlitt s’étonne qu’un amant des mathématiques—science déductive par excellence — tourne en ridicule la méthode déductive utilisée par les économistes.M.Hogben, dit encore son critique, écrit comme s’il n’avait rien lu des études objectives et des amas de statistiques mises à contribution par les économistes ; si les déductions faites sont décevantes, ce n’est pas, dit Hazlitt, la faute de la méthode déductive, mais c’est la faute de ceux qui l’ont mal employée.Hogben en veut, aussi, aux étudiants en sciences sociales, sous prétexte qu’ils ne veulent réellement pas faire progresser les sciences sociales ; mais Hazlitt voit en cette opinion une affirmation gratuite et diffamatoire ; il croit que l’attitude de plusieurs chimistes, physiciens, biologistes envers les sciences sociales, attitude de mépris, devient un peu fatigante ! Hogben, en particulier, ne fait pas honneur à son caractère de savant en déformant les opinions de ceux qu’il critique à la légère.Après avoir lu les remarques de Hazlitt on peut se demander si Hogben n’est pas en train de casser l’énorme pipe, qu’il tient, dans la photographie reproduite par le New Y ork Times ! Mais cela n’affecte pas la valeur des deux premiers ouvrages de Hogben.Le produit de son séjour à l’hôpital, Mathematics, sortit de la pression faite par « le million ou environ — de gens intelligents mis en état de frayeur par l’enseignement scolaire des mathématiques », frayeur qui constitue un « inferiority complex », propre à faire s’évanouir l’espoir d’apprendre quelque chose par les méthodes usuelles.L’auteur se défend de faire œuvre de savant ; il veut être un simple citoyen qui tâche à faire progresser l’instruction, en montrant la valeur sociale et civilisatrice des mathématiques.Il voit, en cette science, le viiroir de la civilisation.Les lettrés avaient accoutumé de réserver ce miroir à leur usage et gloire.On incline à lui donner raison, tout en faisant exception aux égratignures dont il accable le « cléricalisme », les « priestly accounts of the creation » (p.14).Hogben établit une différence entre le langage des choses et celui des dimensions.« Les premiers hommes 720 LE CANADA FRANÇAIS qui vécurent dans les villes étaient des animaux parlants ; 1 homme qui vit à l’âge de la machine est un animal calculant ».Le langage des chiffres est, aujourd’hui, tout ce qu’il y a de plus lieu commun ; Hogben en donne foule d’exemples.Il n’en fut pas toujours ainsi.« Ce livre dira comment la grammaire de la mensuration et du calcul à évolué sous la pression des progrès sociaux, sans cesse changeants, de l’humanité ; comment cette grammaire, au cours de ses étapes, a été retardée dans sa marche par les coutumes établies ; comment elle a servi à dresser la carte de l’univers et donc à le réduire en servitude » (p.26).Débarrassée du fatras de considérations « anticléricales », la thèse est intéressante.Mais, pour suivre l’auteur dans son exposé, il faut savoir jouer, ou jongler, avec les chiffres.Sur ce point Hogben assure que la technique des mathématiques, telle qu’on la voit dans les ouvrages courants, est bonne tout au plus à décourager le lecteur, l’étudiant même.Il y aurait à écarter de ces livres bon nombre de notions qui ne sont plus guère utiles ; par exemple, des deux cents propositions d’Euclide, environ douze sont d’importance essentielle.Les autres sont des recettes compliquées facilement rempla-çables, elles sont une bonne gymnastique pour le technicien, mais elles embarrassent et découragent celui qui veut comprendre la place des mathématiques dans la civilisation moderne.Hogben écrit pour ceux qui ont été embarrassés et découragés ; il veut leur redonner courage et libérer la voie devant eux.Hogben rejette la conception platonicienne des mathématiques, à savoir que les affirmations mathématiques sont des vérités éternelles.Les travaux de l’allemand Ernst Mash, et ceux d’Einstein, ont infirmé ce concept.D’autre part il s’élève contre ceux qui ne voient dans les mathématiques qu’un vain jeu.Pour lui les mathématiques sont un langage, le langage des dimensions ; et c’est l’intérêt essentiel de tout citoyen intelligent que de pouvoir comprendre ce langage.La grammaire de ce langage n’est ni plus aride ni plus difficile à apprendre que celle du langage ordinaire.Savoir plusieurs langues n’est pas une preuve d’intelligence ; connaître le bon usage des mots pour bien exprimer des pensées, voilà ce qui compte.De même il TABLE SERVIE POUR LES AUTODIDACTES 721 faut user du langage mathématique avec justesse, et pour servir, pour améliorer la condition de l’humanité.Les manuels ordinaires de mathématiques montrent la suite logique d’une affirmation à une autre ; Hogben, dans son livre, veut montrer la suite historique, et l’usage pratique qu’on en peut faire ; il veut qu’en lisant son traité ou suive le conseil de Chrystal : « Tout bon ouvrage de mathématiques doit être lu du commencement à la fin et inversement », et celui d’un mathématicien français qui disait : allez en avant et la foi vous viendra ».Et voici ses recommandations pratiques : d’abord parcourez rapidement le volume, pour avoir une vue générale des rapports « sociaux » des vérités mathématiques; faites-en autant, à la seconde lecture, pour chacun des chapitres.Ensuite, ayez du papier quadrillé et un crayon, vérifiez tous les exemples donnés, reconstituez les figures, faites les problèmes qui suivent chacun des chapitres.Hogben aborde maintenant son sujet.Il nous introduit aux mathématiques de la préhistoire ; un chapitre est consacré à la terminologie grammaticale du langage des mesures ; vient ensuite « Euclide sans larmes » ou ce que l’on peut faire avec la géométrie ; les débuts de l’arithmétique sont présentés sous le titre « de la crise aux mots croisés » ; on aborde ensuite la trigonométrie, qui nous a révélé les dimensions de l’univers ; avec l’algèbre on a, dit-il, « l’aurore du néant ; les triangles sphériques nous ont donné la carte du monde ; le seizième siècle apporte les graphiques ; les logarithmes sont plaisamment appelés la « collectivisation de l’arithmétique; le calcul infinitésimal et le calcul différentiel sont donnés comme l’arithmétique de la croissance et de la forme ; enfin les statistiques sont l’arithmétique du bien-être de l’humanité.Et voilà, dans un trop sec résumé, Mathematics for the Million, livre fait pour le citoyen ordinaire, pour l’autodidacte.La table est bien garnie ; en dépit de l’assurance de l’auteur, il faut bon appétit pour s’y asseoir ; mais l’appétit, là aussi, vient en mangeant.Le succès du livre a été grand: 1937, l’année de la parution, a vu cinq tirages en deux mois, et l’ouvrage tient encore l’affiche comme « best seller ».Encouragé par ce succès incroyable Hogben voulut appliquer la même méthode à l’ensemble de la Science.Son 722 LE CANADA FRANÇAIS idée reçut l’approbation de l’École où il enseigne, the London School of Economies; non seulement fut-elle approuvée, mais on le pressa d’exécuter le projet ; on lui en fit un devoir de sa charge ; on lui facilita les moyens d’exécution.Et c’est ce qui nous a valu un second ouvrage, Science for the Citizen.Hogben veut faire de ce livre le premier manuel, en anglais, de VHumanisme scientifique.Il l’adresse aux adultes et aux jeunes gens ; aux premiers il essaie d’expliquer que la Science est devenue le centre des efforts que fait la société humaine pour « construire )) ; aux seconds, que la science, mal appliquée sera destructive et que la jeunesse croulera la première, dans la destruction.Jusqu’ici, disait-on, les philosophes se contentaient d'interpréter le monde.Cela ne suffit pas ; ce qu’il faut: c’est de changer le monde ; ce rôle revient à la Science.La Science, c’est le travail humain organisé ; son histoire marche parallèlement avec la vie civilisée ; elle est, aussi, l’histoire des efforts constructeurs de l’humanité ; elle est, encore, l’histoire de la « démocratisation des connaissances positives » (p.3).« Ce livre a pour but, écrit l’auteur, de raconter l’histoire des progrès de la Science, en tant que témoin de l’effort humain, de dire comment la Science a voulu satisfaire les besoins ordinaires de l’humanité ; de montrer, à mesure que le tableau se déroule, les nouvelles perspectives de bien-être qui s’offrent à l’homme, s’il sait organiser selon un plan intelligent, l’utilisation des ressources nouvelles )> (p.3).On pourrait penser que ces assertions concernent seulement les sciences appliquées ; mais, pour l’auteur, elles se rapportent également à la science pure ; celle-ci, en effet, ne peut vivre et croître que si la Société est, à un moment donné, capable de mettre en œuvre les trouvailles de la science pure, de proposer à celle-ci de nouveaux problèmes à résoudre, de lui fournir de nouveaux outils pour les expliquer.Hogben a fait de son sujet cinq parties, toutes envisagées sous le même angle, à savoir l’idée de conquête, l’idée de victoires remportées par l’Humanité.Dans la première partie on assiste à une victoire : une méthode pour compter le temps et pour mesurer l’espace.Les chapitres ont des titres suggestifs : l’Étoile Polaire et la Pyramide, ou l’invention du calendrier ; la Colonne de Pompée, ou la science de la navigation ; lunettes et satellites, ou la route du télescope ; les enfants du soleil, ou le TABLE SERVIE POUR LES AUTODIDACTES 723 déclin de la logique pure ; roue, poids et ressort de montre, ou les lois du mouvement ; comment le marin voit le monde, ou la métaphore de l’« onde )> dans la science moderne.Voilà déjà plus de trois cents pages pleines de développements ingénieux.La seconde partie est consacrée à la conquête des substituts.D’abord celle de la matière, en son troisième état ; le chapitre suivant est curieusement intitulé la Renaissance du matérialisme ou l’épuisement de l’économie néolithique ; les atomes de Démocrite font l’objet d’un exposé sur la théorie atomique et sur l’abondance que nous assure la chimie ; les composés du carbone et la richesse qu’on en peut tirer sont expliqués dans une dissertation intitulée « le dernier refuge des esprits ».La conquête de la force motrice, qui forme la troisième partie, est racontée en cinq chapitres : un siècle d’inventions, ou le déclin du vent et de l’eau ; les noirs et sataniques moulins, ou de la superfluité du simple labeur (c’est la calorique) ; la boussole et l’éclair sont le prétexte pour expliquer le magnétisme et l’électricité ; le télégraphe, le téléphone, la dynamo, le moteur à combustion interne, viennent ensuite se mettre au service de la société.Deux maux affligeaient l’humanité : la faim et la maladie.Comment fut remportée la victoire sur ces maux ?c’est ce qu’on voit dans la quatrième partie.Hogben montre ici, au service de l’homme, la médecine, l’hygiène, les statistiques vitales, la chirurgie ; il étudie les fléaux et les pestes ; la génération spontanée et les microorganismes, les phénomènes de reproduction et d’hérédité ; puis l’alimentation et ses multiples aspects et problèmes ; enfin, il aborde la question de l’évolution (the Ascent of man) ; il clôt cette partie par un exposé intitulé «A planned Ecology of human life»; il revient sur les lois mendéliennes ; il montre l’importance de la génétique ; il s’incline devant le grand pouvoir, mis par la science entre les mains de l’homme, de diriger l’évolution des plantes et des animaux et, par là, de se suffire à lui-même dans un territoire donné.La dernière — cinquième — partie a pour titre the Conquest of Behaviour, la conquête du comportement ; ici sont examinés le magnétisme animal, les sensations, et quelques aspects de l’intelligence ; les côtés biologiques de la civilisation. 724 LE CANADA FRANÇAIS L’épilogue est intitulé le Nouveau Contrat social.Hogben s y pose deux questions : Le progrès scientifique va-t-il se continuer, ou est-il à son crépuscule ?La masse de 1 humanité va-t-elle tirer de la science tout le profit possible ou bien la force destructive va-t-elle l’emporter ?Seule la collaboration de l’homme moyen avec les savants peut assurer bonne réponse à ces questions : tous doivent avoir en vue le bien commun.Cela est très bien, nous avions raison d’écrire qu’il y a ici table servie pour 1 autodidacte.Mais il y a des réserves à faire.Nous en avons fait dès le début de cet article.Il convient de louer l’auteur d’avoir su réunir tant de matériaux, de les avoir groupés en une forte unité, de les avoir mis suffisamment à la portée des lecteurs.Mais il y a les tendances.Hogben affirme, avec Lucrèce, que
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