Le Canada-français /, 1 décembre 1940, Valeurs littéraires
DES VALEURS LITTÉRAIRES Avant de projeter mon sujet sur l’écran il me faut sans doute un prologue auprès de certains lecteurs.J’en entends qui murmurent: — .Valeurs littéraires ! Mais c’est l’actualité qui nous intéresse! Et quand nous en avons une de premier ordre, la plus grande qui soit pour nous, la guerre, voilà un homme qui nous vient parler de littérature ! —Permettez-moi de vous l’assurer, mon cher lecteur, autant qu’à vous l’actuel me plaît.Probablement parce que tout le monde aujourd’hui nous le corne aux oreilles, vous estimez que la guerre doit être le premier de nos soucis.Pourtant nous sommes chrétiens, mais malgré tout très humains, et, en ce moment, en tant que peuple, semblables à celui qui, dans un combat contre un autre homme, s’imagine que toute l’affaire est d’en sortir sauf.—Mais si sa vie ne vaut rien ?Vous apprenez qu’un pauvre diable, dont le seul idéal était d’arrondir son pécule en vendant de très ordinaires casseroles, vient de mourir en défendant sa boutique contre des malandrins: tiendrez-vous que c’est très importante nouvelle ?Et si, au contraire, on vous annonce qu’un grand savant, un grand penseur, un grand artiste, l’une des gloires de l’humanité, vient d’être assassiné par un fou, votre intérêt ne s’éveillera-t-il pas davantage ?Ce n’est donc pas tant l’existence qui importe, mais bien l’usage qu’on en fait.Or, c’est à ce bon emploi que je voudrais aider.—En nous parlant de valeurs littéraires ?—Mais oui.Ces valeurs-là sont toujours une des principales et incessantes actualités pour toutes les nations — celles du moins qui prennent soin de les acquérir.Grâce à quelques-uns de leurs restes, nous savons qu’il y eut jadis sur la terre des quantités de peuples.Parce qu’ils n’avaient pas su discerner le véritable actuel, le monde s’est fort peu soucié de leur existence ou de leur disparition.Il a dû même, plus d’une fois, trouver que leur effacement était une bénédiction.Aspirons-nous au même sort ?Au point Le Canada Fbançais, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 DES VALEURS LITTÉRAIRES 347 de vue temporel, les valeurs littéraires sont les seules constantes, les seules durables actualités, bien autrement serieuses qu’une guerre et que cent guerres.Grecs et Troyens, il y a trois mille ans, faisaient ce que nous faisons: ils se battaient.Et qu’en reste-t-il ?Rien, qu’un livre.Un livre où l’on apprend encore aujourd’hui les noblesses et les misères de l’humanité.Les guerres passent, l’esprit demeure.Mille ans plus tard, alors que le monde ne cessait de trembler sous les coups des épées et des catapultes romaines, un peuple entier, écrasé, cessa d’être un peuple.Et pourtant, de ce peuple asservi, puis dispersé, sortit le Livre dont 1 esprit devait transfigurer la face de la terre, ce Livre que le temps n’use pas, qui continue d’être, en Canada notamment, d une actualité quotidienne, à chaque heure, et d une portée, pour chacun de nous, bien autrement grave, vaste et riche que la plus terrible guerre.Car enfin, dans la vie d une nation, qu’importe une guerre de plus ou de moins ?Qu importe même, pour le progrès terrestre, l’existence de cette nation si elle n’a rien de mieux à produire qu’un autre limon d’inutiles cendres ?Pour qu’on nous juge dignes de vivre, pour ne point «passer comme un bétail, les yeux fixés à terre», il nous faut une âme, une âme qui sache, au-dessus du matériel, cultiver ce domaine où l’humanité trouve sa force, sa seule pérenne richesse, et sa seule grandeur: le domaine de la pensée.L’ayant ainsi déployé sous cet éclairage, ne concéderez-vous point que mon sujet est de toute première actualité ?Et, au risque de paraître, ici et là, très banal, je continuerai d’y apporter toute la clarté possible.* * * Le verbe s’envole.Les écrits restent; mais, Dieu merci, pas tous.En ce siècle, nous saccageons des forêts entières pour les aplatir en papier.De ce papier, une fois imprimé, la fourmilière humaine, quotidiennement, fait une inconcevable et, à mon avis, bien folle consommation.Quelques jours après il disparaît et il n’en reste que des cendres.D’où il est fort évident que nous n’attachons point une grande valeur à ce genre d’écrit, encore qu’il soit «actualité».Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 348 LE CANADA FRANÇAIS Mais il en est d une autre sorte que nous sauvegardons dans nos bibliothèques publiques et privées.Ils datent d hier, de dix ans, de cent ans, de mille ans, de deux mille ans, de trois mille ans, et plus encore.C’est donc que nous les estimons bien différents des premiers.Et puisqu’un bon nombre sont assidûment transmis de génération en génération, siècle après siècle, il faut bien admettre, en dépit d’errements passagers, que l’humanité possède, non point sans doute l’infaillibilité, mais du moins une remarquable fermeté et singulière constance de jugement lorsqu’elle l’applique à ses propres oeuvres.Plusieurs nations, plusieurs langages, ont constitué ce trésor héréditaire, à la fois très antique et très neuf, car aujourd’hui même il continue de s’accroître un peu partout de gemmes plus ou moins précieuses.Mais, d’abord, c’est dans chaque nation que sont triés ces joyaux.Et alors, qui donc y décide si telle gemme vaut d’être gardée, telle autre d’etre rejetée ?Si celle-ci est excellente, celle-là de médiocre qualité ?—La majorité du peuple ?—Oui et non.Pour beaucoup d’ouvrages, surtout lorsqu’ils font appel à des sentiments familiers, à des idées simples, habituelles, le peuple les sait en général fort bien apprécier.D’autre part, nombre d’écrits, pour être goûtés, demandent une formation, une culture supérieure à celle que possède la moyenne des lecteurs.Ces oeuvres-là ne peuvent être évaluées que par une élite, exercée à découvrir ce que le commun des mortels ne perçoit pas, et apte à expliquer ensuite les beautés et les défauts qu’elle a découverts.Et c’est ce genre d’expertise qu’on appelle: la critique littéraire.Malheureusement — ou n’est-ce pas plutôt heureux ?— la critique littéraire, comme d’ailleurs toute humaine connaissance, n’a jamais pu se coiffer d’absolue certitude.Il me souvient, ici, d’une certaine grande dame d’autrefois, très intelligente et fort distinguée.Alors que ses trois filles étaient âgées de douze, quatorze et seize ans, elle ouvrit un salon où, chaque jeudi soir, elle L* Canada Fbançais, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 DES VALEURS LITTÉRAIRES 349 recueillait ceux qu’elle estimait la fine fleur des beaux esprits de la ville.Elle excellait à mettre en montre, tour à tour, les plus remarquables parmi ses invités.Ce salon fut célébré.On y passait au crible les personnages politiques et, davantage encore, les ouvrages de l’esprit, surtout les plus récents.On n’y était point trop sévère quant aux idées, ni quant aux moeurs, et, dès qu’un écrivain faisait preuve d’un indiscutable talent, on s’inquiétait peu si son oeuvre était utile, vraie, bonne, frivole ou perverse.Pourvu que la conversation fût remplie d’aperçus intéressants, divertissants, brillants, la maîtresse de maison jugeait la soirée tout à fait réussie.Aucune des filles ne fit grand honneur à la mère.La critique littéraire, dans la plupart des pays, me paraît fort semblable à cette grande dame.Elle accueille la fleur des livres et, dès que l’un d’eux témoigne d’un art hors du commun, il suffit.Un homme devient grand artiste, donc il peut prendre des libertés.S’il ouvre une école d’immoralité, c’est une immoralité fort artistique.On lui doit donc l’absolution.S’il prêche la révolte, même contre des idées, quelque institution, un gouvernement, tenus pour bons par la presque totalité des citoyens, il le fait avec si belle science et tant d’art qu’il est impossible de le condamner.On lui doit donc l’absolution, sauf en temps de guerre, paraît-il, où l’on s’aperçoit tout d’un coup, comme quand se disloque la santé, qu’il faut être un peu plus logique, un peu plus sérieux, et maintenir solidement la paix et l’hygiène intérieures, afin d’acquérir plus de vigueur contre l’adversaire.Dans ces moments-là on s’avise que l’art, après tout, n’est pas la seule qualité à considérer chez un écrivain; que cet art même peut être fort dangereux et malfaisant.En temps de paix on revient à l’indulgence.A-t-on raison ?Le critique littéraire incroyant me dira: —Tout dépend des idées qu’on a sur le monde.Pourquoi l’homme se refuserait-il à jouir avec mesure de tous les plaisirs qu’offre la vie, s’il ne croit pas à l’immortalité ?A cet incroyant je puis répondre que personne encore n’a prouvé l’univers sans Dieu, l’homme sans âme ou doué d’une La Canada Fbançais, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 350 LE CANADA FRANÇAIS âme mortelle; que, par suite, sa réflexion ne résout rien.Et, poussant au-delà de cet argument, je lui demanderais: ayant constaté l’évidente possibilité d’amélioration intellectuelle et morale dans un individu, pouvez-vous affirmer l’impossibilité du même progrès chez d’autres hommes ?Chez dix, vingt, cent autres ?Chez mille autres ?Et pourquoi pas chez un plus grand nombre encore, et chez tout ud peuple ?Cela se constate, astheure même, chez les sauvages.Un athée soviétique ne croit-il pas à la perfection possible de toute l’humanité ?Si mon incroyant déclare que cette créance n’est pas sienne, il n’y a plus rien à faire avec lui.Mais j’ai mis les choses au pire.Un genre de scepticisme aussi entier, et d’ailleurs peu sage, doit être extrêmement rare.Son influence n’est donc pas grandement redoutable.D’autres incroyants, moins illogiques, encore qu’ils se récusent devant «l’inconnaissable», admettent néanmoins un certain «surmatériel», une réalité invisible, intangible, dont ils ne parviennent pas à se donner très probantes explications, dont pourtant ils parlent continuellement, et comme d’un fait indéniable, se servant, pour désigner cette impondérable entité, du même terme que nous y employons: la conscience.Avec cette sorte d’incrédules, dès lors qu’ils tiennent l’homme pour un animal raisonnable, et qui devrait travailler à devenir de moins en moins animal et de plus en plus raisonnable; dès lors qu’ils consentent à cultiver, comme nous, bien qu’avec d’autres méthodes, le domaine du moral; alors rien ne nous empêche, sur le chapitre des valeurs littéraires, de nous entendre avec eux sur un point fort important, et de convenir que les oeuvres capables d’accroître l’intelligence et la bonté humaine devraient être placées avant celles qui divertissent sans autre gain qu’un plaisir stérile quand il n’est pas avilissant.Mais l’immense majorité de ceux qui se mêlent de critique littéraire sont des indifférents; et souvent d’ailleurs peu qualifiés pour le rôle qu’ils assument.En général, c’est au poids plutôt qu’à l’excellence des émotions ressenties qu’ils jugent un livre.Leur critique est plus corporelle que spirituelle, plus animale que raisonnable.S’il arrive qu’un écrivain, au lieu de sensations, leur offre Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 DES VALEURS LITTÉRAIRES 351 des idées, ils baillent.Leur compte-rendu ressemble à la composition d’un piètre écolier à qui l’on impose l’analyse d’une pensée de Pascal.Mais qu’un autre leur présente de pures fictions habillées d’une fantasmagorie d’images qui secouent tous les sons, escortées de l’incessant crépitement d’un verbe pyrotechnique et multicolore, les voilà conquis, émerveillés, comme ces petits enfants qui écoutent, ravis et frémissants, le conte de l’Ogre et du Petit Poucet.Us vous servent alors une description enthousiaste.L’eau vous en vient à la bouche.Puis quand, soi-même, on mord dans l’ouvrage tant prôné, on s’aperçoit qu’il est, comme le pain si léger qu’on nous vend aujourd’hui, fort appétissant, certes, et savoureux, mais pétri principalement d’ingrédients truqués, d’enflure, et de vide.Ces gens-là poussent les multitudes non vers le vrai, le bien, ni la beauté pure, mais vers l’agréable.Or l’enrichissement de soi-même, la conquête du bonheur, n’est point, non plus que celle des matérielles richesses, toujours un plaisir.Et quant aux plus sérieux des problèmes humains, s’ils n’en ont cure, ce n’est point qu’ils n’y croient pas.On les met tout simplement de côté, parce qu’ils brideraient certaines jouissances, peu intellectuelles, qu’on n’ose pas ouvertement avouer mais dont on serait bien fâché d’être privé.Ne pouvant se déclarer publiquement en faveur de l’immoral, on feint d’être amoral; non point assurément à la manière éhontée d’une bête inconsciente, mais d’une amoralité toute innocente: on se prétend dégagé des passions, parfaitement maître de soi, revenu à cette candeur asexuelle des jeunes enfants qui peuvent lire sans le moindre émoi ce qui serait capable de mettre en tumulte la chair et l’esprit d’un adulte.Il en est d’ailleurs qui n’ont à faire aucun effort pour entrer dans cette enfance.Tous, du reste, emprisonnés dans leur attitude puérile, ne demandent qu’à nous la faire partager.Nous devrions avec eux nous revêtir d’hypocrisie, refuser de reconnaître les fleurs vénéneuses; apprendre à leur exemple à patronner, parmi les écrivains, ceux surtout qui offrent de grosses sensations ou des puérilités; et savoir estimer, du moment qu’elle est bien travaillée, une statue de neige, étincelante mais éphémère, comme si elle était en marbre Lb Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 352 LE CANADA FRANÇAIS de Carrare.Somme toute, il nous faudrait, pour mesurer les valeurs littéraires, n’avoir qu’une règle: «Amusons-nous.» Evidemment, les «civilisés», s’ils ont le génie des inventions, bien utiles quand il s’agit d’écraser les moins forts, sont d’une lenteur désespérante dans leur marche vers la maturité d’esprit.Voici plus de vingt siècles écoulés depuis qu’un des prêtres de Sais, dans l’antique Égypte, déclarait au vieil Hérodote: «Vous serez toujours des enfants.» Et c’est pourquoi je déteste particulièrement cette race-là parmi les critiques littéraires.Ce sont ces gens-là qui forment peut-être le pire des obstacles à notre croissance intellectuelle et morale, parce qu’ils retiennent dans leurs jolis, polis, et frivoles salons ceux-là mêmes parmi dous qui pourraient influencer les foules, ceux-là qui ont du goût pour la lecture, ceux-là précisément qui cherchent dans l’écrit des aliments, des aliments capables de fortifier et d’embellir la structure de leur pensée, de les rendre supérieurs, riches d’une vie plus large et plus haute, enfin d’être des hommes, des hommes vraiment adultes, virils.Me viendra-t-on dire qu’ainsi j’essaye de jouer un rôle de surhomme et de faire l’ange ?Tout au contraire.Je ne le sais que trop bien : le corps et ses divers besoins, cette bête enfin qui est en chacun de nous exige toujours sa part, et plus que sa part.Et je demande justement qu’on n’ignore pas notre animalité, qu’on ne cherche pas non plus à la déguiser, mais bien qu’on la tienne exactement pour ce qu’elle est.— «Guenille, si l’on veut, ma guenille m’est chère.» Fort bien.Tout de même, parce que les Chrysales pullulent dans les plaines du monde, ces Chrysales, et des deux sexes, dont les occupations, les pensées, les conversations, ne savent que danser en rond autour de guenilles, les leurs et celles des autres — leur habillement, leur logement, leur manger, leur boire, leurs amusements, — m’irez-vous soutenir que vous et moi sommes forcés de tourner avec eux, sans répit, dans leur sarabande; que nous n’avons pas le droit de nous en évader, d’aller sur un terrain plus haut afin d’y donner un peu, à cette partie de notre être qui est proprement humaine, le temps de vivre ?Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 DES VALEURS LITTÉRAIRES 353 Car enfin, si je constate, si j’admets qu’en moi aussi la bête s’agrippe et trop souvent s’impose, on peut assez clairement déduire que je ne m’en vante pas.Me sentant donc peu satisfait du rang d’animal, j’ose, imitant ici très volontiers mes congénères, me décerner un plus haut grade: celui de raisonnable.Tout le monde, n’est-ce pas, le fait en théorie.Peut-on me reprocher que j’y veuille ajouter la pratique ?Si l’on consent que nous sommes vraiment doués de ce mouvement supérieur: l’esprit, ne lui devons-nous pas aussi la nourriture, et non si légère et si faible qu il en demeure chétif, puéril, mais au contraire abondante, solide, pour qu’il croisse et atteigne ample stature et robuste vigueur ?Toujours le même refrain ?Plût au Ciel qu’il en remplaçât tant d’autres.Ayant, suffisamment je pense, aligné mes jalons, j’en viens à un propos où certains pourront découvrir quelque tendance nationaliste, mais qui pourtant me paraît contenir substance largement humaine.Et ma proposition est celle-ci: Ne pourrions-nous point instaurer, pour mesurer la valeur des écrits, une norme différente de l’ordinaire, plus spécifiquement nôtre, un classement qu’on reconnaisse pour nettement canadien ?En quoi je ne fais que suivre un chemin déjà déblayé par de courageux et perspicaces prédécesseurs.La liste de nos critiques littéraires vraiment dignes de ce nom n’est pas fort longue.Elle serait centuplée si l’on y inscrivait tous ceux qui jugent, plus ou moins habilement, des nouveaux livres dans presque chacun de nos journaux.Or, je ne crois pas qu’il s’en trouve un seul, anglais ou français, parmi les plus renommés comme parmi les moins connus, qui se veuille ranger avec ces incroyants de la première catégorie dont j’ai parlé.S’il s’en rencontre qui appartiennent à la seconde, j’ai dit que nous avons, sur un point capital, un commun terrain d’entente.Et quant à tous les autres, même lorsqu’ils jouent l’indifféreDce, tous, du fond, sont des croyants; ils sont chrétiens.C’est à eux Le Canada Fbançais, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 354 LE CANADA FRANÇAIS surtout, c’est à ce fonds d’esprit chrétien que je m’adresse; car notre peuple aussi, ce peuple qui les regarde comme ses conseillers intellectuels, est un peuple de croyants, une race de chrétiens.Ces prémisses posées, je devrais commencer par dire que le premier devoir de tout homme en général et, en particulier, celui des écrivains, et celui de leurs critiques, c’est d’aimer Dieu.Mais je n’ai pas qualité pour monter en chaire.Laïque, et sans autorité comme directeur spirituel, il ne siérait guère de me présenter comme un des généraux de l’armée quand je n’y suis que simple soldat.Et, au vrai, la principale raison pourquoi je ne vais pas me servir d’argument religieux, pourquoi je resterai sur la terre sans y mêler le ciel, c’est que je tiens à être entendu, en Canada et hors du Canada, non seulement par tous les chrétiens, mais encore de ceux-là mêmes qui ne le sont point.Passons à ma thèse: Dès lors qu’on admet que l’homme doit, en plus de l’intellectuel, tendre au progrès moral, il me semble qu’il serait logique de toujours suivre, dans l’expertise des écrits, cette règle: Poser au 'premier rang l’art qui perfectionne, outre l’intelligence, les moeurs; qui nous apprend non seulement à bien penser, à bien dire, mais à bien faire.Et ceci paraît, en principe et à première vue, tout naturel.En réalité, la plupart d’entre nous sommes d’ordinaire fort semblables à ces petits enfants pour qui un joli costume neuf, par cela même qu’il est neuf, est d’une qualité supérieure; ou pareils à ces femmes qui, apercevant un nouveau chapeau le trouvent immédiatement et indiscutablement préférable à ceux qu’elles ont déjà portés.On compte ainsi, par milliers, au cours des siècles, et surtout de nos jours, les ouvrages hissés par une éphémère faveur, comme un pavillon au sommet d’un mât, puis mis en berne.Et donc, en réalité aussi, on finit tout de même par mettre en pratique la règle précédemment indiquée, mais, faute d’y apporter constante attention, on ne s’y résout qu’à la longue, instruit par la lente leçon du temps.Il est pourtant peu difficile de percevoir que si Platon et Aristote.Pascal et Bossuet, sont placés au tout premier rang des écrivains, ce n’est évidemment pas parce qu’ils nous amusent; ce n’est point du tout Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 DES VALEURS LITTÉRAIRES 355 parce que leur verbe chauffe notre imagination et nos sens, mais bel et bien parce qu’il touche les plus humaines de nos facultés, les plus nobles aspirations de notre intelligence et de notre coeur.Nos critiques littéraires, au rebours des critiques d’autres pays, devraient donc s’abstenir de présenter au public comme ouvrages de haut mérite ces écrits où l’on ne trouve qu’une simple distraction ; qu’on achève et referme pour se dire peu après: c’était bien intéressant, ma'., astheure, que me vaut cette lecture P Mon esprit voit-il plus grand, plus loin, plus haut ?En quoi ce livre peut-il rendre ma vie, ma conduite, moins plate, moins stérile, plus large, plus sage, plus utile ?Trop souvent nos critiques — j’en excepte les meilleurs — s’en rapportent à des articulets cuisinés par des éditeurs en mal d’écouler à grand flot tout ce qu’ils ont en magasin, le faux, le médiocre et le mauvais, aussi bien que le bon, le vrai et le beau.Et c’est pourquoi la plupart des liseurs perdent leur temps à des lectures vides, quand elles ne sont pas mauvaises.Comment alors trouver surprenant si notre peuple, si tous les peuples, en demeurent pour le terrestre à la philosophie de Chrysale: un bon petit, ou mieux encore, un bon gros confort; si leur idéal d’un État «civilisé» est à peu près celui-ci: de belles et commodes étables où l’on est bien soigné, avec de riches et larges terrains pour, solidairement, travailler aux productions désirables, puis gambader et s’amuser de toutes façons et autant que possible ?— Quant à développer une race de supérieure humanité, moins animale et plus raisonnable, aucun gouvernement n’oserait inscrire ceci dans son programme tant que le peuple ne perçoit point qu’il faudrait chez des gouvernants, outre l’intelligence et l’habileté à comprendre et manier le matériel, cette perfection morale, et proprement humaine, qui seule et sans conteste élève l’homme au-dessus des bêtes.Certains, ici, pourraient dire que j’exagère l’influence de la lecture.A quoi je répondrais par un exemple très moderne et, à lui seul, pleinement suffisant: Voyez ce qu’en un demi- siècle ont produit quelques écrits signés de Karl Marx et Friedrich Engels.Que la raison en soit dans leur appel aux appétits matériels, je ne le nie pas, et d’autant moins que ma thèse s’en renforce.En tous cas, le fait est là.Et donc, Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 356 LE CANADA FKANÇA18 si les idées mènent le monde, c’est par l’écrit.Et le succès ou l’insuccès d’un écrit dépend en très grande partie de ceux qui prétendent à renseigner le public sur la qualité des oeuvres offertes par les écrivains.Et si les critiques ne perdaient jamais de vue que les conquêtes morales sont encore plus importantes que l’acquisition du confort matériel, le monde aurait alors quelque chance de voir les hommes devenir des hommes, et qui trouveraient peut-être, pour rapiécer leurs mésentères, d’autres moyens que des guerres.Ces principes ne pourraient-ils pas être acceptés, puis solidement établis en Canada, ou tout au moins en Canada français ?Car, et j’y reviens, et j’y reviendrai sans cesse, il me semble que nous avons, presque tous, un faible: attacher la valeur à la forme beaucoup plus qu’au fond.Nous n’en nommes qu’à la rhétorique.Mais nous n’en détenons pas le monopole.Dans mon jeune temps la presque totalité du peuple de France voyait dans Edmond Rostand la grande gloire des lettres françaises.Jusque dans les campagnes les plus reculées on entendait les écoliers citer son Chanteclerc.On avait donc réussi à rendre Edmond Rostand plus célèbre que Pascal.Les Canadiens ne purent qu’emboîter le pas.On s’aperçut ensuite que l’évaluation était un peu exagérée.Nous continuons pourtant la même erreur.Au lieu d’allumer notre lampe, d’étudier sur notre table et dans notre chambre, nous courons après les chandelles des autres.Quand donc nous déciderons-nous à marcher seuls et sans lisières ?Quand donc aurons-nous un cerveau nôtre ?Pour ceux surtout d’entre nous qui sommes chrétiens, n’avons-nous pas quelques maîtresses idées sur le monde, une philosophie de la vie si vigoureuse qu’après vingt siècles elle continue ses conquêtes, et dans les plus hautes intelligences ?Et si notre art littéraire ne progresse pas aussi vite, aussi magistralement que nous le désirons, n’est-ce pas précisément faute d’une logique tout aussi humaine que chrétienne, parce que nous mettons la charrue avant les Le Canada Feançais, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 DES VALEURS LITTERAIRES 357 boeufs, parce que nous cherchons à bien dire avant d’apprendre à bien penser ?Et la plupart de nos critiques littéraires n’en sont-ils pas très grandement responsables ?Sans doute, en me lisant, plusieurs regimbent.J’y vais, avec moins de talent, à la façon de Montaigne: un parler d’homme à homme.Je ne me présente nullement comme une sorte d’infaillible Boileau et ne prétends qu’à ceci: attirer l’attention sur une actualité de très considérable importance.Que si quelqu’un propose, pour aller plus sûrement au but, meilleure voiture, tant mieux.Ce n’est pas ma méthode qui importe, mais bien d’en avoir une, et de la suivre.Au reste, et même si l’on accepte la règle indiquée, encore qu’elle semble de premier abord toute naturelle, son maniement, j’en conviens tout le premier, est fort loin d’être toujours facile quand on passe du général au singulier.Bien qu’on donne à un livre le nom de «volume», une oeuvre littéraire ressemblerait plutôt à un arbre qu’à une caisse, et son volume exact est extrêmement difficile sinon impossible à mesurer.Mais enfin la règle nous y peut aider dans l’approximatif.Pour la poésie, valeur très complexe, Albert Pelletier nous plante une prime flèche indicatrice: «Ce qui ne vaut pas d’être dit en prose ne vaut pas d’être dit en vers.» D’où l’on peut conclure que ce qui vaut d’être dit en prose peut aussi être dit en vers, et Boileau s’en trouve justifié alors que tant d’autres, plus papillonnants que lui, ne nous laissent aux doigts qu’une poussière aussi délicate qu’inutile.Continuant cette route et prenant, comme un chrétien, et comme un humaniste, modèle sur le plus ancien des livres, qui est aussi le plus répandu, la Bible, j’estimerais que la poésie convient le mieux à de fortes idées, à de hauts et nobles sentiments.On la voit employée dès le premier chapitre de la genèse pour célébrer l’oeuvre du sixième jour, la création de l’homme à l’image de Dieu; elle passe avec une immense ampleur dans le livre de Job, toute frémissante de l’infinie grandeur des oeuvres divines; elle s’agenouille dans le repentir et l’amour avec les psaumes de David; elle s’achève au Nouveau Testament par le Magnificat et le cantique de Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 358 LE CANADA FRANÇAIS Siméon.On ne la trouve nulle part où suffit la prose.Et rien ne vaut ces beaux exemples pour se déprendre des puérilités et du mauvais goût.Quant à la prose, la Bible nous en offre à "peu près tous les modèles, du plus artistique au plus dénué d’ornements, du superbe langage d’Ezéchiel à l’apparente pauvreté littéraire des Évangiles, et toujours avec cette fin: enrichir, outre l’intelligence, toute l’âme.Nous y voyons la preuve que le sage emploi du conte, de la fiction, est fort propre à diriger les moeurs.Et nous y discernons aussi la marque des vrais maîtres : grandeur dans la simplicité.La Passion sans aucun doute, même à ne la considérer que sous le rapport humain, est le plus beau drame du monde.Nul ne peut concevoir plus suprême grandeur.Est-il plus extrême simplicité ?Vraiment, je ne vois pas où trouver, pour mesurer les valeurs littéraires, meilleur guide que la Bible.Et, assurément encore, si l’un de nos poètes apparaissait comme un nouveau David, ou dotait le monde d’un second livre de Job, d’un second Cantique des Cantiques, cette surhumaine façon d’écrire n’amoindrirait point les lettres canadiennes, ni le peuple canadien, aux yeux des autres nations.A cet antique modèle, sans cesse consulté par les maîtres écrivains, nous pouvons ajouter, et les plus hautes oeuvres des hommes, et ce livre qui les dépasse toutes, l’oeuvre merveilleuse de la Nature, y compris cette infime poussière des animaux raisonnables qu’elle engendre, y compris ce discours qu’eux, et elle, et la Bible nous font entendre, illustrant le grand mystère de la matière et de la vie par une ultime conception, la seule pertinente pour notre univers d’êtres finis : la procréation de toutes choses, jusque dans les actes humains, par l’amour.Il me semble qu’à méditer ces données notre critique littéraire pourrait, chez un plus grand nombre de ceux qui s’en mêlent, prendre un caractère nettement canadien, et plus réellement humain.Peut-être aussi pourraient-elles inciter nos auteurs à penser largement, profondément, et personnellement.Au lieu de nous servir de lumières empruntées, nous aurions des clartés nôtres, et plus vives.Nous nous laisserions moins souvent piper à des appâts dont Lh Canada Fbançais, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 DES VALEURS LITTÉRAIRES 359 le miroitement forme toute la substance, et où le véritable amour, ni de Dieu, ni du prochain, ne brille bien ardemment.Qu’on aime ou non le fougueux et rugueux style de saint Paul, il s’y connaissait en nature humaine aussi bellement qu’en doctrine chrétienne: «Si linguis hominum loquar, et Angelorum, charitatem autem non habeam, factus sum velut aes sonans, aut cymbalum tinniens.» Qu’on soit un tout simple brave homme, ou critique littéraire, ou écrivain, cette profession de foi nous éclaire à tous notre chemin, comme un grand feu dans la nuit.Si quelque critique s’avisait de poursuivre sans ménagement les déductions de cette idée, qui pourtant n’a pas l’air bien dangereuse: «plus une oeuvre est utile à la perfection de l’humanité, plus elle devrait être haut placée», quelle surprenante révision du classement des écrivains! Ce serait une sorte de révolution.Il s’ensuivrait des combats, sans emploi de bombes, je l’espère, mais en déluges de papier.Les uns clameraient que tout livre de dévotion chrétienne surpasse Shakespeare.Les autres répondraient qu’un homme n’est pas Dieu; que si les Évangiles peuvent se passer d’humains attraits, un homme, pour se faire écouter de ses semblables, doit montrer quelque supériorité et que, pour un écrit, cette supériorité réside en l’art littéraire, faute de quoi un livre demeure inefficace pour la plupart des lecteurs, donc inférieur, quand il n’est pas endormant.L’application de la norme indiquée n’irait donc pas sans quelque débat.Quant à moi je n’hésiterais à mettre Pascal, et même Montaigne, au-dessus de Shakespeare.Si je trouve celui-ci admirable, je n’en constate pas moins qu’il m’aide très peu à devenir meilleur.Ceux-là, par contre, m’ont été d’un grand secours pour m’ouvrir, sur l’humanité, sur moi-même, plus juste idée, et moins orgueilleuse.Ils vous poi-gnent rudement et vous secouent, jusqu’au coeur, jusqu’à la conscience, dans cette vanité, dans cette complaisance, constante source de nos calamités, individuelles et sociales.Jugement contestable ?Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 360 LE CANADA FRANÇAIS Sans doute.Mais précisément parce que des appréciations de cette sorte peuvent être discutées, une norme différente des autres, nôtre, ne ferait qu’attiser l’intérêt.Les grandes pensées viennent du coeur, selon Vauvenar-gues.Toutefois, si forte et si belle qu’elle soit, une pensée, pour être juste et bonne, doit être raisonnable; et c’est la raison qui a le dernier mot.Le tout est donc de mettre l’accord entre le sentiment et le jugement.Et il faudrait, à qui songerait à entrer dans cette lutte, autant d’esprit que de coeur.Mais si quelqu’un parvenait à établir, en face de l’ordinaire étalage des critiques, la primauté du bon sur celle de l’agréable, il rendrait grand service, d’abord au Canada, puis, peut-être, à toute l’humanité.Georges Bugnet.Examinez les rayons de votre bibliothèque : vous y trouverez des livres à donner à la bibliothèque des enfants, à l’Institut canadien.Le Canada Fbançais, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940
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