Le Canada-français /, 1 décembre 1940, Livres canadiens
LES LIVRES CANADIENS M.Edouard Montpetit a pour ainsi dire le don de poétiser les choses les plus ordinaires ; on le voit, de nouveau, dans son ouvrage La Conquête économique, dont le second volume, Étapes, vient de paraître *.Ce livre est comme un cicerone qui, en vous promenant dans un beau jardin, vous instruirait des choses les plus sérieuses.Il y a là des pages qui mériteraient d’entrer dans une anthologie, par exemple le portrait du paysan canadien-français (p.256), le concept — si riche — du capital (pages 22 à 25), la multiplicité de nos désirs et besoins (p.131), l’intérêt que prend l’Anglo-canadien à notre vie française (p.172 et suiv.).La multiplicité de nos désirs.Voilà un beau thème à réflexions, pour un éducateur moderne.Nos enfants, nos élèves sont continuellement agités par des tempêtes de désirs, ce qui rend l’éducation singulièrement plus difficile qu’autrefois.Nous avons mis des peines infinies à améliorer les programmes, les manuels, les horaires, les maîtres ; nous avons multiplié, autour de notre jeunesse écolière, les moyens de secours, les cadres de formation ; mais le temps a été plus vite que nous ; la mécanisation nous a envahis de toüs côtés : les enfants sont sollicités par d’innombrables tentations : cinéma, théâtre, radio, automobile, sports, réunions, veillées, etc.S’ils voulaient donner à leurs études, à la lecture, une partie du temps perdu dans les sorties, ils pourraient, bénéficiant d’avantages que n’ont pas connus les générations précédentes, acquérir une culture de premier choix ; il y a, maintenant, à donner aux jeunes un ensemble de directives sur l’utilisation modérée des loisirs, des distractions, des plaisirs ; il ne serait même pas exagéré de profiter du stage des jeunes professeurs aux écoles normales supérieures, pour les instruire de ces directives.1.Edouard Montpetit.La conquête économique.Vol.II, Étapes, 272 pages.Editions Bernard Valiquette, 1564, rue Saint-Denis, Montréal.Lb Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 362 LE CANADA FRANÇAIS Les adultes eux-mêmes auraient besoin de conseils sur ce point : M.Montpetit montre très bien les sollicitations qui se multiplient pour eux, ce qui les empêche ou de conserver ou d’accroître la culture acquise au collège et à l’université.« La culture acquise exige, comme la fleur, d’un jardin, un soin perpétuel, une fidélité de chaque instant » (p.79).M.Montpetit revient souvent sur le problème de l’art, qui, comme la langue, est une expression d’un esprit.Malgré de beaux efforts et quelques réalisations, « l’art, dit-il, ne pénètre guère dans la masse » (p.56) ; l’élite elle-même en est oublieuse : (pp.201-202).Il faut donc recommander « que l’étude de l’histoire porte aussi bien sur l’évolution des institutions du Canada français que sur les faits politiques ou militaires .Supprimer des dates, laisser tomber des faits d’intérêt secondaire, pour s’en tenir aux grands mouvements.Ne sont-ils pas les vrais éléments de la culture ?Ne subsistent-ils pas comme des levains, quand tout le reste a disparu » ?Ces vues sont pleines de justesse.Il me semble que le professeur d’histoire du Canada peut, sans trop d’inconvénients, laisser de côté mainte date, mainte liste, plusieurs guerres ou plusieurs détails de certaines guerres.Un moyen assez pratique d’intéresser les grands élèves en histoire du Canada, c’est de mettre sous leurs yehx des textes originaux et complets : les voyages de Jacques Cartier, des traités comme ceux de St-Germain en Laye, de Ryswick, de Paris (1763), la charte d’une compagnie, comme celle des Cent-Associés, l’édit royal établissant le Conseil souverain, les instructions de Louis XIV à M.de Callières nommé gouverneur, chef-d’oeuvre de politique coloniale, les capitulations de Québec et de Montréal, la Proclamation de Georges III et les instructions qu’il donna à Murray, l’Acte de Québec, la constitution de 1791, les 92 Résolutions, l’Acte d’Union de 1840, des extraits abondants du Rapport de Durham, l’Acte de l’Amérique britannique du Nord (1867) et le Statut de Westminster.Faire lire ces textes, les commenter, en extraire la moelle, voilà qui pique la curiosité des jeunes, qui les porte à douter du manuel, et à le contrôler, qui les sort du livresque.Nous Le Canada Françaib, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 LES LIVRES CANADIENS 365 avons essayé cette méthode depuis trois années déjà, en des milieux divers et nous la croyons, par expérience, recommandable.On le voit, le livre de M.Montpetit multiplie les occasions de réfléchir.Les jeunes même auront plaisir à le lire.M.Séraphin Marion s’est appliqué, ces années dernières, à étudier les commencements de la littérature canadienne.Dans un premier volume il avait étudié, à ce point de vue, la Gazette de Québec ; aujourd’hui, c’est le tour de la Gazette de Montréall, qu’il nous présente en un volume très élégant.Le premier tome a reçu du public un accueil remarquable ; nul doute que le second connaîtra un égal succès.Les quatre chapitres de M.Marion étudient, de façon critique, le « prospectus », le « voltairianisme », les « curiosités littéraires », la « critique littéraire » de la Gazette de Montréal ; VAcadémie de Montréal reçoit un traitement approprié (24 pages).On ne manquera pas de bien peser les conclusions de M.Marion.Jautard et Mesplets, les deux rédacteurs de la Gazette, ont trop oublié ou négligé, assure M.Marion, les grands courants des idées et de la politique de leur temps : « la feuille montréalaise observe un silence constant sur tous les grands événements de l’époque, dans l’ancien comme dans le nouveau monde » (p.180).Contraste frappant avec la Gazette de Québec, qui renseigne ses lecteurs sur tous les événements mondiaux.« Mesplets et Jautard ont été d’incorrigibles idéologues », écrit l’auteur, qui cherche les causes de pareille idéologie : soit la contrainte imposée par une autorité tracassière, soit, plutôt, manifestation d’esprit « français » peu amoureux de la géographie, soit, surtout, influence du vieux Boileau, ignorant de l’histoire, du passé national de la France.1.Les Lettres canadiennes d’autrefois, tome I, 1939 ; la * Gazette de Québec ».Les Lettres canadiennes d’autrefois, tome II, 1940, la « Gazette du Commerce et littéraire de Montréal, 194 pages.Éditions de l’Université d’Ottawa.Éditions « L’Eclair », à Hull.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 366 LE CANADA FRANÇAIS Une deuxième conclusion de notre auteur, c’est que Jautard et Mesplets paraissent ignorer tout de l’histoire du Canada : « actions d’éclat de nos pères, vie héroïque de nos missionnaires, de nos pionniers, de nos coureurs de bois, de tout ce passé légendaire il n’est jamais question dans la Gazette littéraire de Montréal » (p.181).M.Marion a raison : les écrits de Cartier, ceux de Champlain, ceux de Charlevoix, pour ne parler que de ceux-là, auraient pu inspirer aux deux rédacteurs des pages propres à bien nourrir le sentiment national.M.Marion estime que la jeunesse du temps a été « sous-alimentée », pour employer une expression d’aujourd’hui : « Si le Canada français a trop longtemps fermé les yeux sur sa propre histoire, s’il a trop souvent acquis une instruction livresque, c’est peut-être parce que trop tôt, en pleine enfance, il fut initié à ce genre d’activité intellectuelle par des maîtres étrangers, pauvres bougres incapables de s’atteler à d’autres besognes »(p.181).Les considérations que fait M.Marion sur le « voltairianisme » de la Gazette de Montréal offrent un intérêt particulier ; on trouve ramassés, dans les pages 182 et 183, tous les textes où Voltaire a craché son mépris contre nos « arpents de neige ».C’est la première fois, croyons-nous, qu’on les voit si bien groupés.Je ne ferai pas de querelle à l’auteur sur ce point ; cependant, n’oublions pas que l’opinion de Voltaire ne diffère pas de celle d’une bonne partie de l’Angleterre.Lors des discussions préparatoires au Traité de Paris de 1763, il se fit en Angleterre une ardente campagne contre la prise de possession du Canada ; articles de journaux et brochures prêchaient la nécessité de prendre l’une des îles des Antilles, pour sa richesse, plutôt que le Canada, à cause de ses arpents de neige.Voltaire préférait les Indes orientales, et parce qu’il y avait engagé, paraît-il, ses économies, et parce que ce domaine si riche était convoité : c’est l’époque où la France et l’Angleterre, avec Dupleix et Clive, où la Hollande se font une lutte acharnée dans les Indes orientales.M.Marion note que Jautard et Mesplets s’occupent beaucoup des jolies femmes ; en cela ils sont bien français ; mais faisait-on mieux à Vienne ?ou en Angleterre même, où les femmes tendaient, en nombre, leurs filets dans les rues ?Tout cela est bien XVIIIe siècle.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 LES LIVRE8 CANADIENS 367 On voit, par là, que M.Marion sait élargir les horizons d’une étude, sait tirer d’un sujet apparemment ingrat des considérations précieuses.C’est un beau mérite ; à le lire vous en découvrirez d’autres ; mais c’est là votre tâche et votre plaisir.* * * Monsieur Gustave Lanctôt, directeur des Archives nationales à Ottawa, a publié une brochure importante sur la Collection Oakes On y trouve des mémoires de Lahontan.Le premier est intitulé Abrégé instructif des affaires du Canada qui joint à la carte de ce pais là pourra donner une idée facile de l’estât où il se trouve à présent.Il y a là 9 pages d’imprimé en français, et autant en anglais, car M.Lanctôt a mis en regard, tout le long de la brochure, le texte français et une traduction anglaise.Le titre du deuxième mémoire est le suivant : Pour Québec et Plaisance.Ebauche d’un projet pour enlever Kébec et plaisance ; avec une briefve description de ces deux places : et le recensement des habitons de Canada comme aussi celuy des sauvages qui demeurent aux environs des trois villes françaises.Ce document occupe onze pages d’imprimé en français.Dans l’appendice on trouvera le texte d’une Donation par Lahontan (1684), une lettre autographe du même (1694), le recensement de la Nouvelle-France en 1692.Les planches reproduisent la première page des deux mémoires, la lettre autographe de 1694, avec signature de Lahontan ; une carte de Québec en 1699, a) vu du Nord-Ouest ; b) vu de l’Est ; un plan de Québec en 1690 ; le plan de l’enclos de Plaisance en 1690.M.Lanctôt a écrit pour cette brochure une introduction (de sept pages).On y voit que Lahontan a rédigé ces mémoires pour le gouvernement anglais, très probablement en 1696.M.Lanctôt donne un résumé de la vie du personnage.1.Collection Oakes.Nouveaux documents de Lahontan sur le Canada et Terre-Neuve, offerts par Lady Oakes aux Archives publiques du Canada.69 pages de texte.6 planches d’une page et 3 grands dépliants.Chez l’Imprimeur du Roi, Ottawa, 1940.Le Canada Fbançais, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 368 LE CANADA FRANÇAIS La campagne contre la tuberculose se poursuit avec vigueur dans notre province.L’un des plus puissants moyens d’enrayer ce fléau, c’est de mobiliser les éducateurs, qui, à leur tour, mettront en branle la jeunesse écolière.Le « Comité provincial de défense contre la tuberculose » a résolu d’employer ce moyen d’action.Il a trouvé une magnifique collaboration, venant de « l’Association catholique des hôpitaux ».Le 27 juin 1940 ces deux organismes réunissaient au Palais Montcalm, en la ville de Québec, un grand nombre de religieuses, et hospitalières et enseignantes.Le docteur Georges Grégoire, directeur du Dispensaire anti-tuberculeux de Québec, leur expliqua la prophylaxie du mal ; M.le docteur Roland Desmeules, directeur médical de l’Hôpital Laval, montra les symptômes et le traitement de la tuberculose.Ces deux causeries ont été mises en brochure l.Elles sont rédigées avec clarté, avec force ; elles sont propres à bien renseigner le public sur une maladie terrible.Espérons qu’on fera large distribution de cette brochure dans tous les milieux scolaires, dans tous les cercles et groupements paroissiaux et nationaux : il faut rendre de plus en plus efficace et intense la lutte contre la tuberculose.* * * A l’occasion du cinquième centenaire de l’imprimerie l’Action Catholique de Québec a publié une plaquette illustrée 2 que nous recommandons aux instituteurs.En effet, on y trouve une belle « leçon de chose », sur l’imprimerie, sur ses origines, ses progrès, son état actuel ; des notices biographiques sur les plus célèbres imprimeurs, Gutenberg, Schoeffer, Caxton, Manuce, Estienne, Garamond, Plantin, Elzévir, Cramoisy, Caslon, Ged, Didot, Franklin, Mesplets, Bodoni, Stanhope, Mergenthaler.* * * Un religieux montfortain, le Père Maurice Burque, s’est attaqué à une oeuvre philosophique peu connue, celle de 1.La tuberculose.24 pages ; publication du Comité provincial de défense contre la tuberculose.2.1440-1940.Hier et aujourd’hui.L’imprimerie de Gutenberg à nos jours.28 pages grand format.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 LES LIVRES CANADIENS 369 Plotin, qui vécut au troisième siècle de l’ère chrétienne, qui se forma, à Alexandrie, avec l’initiateur du néoplatonisme, Ammonius Saccas.Désireux d’obtenir un doctorat en philosophie à l’université Grégorienne de Rome, le Père Burque, a choisi, pour le sujet de sa thèse, Un Problème plotinien, l’identification de l’âme avec l’Un dans la contemplation.La brochure qu’il nous adresse ne contient qu’une partie de la thèse, c’est-à-dire la seconde partie, moins deux chapitres *.La lecture en est assez difficile pour les profanes, mais les philosophes s’y délecteront.Il n’est pas indifférent d’apprendre (page 7) que Plotin fut très admiré de saint Augustin, qui l’appelle « Ille magnus Platonicus », que cette admiration entre en ligne de compte dans la conversion d’Augustin.On demeure impressionné devant la quantité de travaux que le 19e siècle, et surtout le 20e, ont consacrés à ce grand philosophe, travaux français, anglais, allemands, qui éclairent abondamment une oeuvre, les Ennéades, jugée d’abord, et longtemps, à la fois obscure et contradictoire.Ce n’est pas un mince honneur, pour Plotin, que d’avoir été considéré comme l’égal de Socrate, de Platon, d’Aristote.On l’avait accusé de panthéisme, puis on l’en avait exonéré, quitte à penser retrouver cette erreur dans cette partie de sa philosophie où Plotin considère le retour des êtres vers le Premier Principe, l’Un suprême, avec lequel les êtres s’identifieraient dans la contemplation extatique.Le Père Burque n’accepte pas cette seconde accusation contre Plotin : il nous semble démontré, dit-il en sa conclusion (page 39), que l’identification de l’âme avec l’Un dans la contemplation n’est pas une identification absolue, une absorption physique, mais « une assimilation intentionnelle, toute entière évoluée sur le plan de la connaissance ».* * , Le racisme fait couler beaucoup d’encre, non sans raison, puisqu’il fait aussi couler beaucoup de sang.Le Pape a demandé aux savants catholiques d’étudier cette singulière doctrine, et de la réfuter.A la suite de cet 1.Brochure de 44 pages, extrait de la Revue de V Université d'Ottawa.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940 370 LE CANADA FRANÇAIS appel, plusieurs ouvrages ont paru ; le Canada a voulu faire sa part ; dans ce numéro-ci on lira une excellente étude écrite par M.l’abbé Alphonse-Marie Parent, secrétaire de la Faculté de Philosophie à l’Université Laval.Et voici une brochure publiée par l’École Sociale Populaire, de Montréal, Le Racisme '.L’auteur est le Père Arthur Caron, vice-recteur de l’Université d’Ottawa, et son travail fut présenté à la Semaine Sociale tenue à Nicolet le 20 septembre dernier.Il y a intérêt à comparer les travaux du Père Caron et de M.l’abbé Parent, en particulier sur le sang, comme source « principale » des inégalités de race.La question des méfaits du racisme n’est pas épuisée ; il importe que nos professeurs d’universités se mettent résolument à l’oeuvre ; s’ils voulaient travailler en collaboration, ils pourraient nous donner un livre complet qui porterait dans les esprits la lumière qu’il y faut mettre.Arthur Maheux, ptre.1.R.P.Arthur Cabon, O.M.I., Le Racisme, brochure de page*, Montréal 1940.No 321 des brochures de l’École Sociale Populaire, octobre 1940.Vous pouvez nous faire des étrennes, en réglant vos arrérages, en nous procurant de nouveaux abonnés.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 4, décembre 1940
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