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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
L'oeuvre de la France dans la Vallée du Mississipi
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1941-01, Collections de BAnQ.

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XXVIII, no 5 Québec, janvier 1941 LE CANADA FRANÇAIS Publication de l’Université Laval L’ŒUVRE DE LA FRANCE DANS LA VALLÉE DU MISSISS1PI Lorsqu’on étudie l’histoire de la Louisiane, il devient bientôt évident que ce ne sont pas les Espagnols établis au Mexique depuis le commencement du XVIe siècle, mais les Français arrivés en Amérique un siècle plus tard, qui ont joué le rôle prépondérant dans l’œuvre de la découverte et de la colonisation de la vallée du Mississipi *.Le voyage de l’Espagnol Alvarez de Pineda2, dont il nous est parvenu des récits caractérisés par une absence à peu près complète de précision géographique, appartient presque autant à la légende qu’à l’histoire.L’expédition de Cabe-za de Vaca 3 envoyé par le gouvernement expagnol, en 1528, pour explorer et conquérir les territoires situés entre la 1.Jacob V.Brower, Memoir of Explorations in the Basin of the Mississippi, 7 vol., Saint-Paul, Minesota, 1898-1903 ; Isaac J.Cox, The Journeys of René Robert Cavelier, sieur de La Salle .2 vol., New-York, 1905 ; Benjamin F.French, Historical Collections of Louisiana, 5 vol., New-York, 1846-1853, et Historical Collections of Louisiana and Florida, New-York, 1875 ; Henry Harrisse, Histoire critique de la découverte du Mississipi (1669-1673), Paris, 1872 ; Gabriel Louis Jaray, L'Empire français d'Amérique (1534-1803), Paris, 1938 ; Pierre Margry, Mémoires et Documents pour servir à l’histoire des origines françaises dans les Pays d’OutreMer.Découvertes et Établissements des Français dans l’Ouest et dans le Sud de VAmérique Septentrionale, 1614-1754, 6 vol., Paris, 1879-1888 ; John G.Shea, Discovery and Exploration of the Mississippi Valley, New-York, 1852 ; Justin Winsor, Geographical Discovery in the Interior of North America in its Historical Relations (1534-1700), Londres, 1894.2.Pour une rapide description du voyage d'Alvarez de Pineda, voir Justin Winsor, Narrative and Critical History of America, t.II, Spanish Explorations and Settlements in America from the Fifteenth to the Seventeenth Century, Boston et New-York, 1886, p.237.3.Bishop Morris, The Odyssey of Cabeza de Vaca, New-York, 1933.Le Canada Français, Quebec, Vol.XXVI I, No 5, janvier 1941 458 LE CANADA FRANÇAIS Floride et le Mexique n’a pas de résultats durables.Luis Moseoso 4 et les survivants de l’expédition d’Hernandez de Soto 6 descendent le Mississipi en 1543, mais leurs compatriotes sont alors trop occupés à exploiter les mines d’or du Mexique et du Pérou pour explorer le cours du grand fleuve qu’ils appelaient rio del Espiritu Santo, rivière du Saint-Esprit.L’honneur d’être les véritables découvreurs du Mississipi appartient aux Français Louis Jolliet et Jacques Marquette 6.Ils sont en effet les premiers à explorer méthodiquement les régions que traverse ce fleuve et à s’assurer qu’il se jette dans le golfe du Mexique et non dans l’océan Pacifique, comme on l’avait cru jusque là.A partir de 1673, date du voyage de Jolliet et de Marquette, le Mississipi n’est plus le fleuve quasi-légendaire dont on parlait depuis longtemps en termes très vagues.Neuf ans plus tard, Cavelier de la Salle 7, le plus grand de tous les explorateurs français, en atteint l’embouchure.Il réalise ainsi l’objet de longues années de soucis, de travaux et de dangers, et donne à son pays l’immense empire qui s’étend depuis la région des Illinois jusqu’au golfe du Mexi- 4.Justin Winsor, Narrative and Critical History of America, t.II, Spanish Explorations and Settlements in America from the Fifteenth to the Seventeenth Century, pp.248, 253.5.Winsor, op.cit., t.II, pp.244-254, 286-292 ; R.B.Cunningham Graham, Hernando de Soto : together with an account of one of his captains, Goncalo Silvestre, Londres, 1912.6.Sur Louis Jolliet et le P.Jacques Marquette, voir Ernest Gagnon, Louis Joliet, découvreur du Mississipi et du pays des Illinois, premier seigneur de Vile d’Anticosti, 2e éd., Montréal, 1912 ; Alfred Hamy, Au Mississipi, la première exploration (1673).Le Père Jacques Marquette, de Laon, et Louis Joliet, Paris, 1903 ; Agnes Repplier, Père Marquette, Priest, Pioneer and Adventurer, New-York, 1929 ; Francis B.Steck, The Jolliet-Marquette Expedition, 1673, Washington, 1927 ; Reuben G, Thwaites, Father Marquette, New-York, 1902.7.P.Chesnel, Histoire de Cavelier de la Salle, Paris, 1901 ; Andre Chevrtllon, (( Cavelier de la Salle jusqu’à la prise de possession de la Louisiane, 1643-1682, » The Rice Institute Pamphlet, vol., XXIV, juillet 1937, pp.119-142 ; Isaac J.Cox, op.cit., Jean Delanglez, Some La Salle Journeys, Chicago, 1938 ; et The Journal of Jean Cavelier, Chicago, 1939 ; Gabriel Gravier, Découvertes et Établissements de Cavelier de la Salle dans V Amérique, Paris, 1870, Cavelier de la Salle, Paris, 1871, et Nouvelle Étude sur Cavelier de la Salle, Paris, 1885 ; Pierre Margry, op.cit., surtout les trois premiers volumes ; Marcel Morayjd, « The Last Expedition and the Death of Cavelier de la Salle, 1684-1687.» The Rice Institute Pamphlet, vol.XXIV, juillet 1937, pp.143-167 ; Francis Park-man, La Salle and the Discovery of the Great West, Boston, 1905 ; Raymond Thomassy, De la Salle et ses Relations inédites de la Découverte du Mexique, Paris, 1859 ; Marc de Villiers du Terrage, L’Expédition de Cavelier de la Salle dans le Golfe du Mexique (1684-1687), Paris, 1934.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AIT MISSISSIPI 459 que.Le 13 mars 1682, il prend possession de ces contrées pour la France et leur donne le nom de Louisiane, en l’honneur de Louis XIV 8.Pour témoigner sa reconnaissance au grand ministre qui a bien voulu s’intéresser à ses projets d’exploration et de colonisation, il baptise l’ancienne rivière du Saint-Esprit rivière Colbert.La carrière de La Salle est un sublime exemple de dévotion à un grand idéal.Convaincu de l’importance de l’œuvre qu’il poursuit, il se raidit contre les obstacles, s’obstine dans son effort et triomphe des nombreuses difficultés qu’il rencontre dans l’accomplissement de son grand dessein : opposition des autorités au début, jalousies de ses rivaux, rigueur des éléments, hostilité et trahison de la part de ses compagnons.Son destin est tragique.Il tombe sous les coups d’assassins au retour d’un voyage au Texas, où il était allé dans l’intention de fonder une colonie.Lorsqu’il meurt le 19 mars 1687, il n’a que 43 ans, mais il a déjà donné la mesure de son génie et atteint le but qu’il s’était proposé.Il a fondé l’établissement de Saint-Louis des Illinois9, le premier village français de la Haute-Louisiane, et fait des projets pour la colonisation de la Basse-Louisiane.En dépit de l’extrême faiblesse des moyens dont il disposait, il a brillamment inauguré l’œuvre civilisatrice de la France dans la vallée du Mississipi.L’histoire du fort Saint-Louis 8.Dunbar Rowland et Albert G.Saunders, Mississippi Provincial Archives, t.I, 1729-1740, t.II, 1701-1729 ; t.III, 1704-1743, Jackson, Mississipi, 1927, 1929, 1932 ; F.X.de Charlevoix, Histoires et Description générale de la Nouvelle-France, 3 vol., Paris, 1744 ; Bénard de la Harpe, Journal Historique de l’Établissement des Français à la Louisiane, La Nouvelle-Orléans, 1831 ; Le Page du Pratz, Histoire de la Louisiane, 3 vol., Paris, 1758 ; Perrin du Lac, Voyage dans les deux Louisianes, Lyon, 1805.Marc Villiers du Terrage.La Louisiane.Histoire de son nom et de ses frontières successives, 1681-1819, Paris, 1929.Pour l'histoire de la Louisiane, consulter Henry E.Chambers, History of Louisiana, 3 vol., Chicago et New-York, 1925 ; Alcée Fortier, A History of Louisiana, 4 vol., New-York & Paris, 1904 ; Charles Gayarre, History of Louisiana, 4 vol., 4e éd., La Nouvelle-Orléans, 1903 ; François-Xavier Martin, The History of Louisiana from the Earliest Period, La Nouvelle-Orléans, 1882 ; Georges Oudard, Vieille Amérique , La Louisiane au Temps des Français Paris, 1931, traduit en anglais sous le titre Four Cents an Acre : the Story of Louisiana under the French, New-York, 1931 ; Lyle Saxon, Old Louisiana, New-York, 1929 ; N.M.Miller Surrey, The Commerce of Louisiana during the French Regime, 1699-1763, New-York, 1916 ; Joseph Wallace.The History of Illinois and Louisiana under the French, Cincinnati, 1893, 9.Clarence W.Alvord, The Centennial History of Illinois, t.I, The Illinois Country, 1673-1818, Springfield, 111., 1920, pp.88-92 ; Francis Paekman, op.cit., pp.308-327.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 460 LE CANADA FRANÇAIS nous montre clairement quels étaient les principes fondamentaux de la politique qu’il entendait poursuivre.Le peuplement des régions explorées, la culture du sol, la collaboration la plus étroite avec les sauvages et les missionnaires étaient à la base même de ses projets de colonisation ; la recherche des trésors, l’action militaire et le commerce n’y jouaient qu’un rôle de second plan 10.Comme la situation économique du royaume a été gravement compromise par une longue périodes de guerres la France devra attendre jusqu’à la fin du siècle avant de fonder un établissement permanent sur les bords du golfe du Mexique.En février 1699, le Canadien Pierre Le Moyne, Sieur de Bienville, * 11 frère du grand d’Iberville, fonde Biloxi, la première capitale de la Louisiane.Bientôt on s’aperçoit que le climat de cette région est malsain et que son sol sablonneux ne se prête guère à l’agriculture.Pour cette raison, en 1702, la plupart des colons vont s’établir au fort Louis de la Mobile, construit la même année.A partir de ce moment, Biloxi devient surtout un poste militaire et administratif.Pendant l’été de 1703, Antoine Le Moyne de Chateaugué, frère de Bienville, arrive en Louisiane avec dix-sept Canadiens.Au commencement de mai 1704, le Pélican fait voile de la Rochelle à destination du golfe du Mexique avec deux compagnies de troupes, quatre prêtres et deux religieuses.Il y a aussi à bord du Pélican vingt jeunes filles qui trouvent toutes un mari peu de temps après leur arrivée en Amérique 12.Beaucoup de colons déjà arrivés en Louisiane hésitent à s’y fixer, parce qu’ils craignent d’être obligés de rester célibataires.Les autorités religieuses et civiles voient les mariages entre Français et Indiennes d’un très mauvais œil.A la suite de ces unions, les Français acquièrent les défauts des sauvages et les sauvages ceux des Français.Dans les premiers temps, le gouverneur revient constamment sur la nécessité d’envoyer en Louisiane de 10.Gabriel Louis-Jaray, op.cit., pp.180-181.11.Grace E.King, Jean Baptiste Lemoyne, Sieur de Bienville, New-York, 1892 ; Charles de la Roncière, Une Epopée Canadienne, Paris, 1930.Voir aussi le numéro spécial que la Louisiana Historical Quarterly a consacré à Bienville en janvier 1918.12.Dunbar Rowland et Albert G.Saunders, op.cit., t.III, p.24 lettre de Bienville à Pontchartrain, 6 septembre 1704.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AU MISSISSIPI 461 jeunes Françaises ou de jeunes Canadiennes.Il parle des femmes comme d’une marchandise d’autant plus précieuse qu’elle est plus difficile à se procurer.Mais ce n’est pas la seule difficulté que les autorités ont à envisager à cette date.Dès le début, la colonie connaît de rudes épreuves.Pour ne mentionner que les années 1709 et 1710, voici quelques-uns des fléaux qui s’abattent sur la Louisiane : une inondation ravage Mobile en 1709, un corsaire anglais pille l’établissement de l’île Dauphine en 1710, la famine et la maladie font de nombreuses victimes à Biloxi en 1709 et en 1710.D’ailleurs, comme nous aurons l’occasion de le voir au cours de ce rapide aperçu de l’histoire de la colonie, famines, épidémies, inondations souvent suivies de longues périodes de sécheresse, incendies, ouragans, déprédations des corsaires et des Indiens reviennent avec une régularité obsédante pendant toute l’histoire de la Louisiane française, c’est-à-dire jusqu’en 1765.Malgré les nombreux obstacles qui entravent l’œuvre de la colonisation pendant la première moitié du XVIIIe siècle et qui semblent à plusieurs reprises devoir en rendre l’exécution pratiquement impossible, les établissements de la Louisiane sont devenus assez importants en 1711 pour que la métropole les organise en une province dont le gouvernement relève de Québec.Les nouveaux territoires où l’action politique de la France va s’exercer pendant plus d’un demi siècle s’étendent du lac Michigan et de la rivière Wisconsin, au nord, jusqu’au golfe du Mexique, au sud ; et de la vallée de l’Ohio, à l’est, jusqu’à la base des Montagnes Rocheuses et au Nouveau-Mexique, à l’ouest.Quelle est, à ce moment-là, la population des postes français dans ces vastes régions ?Il y a en 1711 deux villages français au pays des Illinois, ceux de la Sainte Famille de Cahokia et de l’immaculée Conception de Kaskaskia, fondés le premier en 1699, le second l’année suivante.Deux cents cinquante habitants sont alors domiciliés en permanence dans cette partie de la colonie.Nous laissons de côté les coureurs de bois beaucoup plus nombreux, mais qui ne comptent pas au point de vue de la colonisation.Dans la Basse-Louisiane, ou celle du Golfe du Mexique, la popu- Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 462 LE CANADA FRANÇAIS lation française atteint, au maximum, le chiffre dérisoire de 300 habitants.Ces statistiques nous font mieux comprendre et apprécier le courage surhumain d’un administrateur comme Bienville.Celui-ci ne demande pas mieux que de poursuivre une vigoureuse politique de colonisation, et quand on considère les faibles ressources dont il dispose, on ne saurait trop admirer l’industrie et la ténacité de cet homme qui s’obstine pendant quarante-cinq ans à vouloir développer la Louisiane malgré l’incompréhension et l’indifférence du Ministère des Colonies.Les finances de la métropole sont alors dans un état déplorable.Le peu que celle-ci dépense pour la Louisiane, elle le dépense à contrecœur et elle ne le cache pas à ses officiers qu’elle exhorte constamment à pratiquer la plus stricte économie.Un grand esprit comme Colbert aurait compris qu’il y allait du prestige et de l’honneur de la France d’assurer des revenus aux colonies en réduisant les dépenses de la métropole, mais l’âge des grands enthousiasmes est passé lorsque commence la colonisation de la Louisiane.On est au XVIIIe siècle, c’est-à-dire à l’époque du matérialisme économique.Une entreprise coloniale qui ne rapporte pas de profits est une mauvaise affaire qu’il convient de liquider le plus tôt possible.A cette époque, on s’intéresse beaucoup à Saint-Domingue, mais c’est parce que Saint-Domingue est une source de richesses pour un grand nombre de Français.Par contre, comme la colonisation de l’Amérique du Nord n’est pas une affaire payante, elle a très peu de partisans.Aussi, chaque fois que la France peut se décharger du soin de développer la Louisiane, le fait-elle volontiers.C’est ainsi qu’en 1712, Louis XIV est heureux de conférer à Crozat13 le monopole du commerce dans la vallée du Mississipi pour une période de quinze ans.On sait ce qui arriva.Crozat s’imagine que la Louisiane est un nouveau Pérou.Il s’obstine à chercher des mines d’or et d’argent.Tout ce qu’il trouve en fait de minéraux, c’est du fer et du plomb dans la région des Illinois.Comme tous les chercheurs d’or, il néglige l’agriculture, la seule source perma- 13.Marie-Louis Desazars de Montgailhabd, La Famille Crozat, Toulouse, 1908.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AU MISSISSIPI 463 nente de prospérité, et partant la seule base sur laquelle on puisse fonder une saine politique de colonisation.Au bout de quatre ans, il est ruiné.Il a dépensé plus de 400.000 livres, et n’en a retiré que 300.000.En 1717, il renonce à son monopole.L’aventure de Crozat ne fut pas complètement désastreuse pour la Louisiane.Les entreprises minières dans lesquelles il se lança, bien que marquées d’un échec complet, n’en amenèrent pas moins un nombre considérable d’ouvriers en Amérique.En effet la population de la colonie passa de 500 habitants en 1714 à 1500 en 1717.La charte de Crozat est à peine révoquée qu’à la grande satisfaction du Ministre des Finances, Law demande au roi l’autorisation d’organiser la Compagnie d’Occident, dont le but est de coloniser la vallée du Mississipi.Malgré l’échec de Crozat, on continue toujours à croire aux trésors fabuleux de la Louisiane.Une période de spéculation effrénée suit une habile campagne de réclame au cours de laquelle on promet monts et merveilles aux futurs actionnaires.Les opérations financières de Law faillirent ruiner la France, mais sa Compagnie d’Occident continuée jusqu’en 1732, sous divers noms et divers auspices, joua un rôle de la plus grande importance dans le développement de la Louisiane.Ses directeurs s’étaient engagés à transporter 6000 colons dans la vallée du Mississipi.Jusque-là on n’avait jamais conçu la colonisation de l’Amérique sur une si grande échelle.Les années de 1718 à 1732 furent en effet une période de grande activité pour la Louisiane.En 1718, Bienville, qui voulait depuis quelque temps transférer le siège du gouvernement des sables stériles de la région de Biloxi aux terres alluviales du Mississipi, chargea les ingénieurs royaux de tracer le plan d’une ville qui serait située sur le Mississipi.Il nomma cette ville la Nouvelle-Orléans en l’honneur du régent.C’est ainsi que fut fondée la future métropole de la Louisiane u.Le vieux carré, si populaire auprès des 14.Marc Villiers du Terrage, Histoire de la Fondation de la Nouvelle-Orléans (1717-1722), Paris, 1917.Pour l’histoire de la Nouvelle-Orléans depuis sa fondation jusqu’à nos jours, voir John S.Kendall, History of New Orleans, 3 vol., Chicago et New-York, 1922 ; Grace King, Creole Families of New Orleans.The Place and the People, New-York et Londres, 1928 (Première édition, 1895) ; Lyle Saxon, Fabulous New Orleans, New-York et Londres, 1928 ; New Orleans City Guide.Written Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 464 LE CANADA FRANÇAIS touristes du XXe siècle, correspond exactement au site choisi par les ingénieurs royaux en 1718.Lorsque la Nouvelle-Orléans devint la capitale de la Louisiane en 1723, elle comptait une centaine de maisons et environ 250 habitants.D’après un contemporain, il y avait à cette date dans toute la vallée du Mississipi 1700 blancs et 3300 nègres.Le plus grand événement de l’époque fut sans doute l’arrivée des Ursulines qui vinrent s’établir à la Nouvelle-Orléans en 1727 16.Ces religieuses allaient se consacrer au soin des malades et à l’éducation des jeunes filles de la colonie.Leur couvent dont la construction fut terminée en 1734 est généralement considéré comme le plus vieux monument de toute la vallée du Mississipi.C’est aussi un des spécimens les plus remarquables de la vieille architecture française de la Nouvelle-Orléans.En 1731, l’ancienne Compagnie d’Occident, fondée par Law en 1718 mais devenue entre temps la Compagnie des Indes 19, fait révoquer sa charte et la Louisiane devient définitivement une province de la couronne.La période des débuts est passée.L’agriculture est en bonne voie de développement.Des établissements se fondent autour des plantations.On cultive le coton, l’indigo, le tabac et le riz.On commence à voir les résultats de trente ans de colonisation.Bien que laissée plus ou moins à elle-même, l’administration locale avec de faibles ressources accomplit des résultats remarquables quand on considère l’immensité de la tâche qu’elle s’est imposée.A cette époque, il y a déjà quatre établissements en Haute Louisiane — Cahokia, Kaskaskia, Fort de Chartres, la Prairie du Rocher — et un cinquième, celui de Sainte-Geneviève du Missouri, sera fondé quelques années plus and Compiled by the Federal Writers’ Project of the Works Progress Administration for the City of New Orleans, Boston, 1938.15.T.Wolfe, The Ursulines in New Orleans and Our Lady of Prompt Succor.A Record of Two Centuries, New-York, 1925.16.Alfred Doneaud de Plan, La Compagnie française des Indes, Paris, 1889 ; Henry Gravier, La Colonisation de la Louisiane à l’Époque de Law (Octobre 1717-Janvier 1721), Paris, 1904 ; Pierre Heinrich, La Louisiane sous la Compagnie des Indes (1717-1731), Paris, 1907 ; Charles Montagne, Histoire de la Compagnie des Indes, Paris, 1899 ; Henry Weber, La Compagnie des Indes, Paris, 1904.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AU MI88ISSIPI 465 tard 17.Les habitants du pays des Illinois se livrent à la culture avec beaucoup de succès.Chaque année, ils envoient du blé et de la farine à la Nouvelle-Orléans.Ils ont de grands troupeaux de vaches et de porcs.La région est très prospère, car en plus de l’agriculture, les habitants de la Haute-Louisiane peuvent compter sur le commerce des fourrures, qui est une source de revenus considérables.Les conditions sont moins favorables en Basse-Louisiane.Malgré les progrès très sensibles qu’on y a accomplis depuis quelques années, l’âge héroïque des difficultés et des épreuves n’est pas encore complètement passé.Le 23 août 1733, Diron d’Artaguiette écrit que la colonie est dans une situation très précaire.Un ouragan a détruit la moisson et la famine sévit.Beaucoup de colons veulent rentrer en France, certains même désertent et vont rejoindre les Espagnols de Pensacola.Le 31 août 1735, le procureur général Salmon annonce au Ministre des Colonies qu’une inondation suivie d’une période de sécheresse a empêché les cultivateurs de faire leurs semailles.La même année, on est obligé de se défendre contre des bandes de chiens enragés qui attaquent les colons.Vers cette époque, les Indiens se font de plus en plus menaçants.Du 13 janvier 1737 au 31 mai 1740, la campagne contre les Chickasaws occasionne des dépenses extraordinaires de plus d’un million de livres alors que le budget ordinaire pour toute la colonie, en 1739, ne s’élève qu’à 310.000 livres.En 1740, deux ouragans, le premier le 11 septembre, le second le 18, détruisent la récolte.Cependant la Louisiane se développe sur un rythme un peu ralenti mais continu.En 1742, Bienville demande à la métropole des crédits pour l’établissement d’un collège.Bien que la Cour refuse d’accéder aux désirs du gouverneur parce que, dit-elle, une entreprise de ce genre serait trop onéreuse, la requête des habitants n’en montre pas moins que tous leurs efforts ne convergent plus uniquement à satisfaire des besoins matériels.D’après 17.Pour l’histoire des établissements français en Haute-Louisiane, voir Clarence W.Alvord, op.cit., , Henry É.Chambers, Mississippi Valley Beginnings , An Outline of the Early History of the Earlier West, New-York et Londres, 1922 ; Theodore C.Pease, The French Foundations, 1680-1693 (Collections of the Illinois State Historical Society, vol XXXIII, French Series, t.I), Springfield, Illinois, 1934 ; Joseph Wallace, op.cit.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 466 LE CANADA FRANÇAIS le recensement de 1744, il y avait alors à la Nouvelle-Orléans 1000 Blancs et 2000 nègres.Pendant les quinze dernières années du régime français, on est dans un état d’alarme à peu près continuel.A la menace indienne s’ajoute le danger d’une attaque de la part des Anglais.Finalement, à la veille du traité de Paris qui lui enlèvera le Canada et les postes du pays des Illinois, la France s’avoue incapable de protéger plus longtemps la Louisiane.En 1761, l’ambassadeur français à Madrid explique au roi d’Espagne qu’il est de son intérêt d’accepter la cession que la France veut lui faire des établissements de la Basse-Louisiane et du Missouri.Les Espagnols hésitent d’abord à accepter cette cession, puis se rendent compte qu’il vaut mieux posséder ces territoires qui constituent un rempart entre leurs colonies et celles des Anglais.La Louisiane devient donc espagnole.Lorsqu’on apprend cette transaction à la Nouvelle-Orléans, c’est d’abord un mouvement d’incrédulité, puis de douleur et d’indignation.Les sauvages protestent qu’ils veulent rester Français.Les 600 Créoles de la Basse-Louisiane supplient le roi de France de ne pas abandonner ses sujets d’Amérique.Ils envoient un des leurs, Jean Milhaud, présenter une requête à Louis XV.Lorsque Milhaud arrive à Paris en 1765, il se met en relations avec Bienville ; l’ancien gouverneur de la Louisiane a maintenant quatre-vingt-six ans.Ils se présentent tous dteux chez Choiseul.Celui-ci écoute poliment leur plaidoyer, puis leur dit : « Messieurs, il faut mettre fin à cette scène par trop pénible.Le roi est touché de la loyauté et de l’affection de ses anciens sujets de la Louisiane, mais il a dépensé de l’argent dans cette colonie pendant soixante-cinq ans.Cela ne pouvait durer plus longtemps.Puisque la Louisiane ne peut plus appartenir à la France, il vaut mieux qu’elle appartienne à une nation amie qu’à l’Angleterre.Soyez de loyaux sujets du roi d’Espagne.» Les Louisianais ne s’avouent pas vaincus.Pendant quelques années ils persistent à vouloir rester sujets de la France malgré l’indifférence du gouvernement français.En 1768, le procureur général Lafrenière se met à la tête d’un mouvement de révolte contre les autorités espagnoles.Les rebelles essaient d’empêcher Ulloa de prendre possession de la Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AU MI8SISSIPI 467 colonie au nom de la cour de Madrid.L insurrection est réprimée et les chefs sont punis J8.Voila comment la Louisiane cesse d’être une colonie française soixante-dix ans après la fondation de Biloxi l9.Cette étude ne serait pas complète sans quelques remarques sur l’œuvre des missionnaires en Louisiane20.On sait que ceux-ci ont toujours joué un rôle de premier plan dans la politique coloniale de la France.Ce pays n’a jamais voulu limiter son action civilisatrice à l’exploration et au peuplement de ses colonies.Les Français ont toujours estimé que la conquête matérielle de nouveaux territoires devait être complétée par la conquête spirituelle.Ainsi s’explique la collaboration qui existait en Amérique entre les autorités civiles et les autorités religieuses.Le missionnaire se faisait l’apôtre de 1 idee française et chrétienne.Il servait à la fois les intérêts de la religion et de la patrie.D’ailleurs, ces intérêts étaient intimement liés.Il était beaucoup plus facile de faire du sauvage un collaborateur des Français en le convertissant au christianisme, de même qu’il était plus facile de faire de lui un bon chrétien en l’amenant à prendre certaines habitudes de la vie civilisée.De l’aveu même des Jésuites, les meilleurs missionnaires de l’époque, la conversion des sauvages était une 18.Henry E.Chambers, Mississippi Valley Beginnings, pp.85-113 ; Jean de Champigny, Étal Présent de la Louisiane avec toutes les particularités de cette province d’Amérique, La Haye, 1776, et La Louisiane ensanglantée, Londres, 1773 ; Louis Houck, The Spanish Regime in Missouri, 2 vol., Chicago, 1909 ; James A.Robertson, Louisiana under the rule of Spain, France and the United States, 1785-1807.Social, Economic, and Political Conditions represented in the Louisiana Purchase as portrayed in hitherto unpublished contemporary Accounts, 2 vol., Cleveland, 1911 ; Arthur P.Whitaker, The Mississippi Question, 1795-1803 ; a study in trade, politics and diplomacy, New-York & Londres, 1934 ; Marc Villiers du Terrage, Les dernières années de la Louisiane française, Paris, 1905 ; Lyon E.Wilson, Bonapart’s Proposed Louisiana Expedition, Chicago, 1934, et Louisiana in French Diplomacy, 1759-1804, Norman, Oklahoma, 1934’.19.En octobre 1800, l’Espagne cède la Louisiane à Napoléon contre un agrandissement du duché de Parme, mais la France ne reprend possession de son ancienne colonie que le 20 novembre 1803.Le dix décembre de la même année, c’est-à-dire à peine vingt jours plus tard, la Louisiane devient américaine.20.Sur l’histoire des missions en Basse-Louisiane, voir Jean Delan-glez, The French Jesuits in Lower Louisiana (1700-1763), Washington, 1935 ; Camille de Rochemonteik, Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIlle siècle, 2 vol., Paris, 1906 ; Claude L.Vogel, The Capuchins in French Louisiana (1722-1766), Washington, 1928.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 468 LE CANADA FRANÇAIS tâche très ardue.Voici ce que le Père Gabriel Marest, qui évangélisait alors les Kaskaskias, écrivait en 1712 à un Jésuite français : « Je souhaiterais pouvoir vous donner de nos Missions des connaissances qui répondissent à l’idée que vous vous en êtes formée.Ce qu’on apprend tous les jours en Europe de ces vastes Pays semés de Villes et Bourgades, où une multitude innombrable d’idolâtres se présente en foule au zèle des Missionnaires, donnerait lieu de croire que les choses sont ici sur le même pied : il s’en faut bien, mon Révérend Père ; dans une grande étendue de Pays, à peine trouve-t-on trois ou quatre villages : notre vie se passe à parcourir d’épaisses forêts, à grimper sur les montagnes, à traverser en canot des lacs et des rivières pour atteindre un pauvre sauvage qui nous fuit, et que nous ne saurions apprivoiser ni par nos discours, ni par nos caresses.« Rien de plus difficile que la conversion de ces Sauvages : c’est un miracle de la miséricorde du Seigneur : il faut d’abord en faire des hommes, et travailler ensuite à en faire des Chrétiens .Mais plus ils sont éloignés du Royaume de Dieu, plus notre zèle doit-il s’animer pour les en approcher, et les y faire entrer .On ne peut attribuer les conversions, ni aux solides raisonnements du Missionnaire, ni à son éloquence, ni à ses autres talens, qui peuvent être utiles en d’autres Pays, mais qui ni font nulle impression sur l’esprit de nos Sauvages : on n’en peut rendre la gloire qu’à celui-là qui, des pierres mêmes, sait faire quand il lui plaît, des enfants d’Abraham 21.» L’idéal français de la colonisation garantissait au sauvage le droit à la liberté et le respect de sa personnalité.Les missionnaires s’appliquèrent à lui faire garder son identité en le protégeant autant que possible contre l’influence, généralement pernicieuse, des Blancs.Dans leur souci d’amener les indigènes convertis à la vie sédentaire, les missionnaires réunirent ceux-ci dans des villages, qu’ils eurent soin de fonder à quelque distance des établissements français.Se rendant à l’invitation d’Iberville, les Jésuites viennent en Louisiane dès la première heure.Le Père Paul Du Ru arrive à Biloxi en 1699, les Pères Gravier et Limoges en 1700.La même année, le Père Foucault meurt des mauvais traitements qu’il reçoit chez les Arkansas.En 1704, à la 21.Relations des Jésuites (éd.Reuben G.Thwaites), Cleveland, 1900, vol.LXVI, pp.218-219.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AU MISSISSIPI 469 suite de querelles de juridiction religieuse, les Jésuites doivent abandonner les missions de la Basse-Louisiane aux Capucins.Bienville réussit à faire revenir les Jésuites en Basse-Louisiane en 1724, et ils y restent jusqu’à la fin du régime français.Un des hommes les plus remarquables de la colonie est le Père de Beaubois 2- qui joue un rôle de tout premier plan à la Nouvelle-Orleans.Il convainc le conseil supérieur de faire venir de France des Ursulines qui s’occuperont du soin des malades et de l’éducation des jeunes filles.Convaincu que la richesse de la Louisiane ne se trouve pas dans les mines, mais dans l’agriculture, il travaille de ses propres mains à développer la plantation des Jésuites et en fait une véritable ferme modèle.Il veut qu’on fasse venir des Anglais de la Caroline qui enseigneraient aux Français leurs méthodes de culture du tabac.Il essaie de développer le commerce entre la Louisiane et les colonies espagnoles.Il s’applique à rendre la culture de l’indigo plus profitable et il perfectionne la machine à égrener le coton.L’œuvre des missionnaires est tout aussi remarquable dans le pays des Illinois qu’en Basse-Louisiane.Les Prêtres des Missions Étrangères de Québec, s’installent à Cahokia en 1699 23, et les Jésuites 24 à Kaskaskia l’année suivante.Grâce à leur esprit de sacrifice et à leur dévouement inlassable, ces missionnaires fondent une chrétienté florissante en Haute-Louisiane.Vers 1750, il ne reste plus que quelques païens parmi les sauvages de la région.L’exemple des Prêtres des Missions Étrangères et des Jésuites donne une puissante impulsion au développement de l’agriculture.En Haute-Louisiane, les missionnaires sont les premiers à bâtir des moulins à farine, 22.Sur le Père de Beaubois, voir Jean Delanglez, The French Jesuits in Lower Louisiana (1700-1763), pp.138-299.23.Voir l’étude manuscrite de l’abbé (plus tard le cardinal) Alexandre Taschereau, Histoire du Séminaire de Québec chez les Tamarois ou Illinois sur les Bords du Mississipi.L’original se trouve au Séminaire de Québec.On en trouvera une copie aux Archives Nationales à Ottawa et à la bibliothèque de l’Illinois Historical Survey.24.On trouvera des renseignements détaillés sur 1 histoire des missions jésuites en Haute-Louisiane dans les ouvrages suivants : Sister Mary Borgias Palm, The Jesuit Missions of the Illinois Country, 1673-1763, Cleveland, 1933 ; Camille de Rochemontelx, op.cit., et Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIle siècle, 3 vol., Paris, 1895-1896.^ On pourra aussi consulter les documents qui se trouvent aux volumes LIX, LX, LXIV, LXV, LXVI et LXIX, de l’édition Thvvaites des Relations des Jésuites.Le Canada Françaid, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 470 LE CANADA FRANÇAIS à faire venir des bestiaux du Canada, et à planter des arbres fruitiers.En outre, ils exerçent une profonde influence sur les indigènes.Us s’appliquent avec beaucoup de succès a créer et à maintenir des relations amicales entre sauvages et Français.Dans ce rapide exposé des diverses phases de l’histoire de la vallée du Mississipi jusqu’à la fin du régime français, je me suis appliqué à faire ressortir les conditions particulièrement pénibles dans lesquelles l’action civilisatrice des Français s’est exercée en Louisiane.Bien que faiblement secondée par la France officielle, c’est-à-dire la France des bureaux, cette action n’en a pas été moins réelle et moins efficace.Ce que le gouvernement de la métropole n’a pas cru pouvoir faire, l’administration locale et les colons l’ont fait, mais au prix d’efforts surhumains ! Malgré tous les obstacles qui se sont dressés devant eux pendant plus d’un demi-siècle, les Français de la Louisiane ont tenu bon.Quel courage ne fallait-il pas pour tenter une œuvre d’une pareille ampleur ! Lorsque Bienville fonda Biloxi en 1699, tout était à faire.Il n’y avait naturellement aucune habitation, aucune culture, aucun animal domestique.Représentons-nous cette poignée de colons des débuts, transplantés soit d’Europe, soit du Canada.Us doivent lutter contre une chaleur humide et écrasante qui sape toute énergie.Us sont harcelés par des insectes qui ne leur laissent aucun répit et contre lesquels ils peuvent difficilement se protéger.On n’a qu’à lire les relations des premiers missionnaires pour savoir quelles tortures les différentes variétés de moustiques, « maringouins », brulôts et cousins, infligent au pauvre mortel qui s’aventure dans les régions du golfe du Mexique 26.En outre, les habitants de la Louisiane sont à la merci des sauvages, des inondations, de la sécheresse, des ouragans, de la grêle, de la gelée même, de tous ces ennemis, qui, en quelques heures, détruisent les résultats de longues années de travail.Malgré sa prodigieuse fertilité, le sol est souvent rebelle.Il faut expérimenter pendant plusieurs saisons avant de sa voit quelles 25.« Lettre du Père Poisson.Missionnaire aux Arkensas.au Père***, octobre 3, 1727, » Relations des Jésuites (éd.Th wait es), vol.LXVIII, 1900, pp.288, 292-296.ttZÎZ Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AU MISSISSIPI 471 sont les cultures les mieux appropriées au climat du pays.En 1736, Bienville écrit qu’on vient de récolter 100.000 livres de tabac à la Pointe Coupée, mais il ajoute que les habitants de l’endroit se demandent s’ils doivent continuer cette culture ; une année il pleut trop, 1 année suivante il ne pleut pas du tout.A cette époque, la colonie produit cinq ou six mille tonneaux de goudron par an, mais il n y a pas de marché pour ce produit.La canne à sucre est introduite de Saint-Domingue par les Jésuites vers 1751, et on exporte du sucre pour la première fois en 1765.Cette culture devient vraiment profitable seulement quant Etienne Boré découvre son procédé de granulation en 1794.Les autorités se plaignent souvent des habitants qu’ils accusent d’être paresseux et dissolus et de négliger 1 agriculture.Il entre dans cette critique une large part d’exagération.Ces reproches trahissent un mouvement d’impatience de la part de l’administration qui ne se rend pas compte des difficultés que les colons ont à vaincre.L’agriculture s’est développée de bonne heure au Canada et aux Illinois parce qu’on pouvait y cultiver les mêmes céréales et les mêmes légumes que dans le nord de la France, et y planter les mêmes arbres fruitiers.Dans ces régions de la Nouvelle-France, il n’y a pas eu comme en Louisiane une période d’expérimentation avec des produits différents.Le blé vient au Canada et en Haute-Louisiane , les bestiaux s y multiplient rapidement.Dans la région du golfe du Mexique on ne peut pas récolter de ble et la mortalité est très elevée chez les bestiaux.Cependant malgré toutes ces difficultés, la civilisation fait des progrès en Basse-Louisiane, puisque le pays fait vivre ses habitants et que la population s’y multiplie.Vers 1760, il y a même de très belles plantations.Les frères Chauvin venus du Canada comme simples manœuvres se sont appliqués sérieusement à la culture et sont devenus très prospères.M.Dubreuil, probablement l’homme le plus riche de la colonie, a plusieurs plantations et 500 esclaves.Comme nous l’avons déjà vu, sous 1 impulsion du Père de Beaubois, la propriété des Jésuites près de la Nouvelje-Orléans s’est transformée en une plantation modèle.A la fin du régime français, le riz, la canne à sucre, le tabac et Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 472 LE CANADA FRANÇAIS l’indigo sont définitivement acclimatés en Louisiane, et le coton est devenu une culture avantageuse grâce aux perfectionnements que le Père de Beaubois a apportés à l’égre-neuse 26.Lorsqu’on étudie les conditions en Louisiane vers 1765, on est porté à avoir recours aux statistiques et à comparer la population de cette région à celle du Canada à la même époque.On apprend ainsi qu’il n’y avait alors en Louisiane que 12.000 habitants, 6000 Français et 6000 nègres, tandis que la population du Canada s’élevait déjà à 60.000 Français.Ce rapprochement n’est pas valable.Québec, le plus vieil établissement permanent du Canada, remonte à 1608.La fondation de Biloxi, le premier poste de la Louisiane, est postérieure de 91 ans à la fondation de Québec.La différence est encore plus sensible dans le cas de la Nouvelle-Orléans, comme cette ville ne date que de 1718.Pour être juste, il faudrait comparer la Louisiane de 1765 au Canada de 1685 et la Nouvelle-Orléans de 1765 au Québec de 1685.D’ailleurs, à partir de la fin du XVIIIe siècle, la population de la Louisiane augmente rapidement.A la suite de l’expulsion des Acadiens, 2500 de ces pauvres exilés viennent s’établir dans la paroisse Saint-Jacques et dans les vastes plaines de la région des Attakappas, entre les années 1765 et 1780 27.Un sinistre comme l’incendie de 1788, qui détruit 856 maisons à la Nouvelle-Orléans, ne semble même pas retarder le développement de la colonie28.D’après un recensement fait en 1788 sous le gouverneur Miro, la Louisiane a alors une population de 32.000 habitants, dont 26.On trouvera des détails très intéressants sur la vie en Louisiane à cette époque dans l’ouvrage suivant : Le Chevalier de Pradel, vie d’un colon français en Louisiane au XVIIIe siècle, Paris, 1928.Ce livre contient une série de lettres de l’époque présentées au lecteur par A.Bail-lardel et A.Priottlt.27.Henry E.Chambers, Mississippi Valley Beginnings, pp.131-146; Emile Lauvriêre, La Tragédie d’un Peuple.Histoire du Peuple acadien de ses origines à nos jours.Nouvelle édition revue et complétée, 2 vol., Paris, 1924 ; Dudley J.Leblanc, The True Story of the Acadians, 2e édition, Lafayette, Louisiane, 1937 ; Charles D.Warner, « The Acadian Land », dans The Complete Writings of Charles D.Warner, t.VIII, Studies in the South and West with Comments on Canada, Hartford, Connecticut, 1904, pp.86-110.28.Lauro A.de Rojas, « The Great Fire of 1788 in New Orleans, » Louisiana Historical Quarterly, vol.XX.juillet 1937, pp.578-589.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AU MISSISSIPI 473 15.000 Blancs.La Nouvelle-Orléans est devenue une ville de 5000 âmes, et on trouve des établissements prospères dans les régions suivantes : Saint-Jean, Gentiily, Tchoupi-toulas, Saint-Charles, Saint-Jean Baptiste, Saint-Jacques, Lafourche, Iberville, Pointe Coupée, Opelousas, Attakapas, Nouvelle Ibérie, Rapides, Avoyelles, Natchitoches, Arkansas, Bâton Rouge, Natchez, Mobile, Pensacola, Saint-Louis et Sainte-Geneviève.Quinze ans plus tard, c’est-à-dire en 1803, il y a en Louisiane 25.000 Blancs.A la fin du XVIIIe siècle, un nombre assez considérable de Français que les événements politiques ont chassés de Saint-Domingue viennent s’établir en Louisiane 29.Parmi ceux-ci se trouvent de riches planteurs.Une phase nouvelle s’ouvre dans l’histoire de la Nouvelle-Orléans, dont la population s’élève à plus de 8000 habitants en 1804.Cette ville devient la capitale intellectuelle du Sud 30.Elle a un journal français, le Moniteur de la Louisiane, fondé en 1794.Le théâtre et l’opéra y prennent un grand développement.En 1808, il y a trois théâtres français, dont l’un, le théâtre Saint-Philippe, a été construit au coût de 100.000 dollars3'.Vers 1830, la vie littéraire devient très intense et la Louisiane a, elle aussi, son école romantique32.Pendant tout le dix-neuvième siècle, on continue à lire l’Abeille, le grand journal français publié à la Nouvelle-Orléans.A l’église, les sermons se font partout en français.D’ailleurs, c’est toujours la France qui fournit à la Louisiane la majeure partie de son clergé.Au commencement du XXe siècle et surtout après la Grande Guerre, il y a une diminution très marquée de vie française.Les classes instruites tendent de plus en plus à s’assimiler à la majorité anglo-saxonne.La publication de Y Abeille, fondée en 1827, est discontinuée en 1925.Le français se maintient à la campagne, mais il disparaît peu à peu dans 29.Voir Howard M.Jones, America and French Culture,, 1760-1818, Chapel Hill, N.C.1927, pp.146-147.30.Howard M.Jones, op.cit., pp.273-276.31.Sur l'histoire du théâtre à la Nouvelle-Orléans, voir Howard M.Jones, op.cit., pp.339 343 et Nellie W.Price, « Le Spectacle de la Rue St.Pierre, » Louisiana Historical Quarterly, vol.I, 1918, pp.215-223.32.La fortune des lettres françaises en Louisiane a été étudiée par Edward Larocque Tinker, Les Écrits de langue française en Louisiane au XIXe siècle, Paris, 1932, et Ruby V.Caulfield, The French Literature of Louisiana, New-York, 1929.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 474 LE CANADA FRANÇAIS les grands centres, Puis, vers 1930, au moment où la cause de la survivance française en Louisiane semble à peu près perdue, on assiste à une véritable renaissance du sentiment français.Les Acadiens du Sud prennent contact avec ceux du Nord 33.Depuis 1920, une trentaine de jeunes prêtres de la province de Québec se sont établis dans le diocèse de Lafayette, diocèse rural où presque tout le monde parle français.L’influence de ces prêtres me semble avoir joué un rôle très important dans le mouvement de renaissance française en Louisiane34.L’un d’eux surtout, M.l’abbé Jean Baptiste La Chapelle, curé de Léonville, a fait un travail de géant pour remuer l’opinion publique et détruire la notion erronée que l’américanisme et la survivance des traditions françaises sont deux choses incompatibles.Son travail a produit d’heureux résultats puisqu’au Congrès de la Langue française tenu à Québec en 1937, la Louisiane était représentée par son gouverneur, son procureur-général, son Commissaire des Utilités Publiques 35 et un groupe de 33.Pour une description de cette prise de contact entre les Acadiens de la Louisiane et du Canada en 1930 et en 1931, voir Dudley J.Le Blanc, op.cit., pp.220-227.34.Sur le sujet très complexe de la survivance française en Louisiane, voir Mme A.Beugnot, « La Langue française en Louisiane dans la famille et dans les relations sociales, » Premier Congrès de la Langue française au Canada, Québec 24-30 juin 1912, Mémoires, Québec, 1914, pp.546-553 ; Alcée Fortier, (( L’Enseignement du français en Louisiane et 1 enseignement bilingue, » op.cit., pp.265-268 ; Gabriel Louis-Jaray, Le destin français en Louisiane (avec la mission Cavelier de la Salle), Paris, 1937 ; André Lafargue, « État légal du Français en Louisiane, » op.cit., pp.118-126 ; Jean Baptiste La Chapelle, (( La Langue et l’Esprit français en Louisiane, » Deuxième Congrès de la Langue française au Canada, Québec, 27 juin—1er juillet 1937, Compte-Rendu, Québec, 1938, pp.250-259 ; André Laf argue, « Le Français en Louisiane, » Deuxième Congrès de la Langue française au Canada, Mémoires, Québec, 1938, t.II, pp.118-126 ; Pascal Potvin, « Un Voyage à la Louisiane.» I.® Etapes d Autrefois, » Le Canada français, vol.XXIII, novembre 1935, pp.208-216 ; II.« Prise de Contact, » op.cit., décembre 1935, pp.326-333 ; III.« Les Trois Loui-sianes, op.cit., janvier 1936, pp.434-442 ; IV.« La Louisiane telle qu’il faut la voir, » op.cit., février 1936, pp.539-550 ; V.« Créoles et Cadiens, » op.cit., mars 1936, pp.636-646 ; VI.« Mes Amis les Noirs, » op.cit., avril 1936, pp.768-780 ; VII.« La Survivance Française, » op.cit., mai 1936, pp.861-875 ; VIII.« La Situation Religieuse, » op.cit., juin 1936, pp.967-980 ; Franck L.Schoell, « L’Agonie du Français en Louisiane, » dans U.S.A.Du Côté des Blancs et du Côté des Noirs, Paris, 1929, pp.167186, et « Le Français en Louisiane, » dans La Langue française à travers le Monde, Paris, 1936, pp.141-151 ; Charles Tanlac, Survivance de l’Esprit français aux Colonies : la Louisiane, Vile de France, Saint-Domingue, Paris, 1919.35.Les Honorables Richard Leche, Gaston Porterie et Wade U.Martin.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 5, janvier 1941 J.-M.CARRIÈRE.LA FRANCE AU MISSISSIPI 475 professeurs d’université.Depuis, le français, qui avait disparu du programme des études primaires en 1864, a été réintroduit dans environ deux cents écoles rurales, avec la sanction du Ministère de l’instruction publique de l’État3S.En Haute-Louisiane, dans l’ancien pays des Illinois, l’influence française a continué à se faire sentir longtemps après que la France eut perdu ses colonies d’Amérique 37.La ville de Saint-Louis, fondée en 1764, est restée française jusqu’en 1840.Ce n’est qu’au commencement du siècle présent que le français a cessé d’être la langue de tout le monde dans les villages de Cahokia, de la Prairie du Rocher et de Sainte-Geneviève.On a prêché en français à Cahokia jusqu’en 1910.A la Prairie du Rocher, beaucoup de personnes aujourd’hui dans la quarantaine m’ont affirmé en 1936 qu’elles n’avaient jamais parlé un mot d’anglais avant d’aller à l’école primaire.La coutume si pittoresque de la Guignolée, le gui l’an neuf des provinces de France, a survécu jusqu’à nos jours dans ce village.Les noms français y sont encore très nombreux.Je me contenterai d’en mentionner seulement les plus communs : Allard, Aubu-chon, Blais, Boyer, Doiron, Duclos, Godère, Lachance, Lachapelle, Langlois, Leclerc, Louvier, Michaud, Noël Poupart, Robert et Roy.Les habitants de la Prairie du Rocher possèdent encore le champ commun que Louis XV donna à leurs ancêtres en 1743.Cependant l’endroit où la langue et les coutumes françaises se sont le mieux conservées dans l’ancien territoire de la Haute-Louisiane est le petit village de Old Mines, ou Vieille Mine, situé dans le Missouri38, à soixante-cinq milles de Saint-Louis.Il y a 36.« Varia.French in the Public Elementary Schools in Louisiana.# French Review, vol.XIII, février 1940, p.346.37.Joseph M.Carrière, « Life and Customs in the French Villages of the Old Illinois Country (1763-1939), » Re-port of the Canadian Historical Association, 1939, pp.34-47, et « La Survivance de l’Esprit français dans l’ancien Pays des Illinois, » Deuxième Congrès de la Langue française au Canada, Mémoires, Québec, 1938, t.III, pp.96-101.38.Pour l’histoire des établissements français du Missouri, voir Ward A.Dorrance, The Survival of French in the Old Sainte Genevieve District, (University of Missouri Studies, Columbia, Missouri, vol.X), 1935, pp.9-42 ; Louis Houck, A History of Missouri, 3 vol., Chicago, 1908, et The Spanish Regime in Missouri, 2 vol., Chicago, 1909 ; Gilbert J.Garra-ghan, Saint Ferdinand de Florissant, the Story of An Ancient Parish, Chicago, 1923 ; William M.Miller,
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