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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Les employés français de Murray
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1941-04, Collections de BAnQ.

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XXVIII, no 8 Québec, avril 1941 LE CANADA FRANÇAIS * Publication de l’Université Laval LES EMPLOYÉS FRANÇAIS DE JAMES MURRAY (I> A partir du 18 octobre 1759, lorsque les derniers navires anglais disparurent derrière la pointe de Lévis, Murray put se dire : je suis maintenant le maître ici ; j’ai plusieurs milliers de soldats sous mes ordres ; me voilà donc en face de ces Canadiens qui ont tenu l’Angleterre en échec pendant près d’un siècle ; me voilà dans ces fameux arpents de neige qui paraissent aussi redoutables à l’Angleterre qu’à la France.Quelle sera ma politique ?Quelle sera la politique de Murray ?Il se le demande.Et les Canadiens aussi se le demandent ; les soldats et marins français et leurs officiers sont partis pour l’Europe ; le reste est avec Lévis et Vaudreuil et l’évêque Mgr de Pontbriand, à Montréal.Les Canadiens sont seuls devant le vainqueur.Us sont seuls et, pour la première fois, ils pourront et devront être eux-mêmes.Murray pourrait, soutenu par son armée, jouer le rôle d un Lawrence, d’un Amherst, d’un Monckton ; il pourrait être un Hitler avant la lettre ; il y a là, sur sa table de travail, une capitulation signée par Townsend et par Saunders ; mais ceux-ci sont partis, et lui, Murray, il n’a pas signé ; s’il faut respecter la signature des autres, ne peut-on pas interpreter les articles, trouver des mailles pour passer à travers ?Après tout, la guerre n’est pas finie ; tant qu’elle dure il est facile de justifier, sous couleur de mesure de guerre, les brèches faites à la capitulation ; celle-ci, d’ail- 1.Extrait d’un ouvrage qui sortira des presses le 29 avril, sous le titre Ton Histoire est une Epopée.I.Nos débuts sur le Régime anglais. 766 LE CANADA FRANÇAIS leurs, ne peut s’appliquer qu’aux paroisses qui ont fait leur soumission officiellement.Murray aurait raisonné de la sorte, que personne, ni alors ni maintenant, n’en serait surpris.Mais James Murray ne raisonna pas de la sorte.On le voit bien par divers documents, mais on le voit encore mieux, je crois, par son cahier de comptes.La première entrée, dans ce cahier, est datée du 29 décembre 1759.On s’attend que le premier payé sera le gouverneur Murray, ou le lieutenant-gouverneur Burton, ou bien Cramahé, le Suisse protestant devenu secrétaire de Murray.Il n’en est rien.Le premier payé est un Canadien français : « To paid Ponsant the French clerk one Quarter Salary ending the 24th of December, £ 7.» On ne voit pas Hitler faisant un semblable geste en Tchécoslovaquie, en Pologne, en France occupée : seul un Allemand peut mériter et obtenir la confiance d’un Allemand ! Pris de doute, je me demande s’il n’y a pas là une supercherie : c’est peut-être un faux nom ?je consulte le Dictionnaire généalogique de Tanguay.Il est vrai qu il y a eu deux Ponsant en Nouvelle-France ; les deux, Parisiens, furent militaires, l’un caporal, l'autre sergent ; 1 un vécut aux Trois-Rivières où il se maria et éleva sa famille de trois enfants ; l’autre se maria à Québec en 1749, à 32 ans, avec une Canadienne, Madeleine Turcot, de la troisième génération d’une famille établie au Château-Richer avant 1662.Ponsant, né Français, avait par son mariage, opté pour la vie canadienne.S’il avait été connu comme Français, étant militaire, il aurait été forcé, par l’article premier de la capitulation, de retourner en France ; on peut donc croire que, Canadien d’option, il était un milicien.Remarquez que Ponsant reçoit le 29 décembre 1759,'le quart de son salaire jusqu’au 24 décembre ; donc il a été engagé le 24 septembre, si* jours après la prise de possession de la ville ; ou bien, s’il a été engagé plus tard, Murray lui donne généreusement son salaire entier pour trois mois.Dans l’un ou l’autre cas le geste du gouverneur mérite qu’on s’y arrête.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 LES EMPLOYÉS FRANÇAIS DE JAMES MURRAY 767 Lorsque Murray organisa son personnel il fut forcé de choisir : le personnel serait ou bien tout anglais, ou bien en très grande majorité anglais.Murray avait affaire à un peuple conquis ; il gouvernait dans un district encore en état de siège ; il avait parmi ses sept mille soldats et 300 officiers des gens capables de comprendre le français et même de le parler un peu, soit des Anglais, soit surtout des Suisses protestants qui faisaient partie de l’armée, tels les Cramahé, les Bruyères, les Gugy ; il y avait aussi quelques protestants français à Québec, tels les Mounier.Or Murray ne prend pas de personnel anglais dans son bureau, au début ; il ne prend, parmi les protestants français, que Cramahé, qui devient son secrétaire.Le premier commis qu’il choisit c’est Ponsant, un Canadien ; celui-ci est le premier à recevoir un salaire payé par les fonds publics.Murray déclare qu’il a peu d’argent à sa disposition.Aussi son secrétaire Cramahé ne figurera au livre de comptes qu’en septembre 1761.La deuxième entrée est du 8 juillet 1760 ; elle est encore pour le commis français Ponsant, pour six mois de service.C’est seulement en novembre 1759 que Murray engagera un commis anglais, Allison, c’est-à-dire deux mois après l’engagement de Ponsant, et Allison recevra son salaire avec un retard de sept mois, tandis que Ponsant touche très régulièrement.Un second commis anglais sera engagé le 18 mai 1760, c’est McLane.Puis vient le revers essuyé par Murray à Ste-Foy, aux mains de Levis.Cet échec brûla à vif l’amour-propre de Murray, et on pourrait croire qu’il prendrait sa revanche sur le dos du peuple conquis, lorsque la capitulation de Montréal, en septembre 1760, assurera aux Anglais la possession de toute la Nouvelle-France.Il n’en est rien, cependant.On voit en janvier 1761 qu un Anglais, Davies, a été engagé comme messager.Mais en février paraissent des noms de Canadiens : Gran- ville reçoit une récompense pour avoir rescapé un naufragé ; Héon est payé pour avoir apporté des lettres de la Baie des Chaleurs ; Lafontaine reçoit des honoraires pour services publics.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 768 LE CANADA FRANÇAIS Mais l’entrée principale de février 1761 est très significative : c’est u>ne somme de 100 livres sterling pour achat de pain.Ce pain n’est pas pour les soldats anglais, ni pour la maison de Murray, c’est pour les habitants de l’Ile d’Orléans, « the starving inhabitants ».Les curés de l’Ile ont exposé la situation misérable de leurs paroissiens ; Murray ne s’est pas raidi ; lui qui a peu d’argent a sa disposition il dit aux curés qu’il paiera tout le pain qu'ils estimeront nécessaire, et il paie « as per curés Receipts », selon les comptes présentés par les curés ; la note est de cent livres sterling.En mars 1761, on voit paraître de nouveaux fonctionnaires.Le premier est Vallée, un Canadien français, que Murray engage pour publier ses ordonnances et publications.Viennent ensuite des gratifications, l’une à Carrier, un Canadien, pour des recherches qu’il a faites, l’autre à Moreau père, pour de la comptabilité ; il y a aussi un Spénard, qui reçoit une livre et demie pour des renseignements sur la rivière St-Jean ; Carrier a eu cinq livres et Moreau le double.Au mois d’avril la première entrée nous apprend que douze livres sterling sont payées à un nouvel officier, le greffier du Conseil ; est-ce un Anglais ?Non, c’est un Canadien, c’est Panet ; son salaire annuel sera de cinquante livres sterling.Un soldat anglais, Carr, a déserté.Murray le fait rechercher ; pour une expédition de cette nature, Murray sans doute ne mettra sa confiance qu’en des Anglais, qu il a en abondance sous ses ordres ; s’ils ne connaissent pas bien le pays Murray leur donnera un ou deux guides canadiens.Mais ce n’est pas ainsi qu’il l’entend: il fait confiance aux Canadiens ; l’expédition est confiée à Grandmaison, qui sera accompagné de Landry, de Manville, de Marchand, de Jean Bourgeois.Pendant l’absence de Grandmaison, Murray verse des allocations à sa femme.Grandmaison sera blessé par Carr, d’une balle au bras : Murray qui a déjà bien payé les membres de la troupe, établiera une pension dont Grandmaison bénéficera pendant plusieurs années, tel qu il appert au cahier des comptes.En mai, c’est Louis Venne qui reçoit deux livres sterling pour avoir conduit un bateau de Desehambault à Québec.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 LES EMPLOYÉS FRANÇAIS DE JAMES MURRAY 769 C’est Gautreau qui reçoit une livre sterling pour avoir renseigné Murray sur une mine d’argent en Nouvelle-Écosse.Murray a sans doute un vif sentiment de la propreté, car il paie un Canadien, Philibot, pour le nettoyage de la bar-raque de la rue St-Jean, et il paie bon salaire 4/7/6, environ vingt dollars.En juin on voit un nouveau fonctionnaire canadien, c’est Cugnet, que Murray a nommé grand-voyer, c’est-à-dire ministre de la voirie.Cugnet reçoit un salaire de cent livres sterling par année, et en outre le gouverneur paie à Cugnet les travaux de voirie que celui-ci exécute lui-même.Cugnet figure au cahier des comptes publics du 6 juin 1761 au 25 décembre 1766 ; il avait commencé en mars ; il reçoit 100 livres sterlings par année.Sous le régime français il y eut cinq grands voyers qui se succédèrent ; sous le régime anglais il y en eut six, dont les cinq premiers furent des Canadiens ; un seul, le dernier, fut Anglais ; il fut nommé en 1826 et il n’y en eut pas d’autre après lui.Murray, donc, en choisissant un Canadien comme grand voyer assura à quatre autres Canadiens un emploi public.En juillet 1761 Murray engage un second commis français ; son nom est Pierre, et son premier paiement se fait le 4 janvier 1762, pour une demie année de salaire.Je crus d’abord que Pierre pouvait être le prénom de Ponsant, le premier commis français, mais comme les paiements sont inscrits l’un après l’autre à certains endroits je crus bon de vérifier.Or, précisément, Tanguay, dans son Dictionnaire généalogique, donne le nom de Joseph Pierre, qu’il qualifie d’écrivain.Le cas de Pierre diffère un peu de celui de Ponsant ; né en France, il est encore célibataire lorsque Murray l’engage.Ponsant déjà marié à une Canadienne était, pour ainsi dire, naturalisé.Pierre ne l’est pas encore ; on a ici le cas d’un Français — Pierre était originaire de Lorraine—qui opte pour le Canada au moment où les Anglais s’y installent.Il se mariera en 1763, après la mise en œuvre du Traité de Paris, en novembre ; à ce moment il est commis depuis deux ans et demi, commis aux écritures, avec un salaire de vingt livres sterling par année ; et son npm figure aux comptes jusqu’en 1764.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 770 LE CANADA FRANÇAIS La femme qu’il épousa en 1763 est une Canadienne authentique : c’est Elisabeth-Marguerite Plante ; elle représente la quatrième génération d’une famille établie en Nouvelle-France avant 1650, donc depuis plus d’un siècle.On peut maintenant distinguer deux catégories parmi les Canadiens qui reçoivent de l’argent du gouvernement de Murray.La première catégorie c’est celle des employés réguliers ; on y trouve le grand voyer, Cugnet ; le greffier du conseil, Panet ; le héraut des ordonnances et proclamations, Vallée ; les deux commis, Ponsant et Pierre ; un huissier, Cardinal.La seconde catégorie comprend les employés d’occasion.Elle est nombreuse.J’ai mentionné quelques noms déjà : Grandmaison, Lafontaine, Granville, Héon, Venne, Philibot.Murray est bien résolu à utiliser les connaissances de ses nouveaux sujets.Les Canadiens connaissent les recoins du pays, le cours des rivières, les portages, les mines.Les Anglais ne les connaissent pas.Aussi le gouverneur anglais retient et paye les services des Canadiens dans ce domaine.A-t-il besoin de pilotes, de canots, de bateaux ?C’est à des Canadiens qu’il s’adresse et on voit les paiements faits à de Bonne, Harbour, à Laurent, à Harvey, à Pain, à Venne ; la paye est bonne : 6 livres, 6/l6, 9 livres, 49 livres, 25 livres, etc.Murray veut des renseignements ?Il en demande aux gens du pays; les communications entre Québec et la Nouvelle-Écosse sont d’importance capitale : il paye à Spénard, 4 livres, pour faire un dessin de la rivière St-Jean.S’agit-il de la police ?Voici Grandmaison, avec Landry, Marchand, Manville (Mandeville), et Bourgeois, voici du Calvet, et Carrier ; l’expédition de Grandmaison coûte cher, 39 livres sterling, et comme Grandmaison y perd un bras Murray lui assure une pension de 18 livres et demie par année.Du Calvet reçoit 24 livres pour une expédition à Restigouche où il enquête sur les Acadiens.Cardinal est payé pour une tournée d’inspection.Il est d’autres besognes, que Murray pourrait confier à des Anglais.Prenons les messages à porter en divers endroits.Murray envoie Héon porter un courrier ; le règlement de Lb Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 LES EMPLOYÉS FRANÇAIS DE JAMES MURRAY 771 l'affaire du papier-monnaie est chose délicate qu’un gouverneur ombrageux confierait à des compatriotes ; cependant on ne voit aucun nom anglais mêlé à cette affaire ; on rencontre celui de Bruyères, un Suisse protestant, puis des Canadiens, Chevalier, Travers.Pour les Postes du Roi (King’s Posts) Murray retient les services de Canadiens, par exemple Moreau fils ; au chevalier de Léry il paie, d’un coup, 40 livres pour services rendus au gouvernement.Lafontaine en reçoit onze, pour sa payt.Un jour il faut transporter aux Trois-Rivières toute la cour pour un procès : juges, membres du jury, témoins ; à tout ce monde il faudra des rafraîchissements et de la nourriture ; c’est un restaurateur canadien, un nommé Roy, qui se voit confier le contrat.L’horloge de la ville (town clock) se détraque souvent.Murray semble n’avoir aucun horloger parmi les militaires et les civils anglais; il a recours à des Canadiens, Hermier et Pépin.Tanguay donne bien un Jacques Hermier, comme horloger ; il était né en Normandie ; passé tard en Nouvelle-France, il s’était marié en 1751, à Québec, avec Angélique Normand, une veuve qui en était à son troisième mariage bien qu’elle eût seulement 44 ans ; née au Détroit elle était d’une famille déjà bien canadienne, originaire de Chartres et passée au Canada avant 1682.Hermier dut faire du bon travail car il reçut 5/12/6, environ 25 dollars pour la réparation de l’horloge de la ville en décembre 1762.Mais Hermier mourut en mars 1763, nous apprend Tanguay, et c’est Étienne Pepin qui le remplaça comme horloger ; il est appelé en mai 1763 et en février 1764 à réparer l’horloge publique ; dans les deux cas il demande 12 schellins et demi.En 1764 Murray crut bon de récompenser certains sauvages pour services rendus ; il résolut de faire frapper des médailles pour les offrir aux chefs ; il confia ce travail à Delezenne.Celui-ci, Ignace-François, était né en France, d’une famille qui habitait Lille, dans le nord de la France ; passé en Canada il avait épousé à Montréal en 1748, Marie-Catherine Janson, issue d’une famille bien canadienne depuis 1682.Tanguay nous dit que Delezenne était en effet horloger ; Murray dans les comptes lui donne son titre de silver- Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 772 LE CANADA FRANÇAIS smith.Delezenne fit d’abord trois grandes médailles en juin, au prix de 7 livres sterling ; en août il remplit une seconde commande, de petites médailles, cette fois, pour l/7.C’est surtout au château St-Louis que travaillèrent les Canadiens.Le toit s’étant brisé, c’est Michel Charlery, un charpentier, qui fut invité à le réparer ; grosse réparation, puisqu’elle coûta plus de 62 livres sterling, environ 310 dollars.Ce fut ensuite le tour des fenêtres, et c’est Guichard qui les répara.A l’intérieur le travail fut plus considérable encore.Ici les cahiers de comptes nous font saisir sur le vif certains côtés de la vie à Québec, de 1757 à 1766.Le plus grand embarras des Anglais ce fut le froid et, par voie de conséquence, l’usage des poêles.On imagine facilement ce que pouvaient faire le froid, le vent, surtout le nordêt, dans un édifice situé, comme le château St-Louis d’alors, à l’endroit où s’élève maintenant le monument de Samuel de Champlain.Si l’on en juge par les difficultés que laisse entendre le registre des comptes, la pièce occupée par le secrétariat d’Etat devait donner directement prise au vent du nord-est.L’hiver de 1759-1760, le premier que les Anglais passèrent à Québec, fut très dur pour eux.Ce n’est pas le registre des comptes qui nous le dit, mais c’est une lettre de Murray, écrite le 26 septembre, douze jours après la prise de possession de la ville.« Nous avons, dit Murray, bonne raison de regretter d’avoir incendié une quantité de beau bois de corde, et de penser, bien que trop tard, que nous avions, en cela, agi avec trop de précipitation.» Les Canadiens durent avertir Murray que le froid exigeait ici beaucoup de bois, de bois sec, de bois coupé à telle longueur convenable.Pris de frayeur Murray organisa une expédition composée de 150 soldats réguliers et de 350 autres hommes, donc 500 en tout ; il leur fournit des outils, scies et haches ; l’Isle Madame fut choisie comme chantier ; un officier conduisit la troupe à l’endroit désigné.Quel que fut le résultat en quantité, on peut croire que tout ce bois vert dut produire dans les poêles de beaux sifflements.Il en fut ainsi pour le deuxième hiver, on peut le croire, car la surexcitation de l’été de 1760 ne dut pas laisser de loisirs pour la cueillette de bon bois de chauffage.Lorsque vint l’automne de 1761 Murray Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 LES EMPLOYÉS FRANÇAIS DE JAMES MURRAY 773 et Cramahé, instruits par l’expérience de deux hivers, résolurent de ne plus souffrir du froid.Dès le 6 octobre Guichard, un menuisier canadien, est engagé pour réparer les fenêtres du secrétariat ; il ne manquait pas d’hommes, parmi les soldats de Murray, pour réparer des fenêtres ; la préférence va à un Canadien, soit que le gouverneur voulût, dans sa politique de conciliation, employer le plus de Canadiens possible, soit qu’il se fiât davantage à l’expérience des gens du pays.Le 12 octobre, c’est Dubourg, un autre Canadien, qui est chargé de fournir un poêle pour le secrétariat ; l’item du registre comporte 6/5, près de 30 dollars, pour « un poêle et ses accessoires ».Cinq jours plus tard, Michel Lacombe, autre Canadien, a mission d’installer le poêle.Le 3 décembre, le gouverneur achète un autre poêle et c’est Pierre Aymond qui le vend ; le poêle est fait en « pleated iron », c’est-à-dire en métal ondulé.Le 22 décembre le nom de Lacombe revient ; cette fois, c’est pour du combustible ; le 19 janvier 1762, le même ouvrier vient réparer un poêle dans la salle du Conseil ; Vallée à son tour, travaille au poêle en novembre 1762.Et le gouvernement de Murray achetait du bois de chauffage ; les entrées ne sont pas toujours faites au nom d’un particulier, comme celle de Baste, en avril 1762.Ainsi, au mois d’octobre 1761 on trouve un achat de bois pour 6/3/9, environ trente piastres, sans mention de nom, mais il n’y a pas de doute que ce sont des Candiens qui l’ont fourni : ils s’y connaissaient en fait de bois de chauffage ! Et en menuiserie aussi.Tous les travaux payés, en ce genre, pendant cinq années, le sont à des Canadiens français.Un nommé Barbeau arrange une chambre, chez les Récollets, pour y loger les Archives publiques, une affaire de plus de cinquante piastres ( 1 l/l5/—).Chevalier fait des réparations au secrétariat.Michel Lacombe aussi.Larivière aussi.Normandeau aussi.Parrot fait un pupitre secrétaire.S’il faut réparer le plâtre, Murray engage François Morin ; si la tapisserie est en mauvais état, c’est Drolet qui s’en occupe.Avec tous ces soins on peut espérer que la pièce où loge le secrétariat permet aux employés de bien travailler.Cra- Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 774 LE CANADA FRANÇAIS mahé, le secrétaire, doit se frotter les mains de contentement.Mais qui trouvons-nous dans ce bureau ?J’ai nommé les deux commis, Ponsant et Pierre ; Vallet, qui s’occupe des ordonnances, y paraît assez régulièrement ; de même Cugnet, le grand voyer ; de même Panet, le greffier du Conseil.Mais ces Canadiens sont-ils les seuls à travailler au secrétariat de Murray ?Non ; d’autres y ont leur place, à l’occasion.En 1764 on rencontre les noms bien canadiens de Orner (Aumier ?), de Langlais, de Corbin, de Gaillant, tous occupés à des écritures spéciales.Un jour, et c’est le 21 mars 1761, un Canadien apparaît comme comptable ; c’est Moreau père ; il reçoit 10 livres sterling pour s’être occupé des comptes des Revenus publics.Quant à Pfiilibot, c’est la bonne à tout faire : il nettoie les baraques, il sert de guide en voyage ; il court à la poursuite d’un déserteur ; il est portier ou huissier du Conseil ; il rend toutes sortes de services.Au reste, Murray, semble-t-il, n’oublie personne : il paye Granville pour le sauvetage d’un naufragé ; il dédommage Pierre Poulin-Courval pour le loyer d’un terrain aux Forges du St-Maurice ; puis le chevalier de Léry, la veuve Malouin, et Jean-Baptiste Métivier, pour loyer de maisons ou pour logement d’officiers.Lors d’un procès intenté à un certain Lafontaine, Murray paye à celui-ci un avocat, Jean-Baptiste Lebrun.En 1763 il y avait à Québec quatre avocats de langue française ; Lebrun lui-même était né en France, et c’est à Guillemin que revient l’honneur d’avoir été le premier avocat né au Canada.Lebrun fut à la fois négociant, notaire et avocat (B.R.H.).Tanguay le donne comme procureur et marchand ; venu ici en 1755 comme volontaire au Régiment de Béarn il se maria à Québec en 1762.Un autre personnage, Benjamin Comte, reçoit aussi des honoraires comme avocat pour un certain James, de Philadelphie.La sollicitude de Murray s’étend jusqu’à Montréal : il y paie un Jacques Roy, pour des réparations à la prison de cette ville ; il paye Hertel de Rouville comme grand voyer dans ce district ; il paye M.Brassier, sulpicien, pour le loyer d’un édifice.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 LES EMPLOYÉS FRANÇAIS DE JAMES MURRAY 775 En résumé voici près de 70 (67 exactement) Canadiens français catholiques à qui Murray a confié des emplois réguliers ou passagers, et d’autres à qui il a fait des charités.J’ai laissé de côté ses bonnes relations avec l’Hôtel-Dieu de Québec, pour en avoir écrit ailleurs {Can.frs, avril 1939).J’ai omis les Français ou Suisses protestants, Cramahé, Bruyères, Mounier, Gugy.Mais ici se pose une autre question.Murray a-t-il employé des Anglais ; si oui, n’est-ce pas en proportion beaucoup plus grande ?Certes oui, Murray a employé et payé des Anglais.Dans le secrétariat on trouve les commis McLane et Allison (ou Harrison), qui sont assez stables, et d’autres, qui semblent ne faire que passer : Forbes, Brown, MacKay, Kneller.Il y a aussi Brook, comme vérificateur des comptes.Plus tard, avec l’organisation du gouvernement civil on trouve Gregory, le juge en chef, Suckling, le procureur général, Holland, arpenteur général, Thomson, maître du port.Les emplois transitoires, les services d’occasion sont très variés et je ne descendrai pas dans le détail.Je relève, seulement, que lorsqu’il faut faire faire des chaînes pour la pendaison de trois Anglais qui avaient assassiné un Canadien, c’est à l’Anglais, John Carlton, que Murray confie le travail.Lorsqu’on a dressé la liste complète de tous les Anglais employés par Murray, on n’en trouve que 46.Cette constatation mérite qu’on s’y arrête.Murray emploie ou paye, à même les fonds publics, 46 Anglais contre 67 Canadiens français, que ce soit sous le régime d’état de siège en 1759-1760, ou sous le régime militaire de 1760-1763, ou sous le gouvernement civil de 1763 à 1766, année où Murray dut retourner en Angleterre.Lorsque Murrray nommait des fonctionnaires canadiens il ne pouvait pas ignorer et il n’ignorait pas que les lois de la protestante Angleterre s’y opposaient.Une loi passée sous Jacques I interdisait aux catholiques les emplois suivants : conseiller, greffier, avocat ou procureur, médecin, apothicaire, juge, fonctionnaire, registraire, secrétaire de conseil ou de cour, capitaine, lieutenant, sergent, caporal, porte-étendard, capitaine de navire, maître d’équipage.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941 776 LE CANADA FRANÇAIS En conséquence Murray allait tout droit contre la loi anglaise quand il nommait Allier juge pour le district du Bas du fleuve, Lebrun avocat pour Lafontaine, Panet greffier du Conseil, Cugnet grand voyer, quand il prenait comme fonctionnaires réguliers Ponsant, Pierre, Vallée ; quand il nommait des Canadiens membres du grand jury.Il le fit, cependant, avec une belle crânerie.Et c’est pour l’avoir fait qu’il encourut la haine des colons du Sud.Ceux-ci s’acharnèrent à sa perte ; ils organisèrent une sorte de Gestapo pour prendre Murray en faute ; ils se firent des alliés parmi leurs fournisseurs de Londres, sans doute intéressés juste à garder la clientèle ; ils dénoncèrent Murray comme un homme qui ne pratiquait pas sa religion.Murray eut donc un grand mérite à tenir une conduite favorable aux Canadiens français catholiques.En fait Murray est le créateur du double fonctionnarisme en Canada.Et il est bon que tous nos compatriotes anglais sachent que cette pratique de justice a commencé ici dès septembre 1759.En fait aussi Murray a créé ici le bilinguisme.Il a accepté la langue française comme indispensable moyen de communication avec les Canadiens ; il a payé un fonctionnaire pour publier ses ordonnances et proclamations en français.Et avec lui, représentant officiel, c’est l’Angleterre même qui acceptait la dualité de la nouvelle conquête.Sur ce point, même, ses ennemis les marchands l’ont appuyé sans s’en apercevoir.En effet, lorsque le groupe des fanatiques voulut entreprendre la conversion des Canadiens, leur premier soin fut de chercher des ministres protestants capables de parler et de prêcher en français.Ils auraient pu choisir de faire d’abord apprendre l’anglais aux Canadiens, puis de leur prêcher en anglais la religion protestante.En acceptant comme impossible que 60,000 Canadiens pussent changer de langue ils l’ont aussi accepté pour les trois millions que nous sommes maintenant, et pour tous les autres millions qui naîtront de nous.Nous devons ce bienfait à Murray.Et à l’Angleterre aussi, car l’opposition qu’il rencontra ne vint pas de Londres ; elle vint des marchands brouillons que la vague de conquête jeta sur nos bords.Arthur Maheüx, ptre.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 8, avril 1941
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