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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
La femme dans les lettres françaises
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1942-04, Collections de BAnQ.

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LA FEMME DANS LES LETTRES FRANÇAISES II.—Du XVIIIe siècle à nos jours Le début du XVIIIe siècle connut un regain dans la faveur des salons littéraires.Mlle Delaunay de Staal nous a laissé des Mémoires piquants et agréables sur la cour de Sceaux, où recevait la petite-fille du grand Condé, la duchesse du Maine.Mlle Delaunay occupa un poste d’observation particulièrement heureux et dont elle sut se servir; elle était femme de chambre de la duchesse.Par elle, nous apprenons la vie joyeuse de cette société, qui mêlait la littérature à ses plaisirs.Son récit lui a mérité l’éloge de Sainte-Beuve qui voit en elle le La Bruyère féminin.Dans le salon de Mme de Lambert, qui était reconnu comme l’antichambre de l’Académie, il y avait plus de retenue.Mme de Lambert recevait des hommes de lettres comme La Motte, Fontenelle, Hénault, Marivaux.Par ses convictions et ses idées, elle appartenait encore au siècle précédent.Mme de Lambert écrivit plusieurs ouvrages sérieux et compassés: Avis à ma fille, Avis d’une mère à son fils, Réflexions sur les femmes, un Traité de la vieillesse.Ce n’était sûrement pas une personne légère, qui écrivait à sa fille: « Fuyez les spectacles, les représentations passionnées.Il ne faut point voir ce qu’on ne veut pas sentir.La musique, la poésie, tout cela est du train de la volupté.» Qui regretterait de n’avoir pas été reçu au salon de Mme de Lambert ?La vie était fort différente chez Mme de Tencin, une intrigante d’un esprit très agile et qui possédait l’art de faire servir ses amants à sa gloriole.Elle aimait répéter que « les gens d’esprit font beaucoup de fautes en conduite, parce qu’ils ne croyent jamais le monde aussi bête qu’il est ».Elle se garda bien de commettre de pareilles erreurs.Ses romans, que personne ne lit plus, comme Les malheurs de l’amour et Le comte de Comminges, manquent d’intérêt Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942. LA FEMME DANS LES LETTRES FRANÇAISES 625 dramatique; c’est une enfilade de cas psychologiques où l’intrigue compte pour très peu.Chose curieuse, ses personnages sont de mœurs irréprochables, ce qu’on ne saurait dire de Mme de Tencin qui fit une fructueuse carrière dans la galanterie.Elle aurait pu répéter la confession que fit une de ses sœurs avant sa mort: « Mon père, j’ai été jeune, j’étais jolie, on me l’a dit et je l’ai cru; jugez du reste.» Mme du Deffand fut l’amie de Voltaire.Elle aussi réunit dans son salon les célébrités de son temps.Pour tromper le mortel ennui qu’elle traîna tout au long de son existence, elle écrivit ses Mémoires, qui demeurent un document irremplaçable sur cette époque, grâce à la sûreté du trait et à sa désarmante franchise.Elle ne dissimule pas ses faiblesses, cette femme à succès qui devait connaître son premier amour à l’âge de 68 ans, alors qu’elle s’éprit d’Horace Walpole.Au temps même où tous les beaux esprits se flattaient d’idées avancées, Mme du Deffand écrit: « Je ne suis pas fanatique de la liberté, je pense que c’est une erreur de prétendre qu’elle existe dans une démocratie, nous avons mille tyrans au lieu d’un.» Prévoyait-elle déjà les abus que nous ferions de la forme de gouvernement, la plus parfaite qui soit, en théorie ?Mme de Grafigny connut la gloire par ses Lettres d'une Péruvienne, dont la formule rappelle les Lettres persanes de Montesquieu et qui discourent sur un ton plein de vivacité et de naturel de deux sujets éternels, l’amour et la douleur.Son biographe, Georges Noël, a pu écrire que « ce petit livre, mêlé de sentiment et de sociologie, fut comblé de louanges par les contemporains; il fut goûté des meilleurs juges et des plus sévères.Il eut soixante ans de vogue, une multitude d’éditions, des admirateurs passionnés, dont le roi Charles X fut l’un des derniers.» C’était en effet le moment où toute femme instruite éprouvait le besoin d’écrire, ce qui au demeurant ne la privait pas toujours des attraits propres à son sexe, comme le démontre Mme du Châtelet, qui fut plus qu’une amie de A^oltaire et qui mêlait volontiers l’étude des principes de Newton avec les soupers fins prolongés très tard dans la soirée.Comment ne pas aussi signaler les quelques lettres déchirantes que nous a laissées Julie de Lespinasse, une roman- Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n°8, avril 1942. 626 LE CANADA FRANÇAIS tique avant la lettre, toute imprégnée de la sensiblerie de Rousseau ?Quelques phrases d’elle méritent de survivre, ne serait-ce qu’à titre documentaire.« Aimer, c’est faire un pacte avec la douleur.» Dans une lettre, elle écrit: « Je préfère ma misère à tout ce que le monde appelle le plaisir et le bonheur; j’en mourrai, mais c’est mieux que de n’avoir pas vécu .J’aime pour vivre et je vis pour aimer.» Cette exacerbation des sentiments confère une certaine grandeur (fausse) à cette prêtresse fiévreuse de l’amour.J’ajoute à cette nomenclature que la fin de l’ancien régime connut aussi le talent primesautier et la mémoire étonnante de Mme Suard, qui écrivit les Soirées d’hiver d’une femme retirée à la campagne, Madame de Maintenon peinte par elle-même, un Essai de mémoires sur M.Suard, son mari, et la traduction de quelques romans anglais, ce qui était alors une originalité.Par ses Mémoires, ses lettres à Buzot et ses Dernières Pensées, Madame Roland a laissé un témoignage unique et irremplaçable sur les personnages et les principaux événements de la Révolution française, dans laquelle son ardeur patriotique la jeta à corps perdu.C’est Louis Blanc qui lui a rendu hommage en disant d’elle: « Cette femme fut un grand homme ».A 39 ans, Mme Roland périra sous le couperet de la guillotine, victime de la surenchère révolutionnaire.Avant de mourir, elle se retourna vers la statue de la liberté et prononça alors la phrase célèbre qui trouve son application dans tous les temps: « O Liberté, que de crimes commis en ton nom ! » A l’annonce de sa mort, son mari, Roland, et celui qui eût voulu être son amant, Buzot, se suicidèrent tous deux.Elle fut vraiment l’idole des Girondins.A l’aurore du XIXe siècle, nous arrivons à cette femme d’une vaste érudition et d’une belle sensibilité équilibrée par une prodigieuse intelligence, Mme de Staël, fille d’un riche banquier de Genève qui deviendrait ministre de Louis XVI et d’une mère qui tient un salon très fréquenté, où la petite Germaine connut Raynal, Morellet, Suard, Grimm, Buffon, La Harpe, Marmontel.A quinze ans, elle faisait un résumé de L’Esprit des lois, qui n’est pas un ouvrage divertissant pour une adolescente.Elle s’éprit très tôt, Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n°8, avril 1942. LA FEMME DANS LES LETTRES FRANÇAISES 627 elle si logicienne, des idées vagues de Rousseau à qui elle consacra une étude, écrite à l’âge de 22 ans.Pendant les années d’agitation révolutionnaire, elle crut bon de s’éloigner de la France et s’installa à Coppet, près de Genève.De retour à Paris, en 1796, elle publiait un traité sur L’influence des passions sur le bonheur, bientôt suivi par son livre sur La littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.Son salon, où se rencontraient les esprits libéraux, ne plaisait guère à Bonaparte.Aussi en 1803 le Premier Consul invita-t-il Mme de Staël à s’éloigner à 40 lieues de Paris.Elle fit davantage et se mit à voyager.De son séjour en Italie, nous avons Corinne, de ses entretiens avec Goethe et Schiller, nous avons De VAllemagne.Avant sa mort, survenue en 1817, elle eut le temps de rédiger ses Considérations sur la Révolution.Mme de Staël annonce brillamment une nouvelle ère.Comme Chateaubriand, elle ouvre les voies au romantisme; c’est même elle qui emploiera le terme de façon constante et l’accréditera en France.Elle trouvait trop rigide la règle classique dont tous les écrivains s’étaient jusqu’ici accommodés.Par son tempérament et par ses voyages, elle apporta une bouffée du large aux lettres françaises.Par elle, le cosmopolitisme gagna son droit de cité.Ses jugements sur les autres peuples sont en général pénétrants, même s’ils ne sont pas toujours très justes.On peut lui reprocher de n’avoir pas compris beaucoup les Allemands, en qui elle voit des êtres bons et sensibles; ce n’est pas tout à fait ainsi qu’ils se sont fait connaître depuis un siècle.Malgré quelques erreurs, son influence sur la littérature fut profonde et heureuse; après elle viendraient de grands écrivains qui apporteraient de la jeunesse et de la nouveauté, ne se contentant plus des formules qui avaient fait leur temps.Femme de raison, Mme de Staël n’était pas moins femme.Elle n’ignore pas que les spéculations de l’esprit sont incapables de satisfaire pleinement un cœur féminin.Dans son roman, Delphine, elle écrit: « Si j’ai une fille, ah ! combien je veillerai sur son choix, combien je lui répéterai que pour les femmes, toutes les années de la vie dépendent d’un jour .Le premier bonheur d’une femme, c’est d’avoir un homme qu’elle respecte autant qu’elle l’aime, qui lui est supérieur Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942. 628 LE CANADA FRANÇAIS par son esprit.Pour que le mariage remplisse l’intention de la nature, il faut que l’homme ait, par son mérite réel, un véritable avantage sur sa femme, un avantage qu’elle reconnaisse et dont elle jouisse: malheur aux femmes obligées de conduire elles-mêmes leur vie, de couvrir les défauts et les petitesses de leur mari, ou de s’en affranchir en portant seules le poids de l’existence.» Lit-on encore les ouvrages de Mme de Staël ?Son nom demeure cependant parce qu’il symbolise à la fois un tournant de 1 histoire et un esprit.Le regretté et si perspicace Albert Thibaudet avait raison de penser qu’« elle a été, plus qu une étape, un principe de la conscience européenne en formation.» Elle représente, face à l’hégémonie napo-léonnienne et à l’absolutisme impérial, la flamme vive du libéralisme.C’est de cela que nous devons lui être reconnaissants.Du romantisme régnant dans le premier tiers du XIXe siècle, nous conservons vivante la mémoire de ces très grands poètes que furent Lamartine, Hugo, Musset et Vigny; je nuancerais beaucoup mon appréciation sur ces hommes, mais ce n’est pas ici mon propos.A côté de ces maîtres, de ces voix claironnantes dont l’écho retentit encore aux oreilles de nos contemporains, il y eut des accents plus modestes, plus discrets.Dans ces chants d’un souffle plus court, ce qui n’exclut pas parfois une belle sensibilité et le bonheur de l’expression, je retrouve la figure touchante de ce poète élégiaque que fut Marceline Desbordes-Valmore.Je crois bien qu’elle n’est plus aujourd’hui qu’un nom et une date.Elle a néanmoins contribué, par ses propres moyens, à l’éclosion d’un état d’esprit particulier et assez mièvre, elle a versé des pleurs sur à peu près tout ce qu’elle a vu; c’était la rosée de sa mélancolie.Marceline portait son cœur en bandoulière.Sa sensibilité débridée et son absence de goût et de retenue l’ont précipitée dans les pon-çifs du pompiérisme, à la Casimir Delavigne et à la Victor de Laprade.Comme elle aura bruyamment sangloté sur les petits enfants séparés de leurs mères et sur les amoureux éloignés l’un de l’autre par un destin cruel ! En parcourant ces vers, je découvre cependant un petit poème très frais Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942. LA FEMME DANS LES LETTRES FRANÇAISES 629 et d’une grande finesse de touche; il s’intitule Les roses de Saadi : J’ai voulu ce matin te rapporter des roses; Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.Les nœuds ont éclaté.Les roses envolées Dans le vent, à la mer, s’en sont toutes allées.Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir; La vague en a paru rouge et comme enflammée.Ce soir, ma robe encore en est toute embaumée .Respires-en sur moi l’odorant souvenir.Cette ingénuité ne se retrouve pas tous les jours chez Marceline Desbordes-Valmore dont le bourru sympathique de l’Académie Goncourt qu’est Lucien Descaves s’est fait de notre temps l’historien et le défenseur.On raconte même à ce sujet une anecdote amusante.Il est entendu depuis toujours que notre poétesse a été une femme exemplaire et qu’il serait aussi impertinent de la soupçonner que de mettre en doute la vertu de l’épouse de César.Or, en ces dernières années, un échotier parisien raconte dans un journal littéraire qu’en dépit de la tradition contraire, Marceline a fauté ! On rapporte aussitôt le fait à Descaves qui, devant une preuve accablante, ne peut nier l’évidence.Alors de hausser les épaules et de murmurer sur un ton résigné: « M’avoir fait ça, à moi ! » Ce doit être en effet terrible d’être trompé par une femme morte il y a 80 ans ! Mauriac a écrit quelque part; « En amour, quel péril que la facilité ! » J’ajouterai: en littérature aussi.La prodigieuse fécondité de George Sand causa sa perte.Cette femme écrivait d’un seul jet, sans rature et sans se relire; cela se voit à la lire.Aurore Dupin fut une petite fille desordonnée, mariée dès l’âge de 16 ans à un grave baron Dudevant qu’elle quitta bientôt pour courir des aventures.De sa première équipée, elle retint son nom; Sandeau lui laissa la moitié de son patronyme.Un nom d’homme ne lui suffisait pas; elle emprunta également les vêtements masculins et elle adorait fumer le cigare.Ses premiers romans sont l’explosion d’un lyrisme sensuel qui porte sa Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942. 630 LE CANADA FRANÇAIS date.Valentine, Indiana, Lélia, sont des autobiographies à peine transposées où l’auteur célèbre en termes de feu les appels de l’instinct; elle invoque même le témoignage de Dieu pour approuver l’indiscipline des mœurs et le déchaînement des passions qu’elle préconise.Puis devait venir la période de la philanthropie sentimentale, sous l’influence de Lamenais et surtout de Pierre Leroux dont elle était alors l’excellente amie.On imagine sans peine que son socialisme n’a rien de doctrinaire.Elle exprime, toujours avec passion, les revendications républicaines et égalitaires qui devaient provoquer la révolution de 1848.C’est là le thème principal de ces romans verbeux et trop volontiers oratoires qui s’appellent Le compagnon du tour de France, Le pêché de M.Antoine, Consuelo, Le meunier d’Angibault.Avec sa sensibilité débordante, George Sand a bien vu que notre société était mal faite, elle s’est élevée avec véhémence contre l’exploitation systématique du faible par le puissant.A des maux très réels, qui sont encore de notre temps, elle a apporté des remèdes qui, appliqués, seraient pires que le mal qu’ils veulent guérir.Ce n’est pas en brisant tous les cadres de la société et en prônant la liberté absolue et inconditionnée que nous parviendrons à rétablir sur notre planète un peu plus d’humanité, un peu plus de charité.Si George Sand a survécu jusqu’à nos jours, s’il est encore possible de lire sans ennui quelques-unes de ses œuvres, elle le doit au charme très vif qui se dégage de ses romans champêtres.Elle décrit admirablement la vie des ruraux, même si la bonne dame de Nohant leur prête parfois des propos trop mesurés et des expressions choisies.Nous ouvrirons toujours avec plaisir ces églogues, La mare au diable, La petite Fadette, François le Champi, parce qu’en dépit d’une certaine emphase, elles conservent une fraîcheur d’inspiration qui n’a pas perdu sa séduction.George Sand excelle dans la description de ces paysages où elle a vécu ses dernières années dans une honorabilité bourgeoise qui contraste étrangement avec les orages de sa vie.C’est par le dialogue qu’elle pèche davantage.Elle est impuissante à saisir le tour vif et naturel de la conversation, et nous ne parvenons jamais à oublier que c’est toujours elle qui parle Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n" 8, avril 1942. LA FEMME DANS LES LETTRES FRANÇAISES 631 par la bouche de ses personnages.Au reste, ce sont surtout les hommes qui sont falots et factices dans ses livres, ce qui inclinait Thibaudet à remarquer: « Les héros de ses romans ont encore moins de chance avec elle que ses amants.Quelquefois d’ailleurs ce sont les mêmes, par exemple dans les romans autobiographiques de Lucrezia-Floriani et d'Elle et lui, où Karol est Chopin et Laurent, Musset.» Malgré ses faiblesses, elle demeure, et c’est là son meilleure titre de gloire, « l’initiatrice de la grande littérature féminine en Occident.» Un bref regard sur notre temps terminera ce tour d’horizon.Nous apercevons aussitôt la silhouette mince, fugitive, de la dernière romantique, de cette bacchante enivrée que fut Anna de Brancovan, comtesse Mathieu de Noailles, morte en 1933, après avoir chanté toute sa vie son intense amour de la nature et la désespérance de son cœur inassouvi.L'ombre des jours, Les Éblouissements, Les Forces éternelles, Le cœur innombrable, Les vivants et les morts, sont autant d’appels déchirants qui recherchent en vain un écho dans le cruel silence du monde.Éprise de l’Orient (J’ai vu Constantinople étant petite fille), de Venise et des jardins, la comtesse de Noailles a atteint les sommets de son art dans la description des paysages de l’Ile-de-France, devenus familiers à cette femme venue de Roumanie.Ah ! si j’ai quelquefois désiré voir la Perse, Si Venise me fut le Dieu que je rêvais, De quel autre bonheur plus tendre me transperce La douceur d un beau soir qui descend sur Beauvais.Cette poétesse admirable et trop décriée de nos jours retrouva de 1 antiquité le paganisme absolu.Mais elle ne sut jamais taire 1 inquiétude qui l’habitait, elle interrogea les arbres et les fleurs, les nuits étoilées et les flots de la mer pour leur arracher le secret de la destinée.Cette quête éperdue de la vérité fut son intime tourment.« Cette immensité de soi-même » était un desert sans fin où elle poussait douloureusement ses pas.Elle espéra laisser à ceux qui viendraient Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942. 632 LE CANADA FRANÇAIS après elle quelques témoignages d’elle-même; elle écrit ses poèmes comme on jette une bouteille à la mer dans l’espoir que le courant l’apportera un jour au voyageur lointain et inconnu et lui redira qu’un être, jadis, a souffert et a aimé.C’est le sens de cette Offrande, souvent citée, et d’une remarquable souplesse de rythme: Mes livres je les fis pour vous, ô jeunes hommes, Et j’ai laissé dedans, Comme font les enfants qui mordent dans des pommes, La marque de mes dents.J’ai laissé mes deux mains sur la page étalées, Et la tête en avant J’ai pleuré, comme pleure au milieu de l’allée Un orage crevant.Je vous laisse, dans l’ombre amère de ce livre.Mon regard et mon front, Et mon âme toujours ardente et toujours ivre Où vos mains traîneront.Je vous laisse le clair soleil de mon visage, Ses millions de rais, Et mon cœur faible et doux, qui eut tant de courage Pour ce qu’il désirait.Je vous laisse ce cœur et toute son histoire, Et sa douceur de lin, Et l’aube de ma joue, et la nuit bleue et noire Dont mes cheveux sont pleins.Voyez comme vers vous, en robe misérable Mon Destin est venu.Les plus humbles errants, sur les plus tristes sables, N’ont pas les pieds si nus.— Et je vous laisse, avec son feuillage et ses roses, Le chaud jardin verni Dont je parlais toujours; ¦— et mon chagrin sans cause Qui n’est jamais fini .A un de ses admirateurs, la comtesse de Noailles répondit un jour: « La plus grande, ce n’est pas moi, c’est Marie Noël.» Il est vrai qu’après le tintamarre des musiques profanes, nous goûtons avec délices les chants discrets'de Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942. LA FEMME DANS LES LETTRES FRANÇAISES 633 Marie Rouget, humble fille d’Auxerre, qui a repris aux artisans bourguignons dont elle descend les thèmes des fabliaux et des mystères du temps passé.Sa poésie est faite de résignation joyeuse, de confiance en Dieu et d’humour.Par sa pudeur, elle nous atteint beaucoup plus profondément, elle sait suggérer par un sourire toute la détresse d’une âme.Il faut placer très haut son recueil, Les chansons et les heures, paru en 1930 et qui fut toute une révélation.Depuis longtemps, Marie Noël écrivait des vers, mais elle n’avait pas les ressources pour les faire éditer.Grâce à des amis généreux, elle put bientôt prendre rang parmi les plus grands poètes contemporains.Pour donner un exemple de sa manière, voici quelques strophes d’une de ses chansons: Quand ma mère vanterait A toi son voisin, son hôte, Mes cent vertus à voix haute, Sans vergogne, sans arrêt; Quand mon vieux curé qui baisse Te raconterait tout bas Ce que j’ai dit à confesse .Tu ne me connaîtras pas.O passant, quand tu verrais Tous mes pleurs et tout mon rire, Quand j’oserais tout te dire Et quand tu m’écouterais, Quand tu suivrais à mesure Tous mes gestes, tous mes pas, Par le trou de la serrure .Tu ne me connaîtras pas ! Et quand passera mon âme Devant ton âme un moment, Éclairée à la grand’flamme Du suprême jugement, Et quand Dieu comme un poème La lira toute aux élus, Tu ne sauras pas lors même Ce qu’en ce monde je fus.Tu le sauras si rien qu’un seul instant tu m’aimes ! Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942. 634 LE CANADA FRANÇAIS A côté des grands noms d’Anna de Noailles et de Marie Noël, je signale au passage des poétesses d'un véritable mérite, Renée Vivien {Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche), qui a recherché le climat baudelairien où s’épanouissait son talent étrange et trouble; Cécile Sauvage qui a trouvé des accents personnels pour nous entretenir de ce qui fait le charme de la poésie de Keats et de Francis Jammes; la princesse Amélie Murat, qui fut un grand cœur; Henriette Charasson, qui a voulu retrouver le verset claudélien pour chanter les joies simples de l’épouse et de la mère; Alliette Audra, Lucie Delarue-Mardrus, Gérard d’Houville, fille de José-Maria de Hérédia et épouse d’Henri de Régnier, qui au milieu de poèmes artificiels et pomponnés, a réussi quelques strophes sincères: Et vous, naif orgueil de mon jeune visage, Et vous, souple fraîcheur de mes bras ronds et nus, Et vous, lointains pays, charmes ressouvenus Du départ, du retour et du changeant voyage ! Le style le plus savoureux, le plus riche et probablement le plus classique de ce temps est celui d’une femme, l’inimitable Colette.Elle ne possède pas, à mon sens, un don éclatant de romancière, mais quel art souple et enveloppant pour nous parler de sa jeunesse, de ses amours, de ses bêtes ! Sous sa plume, le langage français devient presque matériel; c’est un beau fruit où nous mordons à belles dents.Claudine sait découvrir les rythmes propres à toutes les sensations.Admirez le parfum aéré de cette phrase: « Fais un signe, le vent s’assoira sur la dune, léger, et s’amusera, d’un souffle, à changer la forme des mouvantes collines.» A chaque page de ses livres, c’est un luxe de descriptions et une féérie d’images qui font de Colette l’un des plus beaux écrivains contemporains.Sans vouloir fournir un catalogue, j’écrirai aussi les noms de Mme Paule Régnier, dont le roman, L'Abbaye d’Evolaine, paru il y a quelques années, a été toute une révélation, Monique Saint-Hélier, l’auteur de Bois-Mort, Simone, Jean Balde, Simone Ratel, Germaine Beaumont, Marie Le Franc, qui est un peu des nôtres, et combien d’autres.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942. LA FEMME DANS LES LETTRES FRANÇAISES 635 Est-il nécessaire de tenter un jugement d’ensemble ?Les exemples que j’ai prodigués au cours de cette rapide incursion démontrent que la femme occupe une place prééminente dans la littérature française, que, dès ses origines, elle a joué un rôle qui n’a fait que s’accroître, et qu’il serait injuste d’ignorer ou de diminuer l’influence profonde qu’elle a exercée au cours des âges.Le trésor des lettres françaises lui appartient donc en propre, parce qu’elle y a abondamment contribué.Sans son apport, notre littérature ne serait certes pas ce qu’elle est, il lui manquerait quelques nuances, nous n’aurions pas entendu des voix dont nous déplorerions le silence.Roger Duhamel.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 8, avril 1942.
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