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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Propagande soviétique
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1942-06, Collections de BAnQ.

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PROPAGANDE SOVIÉTIQUE (suite Étudiant, dans un précédent article, les publications communistes, nous avons examine divers appâts plus ordinairement offerts aux lecteurs en tant qu ils font partie de l’ordre des mammifères: attraits de la nourriture, du logement, et des amusements.Nous avons indiqué ce qui nous semblait vérité, ce qui paraissait erreur.Mais, si l’homme s’est classifié parmi les mammifères, il a cru bon de se hisser au dessus du commun des animaux en s’adjugeant un privilège spécifique.Et il s’est décerné, outre son brevet de bête, le diplôme de « raisonnable ».Or je dois, et j’en suis bien fâché, constater, d’après tant d’écrits qu’on m’a fait tenir, que les Soviets russes, présentés comme des modèles, s’adressent, pour améliorer la vie des hommes, beaucoup plus à leur qualité d’animal qu’à leur dignité de raisonnable.Je ne sais s’il leur en faut faire si grand reproche.A part quelques rares époques où les valeurs spirituelles étaient considérées comme plus vigoureuses vitamines, à peu près tous les gouvernements ont conçu et continuent de concevoir la cuisine politique tout ainsi qu'on le fait en Russie.Il est, paraît-il, de grandes nations dites chrétiennes.On serait d’ordinaire bien en peine de découvrir en quoi les plats servis par leurs dirigeants exhalent une valeur très distinctement chrétienne; je veux dire ce parfum qui rappelle à la bête raisonnable qu’elle n’est pas qu’une bête, qu’elle est douée de raison; que la raison, si elle doit s’occuper du corps, doit aussi s’occuper, sous peine de s’affaiblir, de sa propre nourriture, de cette nourriture essentiellement humaine par quoi l’esprit, dépassant l’animalité, surmontant le sensoriel, dominant le périssable, aspire des forces que ne donne pas la chair, que ne donne pas la terre, et s’imprègne de puissances immatérielles qui le soulèvent jusqu’à ces hautes pensées où il découvre que s’il est quelque part un domaine digne de lui, un domaine vraiment sien, une demeure qu’il doive atteindre, c’est la demeure de l’impérissable.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX.n° 10, juin 1042 866 LE CANADA FRANÇAIS « Bravo! Bravo! me crie le fervent communiste.Vous voilà donc avec nous contre les gouvernements bourgeois.Vous n’attachez pas votre cœur à l’argent, vous êtes idéaliste, et vous avez parfaitement raison.Car s’il est vrai qu en général nous donnons plutôt, comme les bourgeois, dans les plaisirs sensuels (il y a tant de citoyens qui ne comprennent que ceux-là) d’un autre côté nous faisons mieux.Les plus intelligents d’entre nous se sont parfaitement rendu compte des valeurs idéales.Ils nous ont élaboré une mystique à l'usage de ceux qui savent se servir de leur raison.Seulement, au lieu d’une religion surnaturelle, ils proposent un autre Credo, tout à fait naturel: la foi dans 1 avenir de 1 humanité, dans son progrès constant, de siècle en siècle, jusqu’à l’ultime perfection.Nous préférons placer ainsi le ciel sur la terre.C’est beaucoup plus sûr.» Voilà qui commence à m’intéresser.Jusqu’ici, malgré la différence des bocaux et des étiquettes, la substance soviétique me paraissait assez semblable à celle qu’on fait, à peu près partout, absorber au bon peuple.Maintenant, on nous présente une boisson, par très nouvelle mais capiteuse, mais distribuée gratuitement et beaucoup plus abondamment que nulle part ailleurs.L’importance en devient grande.L’homme, en fait, a toujours été libre de croire ou de ne pas croire, de choisir telle ou telle forme de religion.Il en est qui ne se préoccupent même pas d’un choix sauf lorsque leur apparaît l’implacable Faucheuse, et, devant elle, je ne vois guère comment quelqu’un, à moins d’inconscience morale ou physique, peut éviter de se poser la grave question.C’est donc dire que le problème religieux s’impose un jour ou l’autre.Mais, dans le cours de la vie quotidienne, chacun suit d’ordinaire la croyance insinuée par sa personnelle concupiscense: les uns ayant des appétits pour divers objets offerts par la nature terrestre, tandis que d’autres, n’y trouvant point assez de joies, ni les perfections qu’ils cherchent, portent leurs désirs vers Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. PROPAGANDE SOVIÉTIQUE 867 l'immatériel et prennent leur bonheur dans l’intellectuel, le spirituel, le surnaturel.Et, ici, j’entends l’invective de certains amants du communisme intégral.L’un des plus ardents était Barbusse.Comme romancier, et quand il s’agit de secouer le cœur, les nerfs, les sens, à coup de verbe et d images, Barbusse avait beaucoup de talent.Pourquoi, délaissant les luxuriantes forêts de l’imagination, voulut-il monter sur les hauts plateaux du pur raisonnement ?D’après lui—mais il n’est qu’un des colporteurs et non l’inventeur de cette poudre-là, déjà employée au temps de Pyrrhon—d’après lui le surnaturel n’est qu un mythe.Nos idées ne représentent pas nécessairement des êtres vrais.Si notre pensée conçoit un sphynx, il ne s ensuit pas que ce sphynx existe; et d’avoir 1 idée d un Dieu n implique pas sa réalité.J’admettrais bien ce genre de preuve pour faire plaisir aux amis de Barbusse, mais l’ennuyeux est que ma cervelle tend toujours à suivre les règles, au moins élémentaires, de la logique, tandis que mon Barbusse ne s en soucie pas le moins du monde.Il ne fait ensuite, tout au long de son très long discours, que parler de justice et de vérité; seulement, ça ne prend plus du tout.Afin d etre consequent, je suis bien obligé, suivant le procédé Barbusse, d’envoyer promener la justice et la vérité au même endroit inexistant où il a logé Dieu en compagnie du sphynx.C’est vraiment désastreux parce que, dans ce genre de dialectique, la vérité, la justice, n’étant plus que des idées, d’autres chimères inventées par notre esprit, je me demande aussitôt pourquoi diable Barbusse, et tout le monde, et moi-même, n’allons pas cultiver tranquillement notre jardin au lieu de nous éreinter à vouloir attraper quelque chose qui n’existe pas.S’il en est de plus habiles que Barbusse, je ne les ai pas rencontrés.Et il faut croire qu’aujourd’hui non plus qu’hier, et pas plus en Russie qu’ailleurs, aucun n’a pu découvrir une preuve péremptoire qu’il n’est point un Parent et Régent du monde.Une preuve indiscutable écrase toute discussion.Or, même parmi les plus grands savants, le débat continue.Ceci montre fort clairement qu’après au moins Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 868 LE CANADA FRANÇAIS vingt-cinq siècles d’argumentation les plus pénétrants penseurs n ont pu, ni pour, ni contre, saisir une certitude absolue.Astheure comme autrefois l’homme demeure capable de créance ou d’incroyance; la foi reste ce qu’elle fut: un don, une vertu, et non un prix de logique.Plus qu un tintamarre de cervelle, il y faut la volonté, la bonne volonté.D ordinaire, quand il s’agit de résoudre un problème, et tant que la solution n’en est pas assurée, on laisse les chercheurs parfaitement libres de suivre leur individuelle inspiration.Un vrai savant, en face d’une question intéressante mais indécise, sait en exposer pleinement les divers aspects.Il n’efface pas les points d’interrogation.Il conclut en admettant qu’il est permis de continuer à chercher.D’où vient alors chez tant de prosélytes communistes, et qui se piquent de science, ces désirs d’étouffer la liberté d étudier, ces efforts pour édifier dans tous les esprits une conjecture dont aucun n’est capable d’asseoir la base, une opinion qu’eux-mêmes qualifient de mystique ?Il n’est pas surprenant qu’un visionnaire, tel un Mahomet, s’il arrive à se persuader d’être le porte-parole d’une autorité transcendante, se fasse un devoir d’imposer à tous une doctrine qu’il tient pour surhumaine.Mais quand des hommes, et des hommes habiles, sans se prévaloir d’une autorité supérieure à celle d’autres hommes, placent une clôture autour d’un problème fort important et qui, jusqu’à preuve du contraire, les surpasse; quand ils veulent empêcher qu’on s’en occupe, sauf pour en nier l’existence; on peut alors aisément soupçonner qu’ils ont dans la pensée tout autre chose que le souci de cette justice et de cette vérité dont ils ont toujours plein la bouche.Us me font un peu l’effet de ce seigneur féodal qui étant un jour, dans une rencontre, parvenu à blesser et chasser le mari, vint assurer à la femme qu’elle était bel et bien veuve, lui promettant monts et merveilles pourvu qu’elle consentît à lui transmettre ses faveurs, et ses biens.Il ne put la convaincre, faute de preuve.* * * Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n" 10, juin 1942. PROPAGANDE SOVIÉTIQUE 869 Dans cette lutte pour l’athéisme on découvre parfois de bien curieuses exceptions.Parmi les républiques soviétiques, il en est une, installée sur un territoire plus grand que celui de la Belgique, dans un pays riche, aux cultures variées.Or, elle s’intitule: République Autonome Juive du Birobidgan.Apparemment, le Juif n’est pas considéré comme un ennemi.Loin de le persécuter, on le soutient.Serait-ce parce qu’il ne cherche pas, tout en admettant l’existence de Dieu, à vous déprendre le coeur des biens de ce monde ?Et d’autres déductions aussi se présentent: comment se fait-il qu’une si large contrée, où la population n’atteint pas encore 60,000, n’ait pas été immédiatement envahie par tous ces autres Juifs qu’on avait chassés d’Allemagne et d’ailleurs ?Serait-ce qu’ils n’ont pas confiance dans la durée de l’expérience russe ?Ou serait-ce que les nations dites chrétiennes leur semblent terrain plus propice à nouvelles fortunes ?Car, après tout, il faut bien admettre qu’en général l’esprit juif ne ressemble guère à l’esprit de saint François d’Assise.Et l’esprit du Poverello n’est pas du tout non plus celui des communistes.D’où il est aisé de percevoir pourquoi socialistes ou communistes s’entendent si bien avec les conceptions juives (et conversement), et pourquoi ils ne peuvent supporter les idées chrétiennes.—« Ceux que les chrétiens offrent pour modèles, leur Jésus-Christ, leur saint Jean, leur saint Paul, un François d’Assise ou, plus près d’aujourd’hui, un Vincent de Paul, un Curéd’Ars,un Père Damien, une Thérèse de Lisieux, tous ces gens-là se nourrissaient et nourrissaient les autres avec l’opinion du peuple.Ces gens-là estimaient que de souffrir, sans appointements, pour leur prochain valait mieux qu’un bon dîner.Ces gens-là n’apportaient aucune ferveur à ces inventions qui multiplient nos jouissances.Au lieu de vous enseigner un bon système pour cultiver et récolter un opulent confort; au lieu de publier des brochures et des journaux illustrant les divers agréments dont l'État doit bientôt combler les citoyens; et au lieu d’étudier soigneusement, pour leur personnel profit, comment un homme, habile à employer les espoirs et la bourse des autres, Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 870 LE CANADA FRANÇAIS doit leur persuader qu’on verra sans tarder, si on lui accorde une bonne place, tous les désirs de l’humanité pleinement satisfaits.ces gens-là.ils viennent vous prêcher la modération! Pire encore, ils vous en donnent l’exemple, un très fâcheux exemple: celui du renoncement aux richesses matérielles sous prétexte qu’ils en seront récompensés au centuple dans un autre monde.Et, même si vous leur dites que vous ne croyez pas à cet autre monde, ils vous ripostent avec des citations de vieux auteurs païens, grecs ou latins, qui, s’étant, paraît-il, aperçu déjà que l’homme n’est jamais content de ce qu’il a et repart toujours, et sans répit, à la poursuite de ce qu’il n’a pas, en concluaient qu’il est plus facile d’être heureux en apprenant à désirer moins.Que voulez-vous faire avec ces gens-là ?Ils arrêteraient la moitié de nos usines.Les prolétaires viendraient nous chanter qu’il n’y a plus besoin de pomper tant de pétrole, ni d’envoyer en fumées tant de charbon, ni de gaspiller tant de métaux, ni de creuser tant de mines.Ils commenceraient à prendre l’idée de vouloir vivre tranquilles et de laisser en paix la nature au lieu de la dévaster.Us conseilleraient à tous leurs frères ouvriers d’aller, comme des bourgeois, habiter la campagne et de vivre dans leur jardin.Avec de pareilles maximes on découragerait jusqu’à nos plus vigoureux stakanovistes.Au lieu de ruisseler de sueurs, notre champion du marteau demanderait à s’asseoir et à réfléchir.Et alors, que deviendrait notre mystique ?Et nos promesses d’un ciel terrestre, richement meublé de tous les biens et conforts du monde, empli, comblé de toutes les félicités ?» Je ne m’excuse pas de cette ironie; arme bien inoffensive auprès des méthodes appliquées par les chefs soviétiques à ceux qui ne pensent pas comme eux.Et pourtant, en dépit de leurs cruautés, je ne puis m’empêcher, en les regardant agir, d’apercevoir, au milieu des tristesses, un aspect plutôt plaisant.Non seulement ils ressemblent à ce seigneur féodal désireux de jouir de la femme et des biens du mari blessé et chassé, mais dans leur empressement ils s’y prennent de telle façon qu’ils préparent à peu près infailliblement la déconfiture de leur bonne fortune.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX.d° 10, juin 1942. PROPAGANDE SOVIÉTIQUE 871 Ils ont parfois des conjectures qui leur devraient ouvrir tout grands les yeux.Il me souvient d’avoir lu dans un de leurs meilleurs périodiques un rapport, très concis, sur le fameux ouvrage de Sir James Jeuns « The Mysterious Universe ».Tout en admettant la haute valeur de cette œuvre au point de vue scientifique, le critique lui reprochait un singulier défaut: celui de porter le peuple des lecteurs à de trop larges réflexions.C’est bien cela.Ils perçoivent ainsi, par instants, le tréfonds de leur problème.Cette opinion du peuple qu’ils confondent avec la religion ou les religions, il est là, partout, dans tout homme, prêt à produire son effet dans chaque cervelle humaine ou dans tout cœur humain dès qu’on prend goût aux calmes et fortes nourritures intellectuelles; et le spirituel, s’il manufacture ce genre de sédatif, n’en détient pas du tout le monopole.Tant qu’on peut occuper un individu à l’intérieur de sa maison, il est assez facile de l’intéresser à l’ameublement des diverses pièces.S’il ouvre la porte, qui sait si le dehors n’offrira pas des plaisirs plus vifs à sa curiosité ?Qui sait si toutes ces merveilles, non faites par l’homme, et sur la terre et dans les cieux, ne le détourneront pas de ses propres meubles ?On voulait bien libérer les prolétaires mais à condition, pour le progrès matériel souhaité, qu’ils demeurent prolétaires; c’est-à-dire occupés à des idées pratiques, à des travaux matériels, attachés aux plaisirs des sens, et n’accordant à leur esprit que les jouissances du temporel.Faute d’impartial jugement, les théoriciens du communisme ont cru lui assurer le succès en éliminant ces religions qui tendent à ralentir la poursuite des satisfactions animales.A réfléchir plus à fond ils auraient compris, par l’exemple même de leur ancêtre, Jean-Jacques Rousseau, et par leur personnelle expérience, que le labeur intellectuel s’entend fort mal avec celui du corps.N’est-il pas notoire qu’en immense majorité les penseurs, les inventeurs, les savants, les écrivains, les artistes, ne sont pas des gens « pratiques »; Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 872 LE CANADA FRANÇAIS qu’ils sont distraits; qu’ils sont portés à se passer de confort dès qu’il le leur faut acquérir par le travail de leurs propres mains ?Or, sait-on qu’en Russie les Soviets ont dépensé beaucoup plus qu’on ne l’a fait nulle part ailleurs pour 1 instruction du peuple ?D’après une de leurs revues où l’on traite tout spécialement des questions scolaires, le nombre des enfants était récemment, dans les écoles primaires, six fois plus grand qu’au temps du dernier Tsar.Dans les collèges ou lycées, alors qu’en 1914 il n’y avait que 97,000 élèves, on en comptait déjà dès 1932 plus d’un demi-million.En 1933, 60% des jeunes gens suivaient les cours d’enseignement supérieur.Deux ans après, le chiffre passait à 70%.Qu on ergote tant que l’on voudra, les Soviets peuvent, dans ce domaine se vanter d’un incontestable avancement, d’un effort vraiment extraordinaire.Ceux qui tiennent le savoir, ou du moins cette sorte de savoir, pour un bienfait, ont donc ici un remarquable modèle à suivre.Personnellement, j’estime que le savoir, loin d’être toujours un avantage, devient habituellement une perte.Il nous rend orgueilleux, et c’est de cet orgueil que dérivent toutes nos présentes misères.Au lieu d’employer notre science à des améliorations humaines, morales, nous n’avons guère su l’appliquer qu’à des satisfactions sensuelles.Nous sommes devenus, je le crains, d assez beaux specimens de ce que les Anglais dénomment « educated fools ».Et, à mon humble avis, les nations « instruites » sont fort plus habiles à commettre le mal que les peuples moins savants.En réalité, nous ne sommes point du tout scientifiques, puisque le véritable savoir ne peut pas s en tenir qu’à une moitié de l’homme, la plus basse, et qu’il lui faut bien entrer dans l’autre moitié, la plus spécifiquement humaine, la plus importante.D’où, me plaçant ici au point de vue même où se campent les communistes, il me semble que 1 on commet en Russie une très grosse erreur.On paraît escompter, du moment qu’aucune idée religieuse n’est tolérée dans les écoles, que tout ira bien.Assurément, je puis me tromper.Toutefois, aidé par les aperçus précédents, je suis presque certain Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. PROPAGANDE SOVIÉTIQUE 873 qu’en poussant tant de jeunes gens vers de fortes et hautes études, en leur apprenant, plus et mieux que chez les autres nations, à goûter les joies de la pensée, en les accoutumant à un régime de substances immatérielles, on leur affadira fatalement le matériel.Sans doute, on espère en tirer des spécialistes, des savants, des découvreurs utiles, des artistes, et c’est fort bien.Seulement, lorsqu’on suscite un travail intérieur, il ne peut plus être imposé, surveillé, dirigé, arrêté, comme le travail externe.Les corps, on les peut astreindre à telle ou telle besogne.Mais les esprits devenus robustes, qui les pourra maintenir à terre ?Cet éternel problème qu’on a chassé, ils repartiront à sa découverte.Car enfin, comment un homme pensant, s’il a dans le cœur quelque décence, peut-il se sentir bien fier de lui-même lorsqu’il se dit: «Je n’ai pas demandé de naître.Non.Mais tout de même j’accepte le présent et je m’en sers; pas toujours comme je devrais, pas toujours comme je voudrais, cependant c’est en somme un cadeau qui en vaut la peine puisque je le garde.Jouissons-en donc, avec ou contre les autres hommes, du mieux possible.Et, du moment que le chèque n’a pas été signé en toutes lettres, empochons toujours l’argent et dépensons-le comme il nous plaît.Puisque le donateur a pris soin de ne pas s’imposer, de ne pas gêner ma liberté, je ne vois pas pourquoi je devrais m’occuper de lui.» En amusant les masses, en cultivant, là-bas comme ailleurs, leur animalité, on peut les détourner des hautes cimes et les attirer aux gras pâturages.Mais si, outre le corps, on se met à stimuler l’esprit, voilà les yeux qui se lèvent.S’ils voient la terre, ils perçoivent aussi bien autrement grand que la terre.Et c’est tout l’homme, reconstitué, qui reprend l’antique lutte de l’esprit contre le corps, du moral contre le social, du spirituel contre le temporel.Serait-ce qu'après des années de régime soviétique les chefs se sont aperçu qu’il n’y avait, parmi tous ces condamnés, ces concussionnaires tombés sous leurs balles, Le Canada Français, Québec, vol.XXIX.n° 10, juin 1942. 874 LE CANADA FRANÇAIS que peu ou point de croyants ?En ont-ils conclu au danger du matérialisme ?Pour ceux d’entre eux qui sont observateurs et méditatifs, ils doivent chaque jour remarquer des demeures où la discorde inflige au père, à la mère, aux enfants, de continuels et quotidiens tourments; d’autres où la maladie, la souffrance, sont installées pendant des semaines, des mois, des années; d’autres où l’implacable main de la mort saisit, au milieu de ceux qui l’aiment, une créature épouvantée et, sans qu’on entende un mot d’espérance, l’étouffe et la jette au charnier.Ont-ils été touchés par tant d’incessantes misères humaines que leur terrestre mystique ne sait ni soulager ni consoler?Ou serait-ce encore que la rigueur agressive des fascistes les aurait fait réfléchir?Apparamment, un idéal de confort et de plaisir rend un peuple moins courageux.C’est, au reste, l’enseignement de tout le passé.L’histoire, sous la diversité de ses gestes, ne change guère.Et même, l’humanité se composant d’individus, il suffit d’étudier un homme pour avoir la clé de tout le genre humain.Un homme, sous son perpétuel changement demeure le même homme.Ses variations suivent les alternations de l’incessante et toujours même lutte: le corps contre l’esprit.A certains moments, et c’est malheureusement à l’ordinaire, la chair l’emporte.A d’autres l’esprit domine.Mais aucun homme ne se sent vraiment homme, vraiment grand, s’il ne possède que la force physique ou de matérielles richesses.Il sait que la véritable puissance, la vraie grandeur, est morale et, plus ou moins bien, il tâche à se l’acquérir.Ainsi en va-t-il des peuples, de leurs ascendances et de leurs régressions.Pour nous, chrétiens, il est un exemple contre quoi s’émoussent tous les arguments du matérialisme: cette pauvre étable de Bethléem écrasant les palais romains; ce pauvre Ouvrier galiléen qui, demandant aux hommes d’imiter son mépris des richesses terrestres, a fondé la seule Internationale, bientôt deux fois millénaire, où l’on n’adhère point afin d’en obtenir plus hauts salaires ni plus large confort mais, comme nous l’apprend la première page du Le Canada Fbançais, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. PROPAGANDE SOVIÉTIQUE 875 catéchisme, pour aimer Dieu, le servir, et gagner un monde éternel, un monde immatériel.Evidemment, il est fort curieux qu’en plein vingtième siècle, et en dépit d'une instruction si « scientifique », on trouve encore, chez les prolétaires comme chez les bourgeois, parmi les grands savants comme parmi les moins savants, chez les Américains, Asiatiques ou Africains comme chez les Européens, tant de gens qui croient en Jésus-Christ, l’aiment, l’admirent comme parfait modèle humain, le considèrent comme leur Sauveur.Les Catholiques surtout forment au milieu des autres chrétiens une société bien singulière en continuant—Dieu sait pourtant combien on le leur reproche de tous côtés—à se nourrir du même suc qu’ils absorbaient il y a des siècles et des siècles, et s’obstinant à rejeter tous les procédés d’une distillerie plus moderne.Mais enfin, aux yeux d’un communiste capable d’observation, cela devrait du moins indiquer que, partout, des millions et des millions d’hommes s’entêtent à croire qu’il y a un Dieu, et qu’ils ont une âme, et que cette âme est immortelle.Et, de cette croyance, il ne cesse de fleurir des sujets fort éminents.Tous ces hommes-là estiment qu’ils n’auraient pas grand’chose à gagner et beaucoup à perdre en se laissant traiter à la façon d’un troupeau bien soigné, amélioré, supérieur, c’est entendu, mais qui doit tenir les yeux fixés à terre.Et il faut bien que ces millions soient armés d’énergies valables et durables.Toutes les religions d’ailleurs, à plus ou moins haut degré, peuvent élever les hommes dès qu’elles impriment en eux le baptême de désir qui les fait appartenir à l’âme de l’Église, et il est probable qu’ainsi bien des Russes, pourvu qu’ils soient sincères, sont catholiques sans le savoir.D’un autre côté, à la décharge des Soviets et expliquant, sans les justifier, en partie leur irréligion, il faut bien dire que les esprits vraiment religieux ne forment pas en ce monde la majorité; que les chrétiens modèles sont plutôt clairsemés.La plupart du temps, surtout dans les discours politiques, le terme de civilisation chrétienne sonne beaucoup trop comme le synonyme d’existence confortable et de progrès matériel.Il était employé en Russie comme Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 876 LE CANADA FRANÇAIS ailleurs.Or ceux-là mêmes qui eussent dû donner l’exemple, qu’ont-ils fait, sauf de rares exceptions, dans cette schismatique église, pour que le peuple les ait pu considérer comme les ministres du Sauveur ?Pour autant il demeure que si les chefs soviétiques tiennent à continuer leur propagande en maintenant comme clé de voûte une mystique terrestre, s’ils en veulent assurer le succès, ils feraient mieux de nous démontrer carrément et définitivement que Dieu n’existe pas.Ils se débarrasseraient ainsi de leur plus redoutable ennemi, le spirituel, qui mine l’intérieur et le fondement même de leur édifice.Aujourd’hui certains communistes paraissent convenir qu’une telle démonstration est au-dessus de leurs forces.Ils préfèrent en venir à composition auprès des croyants.Ce geste de la main tendue est-il tout à fait sincère ?Après tant d’hostilité, et parfois tant de haine, le doute est permis.En tous cas, puisqu’ils tiennent à poursuivre leur expérience, et comme il serait assez curieux de voir ce que peut donner le système soviétique, s’il apportait à son œuvre les corrections nécessaires, il me semble qu’on ferait mieux, en Russie comme ailleurs, de borner les labeurs du politique, de l’économique, au problème qui est leur: le progrès temporel.S’ils en font une réussite, l’estime du monde leur viendra par surcroît, et les puissances spirituelles ne se sentant plus menacées signeraient, je pense, un traité de paix dès lors qu’on ne chercherait plus à saccager leur propre domaine.Mais tant que ces innombrables écrits de propagande n’auront pas à nous offrir d’autre aliment, d’autre appât, qu’une faucille et un marteau.non, vraiment, ce menu manque de saveur.Qu ’on nous les serve empaquetés et voilés dans un attrayant tissu mystique, mon estomac n’en a cure.Il me suffit de réfléchir à ce que peut signifier ce merveilleux
de

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