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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
À propos d'une somme de cosmologie (suite et fin)
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1942-06, Collections de BAnQ.

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A PROPOS D’UNE SOMME DE COSMOLOGIE {suite et fin) Usage pratique des sciences en Philosophie naturelle En lisant le compte rendu que M.l’abbé H.Grenier bien voulu rédiger en article pour Le Canada Français, notre plus grand étonnement fut de constater comment il blâmait le souci que nous faisions des données de la Physique et l’attention que nous avions apportée à des questions scientifiques connexes à la philosophie.Il souhaiterait que l’on abandonne à jamais l’opinion voulant que la Cosmologie puisse puiser des matériaux à la Physique b II s’écrie: « Quel sens peut-on donner, dans un traité de Cosmologie, à ces longues dissertations sur la théorie moléculaire, sur la théorie atomique, sur la théorie électronique et sur la table de Mendeleef ?» Il nous reproche de traiter les molécules et les atomes comme des entités physiques et de rechercher si les molécules revêtent des caractères individuels 2.Si un philosophe, qui n’est pas nominaliste, ni subjecti-viste, soutenait que les théories cellulaire et génétique sont de pures théories logiques, que les gènes et les cellules sont des entités mathématiques, parce que soumises à l’arithmétique et à une métrique, il nous ferait sourire.Nous nous demanderions s’il faut le prendre au sérieux.Ainsi, les molécules, les atomes et les électrons ne sont pas des intégrantes mathématiques, mais des entités physiques qui présentent les propriétés de la réalité sensible: mouvement altératif, lumière, chaleur, électricité sont d’ordre qualita-tivo-sensible et caractérisent molécules, atomes et électrons.D’être soumises au calcul ne change pas la nature physique de ces entités, pas plus que prendre le poids et la mesure d’un homme ne lui enlève ses autres déterminations ontologiques.1.Le Canada français, février 1942, p.468, deuxième paragraphe.2.Ibid., p.469, premier paragraphe.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. A PROPOS D’UNE SOMME DE COSMOLOGIE 879 Des savants et des philosophes ont cherché si les parties du continu mathématique et du continu physique étaient des entités individuelles ou en puissance; ainsi des hommes de science se demandent si le vivant pluricellulaire est une colonie des cellules individuées et si la molécule n’est pas un agrégat de particules accidentellement unies les unes aux autres.Le problème n’est ni ridicule, ni superflu.A la deuxième et surtout à la troisième Semaine internationale de Synthèse, MM.Caullery, Pierre Janet, Ch.Blondel, Langevin ont agité cette question de l’individu dans le monde organique et inorganique.Nous serions loin de blâmer des Scolastiques contemporains qui, à l’exemple de Maquart, Esser, Filion, scrutent aussi ce problème ardu.La Constitution apostolique Deus scientiarum Dominus veut que, dans le haut enseignement philosophique, on institue des cours sur les questions scientifiques connexes à la philosophie; elle juge donc qu’il existe des problèmes aux liaisons scientifico-philosophiques.Voilà pourquoi nous admirons l’oeuvre du P.Gredt, O.S.B., qui sait opportunément, en Philosophie naturelle, exposer brièvement des théories scientifiques et expliquer la table de Mendeleef pour en faire des applications profitables au Cosmologue; nous louons le P.Hoenen, S.J., qui par une enquête consciencieuse a su démêler dans l’atomisme mécaniciste ce qui appartient de droit à la Philosophie naturelle de ce qui revient à la Physique b Au second congrès international thomiste, en 1936, le P.Fernandez, O.P., professeur au Collegium Angelicum, présentait un travail sur les premiers principes intrinsèques des corps; il insistait sur la manière de traiter la question et exigeait qu’on puise des matériaux à l’expérience scientifique: « Naturalis, vera, certa et compléta quaestionis solutio essentialiter ab experientia sensibili pendet, et non tantum ab experientia vulgari, sed etiam a scientifica, ut in scientiis experimentalibus adhibetur ».Le P.Fernandez montre que cette nécessité existe surtout quand on veut prouver l’hylémorphisme et répondre aux difficultés qui proviennent de la façon d’interpréter les théories physico-chimiques2.1.Gregorianum, 1928, vol.IX, pp.417-460.2.Acta Congressus, Opus 12, p.4.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942 880 LE CANADA FRANÇAIS Le P.Hoenen, S.J., avait déjà développé un thème semblable dans un discours solennel, devant des centaines d’étudiants et le corps professoral de l’Université Grégorienne.M.Ma-ritain considère qu’une Philosophie de la nature isolée des sciences est une sagesse à l’état puéril et rudimentaire !.Nous sommes loin de prétendre toutefois que la Cosmologie doive se fonder sur les théories physiques, nous avons même soutenu le contraire2; mais nous croyons que la Philosophie naturelle peut prendre des matériaux à l’expérience scientifique et qu’elle doit examiner les lois et les théories scientifiques qui ont de véritables ou de prétendues répercussions sur nos thèses, soit pour les ébranler, soit pour les confirmer.Voilà pourquoi nous ne saurions souscrire aux assertions de M.Grenier: le Mécanicisme, le Dynamisme, etc., sont des systèmes pour expliquer la structure métrique des corps; les Scolastiques modernes ont tort de considérer ces théories comme vraies en physique et fausses en philosophie 3.Tous les Mécanicistes et les Dynamistes ne proposent pas que des systèmes d’explications physicomathématiques, mais aussi de véritables thèses philosophiques, par exemple Pamieri, Boscovich, Leibniz, Descartes, etc.Cela saute aux yeux de tout historien de la philosophie4.Et les Scolastiques modernes n’imitent pas, que nous sachions, les Averroïsants qui croyaient certaines données vraies en théologie et fausses en philosophie; ils distinguent dans le mécanicisme ce qui revient de droit à la Physique et laissent les physiciens en juger, ou s’ils se prononcent là-dessus, c’est en physiciens qu’ils le font; par ailleurs, ils s’appliquent à reconnaître ce qui dans les théories scientifiques provient de diverses conceptions métaphysiques pour en juger philosophiquement.Illustrons notre pensée par des témoignages.Pour célébrer le sixième centenaire de la canonisation de saint Thomas d’Aquin, on institua à Rome, en 1923, une Semaine Tho- 1.La Phil, de la Nature, p.137.2.Summa Cosm., p.28.3.Cursus Phil., tome I, p.142.4.Meyerson, l’analyste le plus aigu peut-être des développements scientifiques, porte sur le mécanisme ce verdict: « Le mécanisme n’a pas pour origine l’expérience, ses racines plongent dans ce qui est la base de la science elle-même, dans ces notions métaphysiques initiales qui conditionnent notre savoir tout entier s (Identité et réalité, p.286).Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. A PROPOS D’UNE SOMME DE COSMOLOGIE 881 miste.Il y eut des conférences publiques et des réunions privées où d’éminents professeurs de théologie et de philosophie échangèrent leurs vues.A 1 une de celles-ci, le P.Gredt, O.S.B., donna un travail sur l’utilisation des sciences en philosophie.Il fit voir comment les sciences expérimentales peuvent s’ordonner à la philosophie; il ajouta que la Physique peut fournir à la Philosophie naturelle des faits et des expériences scientifiquement contrôlés qui sont préférables à l’expérience ordinaire.Il montra en particulier comment la théorie électronique se concilie bien avec notre thèse de la matière et de la forme et que les théories chimiques exigent même la doctrine hylémorphique.A cette réunion étaient présents, entre autres, Mgr Janssens, président de l’assemblée, les PP.Garrigou-La-grange et Barbado, O.P., Mgr Grabmann, le P.Gianfran-ceschi, S.J., qui firent quelques remarques et quelques suggestions.Il ne suffit pas, déclare le président, de faire voir que la doctrine scolastique se concilie avec les conclusions et les hypothèses de la science moderne, mais il faut montrer que les faits scientifiques exigent notre explication philosophique.Saint Thomas et Aristote, note-t-il, ont déduit leur doctrine d’après le savoir expérimental de leur temps.Le P.Garrigou-Lagrange est d’avis que nos livres scolastiques devraient tenir compte des hypothèses scientifiques, même si celles-ci sont sujettes à revision.Au moins dans les écoles de haut enseignement, ajoute-t-il, il est nécessaire de comparer les faits et les hypothèses scientifiques avec nos thèses philosophiques.S’il s’ensuit une certaine mutabilité pour nos livres scolastiques, cela n’offre pas un grand inconvénient: il y aura dans nos manuels une partie qu’il faudra reviser et une autre stable.Mgr Grabmann souhaite que, pour construire comme un pont entre philosophie thomiste et sciences, on collige les écrits de saint Thomas sur la Physique et la Psychologie empirique.Le P.Barbado remarque judicieusement (Maritain fit la même observation) qu il ne faut pas fonder la doctrine scolastique sur des hypothèses plus ou moins incertaines, mais qu’il convient de montrer la concordance entre théories Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 882 LE CANADA FRANÇAIS scientifiques et thèses de Cosmologie.Le P.Gianfranceschi concède que l’objet formel de la Physique n’est pas celui de la Philosophie naturelle; cependant, observe-t-il, leur connexion est telle qu’en pratique il est impossible, en philosophie, de faire complètement abstraction des sciences expérimentales *.Est-ce pour nous être orienté dans le sens indiqué par ces philosophes que nous nous sommes attiré de M.Grenier le reproche de suivre trop fidèlement certains auteurs récents et en particulier certains auteurs européens ?De cela nous n’avons ni contrition ni ferme propos.N’ont-ils pas pensé tout haut et écrit pour que nous en fassions notre profit ?Il nous apparaît nécessaire, en Philosophie naturelle, de tenir compte des nouveaux développements occasionnés par le progrès scientifique.Les anciens thomistes ont une merveilleuse métaphysique et des principes de Philosophie naturelle excellents, mais ils n’ont pu discuter de leur application au sujet des données expérimentales actuelles, ni à propos des théories moléculaire, atomique, électronique, etc., et pour cause.Force donc est de connaître les explications des auteurs récents, qui tout en respectant les principes de la grande tradition thomiste, considèrent les questions avec des yeux de notre temps 2.Il ne faut donc pas se faire des manuels une conception archaïque; mais il serait regrettable que leurs auteurs n’aient pas pénétré suffisamment les sources authentiques de notre 1.Acta Hebdomadae Thomisticae, pp.261-273; discussio, pp.273-277.2.Loin de blâmer notre effort pour assimiler à la forme scolastique et intégrer dans la Somme de Cosmologie les élaborations philosophiques nouvelles sur les théories scientifiques récentes, les recensions y ont applaudi.« The book gives evidence of a firm grasp on principles and a determined, ordely approach to scientific fact .We are not surprised to find that Father Saintonge has delved into the modern works on Physics, Chemistry, and Mathematics .» W.Kegel, S.J., The Modern Schoolman, janv., 1942.« L’auteur ne boude pas les sciences.Bien au contraire, il les met largement à contribution.Cet ouvrage tranche avec les autres du même genre par son souci de combler le fossé creusé à plaisir entre sciences et philosophie ».P.Alfred, O.Cap., Annales de la Réparation, janv.1942.« Le lecteur trouvera des essais de solutions des problèmes posés par la physico-chimie moderne, solutions qui pour n’être pas toutes définitives, dénotent chez l’auteur une richesse d’informations scientifiques que l’on ne rencontre guère dans les traités scolastiques publiés jusqu’ici ».Julien Péghaire, C.S.Sp., Reine de l’Université d’Ottawa, janv., 1942, p.63.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. A PROPOS D’UNE SOMME DE COSMOLOGIE 883 philosophie aristotélico-thomiste.On nous fait ce reproche 1 : pourquoi ?Est-ce parce que nous avons parfois quelques opinions contraires à Jean de Saint-Thomas ?Mais nous préférons l’Aquinate à son disciple qui ne constitue pas toute la tradition thomiste.Ou bien le censeur aurait-il voulu que nos thèses fussent développées à la manière de commentaires d’Aristote et de saint Thomas, accompagnés d’interprétations de Cajetan, Silvestre de Ferrare, etc.?Mais un manuel ne peut se payer un tel luxe, vu qu’il s’élabore avec des préoccupations pédagogiques qui obligent à une certaine concision.D’ailleurs une Somme de Cosmologie n’est pas une étude de textes, si utile que cela soit; c’est plutôt une sorte de comprimé qui appelle la solution vivante: l’enseignement oral qui opérera la montée vers les sources et saura faire les applications opportunes.On doit exiger toutefois d’un livre qui se donne pour mission de transmettre la doctrine aristotélico-thomiste d’en reproduire la substance et les grands traits.Pour qu’élèves et maîtres puissent en juger et pour favoriser le travail personnel, un livre d’enseignement supérieur doit renvoyer aux ouvrages du Stagirite et de l’Aquinate et contenir, si possible, d’utiles répertoires bibliographiques.Voilà pourquoi, conscient de notre tâche, à chacune de nos thèses, nous avons indiqué les sources et nous y avons joint un confirmatur établi sur les textes de saint Thomas, non pas tant pour citer une autorité que pour signaler l’emploi des principes authentiques de la philosophia perennis pour résoudre les problèmes.C’est dans ces perspectives d’ailleurs que nous ont jugé généralement ceux qui ont,bien voulu nous donner leur verdict, soit oralement, soit par écrit2.1.Le Canada Français, février, 1942, p.470.2.Malgré ce qu’il y a apparemment de disgracieux pédantisme à se citer des jugements favorables, qu’on nous permette de rapporter le témoignage unanime des comptes rendus à dire notre fidélité à la pensée de saint Thomas, l’à-propos et l’abondance de la documentation.a) « Certaines qualités de l’oeuvre méritent qu’on les relève.Tout d’abord on sent chez l'auteur un grand amour de la vérité et une fidélité absolue à saint Thomas ».R.-M.MiGnault, O.P., Revue Dominicaine, fév., 1942, p.120.« The book is an admirable blend of what is best in aristotelian thought and in modern science ».W.Kegel, S.J., The Modern Schoolman, janv., 1942.Le Canada Fkançais, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 884 LE CANADA FRANÇAIS Dans son Cursus Phil., tome I, p.142, Monsieur Grenier, après avoir distingué la Physique de la Cosmologie, consacre quelques lignes à leurs relations; il nous avertit que la Philosophie naturelle peut jouer le rôle d’une sagesse vis-à-vis des théories physiques et qu'alors se constitue la Philosophie des Sciences, qui est, selon lui, une partie de la Philosophie naturelle.Pourquoi M.Grenier a-t-il omis à peu près totalement cette partie de la Philosophie naturelle ?S’il ne pouvait, étant donné le but qu’il s’était proposé, entrer dans beaucoup de détails, n’aurait-il pas pu tout de même, dans des notes, des scholions, etc., nous exposer quelques conclusions tirées de cette Philosophie des Sciences P Pourquoi s’oppose-t-il à ce que des manuels, qui veulent être assez complets, exposent brièvement les théories physiques principales pour faire jouer à la Cosmologie son rôle ce sagesse à leur égard ?Dans un livre de Psychologie rationnelle, il est très utile d’insérer certaines données de la Psychologie expérimentale; ainsi en est-il des manuels de Cosmologie par rapport aux sciences.Mais cette Philosophie des Sciences que M.Grenier considère comme une partie de la Philosophie naturelle est souvent pénible; elle exige des efforts de compréhension.C’est pourquoi, parmi les élèves de nos collèges, les moins vaillants se réjouiront de la voir omise; d’autres, plus ambitieux, et plus éveillés intellectuellement, regretteront cette omission et « A qui saura briser cette écorce quelque peu rude s'offrira la substan-tifïque moelle de la pure pensée thomiste », J.Péghaire, C.S.Sp., Ret ¦ue de VUniversité d’Ottawa, janv., 1942, p.63.« Ce qui double l'intérêt de ces pages, c’est que tout en dégageant de fortes leçons de Cosmologie, elles rayonnent d'abord la splendeur du thomisme le plus intégral et le plus serein.Avec profusion, saint Thomas y est enseigné, en des intentions clairement pédagogiques ».E.Labelle, Le Devoir, 4 oct., 1941.b) « La bibliographie dénote une information complète et beaucoup d’à propos ».R.-M.Mignavlt, O.P., loc.cit.« Par l’abondance et le choix de sa documentation et de sa bibliographie, c’est le manuel indispensable au professeur qui désire approfondir rapidement les questions complexes de la Cosmologie ».P.Alfred, O.Cap., loc.cit.« Best of all, a short bibliography is appended, giving the capital texts in Aristotle and St.Thomas, page references to other manuals, and a list of periodical literature dealing with the question discussed.This last feature makes the book especially valuable ».The Thomist, janv., 1942, p.191.« Les tables sont claires, abondantes et pratiques.Professeurs et étudiants auront en mains un excellent instrument de travail personnel » J.Péghaire, loc.cit.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. A PROPOS D UNE SOMME DE COSMOLOGIE 885 soupçonneront une telle Cosmologie d’escamoter les difficultés principales, celles qui sont suscitées par des physiciens-philosophes modernes.Pour notre part, nous continuerons à condamner l’absorption des sciences par la philosophie ainsi que le divorce entre Cosmologie et Physique *; il faut les distinguer pour les unir à bon escient.De même que foi et raison sont théoriquement distinctes et qu’en pratique elles doivent cheminer la main dans la main, ainsi en est-il des sciences et de la Philosophie naturelle.Le P.Mignault, O.P., a bien prévu: « Certains milieux, a-t-il noté, regretteront la brièveté des sections consacrées (dans notre Somme de Cosmologie) aux problèmes modernes et à leur discussion »; mais il répond justement: « Un traité de Cosmologie n’est pas une Philo- sophie des Sciences 1 ».Il y a donc comme une trame de thèses essentielles à la Philosophie naturelle générale qui est théoriquement indépendante des discussions scientifiques; mais en bordure de cette trame, il faut des scholions et des notes pour montrer comment la Cosmologie peut être utile au savant, comment la science empirique peut s’orienter vers une sagesse philosophique pour s’y intégrer.Si le professeur ne sait pas indiquer des solutions aux problèmes qui surgissent à la croisée des deux ordres de connaissances, l’élève n’apprendra pas à synthétiser et à coordonner son savoir scientifique; on formera des cerveaux de primaire à casiers séparés.D’ailleurs, si l’homme de science et le Cosmologue s'ignorent, au lieu de s’entr’aider, ils s’exposent à de continuels malentendus.Carrel s’est plaint, à bon droit, de la séparation pratique trop accentuée entre les diverses branches du savoir.Et la Scolastique a déjà chèrement payé le fait d’avoir un certain temps mal compris ou ignoré les sciences qui se développaient en dehors de l’ambiance de la philosophia perennis.Ordre analytico-synthétique et Cosmologie Peut-on traiter des propriétés de l’être mobile avant de considérer les principes intrinsèques de la substance maté- 1.Rumma Cosmologiae, pp.26-30.2.Reçue dominicaine, février 1942, p.120.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 886 LE CANADA FRANÇAIS rielle P La réponse de notre censeur est catégorique: commencer par les propriétés est « une disposition qui n’est pas conforme à l’esprit d’Aristote, ni à la nature de la connaissance humaine ».Voilà qui est condamner en bloc une foule d’auteurs anciens et modernes qui préfèrent une méthode plus a posteriori.Les Frank {Phil, nat., 1926), Dario (Prael.cosm., 1923), Donat {Cosm., 1929), Fatta (Cosm., 1936), Hoenen (Cosm., 1936), Filion {Cosm., 1937), Jolivet {Cosm., 1939), Esser {Cosm., 1939) auraient irrémissiblement tort.Il nous semble cependant que partir des propriétés pour connaître la nature des choses est un processus naturel.La substance matérielle n’est pas un sensibile per se, c’est par les qualités en exercice qu’elle se manifeste d’abord à notre connaissance.Cajetan nous avertit du danger de s’installer trop vite dans les considérations éloignées des sens: « Et propterea in plurimos contingit labi errores, qui a superioribus inchoant judicium, et ordinant doctrinas suas inconsultis sensibus 1 ».Nous concédons toutefois qu’on peut s’élever des données expérimentales jusqu’aux principes intrinsèques de la substance matérielle, sans connaissance philosophique préalable de la quantité et de la qualité, pour étudier ensuite avec avantage les propriétés qui découlent de la substance et leurs relations à la matière et à la forme.Cette méthode qu’ont suivie Gredt, O.S.B., Remer, S.J., a son utilité incontestable; nous en avons reconnu les avantages à la page 36 de la Somme de Cosmologie.Mais nous ne croyons pas y être astreint nécessairement.D’autres professeurs (nous en connaissons qui occupent des chaires de renom) ont essayé les deux procédés et ont fini, après la pratique de plusieurs années d’enseignement, par adopter la méthode analytico-synthétique, celle qui va des propriétés aux principes substantiels.Si nous connaissions intuitivement, nous pourrions nous installer au coeur même de l’être mobile pour suivre ses prolongements jusqu’à la périphérie.Comme le dit Mari-tain, l’intellection diaonétique (la nôtre) n’est pas une vision 1.In I p., q.84, a.8.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. A PROPOS D’UNE SOMME DE COSMOLOGIE 887 des essences, une connaissance qui procède du premier coup par le dedans à la manière de celle des anges: c’est une connaissance radiale qui va du dehors au dedans; la chasse aux définitions, remarque-t-il justement, passe à travers les fourrés de l’expérience Il est donc manifeste que mieux nous connaîtrons les propriétés sensibles quantitatives et qualitatives, plus nous serons en état de saisir les premiers constitutifs de l’être spatio-temporel.Cela nous semble bien en accord avec l’enseignement de saint Thomas: « In scientia naturali terminari debet cognitio ad sensum, ut sel.hoc modo judicemus de rebus naturalibus secundum quod sensus eas demonstrat.Qui sensum negligit in naturalibus incidit in errorem 2 ».Ailleurs il nous avertit que les propriétés sont les signes de la forme essentielle: « Sed quia formae essentiales non sunt nobis per se notae, oportet quod manifestentur per aliqua accidentia quae sunt signa illius formae8».Il nous apprend que c’est par l’observation et l’analyse de la génération et de la corruption substantielles (manifestées sans doute par des propriétés nouvelles) que nous parvenons aux principes, matière et forme 4.Quant à Aristote, nous ne connaissons pas de façon certaine l’ordre dans lequel il proposait ses traités de Philosophie naturelle.Dans sa Physique, il va de la nature de l’être mobile aux diverses formes de mobilité.Pour obtenir ses définitions du lieu, du mouvement, etc., il tient compte d abord des données de l’expérience qu'il concentre en une notion exacte, et des définitions ainsi obtenues il déduit certaines conséquences 5.Dans le De Generatione et Corruplione, le Stagirite nous rapporte la physico-chimie rudimentaire des anciens.Il compare d’abord le mouvement d’altération à la corruption substantielle, pour en bien marquer la différence, avant d étudier à la lumière de la théorie hylémorphique la transformation des elements.Il insiste sur l’observation des faits comme préparation nécessaire à la synthèse scientifique: 1.Les Degrés du Savoir, pp.401 et 402.2.In Boet.de Trin., q.6, a.2.3.2 Post.Anal., lect.13.4.« Ex hac autem ratione apparet quod generatio et corruptio substan-tialis sunt prineipium veniendi in cognitionem materiae primae ».(In 8 Met., lect.1.) — Cathala, n.1689.5.Phys., IV, 4, 212 a; Phys., Ill, 1, 201 a.Ee Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942 888 LE CANADA FRANÇAIS « Ceux qui vivent dans une intimité plus grande des phénomènes de la nature sont aussi plus capables de poser des principes fondamentaux, tels qu’ils permettent un vaste enchaînement.Par contre, ceux que l’abus des raisonne-, ments dialectiques a détournés de l’observation des faits ne disposant que d’un petit nombre de constatations, se prononcent trop facilement 1 ».Tout le monde reconnaît que la méthode aristotélicienne est très réaliste: analytico-syn-thétique, elle procède via inventionis et via judicii.Voilà ce que nous croyons être l’esprit aristotélicien.En Philosophie, il faut le reconnaître, l’ordre d’enseignement ne peut être purement déductif.Etant donnée la nature de notre intelligence qui dépend des données sensibles, la Philosophie naturelle doit procéder de l’expérience à la synthèse, puis à la déduction.Quoi qu’on fasse, on ne peut arriver à la matière et à la forme sans connaître certaines manifestations accidentelles.Or, étudier de prime abord ces propriétés n’empêche pas la Philosophie naturelle d être une science déductive, cognitio per causas, puisque a 1 aide des premiers principes et de la connaissance des propriétés on arrive aux constitutifs intrinsèques de la substance; et, une fois matière et forme connues, on peut, en parfaite connaissance de cause, déduire les relations de la quantité et de la qualité aux principes substantiels.« Efïectus sensibiles ex quibus procedunt naturales demonstrationes sunt notiores quoad nos in principio; sed cum per eos pervenerimus ad cognitionem primarum causarum, ex illis apparet propter quid illorum effectuum, ex quibus probabantur demonstra-iione quia 2 ».Après ces quelques considérations, on comprendra pourquoi l’attitude de M.Grenier nous semble intransigeante.Affirmer dogmatiquement que cette disposition (celle qui consiste à étudier les propriétés avant la substance) n est pas conforme à l’esprit d’Aristote, ni à la nature de la connaissance humaine, ne suffit pas a nous convaincre.Faudrait-il aussi nous justifier au sujet de certains points de moindre importance qui ont déplu au censeur: omission 1.De Generatione et Corruptione, 1, 2.316 a, 5-10.Traduction fr.J Tricot., n 2.In Boet.de Trin., q.5, a.1, ad 9.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. A PROPOS D’UNE SOMME DE COSMOLOGIE 889 du verbe dans certaines propositions, emploi de l’épithète réelle pour qualifier une dénomination extrinsèque 1 ?Mais le lecteur sait bien pourquoi, dans certaines phrases, le verbe peut être sous-entendu, étant données les circonstances du discours, par exemple dans celle-ci: « Ita fere omnes Scholastici moderni2.» Faudrait-il expliquer ce que les auteurs signifient par dénomination réelle extrinsèque ?Ils comprennent bien qu’elle ne constitue pas un accident prédicable par inhérence réelle, mais de raison; d’autre part, comme une dénomination extrinsèque peut parfois servir à désigner réellement un objet et à le distinguer ainsi des autres, ils la qualifient en ce cas de dénomination réelle.Ainsi, le livre qui est sur la table, par opposition à ceux qui sont dans la bibliothèque, est une désignation réelle de ce livre: voilà tout ce qu’entendent les auteurs, pensons-nous, par dénomination réelle extrinsèque.Si, dans une foule, un seul homme porte un feutre, nous le désignons réellement à un interlocuteur en disant: c’est l’homme au chapeau de feutre.Il serait intéressant et utile de revenir sur la première preuve que propose M.Grenier pour établir l’hylémorphis-me3 et démontrer comment cet argument n’aboutit, pas (sans recourir implicitement à une mutation substantielle) à nous faire connaître la matière première, principe de corruption, pure potentialité substantielle, la même dans tous les êtres matériels, et ordonnée à recevoir successivement diverses formes substantielles.Une mutation accidentelle, nous le répétons, n’exige pas par elle-même nécessairement l’hylémorphisme.Or, la substance matérielle est spatio-temporelle, non formellement par elle-même, mais par la quantité et la qualité.Le mouvement successif implique donc des propriétés quantitativo-qualitatives, mais d’où vient que ces propriétés à leur tour exigent matière et forme: voilà le thème à développer.D’elle-même la substance matérielle est indivisible, elle n’est donc pas spatio- 1.Le Canada français, février 1942, p.469, au bas.2.Grenier, Cursus Phil., tome I, p.142, § 2.3.Ibid., p.153.Le Canada français, février 1942, p.470.Le Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942. 890 LE CANADA FRANÇAIS temporelle; de là vient que la génération et la corruption sont instantanées Pour ces motifs M.Maritain remarque que la démonstration de l’hylémorphisme proposée par Renoirte prouve seulement la composition des êtres en acte et puissance.« Pour établir leur composition en matière prime et forme substantielle, il faut se fonder sur un changement substantiel 2.Déjà notre article est plus long que nous ne l’aurions voulu, contentons-nous, pour le moment, de donner ces indications et de renvoyer le lecteur à la Somme de Cosmologie où il trouvera plus de détails 3.Nous ne voudrions pas abuser de la bienveillance de la Direction du Canada Français que nous remercions de sa libérale hospitalité Frédéric Saintonge, S.J.1.« Substantia eorporea, remota quantitate, est indivisibilis ».(S.Th., I, q.50, a.2.) « Partes non possunt esse in substantia, nisi praeintelligatur in materia quantitas dimensiva.» (In VII Met., lect.2.) 2.Renoirte, Physique et Philosophie, Rapport aux journées de la Société thomiste, Louvain, 1935.Maritain, Quatre Essais sur l’Esprit dans sa condition charnelle, p.249, note au bas de la page.3.Summa Cosmologiae, Seholion 3, pp.334-337.I.e Canada Français, Québec, vol.XXIX, n° 10, juin 1942.
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