Le Canada-français /, 1 juin 1943, Gaspésiades
Vol.XXX, no 10 Québec, juin 1943 LE CANADA FRANÇAIS Au nom de Gaspé, l’imagination prend son vol; elle plane au loin, en quête d’aventures, sur une péninsule montagneuse et romantique, à l’autre bout de notre province.C’est là notre Finistère; le mot algonquin gaspeg ne veut d’ailleurs pas dire autre chose — la fin de la terre.Ce pays nous est d’ailleurs peu connu.Après quatre siècles d’occupation il reste encore aussi inexploré « que les forêts de la Patagonie # — ces mots sont d’un géologue américain.Quelques livres s’y arrêtent, ceux de Clarke et de Mme MacWhirter, pour ne pas parler des anciennes relations de Cartier et de Nicolas Denys.Il m’a semblé qu’il dût être riche en folklore.Je ne me suis pas trompé.Les soixante milles qui séparent Matane de Sainte-Anne des Monts marquèrent le début d’un voyage captivant, pendant l’été de 1918.Ici, l’on quittait le chemin de fer et, peut-être, la civilisation.La route pendant quelque temps marchait sur les coteaux, en face de vastes espaces.La côte nord était presque imperceptible, tant le Saint-Laurent devient large, à son embouchure.Mais une côte abrupte — qu’on disait impassable à la pluie — nous amena bientôt sur une rive rocailleuse.L’œil se heurtait à des falaises fendant le ciel comme des dents de requin, ou à des rocs déchirés qui trempaient dans les amertumes d’une eau verdâtre et semée de varech.Partout l’on voyait les brèches causées par les éléments dans leur lutte séculaire les uns contre les autres — la mer contre la terre.Des coques et des lichens jonchaient la plage et éclataient sous nos pieds.La brise souffiait le salin et l’ozone.Comme un apéritif elle donnait la faim.Mais il n’était pas facile alors de trouver table mise.Publication de l'Université Laval Gaspésiades 726 LE CANADA FRANÇAIS La côte devenait sauvage et le chemin tortueux.La route nous mena dans les collines, où les arbres — des sapins et des cèdres — penchaient la tête au sud-ouest; les vents de Belle-Isle les avaient peignés pendant tant d hivers.A la sortie de la forêt, notre curiosité se porta sur Méchins, ou Grand-Méchant, le premier vrai village de pêche de la côte.Sa rangée de maisons grises se tordait comme un brin de laine sur les galets de la plage.En arrière, c’était une muraille de montagnes sombres.Les maisons de loin étaient grandes, en haut relief.Comme des dents pointues, elles menaçaient la mer.Mais elles rapetissaient à mesure que nous approchions.Elles étaient petites.Les portes étaient closes.Tout était silencieux.Personne ne bougeait.Je pensai au conte de la Mer de Cristal, où un royaume enseveli dormait d’un sommeil magique.Les fenêtres étaient comme des yeux grands ouverts, inquiets.Elles semblaient épier l’horizon.Quelques visages se collaient aux vitres, à l’intérieur, comme nous passions.Les pêcheurs n’étaient pas encore revenus.Des voiles s’approchaient sur les eaux, dans le lointain.Quand ces maisons avaient deux étages, la porte de l’étage supérieur se serait ouverte sur le vide.Le balcon qui devait y être manquait encore.Deux madriers seulement se dressaient à nu comme des bras vides.Ils étaient le symbole d’une ambition conçue mais jamais remplie.C’était comme l’existence d’un pêcheur de morue — leurrée de mirages aquatiques et féconde d’espérances.La richesse fuit toujours.Les pêches miraculeuses retardent au lendemain.En attendant, on se néglige, année par année; on végète, dans la pauvreté.Méchins était impressionnant, mais vide comme un coquillage oublié par la marée.L’impression fut toute autre, le lendemain matin, à Sainte-Anne des Monts.Un petit moulin chantait, en sciant du bois à fuseau.Les gens conversaient gaiement, au soleil.Plus loin, une saline, fraîchement blanchie à la chaux, recevait des voiturées de morue fraîche.Madame Lepage nous appela au déjeuner; sa table était blanche, immaculée.Elle nous servit des crêpes délicieuses.Deux pensionnaires étaient assis en face — des Bostonnais, à ce q’uon nous dit.Le jeune étranger était un écrivain de renom.Le Canada Français, Québec, GASPÉSIADES 727 On m’appela à la porte de la cuisine: « Voici votre homme, » me dit M.Lepage.Je lui avais demandé s’il connaissait des chanteurs.Un pêcheur à côté de lui me regardait doucement avec des yeux bleus.Mais il ne parlait pas, ni ne souriait.Il me parut très vieux.Gilbert Marin, voilà son nom, ou plutôt Dumas.Il était né dans une « barque pêcheuse, )) quand ses parents ramassaient des épaves, à l’Anse-pleureuse.C’est pourquoi on l’appelait Marin.Il ressemblait à Neptune, avec sa longue barbe blanche et ses épais cheveux d’argent.Ses joues étaient colorées, et ses épaules, carrées, dans sa chemise de droguet carreauté.Les premières syllabes qu’il prononça quand je l’invitai à chanter, furent « Lisette, fais-moi un bouquet.» Sa voix était puissante et mélodieuse.Elle me fit une profonde impression.Souple, elle s’élargissait dans de belles courbes ou se jouait dans des sinuosités gracieuses.Mais elle était haletante.Les phrases étaient incisives, bien que souvent entrecoupées.Sa chanson roucoulait d’amour; elle parlait du .printemps et des fleurs.Mais ce qu’il y avait là de plus impressionnant, c’était le grand âge, et l’habitude de la souffrance.Marin avait plus que 80 ans.Il chantait encore les mêmes chansons tous les soirs, sur la plage, en préparant ses lignes.Il avait survécu à son temps.Peu importe, il chantait encore, par habitude.Sa manière de chanter me surprenait, elle était si archaïque.Il me semblait entendre un jongleur tombé des pages enluminées de quelqu’ancien parchemin du moyen âge.C’est de ce moment que j’ai aimé la Gaspésie.J’avais entendu sa voix.Étrange et sauvage, elle était encore, tendre et enchanteresse.Elle ressemblait à l’écho d’un pays lointain, au delà de la vérité.Son pathétique était profond comme la mer, et sa gaieté même ne manquait pas de tristesse.Plusieurs chanteurs du terroir — Marin, Saint-Laurent, les Miville, et le vieux Samson — commencèrent à me communiquer leurs chansons.Je les recueillais au phonographe et à la sténographie, pour le Musée national.Les chansons étaient nombreuses et bien conservées — mieux qu’ailleurs.On les chantait dans l’ancien style et si bien ! vol.XXX, n° 10, juin 1943.A 728 LE CANADA FRANÇAIS J’en cueillis 800 dans deux mois.Ce filon semblait inépuisable; je m’y attardai avec plaisir, beau temps, mauvais temps, jusqu’à l’automne avancé.Après la cueillette journalière d’une trentaine de chansons, le soir, nous pensions déjà à celles du lendemain.C’était dans l’attente d’autres mélodies et d’autres poèmes, dont la beauté produisait l’enchantement.Ces survivances poétiques portaient légèrement leur âge.En dépit de leurs siècles, elles avaient encore l’éclat du premier jour.Les chanteurs eux-mêmes se piquaient d’émulation entre eux, à mesure que leur répertoire se déroulait.Pour réveiller leurs souvenirs — ils ne chantaient plus depuis des années — ils avaient recours à des procédés ingénieux.L’un d’eux ressuscitait l’une après l’autre les chansons de son père, de sa mère, ou d’autres encore, à mesure qu’il les avait entendues depuis son enfance, au cours des années.Saint-Laurent, de la Tourelle, n’était pas embarrassé dans l’énumération de ses richesses orales.Elles étaient bien classifiées dans sa mémoire, suivant les points cardinaux; pêcheur, il avait l’esprit maritime.Il fouilla le nord-est, pendant quelque temps; ensuite le sud; alors, le nord-ouest, et quoi encore ! Il se trouva un moment dans l’embarras, mais seulement après avoir dépassé trois cents.Les points du compas étaient épuisés; il n’en restait plus qu’un tas, dans le coin.Le souvenir le plus vivace que j’ai conservé de ce séjour déjà lointain, dans Gaspé, c’est d’avoir passé imperceptiblement du réel au féerique.Les impressions journalières étaient d’un monde fantaisiste, d’où sortaient de source les contes et les chansons.Les Gaspésiens non seulement chantaient sur des thèmes d’inspiration exotique et même gracieusement licencieux, mais ils ne cessaient de relater des contes merveilleux.Le Bostonnais qui pensionnait chez les Lepage n’était autre que l’écrivain américain Edward J.O’Brien, le compilateur réputé des Best Short Stories.Il se complaisait souvent, le soir, à écouter de ces narrations que les conteurs dramatisaient sur ma tête, pendant que je peinais à ma sténographie.La plupart des contes commençaient par les mots: (( C’est une fois, il est bon de vous dire et de vous faire comprendre .plus Le Canada Français, Québec, GASPÉSIADES 729 de mensonges qu’il n’y a de vérité — le plus je parle, le plus je mens, de vous dire qu’une fois il y avait un homme et une femme .» Après ce début se déroulaient avec agrément les contes de l’Oiseau de Fortune, du Corbeau de la Montagne de la Jeunesse, des Iles merveilleuses, du Sabre magique, de la Fille hantée par le Méchant .Hélas, nous ne croyons plus que ce que disent les contes; les Gaspésiens, d’ailleurs, pas plus que nous.Mais leur fraîcheur nous enchantait tout naturellement, quand ils tombaient des lèvres de vieillards qui étaient de vrais artistes.L’imagination s’engageait dans des sentiers longtemps oubliés, mais toujours fleuris et comblés de surprises.Les royaumes enfoncés sous la Mer rouge ou endormis sur la Montagne de Cristal, mille lieues au delà du soleil, se réveillaient d’eux-mêmes, bien qu’ils fussent, comme les Mille et une Nuits, aussi âgés que l’Europe et que l’Asie.Les chansons étaient moins anciennes; elles n’étaient pas issues du paganisme, puisqu’elles nous entretenaient du moyen âge et de ses miracles, des Croisades, des chevaliers errants ravissant des princesses, du Prince d’Orange ou du Roi Eugène (celui-ci n’était autre que François I sous un prête-nom).Quelques-unes étaient même récentes, comme La Complainte des Pelletiers, composée il y a des années par Robert Cari, un Canadien écossais de langue française, à Métis, Québec; ou comme, La Complainte des MacCarthy, à Shédiac, composée par Exibé Thériault, de la Grande-anse, Baie des Chaleurs.On se souvenait aussi de faits surnaturels, tels qu’il en arrivait, il n’y a pas tant d’années.Ainsi tous les Gaspésiens du nord ont entendu parler du Petit bonhomme gris des Sauteux (des montagnes), des Trésors enfouis de la Cheminée (une colonne naturelle de pierre, sur la grève,) ou des Quatre-collets, des nains tressant de nuit la crinière des chevaux, des esprits brailleurs ou frappeurs de L’Anse-pleureuse ou de la Madeleine, des fées de la Tourelle, des lamentations de l’Anse-à-Jean, du canot volant de Sainte-Anne, du noyé protestant de Marsoui qui ne voulut pas se laisser enterrer dans un cimetière catholique, et du sort jeté sur le caplan (un petit poisson) par le curé de la Tourelle.vol.XXX, n° 10, juin 1943. 730 LE CANADA FRANÇAIS Ces anciennes legendes jettent leurs racines très loin dans les réminiscences ancestrales de la race.La plupart des pêcheurs avaient traversé le Saint-Laurent dans toute sa largeur, avec leurs « barques pêcheuses, » ou ils s’étaient rendus jusqu’à son embouchure.Des navires faisaient naufrage sur cette côte dangereuse, et les pécheurs venaient de loin dans leur barques ramasser des épaves jetées sur la plage par les marées et les vents.Le Cap-des-rosiers était souvent visité par ces chercheurs de trésors ou de provisions.La famille Dumas, de l’Échouerie, plus que les autres s’adonnait à la recherche des trésors enfouis.On dit que des richesses fabuleuses lui étaient ainsi échues par aventure.Le vieux Dumas — un Acadien de naissance — disait d’eux; « M’étonne qu’i’ soient pas riches, riches ! » Un Cunningham, officier de navire britannique et déserteur, avait naguère épousé une de ces Dumas; et les héritiers de loin s’occupent maintenant de retrouver « leur » héritage, en Grande-Bretagne.Même après que la misère des premiers temps, sur cette côte sauvage, se fut amoindrie, les Gaspésiens s’accommodaient d’une piètre existence pendant les dures saisons.Us vendaient leur morue aux compagnies pour un vil prix, ou, le plus souvent, pour des marchandises obtenues d’avance.« Aujourd’hui, l’un d’eux me racontait, on est pauvre, mais ça n’est pas comme autrefois.Nous vivions de poisson et de patates, et quelquefois d’un peu de farine brune.En hiver, tout ce qu’on pouvait faire, c’était fendre du bois et dormir.» Quelques-uns, vivant dans les montagnes près de la Rivière-à-la-marte, étaient nommés « Les Pince-farine, )) comme ils n’avaient de farine qu’à pincées.Us vivaient si haut, on dit, qu’ils entendaient les anges faire des bruits curieux, sous la table, dans le firmament, pendant les banquets célestes.Les voisins accusaient ces villageois d’imprévoyance, même d’indolence.Us aimaient trop leurs chaises.L’octogénaire « Piquion » Dugas, paraît-il, usait, par an, trois paires des « châteaux » de chaises berçantes.Rien ne leur plaisait autant que les veillées d’hiver.Là, ils chantaient, ils disaient des contes, ils parlaient du monde éloigné des villes — où il y a tant de richesses et de Le Canada Français, Québec, GASPÉSIADES 731 merveilles—, et ils dansaient des gigues et des cotillons.Les noces duraient trois semaines; tout le monde y était bien accueilli.Les invités se jouaient souvent des tours.On savait s’amuser, en dépit de la rigueur des vents et du froid.Leur misère et leur isolement les avait rendus philosophes sans le savoir.Us ne négligeaient aucun plaisir de passage; jeunes ou vieux s’y donnaient sans réserve, à cœur-joie.Bons et généreux les uns pour les autres, ils parcouraient la vie en fatalistes, en débonnaires.Une vieille matrone du Chemin-neuf portait encore le deuil de son premier mari, 39 ans après sa mort.Elle me disait: « J’ai vécu huit ans avec cet homme, et il ne m’a jamais dit pire que mon nom.» Elle ajoutait, baissant la tête: « Avant sa mort, il disait: Coulez-moi ! On a répondu: Mais ça va te faire mal ! Non, coulez-moi ! il a répété.Nous l’avons mis à terre, comme il le demandait, pour mourir.C’était ainsi qu’il voulait paraître devant son Juge.Marius Barbeau Les livres Jeanne L’Archeveqtje-Dugvay.Offrande.Un vol.6 x 9 de 112 pages orné de 7 bois gravés de Duguay.Aux éditions Fides, 3425, rue St-Denis, Montréal.Une femme « dépareillée », une femme
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