Le Canada-français /, 1 avril 1944, L'année 1855 fait-elle date dans nos annales littéraires? II
L’année 1855 (ait-elle date dans nos annales littéraires?(suite) \ Il importe maintenant de lever une objection venue naturellement à l’esprit de tous ceux que ne rebutent pas des statistiques fastidieuses ou une aride nomenclature.Ces ouvrages que l’on achetait, les lisait-on ?Ici encore il faut détruire une légende tenace.Que les Canadiens français de 1800 ou de 1850 aient été d’enragés liseurs, il serait puéril de le prétendre.Que les bibliothèques de nos bourgeois cossus et de nos chefs improvisés soient devenus trop souvent le cimetière où reposaient dans une paix inviolée quantité de bouquins de tout acabit, achetés à l’aveuglette pour l’unique satisfaction de tapisser les murs d’une pièce infréquentée, c’est l’évidence même: un peuple de pionniers ne devient pas en un tournemain un peuple d’intellectuels.Par contre, n’oublions pas que ni le cinéma, ni l’auto, ni la radio, ni les journaux sensationnels, ni les pertubations mondiales ne venaient alors rompre brutalement la paix d’uue existence qui laissait à tous de nombreux loisirs.Nos pères avaient le temps de lire.De fait plusieurs d’entre-eux ont peuplé leur solitude de réminiscences et de souvenirs émanant de livres longtemps médités.Lorsqu’il ont voulu passer de l’étude à l’action, ils n’ont presque jamais su oublier leurs modèles; et ils ont imité les défauts plus souvent que les qualités.Ainsi nos Lettres primitives présentent un caractère livresque qui a frappé nos critiques.Tous ces ouvrages romantiques vendus de 1800 à 1855 furent largement mis à contribution par les rédacteurs de nos divers journaux.L’on ignore trop que La Gazette de Québec, Le Canadien, La Minerve, L’Ami du Peuple, L'Aurore des Canadas, L’Avenir, Le Pays, La Patrie pillent ou exploitent à qui mieux les romantiques français et, dans la première page du journal, montent en épingle, qui un poème de Lamartine, qui une ode de Victor Hugo, qui un extrait de Cha- 1.Voir le Canada Français de mars 1944.Le Canada Français, Québec, 1855 DANS NOTRE LITTÉRATURE 589 teaubriand, qui une fantaisie de Musset.En ces temps-là, nos journaux avaient généralement quatre pages dont la dernière servait aux annonces et aux faits divers.En somme, trois pages de lecture servies une ou deux fois par semaine — rarement trois fois — à une clientèle peu pressée.Et la première page réservait souvent une place d’honneur à de la prose ou à des vers romantiques.Avant 1855, le Romantisme français s’est infiltré au Canada de deux façons: par nos libraires et par nos journaux.Les libraires atteignent nos chefs de file; mais nos journaux pénètrent dans le peuple.Aussi bien une enquête sur les marchandises de nos premiers libraires doit-elle se doubler d’un coup d’œil sur les extraits littéraires de nos premiers journaux.Après les sources bibliographiques, les sources journalistiques méritent d’être répérées.Relevons d’abord dans un journal montréalais un beau passage du Génie du Christianisme: Les Églises gothiques 1 ainsi que Le Génie2 de Lamartine, puis A la jeune France:f de Victor Hugo.La Prière -pour tous de Victor Hugo est reproduite en 1832 dans un journal québécois, 4 poème bientôt suivi de Y Adieu de Lamartine 5.Le même journal publie opportunément, pendant la dure saison, La Charité, poème de Turquety 6.De son côté, La Minerve fait de la propagande romantique avec Y Adieu de Lamartine 7 (poème fort goûté puisqu’il paraît à la fois dans une feuille montréalaise et une feuille québécoise en 1832), une Lettre de Lamartine 8, Le Naufrage de Chateaubriand s.L’Echo du Pays reproduit sans nom d’auteur le célèbre Vallon de Lamartine 10; en cette même année, Le Curé, aussi de Lamartine, est proposé à l’admiration des lecteurs d’un journal québécois n.1.La Minerve, 26 octobre 1S29.2.La Minerve, 23 décembre 1830.3.La Minerve, 31 janvier 1831.4.Le Canadien, 18 juin 1832.5.Le Canadien, 19 septembre 1832.6.Le Canadien, 30 novembre 1S32.7.La Minerve, 30 août 1832.8.La Minerve, 18 février 1833.9.La Minerve, 20 février 1833.10.L'Echo du Pays, 13 juin 1833.11.Le Canadien, 17 juillet 1833.vol.XXXT, n° 8, avril 1944. 590 LE CANADA FRANÇAIS Pendant les deux ou trois années qui vont suivre, nos journaux favorisent l’essor du romantisme canadien en mettant à la portée de tous plusieurs pages des grands romantiques français: Mémoires de Chateaubriand poème de Lamartine1 2, extrait de Chateaubriand3, autre poème de Lamartine 4, nouvel extrait de Chateaubriand 5 Le Tombeau de Chateaubriand 6, encore un autre poème de Lamartine 7, puis encore un autre 8, puis les Pensées en voyage du même auteur 9.Pour souhaiter la bonne années à ses lecteurs, un journal a l’heureuse idée de reproduire un poème de circonstance de Lamartine 10 11.La belle saison venue, il les invite à voyaeer en leur révélant les vers de Victor Hugo intitulés: A un voyageur u.En septembre, un poème de Victor Hugo sur L’automne 12 ne messied pas assurément.Arrêtons-nous un instant pour constater avec quel tact les rédacteurs de nos anciens journaux choisissent leurs extraits.Ils évitent de blesser les susceptibilités les plus chatouilleuses du Canada français en ne lui offrant que des pages romantiques de tout repos, des poèmes imprégnés d’un parfum religieux ou agreste, de la prose animée de sentiments patriotiques.Rien dans ces miscellanées qui risque de faire sensation ou scandale; nulle confession déclamée avec impudeur; nulle réclame en faveur de l’amour libre; nul individualisme outrancier qui menace de saper les fondements de la société.Ce romantisme sain permettra à l’École québécoise de 1860 de réunir chez elle les meilleures talents de l’époque qui présideront à la connaissance véritable de la Poésie canadienne.En 1837, le bruit du canon ne réduira pas au silence les Muses romantiques; au-dessus de la mêlée, des alexandrins 1.Le Canadien, 2 juillet 1834.2.La Minerve, 20 mars 1834.3.Le Canadien, 25 juillet 1834.4.Lj€ Canadien, 23 juillet 1834.5.Le Canadien, 15 août 1834.6.Le Canadien, 15 avril 1835.7.La Gazette de Québec, 14 avril 1835.8.Le Canadien, 26 juin 1835.9.Le Canadien, 19 août 1835.10.U Ami du Peuple, 4 janvier 1836.11.L'Ami du Peuple, 18 juin 1836.12.L'Ami du Peuple, 10 septembre 1836.Le Canada Français, Québec, 1855 DANS NOTRE LITTÉRATURE 591 sonores se feront entendre à un groupe de plus en plus considérable de disciples.Vibant éloge des Méditations de Lamartine ', Hymne au Christ du même auteur -, Amour de Victor Hugo3, Claude Gueux4 de Victor Hugo: autant de pièces qui, en ces temps difficiles, entretiennent les pensées et les rêveries des amants du beau.A L'Hymne au Christ de Lamartine, en cette même année, Québec confère l’honneur d’une reproduction spéciale dans une brochure de onze pages6; c’est probablement le premier grand poème de France publié au Canada.Après la tourmente de 1837, le Romantisme poursuit sa carrière au Canada grâce à la constante bienveillance de nos journaux qui trouvent toujours de la place, dans leurs colonnes, pour rendre hommages aux maîtres de l’heure: M.de Chateaubriand, Sa Vie, Ses Ouvrages, par Jules Janin 8; A Victor Hugo, poème de Paul Riwall7; fragment de La chute d’un ange de Lamartine 8; Invocation de Lamartine 9; Devant le tombeau de Chateaubriand, par Paul Riwall10; A madame de Girardin par Lamartine11; La fille d’O-Taiti de Victor Hugo 12; Réponse à Némésis de Lamartine 13 ; A Louis B.de Victor Hugo 14 : voilà bien de nombreux témoignages d’une ferveur romantique au Canada français.Le 27 novembre 1840 paraît un nouveau journal: Le Vrai Canadien.Dans presque tous les numéros de la première année de son existence, il publie un petit poème de Lamartine.Certains pourraient croire que cette importation romantique a nui au développement de notre poésie nationale: une si grande distance séparait ces chefs-d’œuvre des petits poèmes canadiens.La production française n’a-t-elle pas 1.La Gazette de Québec, 4 mars 1837.2.La Gazette de Québec, 9 mars 1837.3.l’Ami du Peuple, 28 octobre 1837.4.La Minerve, 9 mars 1837.5.N.-E.Dionne: Inventaire chronologique des livres, brochures, journaux et revues, t.I, p.25.6.L’Ami du Peuple, 24 février 1838.7.L’Ami du Peuple, 21 février 1838.8.L’Ami du Peuple, 4 juillet 1838.9.L'Aurore des Canadas, 9 juillet 1839.10.L’Ami du Peuple, 3 avril 1839.11.L'Aurore des Canadas, 19 novembre 1839.12.L’Ami du Peuple, 28 décembre 1839.13.Le Canadien, 2 janvier 1839.14.L’Ami du Peuple, 18 juillet 1840.• vol.XXXI, n° 8, avril 1944. 592 LE CANADA FRANÇAIS enrayé, par sa supériorité évidente, les modestes envolées de nos poètes et découragé d’avance toutes les initiatives locales P On vérifie facilement la fragilité de cette hypothèse quand on feuillette nos anciens journaux qui entrelacent des strophes françaises avec des strophes canadiennes de François-Xavier Garneau, alors au début de sa carrière.A Lord Durham ’, A mon fils 2, Le rêve d’un soldat3, Les Oiseaux blancs4, L’Hiver6, Le dernier Huron8, Le Papillon7, Le Vieux Chêne9, Le Papillon9: le futur historien national du Canada français s’initie aux secrets de la versification en compagnie des grands romantiques de France.Ce voisinage ne semble pas avoir déplu à Garneau, bien au contraire.S' Il sera permis de noter ici la prédilection du Canadien pour les poésies canadiennes de Garneau.Ce journal porte bien son nom: il accueille avec joie les productions romantiques de la France; mais il lui plaît de sortir de l’ombre, chaque fois que l’occasion s’en présente, nos premiers fragments lyriques.Il résout ainsi avec élégance le problème de notre nationalisme littéraire.De 1840 à 1855, nos journaux continueront à produire surabondamment des textes romantiques.Que conclure de cette persistance sinon que la littérature de l’École française de 1830 a l’heur de plaire aux lecteurs canadiens-français ?Depuis l’apparition du Romantisme au Canada jusqu’à l’arrivée de la Capricieuse en 1855, nulle protestation ne se fait entendre contre la nouvelle École, compte non tenu d’une étude antiromantique de Félix Lemaître que reproduit sans commentaires la feuille bilingue de Québec ,0.A qui veut savoir jusqu’à quel point les ouvrages de Chateaubriand, de Lamartine et de Victor Hugo deviennent en quelque sorte les vade-mecum des rédacteurs canadiens d’autrefois, il suffit de parcourir rapidement la première page de nos an- 1.Le Canadien, 8 juin 1838.2.Le Canadien, 27 août 1838.3.Le Canadien, 7 novembre 1838.4.Le Canadien, 27 mars 1839.5.t e Canadien, 29 mai 1840.6.Ze Canadien, 12 août 1840.7.Canadien, 17 septembre 1841.8.Le Canadien, 29 septembre 1841.9.Le Pays, 28 novembre 1848.10.La Gazette de Québec, 5 juin 1841.Lk Canada Français, Quûbec, 1855 DANS NOTRE LITTÉRATURE 593 ciens journaux; en peu de temps il aura dressé une liste significative d’extraits romantiques: Poésie à M.de Chateaubriand ‘; Rêveries poétiques de Victor Hugo L'Occident de Lamartine 3; A M.de Reboul de Lamartine 4; Le lac de Lamartine 6; poésie de Lamartine 6.Puis une véritable invasion lamartinienne par l’intermédiaire de deux journaux, l’un montréalais, l’autre québécois: La Tristesse 7; Une larme 8 Hymne de l'enfant à son réveil9; Hymne de la nuit 10; La lampe du temple n; Le chêne K; L’Occident 13; L’Abbaye de Valom-breuse *; Hymne du matin 5; La Source dans les Bois ie; L’Eternité de la Nature 1 ; L’Humanité 18; sermon de Lacor-daire à Notre-Dame de Paris 19; L’Isolement de Lamartine sans nom d’auteur °; poème de Victor Hugo 21 ; extraits de l’Histoire des Girondins de Lamartine 2:; Les Pavots de Lamartine"3; Le Génie21; Le Soir; Le Souvenir -b; Adieu à la Mer e; La Naissance du duc de Bordeaux27; discours de Lamartine 28; éloge de Lamartine, homme d’État29; autre discours de Lamartine30; poésie de Lamartine3 ; éloge de 1.Le Canadien, 15 avril 1S44.2.La Revue canadienne, année 1845.3.L’Aurore des Canadas, 17 mars 1846.4.U Aurore des Canadas, 20 mars 1846.5.L'Aurore des Canadas, 24 mars 1846.6.Le Progrès, 27 juin 1846.7.L'Aurore des Canadas, 30 octobre 1846 et 19 septembre 1848.8.L'Aurore des Canadas, 3 novembre 1846.9.L'Aurore des Canadas, 10 novembre 1846.10.L'Aurore des Canadas, 13 novembre 1846.11.L’A urore des Canadas, 17 novembre 1846.12.U Aurore des Canadas, 27 novembre 1846.13.L’Aurore des Canadas, 8 décembre 1846.14.VAurore des Canadas, 11 décembre 1846.15.L’Aurore des Canadas, 15 janvier 1847.15.L’Aurore des Canadas, 15 janvier 1847.16.L’Aurore des Canadas, 22 janvier 1847.17.LC Aurore des Canadas, 9 février 1847.18.L’Aurore des Canadas, 23 février 1847.19.Le Canadien, 8 mars 1847.20.Le Canadien, 26 avril 1847.21.Le Canadien, 28 mai 1847.22.Le Canadien, 7 juin 1847.23.Le Canadien, 30 août 1847.24.L’Aurore des Canadas, 2 juin 1848.25.L’Aurore des Canadas, 6 juin 1848.26.IC Aurore des Canadas, 16 juin 1848.27.LC Aurore des Canadas, 27 juin 1848.28.£e Canadien, 11 août 1848.29.7.e Canadien, 20 septembre 1848.30.Le Canadien, 9 octobre 1848.31.L,e Canadien, 4 décembre 1848.vol.XXXI, n° 8, avril 1944. 594 LE CANADA FRANÇAIS Chateaubriand l; nombreux extraits des Mémoires d'Outretombe de Chateaubriand2; discours de Victor Hugo sur la paix universelle3; L'Automne de Lamartine4; Le Chrétien mourant de Lamartine 6; poème de Lamartine 6; L'Angleterre en 1850 de Lamartine 7; La Semaine sainte de Lamartine 8; L'Automne de Lamartine9; éloge de Lamartine par E.Pelletan10; Extraits des Châtiments de V.Hugo11; La bouteille à la mer de Vigny12; discours de Victor Hugo13; A une jeune fille de Lamartine 14; Amitié de femme de Lamartine 15: magnifique anthologie romantique qui dut agrémenter les loisirs de nos pères! On a remarqué que ce palmarès mentionne trente-sept fois le nom de Lamartine.Voilà l’auteur favori vers 1850.Dix années auparavant, Le Canadien publiait beaucoup de poèmes de F.-X.Garneau; au milieu du siècle, de concert avec Y Aurore des Canadas, il vulgarise Lamartine.En dépit de son nom, Le Canadien reste bien français.Le chauvinisme littéraire n’est pas son fait.Lorsque la Capricieuse remonta le Saint-Laurent, nos pères avaient déjà engrangé plusieurs épis romantiques dont ils devaient tirer un excellent parti, cinq ans plus tard, lors de la naissance de l’École de 1860.Est-il besoin d’ajouter que le départ de la corvette du Canada, en août 1855, et son retour en France, quelques semaines plus tard, ne diminuèrent en rien chez nous la vogue du romantisme en général et de Lamartine en particulier.Bon premier sur la liste des romantiques souvent cités dans nos journaux, Lamartine obtint en 1856 un exceptionnel regain de popularité.La librairie Rolland conçut l’idée 1.L'Avenir, 9 décembre 1848.2.Le Canadien, numéros des 18 et 20 décembre 1848 et des 5 et 1 â janvier 1849.3.Le Canadien, 14 septembre 1849.4.Le Canadien, 1 octobre 1849.5.Le Canadien, 8 octobre 1849.6.L'Avenir, 1 décembre 1849.7.Le Canadien, numéros dez 20, 22, et 25 novembre 1850.8.Le Canadien, 14 avril 1851.9.Le Pays, 22 novembre 1852.10.Le Canadien, numéros des 17 et 23 janvier 1853.11.Le Pays, 24 janvier 1854.12.Le Canadien, 24 mars 1854.13.Le Moniteur canadien, 26 octobre 1854.14.La Patrie, 2 février 1855, ¦ 15.7,a Patrie, 6 février 1855.16.Le Pays, 27 septembre 1856.Le Canada Français, Québec, 1855 DANS NOTRE LITTÉRATURE 595 d’importer de France presque tous les ouvrages du grand poète pour les vendre aux Canadiens.Et c’est ainsi qu’un journal montréalais annonça, dès l’automne de 1856, l’arrivée des « Ouvrages de M.A.de Lamartine, en vente chez J.-B.Rolland 1 ».En voici la liste: Les Confidences (1849), Les Nouvelles Confidences (1851), Raphaël (1849), Histoire de la Révolution de 1848, Voyage en Orient (1835), Lecture pour tous, Harmonies poétiques et religieuses (1830), Recueillement poétique (1839), Geneviève (1851), Graziella (1852), L’Enfance, La Jeunesse, Rêgina, La Vie de Famille, Histoire de Poésie2.Quelle nouvelle mine de citations pour nos journaux et nos revues! Ainsi le poète des Méditations maintiendra facilement l’avance qu’il prit tôt chez nous sur tous ses concurrents romantiques.De 1856 à 1860, il sera encore loisible aux Canadiens de lire dans leur « gazettes » : Les Amis disparus \ Lecture pour tous 4 de Lamartine; A Villequier 6, Crépuscule6, Dolor 6 de Victor Hugo dont la gloire n’est pas complètement éclipsée par la popularité de son rival; longs articles élogieux sur Lamartine par H.-Emile Chevalier7; L’Amour de Victor Hugo 8; poème à Lamartine par Chs.Lévesque 8; Graziella, roman de Lamartine publié en feuilleton 10.Pendant les cinq dernières années qui précèdent la fondation de l’École québécoise de I860, les colonnes de nos journaux continuent à être le rendez-vous de poèmes français et canadiens-français.Et la clientèle ne proteste pas, semble-t-il, lorsqu’elle passe de Lamartine à Pamphile Lemay ou de Victor Hugo à Crémazie.Et les rédacteurs ne se croient pas coupables d’irrévérence à l’égard des grands romantiques, lorsqu’ils enveloppent dans une commune hospitalité maîtres français et disciples canadiens.Éclectisme littéraire d’un excellent aloi qui permet à notre barde national 1.Ce dernier ouvrage ne devrait-il pas s'intituler Cours familier de Littérature ?Quant aux quatre autres qui précèdent Histoire de Poésie, ils ont dû constituer plusieurs chapitres des Confidences.2.La Minerve, 19 juin 1856.3.La Minerve, 29 juillet 1856.4.La Patrie, 16 mai 1856.5.La Patrie, 11 juin 1856.6.La Patrie, 11 juin 1856.7.La Patrie, 27 octobre 1856 et plusieurs numéros subséquents.8.La Patrie, 27 octobre 1856 et aussi le Pays, 11 novembre 1856.9.La Minerve, 15 novembre 1856.10.La Patrie, 1 décembre 1857 et plusieurs numéros subséquents.vol.XXXI, n° 8, avril 1944. 596 LE CANADA FRANÇAIS d’apprendre ses gammes et d’améliorer sa technique sous’ la conduite de guides autorisés.Aussi voyez-le reproduire dans les journaux du temps: La Guerre d’Orient1, Le Jour de l’An 2, Les Morts 3, L’Anniversaire de Mgr de Laval4, M.de Fenouillet6.Prélude habilement orchestré et qui, par sa modestie et ses promesses, excita sans doute la curiosité de la partition complète, partition restée, hélas! inachevée.Nous n’avons donc plus l’excuse de l’ignorance pour exagérer outre mesure l’importance littéraire de la venue de la Capricieuse au Canada.L’année 1855 ne marque pas une date capitale dans les annales de nos Lettres: tout le long du siècle, nos intellectuels ont effectué maintes prises de contact avec le Romantisme français.Ce problème élucidé, il ne serait peut-être pas messéant de résoudre une question connexe: avant 1855 et même avant 1840 était-il difficile pour nos pères de se procurer au Canada, non plus des romantiques, mais bien des classiques français ?Autrefois on soutenait volontiers le thèse d’un Canada français séparé, littérairement parlant, de l’ancienne mère-patrie, pendant près d’un siècle et ne recevant qu’au compte-gouttes les livres de France, livres romantiques, livres classiques, livres quelconques.La vérité est tout autre.A partir de 1811 —et surtout de 1817 — les classiques envahissent le marché du livre canadien-français.Ici encore nos anciens journaux présentent au chercheur une nomenclature éloquente qui se passe de commentaires.Dès 1811, la librairie de la Gazette de Québec met en vente les poésies de LaFontaine, de Corneille, de Boileau, de Racine et de Rotrou ainsi que L’Esprit de Montaigne, en trois tomes, et les Lettres persanes, en deux tomes, de Montesquieu6; on annonce en même temps l’arrivée à Québec des œuvres de Racine, « édition stéréotipe de Didot ».____-—v 1.La Patrie, 16 janvier 1855.2.Lé Pays, 22 janvier 1856; aussi La Patrie, 8 janvier 1856.3.La Patrie, 14 novembre 1857.4.Le Courrier du Canada, 22 juin 1859; aussi L'Ordre, 25 juin 1859.6.L’Ordre, 8 juillet 1859.6.La Gazette de Québec, 24 janvier 1811.Le Canada Français, Québec. 1855 DANS NOTRE LITTÉRATURE 597 Mais c’est surtout en 1817 que les livres français s’amon-cèlent dans cette librairie: Histoire naturelle de Buffon; Lettres de madame de Sévigné; Gil Bias de Lesage: œuvres choisies de La Chaussée, de Destouches, de Piron, de Boileau, de Crébillon, de Quinault, de Jean-Baptiste Rousseau, de Bourdaloue; œuvres de La Rochefoucault; Anacharsis; Nouvelles de Florian; œuvres de Delille; Fables de La Fontaine; chefs-d’œuvre de Corneille; Le siècle de Louis XIV et La Henriade de Voltaire; Pensées de Pascal; Le Diable boiteux de Lesage 1 : il y avait là, avouons-le, de quoi alimenter pendant quelques mois ou quelques années l’esprit des Canadiens français du début du dernier siècle.La librairie anglaise de Québec imitera les initiatives du journal et finira par couler, elle aussi, des jours relativement prospères et heureux.Elle est installée à demeure; pendant longtemps, elle pourra offrir à sa clientèle une remarquable collection de classiques français.En 1820, cinq ans seulement après la bataille de Waterloo, elle dresse une liste de « livre à vendre » dont voici les principaux: œuvres complètes de Bossuet; Les Aventures de Télémaque de Fénelon; pièces choisies de Montaigne et de Pascal; Histoire de Charles XII de Voltaire; Commentaires sur le théâtre de Voltaire par M.de La Harpe; œuvres de Jean-Baptiste Rousseau; La Henriade de Voltaire; L'Homme des Champs de Delille; œuvres de Boileau; chefs-d’œuvre de Corneille; Les Provinciales de Pascal; œuvres de Racine; morceaux choisis de Massillon, de Bossuet et de Bourdaloue; Discours sur T Histoire universelle et Oraisons funèbres de Bossuet; Maximes de La Rochefoucault; Leçons de Fénelon; Fables de La Fontaine 2.Quels sont les intellectuels qui ont lu aujourd’hui tous ces ouvrages ?Cinq ans plus tard, les rayons de la librairie se sont enrichis de nouveaux volumes précieux: en plus des classiques susmentionnés, on y trouve les œuvres de Molière et de Montesquieu, les chefs-d’œuvre de Voltaire, le théâtre de Chénier, les Lettres de madame de Sévigné, en douze tomes, les Cours de Littérature de La Harpe, en huit tomes, le Voyage 1.Supplément de La Gazette de Québec, 27 mars 1817.2.La Gazette de Québec, 3 février 1820.vol.XXXI, n° 8, avril 1944. 598 LE CANADA FRANÇAIS du jeune Anacharsis en sept tomes « Atlas, papier velin, bien relié avec filets dorés 1 ».Aurait-il alors déplu à la librairie anglaise de Québec de s’attribuer le monopole de la vente du livre français au Canada?Les débuts semblaient prometteurs.Mais le sieur Reiffenstein, libraire marron, entendait bien avoir une tranche du gâteau.Lui aussi fera des offres alléchantes; lui aussi vulgarisera les classiques français.Voyez comme ses conditions sont faciles: « Ceux qui en achèteront pour £20, ou plus, auront trois mois de crédit7.» Le terme vaut l’argent.Et quels sont ces classiques qui pourront se vendre à crédit ?Rien de moins que les œuvres de Molière, de Massillon, de Racine, d’Estouche, de Fénelon de même que les Lettres de madame de Sévigné, en douze volumes, et le Voyage d’Anacharsis en sept volumes.Après le sieur Reiffenstein, c’est un certain Michael Walsh qui fait une autre brèche au monopole de la librairie anglaise de Québec.Il veut vendre à l’encan, au printemps de 1827, des livres reçus de Paris l’automne précédent et, entre autres ouvrages: Le Siècle de Louis XIV, les chefs-d’œuvres de Voltaire, de Régnard, de Corneille, de Crébillon ainsi que « les romans de Ducray Duminil pour l’amusement de la jeunesse 3 ».Jusqu’ici, comme on l’a constaté, le public québécois est mieux partagé que le public montréalais sur l’article du livre français.Mais voici qu’une concurrente montréalaise entre en lice.Elle débute par un coup de maître: une cinquantaine d’ouvrages classiques, la crème de la littérature française, que la librairie Fabre offre, en 1830, aux amateurs et aux spécialistes de Montréal 4: œuvres de Boileau, de Crébillon, de Gresset, de LaFontaine, de Fénelon, de Molière, de Racine, de Beaumarchais, de La Harpe, de Quinault, de Bourdaloue, de Massillon, de saint François-de-Sales; oraisons funèbres de Fléchier et de Bossuet; sermons de Bossuet et de Bourdaloue, Les Aventures de Télémaque de Fénelon; 1.La Gazette de Québec, 2 juin 1825.2.La Gazette de Québec, 14 août 1826.3.La Gazette de Guébec, 16 avril 1827.4.Catalogue de la librairie E.R.Fabre & Cie, « rue Notre-Dame, via-à-vi: la prison » et imprimé à Montréal, en 1830, par Ludger Duvernay.Le Canada Français, Quêber, 1855 DANS NOTRE LITTÉRATURE 599 épîtres, odes, stances et chefs-d’œuvre de Voltaire de même que sa Vie, sa Henriade, son théâtre, ses pièces fugitives et son Siècle de Louis XIV; Cours de littératures anciennes et modernes de La Harpe; De la littérature et Delphine de madame de Staël; Dialogue sur l’Éloquence et Dialogue des Morts de Fénelon; Les erreurs de Voltaire par Nonnotte; les lettres de Malherbe et de madame de Sévigné; Mélanges de Littérature de Nodier; autre ouvrage du même titre par Villemain; œuvres de Molière et de J.-B.Rousseau; œuvres complètes de Millevoye; Poésie diverses de Chénier; Les siècles littéraires de la France par Des Essarts; Les Caractères de La Bruyère; Fables de LaFontaine; Grandeur des Romains et Lettres persanes de Montesquieu; Le Petit Carême de Massillon; Les Poésies de Malherbe et Les Provinciales de Pascal.C’est une belle moisson de classiques français que la librairie Fabre déposa sur ses rayons.A partir de cette date, les Montréalais n’eurent plus lieu d’envier les Québécois, amis du libraire de la Côte de la Montagne ou du sieur Reiffenstein.Les affaires de ce dernier vont assez bien, si l’on en juge par ses réclames nombreuses: il doit certainement disposer d’une quantité de bouquins, puisqu’il annonce fréquemment une liste de « livres à vendre ».Au printemps de 1832, les Québécois peuvent acheter chez lui quelques romantiques et une belle collection de classiques: dix-huit volumes de La Harpe; dix-neuf volumes de Fénelon; douze volumes de LeSage; vingt-deux volumes de Bourdaloue; vingt-deux volumes de Massillon; vingt-quatre volumes de Florian de même que les œuvres complètes de Montesquieu, de Molière, de Marmontel, de Racine ainsi que l'Histoire universelle de Bossuet, les Fables de LaFontaine, les Mémoires d’un homme de qualité de Prévost et le Télémaque de Fénelon '.Deux ans plus tard, à Montréal, MM.Leclère et Jones invitent les connaisseurs à examiner une grande collection de livres qu’ils viennent de recevoir et qu’ils ont déposés chez M.J.-O.Brown 2; ici encore les classiques de première et de deuxième zones, sont à l'honneur avec les œuvres de Racine, de Corneille, de Regnard, de Racan, de Crébillon, 1.La Gazette de Québec, 5 juin 1S3'2.2.U Ami du Peuple, 10 janvier 1835.vol.XXXI, n° 8, avril 1944. 600 LE CANADA FRANÇAIS Je LaBruyère de même que les Fables de La Fontaine, La Hennade de Voltaire et les Cours de littérature de La Harpe.Ce même J.-O.Brown acceptera, l’automne suivante, de vendre à l’encan, pour le compte du sieur Reifïenstein ', un grand nombre d’ouvrages de toutes les espèces y compris les œuvres politiques et le théâtre de Voltaire, les œuvres complètes de Racine, de La Fontaine et de Molière, les poésies de Malherbe et le Télémaque de Fénelon.Décidément le sieur Reifïenstein s’enrichit.Il accroît son champ d’action: non content de recevoir l’argent des Québécois, il s’entend avec J.-O.Brown pour recueillir aussi quelques piastres montréalaises.Au moment où l’insurrection de 1837 ravage Montréal et la vallée du Richelieu, MM.Armour et Ramsay font assavoir à leur clientèle qu’ils « viennent d’ouvrir une caisse de livres français du premier mérite ».Que contient cette caisse P Quelques ouvrages de Victor Hugo et de Lamartine, mais surtout des classiques: douze volumes de Corneille, quatre volumes de Molière, sept volumes de Racine et aussi, ne l’oublions pas, soixante-douze volumes de Voltaire '2.Avec une pareille cargaison des ouvrages du patriarche de Ferney, le voltairianisme fleurira longtemps encore daDs certaines officines du Canada français.Une petite note au bas de l’annonce nous apprend que MM.Armour et Ramsay ont également reçu une collection de « vaudevilles » par « Scribe et autres écrivains célèbres ».Scribe à Montréal en 1837! Scribe dont les trois premières comédies sont: Valérie (1822), Le Mariage d'argent (1827) et La Camaraderie (1836).Si le théâtre canadien a toujours vivoté à Montréal, ce n’est pas faute de contacts avec les dramaturge de Paris.Vers 1846, les importations romantiques se multiplient.Les Frères Crémazie annoncent alors quantité de livres qui s’inspirent tous des principes de l’École de 1830 3.La même remarque s’impose pour John McCoy qui a ouvert boutique sur « la grande rue Saint-Jacques » à Montréal 4.Ce dernier toutefois sait concilier son culte — si tant est qu’il en 1.La Minerre, 12 octobre 1835.2.L'Ami du Peuple, 27 décembre 1837.3.Le Canadien, 7 octobre 1846.4.La Ren-e canadienne, 7 juillet et 22 septembre 1848.Le Canada Français, Québec, 1855 DANS NOTRE LITTÉRATURE 601 ait! — des classiques et des romantiques en réunissant sur une même liste de « livres à vendre » les ouvrages des personnages que voici: Malherbe, La Fontaine, Corneille, Racine, Boileau, Molière, Regnard, Voltaire, Florian, Pascal, Fénelon, Bossuet, Massillon, La Bruyère, Le Sage, Sévigné, Montesquieu, Buffon, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Rollin, Rousseau, Mme de Staël, Marmontel, Diderot, Courier, Florian, Beaumarchais et Scribe h Ne se croirait-on pas en plein Paris P Même en 1850, les Montréalais pouvaient acheter plus de livres français qu’ils n’en pouvaient lire! Est-il vrai que, dans la hiérarchie des contre-vérités, les statistiques occupent la première place en laissant loin derrière elles le parjure et le mensonge ?Un humoriste l’a affirmé! Quant à moi, à l’issue d’une enquête rebutante, à maints égards, je me suis amusé à jouer avec des statistiques, afin de synthétiser, si possible, des faits éparpillés dans une douzaine de journaux et de revues pendant un quart de siècle.Je me suis d’abord demandé quels ouvrages—classiques ou romantiques — nos anciennes « gazettes )> avaient annoncés le plüs souvent jusqu’à l’insurrection de 1837 ?Quel auteur français a obtenu chez nous la plus belle réclame pendant le premier tiers du XIXe siècle ?Je me risque à dresser un palmarès qui n’a encore rien de définitif.Je ne me flatte pas d’avoir lu tous nos journaux d’autrefois: certains numéros sont introuvables et les collections de certaines années présentent des lacunes considérables.Toutefois j’ai pu examiner attentivement au moins les neuf dixièmes de tout ce qui s’est publié au Canada français de 1800 à 1837.En voilà assez, si je ne me trompe, pour établir des statistiques qui ne seront pas plus mensongères que bien d’autres! Voici la liste des auteurs dont les ouvrages ont obtenu, semble-t-il, un traitement de faveur de la part de nos libraires.• Celui qui arrive premier et qui distance considérablement tous ses concurrents, c’est Voltaire.Viennent ensuite Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Fléchier et Massillon; puis Molière, Racine, La Fontaine, Corneille, madame de Sévigné 1.L'Avenir, 2 avril 1851.vol.XXXI, n° 8, avril 1944. 602 LE CANADA FRANÇAIS et Boileau; enfin Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand.Si nous ne savions déjà que Voltaire a exercé une véritable hégémonie dans le monde littéraire du XVille siècle et d’une partie du XIXe, ces statistiques dissiperaient là-dessus toute ignorance.Chez nos libraires catholiques du siècle dernier, les œuvres voltairiennes sont disponibles en plus grand nombre que celles de tous les orateurs sacrés du classicisme, y compris le grand Bossuet lui-même! Nouvelle preuve indirecte de la séduction de Voltaire, de son génie et de l’ubiquité de son influence.Une grosse vague voltairienne déferla d’abord sur notre pays avec la venue de Fleury Mesplet et de Valentin Jautard et l’existence de la Gazette littéraire de Montréal en 1778 et en 1779 b De 1779 à 1837 les ouvrages de Voltaire se substituent à la propagande molle de Jautard; les livres eux-mêmes remplacent les échantillons journalistiques et les commentaires du rédacteur.Quand Mgr Hubert se plaignit des mauvais livres
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