Le Canada-français /, 1 novembre 1944, L'Université cerveau de la nation. I. Allocution de Monseigneur Cyrille Gagnon
XXXII, n° 3 Québec, novembre 1944 LE CANADA FRANÇAIS » Publication de l'Université Laval L*Université cerveau de la nation Les lecteurs du Canada français seront heureux de trouver sous ce titre les émouvantes allocutions de deux grands universitaires.Le 24 octobre, l’Université accordait à M.Rodulfo Brito-Foucher, ancien président de l’Université de Mexico, un diplôme de docteur en droit.Elle voulait honorer un éminent visiteur et montrer en même temps sa satisfaction des relations universitaires amicales entre Mexico et Québec.Mgr Cyrille Gagnon, recteur de l’Université Laval, remit lui-même à M.Brito-Foucher le diplôme d’honneur.Voici donc l’allocution de Mgr le Recteur et la réponse du récipiendaire.I Allocution de Mgb le Recteub La cérémonie de ce soir est un hommage et un symbole: un hommage à un universitaire de marque, et un symbole des liens qui unissent l’Université Laval et le Mexique, le Canada français et l’Amérique latine.En décernant un doctorat d’honneur à M.Brito-Foucher, l’Université Laval veut d’abord rendre hommage à l’homme lui-même, au citoyen, à l’universitaire qui par ses talents, ses qualités et ses œuvres a noblement mérité la distinction vol.XXXII, n" 3, novembre 1944. 162 • LE CANADA FRANÇAIS dont il est l’objet aujourd’hui.Aussi le Recteur et ses collègues du Conseil Universitaire ont-ils été particulièrement heureux d’offrir à M.Brito-Foucher un doctorat d’honneur en témoignage de leur haute estime et de leur juste admiration.Monsieur Brito-Foucher est mexicain de naissance, et par ses ancêtres maternels, de descendance espagnole; mais il a aussi du sang français dans les veines; et c’est déjà, entre lui et nous, un premier et heureux point de contact.Ses ancêtres paternels, en effet, sont venus de France au Canada, au 18e siècle; ils émigrèrent ensuite en Louisiane, et de là passèrent au Mexique, au début du 19e siècle.Né le 8 novembre 1899, Rodulfo Brito-Foucher fit ses études primaires à Villahermosa dans l’état de Tabasco; il passa ensuite au lycée Carmelita, où, à l’âge de 14 ans, il apprit avec un plein succès la langue française.Après un brillant cours d’études secondaires, il entra à l’École nationale de jurisprudence de l’Université de Mexico, d’où il sortit, en 1923, avec un diplôme en droit et le titre d’avocat.L’année suivante, il s’inscrivit à l’Université Columbia, pour y étudier l’anglais et la comptabilité; puis il passa la saison d’hiver 1925-1926 à l’Université de New-York et y suivit des cours spéciaux de droit civil et de droit criminel.Dès 1927, il fut nommé professeur à l’École Nationale de jurisprudence de l’Université de Mexico, où il enseigna, jusqu’en 1934, la théorie générale de l’État.Il y gagna l’estime et la confiance des professeurs et des élèves.Élu, en 1930, membre de l’Académie des professeurs et des élèves de l’École, il en devint le doyen en 1933; et en 1934, il fut choisi comme représentant de l’Académie au Conseil Universitaire.En 1936, il visita l’Angleterre et de là se rendit en Allemagne, où durant la saison d’hiver 1936-1937, et celle du printemps 1937, il suivit, à l’Université de Berlin, des cours d’allemand et de philosophie.Il visita ensuite la France, la Pologne, la Russie et les autres pays d’Europe, enrichissant sans cesse son esprit de connaissances plus étendues et plus profondes.De retour en Amérique, il séjourna près de trois années à Washington, poursuivant des travaux de recherches à Le Canada Français, Québec, l’uniVEHSITÉ CERVEAU DE LA NATION 163 la Bibliothèque de Washington, et aux Archives Nationales des États-Unis, afin de compléter une enquête de caractère historique sur les relations diplomatiques entre le Mexique et les États-Unis.Avec la collaboration intelligente et dévouée de son épouse distinguée, la senora Esperanza Moreno de Brito, il recueillit ainsi une collection de dix mille pages de correspondance diplomatique inédite.Ces études spécialisées ont déjà formé matière à un ouvrage en deux volumes sur l’État Mexicain, qui est prêt à être publié.Je souhaite que la publication n’en tarde pas trop par suite de la guerre.Avec une telle culture, avec une si vaste science, s’ajoutant aux plus belles qualités morales, le Docteur Brito-Foucher était tout désigné pour la haute fonction de recteur de l’Université Nationale de Mexico.Il fut élu à ce poste d’honneur et de responsabilité le 20 juin 1942, et il y resta jusqu’au 27 juillet 1944.Ces deux années de rectorat sont parmi les plus actives et les mieux remplies de toute sa carrière.Il mit toute son énergie et tout son cœur à la réforme de l’enseignement secondaire qui, au Mexique comme chez-nous, relève de l’Université.Ainsi il créa une École Moderne de baccalauréat, avec une section de lettres et une section de sciences; et il y rétablit l’étude des langues classiques, le grec et le latin, abandonnées depuis 1867.Il fonda également une Université catholique pour les garçons, avec une Faculté de Philosophie et une Faculté de Lettres; et il en confia la direction aux Jésuites.C’était la première université catholique établie au Mexique depuis 1867.De même il fonda pour les jeunes filles l’Université catholique « Motolinia », administrée par des Religieuses.Bref, son stage au rectorat de l’Université de Mexico fut l’un des plus heureux et des plus efficaces, du point de vue classique et du point de vue catholique.Aussi voulons-nous lui présenter nos plus vives félicitations pour l’œuvre qu’il a accomplie, pour la conviction et l’énergie qu’il a déployées dans l’exercice de sa charge, pour l’esprit d’ordre et de fidélité aux principes qu’il a su manifester en toutes circonstances.vol.XXXII, n° 3, novembre 1944. 164 LE CANADA FRANÇAIS Je veux aussi le féliciter de la noble altitude qu’il a prise, en 1924, en combattant le mouvement révolutionnaire et anticlirétien qui porta à la présidence le sinistre Calles, l’auteur de la sanglante persécution dont l’Église du Mexique fut victime de 1924 à 1935.Disons encore, à sa louange, qu’en 1935 il organisa et dirigea un mouvement d’opinion publique qui renversa le dictateur de l’État de Tabasco, Tomas Garrido Canabal, le plus cruel persécuteur de la religion catholique, non seulement du Mexique, mais de toute l’Amérique latine.De même, on le sait bien à Mexico, il a toujours été un adversaire irréductible du marxisme, qui depuis une dizaine d’années surtout tend à pénétrer au sein même de l’Université.Vous le voyez, Mesdames, Messieurs, le Docteur Foucher a plus d’un titre à notre estime et à notre admiration, et c’est entre des mains très dignes que nous remettrons tout à l’heure le diplôme d’honneur qui atteste ses qualités et ses mérites.Cette distinction s’ajoutera d’ailleurs à celles dont notre nouveau docteur a déjà été l’objet au cours de sa carrière.Ainsi, l’an dernier, la République de l’Équateur l’a créé chevalier de l’Ordre national du Mérite.L’an dernier également, l’Université de Boston lui a décerné un doctorat en droit, honoris causa; et cette année il a reçu deux fois le même honneur: en mars, de l’Université du Nouveau Mexique, et en mai, de l’Université de Léon, au Nicaragua.Tel est, Mesdames, Messieurs, l’homme, le citoyen, l’universitaire à qui nous voulons aujourd’hui rendre hommage.Mais la cérémonie actuelle n’est pas seulement un hommage au titulaire lui-même, c’est aussi un symbole des relations amicales qui unissent l’Université Laval au Mexique le Canada français à l’Amérique latine.Et la présence du très distingué et très estimé ambassadeur du Mexique, M.Francisco Del Rio Canedo, donne à cette séance un cachet en quelque sorte officiel, en tous cas un caractère de solennité dont nous apprécions tous la valeur.Le Canada Fbançais, Québec, l’université cerveau de la nation 165 Aussi, suis-je singulièrement heureux, Excellence, de vous souhaiter, ainsi qu’à votre digne épouse, la bienvenue à l’Université Laval, et de vous offrir, avec nos hommages les plus respectueux, l’expression de notre très vive gratitude pour cette haute marque de bienveillance à l’égard de notre nouveau Docteur et à l’égard de l’Université.Mesdames, Messieurs, il y a sur cette terre d’Amérique deux grandes cultures, qui contribuent toutes deux à la beauté, à la grandeur, à la richesse du continent américain, septentrional et méridional: la culture anglo-saxonne, dont se glorifient à juste titre 140 millions d’anglophones, et celle d’un nombre égal d’espagnols, portugais et français, la culture latine, qui ne le cède à nulle autre.C’est elle, en effet, qui a, depuis des siècles, façonné l’élite des grandes nations qui nous ont donné la vie à nous, latins d’Amérique, et qui nous a fourni à nous-mêmes les chefs dont nous avions besoin pour poursuivre notre destinée particulière.La culture latine n’est-elle pas, d’ailleurs, la plus apte à affiner l’esprit, à le discipliner, à lui procurer cette mesure, cette justesse de jugement, cet esprit critique ou de discernement, cette hauteur de vues par où se distinguent les hommes supérieurs, l’élite d’une nation?N’est-ce pas par la culture latine, par les humanités classiques que se sont formés depuis toujours les plus grands chefs des nations civilisées, les plus habiles conducteurs de peuples, et en particulier les plus illustres représentants de la pensée et de l’action espagnoles, portugaises ou françaises ?N’est-ce pas par la culture latine qu’ici même, sur ce continent américain, le peuple mexicain et le nôtre ont pu garder leur caractère distinctif, leur force de cohésion et leur fierté nationale ?N’est-ce pas grâce à notre culture latine que nous avons réussi à nous imposer à l’attention, au respect, à l’estime, et à l’admiration même de nos concitoyens de langue anglaise ?Oui, la culture latine est un actif puissant, comme on dit aujourd’hui; c’est un trésor vraiment inestimable, une richesse à nulle autre pareille; nous pouvons nous en glorifier, et nous devons y tenir comme à la prunelle de notre œil.A cette culture latine, l’Université Laval est fidèle depuis son origine, en 1852, comme aussi le vieux Séminaire de vol.XXXII, n° 3, novembre 1944. 166 LE CANADA FRANÇAIS Québec depuis sa fondation, en 1663.Elle est la plus ancienne université française en Amérique, mais non la plus ancienne école de culture latine.La célèbre Université de Mexico, l’a précédée de trois siècles, puisqu’elle a été fondée en 1553.Mais on peut dire que la cadette suit avec amour les traces de sa glorieuse aînée; elle essaie de faire ici pour les Canadiens français ce que l’Université de Mexico fait pour le peuple mexicain.Elle travaille pour sa part à assurer la survivance de l’esprit latin, de la civilisation chrétienne et française au sein de l’Amérique du Nord, en formant une élite capable de conduire notre peuple à ses hautes destinées.Nous tenons à la culture latine, gréco-latine, et nous prétendons qu’elle reste la meilleure méthode de formation humaine.C’est aussi votre avis, cher M.le Docteur, et vous l’avez bien montré en restaurant les études gréco-latines à l’Université de Mexico, d’où elles étaient exclues depuis 80 ans.Vous l’avez montré encore en établissant ou en raffermissant les relations culturelles entre votre Université et les Universités sœurs de l’Amérique.C’est grâce à votre initiative que de nombreux professeurs étrangers ont été invités à Mexico, que des centres de langue espagnole et de culture mexicaine ont été créés aux États-Unis.Ainsi, c’est sur votre gracieuse invitation qu’un professeur de Laval, M.Charles de Koninck, doyen de notre Faculté de Philosophie, est allé, en mars dernier, donner une série de cours et de conférences à l’Université de Mexico.Et c’est votre si cordial accueil, et votre inlassable condescendance qui a rendu si heureux et si intéressant le séjour des étudiants de Laval à Mexico en janvier dernier.Us ont gardé de l’Université et de son incomparable recteur, le Docteur Brito-Foucher, un impérissable souvenir.Ces marques sensibles de bienveillance et de délicatesse ont rapproché davantage nos deux Universités.Vous avez aussi par là fortifié les relations culturelles de nos deux pays, et cimenté l’union et l’amitié entre deux peuples également épris de culture latine et de progrès dans l’ordre, selon les exigences de l’esprit latin.Et c’est pour symboliser cette union culturelle, cette amitié supérieure de nos deux peuples, en même temps que Le Canada Français, Québee, l’université cerveau de la nation 167 pour reconnaître ses mérites personnels que l’Université Laval a voulu décerner à Monsieur Rodulfo Brito-Foucber un doctorat d’honneur.Excellence, Mesdames, Messieurs, il me plaît infiniment de proclamer Monsieur Rodulfo Brito-Foucher docteur en droit, honoris causa, de l’Université Laval; et je l’invite à venir chercher son diplôme, à revêtir la toge et à s’inscrire au livre d’or de l’Université Laval.Cyrille Gagnon, P.A., recteur.Université Laval, Québec, 24 octobre 1944.II Discours du Dr R.B.-Foucher Monseigneur le Recteur, Messieurs les Doyens des Diverses Facultés, Messieurs les Professeurs et Étudiants, Mesdames et Messieurs: A l’occasion de l’honneur que me fait aujourd’hui l’Université Laval en m’accordant le diplôme honoraire de Docteur en Droit, je voudrais, et j’espère n’être pas importun, dire quelques mots de la mission de l’Université, mission que l’Université Laval a su si bien remplir.Pour exprimer mon idée d’une façon précise, je vous dirai que l’Université est l’organe pensant de la nation; que l’Université est le cerveau de la nation; plus encore, que l’Université est la nation qui acquiert la conscience de soi-même et de sa destinée.De ces conceptions fondamentales il découle que la mission de l’Université, c’est de placer la haute culture au service de l’État pour créer une grande patrie.La justesse de cette mission de l’Université est confirmée par le cas des peuples les plus remarquables de l’histoire et des plus fameuses universités.vol.XXXII, n° 3, novembre 1944.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.