Le Canada-français /, 1 novembre 1944, Médaillons
Médaillons Les intellectuels modérés, férus du parfait équilibre et redoutant l’originalité piquante, doivent immédiatement fermer les yeux: ils ne les ouvriront qu’après avoir tourné ces quelques pages.A la manière de l’abbé Bethléem, ce regretté Pic de Mirandole de la littérature contemporaine, si jalousé de Valdombre, nous déconseillons aux lecteurs non avertis de lire les deux premières parties de cette chronique.Qu’ils abordent plutôt tout de suite la troisième partie portant sur les délicieux Souvenirs de M.Édouard Mont-petit.Les autres qui adorent les chocs, l’exaltation nerveuse, la course au fantôme dans l’horreur des ténèbres, peuvent lire et dépasser ce sommaire des ouvrages si différents et pourtant si bien remarquables de François Hertel et d’Alain Grandbois.Mondes Chimériques, c’est le monde que nous habitons tous, mais où les chimères paraissent plus douces et plus moqueuses que les nôtres.Notre volonté n’ose les reconnaître et seule la plume d’un génie créateur « d’extravagan-tisme » volontaire peut les décrire.Les lies de la nuit, surgissent de l’incontinence ou de la révolte d’une faculté d’expression trop richement suralimentée et que le siècle a, si l’on peut dire, « débanalisée » totalement.Mais « cessons ce discours » comme disait Bossuet et entrons dans le vif de notre sujet.Les ILES DE LA NUIT 1 Ce livre s’intitulerait fort à propos les ismes de la nuit; il reflète en multiples éclats l’époque émancipée du très-moderne, activée par le dynamisme vers le futurisme, après avoir été frappée par l’impressionisme, enivrée de surréalisme, équarrie grâce au cubisme, balancée sur l’acro-batisme (d’un Picasso deuxième genre), puis paralysée dans vol.XXXII, n° 3, novembre 1944. 202 LE CANADA FRANÇAIS le statisme, voisinée par le proxisme et enfin secouée par le fauvisme.Cela frise même un cannibalisme élégamment abstrait selon certains versets tels que ceux-ci: « Ta forme monte comme la blessure du sang Tes bras étendus font le silence Ton blanc visage fixe le temps » (p.21) ou bien ceux-là: « Parmi le désir aux dents de loup Parmi le blême assouvissement Dans l’éparpillement des membres mous » (p.26) Mais rien ne peut remplacer cette tirade du « veuf de la nuit (.) qui repousse cette grande éternité coupée par le réverbère de nos larmes »; lisons ce texte du plus splendide fauvisme: Et ma souffrance vivait des serpents de ton prochain oubli Guettant l’heure du couteau de ton absence Guettant l’ombre où se perdrait ton ombre Guettant le premier mot sur ton visage de morte Et le tout se termine par ceci: Je ne veux plus qu’enfoncer ma nuque et mes doigts dans ce délire Où veille le froid brûlant de la dernière solitude (pp.36-37) (La ponctuation et les vers ont été retranscrits dans leur authenticité).Après avoir expédié le procès de tous ces ismes, le lecteur des Iles de la nuit découvrira quelque chose d’extraordinaire.L’auteur d'un tel livre a droit de dédaigner toutes les muses sauf une toute puissante: Lui-même.Avant de lire Les Iles de la nuit nous flairions déjà ce quelque chose d’enfoui 1.Alain Grandbois, Les Iles de la nuit, Parizeau, éditeur, Montréal.Le Canada Français, Québec, MÉDAILLON» 203 et de mystérieux, façonné « de tons violents et d’orchestrations picturales agressives )) *, tels ces dessins originaux de Pellan: du pur fauvisme.M.Grandbois dirige une orchestration littéraire agressive.C’est nécessaire d’après Fernand Léger, puisque « notre œil voit à travers les dessins conventionnels: l’objet seul et non plus le sujet » *.Mais ne remontons pas à Kant; demeurons dans l’époque, si nous croyons (( qu’une littérature ou une peinture qui n est pas le reflet de son époque n’est pas saine .Il faut une peinture (une littérature pour M.Grandbois) intense, violente, en état de guerre .» 3.Vive l’auteur des Iles de la nuit; c’est l’homme du jour.Tout comme Picabia, il n’écrit pas ce qu’il voit en dehors de lui-même, mais ce qu’il voit en dedans de lui-même.Mais pourquoi s’exécute-t-il seulement quand il fait nuit ?Peut-être pour rappeler ce que Jacques Boulenger écrivait sur la manière dont Fernand Divoire imaginait les régions secrètes du moi: « Il est à remarquer que, pour nous indiquer le travail de son subconscient, il se sert nécessairement du langage, lequel n’est pas propre.Car le langage est de la pensée, non du tout de la demi-pensée ou de la sous-pensée (si je puis dire), et la pensée est tout-à-fait consciente .Si bien qu’il nous est impossible de traduire la subconscience par le langage ».Et l’auteur du livre .Mais l’art est difficile! ajoute que « pour rendre l’inconscient il faudrait vagir ».Mais cela n’empêche pas Les Iles de la nuit d’être la poésie ardente des profondeurs hermétiques.Il y a poésie parce qu’il y a musique avec des accords modernes plus près du fauve klaxon que de la harpe romantique.Cela rappellerait le symbolisme de Mallarmé, n’étaient ces vers libérés qui s’allongent et se contractent en lignes prosaïques sur l’ombre des rythmes intérieurs.Serait-ce de l’intimisme dans une ambiance cubiste, laquelle consisterait d’après André Lhote, à « animer l’intérieur de surfaces planes emplies du ton local par le frémissement de la ligne qui les délimite ?» Mais si le cubisme n’existe pas, ce serait alors conformera 1.Michel-Georges Michel, Peintres et sculpteur» que j’ai connus, 2.Ibidem, p.70.3.Loco citato.vol, XXXII, n° 3, novembre 1944. 204 LE CANADA FRANÇAIS cet exemple du surréalisme de Guillaume Appolinaire: « Quand 1 homme a voulu imiter la marche il a créé la Roue qui ne ressemble pas à une jambe.Il a fait du surréalisme sans le savoir ».M.Grandbois, lui, a voulu imiter la poésie, il a créé Les Iles de la nuit, qui ne ressemblent pas au langage.Il a fait du surréalisme en le sachant, tout en y glissant une dose de dadaïsme plus sérieux, plus harmonieux, plus somptueux et plus intime que certaines fantaisies de Picabia ou de Jean Cocteau.Mais quels soupçons planeraient sur la mémoire de celui qui oserait réciter de tels poèmes! En tout cas, même si André Rousseaux a raison de croire que Valéry émergea du Bloc National, on ne peut prétendre que M.Grandbois émergea du Bloc populaire, bien qu’il soit, comme nous venons de voir, à la fois esthète et de son époque.Somptuosité, luxe, merveilles que Les Iles de la nuit: des fusées colossales et des gerbes innombrables de feux d’artifice.Ecoutons le pétillement de tous ces feux de bengale d’où jaillissent des jets de flammes multicolores qui incendieront les cieux.Attendons les pétarades dans les frissons d’une émotion que stimulent les sifflements secs des serpenteaux qui filent sous le grand dôme scintillant des étoiles.Attendons sans respirer, sans toucher le sol, tellement vif est notre enthousiasme et fébrile notre anxiété de contempler dans une seconde les féériques arabesques qui se répandront, s’épanouiront et illumineront le trône lunaire de leur mille dessins fluorescents et coloriés, pour ensuite retomber en chutes gracieuses, en courbes élégantes et se confondre dans les miroitements d’une neige éblouissante et floconneuse.Oui, voilà bien ce que nous attendions lorsque soudain s’élèvent des coupoles et des paravents majestueux dans une orgie de tentures trop riches: des velours, des peluches, des moquettes, des soieries, des moirés, des satins; le tout bien noir! C’est la nuit nous entendons les phénomènes pyrotechniques et nous nous consolons de ne rien voir en songeant que nous ne serons pas aveuglés.D’ailleurs le silence mystérieux retombe déjà lui aussi et l’on entend plus que « le clapotement de l’inconscient ».Le Canada Français, Québec, MÉDAILLONS 205 Mondes chimériques 1 La personnalité de François Hertel erre-t-elle ?Défense d’en douter puisqu’il s’agit du champion d un ordre per-sonaliste.Il y a pourtant quelqu un d errant, le juif international Charles Lepic (Hertel lui accorde-t-il plus de talent qu’à Maurois ?) Mais Charles Lepic n’est pas Charles Lepic, et d’ailleurs personne ne nous a dit qu’il s appelait Charles Lepic puisque son vrai nom est Pickwick.Mais le nom veritable de Lepic ne peut être Pickwick puisque Lepic n’existe pas; il n’est qu’une ombre lumineuse de Hertel, tamisée par une autre ombre, celle d’Anatole Laplante, ce curieux homme, qui n’existe pas, lui non plus.Existant ou non, le juif errant choisit la rue Ste-Catherine et dévoile à Anatole Laplante « qu’il ne visite que les intérieurs ».Ainsi, declare Charles Lepic, actuellement, je cherche dans le dos du bonhomme d’en avant la trace de ses bretelles.Je les distingue nettement; elles sont roses.C’est un homme qui n’a pas de goût.Ça se voit d’ailleurs à ses oreilles pleines de poil.Au surplus, il lui manque un bouton (peu importe lequel!) h Quant à la demoiselle, de l’autre côté de la rue, à gauche, en face de chez Morgan, elle n’est pas du tout myope.Elle croit tout simplement que les bésicles lui vont bien (pp.23-24).N’est-elle pas originale, cette demoiselle, préférer les bésicles aux bicycles! Mais suivons Charles Lepic et sa « vie intérieure »; le voilà qui file un détective; il change d’idée et continue jusqu’à Westmount tout en philosophant avec aisance et charme sans trop pousser la métaphysique au-delà du dilettantisme.L’on voit que Mondes chimériques n’est pas tellement chimérique, surtout au premier chapitre: Rencontre de Charles Lepic et aux derniers: Tristesse de Charles Lepic et Portrait d'Anatole Laplante, où l’auteur perce la vérité à coups de stylet.Sa phrase brève, incisive, reproduit bien les découvertes typiques de l’acuité de son observation et du poil de ses notations.1.François Hertel, Mondes Chimériques, édition définitive avec photo .de l’auteur, chez Pascal.vol.XXXII, n“ 3, novembre 1944. 206 LE CANADA FRANÇAIS « Ainsi, écrit Hertel.l’Angleterre est le seul pays où il y ait des enfants h (O vétuste théorie des chiens!).Le petit français est un métaphysicien précoce, le petit allemand ingénieur.Quant aux mioches d’Amérique, ils sont des têtards, uniquement.Le petit anglais, lui, est un enfant.Le malheur c’est qu’il ne vieillit pas.A quinze ans, il est conformé.A vingt, s’il n’est pas teetotaller, il est voué au whisky.Dans les deux cas, c’est l’abrutissement fatal.Ensuite .Eh bien! il continue de jouer au golf jusqu à quatre-vingts ans.Il est pétrifié dans une interminable enfance » (pp.13-14).Et nous continuons de lire à notre satisfaction un croquis de critique sur les auteurs féeriques, sur les écrivains anglais, sur l’esprit français, suivi d’une dissertation, sur l’assimilation des connaissances, sur la tristesse (genre Léon Bloy), sur le tourisme spirituel (genre Salavin) et enfin sur la sainteté, car « la curiosité d’esprit n’empêche pas la sainteté ».Lire Mondes chimériques, c’est aiguiser ses facultés d’observation, c’est stimuler l’originalité de sa pensée, c’est de la prévention contre le danger de broyer du noir, c’est en somme l’équivalent pour l’esprit (que l’auteur pardonne cet exemple qu’il ne se gênerait pas d’employer lui-même s’il se présentait) de bonnes pilules « tercar » pour le foie.C’est encore écouter dans sa mémoire l’écho des lectures de tout le monde.On y appréciera des contes qui demeureront, ainsi Le petit pâtre à la crèche, Barabbas et surtout L’Histoire hypothétique (ce qu’il faut absolument lire pour connaître ce qu’il fût advenu de l’Amérique et des Canadiens français si Montcalm eût vaincu Wolfe en 1759), et L’âme à nu (l’expérience du radiophysicien Jacques Beauregard, —- inventeur du cerveau électrique et de la machine à radioffuser les pensées, — sur le cerveau du professeur Aristide Bédard de Québec, le 28 octobre 1965.Comme la science est avancée!) Dans un autre chapitre: Digression sur l’exotisme, nous apprendrons que « rien n’est dit encore (avis à La Bruyère!).Il faudra la secouer (la boule) toujours.Il en jaillira d’autres étincelles.Qui révélera le secret de cette grosse pansue, la terre ?» (p.93).Et plus loin Hertel reconnaît que « dans mille ans, nous aurons nos couches 2 (retour de l’âge à long terme et pour retour à l’enfance, n’était le mot qui suit!) de squelettes.1.et 2.Les parenthèses et leur contenu ne sont pas d’Hertel.Le Canada Français, Québec, MÉDAILLONS 207 « Et votre crâne, affirme Hertel, sera pris pour celui de l’antro-popithèque par de savants goitreux à lunettes noires ».(nous serons donc encore aux Iles de la nuitl).Et dire que François Hertel ose définir l’humour: « La faculté de rire des nigauds dans un pays où le nigaud est légion ».Souhaitons que les gens de son pays n’aperçoivent pas ce terrible humoriste qui étend sa puissance avec une plume souple et aiguisée qu’il pique un peu partout! Mondes chimériques est un abrégé saisissant et facde des théories littéraires, artistiques, philosophiques (v.g.Psychologie intime du cataclysme) et chrétiennes {Le chemin de la croix .qui est aussi carossable que celui de Claudel).Les lecteurs s’amuseront et s’instruiront dans un tel livre où ne décroît jamais le ton impulsif et gai, sans toujours effeurer le gentil bavardage, débordant d’une culture qui n’a jamais la prétention de fatiguer ou de s’imposer.Lisons donc pour finir le portrait de Barabbas (p.32): « Beau type de bandit que Barabbas.Une véritable bête à poil.Du poil partout.Une paire de moustaches au-dessus des yeux, une autre au bon endroit.Une barbe de bouc ou de prince des prêtres, comme vous voudrez.Enfin juif plus poilu que Barabbas ne s’était point vu depuis les temps reculés d’Esaü ».(Que de poil! O fierté de l’auteur de n’être pas un poilu!) « Perdus dans cette masse pileuse un gros nez-rond et deux petits yeux pointus.Le tout très rouge, car Barabbas était un fichu ivrogne.De plus, maître chanteur émérite et assassin de grande classe.Un combiné de la Brinvilliers et du Vieux de la montagne ».Serait-il davantage besoin de faire l’éloge du style poilu Be François Hertel ?Souvenirs 1 Si M.Édouard Montpetit avait pu tout comprendre dès l’instant de sa naissance, il eût aussitôt été émerveillé, car 1.Édouard Montpetit, Souvenirs, éditions de l'Arbre.vol.XXXII, n° 3, novembre 1944. 208 LE CANADA FRANÇAIS son premier geste « vers la vie », semble bien s’être mû sous la présidence d’une fée bienfaisante qui ne l’a jamais abandonné malgré le délaissement de ses deux petites patries: Montmagny et Beauharnois.Ses dons multiples et ses succès variés offriraient bien la preuve première de cet heureux phénomène; la seconde serait la prédiction de son frère aîné: « On ne fera jamais rien de cet enfant-là »; la troisième serait celle de son directeur au collège de Montréal: « Mon cher Édouard, vous ne ferez rien de bon à moins de devenir agriculteur, de vous installer sur une terre »; tandis que la quatrième couronnerait les autres comme une belle fleur de son professeur de rhétorique, qui lui avait dit bien gentiment, comme ça: « Adieu, cher monsieur, souvenez-vous que tout succès doit être pardonné ».Mais toutes ces prophéties n’assombrissent nullement le fait lumineux que M.Montpetit se maintint toujours le premier de sa classe.Ces boutades sibyllines n’ont pas empeche 1 auteur de Souvenirs de briller aux examens de la licence en Droit, et d être le seul à obtenir la mention « grande distinction ».Il est vrai cependant qu’on la lui suspendit cette brillante licence jusqu’à ce qu’il eût assisté à une série de cours en compensation de trop nombreuses leçons qu’il avait manquées durant ses trois années à la Faculté de Droit.Il vaut mieux supposer, vu son résultat, et pour éviter le scandale, que la qualité des cours à cette époque se maintenait bien inférieure à celle de nos jours.Car en nos temps de grande civilisation on rencontre quelquefois des élèves qui manquent leur licence, mais on semble oublier que c’est peut-être parce qu’ils n’ont pas assez manqué de cours! Disons que le siècle a renversé les coutumes; il ne serait 2.Parenthèse hors texte.Le Canada Français, Québec, MÉDAILLONS 209 point charitable d’ailleurs de suggérer le suicide à certains professeurs en ne leur cachant pas le progrès des eleves qui n’assistent pas à leur cours.Et que faire alors de bons traités et de bons manuels! Il n’est permis de dévoiler la vérité que dans des Souvenirs / Il ne faut tout de même pas oublier les bonnes fées et notamment celle de M.Montpetit qui (pas la fée) s illustra au théâtre, au barreau, dans le journalisme, 1 eloquence et les conférences (M.Montpetit fut conférencier du Canada en France; le nombre de ses conférences est incalculable et pourtant elles sont toütes intéressantes; il en prononça une sur le Féminisme; il ne serait même pas surprenant de retrouver celle de la Saint-Vincent-de-Paul).M.Montpetit apparaît comme l’une des plus belles figures dans le professorat et l’un de nos meilleurs spécialistes en économie sociale et politique.Tous doivent lire ses livres.Nous savons donc que l’auteur de Souvenirs, malgré sa grande modestie, s’est montré supérieur en toutes ses différentes activités.L’on ne découvre qu’une branche à la vérité où il ne se soit pas balancé admirablement; et c’est précisément celle qui nous intéresserait le plus ici: le roman.L’auteur de La Conquête économique nous rapporte ses Souvenirs avec trop de fidélité et d’honnêteté.Malgré son élégance il n’insiste pas assez sur les détails; il bannit toute imagination dans son histoire.Au fond il mérite encore plus de félicitations.Mais plusieurs croiront que dans les cinquante premières pages, l’auteur a préféré perdre une chance, pourtant splendide, que n’eût certes pas manqué Anatole France ou Marcel Proust: décrire son enfance et sa vie d’étudiant.M.Montpetit écrit cinquante pages tandis que l’auteur Du côté de chez Swann eut fabriqué cinq volumes et que l’auteur du Crime de Sylvestre Bonnard et du Petit Pierre en eut imaginé au moins un.L’auteur de Souvenirs possède l’art de résumer et de concentrer son expression.Il renferme et il étouffe sa jeunesse en quelques pages; mais alors l'intérêt consiste plutôt en dextérité à résumer qu’en habileté à raconter.Les enfantillages de l’âge tendre, les misères d’écolier, les facéties de collégiens, les farces d’étudiants ne donnent-ils pas un vol.XXXII, n° 3, novembre 1944. 210 LE CANADA FRANÇAIS jeu merveilleux à la réminiscence, à la poésie, à la fraîcheur, à la grâce, à l’enjouement, à l’humour et à l’originalité! Réduire les aventures de cet âge tout neuf aux grandes lignes et aux points sérieux serait « standardiser » des souvenirs qui deviendraient alors à peu près identiques pour les premières vingt années de tout jeune homme bien doué qui fait un cours universitaire.M.Montpetit a flairé cet écueil qu’il a esquivé légèrement.Il nous raconte une tranche de vie tellement pleine, tellement intéressante; il fit des études tellement sérieuses; il vécut en France quelques années et y coudoya les maîtres de la pensée.Quand un tel homme s’exprime en un style fort lucide, en une phrase brève et précise, en une langue laconique, vivante et pure, ses chapitres et ses livres paraissent toujours trop courts.Et bien que ce soit montrer beaucoup de délicatesse d’esprit, c’est être tout de même trop humble, que de chercher à voiler ses succès en faisant précéder ou suivre leur mention d un timide « tout de même » ou d’un rougissant « quand même ».L’auteur de Souvenirs prétend que « c’est une aventure périlleuse que de publier des mémoires », et pourtant le péril ne s’est pas présenté contre lui puisque son livre se lit d un seul trait et qu on ne craint pas de s’ennuyer en le relisant.L on voit que les mémoires ne se rédigent pas avec un « cerveau lent » mais qu’il faut cependant lancer quelques fois le « cerf volant » du « moi au vent » et se demander avec Ozanam ce « que sont les souvenirs sinon d’autres ruines plus tristes et en même temps plus attachantes que celles que le lierre et la mousse recouvrent ».Voilà un cachet que le lecteur, très curieux de nature, ne dédaigne jamais, car le moi de l’auteur ne choque nullement, surtout quand il s’agit des Souvenirs de celui qui a conversé avec René Doumic, Étienne Lamy, Paul Bourget, René Bazin, Paul Déroulède, Maurice Barrés, Émile Fa-guet, Gabriel Hanotaux, Édouard Rod, Hector Fabre, etc .jusqu’à Théodore Botrel; qui a suivi les cours au Collège des Sciences Sociales ainsi qu’à l’École des Sciences Politiques de Paris, rue St-Guillaume; qui a connu des professeurs tels qu’Émile Boutmy et sa doctrine de l’instruction supérieure (p.105 etc .), Paul et Anatole Leroy- Le Canada Français, Québec, médaillons 211 Beaulieu, Albert Vandal, Frédéric Masson, André Siegfried, Frantz-Funk Brentano, Charles Brun, Seignobos ainsi qu’Aulard et son « laboratoire d’esprit critique ».M.Mont-petit nomme tous ces hommes sur un ton tout autre que René Benjamin dans La Farce de la Sorbonne.Il y avait tout de même le cours de Paul Leroy-Beaulieu qui parlait de colonisation des peuples modernes: « Il n’était pas brillant, mais précis et solide, raconte M.Mont-petit.L’auditoire, au début tout au moins, était clairsemé, puis à ma grande surprise il se fortifia.Vers les trois quarts de la leçon, la salle était presque pleine.J’en cherchai la raison: le cours de Bergson allait suivre et les auditeurs prenaient place d’avance » (p.p.127-128).L’esprit de M.Montpetit s’aiguise toujours d’un humour serein et l’on reconnaît aussi que ses Souvenirs forment peut-être le premier volume du genre qui enrichit la littérature canadienne, grâce à deux qualités littéraires assez rares chez nous: la grande clarté française et la correction.Nous pourrions prendre un exemple: le chapitre intitulé Paris, beaucoup trop court hélas, mais qui néanmoins prendrait une place avantageuse dans Nostalgie de Paris de Francis Carco.Pierre-André Lombakd.Les livres Romain Rolland.Vie de Beethoven.Un volume de 224 pages Prix : $1.25, par la poste $1.36.En vente aux Editions Variétés, 1410, rue Stanley, Montréal, Canada.Une biographie, un livre passionnant et qui aide bien à connaître et à comprendre Beethoven.La I ie de Beethoven est la vie d’un héros.C’est l’histoire d’un long martyre.Un tragique destin a forgé son âme sur l’enclume de la douleur physique et morale, de la misère et de la maladie.Vie ravagée, cœur déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom! Beethoven a mangé le pain quotidien de l’épreuve.S’il fut grand par 1 énergie, il le fut aussi par le malheur.Il ruisselh j.e «on âme sacrée un torrent de force sereine et de bonté puissante.C.B.P.vol.XXXII, n° 3, novembre 1944.
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