Le Canada-français /, 1 janvier 1945, Médaillon
Médaillons La quête de l’existence 1 Le nom d’Edmond Labelle serait-il un pseudonyme ?Vous vous doutez que ce nom camoufle les gloses riches et somptueuses d’une des meilleures plumes du pays, tour-à-tour plongée dans les deux profonds encriers de la prose poétique et de la poésie philosophique ?Vous n’avez pas tort mais vous pouvez faire erreur.Qui se cacherait derrière Edmond Labelle si nous croyions au pseudonyme ?Certainement pas François Hertel, car Labelle ne fermente rien de personaliste, rien de chimérique, rien de curieux (au sens d’Anatole Laplante).Cette prose riche, débordante de vérité, parsemée de la pensée vraie de la Vie, gonflée de Poésie, ne ressemble-t-elle pas à celle de l’auteur de Constantes?Peut-être, mais elle n’est sûrement pas du père Jacques Tremblay car Platon n’y retire aucune mention et les phrases s’étirent avec trop de dimensions.Edmond Labelle n’est donc qu’Edmond Labelle, c’est-à-dire l’auteur d’un livre de haute valeur; admirons-le et suivons sa trace lumineuse puisqu’il nous invite à partager le produit de sa Quête .Ne refusons pas une invitation aussi prometteuse.C’est la fortune qui nous attend dès la deuxième page, la première ayant démontré que tout ce qui est est un être essentiellement.Évidemment s’il n’y avait pas d’être ce serait le néant.Or l’être indique une existence et cette existence n’est pas l’essence lorsqu’il s’agit de créature.Rappelons-nous en effet que la créature a une existence séparée et hors de son essence.Dieu seul est l’Etre parfait; en Lui seul Essence est synonyme d’Existence.C’est le lot des misérables mortels de découvrir ce qu’ils sont et pourquoi ils sont accidents puisque leur existence n’est pas leur essence.Mais n’insistons pas, abandonnons le problème critique; quittons le mécanisme de 1.Edmond Labelle, La Quête de VExistence, essai suivi de poèmes récitatifs, Fides.vol.XXXII, n° 5, janvier 1945. 350 LE CANADA FRANÇAIS la connaissance intellectuelle qui recherche les principes; et dans un suprême dépouillement commençons La Quête de V Existence.Dans un moment de distraction il serait facile de s’interroger si Edmond Labelle ne mériterait, tout comme Descartes à l’occasion de sa rupture entre l’Essence et l’Existence, le texte suivant de Maritain « Le cogito n’est pas une déduction, ni la découverte d’une essence.C’est la découverte intuitive d’une existence, •— et non pas, comme l’admettait la philosophie traditionnelle, par une réflexion sur un acte particulier de connaissance des choses distinct de l’Existence même de l’intelligence et de l’âme, mais par une saisie directe de cette Existence même, dans un acte où la pensée coïncide avec son propre fond subjectif et sa propre existence.Voilà l’unique prise existentielle dont l’intelligence humaine soit capable de sa propre activité.Et c’est un coup de force, car pour se saisir ainsi de l’Existence il lui faut, brusquant Y Essentialisme prêté par ailleurs à l'intelligence, et dépassant dans un seul moment dominateur tout l’ordre des essences et des objets intelligibles, coïncider avec son propre acte d’exister lui-même #.Malgré qu’il en ait, Edmond Labelle sait écrire assez joliment pour éviter une condamnation aussi claire.Heureusement, l’auteur de La Quête de VExistence s’achemine dans cette « route de crête » que Maritain appelle « Intellectualisme existentiel ».Si notre pensée n’est pas une essence sans existence elle n’est pas plus une existence sans essence.Et Edmond Labelle soutient que la connaissance existentielle est possible; « Quoique de mode très imparfait et confus.A part, au-dessus de la connaissance strictement rationnelle, à cause de sa plénitude, semble s’établir cette connaissance que j’appellerais existentielle, en raison de son objet: l’existence du connu et de son organe: l’Existence du connaissant « (p.16).M.Labelle explique qu’« il ne s’agit pas de la perception de l’existence en tant qu’Existence: ce qui équivaudrait dans ma pensée à l’Essence de l’Existence, et dans la réalité à Y Etre suprême, mais d’une existence déterminée, contractée à une essence, d’un singulier existant » (p.18).«Encore faut-il se garder, ajoute l’auteur de La Quête., d’assimiler la connaissance existentielle au jugement d’Existence, acte par lequel la raison appose son seing sur une intuition sensible, 1.Jacques Maritain, De Bergson à Thomas d’Aquin, EMF.p.212.Le Canada Français, Québec, MÉDAILLONS 351 pour en confirmer la légitimité et la valeur; les sens alors signalent un non-moi, ou plus justement, ses apparences, certains accidents, et la raison constate une réalité objective, l’existence d’un être extramental; les sens évoluent dans l’ordre sensible, la raison dans l’ordre essentiel, à mi-chemin entre l’ordre logique, non fondé immédiatement dans la réalité et l’ordre existentiel, toute réalité » (p.p.18-19).Ouais! gémirait Chrysale.Entendez ici que Pierre Lombard comprend très bien ces vérités de La Palice, de peur d’être coté au degré d’imbécile par les philosophes; mais ne comprenez rien aussi si cela vous tente et faites acte d’humilité et d’antisnobisme.Mais voici d’ailleurs qui achèvera de vous éclairer: « Avec l’âme de l’objet (son existence, son acte) mon âme (mon existence, mon acte) consciente retrouve son affinité et se combine supérieurement.Jamais la mutation immanente de la connaissance, son mimétisme intentionnel ne joue si justement: je deviens la chose (la chose .du docteur Hortensias ?.), mon existence comprend son existence; j’existe cet objet » p.20).Et trois hourras pour cet objet vu que c’est moi! Mais attendez, ce n’est pas tout: € Du même mouvement j’ai capté — non pas seulement le moi, état psychologique actuel, instable potentiel d’énergie et d’émotivité, et le je, ma substance, ma durée, que je sais par raisonnement ou encore par intuition, après un dépouillement progressif de l’accidetel et effet de pure concentration, — mais ma propre existence.Je me connais de la même manière que je connais l’objet extérieur: comme être existant, hors de ses causes, un et solitaire autant qu’en étroite sympathie avec tout le créé » (p.21).Et l’auteur s’exclame, sans doute pour encourager les déshérités qui n’ont pu étudier la philosophie: « Que ces maladroites tentatives d’explication alourdissent de telles connaissances! » Nous l’approuvons.Mais la connaissance existentielle s’explique difficilement parce qu’elle est une contemplation.« L’homme créé pour la contemplation éternelle de l’Etre, s’y exerce ici-bas — au stade naturel — en contemplant les êtres » (p.22).vol.XXXII, n° 5, janvier 1945. 352 I,E CANADA FRANÇAIS Une telle connaissance est donc une grande joie, envahissante comme le feu « qui d’un souffle embrase le fauve panache d’un sapin mort.Car qui connait un être dans son existence, le connaît entier, indivisible unité et beauté sans mesures » (p.23) M.Labelle souligne ensuite que d’un point de vue plus littéraire, la joie existentielle s’appellerait joie poétique ou expérience poétique.(( Tant recherchée et espièglement insaisissable, l’essence de la poésie, son élément spécifique, ce je ne sais quoi qu’une définition ne parviendra jamais à fixer ni une recette à commander, séduction et tourment d’innombrables mortels, l’énigme qui maintenant inquiète la philosophie et qu’elle n’élucidera pas sans résoudre du même coup le problème de l’homme et de sa destinée le message existentiel en recèle victorieusement la solution.Certes le mystère demeure et importe de ne les violer pas » (p.24).Solution victorieuse en effet! Quoi qu’il en soit, l’auteur a bien raison quand il se demande s’il ne faudrait pas fonder tout art poétique sur une ontologie de l’Existence et la croyance en Dieu ?« Consulter d’anciens auteurs et de nouveaux manuels, écrit-il, c’est bien souvent s’exposer à de vides et ennuyeuses dissertations rationalistes (ce qui déprime les meilleures volontés du monde!) sur l’esthétique et autres froides solennités.Edification du temple du beau à l’aide d’un jeu de blocs; oubli, en définitive, de l’aventure poétique ou ignorance de sa nature, de son pathétique » (p.25).Ici, dans une petite note au bas de la page, l’auteur salue en passant le nom du grand Claudel.(Pauvre et grand Claudel! salué seulement en passant et seulement de nom! Comme les philosophes sont prudents, même en saluant!) Avant le chapitre intitulé Style, soulignons la différence que l’auteur de La Quête de l'Existence établit entre émotion esthétique et joie existentielle.(( L’émotion esthétique est une délectation à la fois sensible et intellectuelle éprouvée en face du beau.La joie existentielle est une intuition béatifiante de l’Existence » (p.26).L’une ne suppose pas nécessairement l’autre, ni l’autre Le Canada Français, Québec, MÉDAILLONS 353 l’une, c’est-à-dire ni l’une ni l’autre pour être aussi clair que l’auteur.Sachons donc que < d’une joie existentielle ordinaire l’inspiration ne diffère que par l’intensité.Quand la trame existentielle s’exalte, elle tend vers le faire, vers le don, — ainsi la charité qui s’amplifie rejaillit en apostolat » (p.31).Il serait malheureux également de ne pas souligner des passages aussi solidement frappés que celui-ci: « L’arbitraire et flottante distinction entre talent et génie, esprit et cœur (etc.) procède d’un faux truisme.Il n’y a que des hommes plus ou moins conscients de l’Existence, plus ou moins puissants à immortaliser leur vision.Les poètes n’ont point fondé, n’en déplaise au primaire et au bourgeois obtus une caste de dilettantes ou de spécialistes en littérature; ce sont des hommes plus humains que les autres et marqués plus profondément du sceau divin » (p.31).Félicitons l’auteur d’être poète; il l’est à bon escient.Et cela nous conduit directement au chapitre sur le Style où Edmond Labelle expose comment t le verbe constitue non un plaqué, une ornementation, mais l’expression même de la pensée humaine.Le style, dans son principe, est ce qui rend la pensée intelligible à elle-même, et, dans son terme, ce qui la rend intelligible aux autres (.) Écrire n'est pas un sport d’esthète ».Certes la littérature n’est pas du luxe ni du raffinement, mais en l’admettant M.Labelle poivre cruellement la soupière aux jargons de plusieurs philosophes.« Si l’écriture se néglige ou se recherche, écrit l’auteur de La Quête ., sommeille ou se pavane au miroitement de ses facettes (quelle pointe l’auteur se pique lui-même! et avec quel désintéressement!) elle pèche contre nature en se détournant de sa fin (.) Il n’y a que les personnes qui ont beaucoup aimé, souffert, médité et qui éclatent sous la pression intérieure; qui observent sans cesse et vivent intensément; qui plus fervents, pénètrent en profondeur l’intelligibilité de la création; qui trouvent en eux-mêmes l’énergie de s’éveiller de l’énorme assoupissement et de pousser les autres du coude pour lui signifier d’écouter dans la nuit; qui se sentent éternels et ne peuvent s’empêcher de se survivre.Le style relève de la conscience » (p.51).vol.XXXII, n° 5, janvier 1945. 354 LE CANADA FRANÇAIS N’allez donc plus vous imaginer que les plus belles pages de la littérature ont été écrites ou soufflées inconsciemment, ni les beaux poèmes dictés par la muse; mais il faut compter avec le surréalisme et toute la poésie du subconscient et ça peut entraîner une guerre! Ignorons cependant ces jeunes écrivains nés la plume à la main tels ce virulent critique qui désapprouvait « cette phraséologie pédante sinon puérile » et qualifiait d’illisible cette prose pourtant si joliment tournée, si gracieusement corsée, si gentiment fignolée, resplendissante de coquetterie, telle une jeune débutante couronnée reine des sports.Voilà avec quelle injustice La Quête de l’Existence a été examinée par un jeune journaliste suffisamment illuminé pour faire le procès de la philosophie; vu sa formation philosophique congénitale gisant intacte dans la pureté de sa nudité sur la table rase, il garantissait pourtant une complète impartialité où il se cantonne d’ailleurs toujours voluptueusement.Mais malgré notre sourire, nous demeurons tout-à-fait sérieux (Honni soit qui croirait que nous ne sourions pas seulement pour autre chose que le point de vue littéraire; l’appréciation du côté philosophique appartient aux spécialistes et non à nous), et nous admettons que La Quête de l’Existence est la plus riche quête de l’année, et peut-être du siècle dans notre littérature.Si nous sourions c’est la joie existentielle de connaître un livre plein, œuvre d’un philosophe essentiellement poète.Les connaisseurs conserveront sur leur table (non rase!) La Quête de l’Existence; ils goûteront l’intérêt de la doctrine d’Edmond Labelle, le vif de ses pensées, la vérité recherchée et tourmentée de ses exposés et le charme de son style, orné d’un euphémisme concentré en profondeur et qui accentue davantage les puissantes qualités du grand poète de la vérité de l’Existence.Et puisque nous lui avons cédé le monopole des citations (pour une fois, savez-vous, dirait madame Velder!), scandons avec lui cette Ballade de Noël: « Oh!¦—• Écoutez! — les cloches sonnent, Les cloches sonnent dans la nuit .Hâtez-vous, les grandes personnes, Car c’est la messe de minuit! Lu Canada Français, Québec, MÉDAILLONS 355 Oh! — Voyez-vous ?— la neige danse, La neige danse la nuit .Et mon cœur fou bat en cadense Une fugue blanche sans bruit ».L’on voit toujours poindre subtilement ce quelque chose qui fait du bien, dans plusieurs autres poèmes aussi, tels le Récitatif à la lune, et surtout cet Air de musette devant la Crèche: « Bonjour, Dame Marie, en prière jolie, Bonjour, Monsieur Joseph, à la barbe fleurie — Salut, gros bœuf, touchant calorifère etc .Hé! moi aussi je suis un mage .Oh! pas comme sur les images! Et au triste ramage, Dont les pleurs des orages Ont déteint le visage; etc .Il y a aussi cet Hymne au Printemps, L’Invasion de l’été et Triptyque d’automne, sincèrement imprégnés d’une foi ardente dans la Vérité; poésie toujours belle dans son costume brillant et trop riche pour une Quête .de l’Existence.Terminons notre inventaire par En guise d’art poétique, voilà le couronnement digne d’un livre où triomphe l’humanisme le mieux raffiné et le sens poétique le plus achevé: t Encore Devant moi la blanche feuille, base du cône lumineux de ma lampe, L’avide papier de boire le sang bénévole de mon âme, Ce dieu muet qu’il faut apaiser par des sacrifices! O roi, ton bouffon dépérit, Qui ne sait plus, triturant sa cervelle rosse Ou consultant sa facétieuse bosse, Retenir les pas De la reine avec ces mots (d’amour qu’il lui jetait tout bas) Drôle! manant! que nous chaut ton silence ?vol.XXXII, n° 5, janvier 1945. 356 LE CANADA FRANÇAIS Qui oncques put ouïr plus malplaisante chanson ?Laisseras-tu longtemps, benoît troubadour, ces gentes dames se pâmer De rire à notre épaule et nos yeux quérir quelques bâtons noueux ?» Comprendront-ils, les fols, que dans l’ombre des piliers Ces doigts sur la viole s’engourdissent de froid Et l’âme de désespérance, — Où naguère passaient des souffles d’amour et le fatras des tournois ?» (.; .) (Et.rimons nous aussi sur la même veine avant le point finaD : Voilà le rythme qui cadence Cette Quête de l’Existence Que Villon jadis chantait, Sur un ton d’estaminet.Pierre-André Lombard.Les livres E.Aubert de la Rue.Saint-Pierre et Miquelon.Collection France forever.Aux Éditions de l’Arbre, 60 ouest, rue St-Jaeques, Montréal.Rassurez-vous : il ne s’agit pas d’une annonce pour les ivrognes.Il s’agit plutôt des îles françaises, les seules que la vieille patrie ait gardées en Amérique.L’auteur a vécu dans ce petit pays, assez longtemps.Il veut nous faire connaître l’aspect général des îles, leur formation géologique, le climat, la flore, la faune.Il étudie ensuite à notre intention les origines de la population des îles, leur langue, leur mœurs, les industries morutières et autres et l’activité « au temps de la fraude ».L’ouvrage est abondamment illustré.II se lit sans fatigue comme tous les livres bien écrits.Et quand on pense à la vogue actuelle de la géographie, on est sûr que l’ouvrage de M.de la Riie connaîtra une popularité exceptionnelle.C.A.P.Le Canada Français, Québec,
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