Le Canada-français /, 1 janvier 1945, Les guerres se suivent
Les guerres se suivent Oujda (Maroc français) le 3 novembre 1944.A Son Éminence le Cardinal Villeneuve Éminence, Séparés de la Patrie depuis plus de deux ans et bloqués au Maroc avec ma femme en attendant qu'un bateau, qu’un port déblayé, qu’une ligne de chemin de fer puissent nous ramener dans ce qui restera de notre maison, auprès de ce qui restera de notre famille, j’ai lu dans un journal local « la grande détresse des sinistrés de Normandie ».Le Ministre, M.Lacoste, fait un appel de charité en faveur des 400,000 Normands dont les villages et les fermes n’existent plus.Un million de couvertures sont nécessaires I J’ai écrit pour la « Revue des Deux Mondes », dont je fus collaborateur, une nouvelle.Je ne sais si la Revue paraît encore.C’est à vous que j’envoie cette nouvelle, tirée d’un reportage américain, en vous priant de bien vouloir la faire paraître — si vouz le jugez utile ¦—¦ dans une publication canadienne.Je me rappelle l’émotion avec laquelle je vous avais écouté à la Radio française en 1939 ou 1940.Vous éprouvez, j'en suis sûr, les malheurs de notre Patrie.Ils sont réflêtês dans les lignes que j’ai écrites.Je désirerais qu’ils soient connus de beaucoup de Canadiens qui les devinent mais n’en ont reçu aucun témoignage direct.Je vous prie d’agréer, Éminence, mes respectueux hommages.Ch.Cornu, Jà Oujda — 3 Rue Dv Mosnier.[à Nyons (Drôme-France), Place Carnot.vol.XXXII, n° 5, janvier 1945. 380 LE CANADA FKANÇ'AIS J avais fait la connaissance en 1942 d’un jeune officier américain débarqué au Maroc, le Capitaine J.L., puis je l’avais perdu de vue.C’était avant la Tunisie, la Sicile, 1 Italie .J’ai eu le plaisir de le retrouver par hasard, il y a quelques jours.Il avait été blessé en Bretagne après avoir fait la trouée d’Avranches.Et voici ce qu’il m’a raconté.« Lorsque nous avons percé le front de Normandie,la division d’Artillerie à laquelle j’appartenais eut à changer de position quatre fois en cinq jours.Notre premier P.C.1 était,.une maison presque sans toiture dont deux chambres éventrées s’ouvraient sur le vide.Une famille occupait encore un coin des bâtiments.« Le second, lui aussi, était encore habité.Les Allemands, surpris par notre avance, avaient emporté tout le bétail, mais les pauvres gens restaient.Un cadavre de grenadier de la Schutzstaffel empestait la cour.Nous trouvâmes sur lui une feuille de paye et une formule sténographiée qu’apparemment il n’avait pas eu le temps de remettre à son capitaine après l’avoir remplie.Il était né à Essen.A cette demande de permission était joint un télégramme de sa femme qui l’appelait « pour cause de décès par bombardement aérien ».Blond, jeune, l’homme n’était pas trop abîmé.Un détachement fut chargé de l’inhumer quelque part, derrière la ferme.« Plus que ce cadavre, c’étaient les vaches qui étaient encombrantes.Avec leurs jambes raidies menaçant le ciel, elles ressemblaient sur l’herbe aux animaux en bois de nos crèches d’enfants.Il aurait fallu organiser combien d’équipes pour mettre en terre tant d’animaux! Une odeur épaisse paraissait flotter dans l’air comme la poussière flotte sur les routes.Certes, enterrer un homme est plus facile.Aussi, c’est par les hommes qu’on commence.Tant pis! les vaches resteraient.Nous n’avions même pas sous la main un de nos tracteurs Bulldozer qui aident tant au ni-velage .« Il y avait en tout dix-huit vaches; pis gonflés, ventres énormes, pattes levées .un vrai meeting! 1.P.C.— poste de commandement.Le Canada Français, Québec, LES GUERRES SE SUIVENT 381 « Le fermier nous dit: « Ce sont dix parachûtistes qui ont amené les huit premières.Us étaient crottés, hirsutes.Ils sortaient de la bataille et nous disaient: « Bons Français .Guerre finie .Allemagne battue .» Des SS, environ quarante, ont amené les autres.Chargés de butin, ils poussaient devant eux non seulement les vaches, mais les paysans chargés de les traire.Ah! ceux-là étaient gonflés, gonflés à bloc, Monsieur.Tenez, comme ces vaches que vous voyez là.Us venaient de débarquer d’une zone tenue par des maquisards, où l'on fait une guerilla de buissons, une chasse contre des patriotes qui n’ont que des fusils de chasse, des révolvers, et pas toujours.Arrivés les derniers, ils parlaient en maîtres, prétendaient déloger les parachûtistes.Ce fut une belle querelle! Le capitaine et ses hommes l’emportèrent à la fin et, pour se venger, ils jetaient la crème et le lait lorsqu’ils n’en voulaient plus.Quand les SS durent décamper, ils laissèrent leur butin et toutes les vaches avec un homme de garde.C’est celui que vous avez enterré.Mais ils emportaient les vêtements de civils ».« Nos Joes 1 nous dirent peu de temps après de nous méfier des Français: les civils tiraient sur nos troupes par derrière .Ne serait-ce pas ces Kraut 2, ces SS déguisés en patriotes français, qui faisaient le coup de feu .?Nous fûmes heureux de quitter ce pays de puanteur, de prairies grasses et de vaches mortes.« Mais ce que je me rappellerai le plus longtemps, ce sont les deux P.C.inhabités.Lorsqu’il n’y a plus personne dans un logis, vous tâchez, n’est-ce pas, de reconstituer le foyer abandonné, vous imaginez les gens, leur vie .« L* premier de ces deux P.C.trouvés vides était une ferme, étroitement close sur une cour intérieure qu’il eût été facile de défendre si on l’avait voulu.« Vieilles bâtisses sans âge et de tous les âges, en mortier, en pisé, qui devaient appartenir à une vieille paysanne ou bien à un homme infirme aidé de quelque servante vieille et mamelue.U restait dans la cour une béquille, tombée sans doute d’une charrette trop hâtivement chargée.D’au- 1.Joe— nom du poilu américain, correspondant au « tommy » anglais.2.Kraut — le Boche.On dit aussi Jerry.vol.XXXII, n° 5, janvier 1945. 382 LE CANADA FRANÇAIS très béquilles dépareillées, ayant fait leur temps, étaient mises au rancart dans les chambres.Dans une de ces chambres on avait jete pêle-mêle par terre de vieilles nippes sales, des corsets de paysanne, solides pièces hérissées de baleines, crevées par l’effort des jours.* Raffinement inouï, chaque salle avait sa pendule, caisse de bois austère, dont le cadran, rehaussé d’un encadrement doré, s’ornait d’un décor de pommes, de gerbes, de charrues, d’attelages et de personnages rustiques en cuivre repoussé.Le balancier, sous son verre de vitrine, tout rond comme un soleil et tout doré aussi, ne battait plus.J’imagine que, dans les jours heureux, chaque fiancée entrant dans la maison y apportait sa pendule.Voilà pourquoi, sans doute, il y en avait tant chez ces gens si peu préoccupés des heures.Autant de femmes, l’une après l’autre, avaient régné là, autant de pendules .Malheur .Bonheur .que d’heures sonnées! Mais quelle heure fut plus terrible, dans l’existence de ces générations de braves gens, que celle-ci, cette heure de 1944 qui ne fait plus tinter le timbre mort ?« Horlogers de Périers, de Colombières et de Marigny, qui a gardé votre souvenir, sinon l’émail de ce cadran intact où votre nom reste calligraphiée ?Votre voisin du bourg, le boulanger ou bien le bourrelier n’ont rien laissé d’eux.Vous avez signé votre œuvre.Elle survit là .Qui animera demain les balanciers du destin ?« Pas d’autre luxe que celui des pendules ou alors celui des chromos pieuses, pas chères, des calendriers vide-poche qu’on ne jette plus, des fruits en cire et là, de ces fleurs sous leur globe de verre ., couronnes de mariées qui furent jeunes.Aucun livre, si ce n’est des livres de messe, des livres de comptes fatigués.« On avait dû fuir à la précipitée.Des soldats étaient passés, Allemands ou Américains, éparpillant ce qu’ils avaient arraché des armoires où l’on cache tant de choses, mais dont ils n’avaient pas l’emploi: jupons empesés, corsages à col montant, camisoles, coiffes de fines dentelles dont on dût être bien fière les jours de fête, bonnets d’hommes à mèche, photographies éteintes.Parmi les photos, des groupes de familles, un cuirassier raidi et fier de sa cuirasse, de son casque à crinière.Il y avait aussi dans cet amas Le Canada Français, Québec, LES GUERRES SE SUIVENT 383 des liasses jaunies, des manuscrits d’actes notariés.Voici un titre de propriété datant de 1779 — et puis voici un acte de l’an 3 de la République, un contrat de mariage.Je le lis: la mariée apportait six taies d’oreillers, une tenture de lit, dix mouchoirs, en tout une dot de 1057 francs .mais pas de pendule.Si l’époux décédait le premier, l’apport dotal était restitué à la veuve.Si c’était elle la première défunte la dot restait acquise au survivant.Qui mourut le premier, sous quelle république ?Je ne sais.Mais la tenture de lit pouvait bien être encore là: chaque lit avait la sienne.C’était sur un parquet en pierre, sur des dalles comme celles de tombes que gisaient tant de chers souvenirs, et si solides ces dalles, qu’elles ne tremblaient même pas lorsque les canons tiraient.« Le chef de la batterie toute voisine, capitaine d’une unité fourvoyée, était venu demander à notre général si le bruit ne l’incommoderait pas.Beaucoup de généraux ne s’y font pas.Deux fois déjà il avait dû changer de position.Il fut très heureux qu’on lui laissât ses emplacements.Et le canon tira pendant toute la nuit que nous passâmes là.« Le lendemain nous arrivâmes dans le hameau de La Chapelle-en-Litige pour y installer notre nouveau poste.L’accès de ces cinq ou six maisons restées intactes comme par miracle était rendu difficile par les cratères des bombes.— « Quel est le salaud, dit le général, qui a lâché des bombes de 500 livres au lieu de 100 livres ?Elles auraient tué tout autant de vaches! » — Le général avait l’esprit de ''orps.Jaloux du beau tir de ses artilleurs, il affectait de mépriser un peu ces bombardiers de l’air qui étaient si peu précis.« Notre maison était en blocs de beau granit.Un escalier, gloire de la façade, montait jusqu’au niveau de la porte du grenier à fourrage.Une poule effrayée, qui avait niché là, avait égaré ses poussins jusque parmi les branches et les fruits.« Les propriétaires avaient tout laissé.Le chien de la maison vous suit, mais la poule reste, et l’âne aussi.Un âne était encore là, si vieux que sa barbe avait poussé toute grise.Ce n’était plus qu’un vieillard pensionné n’ayant ?ol.XXXII, n" 5, janvier 1945. 384 LE CANADA FRANÇAIS même plus la force d aller jusqu’au tas de foin.Nos hommes s en amusaient, lui donnaient à manger les beaux choux de la fermière.« Je me mis à visiter la maison de granit.J’y trouvai sur une table une pile de lettres, les unes vieilles, les autres récentes, qu’on avait sans doute préparées avant la fuite .mais les Boches sont si brutaux Et puis, comment faire?on voudrait tout emporter, mais au dernier moment on laisse le plus précieux.« Sur une étagère, une collection de cahiers d’écolier, aux couleurs passées, mais en bon ordre encore, avec leurs dessins, leurs exercices.L’écriture du dernier cahier, sur la rangée, marquait bien le progrès accompli.L’enfant s’était appliqué: « Cahier d’Albert Hédoin ».C’était le fils de la maison, un orphelin sans doute, car les lettres récentes étaient adressées à Madame Veuve Hédoin.Près de la collection de cahiers et de livres d’école, quelques vieux livres de messe et, à côté d’un humble paroissien ayant beaucoup servi; un livre de prières acquis de fraîche date où déjà des doigts malhabiles avaient mis leur trace: Livre de prières pour les prisonniers.« N’ayant rien à faire pour passer le temps, je pris au hasard quelques-unes des lettres et m’assis pour les lire sur le banc familier près du seuil de pierre que tant de sabots avaient usé depuis les âges.Il faisait un clair soleil, les abeilles visitaient l’espalier, la poule alarmée rassemblait ses poussins, l’âne à barbe m’envoyait un regard doux.« Il manquait à la basse-cour un coq qui chante, mais la bataille avait chassé les coqs gaulois et tous les chants d’oiseaux.« Étranger, assis là parmi ces choses familières, en ce vieux pays humain, près du seuil d’une maison que Colomb eût pu connaître et où je n’étais point invité, de quel droit dérober un secret, peut-être, que ces lettres allaient me révéler ?« Si la pauvre veuve, Madame Hédoin, allait revenir! Les yeux de l’âne fixés sur moi ne contenaient-ils pas un reproche ?« Dans nos journaux, le gros titre: « LIBÉRATION » venait de remplacer le mot « INVASION ».Une consigne, Le Canada Français, Québec, LES GUERRES SE SUIVENT 385 sans doute.Elle dictait notre attitude vis-a-vis de gens pourchassés, dont notre journal 1 disait « qu’ils avaient une incroyable puissance de souffrir », pauvres gens qui nous avaient attendus, espérés, victimes sans defense même des propagandes adverses.Les Français allaient nous juger.« Et voici que je me rappelai soudain une petite fille, une pauvre enfant morte toute seule sur le talus d un chemin, serrant encore dans sa main raidie une de ces gommes à mâcher que nos hommes distribuaient.« C’est la guerre .Bien des petites mains comme celle-là se tendaient vers nous quand nous passions.Ou bien c’est nous qui entr’ouvrions les petits doigts pour glisser le bonbon, tandis que la maman s’efforçait à sourire ».«Dis: Merci! » — Petite morte sans maman qui serrais encore le chewing gum dans ta menotte froide .Libération et chewing gum .« Oui, c’est la guerre .Je fais taire mes scrupules.Ah! je ne vaux pas mieux que les autres.
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