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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
La Condamine à l'Équateur
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1945-06, Collections de BAnQ.

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La Condamine à l'Equateur L’année 1739 allait être marquée, pour la Mission, par un tragique événement, où l’un de ses membres, le chirurgien Seniergues, devait trouver la mort, et La Condamine une nouvelle épreuve.Les trois académiciens travaillaient aux environs de Cuenca, où était établie leur résidence fixe.Ils y avaient trouvé bon accueil auprès de la population cultivée, qui les recevait et même les fêtait.Mais en général, le peuple de Cuenca se montrait assez méfiant et mal disposé à l’égard de ces Français.On les tenait pour un peu sorciers, à cause de leurs instruments étranges et le Grand Vicaire de l’Évêché n’était pas très sûr que ce ne fussent pas des hérétiques.Certains les soupçonnaient de chercher des mines d’or et de s’enrichir clandestinement.Un pareil état d’esprit était propre à quelque surprise brutale.Elle se produisit à une course de taureaux, qui se donnait dans les arènes de la ville et à laquelle assistaient les membres de la Mission.L’un d’eux, le chirurgien Seniergues, s’était, peu de temps avant, querellé avec le gendre de l’alcade; et sa présence, au premier rang d’une loge, avait fait murmurer quelques mauvais garçons dans l’assistance.Seniergues, qui était tout d’abord resté indifférent à cette agitation, fut bientôt pris à partie.Une bande de ces garnements vint l’insulter et le frapper, sans que l’alcade fît rien pour rétablir le calme.Le Français descendit alors dans l’arène et mit l’épée à la main.La Condamine accourut, parvint à le délivrer de ses agresseurs, qui l’avaient blessé.Jussieu lui donna les premiers soins, l’emmena chez lui et le malheureux y mourut trois jours plus tard.L’affaire était grave et paraissait même avoir été préméditée comme un défi à la Mission tout entière.La Condamine ne pouvait tolérer pareil affront ni laisser le crime impuni.Il porta plainte contre les meurtriers et, pendant trois ans, avec une ténacité inflexible, il dut lutter contre les pires obstructions, faisant rechercher, convaincre et condamner non seulement les exécuteurs du crime, mais ceux qui les avaient 1.V.le Canada français, mai 1945.vol.XXXII, n° 10, juin 1945. 736 LE CANADA FRANÇAIS armés et incités à le commettre.Il obtint des condamnations contre les uns et les autres, malgré la résistance du Tribunal, qu’il réussit à surmonter, en faisant parvenir mémoires sur mémoires, avec toutes les pièces du procès, au Grand Conseil d’Espagne, où il alla jusqu’à dénoncer la corruption des tribunaux et de toute l’Administration du Pérou.Parmi les condamnés, le gendre de l’alcade ne put échapper à sa peine qu’en se réfugiant dans un asile de fous et l’alcade lui-même, en entrant dans un couvent, où il prit le froc.La Condamine avait fait preuve, dans cette redoutable affaire, non seulement d’une énergie puissante et d’une vive passion pour la justice, mais encore d’un mépris farouche du danger, car il vivait, quasi-isolé, au milieu même de ceux dont il dénonçait les turpitudes et qui auraient fort bien pu lui faire un mauvais parti1.Tout en conduisant ce procès, La Condamine poursuivait ses travaux et l’année 1740 fut, pour la Mission, l’une des plus fécondes, puisqu’elle y acheva le plus gros de sa tâche et qu’une partie de ses membres pût se préparer à rentrer en France.Les difficultés ne manquèrent pas, cependant.Tout d’abord, le désaccord entre les trois savants, qui s’était déjà manifesté à Panama, allait renaître au cours et à l’occasion de leurs travaux mêmes.Ils les accomplissent bien rarement en commun, chacun d’eux ayant une conception différente des expéditions à organiser et des méthodes à utiliser.Inépuisables sujets de querelles.A peine en est-on sorti qu’on se conteste réciproquement l’exactitude des observations faites et la valeur de leurs résultats.La Condamine exige des vérifications auxquelles Bouguer refuse de X.La Condamine raconte, en résumé, cette affaire, dans son Journal (1751) et dans la Relation abrégée de son voyage (1745).Cette dernière est illustrée d’une grande planche, gravée par Tardieu, et représentant la scène de l’assassinat dans les arènes de Cuenca.Il a donné un récit plus complet de l’affaire, avec toutes les pièces justificatives, sous forme d une Lettre à Mme XXX sur l’émeute populaire excitée en la ville de Cuenca, au Pérou, le 89 d'août 1731, contre les Académiciens des Sciences envoyés pour la mesure de la Terre.En tête de cette lettre, figure en épigraphe, ce vers de Juvénal: » Audeat ille qui vidit, dicere vidi.» (Satire X): Que celui qui a vu ose dire: j’ai vu.Le Canada Français, Québec, LA CONDAMINE A L’ÉQUATEUR 737 procéder.Quant à Godin, il déclare qu’il cessera de communiquer ses observations à ses confrères, si bien que chacun finit par décider de travailler isolément.Voilà donc La Condamine qui part, avec son assistant et ses instruments, pour le mont Pitchinca (4,692 m.), où il a décidé d’installer son observatoire.C’est un endroit sauvage où nos gens vivent dans une inconfortable baraque, sous la neige, le vent et les orages de grêle.Leurs guides, leurs muletiers et leurs serviteurs indigènes sont peu sûrs et difficiles à gouverner.Il y a des vols, dont les auteurs restent inconnus; il y a même un assassinat, dont un de leurs domestiques est victime ! Il faut constamment renouveler la cavalerie muletière, vite fatiguée, réparer les tentes, les outils, assurer le ravitaillement.« Un des obstacles qui ont le plus exercé notre patience, écrit La Condamine.c’est la chute et l’enlèvement fréquent des signaux qui terminaient nos triangles.» En France, les opérations géodésiques sont facilitées par la présence de nombreux points de repère: clochers, châteaux, moulins, arbres isolés.Sur le Pitchinca, rien de semblable; il fallait alors poser, aux points utiles, des tourelles de bois sur assises résistantes.Mais l’ouragan les détruisait ou les indigènes les volaient.» Il se passait quelquefois des huit, des quinze jours avant qu’on pût réparer le dommage; il nous fallait ensuite attendre des semaines entières, dans la neige et les frimas, un autre moment favorable pour nos opérations.» La Condamine ne reste pas inactif pendant ces périodes d’attente, Il est d’une infatigable patience pour reprendre ses observations, vérifier ses calculs, rédiger ses notes.Il surveille les incessantes réparations dont son matériel a besoin et invente mille appareils ou instruments ingénieux, imagine des installations de fortune, expérimente des procédés nouveaux.Il fait ses observations sur la pesanteur au moyen d’un pendule dont le poids consiste en une boule d’or de dix lignes de diamètre et pesant deux onces, que son ingénieur horloger, Hugo, a polie avec le plus grand soin, grâce à quoi son pendule conserve ses oscillations pendant quatre heures, soit près d’une heure et demie de plus qu’avec une boule de cuivre de même poids.vol.XXXII, n° 10, juin 1945. 738 LE CANADA FRANÇAIS Fatigue, accidents, maladies, il surmonte tous ces contretemps naturels, non moins que les épreuves dues à la malice des hommes, tant est grande son énergie et tant il a volonté d’achever ce qu’il a entrepris.Aussi restera-t-il plus longtemps en Amérique que ses deux confrères.C’est qu’il a plus de curiosités scientifiques à satisfaire que ceux-ci; c’est aussi qu’il a la responsabilité administrative et morale de l’expédition, et enfin le procès de Cuenca à soutenir.Il allait avoir également à édifier sur place, selon le vœu de l’Académie, un monument commémoratif de la mission accomplie et ce fut pour lui l’occasion de tracas nouveaux et non moins immérités que les précédents.Il prit l’affaire tellement à cœur qu’il lui a consacré un mémoire spécial, publié à la suite de son Journal de voyage; nous ne pouvons la passer sous silence.En 1672, quand l’abbé Picard fit, sur la distance de Paris à Amiens, la première mesure du méridien terrestre, on avait beaucoup regretté qu’aucun monument n’ait été édifié, en cette occasion, à la gloire de la science française.L’Académie, en envoyant une mission à l’équateur, résolut donc qu’un témoignage durable de nos travaux serait élevé là-bas.Cette décision enthousiasma les membres de la Compagnie; le marquis Scipion Maffei, qui appartenait à l’Académie des Inscriptions, composa même un magnifique sonnet, en italien, à graver sur le monument futur.La Condamine traduisit le sonnet en vers français des plus élégants l, mais ce ne fut point cette inscription qu’on sculpta sur les deux pyramides qu’il devait faire élever à Quito, en 1742.Sans doute n’eut-clle pas provoqué les difficultés que souleva l’inscription latine imaginée par La Condamine.1.Nous donnons ici la traduction de cet ingénieux sonnet, pour fournir un échantillon du talent poétique de La Condamine, à qui on doit une assez grande quantité de petits poèmes: Arrête, Voyageur, et rends grâce au destin: A tes regards ici s'offre un savant mystère.Le Cercle du Midi, dans ce point de la Terre, De l’ardent Equateur partage le chemin.Le Canada Français, Québec, LA CON DAMINE A L’ÉQUATEUR 739 Pour la graver sur le marbre, il employa un Indien, sculpteur sur bois de son métier et qu’on lui avait désigné comme le plus apte à se charger du travail.Cet artiste, par malheur, ne savait pas lire et n’avait jamais rien entrepris de semblable à ce qu’on lui demandait là.Il fallut que La Condamine lui composât, avec la dernière précision, un modèle, d’inscription, dont toutes les lettres, les espaces, les points étaient minutieusement calibrés.Il fallait aussi surveiller l’artiste ou l’enfermer, car ennuyé sans doute par cette tâche dont il ne comprenait point la grandeur, il l’abandonnait sans cesse el s’échappait.Il ne gravait ordinairement qu’une ligne par jour et sou travail, y compris les fugues, dura six semaines.Mais qu’importaient quelques semaines dans une expédition qui durait depuis près de sept ans et qui devait demander encore près de trois ans avant de ramener La Condamine sur le sol français.Les véritables difficultés, en l’espèce, allaient venir d’ailleurs.Quand l’inscription latine fut prête à être scellée sur les pyramides de Quito, les deux officiers espagnols attachés par leur roi à la Mission Française, Don George Juan et Don Antonio de Ulloa, prétendirent qu’elle était offensante à la fois pour leur monarque et pour eux-mêmes.Personnellement, ils étaient froissés de n’étre nommés qu’à la suite des trois académiciens et de voir leurs propres noms apparaître dans l’inscription en caractères moins gros que le leur.En ce qui concernait le roi d’Espagne, ses chatouilleux officiers soutenaient que son nom aurait dû composer le premier mot de l’inscription.Or, elle débutait ainsi: AUS-PIÇIIS/PHILIPPI V HISPANIAR.ET INDIAR.REGIS CATHOLICI./ De plus, chaque pyramide portait, gravée à son sommet, une fleur de lis, ce qui paraissait intolérable, puisqu’elles s’élevaient en terre espagnole.Pour fixer leurs degrés, leur compas à la main, Des sages,affrontant les flots, les vents, la guerre, Quittèrent ces beaux lieux qu'enferme la barrière Des Alpes, des Deux-Mers, du Pyrène et du Rhin.Dompter un coin du monde et la réduire en cendre, C’est ce qu'a fait Cyrus; c’est par là qu’Alexandre Obtint l'encens de ceux dont il forgea les fers.Plus grand est, à mes yeux, celui dont le génie Embrasse les rapports de ce vaste univers.Et, vainqueur, l’a rangé sous la loi d’Pranie ! vol.XXXII, n° 10, juin 1945. 740 LE CANADA FRANÇAIS Don George et Don Antonio n’hésitèrent pas devant ce qu’exigeait, à leurs yeux, l’honneur castillan: ils firent un procès à la Condamine et exigèrent la démolition des monuments litigieux.Le savant, qui avait eu énormément de peine à obtenir la permission de les ériger et aussi à les faire bâtir, entendit résister à la demande.On plaida et le procès se déroula dans l’atmosphère de malveillance qu’on peut imaginer.Mais La Condamine était tenace et aussi vigoureux plaideur qu’intrépide savant.Son mémoire nous relate, avec ses incidents, enquêtes, arguments, répliques, dupliques, et comme il y avait tout de même des juges à Quito, il gagna son procès.Pour y aider, il avait d’ailleurs soumis et fait accepter à ses adversaires une autre inscription, à vrai dire mieux rédigée et plus conforme à l’esthétique lapidaire.Elle commençait, cette fois, par le nom de Sa Majesté Catholique: PHILIPPO V/ HISPANIARUM ET INDIARUM REGI CATHOLICO./ Les deux officiers qui avaient intenté et perdu le procès furent si satisfaits de cette solution que, plus tard, eux-mêmes intervinrent pour faire rapporter l’ordre de démolir les pyramides, que des ennemis acharnés de La Condamine avaient obtenu, par surprise, de la Cour d’Espagne.La Condamine, ayant ainsi accompli le vœu de l’Académie, pouvait désormais songer au retour.Il n’y manqua pas, car et le souvenir du pays ne l’avait guère quitté pen dant ces années d’éloignement.Rien n’est plus touchant que les lettres où il en demande des nouvelles ou remercie pour celles qu’on lui en fait tenir.De l’équateur, il s’intéresse au mouvement littéraire français, à la société parisienne; il voudrait recevoir des livres; « J’oublie ici le français, à mesure que j’apprends l’espagnol, dit-il.J’oublie à penser, à force d’être avec des gens qui ne pensent point et de ne voir aucun ouvrage nouveau de France.» Mais le retour allait demander encore un assez long délai ! Tout d’abord, il restait encore à l’infatigable La Condamine une recherche à conduire, qui ne devait pas être sans péril-péties, à l’aller comme au retour.Il s’agissait de se rendre Le Canada Français, Québec, LA CONDAMINE A L’ÉQUATEUR 741 à Tarqui, au-delà de Cuenca, pour y relever des observations auxquelles cet endroit se prêtait particulièrement bien.Notre savant part, en réduisant ses bagages et son attirail au strict nécessaire.Mais c’était trop encore pour MM.les muletiers qui, après quelques jours de route, refusent d’aller plus loin et abandonnent le pauvre La Condamine dans une région isolée, où il arrive pourtant à retrouver des bêtes de somme aveo leurs guides.A Tarqui, une autre déception l’attendait : il comptait pouvoir s’y installer dans la maison d’où, quelques années auparavant, il avait pu commodément faire ses observations.Par malheur, il avait eu l’imprudence, à ce moment, de prêter de l’argent à son hôte.Celui-ci, le voyant revenir, se croit exposé à des réclamations et, pour les prévenir, il emploie l’éternelle méthode des mauvais payeurs, se prétend offensé par la visite de La Condamine, se fâche et, finalement se radoucit, moyennant que l’explorateur renonce à sa créance et lui paie un loyer élevé pour le nouveau séjour qu’il désirait faire chez lui.La Condamine prend la chose avec calme et se borne à noter, dans son Journal, que cette attitude contrastait avec l’hospitalité pleine de courtoisie qu’il avait, en général, rencontrée chez les Espagnols du Pérou.Et le voilà restant sept mois à Tarqui, gêné par les pluies, par le mauvais ravitaillement, par la nécessité de réparer son matériel, qui a beaucoup souffert pendant le transport, et dont on continue à lui voler, de temps en temps, certaines pièces.Mais c’est au retour à Quito que l’attendait le coup le plus rude: son appartement avait été combriolé et on lui avait pris tous ses papiers, notes, plans, cartes, mémoires ! C’était tout le résultat de huit années d’efforts qui se trouvait anéanti.Malgré tout son courage, le malheureux connaît alors un moment de désespoir.Mais il se redresse vite, court chez le Corregidor, en qui il a la chance de trouver un homme de cœur et un professionnel expérimenté.Celui-ci lui conseille de faire annoncer qu’il abandonne à ses voleurs argent et bijoux, pourvu qu’on lui restitue ses papiers.Ainsi fut fait.Quelques jours plus tard, La Condamine rentrait en possession de son seul vrai trésor et, sans plus s’attarder à Quito, il partait pour toujours, en octobre 1742, de cette ville où il avait éprouvé tant de tribulations.vol.XXXII, n” 10, juin 1945. 742 LE CANADA FBAN ÇA1B Ses confrères, Bouguer et Godin, l’avaient devancé et, bien qu’ils eussent choisi l’itinéraire le plus long, parce qu’il était le plus sûr, ils arrivèrent en France près de deux ans avant La Condamine.Celui-ci, sachant bien qu’il ne reviendrait jamais dans cette partie du globe et voulant y satisfaire ses curiosités, décida de prendre la route des Amazones, plus incertaine, mais plus prometteuse de riches découvertes, dans le dessein d’atteindre Cayenne, où il comptait trouver instructions et provisions pour le retour en France.Il part donc, accompagné d’un seul valet et ce voyage est pour lui un émerveillement continu.C’est que tout l’intéresse.La nature, d’abord, pour sa magnificence.Il ne peut résister, dans son Journal, au plaisir de la décrire et il s’en excuse: «J’oublie qu’il n’est ici question que de mes travaux académiques.» Mais, disciple avant la lettre de J.-J.Rousseau, il a, fort heureusement, d’assez fréquents oublis de ce genre.Il observe toutefois la nature en savant plus encore qu’en artiste et montre une prodigieuse activité sur ce chemin du retour: cartographie, botanique, minéralogie, il n’est rien de ces sciences qui lui soit étranger et tout ce qui s’y rapporte captive son attention.Mais les peuplades qui habitent les régions qu’il traverse ne l’intéressent pas moins et il les décrit d’un ton moitié sérieux et moitié amusé.Voici les Yankas, dont la langue est d’une incroyable difficulté et qui,pour énoncer le nombre trois, sont obligée de dire: poctarrorencouiroac l Voici les Omagas, ou têtes-plates ainsi nommés parce qu’ils serrent entre deux planches la tête de leurs nouveaux-nés, afin, disent-ils, qu’ils ressemblent davantage à la lune, que cette peuplade a divinisée.Et voici les Péras, dont les oreilles ont des lobes très longs, parce qu’ils les étirent dès l’enfance, en y suspendant des poids de plus en plus lourds.Et j’en passe.On juge si La Condamine est ravi de voir tant de merveilles.Il consacre cent pages à nous les raconter h II n’omet d’ailleurs pas de décrire aussi les incidents et les accidents de la route: les rivières passées à gué ou sur des ponts de lianes; la nécessité de vendre et de recheter des mulets, la chute, dans le torrent de Malacahas, de l’un d’entre eux, qui, justement, 1.Toute la dernière partie de V Introduction historique an Journal deVoy-yage, que nous avons désignée ici sous le nom de Journal, p.183-277.Le Canada Français, Québec, LA CONDAMINE A L’ÉQUATEUR 743 transportait les papiers, cartes et plans et qu’il faut repêcher; les instruments qui se brisent et la chance d’avoir rencontré un religieux augustin, expert en la matière et qui lui répare sa grande lunette; les fièvres qui le tracassent, qu’il soigne avec ce quinquina dont il rapporte des boutures en Europe, et qui lui font prendre la précaution, pour le cas où elles deviendraient mortelles, d’achever la rédaction de ses rapports.Enfin, il quitte les régions habitées par les Indiens, qu’il a trouvés, en général, accueillants, et il arrive dans celles où réside la population portugaise.Il y reçoit mille politesses: on tire le canon, on donne des fêtes, on fait défiler la troupe en son honneur.On lui fait visiter Para, siège d’un évêché et on l’achemine, sans souffrir qu’il ait rien à débourser, sur Cayenne, d’où il pourra enfin s’embarquer pour la France.« Neuf ans d’absence de ma patrie et l’espoir de trouver bientôt des nouvelles de ma famille et de mes amis me donnaient la même impatience d’arriver à Cayenne que si cette colonie eût été la France.» {Journal, p, 199).Il y arrive et il a la joie d’y retrouver ses instruments, ses documents, tous ses bagages, intacts.Sa joie est grande, mais elle dure peu, car on l’informe qu’il n’y aura pas de bateau pour la France avant six mois, peut-être ! Alors, à ce moment, cet homme qui, pendant des années, a bravé tous les dangers, fait face aux complots des hommes aussi bien qu’à la malice des éléments, ce courageux, ce résistant, sent toute son énergie l’abandonner d’un seul coup et « fait » une crise de dépression.Puis, la plume à la main, il confie sa peine à la duchesse de Chaulnes, et cette confidence le soulage et le remonte un peu.« Je reconnus alors, écrira-t-il plus tard, avec la plus grande surprise et sans l’avoir prévu ni cru possible, que ce qu’on appelle vulgairement la maladie du pays, n’est pas une chimère, comme je l’avais toujours pensé.» Éternelle revanche du sentiment sur la raison raisonnante ! Enfin, grâce à l’arrivée opportune d’un capitaine hollandais de Surinam, il s’embarque, le 3 septembre 1744, sur une flûte de 12 canons et de 12 hommes d’équipage.La grossièreté d' ces matelots incommode La Condamine, pendant la traversée, beaucoup plus que la mer elle-même, mais ce sont ses dernières épreuves de voyages, car il faut négliger le fait que le bateau vol.XXXII, n° 10, juin 1945. 744 IîE CANADA FRANÇAIS ait été arraisonné par un corsaire malouin et canonné par un corsaire anglais.Menus incidents ! Le 30 novembre, on abordait à Amsterdam et le 23 février 1745, après avoir attendu pendant deux mois ses passeports, La Condamaine faisait sa rentrée dans Paris.Près de dix ans s’étaient écoulés depuis son départ.Chose inattendue, la mesure du degré du méridien au Pôle Nord avait été achevée en un an, alors que, dans la zone torride, il en avait fallu huit ! L’historien de l’astronomie, Bailly, s’en étonna,1 mais nous le faisons moins, car nous savons que, de nos jours, l’expédition du Colonel Bourgeois, avec des moyens techniques, financiers et matériels bien supérieuus à ceux de la Mission des Académiciens du XVIIIe s., a mis six ans, (1899-1906) à parcourir les mêmes régions qu’eux et à recommencer leurs observations.Pas étonnant non plus qu’il y ait eu des controverses entre les trois savants d’autrefois, car mesurer un arc méridien et un arc de l’équateur exige des opérations difficiles et sujettes à maintes erreurs, pour des raisons qui passent ma compétence, mais que Bailly expliquait déjà fort pertinemment.Les tribulations de La Condamine n’étaient pas finies, car les rivalités, les jalousies, les intrigues étaient là, qui l’attendaient, pour contester ses mérites, pour tenter de l’en dépouiller et de les attribuer à d’autres et pour jeter, autant que faire se peut, le discrédit sur ses travaux et ses rapports.Dans ces nouvelles épreuves, il sut montrer le même sangfroid, la même fermeté et aussi la même élégance de caractère et la même égalité d’humeur que dans les régions sauvages ou devant les populations parfois hostiles qu’il avait affrontées dix années durant.Je n’entrerai pas dans le détail de ces misères, car la postérité, et même la plupart des contemporains de La Condamine, en ont fait justice.Je me borne à signaler que l’instigateur de toute l’affaire semble bien avoir été Pierre Bouguer, l’un des trois académiciens de la Mission de l’Équateur, qui avait déjà cherché noise à son collègue au plus fort de leurs travaux.Il s’était hâté, dès son retour, qui avait précédé celui de La Condamine, de publier sous son nom seul des observations faites 1.Histoire de VAstronomie moderne, Paris 1785 qui, au tome III, relate l’expédition de la Condamine du point de vue scientifique.Le Canada Français, Québec, LA CONDAMINE A l’ÉQUATEUR 745 en commun *.Non content de ce procédé inamical, il colporta mille propos désobligeants et controuvés sur son compagnon et lui ferma la porte du Journal des Savants, quand il voulut y répondre.La Condamine ne put obtenir d’y voir insérer sa protestation que plusieurs années après, dans l’édition de Hollande (19 mars 1754), mais elle était d’une justesse et d’une verve qui mirent le bon droit et les gens d’esprit de son côté.Une fois de plus sa ténacité et sa soif de justice avaient été récompensées.La Condamine avait attendu jusqu’en 1751 pour publier la relation de son voyage, n’ayant pas voulu, dit-il dans sa préface, s’y prendre plus tôt afin de ne pas fatiguer le public, déjà saisi par le récit de Bouguer.Il s’excuse, après avoir rapidement évoqué la cabale montée contre lui, d’être obligé de se défendre et de se rendre justice à lui-même, mais s’il ne l’eût fait,-—• ajoute-t-il avec délicatesse et humour,— il aurait semblé tenir trop peu de compte de l’opinion publique.Son exposé devait non seulement convaincre, mais charmer, car il sut le faire avec talent et la cabale de savants ou de pédants formée contre lui s’apaisa vite, pour ne laisser que l’aigreur, persistante mais négligeable, de rivaux moins bien doués que lui et qui cherchaient une revanche à leur médiocrité.Dès son retour à Paris, à la fin de février 1745, La Condamine avait été présenté au Roi, qui le complimenta et lui accorda une pension de 4000 livres.Il avait eu, ensuite, le plaisir de faire au Jardin du Roi, (aujourd’hui Jardin des Plantes) un don « de plus de deux cents morceaux d’histoire naturelle » et de nombreux livres et documents.Dès la fin de l’année, il recevait le remboursement de tous ses frais, « malgré la guerre et les délais ordinaires en pareil cas », écrit-il et il considère le procédé « comme une justice que les circonstances du temps peuvent faire regarder comme une faveur ».Peu après, il avait la chance de retrouver à Paris un des Péruviens qui lui avaient été le plus accueillants, le bon Docteur Maldonado, qui occupait ses loisirs équatoriaux, à traduire Malebranclie en espagnol.Il avait, enfin, la satisfaction d’apprendre que ses compagnons espagnols, 1.Bouguer, Communication à VAcadémie des Sciences, publiée dans les Mémoires de cette Compagnie, en 1744.vol.XXXII, n° 10, juin 1945. 746 LE CANADA FRANÇAIS Don George Juan et Don Antonio de Ulloa, ces deux officiers de Philippe V qu’il avait eus, un moment, pour adversaires, poursuivaient ses observations, aidés de l’horloger Hugo, tant ils avaient été intéressés par les travaux du savant français.Ceux-ci avaient d’ailleurs une valeur incontestable et qui subsiste encore.Grâce à eux, la preuve était faite que la pesanteur est moindre à l’équateur qu’à Paris, en raison de la force centrifuge et parce que la terre n’est pas homogène.Les expériences du pendule, faites à des altitudes diverses confirmaient pleinement l’hypothèse de Newton sur le renflement du globe à l’équateur et son aplatissement au pôle et consolidaient expérimentalement la théorie de l’attraction universelle.Ce n’était pas peu de chose et, deux siècles plus tard, l’expédition Bourgeois (1899-1906), parcourant les mêmes régions que La Condamine et dans le même dessein, n’a pas manqué de rappeler ses travaux *, ainsi que les cartes et plans dressés sous sa direction parson assistant Mo-rainville.Si, au siècle de La Condamine, des auteurs comme Bailly, ont voulu attribuer tout le mérite de la mission de 1735 à Bouguer, d’autres peut-être plus perspicaces et moins partiaux, comme Grimm, (Correspondance, éd.Buisson, t.III, p.38) disent nettement que « sans lui, le but de l’expédition aurait été manqué ».Le récit que nous venons d’en faire confirmera sans doute ce jugement.La Condamine eut la satisfaction de voir son mérite reconnu.Tandis que Bouguer, atrabilaire et malveillant, qui attaquait tous ceux qui avaient le malheur de s’occuper des mêmes sujets que lui, mourait en 1758, à 63 ans, notre héros vivait jusqu’en 1774, toujours curieux de tout et sympathique à tous.Sa fin même attesta à la fois sa passion scientifique et sa bravoure, car il mourut des suites d’une opération d’une technique nouvelle, qu’il avait voulu subir dans l’intérêt de la science, plus que de celui de sa santé, qu’il savait perdue.Il expira en stoïque — l’anesthésie n’existait pas encore,-—- et sans rien perdre de sa belle humeur.1.Ministère de l’Instruction Publique.Mission de Service géographique de l'Armée pour la mesure d'un arc de méridien équatorial en Amérique du Sud, sous le contrôle scientifique de l'Ac.des Sciences 1899-1906, tome II fasc.1.Paris 1913, in-4°.Le Canada Français, Québec, LA CONDAMINE A L’ÉQUATEUR 747 Condorcet qui, plus tard, prononça son éloge, ne nous dissimule pas qu’il avait les défauts de ses qualités: un besoin d’action allant jusqu’à l’agitation, une curiosité scientifique allant jusqu’à l’indiscrétion et un amour de l’enseignement se mêlant d’un certain désir de publicité.Mais il reconnaît que si la Condamine ne peut être placé parmi les savants de tout premier rang, aucun, parmi les autres, « n’a contribué autant que lui aux progrès des sciences et n’a rendu des services aussi importants et d’une utilité aussi durable ».Ses défauts et ses faiblesses, assure-t-il encore, étaient rachetés par des vertus dont seul le souvenir subsistera.Buffon, dans le compliment d’une somptueuse éloquence qu’il adressait à son « vieil ami et confrère de trente ans », en le recevant à l’Académie Française, en 1760, le louait d’avoir fait, « par le seul motif de la gloire des lettres, plus qu’on ne fit jamais pour la soif de l’or » et il assurait: « Voilà ce que connaît de vous l’Europe et ce que dira la postérité ».Le grand naturaliste se défendait de vouloir « anticiper ni sur les espaces ni sur les temps », mais ces deux divinités ont ratifié son affirmation.La Condamine fut rapidement célèbre en Europe.Quant à la postérité, elle a retenu son nom, qui mérite d’être honoré comme celui d’un homme dont peuvent rester fières sa patrie morale, la science, comme sa patrie charnelle, la France.Roger Picard, professeur à V Université de Paris NOTE BIBLIOGRAPHIQUE Les œuvres de La Condamine qui se rapportent au voyage à l’équateur sont les suivantes : Relation abrégée d’un voyage fait dans l’intérieur de l’Amérique méridionale depuis la côte de la mer du Sud jusqu’aux côtes du Brésil et de la Guyane, en descendant la Rivière des Amazones, lue à l’Assemblée publique de l’Académie des Sciences, le 28 avril 1745, par M.de La Condamine, avec une carte du Maragnon, levée par le même, Paris.Vve Pissot, 1745.— (Rééditée a Maestricht, chez Dufour et Roux, 1778.— Une édition en anglais avait été publiée à Londres, dès 1747).vol.XXXII, n" 10, juin 1945. 748 LE CANADA FRANÇAIS Lettre à Madame XXXsur l’émeute populaire excitée eu la ville de Cuenca au Pérou, le 29 août 1739, contre les Académiciens des Sciences envoyés pour la mesure de la Terre, Paris 1746.(Cette Lettre est reproduite à la suite de la Relation abrégée, dans l’édition de 1778, qui contient aussi une note très précise sur la composition de la Mission.) Journal du Voyage fait par l’ordre du Roi, servant d’introduction historique à la mesure des trois premiers degrés du méridien.A Paris, Imprimerie Royale, 1751, in-4°.— (Cette Introduction contient la plupart des éléments de l’étude ci-dessus.Elle est munie de cartes de la région des Amazones et de la province de Quito, dressées par Danville sur les données du voyageur.L’épigraphe du volume est faite d’un vers de Juvénal,— Satire X —: (( I, demens, et saevas curre per Alpes », Va, insensé, et cours à travers les Alpes farouches.) Mesures des trois premiers degrés du Méridien de l’hémisphère austral, tirées des observations de Messieurs de l’Académie Royale des Sciences, envoyés par le Roi sous l’équateur.A Paris, de l’Imprimerie Royale, 1751, in-4°, avec cartes.— (Cet ouvrage est purement technique et forme la suite du Journal, lequel n’en est que l’introduction.Supplément au Journal historique du Voyage à l’Équateur et au livre de la Mesure des trois premiers degrés du méridien, servant de réponse à quelques objections.A Paris, chez Durand-Pissot, 1752-1754, 2 vol.— (Ne contient que des discussions scientifiques et techniques.) Lettre de M.de La Condamine à M.Godin des Odonnais, sur le sort des Académiciens qui ont eu part aux dernières mesures de la Terre depuis 1735.—- (Cette lettre a été publiée à la suite du livre de Godin, intitulé: Naufrage et aventures tragiques de Mme Godin des Odonnais sur les bords du fleuve Amazone en 1769.Paris, sans date.) Les principaux ouvrages et notices consacrés à l’expédition de La Condamine que nous avons consultés sont: Bouguer: La figure de la Terre, déterminée par les observations de M.Bouguer et de M.de La Condamine, avec une relation agrégée de ce voyage.Paris, Jambert, 1749.Bailly: Histoire de VAstronomie moderne, 1785, 3 vol.(Le tome III).Condorcet: Eloge de M.Charles Marie de La Condamine, prononcée devant l’Académie des Sciences.Oeuvres de Condorcet, tome I, Paris, An XIII, p.185-256.— (C’est une biographie, enrichie de vues philosophiques) Le Canada Français, Québec, 749 LA CONDAMINE A L’ÉQUATEUR Abbé Le Sueur: La Condamine d’après des papiers inédits.Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts d’Amiens, 1909-1910-1911.— (Donne des extraits de la correspondance de La Condamine mais, pour ce qui a trait au voyage à l’équateur, suit l’exposé de Condorcet plus que le Journal même de son héros.) Buffon: Réponse au Discours de M.de La Condamine 1760.(La Condamine eut pour successeur à l’Académie, en 1774, le poète Delille.Nous n’avons pu nous procurer ici son discours de remerciement, dans lequel, selon l’usage, il a dû faire l’éloge de son prédécesseur.) Les livres Victor Barbeau.La Société des Écrivains canadiens.Éditions de la Société des Écrivains Canadiens.Thérien frères, Montréal, L’auteur fait l’historique de la Société des Ecrivains canadiens.Il expose les règlements de la dite société, raconte l’action des sociétaires, et donne un bio-bibliographie élémentaire des membres de la même société.Pages intéressantes, réconfortantes pour les enrégimentés de la plume, peu engageantes pour les « lions » qui préfèrent marcher seuls au désert, selon le mot de Vigny.Val.Maxence Van Der Meersch.L'empreinte dv Dieu.Éditions Albin Michel, Paris.Un volume de 255 pages, format bibliothèque.Prix du volume: $1.25; par la poste: $1.35.Librairie J.-A.Pony Limitée, 554 est, rue Sainte-Cathrine, Montréal, P.Q.Canada.Cette œuvre puissante qui valut à l’auteur une renommée mondiale, en lui méritant à juste titre le prix Concourt, est d’un réalisme un peu cru peut-être mais où vibre la poésie.L’auteur, d’un talent exceptionnel, a fort bien compris cette humanité déchue et passionnée où l’amour n’est qu’une fantaisie auprès de l’aventure et du risque.Ses personnages ont une âme.L’Empreinte du Dieu est l’histoire du curieux destin de Karelina, une flamande à la sensibilité forte, et mariée à une brute indifférente qui n’a de souci et de goût que pour les périls de la fraude.Dans ce milieu interlope et terrible, auprès d’un époux d’une sauvagerie incroyable, Karelina, dépaysée, dégoûtée, profite un jour de l’absence forcée de son époux, pour s’enfuir chez son oncle Domitien.Là commence un drame d’amour et de sang.L’auteur nous réserve un dénouement des plus étonnants dans des pages inoubliables.Roch.vol.XXXII, nc 10.juin 1945.
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