Le Canada-français /, 1 octobre 1945, Souvenirs de Russie
Souvenirs de Russie On se méfie souvent des voyageurs, parce que leurs histoires sont trop fréquentes ou trop longues, ou encore parce qu’elles sont invraisemblables.A beau mentir qui vient de loin, s’avère un sage proverbe.Vous vous souvenez de la réputation de Marco Polo qu’on appelait Marco Millions, à cause des chiffres ampoulés dans ses récits.C’est encore pis quand le conteur est un militaire: la gloire et quelques médailles sont la récompense habituelle des héros; mais quand ces distinctions ne viennent pas assez vite, les soldats, habitués à l’activité, prennent des mesures pour qu’on n’oublie pas leurs exploits réels ou imaginaires.Plaute, le dramaturge latin, s’est moqué de l’un de ces pompeux mythomanes.Songez à tous ceux qui sont revenus ou vont revenir des champs de bataille de la présente guerre; ils sont déjà prêts à bousculer les vétérans de 1914-1918, et pourtant ces derniers n’avaient pas encore fini de relater leurs aventures.Celui qui raconte ses souvenirs parle beaucoup du moi haïssable, et je vous prie de m’excuser si vous trouvez que je parais trop souvent dans le tableau.Il faut quelqu’un pour regarder le spectacle du monde.Schopenhauer a même dit que le monde, c’était le regard du spectateur, et je crois que le romantisme est né de cette conception un peu exagérée.Pour réagir contre les excès de la vanité romantique, les Réalistes et les Parnassiens ont voulu se cacher derrière leurs personnages et leurs paysages, mais Gustave Flaubert a été obligé d’avouer que Madame Bovary, c’était lui.Il n’est pas difficile de deviner que Marlowe, dans le roman de Joseph Conrad intitulé Lord Jim, c’est l’auteur.J’ai essayé de pratiquer le modestie chrétienne que les païens appelaient la modération, et entrons dans le sujet.Vous savez qu’en 1914 les Allemands recommençaient une de leurs tentatives d’asservir le monde.Malgré mon admiration pour ce grand peuple, je n’admettais pas plus alors que maintenant qu’il mît tout à feu et à sang pour satisfaire Le Canada Français, Québec, SOUVENIR UE RUSSIE 91 ses ambitions et imposer ses idées aux autres.J’enseignais déjà à l’Université Laval, dans le temps, bien qu’il n’y eût pas de Faculté des Lettres et encore moins de cours de vacances.Nous avions la Faculté de Théologie, celles de Droit, de Médecine et des Arts.Je ne sais pas au juste de laquelle je relevais.Je crus que mes élèves pouvaient se dispenser de mes services, et je m’enrôlai dans le 41e bataillon d’infanterie, de la Force Expéditionnaire Canadienne, comme simple soldat.Je vous fais grâce de mes premières impressions au régiment.Plusieurs ont raconté leurs souvenirs, depuis qu’il existe des militaires.Ce n’est pas précisément une vie de sybarite.On y apprend à se battre contre ses semblables et contre soi-même.C’est une excellente école, si on résiste à l’intensité des méthodes.Nous débarquâmes du transport à Plymouth, et on nous installa au camp de Bramshott.Je ne peux pas dire que c’était folichon.D’abord on couchait sur la dure, au début tout au moins, et si les rations de l’armée étaient suffisantes, les cuisiniers ne l’étaient pas toujours.Puis, l’entraînement était monotone, et la vase anglaise de l’automne et de l’hiver de 1915 collait aux bottes sans distinguer les grades.Il faut vous dire ici que j’étais devenu sergent, puis lieutenant et ensuite capitaine, rang que je n’ai jamais dépassé.Je pense qu’on avance plus vie, parfois, en restant à l’arrière.Un jour, on demanda, au moyen d’une affiche, des officiers parlant des langues étrangères.Je donnai mon nom, je partis, et j’allai suivre un cours de tir à Hythe, près de Folkestone.Cela me changeait beaucoup de la grammaire et des dictionnaires, mais j’avais déjà connu d’autres disciplines à l’École d’infanterie, à Halifax, au Canada.Il n’est pas nécessaire de mentionner de détails sur ces études qui vous donnent la clé de serrures vitales.Pendant ces occupations, je recevais l’ordre d’aller passer un examen en langues étrangères au War Office, à Londres, Je me présentai aux examinateurs des paroles, après avoir fini avec ceux de la balistique.Les premiers étaient plus dans mon genre, quoique j’aie le droit de prendre le titre d’instructeur de tir de le classe dans l’armée britannique.vol.XXXIII, n° 2, octobre 1945. 92 LE CANADA FRANÇAIS Le chef des examinateurs était Sir Dennison Ross, orientaliste distingué et commentateur d’Omar Khayyam, plu* tard directeur de l’École des Langues Orientales, en Angleterre.Nous sommes devenus des amis après que je l’eus contredit, au sujet du texte arabe que j’expliquais; et j’avais raison, en effet, il s’agissait de la ville d’Alep où j’étais allé, mais pas lui.Il avait de l’esprit et ne se fâcha pas de ma jeune prétention.Je ne vous conseille pas la tactique, les professeurs aimant à se croire plus instruits que leurs élèves, en général.Le résultat de ces épreuves me fit passer de l’infanterie au service des renseignements qu’on appelle Intelligence Departement, en anglais.Il ne faut pas traduire cela par « département de l’intelligence » comme je l’ai entendu parfois, et cela prouve que les mots prennent des sens nouveaux en passant d’une langue à l’autre.Le dit département renseigne les chefs sur les forces et les positions de l’ennemi et empêche ce dernier d’en faire autant.C’est un corps qui jouit d’un certain prestige dans le roman policier, mais sa réputation est un peu douteuse, puisqu’on y pratique l’espionnage et le contre-espionnage.La guerre impose parfois des devoirs désagréables à ceux qui y prennent part.Je vous explique ces choses pour que vous compreniez comment je me trouvai en Russie à certain moment de cette campagne.Le chemin qui y conduisit fut long et détourné.Souffrez que je vous en parle un peu.On m’envoya d’abord dans les Balkans où j’entrai par la porte de Salonique, que saint Paul appelait Thessalonique, ville couronnée de montagnes fortifiées et carrefour de plusieurs invasions, depuis celle des Romains jusqu’à la nôtre.Je fus affecté à un régiment de cavalerie où mon principal devoir était d’accompagner les patrouilles montées et de questionner les habitants et les prisonniers.Je n’étais pas habitué à sauter les murs aussi rapidement et les premières fois, je serrais assez fortement des genoux les flancs de mon cheval.Cet animal n’était pas nerveux et les bombes des avions et les obus des canons ne l’excitaient pas trop; mais les terribles dogues d’Épire des bergers macédoniens l’épouvantaient, et je dois avouer qu’il m’a désarçonné une fois, aiu milieu d’une meute de ces bêtes féroce .La Canada Français, Québec, SOUVENIRS DE RUSSIE 93 Ce front, qui semblait secondaire, au début, et qu’on accusa de disperser les forces de l’Entente, fut tout de meme celui où l’on enfonça pour la première fois les lignes de l’ennemi, du côté de Monastir, à la fin de l’année 1916.Je fus ensuite transféré à l’État-Major de l’Armée d Égypte.Le décor changeait pas mal.La terre s’aplatissait et devenait sablonneuse; on ne voyait de verdure que le long du Nil.J’y arrivai en été et on y respirait du feu.On se trouvait mieux à Alexandrie, à cause du voisinage de la mer.J’allais me rafraîchir, sur le môle, le soir.La vue y est admirable, et je me rappelais des personnages de l’histoire et de la littérature qui ont évolué dans ce décor.Pendant la sieste, aux heures de midi, la guerre arrêtait, parce qu’il faisait trop chaud.Au Caire, c’était pire, parce qu’on était dans l’intérieur et plus au sud.Je préférais le bon temps où j’y faisais une croisière sur le Nil, avec escales pour y étudier l’arabe et les monuments des Pharaons.C’était plus agréable que de me laisser arrêter par la police du pays et d’être interné dans un camp de concentration déguisé en Allemand, avec la mission d’y découvrir certains faits qui inquiétaient mes supérieurs.Ensuite, je fus envoyé au Danemark, qui n’était pas en guerre et désirait rester neutre.On ne pouvait donc pas y aller en uniforme.Je me procurai des vêtements civils, car je partais comme diplomate.Comme ces messieurs sont habitués à déguiser leurs pensées, je commençai à les imiter dans mon passeport qui était faux, puisqu’il me décrivait comme sujet belge.Mon premier assistant était un capitaine danois, authentique, celui-là, mais dont le navire avait été torpillé.Mon quartier-général était Copenhague, riante cité toute vibrante de la sonorité des heures marquées par le carillon de l’hôtel-de-ville.Sous cette sérénité apparente, la guerre sévissait dans l’âme de plusieurs et dans les détroits hantés par les sous-marins des puissances qui se disputaient le monde environnant.Je ne puis vous raconter en quoi consistait mon service abominable en Scandinavie.Qu’il suffise de dire que j’ai dû partir tellement vite de ce pays qu’un tableau d’un fameux peintre acheté pour les besoins de la cause doit être encore en possession d’une dame de vol.XXXIII, n° 2, octobre 1945. 94 LE CANADA FHANÇAIS Copenhague, à moins que l’Amirauté anglaise ne le lui ait réclamé depuis.Ce serait bien injuste si on le lui avait enlevé, car elle nous aida beaucoup, et elle ne le savait pas.Je retournai en Angleterre par la Mer du Nord, pendant la bataille de Jutland dont on entendait la canonnade, au loin.Je dus partir immédiatement pour la Russie.Je fus forcé d’attendre un jour entier à Newcastle on Tyne parce que le vapeur où je devais m’embarquer avait été coulé la veille.J’étais porteur d’une valise diplomatique que je devais jeter à l’eau en cas d’attaque: elle était trouéeetpouvait caler facilement.J’arrivai sain et sauf en Finlande, en passant par la Norvège et la Suède avec un bon passeport, cette fois-ci.Je pus revêtir mon uniforme et me comporter comme un soldat au lieu d’un hypocrite.Les lacs et les rivières des plaines finlandaises étaient invisibles sous la neige qui réjouissait mes yeux canadiens: visible aussi les constructions en bois.Dans les gares, les gendarmes russes faisaient nouveau avec leurs peaux de moutons blanches.Le bonnet de même fourrure avait la forme d'un kalpak tartare, c’est-à-dire un bonnet cylindrique.Je connus bientôt le confort de cet accoutrement, car les militaires alliés attachés à l’armée russe le portaient pour lutter contre le froid de ces latitudes.La Néva et les canaux de l’archipel de Pétrograd étaient également gelés.Cette ville se nomme maintenant Léninegrad, alors qu’autrefois c’était Saint-Pétersbourg.Les noms changent avec les régimes, mais moins les climats et les choses.Je ne vous ferai pas l’injure de vous expliquer que grad est un mot slave qui signifie ville, comme gorod en russe moderne.Ainsi Staline-grad, c’est la ville de Staline, Nijni Novgorod, c’est la nouvelle ville basse, pour la distinguer des nouvelles villes d’ailleurs.Novgorod Sieverski, c’est la nouvelle ville du nord, ainsi de suite.Apprenez le russe, c’est très facile, vous pourrez voyager sans vous embrouiller dans la géographie de par là, d’autant que les communistes fournissent les guides, paraît-il.Je vous laisse deviner l’étymologie de l’ancien nom allemand du bourg de Pierre le Grand.Les Français en faisaient un saint, mais pas les Russes.Ce grand homme avait fondé sa capitale dans les marécages, au fond du golfe de Finlande.Je me rendais à mon bureau Le Canada Français, Québec, SOUVEWIR DE RUSSIE 95 par la Perspective Nievski vis-à-vis le Palais d’hiver, non loin de la bâtisse de l’Amirauté, avec sa belle flèche.Du quai de la Néva, on apercevait la forteresse Pierre et Paul, située dans une île de la rivière.Le chef de la mission à laquelle j’appartenais se nommait Sir Samuel Hoare.Vous le connaissez: c’est lui qui, à titre de ministre britannique des Affaires Étrangères, a conclu un pacte avec Pierre Laval, au sujet de l’Italie fasciste.Il est ensuite devenu ambassadeur en Espagne auprès de Franco.Je n’ai pas à juger ici ses actes et fréquentations politiques; il était très aimable pour ses subordonnés, car il m’invita à dîner, dès mon arrivée.Plus tard, il me demanda de l’accompagner comme aide-de-camp à une cérémonie en l’honneur du Tsar Nicolas II, dont ce devait être la dernière fête avant son abdication.L’empereur était absent, au front, mais quelques grands-ducs et des personnalités de la Cour assistèrent à la messe célébrée dans une petite chapelle du Palais d’Hiver.On avait l’impression d’être dans une chambre tapissée en or avec les taches colorées des saintes icônes.Les Russes portaient leurs uniformes les plus somptueux et scintillaient de décorations.Nous étions les deux seuls étrangers dans l’assistance.Mais il n’y avait pas seulement des célébrations, il y avait aussi la guerre.Mon service consistait dans le contrôle des voyageurs pour empêcher l’espionnage.Nous collaborions avec l’état-major russe et les membres de la mission militaire française.Quand quelqu’un nous demandait un visa pour aller en Angleterre ou en France, nous le soumettions à un interrogatoire systématique et nous consultions nos collègues ou des listes dites noires parce qu’elles contenaient des noms de suspects.C’était excessivement intéressant, car nous rencontrions toutes sortes de gens et nous apprenions un peu de leur histoire.Elle n’était pas toujours heureuse, à cause de la misère des temps: des Roumains qui fuyaient leur pays envahi par les Allemands; d’autres quittaient la Russie pour les mêmes raisons ou parce que la vie y était devenue intenable, à cause de la famine grandissante et des troubles qu’on craignait.Quand le blocus intense de l’Angleterre par les sous-marins fut appliqué, il nous fallut tenter de diminuer la circulation sur la Mer du Nord, vol.XXXIII, n° 2, octobre 1945. 96 LE CANADA FliANÇAIS dans l’intérêt même des voyageurs.C’était pénible de refuser car on nous suppliait passionément des fois.Les arguments variaient selon le sexe, la position et la fortune.Quelques-uns de ces voyageurs sont devenus des amis, mais les tempêtes de deux guerres, les vicissitudes de la vie, et le temps implacable nous ont séparés à jamais.La Revue de la Pensée Française, de New-York, recensait, dernièrement, un livre du Prince Ghika, intitulé Pluie d'Etoiles, rempli disait-on, de la nostalgie du Bosphore et du Proche-Orient.Je ne sais pas si c’est la même qui m’invitait à déjeuner pour obtenir un permis de se rendre en France.Il était prétendant au trône d’Albanie qui en a eu plusieurs.Il appartenait à une grande famille roumaine avec des accointances albanaises, je pense.Madame Lahovary, amie de la reine Marie de Roumanie passa aussi, alors, comme d’autres.Nous avions deux postes de contrôle, celui de Petrograd pour les partants et un autre à Torneo.en Finlande, pour les arrivants.J’ai servi aux deux endroits, Évidemment c’était plus intéressant dans la capitale: on y voyait plus de monde et de choses, et la vie sociale était plus brillante.J’habitais à l’hôtel Astoria tenu par l’état-major russe pour loger ses officiers et les membres des missions militaires et civiles.Le repas du soir était très gai, avec fanfares militaires ou orchestres de balalaïkas.Au lieu de m’amuser, parfois, je lisais entre autres du Pouchkine et Lermontofî pour y étudier le russe.C’étaient les grands poètes de la Russie, émules de Byron.La litt-rature russe a commencé à briller avec ses romantiques.Ses classiques sont moins fameux, mais ils ont montré la voie à leurs successeurs.D’ailleurs, tout ce monde-là est arrivé assez tard.La première grammaire russe, ou plutôt, slave, date de 1648, alors que les Français en ont eu une en 1530, écrite en anglais par John Palsgrave.Leur premier écrivain, Kryloff, un fabuliste inspiré par La Fontaine et original quand même, ne date que de 1768-1844.Dans tous les cas, Pouchkine m’intéressait et m’instruisait, comme Lermontofî, un autre romantique.La mode n’avait pas encore fait passer cette école qui avait au moins un avantage, c’est qu’on savait de quoi il s’agissait dans ses productions.Aujourd’hui, dans toutes les manifestations de l’art, moins Le Canada Français, Québec, SOUVENIRS DE RUSSIE 97 on comprend, plus c’est beau.Dernièrement, j’ai vu une exposition de tableaux au musée de Québec.Quelqu un m’a traité de « pompier » parce que j’ai déclaré timidement qu’un certain chien ressemblait plutôt à une vache.Il n’en était pas ainsi des romantiques russes qui étaient clairs.A part les représentations ordinaires dans les théâtres, des galas avaient lieu pour des fins de charité.On nous sollicitait souvent d’y prendre part.Ainsi un de mes camarades de l’armée russe me vendit un billet pour la soirée d’adieu d’une ballerine qui se retirait des affaires, à cause de son âge, je pense.Je ne veux pas introduire des sujets trop frivoles dans mon récit austère, mais permettez-moi de vous dire que je n’ai jamais oublié une certaine mazurka dansée par les ballerines impériales et des officiers polonais; ces derniers connaissaient bien leurs danses nationales et le prouvaient avec leurs éperons, leurs sabres et leurs médailles cliquetant en mesure avec les pas gracieux.Un souper très joyeux des figurants et spectateurs termina ces chorégraphies disparues.Etes-vous scandalisés par ces divertissements, alors que d’autres souffraient et mouraient sur les champs de batailles ?Ces contrastes semblent être classiques pendant les guerres, on le voit dans l’histoire, et vous en savez peut-être quelque chose.On raconte qu’un bal eut lieu à Bruxelles, la veille de Waterloo.Lord Byron en a parlé dans le troisième chant de Childe Harold: (( There was a sound of revelry by night », et le poète anglais décrit la soirée qui fut dérangée par le son du canon.Il tonnait également loin de Petrograd, du côté de l’est, mais le bruit devait se rapprocher avant longtemps et la joie cesser de régner dans les palais démolis.Le peuple avait faim et demandait des réformes dans le gouvernement.La responsabilité ministérielle réclamée depuis longtemps par les représentants populaires de la Douma n’existait pas encore à la fin de 1916.L’impératrice Alexandra Fiodorovna s’y opposait, conseillée par le détestable Raspoutine.On accusait ces derniers et certains ministres d’entente avec l’ennemi, d’autant que la souveraine était allemande.Il y avait eu des revers au front et on les attribuait à la mauvaise organisation.On chuchotait que les armes et munitions envoyées par les alliés restaient dans Toi.XXXIII, n° 2, octobre 1945, 98 LE CANADA FRANÇAIS les ports et gares de la Russie, au lieu d’être expédiées à l’armée.Celle-ci était sapée par la propagande révolutionnaire.Lors de la défaite de la Russie par le Japon, en 1905, il y avait eu des troubles réprimés par des exécutions et la déportation en Sibérie.Toutefois, la discipline militaire semblait bonne à un étranger et le cérémonial était très intéressant.Ainsi, nous ne pouvions nous asseoir en présence d’un général sans lui en demander la permission; même au restaurant, et il y avait des formules spéciales pour toutes les occasions.Au théâtre, un soldat devait rester debout à son siège, face à l'auditoire, pendant les entr’actes.Quand un officier établissait le premier contact du jour avec des troupes, il les saluait ainsi ydravstronitie, bratsy, portez-vous bien, mes petits frères.Le plus ancien gradé mettait ses subordonnés au garde-à-vous en criant: smirno, et tous clamaient ensemble en scandant chaque syllage: zdravy, jelaiem, (nous vous souhaitons la santé), avec le titre approprié au rang.Un capitaine se dénommait Vache vysoko blagorodie (votre haute noblesse).Après l’exercice, l’officier disait: spasibo, za outchenie (merci pour votre application), et tous de s’écrier de la même manière que ci-dessus: rady starat-sia (nous sommes contents de faire de notre mieux) et le compliment du gradé suivait.Énoncé à pleine voix par des milliers d'hommes, c’était impressionnant.Les chœurs, les fanfares et les orchestres de balalaikas, luths à trois cordes, étaient parfaits, sans fausses notes ni à peu près.Je me souviens d’aVoir voyagé dans un train rempli de troupes, le jour de Noël, et l’on y célébrait la fête par un concert admirable.On m’envoya quelque temps sur la frontière entre la Suède et la Finlande, à Torneo où il y avait un poste militaire pour le contrôle des voyageurs arrivant dans l’empire russe, du côté de l’ouest.C’était l’hiver et il y faisait très froid et très noir presque toute la journée, puisque 1 endroit est à moins d’un degré de latitude du cercle polaire.Nous n’avions que quelques heures de crépuscule où le soleil s’élevait à peine au-dessus de l’horizon et restait rouge, comme ici, à l’aurore et au couchant.En été, c’est le contraire: la lumière dure trop longtemps, paraît-il, et on s en fatigue.Il n’y avait pas de pont sur la rivière qui sépare les deux pays, Le Canada Français, Québec, SOUVENIRS DE RUSSIE 99 à cet endroit, et on traversait sur la glace, en traîneau.Notre principale occupation était de recevoir les voyageurs, d’inspecter leur passeport et de leur demander poliment, mais fermement, qu’est-ce qu’ils venaient faire en Russie.C’étaient des officiers russes, presque tous princes, comtes ou barons, qui les interrogeaient, avec l’assistance d’un lieutenant français et la mienne.Bien entendu, on répondait de bonne grâce, car, autrement, il aurait fallu reprendre le chemin de la Suède ou filer ailleurs.Là aussi on en voyait passer de toutes sortes, par exemple: Aino Akté, chanteuse finnoise du grand opéra de Paris, Vassily Safonofï, chef d’orchestre russe qui rentrait d’une tournée aux États-Unis.Un jour, mon collègue français, obligé de s’absenter, me demanda de m’occuper d’un de ses compatriotes qui venait comme consul-général de France à Helsingfors, maintennat Helsinki, et il me donna ses papiers.C’étaient ceux de mon ami Louis Reynaud, ancien consul à Montréal.J’arrivai derrière lui pendant qu’il mangeait au buffet, seul, et je lui demandai, sans qu’il m’aperçut, s’il préférait la nourriture de Montréal.Il se tourna tout ébahi et nous fraternisâmes chaleureusement.C’est à cette époque-là et dans ce pays-là que j’appris la mort de Raspoutine.Je me souviens encore des paroles du Colonel Klemovitch, commandant de la station sur la frontière susdite: « oubili Raspoutina » (on a tué Raspoutine).Vous savez à peu près comment ce mystificateur a vécu et est mort: de nombreuses histoires plus ou moins romancées vous l’ont appris.C’était un aventurier sibérien qui exploitait la crédulité des gens pour les fins de son influence et de son plaisir.Après avoir résisté au poison du prince Yousi-poff, il fut tué à coups de revolver comme plus tard, l’impératrice.Je passai le jour de l’an 1917 à Torneo.Comme ce n’était pas celui de mes camarades russes qui le fêtaient 12 jours plus tard, le mien fut tranquille.Je pense que l’allai me promener, après mon travail.Je longeai la rivière; un Finnois, en skis, essayait de dresser un renne à le tirer, et il faisait des culbutes formidables, car la bête changeait soudainement de direction en courant.La nuit n’était pas trop vol.XXXIII, n° 2, octobre 1945. 100 L.E CANADA FRANÇAIS obscure.Des aurores boréales projetaient leurs effets changeants et colorés dans le ciel septentrional.Un jour, je me trouvai seul dans le wagon-restaurant du train qui me ramenait dans la capitale.Je dînais en regardant la neige picoter les ténèbres de blanc.Un homme entra dans la voiture à une station.Le maître d hôtel me demanda si j’avais objection à le recevoir à ma table.Cela m’étonna un peu: il y avait de la place ailleurs, mais j’acquiesçai par politesse.C’était un Finlandais et très aimable.Nous causâmes de musique.C’était un ami de* Sibelius, prétendait-il.Il me raconta qu’une fois, lorsqu’ils passaient la soirée ensemble, ils en vinrent à discuter sur la mort.Le compositeur se serait assis au piano pour improviser et aurait déclaré tout à coup: ^ « Voici mon idée de la mort.» C’était la Valse Triste.Je retournai, en janvier 1917, à Petrograd.La famine augmentait en Russie.Les militaires n’en souffraient pas trop, car nous recevions des rations de 1 armée.On nous remettait des quartiers de viande et autres provisions, et je les apportais chez des amis qui avaient de la peine à s alimenter; ils les faisaient cuire et nous les mangions ensemble.Ces commensaux ne sont pas disparus aussi complètement que des compagnons et amis d’alors.Camille Bert était un acteur du Tsar au Théâtre Michel, de Pétrograd, où l’on donnait'trois représentations en russe et trois en français, chaque semaine.Il jouait les jeunes premiers.Je le revois maintenant sur des pellicules cinématographiques dans des rôles de vieillard, à Québec.Il paraît qu’il vit encore à Pans.Les rumeurs devenaient de plus en plus graves, et on parlait de grève dans les usines à la périphérie de Petrograd.Nous ne nous en aperçûmes pas, d’abord.Puis, un certain dimanche peut-être le 11 mars 1917, le manque d activité fut plus considérable que d’habitude.Les rues étaient désertes.J’étais de service à l’état-major russe comme officier du jour.Des soldats en faction voulurent m’empêcher de franchir la Perspective Nievski.Je leur demandai pourquoi.Us me répondirent que c’était la consigne et que c’était dangereux parce qu’on y tirait.Je traversai quand même, en leur objectant que moi aussi j’avais des ordres.Je n entendis aucune détonation.Le silence était dramatique.Le Canada Français.Québec, SOUVENIRS DE RUSSIE 101 Le lendemain, fusillades dans les rues que des cosaques parcouraient au galop.Des mitrailleuses crépitaient sur les toits.Comme j’avais déjà entendu ces bruits ailleurs, je ne m’en occupai pas trop.Le soir, je devais dîner chez des amis et aller avec eux au ballet où l’on donnait une représentation de charité.Je fis comme d’habitude en ces occasions-là, et je m’habillai en civil.Je m’excuse de vous donner ces détails vestimentaires, mais ils eurent de l’importance pour moi, car j’ai passé une partie de la révolution russe dans l’habit de cérémonie que les Américains appellent un tuxedo.Vous allez comprendre pourquoi dans un instant.Je sortis et je dépassai un homme qui faisait un discours, mais je ne sais pas ce qu’il disait, ne m’étant pas arrêté pour l’écouter.J’avançais dans le tintamarre des coups de feu, des charges de cavalerie et des cris, tout en évitant les endroits où cela bardait trop, cédant à la vieille tendance de la peur que j’ai appris de bonne heure à vaincre.J’arrivai sain et sauf à ma destination.Nous mangeâmes au son des explosions sur la place Michel où se trouvait le théâtre et aussi l’appartement de mon amphitryon.Ce n’était pas tentant d’aller au spectacle qui n’eut sans doute pas lieu, mais je voulus rentrer chez moi.J’étais à peine sur le seuil de la porte extérieure qu’un'e détonation résonna près de moi; elle semblait provenir d’un camion de soldats qui passait justement.Le dvornik ou concierge de l’immeuble me dit: c’est défendu de sortir pendant la nuit: c’est sans doute pour cela qu’ils ont tiré.Je me résignai à rester où j’étais.On plaça un matelas sur le plancher de la salle à manger, et je dormis là puisqu’il n’y avait pas d’autre chambre disponible.Le lendemain, je partis pour le service.Les mêmes scènes que la veille avaient lieu.On enlevait les morts et les blessés à mesure, cependant que les chevaux gisaient raides.Près d’un édifice, quelques soldats accusaient des gens d’avoir tiré du toit.Je passai mon chemin sans vouloir arbitrer le conflit, malgré la fable de La Fontaine sur les plaideurs et les profits des hommes de loi.La noix aurait sans doute été une balle pour quelqu’un.Sauf un sous-officier russe, personne dans les bureaux du grand état-major.La guerre était finie dans cette bâtisse où je ne suis jamais retourné.Pendant ce temps-là, des vol.XXXIII, n° 2, octobre 1945. 102 LB CANADA FRANÇAIS marins de Kronstadt, port de Petrograd, bombardait mon hôtel, parce que c’était celui du gouvernement, et je n’y ai jamais plus habité.Après quelques jours, l’effervescence et le bruit diminuèrent, mais nous étions sans nouvelles et sans aliments.Je m’offris pour aller en chercher, d’autant que je voulais reprendre mon uniforme et abandonner l’habit de gala: les fêtes étaient finies.Des automobiles blindées patrouillaient les rues et des gens jetaient des feuillets.Je m’élançai pour en saisir un et je dus le disputer à d’autres sur le sol.C’était le fameux Prikaz no Pervyi ordre numéro un.Il émanait du soviet des ouvriers et soldats de Petrograd, organisation hostile au gouvernement provisoire.Il commandait aux troupes de former des comités qui partageraient l’autorité avec les officiers qu’on ne saluerait plus.On introduisait la discussion des commandements et on remplaçait la discipline par la politique.C’était la fin de l’armée russe d’alors qui ne se battit plus au front.Je possède encore ce document dans mes albums; toutefois, dans le temps, j’aurais préféré à ce papier nocif de la nourriture que je n’avais pas pu trouver dans les magasins fermés.J’essayai aussi de pénétrer dans mon ancienne habitation, mais un planton m’en empêcha.Le lendemain, je mendiais en quelque sorte dans les rues avec mes poches pleines d’argent, comme d’autres mendiants.Un boulanger consentit à me céder un pain et je le rapportai en triomphe chez mes amis.Je retournai à l’hôtel et je pus enfin y pénétrer, après bien des palabres.Mon bagage était intact, mais mon épée était disparue.Nous portions cette arme assez inutile pour suivre la mode des officiers russes.Quelques jours plus tard, on annonçait que 1 on remettrait leurs armes aux officiers qui jureraient fidélité à la révolution.Je n’avais pas à me prononcer sur cette question, mais je pouvais réclamer mon bien ou attraper un souvenir.11 fallait aller au Palais de Tauride où siégeait le gouvernement provisoire et s’adresser à la Commission militaire.Je fis un petit discours à ces messieurs pour leur expliquer que j’étais étranger à leurs querelles et que mon épée était dis- Le Canana Français, Québec, SOUVENIRS DE RUSSIE 103 parue dans cette mêlée très intéressante, et je leur demandai de me rendre ma propriété.J’avais pris une voiture de louage, la distance étant longue et je ne savais pas où le local se trouvait.Le même izvocht-chik ou cocher de fiacre, vêtu d’une pelisse très rembourrée et semblant énorme sur son petit traîneau, me ramena au parlement où l’on me donna un propousk ou laissez-passer pour la forteresse Pierre et Paul.Vous la connaissez au moins de nom.C’est la célèbre prison des héros russes persécutés.Il était interdit d’y entrer.Tout de même l’officier de garde me remit un palach ou sabre avec les armes de Nicolas II sur la poignée.Il me demanda si l’on m’avait pris autre chose, et je répondis que non, oubliant qu’on m’avait enlevé un couteau d’ordonnance, souvenir de mon séjour dans le rang.C’était stupide, car j’aurais peut-être reçu un beau kindjal circassien à sa place.Nonobstant, je repartis tout fier de mon trophée qui se repose de ses aventures au-dessus de l’une de mes bibliothèques.Une des choses caractéristiques de ce temps-là, c’étaient les cortèges défilant dans les rues en chantant un hymne révolutionnaire sur l’air des Bateliers de la Volga.Il y en avait tous les jours.La vie normale recommençait tranquillement, mais le ravitaillement restait difficile Nous n’avions plus les rations de l’armée pratiquement débandée par l’ordre no 1 et les menées subversives des soviets.Ceux-ci n’étaient pas encore dominés par les Bolcheviks, mais ils minaient l’autorité du gouvernement provisoire de la Douma formé surtout de Cadets ou démocrates constitutionnels, avec quelques socialistes-révolutionnaires dont Kerenski.Nicolas II avait été déposé et non remplacé.Les Allemands avaient fait entrer Lénine en Russie dans un wagon blindé pour lui faire propager les germes qui décomposeraient les forces russes.Les Alliés avaient laissé sortir Trotski du Canada, et il s’était rendu en Russie.Ces deux fondateurs communistes se mirent à travailler dans l’ombre pour s’emparer du pouvoir en s’appuyant sur le prolétariat.Vous savez qu’ils ont réussi en novembre 1917.Mais je n’étais plus là, et il est temps que je disparaisse aussi de cette salle.vol.XXXIII, n° 2, octobre 1945. 104 LE CANADA FRANÇAIS Pour terminer, laissez-moi vous parler des premières victimes de cette révolution.Je ne suis pas allé à la cérémonie de l’enterrement collectif, mais on m’a assuré qu’il y avait mille morts.J’ignore combien il y eut de blessés, à part les malheureux.Je fus parmi ces derniers, car je dus quitter bientôt la Russie que j’aimais.L’armée n’existait plus, donc notre mission qui y était attachée cessait également d’exister.Je rentrai en Angleterre par la Finlande.Le train qui m’amenait semait la révolution là aussi.Ça n’allait pas vite à cause des discours que l’on faisait à toutes les stations.Puis la Suède et la Norvège.Nous prîmes le vapeur à Bergen pour Aberdeen, en Écosse.C’était trop dangereux d’aller au port habituel de Newcastle, à cause des sous-marins allemands.Enfin, j’arrivai à Londres qui m’engouffra dans ses multitudes.La guerre n’était pas finie, et je servis ailleurs.Je retrouvai des Russes et travaillai avec eux à la bonne cause.Nous parlions, des fois, de l’aimable passé.Les Bolcheviks signèrent la paix de Brest-Litovsk avec les Allemands, en février 1918, ce qui n’empêcha pas les Alliés de gagner leur victoire théorique en novembre de la même année.Je connus d’autres affaires russes, quand je fus engagé au Bureau International du Travail, organisme encore vivant de la défunte Société des Nations.J’y vis commencer l'organisation de la vie ouvrière et économique des Soviets.Je traduisais des articles dans la Pravda et VIzvestia, et je résumais des livres sur la Russie communiste, dans la bibliothèque du British Museum, la plus considérable, après la Bibliothèque Nationale, à Paris.Nous avons même publié deux gros volumes à ce sujet.Ce ne sont pas précisément des bouquins que les dames lisent dans leurs boudoirs parfumés, Mais ils décrivent la genèse d’une puissance nouvelle et mystérieuse.Il est evident que certaines mesures du Prikaz no 1 de 1917 ont été abolies, car les Russes ont aujourd’hui une armée formidable qui a fait ses preuves, dernièrement.Les ordres des chefs n’ont plus l’air d être discutés, quelle que soit la manière de saluer ou de ne pas saluer les supérieurs.Ceux-ci s’appellent maréchaux et généraux, comme au temps des tsars et reçoivent des décora- I.e Canada Français, Québec, 80UVENIRS DE RUSSIE 105 tions aussi honorables que celles d autrefois, paraît-il.Staline émana des Bolcheviks comme Napoléon, des Jacobins.Il y en a qui ont peur de la force russe.Le monde a toujours été rempli de forces dangereuses et le lâche est pei-du d’avance dans les combats de la vie.La nature a toujours aidé les braves qui semaient au printemps et récoltaient à l’automne, quelle que fût l’institution gouvernante dont le nom et la forme ont changé constamment à travers les âges.Comme Dieu dit à Adam, devenu un Eskimo affamé après plusieurs avatars sur la terre refroidie et stérile, à la fin des temps, tels que décrits dans la magnifique Tragédie del'Homme du Hongrois Madach: « il faut lutter et espérer ».Joseph Bellkau, Professeur à T Université Laval.I.Salle des Cours d’été 1945, à l’Université Laval.Les livres Mgr Marie-Antoine Roy, O.F.M.L’état de grâce.Volume de 179 pages en vente dans toutes les librairies et à Fides, 25 est, rue Saint-Jacques, Montréal 1, au prix de $1.00 (franco: $1.10).L’auteur débute avec « une inévitable alternative: vie ou mort »; il continue le même sujet avec « une option nécessaire: vie de la grâce ».Suivent des chapitres merveilleux intitulés: « vivre en état de grâce )) — c’est être enfant de Dieu ¦— un temple où Dieu habite —• vivre la vie filiale du Christ — mériter d’aller au Ciel ».L’ouvrage se termine avec des considérations sur « nos devoirs envers l’état de grâce » et « les moyens de garder l’état de grâce ».Mgr Antoine Boy destine son ouvrage « aux fidèles de nos paroisses ».S’il était lu par le grand nombre, il marquerait le début d\ine véritable rechristianisation des masses.Les prêtres qui le propageront parmi leurs ouailles s’en féliciteront.Il pourrait constituer le meilleur livre de méditation pour le temps de la retraite.Cap.vol, XXXIII, n° 2, octobre 1945.
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