Le Canada-français /, 1 janvier 1946, Nos héros de romans
Nos héros de romans Envoi Qui nous donnera des Jean Rivard?Nous n’en avons qu’un.Et pas encore de Cid ni de Michel Strogof dansnotre littérature; peu de chasseurs de lions, de loups, ou d’orignal.Dès la page liminaire, presque tous les héros de nos romans pourraient énoncer leur âge mental statique en minaudant ces vers de Hugo: Me voici, je suis un éphèbe, Mes vingt ans sont d'azur baignés et encore, pour certains d’entr’eux ce serait vantardise.Le narcissisme de ces jeunes gens, tou ten tier occupés d’eux-mêmes exaspère, tout comme leur crainte du risque ou de l’effort, leur fuite devant la vérité, la noblesse, la grandeur.En regard de nos militaires qui ont pratiqué là-bas un héroïsme quotidien et de nos civils qui se sont appliqués ici à des œuvres durables avec une patience digne et souvent héroïque, nos « héros » de romans sont restés flasques.Ils se contemplent encore dans le miroir avec des yeux émus.Ils se trouvent grands, les pauvres.Des effigies sorties des catalogues de mode.A propos à'Eugénie Grandet, Balzac trouvait extrêmement difficile de rendre sympathique un personnage vertueux.Les romanciers actuels prennent-ils cette assertion trop au sérieux: comme un avertissement dirimant?Aucun ne cherche à héroïser ses figurants.Ici et ailleurs, ils semblent trouver aussi intéressant, aussi satisfaisant — ou plus probant ?— de fabriquer des êtres moins grands que nature, moins doués que l’honnête homme moyen.Ainsi du lamentable « héros » de Jours de Folie (par Henri Beau-pray), une étude pathologique, sans doute.Ce pauvre Jean Renaudier semble destiné à ne jamais posséder de jugement.Voyez plutôt: avocat et âgé de 1.Voir le Canada Français, sept.oet.déc.1945.Le Canada Français, Québec, NOS HÉROS DE ROMANS 343 vingt-huit ans, il ne sait pas encore que le Code civil, après la religion et la loi naturelle, prescrit la piété filiale.Il a vingt-huit ans et il est avocat mais il se laisse berner par une jeune intrigante résolue à épouser un fils à papa, quel qu’il soit.C’est à cause de cette fille qu’il insulte père et mère, frèie et sœur, et se fait chasser de la maison.Évidemment, Thérèse le lâche dès cette première épreuve.Et il est surpris! Il a vingt-huit ans et il est avocat mais il ne sait pas qu’il existe des lois contre le libelle, et qu’il n’est pas plus permis d’abattre un homme à coups de plume qu’à coups de trique.Il est donc encore étonné quand il échoue en prison, sur un lit de malade, et enfin à l’asile — car il se trouve admirable, lui: « Enfin, j’étais un homme ! » dit-il, quand il a injurié sa famille et s’est fait mettre à la porte.Ce n’est pas un avocat éloquent: « Je n’aime pas à discourir en public, docteur, tout avocat que je suis.En revanche, je me tiens parfois de fort longs discours que je m’oblige à écouter.Je m’y perds, inutile de vous le cacher, et il arrive souvent un moment où je cherche le sujet de mes soliloques.» Ça lui est bien égal de n’être pas à la hauteur de la situation que son père veut lui confier: « Moi, puis-je affirmer que j’entends un sale mot aux affaires?Est-ce qu’en deux ans j’ai eu le temps de m’initier au commerce, au rouage compliqué de l’acnat et de la vente?Certainement non.Je suis trop honnête.» (!) Au lieu de s’initier aux affaires de son père, qui lui paie tout de même un salaire, en plein bureau Jean lit des vers: Valéry, Claudel, Péguy qu’il ne comprend pas et qu’il admire par snobisme universitaire.Il possède exactement $8.40 quand son père le chasse, et une automobile.Il entre dans un restaurant : « Je mangeais en broyant du noir, incapable de penser à autre chose.Pour la première fois de ma vie, j’avais à résoudre un problème qui me semblait insoluble )).Il s’agit de gagner sa vie.A Montréal, peut-être.« Mais à la pensée de quitter Thérèse, ma petite fiancée, mon bien le plus précieux, je m’étais dépêché d’enterrer cette idée sous vol.XXXIII, n° 5, janvier 1946. 344 LE CANADA FRANÇAIS une foule d’excuses aussi futiles les unes que les auties, tout en portant cette décision au compte des grands sacrifices ».Il vend son automobile, ce qui le mutile bien un peu: « J’adorais cette impression de grandeur et de puissance que mon auto me procurait quand, la main au volant et le pied sur l’accélérateur, je dévorais la route encombrée de pauvres piétons ».Il s’achète des vêtements, et une valise pour les mettre, et se révèle aussi faible au physique qu’au moral: « Vraiment, il y aurait encore de beaux jours pour moi si cette valise, que j’avais bourrée d’objets de toutes sortes, ne me faisait pas mourir sous la charge ».Il rencontre le nommé Jérôme Boulotte, qui lui trouve un gîte, et il devient optimiste: Tout va s’arranger! Mais il voit son frère Alexandre auprès de Théièse.Furieux, il assomme son frère; il est mis en prison.Il n’y comprend rien: « J’ai défendu mes droits.J’ai puni un horrible comédien qui profitaitdemadéchéance.J’ ai puni un voleur perfide et cruel qui, dans sa haine implacable, venait m’ar-racber mon dernier bien, mon dernier espoir, ma fiancée ».Il continue à se juger avec la plus grande complaisance: « J’ai toujours eu un sale caractère.J’aurai toujours un sale caractère.Je m’y arrêtai avec un certain plaisir.Oui, j’avais un vilain caractère, un caractère ombrageux, stupide, fantasque.J’étais une mauvaise tête, un écervelé, un butor.» Sorti de prison, il tombe malade, et une Providence infiniment indulgente met à son chevet Murielle Cassine, une petite fille au cœur tendre, pas du tout difficile.Jean Re-naudier parvient à lui faire de la peine, et elle se réfugie dans sa propre chambre, sur un autre palier.Jean fait une crise de désespoir, comme si elle était partie pour le Pôle Nord: « Une fois de plus toutes les amarres étaient coupées entre Murielle et moi.Une fois de plus je me trouvais seul, désespérément seul ».Guéri de sa fluxion, il faudrait bien qu il pense à son avenir, mais « dans l’espoir d’oublier ce problème, ou du moins de le dépister un jour de plus, je fonçai en avant au hasard des rues et des ruelles.Mais il y mettait » (le problème) « tant Le Canada Français, Québec, NOS HÉROS DE ROMANS 345 d’insistance et d’acharnement que bientôt il n’y eut plus de fuite possible, ni d’endroit où me réfugier ».Évidemment, il pare du beau nom d’idéal sa fuite devant le réel et toute responsabilité:
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.