Le Canada-français /, 1 avril 1946, Le chant grégorien: sa richesse musicale
Le chant grégorien Sa richesse musicale A la richesse mélodique et modale, le chaut grégorien en ajoute une autre non moins grande: la richesse rythmique.L’indivisibilité du temps premier est à la base du rythme grégorien.Elle n’estpoint détruite par les faits d’allongement, d’accélération et de condensation qui résultent de l’application des lois de Pagogique, lois artistiques et naturelles.Elle est la source d’une paix sereine, d’une calme religieux qui se dégage, quoique à des degrés divers, de toutes les pièces du répertoire.Les plus grandes douleurs, comme les joies les plus exubérantes, se tempèrent, elles ont des limites que la cantilène liturgique s’interdit de franchir.Les temps premiers se groupent en petits rythmes binaires et ternaires, harmonieusement mélangés.La synthèse de ces petits rythmes nous achemine vers un accent particulier d’incise, les incises se soudent en membres pour se soumettre à un accent principal, les membres forment la phrase que domine l’accent général ou phraséologique.Le rythme grégorien est une ordonnance du mouvement sonore et des éléments quj le constituent.Il occupe donc une place prépondérante dans l’exécution.S’il fait défaut, la plus belle ligne mélodique sera sans vie, sans âme.A certain moment, il sera l’unique élément à se faire valoir.Dom Mocquereau dit, au sujet de la première phrase de l’Introit In medio: « la mélodie s’efface pour laisser toute la place au rythme ».Ce rythme, auquel on attribue le principal charme des mélodies grégoriennes, est musical, libre, gracieux et varié.Rythme musical, et par conséquent précis.Il ne connaît pas l’imprécision du rythme oratoire.Rythme libre.Il est dépouillé de toute entrave, de tout rigorisme.Pas de symétrie, pas de carrure gênante, mais vol.XXXIII, n° 8, avril 1946. 578 LE CANADA FRANÇAIS proportion et équilibre: c’est moins un élément de division cu’un élément de synthèse.Mais rythme libre ne veut pas dire fantaisie rythmique, encore moins absence de rythme.Cette liberté concerne uniquement les compositeurs anonymes des cantilènes, et non l’exécutant, c’est-à-dire que ce dernier n’est pas libre de rythmer selon ses caprices ou ses goût excentriques.Si libre et si fluide soit-il, le rythme existe toujours et d’une façon très précise.Il importe de le découvrir.Rythme gracieux et varié.Il n’admet rien de brutal, rien de guindé.Il suit à pas délicats et avec une admirable flexibilité les courbes et les moindres sinuosités de la ligne mélodique.Si nous avons étudié séparément les trois éléments constitutifs d’une monodie: mélodie, modes et rythme, c’était pour les mieux connaître et pour nous rendre compte de leur valeur respective.Dans la réalité concrète, ils sont inséparables.Seul l’ipport généreux des trois inculquera à une pièce vocale sa valeur esthétique.La superbe beauté de l’Offertoire Jubilate Deo, au deuxième dimanche de l’Épiphanie, tient à l’harmonieux concours des trois éléments mélodique, rythmique et modal, et à cette soumission de tout le mouvement sonore à quelques accents phraséologiques éminemment expressifs qui régissent toute la pièce.Cette ascension vers un sommet mélodique, ascension pleine de vie et d’intérêt, puis son éloignement vers un repos proviennent et de l’ordonnance rythmique et du souffle mélodique.Le but de la musique est l’expression.Le langage des sons n’a pas pour but de se substituer au langage des mots.Il n’a jamais prétendu exprimer des concepts.Le jour où l’on écrira, au-dessus de chaque mesure, une idée correspondante, la musique aura vécu.La musique évoque des images, elle suggère un sentiment sans l’exprimer, elle fait naître des émotions analogues dans des âmes très différentes.Elle n’est pas un véhicule de Le Canada Français, Québec, LE CHANT GRÉGORIEN 579 pensées, mais un puissmt inspirateur de sentiments, et elle peut, dans certaines conditions, devenir une source féconde de pensées.Moins précise que la parole, elle est plus universelle et beaucoup plus intense que le langage parlé.Elle gagne en intensité beaucoup plus que ce qu’elle perd en précision.De là sa puissance presque illimitée sur tout notre être humain.Dans la musique vocale religieuse, le langage des sons s’acquitte d’un rôle plus précis: il exprime le texte.Tout en conservant sa vie propre et ce qui en découle essentiellement, c’est-à-dire son expression propre, la musique se fait la servante du texte, elle met à son service toutes ses puissances de suggestion.La fin de la musique vient accentuer la fin du texte, et une musique est d’autant plus expressive qu’elle collabore plus intimement avec le texte pour atteindre ce but.Quant il s’agit du chant grégorien, la mélodie et le texte contractent ensemble, le plus souvent du moins, un mariage d’amour qu’aucune autre musique vocale n’a dépassé, ni même égalé.La mélodie de l’Offertoire Justorum animœ in manu Dei sunt, par exemple, semble nous suggérer que les âmes des justes sont comme des joujoux dans la main de Dieu, elles sont comme les jouets du bon Dieu.Ces âmes jouissent de la paix, mais c’est une paix joyeuse et une joie surabondante que souligne la vocalise de auiem.Citons encore le Passer invenit, communion du troisième dimanche du Carême, où des fragments mélodiques imitatifs suggèrent puissamment le sens même du texte littéraire.Serait-il superflu d’affirmer maintenant que le chant grégorien recèle une expression objective et que cette expression extériorise une réalité spirituelle ?Il est à remarquer, toutefois, que si l’on voulait déceler la raison ultime et la source première de cette expression, il faudrait s’élever au-delà du domaine purement musical.Le chant grégorien manifeste sans doute son expression par la merveilleuse souplesse de sa mélodie qui se joue des tons et des modes; mais, toute expression supposant d’abord une impression, la source première de cette impression réside avant tout dans une inspiration pleine de foi.
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