Le Canada-français /, 1 juin 1946, Face à l'ennemi
// // Face à l’ennemi Dans la réédition prochaine de son Histoire de la littérature canadienne, M.Berthelot Brunet pourra ouvrir un chapitre à notre littérature de guerre.Le rayon militaire de nos lettres vaut bien qu’on l’explore.Depuis Faucher de Saint-Maurice il s’est enrichi sans fracas.Le plus souvent il s’est nourri de fiction ou d’éloquence.M.Jean Charbonneau a soufflé dessus, un moment, sa poésie haletante; et son poème consacré à nos soldats mériterait d’être plus connu.Mais voici un livre tout nouveau, sorti vibrant de la tourmente et qui dans sa poignante simplicité me paraît dépasser les fictions de guerre les plus tragiques.Il ne s’accroche à aucune école, ne s’inspire nulle part, n’emprunte rien à Dorgelès, à Benjamin, à Maurois, à Kessel, à St-Exupéry.Il prend sa substance à l’action, dans le corps-à-corps avec l’ennemi, dans l’effroyable réalité que nous ne pourrons jamais imaginer.L’auteur n’a pas connu le guerre au cinéma: il l’a vécu intensément.Il a échappé de justesse à la mort.C’est un grand mutilé; couvert de blessures et de gloire.Le major Pierre Sévigny, V.M., fils de l’honorable Albert Sévigny, juge en chef de la Cour supérieure de la Province de Québec, s’est enrôlé dès le début des hostilités.En 1941, il est attaché au 4ième régiment d’artillerie moyenne.Il combat en France, en Belgique, en Hollande et en Allemagne.Lui-même nous fait assister au débarquement pittoresque des troupes canadiennes sur les plages de Normandie, à la première bataille, aux corps-à-corps « de la vallée de la mort», aux terrifiants combats de Falaise, à ceux non moins épiques à travers la Belgique et la Hollande inondée.Son récit nous emporte.On ne dépose la livre qu’apres 1 avoir dévore.On devient, par une sorte de sortilège, le compagnon fiévreux et enragé des hommes dont on ne comprendra jamais toute la grandeur.Et remarquez que l’auteur ne se met pas en peine d artifices, de procédés hallucinatoires, de morceaux de bravoure ni de rodomontade à la d’Artagnan.Il fuit les effets oratoires.Le Canada Français, Québec, FACE À L’ENNEMI 737 Il décrit ce qu’il a vu, ce qui lui et ses soldats ont souffert.Le major Sévigny sait décrire.Il a adopté la phrase courte, aux notations vives et tranchées comme les visions tourmentées que la guerre soumet à ses regards: « La nuit brille de toutes ses étoiles.Je me trouve dans un véhicule ouvert et ne me lasse pas d’admirer le spectacle offert à mes yeux.Les flammes des villages en feu montent à l’horizon; notre aviation attaque des objectifs ennemis; je vois éclater les bombes: les obus les canons allemands strient le ciel d’éclairs.Sur la route, j aperçois, à perte de vue, dans la clarté de cette fantasmagorie, 1 interminable et mouvante perpective des voitures blindées de toute une armée montant à 1 assaut.Derrière nous, à intervalles réguliers les salves des canons de marine illuminent d’une lueur fulgurante le paysage environnant.L’hallucination de ce feu d artifice, le vacarme infernal des détonations, le roulement de notre caravane d’acier sur les routes d’asphalte: c’est le feu de l’action » (p.22).« Au creux d un fossé, je vis, enlacés dans la mort, le cadavre d un parachutiste allemand et celui d'un commando britannique: à la même seconde, ils s étaient poignardés d’un même tragique élan.L anglais, la main crispée sur le manche de son poignard, tenait celui-ci enfoncé jusqu’à la garde dans la gorge du Boche; les doigts raidis du Boche serraient un couteau plongé jusqu’au manche dans le dos de son agresseur.Boche et Anglais se regardaient et leur visage, figés de haine et de rage, conservaient dans la mort une expression terrifiante )) (p.24).Les descriptions de cette valeur et de plus belles encore, abondent.Leur technique est irréprochable: elles prennent tous nos sens.On voudrait tout citer, mais c’est alors le récit entier qu’il faudrait reprendre: le destruction de Caën, le vieux prêtre qui dirige le tir de l’officier sur son église, les chars blindés qui flambent dans la nuit et se disloquent en jets de feux multicolores; 1 analyse de la peur et des pressentiments, la terrible randonnée dans les ténèbres et l’inondation près de Nimègue: « Les hommes et moi avancions en ligne droite, nous guidant à la boussole .nous pataugions à mi-jambes dans une boue répugnante, collante, sentant la mort.Tous les dix pas, un soldai trébuchait, tombait avec un bruit qui nous paraissait centuplé .Parfois une rafale de mitrailleuse ou l’éclatement d’un obus nous jetaient à plat ventre.Le nez à terre, nous respirions l’horrible senteur de toute cette désolation et une impression d’horreur et de solitude infir ie paralysait nos membres.» ("p.109).vol.XXXIII, n° 10.juin 1946. 738 LE CANADA FRANÇAIS Rien de statique ni de figé, comme on le voit, mais du dynamisme, de l’odeur et de la couleur.Pour détendre un peu les nerfs de son lecteu-, l’écrivain raconte de menus incidents ou éclaté la jovialité du soldat canadien, ses traits d’esprit aux moments inattendus, quand l'horreur est à son comble.Le pioupiou de Chicoutimi, de la Beauce, de Gaspé, de Montréal, de Québec et de la Mauri-cie, s’adapte aux pires situations: il grogne, il jure un peu: son rire fuse lorsque d’autres mourraient de peur.Il prie volontiers, traine avec lui ses médailles et son chapelet, ses souvenirs de famille dans les multiples poches de son uniforme.Il ne discute pas.Il aime son cÆcier qui d’ailleurs lui fait confiance.Le chapitre VII intitulé Détente est une délicieuse peinture de la vie du soldat quand le plus gros du danger est traversé.Le militaire, en congé bref, « s’en va-t-en ville ».Il y fait, vous l’imaginez, toutes les conquêtes.Le major Sévigny nous raconte ces conquêtes, avec le sourire amusé du chef qui sait à quoi s en tenir sur les aventures sentimentales de ses hommes et les nécessaires vantardises, pour corser les confidences.Les pages les plus pathétiques on les trouve bien dans le dernier chapitre.Les pages sont du grand art où frissonne l’humanité dans tout ce que son Créateur lui a donné de beau: c’est la mission périlleuse, l’attaque, le choc épouvantable, la chute volontaire à côté du véhicule démoli, l’hôpital, la scène merveilleuse de la (( confession publique » et les onctions, avec l’huile douteuse, la terrible amputation .Je me sens soulevé, transporté sur un brancard jusqu’à la salle d’opération.Encore cette odeur d’éther.On m’allonge sur une table dure.De fortes lumières m’éblouissent.Un aide m attache les poignets, la cheville droite est serrée à la table.Des chaînes entourent mon corps à la taille, à la poitrine.Puis une douleur très vive à la hanche gauche.Je saisis mal ce qui se passe.On dirait des lames de rasoir qui me pénètrent.Est-ce possible < L’infirmière me tient la tête renversée en arrière.U ne faut pas que je regarde.Les douleurs augmentent.Cela devient intenable.Un reste d’orgueil m’empêche de crier.Je serre les dents, mords les lèvres.Je prie.Mon Dieu! Donnez-moi la force de ne pas me plaindre.Je vois deux garde-malades.Longtemps, le martyre continue.Il ne faut pas faiblir.C’est ma dermere chance, je le sais.Dans un sursaut, je raidis mes muscles et Le Canada Français, Québec, FACE A L’ENNEMI 739 ramasse mes énergies.Pour m’encourager, je pense aux tortures du Sauveur.Ce qu il a endure était pire encore.Je me répète: il ne faut pas se plaindre.Mon Dieu, que Votre Volonté soit faite! Heureusement, j ai la foi.Il y a un Dieu.On ne meurt pas définitivement.Tout cela est haletant, vibrant, douleureux et grand comme la vie.Je sens bien que mes observations ne rendent pas justice à l’ouvrage du major Sévigny.L’ouvrage est un récit, avons-nous dit, mais un récit qui dépasse de beaucoup le journal quotidien qu’on aurait rempli de toutes les notations possibles.Il est rare qu’une chapitre ne s’illumine pas d’un sourire, d une réflexion philosophique profondément humaine et chrétienne.L amour du Canada y vibre passionnément, mais dans la dose discrète qui ne veut offenser aucun étranger.Et quelle réserve dans l’expression ! Aucun propos qui détonne: la plus exquise tenue.A la fin de son chapitre intitulé Falaise, l’auteur écrit: «Lorsque l'histoire de cette période sera écrite, au parlera de Falaise comme un des plus beaux faits de la guerre et tous les Canadiens de langue française pourront proclamer bien haut et très fièrement les exploits des leurs à qui revient en grande partie la mérite de cette sanglante victoire » (p.82).On sent que le major Sévigny est fier d’avoir fait plus que sa part avec les soldats qu'il aimait comme ses frères, avec ceux-là aussi qui sont restés en terre canadienne, versés dans le rouage sans gloire mais nécessaire à l’ensemble.Et nous lui donnons raison.Laissons-lui la parole encore une fois pour nous fournir quelques croquis de ses compagnons d’armes: En écrivant ces lignes, je revois aussi le visage de soldats avec qui je connus, pendant quatre ans, les misères et les joies de la vie militaire.Je pense au gros D ., solide gaillard du lac Saint-Jean, pas très spirituel peut-être, mais travailleur, dévoué, héroïque à ses heures, le type du fidèle serviteur.J’entends encore la voix flutee de N.amusant petit homme, haut comme trois pommes vol.XXXIII, n° 10, juin 1946. 740 LE CANADA FRANÇAIS d’aspect malacif, mais dur à la souffrance et d’une résistance a’athlè-te.Avant de s’enrôler, il pratiquait le métier peu recommandable de contrebandier et se promettait bien d’y retourner malgré les sages conseils du « padré » et tous ses amis.J’ai encore dans la bouche le goût de la cuisine du père R .notre maître-queux, expert dans son métier, capable de prodiges à ses heures, surtout après quelques rasades.Il me semble entendre un de mes signa-leurs, Acadien d’origine, conter fleurette à une Bruxelloise dans le patois de son pays: « T’étions ben belle et je te trouvions ben d’adon ».Et que d’autres! Tous étaient bons garçons, excellents camarades, amis sincères.Chacun avait cependant quelque tic, une manie, quelque idée excentrique.Je revois le major toujours essouflé sans raison, le major se prenant au sérieux, le capitaine qui aurait marché tout un mille pour saluer un supérieur et celui qui en aurait fail autant pour ne pas le saluer, le capitaine entiché d une atroce petite chienne, son inévitable compagne, le lieutenant avide d’aventures sentimentales, photogénique et cinématique, et son ami, le lieutenant pur et sans tache, le sergent fouineu:, le sergent féroce .Mais je m’arrête quand je pourrais multiplier ces figures pittoresques.Nos soldats canadiens! J’ai vu, cinquante fois, dans la fraîcheur très matinale des automnes et des hivers, partir des détachements de pioupious pour la dernière étape de la grande aventure.Le quartier-maître les avait vêtus de neuf des pieds à la tête Qu’ils étaient beaux et qu’ils sentaient bon! Ils étaient tout en neuf aussi à 1 intérieur, le bon Dieu avec les padrés avaient parachevé l’ouvrage.Des scribes et des idéologues nébuleux ont essayé de diminuer leur grandeur et de minimiser leur effort.Nos soldats restent au-dessus de toutes les mesquineries de l’encrier et de la politique.Et le livre du major Sévigny les venge comme il convenait, selon la royale mesure.H.Capt.Émile Bégin.Le Canada Français, Québec,
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