La vie des communautés religieuses /, 1 janvier 1976, Janvier
la VI© des communautés religieuses la vie des communautés religieuses publiée par les Franciscains de la Province Saint-Joseph du Canada Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m.Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m., René Baril, o.f.m., Pierre Bisaillon, o.f.m., Laurent Boisvert, o.f.m., Odoric Bouffard, o.f.m.Responsable du secrétariat : Rita Jacques, s.p.Rédaction et administration : LA VIE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES 5750, boulevard Rosemont Montréal HIT 2H2 Canada Téléphone : 259-6911 La revue paraît dix fois l'an Abonnement: surface : $6.00 par avion : $9.00 Impression : Imprimerie L'Éclaireur Ltée, Beauceville, P.Q.Courrier de la deuxième classe — Enregistrement n° 0828 Jean Leclercq, o.s.b.Roger Ebacher, pire André Parenteau, fie.la Vie des communautés religieuses Janvier 1976 Vol.34 - N° 1 L'ascèse comme valeur permanente dans le monachisme d'aujourd'hui (suite) .2 La pratique de l'ascèse chrétienne s’est renouvelée depuis Vatican IL Ses motivations s'apparentent davantage à celles qu'énonce le Nouveau Testament Quant à la mesure à adopter en chaque domaine pratique, elle relève moins des lois imposées de l’extérieur que du discernement, de l’équilibre.De nos jours, c'est d’abord au niveau de la foi, de l’espérance et de la charité que l’ascèse est nécessaire, et quelle semble même le devenir de plus en plus.Au coeur de la rencontre : Jésus-Christ .18 Non seulement Dieu cherche à rencontrer l’homme, mais l’homme lui-même est hanté par la rencontre de Dieu et de ses frères.Pour le chrétien, Jésus-Christ est au cœur de cette rencontre, et son Esprit en est la source.Malgré ses échecs inévitables, ses incapacités de rencontrer l’autre et de l’aimer, chacun aspire à la joie de la rencontre parfaite avec le Seigneur.Les visages de l'évangélisation .26 L’évangélisation est aujourd'hui perçue comme une réponse à l'invitation de Jésus : de toutes les nations, faites des disciples, comme une aide apportée à ses frères pour qu’ils choisissent Jésus comme maître de vie.Cette évangélisation s’opère, non seulement par la parole', mais aussi par l’action, la prière et le témoignage de l’existence.Les livres L'ASCÈSE COMME VALEUR PERMANENTE DANS LE MONACHISME D'AUJOURD'HUI (Suite)1 IV.L'ascèse comme valeur permanente 1.Dans le passé Tout cet effort dont les hommes sont capables, et que certains d’entre eux accomplissent, en vue de se dépasser, constitue une donnée permanente de l’humanité.C’est pourquoi l’ascèse a une histoire qui est liée à celle de l’humanité: car le propre de ce qui dure est précisément de changer.Dans l’ascèse comme en toute réalité qui reçoit de l’homme une valeur, il faut donc distinguer, d’une part, ce qui demeure parce que l’homme reste lui-même et que Dieu ne cesse de le travailler, et, d’autre part, ce qui se modifie à mesure que les comportements de l’homme — et jusqu’à son fonctionnement psycho-somatique — doivent s’adapter aux nouvelles conditions cosmiques et sociales qui constituent son environnement nécessaire.Dans le domaine de l’ascèse pas plus qu’en aucun autre, il ne peut donc jamais suffire de copier le passé: il faut le continuer d’une façon différente, le prolonger en inventant ce qui, en chaque époque et en chaque civilisation, est actuel.Une histoire de l’ascèse devrait considérer à la fois la valeur qui demeure et les éléments qui varient au rythme des cultures, et ceux-ci sont tout aussi bien les motivations que les pratiques.Ce qui importe sans doute aujourd’hui plus qu’en d’autres époques, parce que la transformation de l’existence dont nous sommes les témoins, et dont nous devons être les acteurs, est plus profonde qu’elle ne le fut peut-être jamais, consiste à dégager des motifs qui soient humainement et chrétiennement authentiques, et à relativiser des procédés d’application hérités du passé, même récent.Tel devrait être le rôle d’une étude comparée des formes revêtues par l’ascèse à travers les siècles et les l.Cf.La Vie des Communautés Religieuses, déc.I975, pp.306-316.2 civilisations.Il ne peut être ici question de l’esquisser, même sommairement.Mais il peut n’être pas inutile d’indiquer le programme qu’elle pourrait se fixer, et qu’ensuite il y aurait lieu de préciser en ce qui concerne l’ascèse monastique: celle-ci, en effet, ne doit pas être séparée d’une considération plus générale, celle de l’ascèse humaine, puis religieuse, et enfin chrétienne.En fait, dans les sociétés de type archaïque — les plus anciennes sur lesquelles l’histoire nous informe, ou les moins évoluées de celles qu’on peut observer aujourd'hui —, il n’y a pas d’ascèse qui ne soit en rapport avec une éthique sociale et avec une religion.Partout et toujours, il s’agit de régler les rapports d’un individu avec le groupe auquel il appartient et avec un au delà: tabous, totems, prescriptions d’hygiène, initiations, sacrifices et autres rites expriment d'abord la crainte de ce qui est malsain et dangereux — ou considéré comme tel —, des précautions et des défenses à l’égard de ce qui est source d’impureté — spécialement à propos de certains aliments, des relations avec les morts, des activités sexuelles —, enfin une peur de tout ce qui apparaît comme mystérieux, surtout d’une puissance malfaisante, attribuée soit à des êtres démoniaques, soit à la colère des morts, ou des esprits, ou d’une ou de plusieurs divinités.Mais les restrictions et les efforts que comporte l’ascèse trahissent aussi un certain besoin d’entrer en relation avec tout ce monde supérieur, parfois au prix d’un certain état de transe, grâce auquel on connaît des expériences qui ne sont point celles de l’existence ordinaire.Il n’est pas superflu de rappeler cet humus profond qui est commun aux attitudes religieuses les plus primitives, les plus universelles, car il tend à reparaître, sous des formes diverses, jusque dans les religions les plus évoluées.De fait, toute l'histoire comparée des religions permet d’assister au passage de la peur à l’amour, de la magie à l’invocation, à la prière, à la contemplation paisible et désintéressée d'un Être infini découvert comme aimant les hommes, les appelant à lui, se donnant à eux, leur permettant de s’unir à lui réellement et de participer au Bien qu'il est lui-même2.Évolution qui fut lente et passa par les prescriptions, restrictions et cérémonies des religions grecques, romaines, phrygiennes, égyptiennes, perses, syriaques et autres, pour n’emprunter d’exemples qu’à une partie du monde méditerranéen : le but y était d’obtenir une purification rituelle plutôt qu’une perfection intérieure.2.Cf.L’article Monachesimo, dans Enciclopedia dell religioni, t.IV, Florence 1972 col.576-627.3 Toutefois à des époques diverses, et pour nous en tenir à cette ère géographique, des idées de raison, de sagesse, de justice, de liberté, s’introduisaient sous l’influence de traditions philosophiques grecques: stoïcisme, pythagorisme, platonisme, cynisme et autres, chacune de ces écoles étant destinée à connaître les revivais qui furent autant de néostoïcismes, de néo-platonismes, et ainsi du reste, et qui, loin d'exclure l’idée d’un Dieu et de son service, pouvaient se concilier avec elle.Sans doute, de telles conceptions n’étaient-elles d’abord le fait que de groupes restreints, et, en ce sens, d’élites.Du moins est-il opportun de rappeler aussi l’existence de tels mouvements, car eux aussi ont laissé des traces dans les esprits, donc dans les pratiques et les écrits, d'auteurs anciens qui élaborèrent les toutes premières théories de l’ascèse chrétienne.En même temps que tous ces mouvements, et parfois avant eux, en étaient apparus deux autres dont l'un exerça une influence importante sur l’ascèse chrétienne à ses débuts, et dont l’autre est en train d’y conquérir une place aujourd’hui : le premier, on l’a deviné, est celui qui se développait dans le peuple d’Israël, où une Loi reçue de Dieu avait prescrit la plus élevée des motivations que l’ascèse ait jamais reçue avant le Christ: «Soyez saints, parce que moi, votre Seigneur et votre Dieu, je suis saint», dit le Lévitique3.Et dans ce peuple, continuellement des Prophètes mettaient en garde contre toute pratique ascétique n’allant point de pair avec la discipline de tout l’homme, la rectitude de toute sa conduite.Quant au second et puissant mouvement ascétique, il se développait en Extrême-Orient: là les pratiques, d’abord assez formelles et rituelles de l’hindouisme, faisaient place, peu à peu, à des attitudes intérieures ; chez le Bouddha, elles devaient aboutir à une voie moyenne entre l'attachement à tout ce qui est « impermanent » et à d'inutiles souffrances infligées à soi-même, le tout menant à cette expérience qu’est l’illumination.En ces hautes écoles d’ascétisme que l’Occident découvre tardivement, il se trouve aussi des valeurs dont l’ascèse chrétienne peut faire son profit, comme elle le fit de certaines idées venues jadis d’autres mouvements à travers lesquels Dieu voulait dire quelque chose à l’humanité tout entière et préparer la révélation totale de son amour et de celui qu'il attend de nous.Jésus a-t-il été un ascète et a-t-il prêché un ascétisme?Il est, surtout parmi certains Protestants, des historiens du christianisme d’après lesquels, dans sa vie et dans sa doctrine, le Christ fut « non- 3.Lev.19,1 4 ascétique» (unasketish)\ Tout aurait commencé avec les temps apostoliques, et surtout ensuite.Et une telle vue peut être justifiée si l’on ne pense qu’aux pratiques et aux théories apparues dans l’Église parallèlement aux influences hellénistiques, toutes plus ou moins marquées de dualisme, dans les premiers siècles.L'ascèse, au sens strict, se serait alors développée dans des sectes de « continents », de « renonçants », de « moines », dont la caractéristique aurait été de mépriser ce à quoi ils renonçaient, qu’il s’agisse du mariage, de la possession de biens personnels ou d’autres réalités légitimes.C’est alors également que des motivations non chrétiennes, venues de religions égyptiennes ou autres, de philosophies grecques ou autres, d’influences du judaïsme, se seraient introduites dans l’ascétisme des chrétiens.Et tout ceci compte une part de vérité.Pourquoi, d’ailleurs, le message évangélique n’aurait-il pu absorber ce qu’il y avait de bien dans des traditions spirituelles à l’origine desquelles beaucoup pensaient que l’action de Dieu n’était pas étrangère?Il reste que le pur donné évangélique a pu se trouver contaminé par des apports qui ne l’enrichissaient pas nécessairement et dont il est, par conséquent, de notre devoir de le libérer.2.Dans le présent C’est dans cette vaste problématique, au cours de cette longue évolution, qu’il faudra situer bientôt l’ascèse monastique chrétienne.Mais puisqu’il s’agira de celle-ci pour aujourd’hui, il importe maintenant d'indiquer, au moins brièvement, les caractéristiques de l’ascèse actuelle par comparaison avec celle du passé: la même valeur, permanente, a évolué, dans le sens de ce que l'on peut considérer comme un progrès, et pour deux raisons: d'abord parce qu’elle a été davantage inspirée de ses sources proprement chrétiennes, ensuite parce qu’elle a su s’enrichir de l’apport des sciences humaines en renouveau — sans toutefois se réduire à elles —, et de ce que le Concile Vatican II a appelé « les traditions ascétiques et contemplatives » des grandes religions non-chrétiennes4 5, sans cependant se confondre avec elles.4.Tel est, par exemple, le point de vue présenté par P.Keslling, dans Reallexikon Jïir Antike und Christentum, I, 1950, col.758-795.Plus récemment A.ScHLHMMt R, La maîtrise du corps dans la perspective de l'homme nouveau, dans la revue réformée, 25 (1974), p.44 : « Il faut dire ce qui est : il n'est pas question de la maîtrise de soi dans l’Évangile.» 5.Décret « Adgentes » sur l’activité missionnaire de l'Église, n.18.5 Indiquons rapidement les points dominants sur lesquels a porté tout ce processus.A.Déhellénisation de l’anthropologie.Ceci a été signalé tant de fois, depuis deux décennies, qu’il n’y a pas lieu d’y insister.La dissociation de l’anthropologie biblique et de celle que la pensée grecque a ajouté à ses données n’a pas toujours été demandée sans excès ni simplification: on ne peut faire table rase d’un héritage culturel que l'Église en son ensemble et durant presque toute son histoire a non seulement accepté, mais utilisé et, quand il le fallait, purifié, corrigé : les Pères de l’Église et les théologiens du moyen âge ont eu assez d’esprit évangélique pour garder une foi intacte6.Il reste que la principale donnée à laquelle la présentation de cette foi ait été associée a été celle d’un certain dualisme opposant, non pas « chair » et « esprit » au sens paulinien de ces mots, mais «corps» et «âme».De là une certaine tendance — qu’il faut se garder d'exagérer, et qui, souvent, ne fut pas plus qu’une tendance — à diminuer, voire nier, la valeur de tout ce qui est «corporel», pour privilégier uniquement ce qui était de «l’âme», comme si l’on pouvait devenir « une belle âme », une « sainte âme », « une âme contemplative » ou une « âme de saint » sans que le corps y eût sa part.Aujourd’hui, on rejoint à la fois la conception biblique de l’homme et celle de la psychologie moderne en parlant de l’intégration de toutes les composantes de l'être à l’unité du moi.Il va sans dire que tout un ensemble de pratiques ascétiques destinées à mâter le corps, souvent en le faisant souffrir, pour rendre l’âme aussi indépendante que possible de lui, se trouve ainsi mis en question.B.Insistance nouvelle sur les valeurs du monde, non au sens où S.Jean et S.Paul employaient ce mot pour désigner ce qui est du péché — ce qui en vient et ce qui y conduit —, mais au sens où il signifie la création dont Dieu a dit qu’elle était bonne, ou ce qu’on a appelé les « réalités terrestres ».Celles-ci non plus n’ont jamais été entièrement et absolument méprisées, sans nuances comme sans appel.Toutefois, dans leur ensemble, les auteurs anciens ne percevaient pas, du moins aussi explicitement que nous, la valeur qu’elles peuvent avoir, l’aide qu'elles peuvent apporter, ni même simplement le besoin qu’on a d’elles, dans l’ordre du salut.Un Teilhard de Chardin était inconcevable.Comme tous les pionniers, il n’a point dit le mot définitif, mais c’est déjà 6.Dans Le défi de la vie contemplative, Paris-Gembloux 1970, pp.164-177, j'ai tâché d’indiquer les avantages qu’a comporté « l’hellénisation » du christianisme, mais les limites qu’elle a aussi constitué pour lui.6 beaucoup qu’il ait ouvert une perspective qui, après et malgré des résistances normales, a préparé certaines des assertions du Concile Vatican II7.Comme il arrive presque toujours en de tels cas, ces idées neuves ont été prises en compte par des multitudes qui n'avaient pas acquis la maturité de jugement et la maîtrise de soi qui eussent été nécessaires pour en profiter légitimement, les tempérer s’il le fallait, les prolonger dans une juste direction : ces simplifications sont probablement, pour une part, à l’origine de la crise présente de l'ascèse et de la pénitence, et ce n’est point une apologétique périmée qui y apportera remède8.Teilhard a fait usage de textes de S.Paul pour parler de la rédemption cosmique.L’Apôtre n’y avait sans doute point pensé, du moins dans le même sens; mais il avait su dire: «Tout m'est permis, pourvu que je le fasse avec action de grâces»9.Un tel usage de tout comme moyen d’aller à Dieu implique une liberté dont l’ascèse doit permettre l’épanouissement: au lieu de dénier toute valeur au monde, estimez-le, admirez-le et utilisez-le, mais affirmez aussi votre liberté envers lui.C.Personnalisation des pratiques ascétiques.Il a toujours été admis, dans la tradition ascétique, que les intentions avaient plus de valeur que les pratiques.Toutefois, celles-ci avaient été déterminées, et même fixées, selon certains schémas, voire certaines mesures matérielles et quantitatives, dont l’idée n’était point toujours venue de ce qu'il y avait de plus authentiquement humain et religieux dans les traditions non chrétiennes.Dès l’origine, et à partir de quelques textes du Nouveau Testament, on avait reconnu une valeur assez générale à des moyens de contrôle de soi, de libération en vue d’une meilleure prière, tels que jeûne, abstinence, veilles, silence, pauvreté, obéissance, continence sexuelle conforme à la condition de chacun.Mais, ensuite, on en vint à définir l’ascèse par ces moyens eux-mêmes, presque à l’identifier avec eux, par conséquent à les absolutiser et à s’attacher à eux quel que fût leur résultat.Celui-ci, d’ailleurs, était d’autant plus sujet à caution que les procédés utilisés pour « mâter le corps » ou « l'âme » relevaient parfois d'une connaissance pré-scientifique de l’homme, du fonctionne- 7.Le fait a été signalé par R.d’Ouince, Un prophète en procès: Teilhard de Chardin dans l’Église de son temps, Paris 1970, t.I, p.238, où est également cité le P.H.de Lubac.8.L'un des plus récents ensembles d'exposés nuancés sur Teilhard est celui qui a paru dans America, April 12, 1975: In Admiration of Teilhard t April 10.1955.9.1 Cor.6,12 et 10,23.7 ment de son organisme et de sa psychologie.Il arrivait aussi que, détachées des fins qui les justifiaient ces pratiques risquaient de répondre à des motivations erronées et d’obtenir des effets contraires à ceux que l’on en attendait.Que l’on songe, par exemple, aux résultats que la «discipline» ou flagellation, là où elle était devenue obligatoire dans la même mesure pour tous, pouvait provoquer chez certains.Aujourd'hui, le discernement de ce qui est adapté à chacun devient la règle ou, plus exactement, le redevient : car les Règles antiques — telle celle de S.Benoît — étaient plus souples que bien des règlements datant d’époques postérieures.Ce qu’on n’accepte plus, c’est l’ascèse imposée, qui n’est ni libre ni voulue, et l’ascèse non comprise, qui n’est pas expliquée, qui n’est pas motivée ou qui ne l’est point par des raisons que justifient l’Évangile et le bien réel de la personne humaine.Rien, en ce domaine, ne peut être généralisé: user du monde ou n’en point user, user de telles pratiques d’ascèse ou n’en point user, n’importe qu'en fonction de la liberté à acquérir.D.Universalisation et solidarité.Enfin, de plus en plus, l’ascèse est envisagée, non plus seulement à cause de son efficacité individuelle, mais comme ayant une valeur sociale, ecclésiale.De même que nul ne marche droit ou n’achoppe que pour soi, l’ascèse de qui use de tout comme n'en usant pas met en garde celui qui n’use pas de tout contre la mésestime ou le mépris des biens dont il se prive et de ceux qui en usent « avec action de grâces ».Aucune de ces deux attitudes ne peut se passer de l’autre, parce qu’aucune des deux ne peut, à elle seule, rendre compte du rapport ambivalent qu’il y a entre Dieu et le monde.Fini l’orgueil subtil de ceux qui se croyaient, à force de non-usage, ascètes professionnels, voire ascètes normaux, sinon ascètes par excellence.L'ascèse dans l’usage de ce monde n’est pas inférieure; elle est parfois plus difficile.Chaque ascète a ainsi le devoir de se situer, humblement, dans un ensemble plus grand que lui, et dans lequel il ne tient qu’une place modeste.Dans l’Hymne de la Dédicace, il est dit que Dieu taille les pierres de la Cité d’en-haut10: ce n’est pas seulement un équarrissage individuel, mais l’équarrissage de chaque pierre en fonction de celui des autres.Accepter cette ascèse qui nous vient le plus souvent à travers le prochain, c’est adhérer au vouloir de l’architecte divin.Il s’agit, pour chacun, de sentir, de pressentir, la forme qu’il a à prendre pour adhérer, dans l’édifice, aux pierres voisines ! 10.Hymne « Urbs Ierusalem beata.» On pourrait sans doute ajouter, à cette série d'indications sur les transformations de l'ascèse aujourd’hui, bien d’autres suggestions.Elles tendraient, de même, à montrer que l’on assiste à une spiritualisation graduelle de pratiques qui furent parfois considérées dans leur matérialité et qui ont pu conduire à des formes extrêmes, voire excessives, qui n’étaient point nécessairement manifestations d’héroïsme.Il n’y a pas à porter un jugement de valeur morale sur les hommes du passé.Il faut nous demander ce qui, pour nous, est moyen de participer au mystère de la mort et de la glorification du Christ : ce motif n’a jamais changé, dans l’Église, et ne changera pas; c’est lui qui assure à l’ascèse une valeur permanente.V.L'ascèse monastique aujourd'hui Dans les formes nouvelles que revêt cette valeur chrétienne permanente qu’est l’ascétisme, comment celui des moines se distinguera-t-il?Peut-être se distinguera-t-il moins de celui des non-moines qu’il ne l’a fait en d’autres temps.Car nous allons vers une époque — et déjà, en bien des endroits, nous avons commencé d’y être — où il sera difficile d’être chrétien, comme il le fut aux premiers siècles de l’Église: il faudra lutter pour rester « fidèle » et vivre comme tel, du fait que rien ne favorisera cette singularité chrétienne, et que tout s’y opposera.L’ascèse, pour tous, résidera dans l’exercice d’une liberté qui consistera à vouloir être ce que l’on est, ce que la grâce et le baptême ont fait de nous.Il faudra, de plus en plus, apprendre à vouloir et cultiver sa volonté, sans tomber dans une sorte de volontarisme aveugle et, en quelque sorte, crispé, en vertu duquel on en arriverait à vouloir pour vouloir, sans savoir pourquoi.Entre cette attitude raidie et un lâcher-tout qui se situerait à l’autre extrême, il y a place pour un vouloir fondé sur la foi, motivé par elle, d’autant plus fort et libre qu’il portera sur l’attitude chrétienne fondamentale — l’adhésion au Christ qui, par l’Esprit, nous conduit au Père, dans l’Église —, et non sur telles ou telles pratiques ascétiques particulières.Certaines de ces pratiques différeront encore selon que l’on sera engagé dans tel ou tel des états de vie que l’on mènera dans l’Église.Mais le critère qui marquera la différence viendra de l’orientation générale d’une existence plutôt que de la mesure plus ou moins grande dans laquelle on se livrera à des exercices de pénitence.De récentes études sur les origines du monachisme ont montré que celui-ci en Occident comme en Orient, ne fut qu’un développement de 9 l’ascétisme chrétien primitif : « Dans la doctrine spirituelle et même dans l’organisation d’une institution apparemment spécifique, a pu écrire l’un des meilleurs connaisseurs en ce domaine, il nous semble exister en effet, entre ces deux formes historiques d’un style chrétien de vie parfaite (que sont l’ascétisme chrétien et l’ascétisme monastique) une différence de degré plutôt que de nature.Il était donc logique qu’en Occident, le style de vie monastique vînt se greffer sur la tradition toujours vivante de l’ascétisme paléochrétien, même s’il devait s’y présenter aussi comme une protestation neuve contre l’affadissement d’un christianisme engourdi par la paix de l’Église et les faveurs du pouvoir politique»11.Ce caractère de contestation a pu conduire d’abord des groupes d’ascètes et de moines à aller très loin, et même trop loin, dans les prouesses d’austérité où l’affirmation de soi avait parfois plus de place que l’humble service de la communion ecclésiale.Il arriva aussi, en Syrie, par exemple, que l’on identifiât presque l’engagement chrétien contracté au baptême avec une promesse de célibatl2.Mais peu à peu l’Église et ses chefs s’employèrent à tempérer ces excès, à spiritualiser ces pratiques.Toute l’histoire de l’ascèse monastique a consisté à réduire l’importance attribuée aux performances corporelles pour affiner les intentions, rectifier les motivations, de même que la lutte par tous les moyens primitifs a progressé en se diversifiant en techniques athlétiques et sportives de plus en plus précises et délicates, mais également plus exigeantes.On pourrait illustrer cette loi par bien des exemples13: «Le monachisme provençal épure et intériorise le premier monachisme gallo-romain»14.S.Benoît mitige les jeûnes prescrits par le Maître15.Plus tard, S.Pierre Damien dit à ceux qui se flagellent trop: « Frappez plutôt vos esprits »16.La tradition cartusienne primitive fait peu de part 11.J.Fontaine, L’ascétisme chrétien dans la littérature gallo-romaine d'Hilaire à Cassien, dans Problemi attuali di scienza e di cultura.Atti del Colloquio sul lema: La Gallia Romana, dans Accademia dei Lincei, 370 (1973), p.135.12.R.Murray, The Exhortation to Candidates or Ascetical Vows at Baptism in the Ancient Syriac Church, dans New Testament Studies, 21 (1974), pp.59-80.13.Sous le titre Le monachisme comme phénomène mondial, dans Le Supplément, 26 (1973), pp.474-478: Charisme et organisation, et 27 (1974), pp.113-116: De ta marginalité à ta communion, j’ai cité des exemples.14.J.Fontaine, loc.cit., p.106.15.Cf.A.de VogüÉ, La Règle de S.Benoît, Paris 1971-1972, t.1V-V1, pp.46-55, 1179-1190 et passim.16.Dans Témoins de la spiritualité occidentale, Paris 1965, pp.121-123, j’ai cité ce texte et d’autres.10 à ces façons extérieures de se faire souffrir l7.L’une des conclusions les plus nettes qui se dégagent d’une étude de la psychologie de S.Bernard est qu’il pratique et conseille, non la répression, au sens où celle-ci évoque la suppression de capacités inhérentes à la nature de l’homme, mais le libre contrôle de l’usage qu’on en faitl8.Une récente et minutieuse analyse de son attitude à l’égard de toutes les composantes de la vie humaine, y compris la sexualité, a établi que sa conception n’était autre que celle du Nouveau Testamentl9.C’est plus tard, et en réaction contre une mondanisation de l’Église, lors de la fin du moyen âge et de la Renaissance, puis au temps de la contre-réforme, ensuite au XVIIe siècle, enfin, au XIXe siècle, en réparation contre les excès de la Révolution française et de ses suites, qu’on en revînt à insister de nouveau sur de grandes austérités corporelles et psychologiques.Aujourd’hui, la fragilité organique et psychologique de beaucoup de nos contemporains a amené l’Église à réduire de beaucoup ses prescriptions en matière de jeûne et d'abstinence et les institutions monastiques à faire de même, toutes proportions gardées, à l'endroit de bien des restrictions que l’on considérait, naguère encore, comme normal d’imposer dans l’exercice des activités corporelles et psychologiques.Il n’y a là en rien signe de décadence, si seule la mesure quantitative des pratiques se trouve modifiée, mais si les motivations intérieures sont plus pures, à la fois plus authentiquement chrétiennes et plus humaines.On met maintenant davantage l’accent sur les raisons positives que l’on a de pratiquer l'ascèse : le célibat pour le Royaume est présenté comme un moyen de libérer en l’homme et en la femme un amour pour le Christ plus exclusif et un don plus universel de soi à tous les autres.Lejeune est recommandé comme un moyen de nourrir ceux qui sont dans le besoin; il en va de même de la pauvreté volontaire.L’obéissance est moins une soumission aveugle à des supérieurs et à des constitutions qu'une attitude librement choisie de service et d’estime à l’égard de tous, dans le Christ.Si, dans le passé, l'exercice de l’obéissance a pu servir de refuge à certains de ceux qui avaient peur des 17.Cf.J.Leclercq-F.Vanderbroucke, La spiritualité du moyen âge, Paris 1961.pp.192-194.18.C’est ce que j’espère montrer dans un livre à paraître sous le titre Bernard de Clarvaux.Approches psycho-historiques, Paris 1976.19.E.S.Stegmann, Jr, The Language of Asceticism in St Bernard oj Clarvaux s Sermones super Cantica, Fordham 1973 (University Microfilms Ann Arbor Michigan), pp.153-199.11 responsabilités, si une sorte de subtile conception magique voyait dans l’accomplissement littéral d'une prescription un moyen presque automatique, pour Dieu, de nous sanctifier, combien n’est-il pas aujourd’hui plus conforme à la dignité du chrétien et à celle de l'homme de prendre et de reprendre, à cause du Christ, de libres décisions, d’en assumer soi-même la pleine responsabilité ! Dans ce domaine comme dans celui du célibat, de la désappropriation, de la vie en clôture et de bien d’autres observances, la joie de se libérer, par pur amour de Dieu, des filets de la facilité l’emporte sur le poids d’une souffrance imposée.Il est plus sain de considérer l’ascèse moins comme un sacrifice d’immolation que comme un moyen pratique nécessaire pour atteindre un but exaltant, comme un processus de libération dans le Christ, plutôt que comme un esclavage accepté ou subi à cause de lui.Encore une fois, il ne s’agit pas de juger, ni encore moins de condamner, de tels motifs, qui ont parfois été invoqués par des Saints, mais de constater que l’Esprit, dans l’Église, avec l’approbation de son autorité — clairement exprimée par le Concile Vatican II, par les papes Pie XII, Jean XXIII, Paul VI, et d’autres voix autorisées — pousse les chrétiens vers une pratique renouvelée de l’ascèse chrétienne permanente : les motivations y sont plus proches de celles qu’énonçait le Nouveau Testament; quant à la mesure à adopter en chaque domaine pratique, elle relève moins des lois imposées de l’extérieur que de ce don du Saint-Esprit qu’est le charisme du discernement, de l’équilibre entre tous les excès possibles.En un temps où le seul fait d’être chrétien est difficile, point n'est plus besoin d’insister tellement sur les dangers que le monde et ses facilités présenteraient si l’on ne s’astreignait pas à des pratiques de mortification, car le fait est trop évident.Désormais, une personne qui se sera donnée au Christ devra prendre parti pour lui à tout moment de décision.L’existence elle-même est un défi pour le chrétien et pour le moine.Elle est devenue ce stimulant qu’était jadis, pour le corps, le cilice.Le contraste et la tension entre ce que nous sommes et ce que nous devrions être, ce que nous voulons être, offre à la volonté, au « cœur » — en toutes ses activités — l’occasion d’un constant exercice d'ascèse.De ce point de vue, à l’exception de ce qu’il y a de spécifique à chaque état de vie, la mesure et les motivations de l’ascèse des moines différeront moins qu’autrefois de celles de tous les chrétiens.VI.Trois terrains d'application Enfin, il est trois domaines dans lesquels l’ascèse chrétienne entraîne déjà et entraînera de plus en plus, pour les moines comme pour 12 tous, des exigences et comportera des difficultés qui seront nouvelles.On peut les rattacher à ces trois attitudes qui sont à la fois des dons reçus de Dieu et des réactions de l’homme et que l’on a appelées les vertus théologales de foi, d'espérance et de charité.Toute la conduite chrétienne n’en est que la manifestation.C’est à elles que S.Benoît relie toujours les pratiques fondamentales de la vie monastique.Faut-il obéir?C’est par foi dans le ministère que l’abbé exerce au nom du Christ20, et c’est aussi par espérance et amour : que le moine « confiant dans l’aide que Dieu lui accordera par charité, obéisse»21.Et l'on pourrait citer d’autres exemples.S.Benoît ne se contente point de prescrire des observances, d’énumérer des choses à faire ou à ne pas faire; il indique, plus ou moins explicitement, des motifs.Or c’est d’abord au niveau de ceux-ci que la lutte est nécessaire, et qu’elle semble même le devenir de plus en plus.Chacune des trois motivations théologales pourrait faire l’objet d’un exposé développé.Il suffira ici d’énoncer à leur propos quelques suggestions.1.Ascèse de la foi, d’abord, ou, si l’on préfère, dans la foi, pour garder la foi.Celle-ci a toujours comporté une part d’obscurité, et il est normal que, plus une existence était centrée sur son objet — qui est Dieu révélé en ses mystères —, plus elle consistait à le « chercher », à vivre en sa présence, à tendre vers sa contemplation, en excluant au maximum tout ce qui pouvait en distraire, plus la souffrance inhérente à l’absence de cette clarté que l’on désire ait été ressentie intensément.De là ces peines, ces épreuves, ces nuits dont les maîtres spirituels ont parlé si souvent, et que le Message des contemplatifs au premier Synode des évêques, en 1967, n’a pas craint de comparer à une sorte de tentation d’athéisme22.Aujourd’hui, cette épreuve à laquelle est soumise la foi revêt une forme nouvelle, qui s’ajoute à celle de tous les temps: il ne s'agit plus seulement de l’obscurité, mais de ce que tant d’écrivains de notre temps appellent le doute, et parfois le soupçon.D’une part, le développement et la diffusion de l’esprit scientifique augmentent en nous le besoin d'une vérification de nos connaissances.D’autre part, en des sociétés où 20.Règle de S.Benoît, ch.2.21.Ibid., ch.68,5.22.Dans Vie religieuse et vie contemplative, Paris-Gembloux 1969, pp.136-147: Contemplation et athéisme, j’ai commenté ce Message des moines contemplatifs au Synode des évêques sur la possibilité pour l'homme du dialogue avec le Dieu ineffable, Cité du Vatican 1967.13 l’incroyance devient, non seulement généralisée, mais agressive, la foi est exposée à de difficiles interrogations et soumise à des chocs apparemment puissants.Certains, aujourd’hui, la présentent comme un doute surmonté: elle se situe alors au delà du doute, non pas évité, contourné, ni, non plus, aboli, supprimé, mais affronté, envisagé, regardé en face, perçu dans toute son acuité, mais se résolvant dans une adhésion personnelle, fréquemment, parfois constamment, renouvelée, à la personne de Jésus et à son message.Selon d’autres, elle comporte elle-même un doute qui suscite et stimule sans cesse la libre décision de risquer sa vie, temporelle, éternelle, sur Jésus.Dans tous les cas, il faut savoir garder non seulement la sécurité mais la sérénité: une foi solide et joyeuse, bien que difficile; et la paix au milieu même des conflits.Pas plus que les autres, les moines et les moniales ne peuvent manquer d’être confrontés à de telles difficultés, soit parce qu’ils les ont apportées avec eux d’un monde dans lequel les moyens de communication de masse les font naître, soit parce que les clôtures les plus strictes ne peuvent empêcher les contemplatifs d’être informés des nouvelles interrogations posées aux chrétiens par les sciences humaines aussi bien que religieuses.Garder la foi au milieu de ces confrontations, de ces chocs, de ces agressions, devient un défi présent en toutes les cultures, mais surtout en celles où une propagande active, techniquement organisée, s’emploie à l’ébranler.Des images de télévision ont montré récemment des groupes de religieux et de religieuses qui, mêlés à d’autres, subissent maintenant des séances d’endoctrinement athée dans les vastes salles que, naguère, ils construisaient à grands frais pour leurs communautés.Et je me rappelle un évêque d'un pays passé maintenant au communisme me demandant, il y a dix ans, ce que les moines faisaient pour s’y préparer.L’ascèse de la foi doit commencer avant le temps de l’épreuve héroïque.2.Ascèse de l’espérance, ensuite.Toute une littérature parle aujourd’hui des nouvelles dimensions de l’espérance: la même vertu théologale de tous les temps se trouve maintenant confrontée à de nouvelles circonstances, liées souvent à des transformations de l’économie et de la politique.Ceci relève de tout le vaste ensemble des questions relatives au rapport qu’il y a eu, dans le passé, et qu’il y a, souvent encore, entre prière d'une part, affluence et prospérité, d'autre part.Il faut maintenant rester capable d’espérer contre toutes les raisons que l’on pourrait avoir de s’inquiéter pour l’avenir des sociétés chrétiennes, pour ne point dire l’avenir de l’Église, car craindre pour l’Église serait craindre pour Dieu.Il faut savoir garder confiance en 14 Dieu en l’absence des sécurités matérielles qui nous en dispensaient parfois.C’est dans un contexte économique que S.Benoît parle de la confiance en Dieu avec le plus d’insistance, car « rien ne manque à ceux qui le craignent »23.Avons-nous toujours mis notre espoir en lui seul, ou en lui d’abord?L’ascèse de l’espérance ne consiste-t-elle pas à nous détacher, quand il est encore temps de le faire librement, de tant d’appuis qui ne venaient pas de lui?Il y a une dizaine d’années, étant de passage dans une ville d’un pays d’Asie, aujourd’hui communiste, lors d’une session sur le renouveau de la vie religieuse, l’évêque m’invita à parler à l’assemblée.Étant étranger, je m’abstins de suggestions concrètes et me contentai de commenter des paragraphes du Décret de Vatican II, alors récent, sur le renouveau de la vie religieuse.Au premier rang des auditeurs, je voyais un jeune religieux écrire, et durant le temps de dialogue qui suivit l’exposé, il se leva et lut ceci : « Révérend Père, Je vais vous demander un conseil sur la pratique du vœu de pauvreté et vous exprimer en même temps l'inquiétude d'un groupe religieux sur ce sujet.Nous reconnaissons la valeur des moyens humains prévus par la Providence divine.Nous reconnaissons la nécessité, voulue par Dieu, d’une certaine condition matérielle indispensable pour un apostolat.disons, efficace (éducation, mission, etc.), quoiqu’il soit toujours utile d'insister sur l’emploi du moyen pauvre pour l'apostolat à la suite de Notre-Seigneur.Mais, en réalité, l’abus de ces moyens de travail est incontestable.Je ne veux pas demander si cet abus est la cause ou la conséquence d'une vie religieuse en décadence.Je voudrais seulement faire remarquer que cet abus des richesses, des conforts — sous plusieurs prétextes —, détourne certainement l’attention du monde chrétien du centre du message de l’Évangile, pour ne faire voir en nous qu’une puissance économique ou politique par exemple.En ce pays, les religieux catholiques sont regardés par tout le monde, chrétien ou non-chrétien, comme une classe de bourgeois, de riches.Et encore plus, une classe de bourgeois conservateurs et étrangers au monde actuel.Alors, au lieu d’être dans le monde sans être du monde, l'Église ou plutôt nous, nous sommes du monde sans « être dans le monde ».Cette situation m’amène à me poser cette question sur la pauvreté, ou plutôt sur le vœu de pauvreté des religieux de ce pays.Ce signe du 23.Règle de S.Benoît, ch.2, 36.15 Royaume des Cieux que nous prétendons présenter au monde par notre vœu de pauvreté, à quoi sert-il, si notre train de vie ne parle en rien au monde de notre détachement authentique à l’égard des biens terrestres?Ce signe n’est pas un signe, puisqu’il ne dit plus rien.Enfin, voudriez-vous me le dire, que devons-nous faire?Que devons-nous faire avec cet héritage de confort, de richesse qui nous donne l’apparence de «grands du monde», de « Patres omnipotentes».Nous ne faisons pas de reproches à nos devanciers.Mais nous ne voulons pas fuir cette réalité, ce problème, qui réclame une solution courageuse, surtout après le Concile de Vatican II.» Après avoir entendu tout ceci — dont j’avais pu, auparavant, constater toute l’exactitude —, je répondis que cette façon même de poser les questions comportait des réponses auxquelles j’avais pensé, mais que j’étais content d’entendre enfin formuler par ce jeune religieux du pays.Je demandai et obtins de pouvoir conserver le texte de ce témoignage.Comme pour la foi, l’ascèse de l’espérance doit commencer à temps.3.Ascèse de la charité, enfin : domaine immense, à propos duquel des problèmes nouveaux se posent aujourd’hui dans ces « nouvelles voies » du bon usage de l’affectivité dont tant d’écrits traitent actuellement.Il en est qui concernent l’éthique sexuelle et la chasteté.D’autres se rapportent à une donnée de la tradition spirituelle du monachisme, sur laquelle, depuis le XVIIe, et peut-être surtout le XIXe siècle, un discrédit récent, mais tenace, est tombé: l’amitié24.Le sujet est si beau, si vaste, si délicat, qu’il exigerait des développements nuancés, abordant les divers aspects théologiques, historiques, psychologiques, pratiques, d’une réalité très haute et très complexe.L’ascèse de l’amitié ne consiste pas à se priver de tout l’apport spirituel que celle-ci peut apporter à l’épanouissement chrétien des moines et des moniales, mais à savoir le mettre au service de la charité.Celle-ci, comme la foi et l’espérance, comporte des conflits et consiste à les surmonter, il ne s’agit ni d'en entretenir une crainte malsaine, ni de les ignorer au nom d’une conception idéaliste de la sexualité, mais d’en accepter la tension et de la faire contribuer à la structuration de la personnalité.En ce domaine 24.À la bibliographie que j’avais indiquée dans l’article Amicizia du Dizionario degli Istiluti di Perfezione, I, Rome 1974, col.516-520, pourraient déjà s’ajouter des titres plus récents.— Dans le beau livre de Pedro Lain Entralgo, Sobre la amistad, Madrid 1972, un chapitre (pp.65-80), situe la doctrine d'Aelred de Rievaulx, dans une histoire de l’amitié de S.Augustin à S.Thomas.16 comme en tous les autres, la grâce rend possible un équilibre qui consiste, non à nier son moi, mais à être moi-même, en contrôlant ce moi de façon à pouvoir le restituer, avec joie et dans l’action de grâce, à Dieu dont on l’a reçu et dont il est l’image, reflet de l’unique Image que fut le Fils de Dieu et sanctifié par l’Esprit de sa Résurrection.Jean Leclercq, o.s.b.Abbaye Clervaux (Luxembourg) 17 AU COEUR DE LA RENCONTRE JÉSUS-CHRIST La psychologie montre comment chacun de nous se forme en intégrant un passé et un présent qui viennent des autres: nous sommes le résultat de multiples rencontres.De même, la Parole de Dieu révèle que le fond de moi-même, au plan religieux, est constitué de rencontres avec Dieu vécues à travers les multiples rencontres qui forment la vie d’un peuple.Jésus a résumé le tout dans une phrase qui dévoile beaucoup plus que le sens de la prière chrétienne : « si deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux» (Mt 18, 20).Un Dieu hanté par la rencontre Le Dieu présenté par la Bible est assoiffé de rencontres.C’est dans ses habitudes, c’est dans ses mœurs de chercher la rencontre de l’homme.On le voit bien par les noms qu’il se donne et qui indiquent autant de situations de rencontre avec nous.11 crie à Adam, le soir, dans le jardin: «où es-tu?» (Gen 3, 9).Dès le début, la rencontre est manquée: celui qui voulait se faire appeler: Père, devient un ennemi à détrôner.Mais il va peu à peu apprivoiser celui qu'il veut rencontrer.11 appellera Abraham: «mon ami» et deviendra lui-même: le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et des Pères.Il dit à Jacob: «je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras » (Gen 28, 15).Puis, devant Moïse il dévoile ce Nom qui est tout un programme de rencontres et d’amour: «je suis qui je serai », c’est-à-dire : c’est dans les événements quotidiens que tu vas apprendre à me rencontrer, à me connaître et à m’aimer.Dieu, c’est celui qui est là, tout près, dans l’histoire de tous les jours, qui vit avec son peuple, le délivre et ainsi manifeste dans de multiples rencontres sa bonté, sa fidélité et sa puissance.Ces rencontres conduisent à des fiançailles: devant la Mer des Roseaux, Dieu déclare: «je suis ton Dieu et tu es mon Peuple».Ces rencontres conduisent aussi à des intimités dont la vie de Moïse révèle les profondeurs (Ex 33, 12-17).Ainsi, de rencontre en rencontre, Dieu se dit à son ami.« Yahvé passa devant lui et cria : Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et fidélité, qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché » (Ex 34, 6-7).Au prophète Isaïe, Dieu révèle encore un autre de ses noms : « la jeune fille est enceinte et va enfanter un fils qu’elle appellera Emmanuel » (Is 7, 14).« Dieu-avec-nous », voilà des nombreux noms qui disent sa hantise de nous rencontrer : car il est aussi le pasteur, le chef, le père, la mère, l’amant.Et saint Jean, ne sachant plus comment résumer cette soif-d’être-avec-nous donne enfin à Dieu le nom qui résume tous les autres et donne le sens de toutes les rencontres: «Dieu est Amour».Dieu se révèle comme la synthèse, à un degré suprême, de tous les dynamismes et de toutes les forces des différentes rencontres humaines.C’est un amour éternel, semblable à l’amour du père pour ses enfants, semblable à la passion d’un homme pour une femme.Mais ces forces de rencontres sont purifiées et s’expriment dans toute leur gratuité, leur fidélité et leur puissance de création et de vie.Si tu veux savoir ce qu’est une rencontre, regarde donc les habitudes de Dieu.Scrute le mouvement profond de son cœur: il y a là une force d’amour qui ressemble à un aimant et qui attire.C’est lui qui aime toujours le premier, gratuitement et ainsi appelle chacun à la rencontre dans le Fils pour faire de nous des fils réunis dans sa famille, sachant se rencontrer fraternellement autour de sa table.Car ce Dieu-Amour finit par nous dire en clair que le nom qu’il aime tant entendre de nos lèvres, c’est son vrai nom : « notre Père ».L'homme, un être hanté par la rencontre Fruit de cet Amour, l’homme est comme prédisposé à la rencontre.Ainsi que le dit la Parole dès le début: « il n’est pas bon que l’homme soit seul » (Gen 2, 18).Au fond de notre cœur, se cache un besoin d’aller rencontrer les autres et aussi l’Autre.Nous portons tous un désir ardent et passionné de rencontres.C’est ce que nous rappellle le Cantique des Cantiques qui sait si bien appliquer aux rencontres fondamentales les images de l’amant qui court vers sa bien-aimée.Et les Psaumes ne cessent de trouver de nouvelles images pour dire cette soif de rencontres: «comme languit une biche après l’eau vive, ainsi languit mon âme vers toi, mon Dieu » (42, 2) ; « comme les yeux d’une servante vers la main de sa maîtresse, ainsi nos yeux vers Yahvé notre Dieu, tant 19 qu’il nous prenne en pitié » (123, 2) ; « des profondeurs je crie vers toi.j’espère Yahvé, mon âme espère, je compte sur sa parole, mon âme sur le Seigneur plus qu’un veilleur sur l’aurore » ( 130, 6) ; « rends-moi le son de la joie et de la fête» (51, 10).C’est une soif qui fait rêver à la rencontre autour de la table : « voici, je me tiens à la porte et je frappe.Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai le souper avec lui et lui avec moi » (Apoc 3, 20).C’est une hantise de rencontres qui fait crier: «l’Esprit et l'Épouse disent: viens ! » (Apoc 22, 17).Alors toi qui veux savoir le fond du cœur de l'homme, examine toutes ces forces de rencontres qui y sont enfouies.Écoute surtout le cri et prends le temps de contempler les merveilleuses résonnances qu'il réveille dans le cœur du Père.Une rencontre scellée par une alliance Il existe donc une mystérieuse concordance entre le cœur de Dieu et celui de l’homme; entre les soifs de Dieu et celles de l’homme.Et c’est cette concordance qui fait jaillir sur les lèvres de Dieu: «je suis ton Dieu, marche en ma présence et sois parfait.J’établis mon alliance entre moi et toi » (Gen 17, 1-2).La rencontre prend une telle profondeur qu’elle engage pour la vie et a des conséquences: Dieu fait des promesses.L’alliance, c’est le résultat d’une rencontre tellement profonde qu’elle fait que deux nations cessent la guerre et fêtent ensemble ; l’alliance, c’est le résultat d’une rencontre si vitale qu’elle fait que deux familles unissent leurs sangs, leurs biens et fêtent ensemble.L’alliance est donc une forme réelle d'échanges et de vie commune.Dieu a tellement voulu rencontrer l’homme! Dieu a tellement désiré gagner le cœur de l’homme (voir Osée) ! Ce désir conduit à une vie commune: à une cohabitation de Dieu et de l’homme.C’est la rencontre fréquente, quotidienne, au ras des joies et des peines.Ce sont les visites de Dieu.Ce sont les longs entretiens (cf.les prières de Moïse, Ex 19, 20-25 et 24, 12-18).La rencontre est donc une affaire d’amour.Les prophètes parlent d’époux, de fiancé, de mère, de père, de noces, de fiançailles, de fête.Et on détaille les fruits des fiançailles : amour, justice, paix, cœur nouveau.La rencontre est féconde.L’alliance et la cohabitation changent la vie.En Jésus, rencontre suprême, tout devient clair.La rencontre y vise la fusion : « un cœur et une âme » (Actes, 4, 32).20 Au cœur de la rencontre : Jésus-Christ Si tu veux savoir ce qu’est une vraie rencontre, il te faut donc méditer le mystère qu’on célèbre à Noël.Dieu se fait homme pour nous diviniser; le Fils se fait pauvre pour nous enrichir de ses richesses.Surtout, si tu veux savoir ce que c’est que rencontrer quelqu’un, regarde agir celui qui, pour nous dire comment il aime nous rencontrer, a pris les noms de: pasteur, ami, époux, serviteur, vigne, tête, chemin, porte, lumière, vérité et vie.Il faut donc lire les Évangiles.Il faut noter comment Jésus se comporte dans ses diverses rencontres : avec les pêcheurs sur le bord du lac, avec Jean-Baptiste, avec la Samaritaine, avec les Pharisiens, avec Zachée, avec la pécheresse publique, avec Pilate, avec Judas, avec Pierre.Tu verras comment Jésus aime les délaissés, les petits, les pauvres.Jésus cherche à les rencontrer: il court après la brebis égarée.Tous ces récits peuvent nous permettre, lentement, au fur et à mesure de nos méditations, de nous bâtir une grille de révision de nos propres rencontres.Nos rencontres sont-elles chrétiennes?Ont-elles la marque du Christ?En plus, Jésus nous a donné le sens profond et pleinement chrétien de toutes nos rencontres: «lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux ».Jésus reprend ainsi une vieille pensée biblique et la pousse au premier plan de notre conscience.On se rappelle qu’un jour Abraham recevait trois visiteurs inconnus.À travers cet accueil des étrangers, il a fini par découvrir que c’est Dieu qu'il recevait à sa table.Abraham, sans le savoir, est donc allé à la rencontre de Dieu.La même aventure est arrivée à un autre, et dans des circonstances tellement plus tragiques.Un certain Simon de Cyrène est perquisitionné par la police romaine pour aider un condamné à mort.Revenant des champs, c’est par hasard qu’il rencontre le cortège funèbre.Il ne sait pas qui il rencontre, il ne sait pas qui il est obligé d’aider.Mais l’Évangile nous apprend que ses deux fils sont devenus chrétiens par la suite.On comprend alors la profondeur des paroles de Jésus: qui vous écoute m’écoute, qui vous reçoit me reçoit, qui vous méprise me méprise.Il a dit aussi : ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites (Mt 10, 40 ; 18, 5).Ainsi, on ne sait jamais qui on rencontre.Ou plutôt, on devrait toujours le savoir: toute rencontre est une rencontre avec Jésus-Christ.Il nous l’a dit lui-même, en des mots qui ne peuvent qu’émouvoir le cœur qui sait les écouter: 21 « venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde.Car j'ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité; en prison et vous êtes venus à moi.Chaque fois que vous l’avez fait à l’un deces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt ch.25).Voilà de bien étonnantes rencontres ! Voilà surtout un critère qui juge notre souci de rencontrer les pauvres, les délaissés, les prisonniers, les isolés.Chaque fois que je ne vais pas les rencontrer, c’est Jésus que je refuse de rencontrer.C’est là que Jésus me donne ses rendez-vous.Suis-je intéressé à sortir pour être à cette rencontre?Ou bien, est-ce que, comme le prêtre et le lévite de la parabole (Le 10, 31-32), je préfère faire semblant de ne pas voir le Christ mal-pris et qui attend ma rencontre, mon regard, mon aide?Est-ce que je change de trottoir pour éviter la rencontre?Est-ce que je suis trop pressé (par mon ministère, par mes affaires, par mes loisirs, par mon programme de télévision) pour avoir le temps de rencontrer Jésus-Christ qui est là, que je rencontre ainsi sans qu’il se soit annoncé?Est-ce que mon horaire est tellement strict que Jésus ne peut plus s’y insérer sans rendez-vous?Est-ce que je tiens tellement à assurer moi-même mon programme et mon agenda, à tout contrôler et à tout prévoir, que je ne suis absolument pas disponible à l’agenda que Dieu peut vouloir me présenter?Est-ce que j’ai compris que la grande faute du riche face au pauvre Lazare, ce ne fut pas de lui refuser à manger : ce fut de ne pas le voir (Luc 17, 19 ss)?Il a évité la rencontre.On peut alors saisir la plénitude de la réponse de Jésus à celui qui lui demande quel est le grand commandement.«Jésus lui déclara: tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée.C’est là le plus grand, le premier commandement.Un second est aussi important: tu aimeras ton prochain comme toi-même.De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes » (Mt 22, 40).Le sommet de la vie chrétienne, ce sont des rencontres : la rencontre avec un Dieu-Emmanuel et reconnu comme Père; la rencontre avec des frères dans le cœur desquels se reflète le visage de Jésus le Fils.Un Esprit de rencontre Toutefois, l’expérience de l’humanité, avec ses haines, ses guerres, ses meurtres, ses divisions nous apprend la difficulté de rencontrer 22 l’autre.D’ailleurs, pour le savoir, il suffit d’écouter les rebellions qui bouillonnent si souvent au fond de notre cœur, parfois jusqu’à éclater en volcans qui éloignent et tuent.Pourtant, depuis la première Pentecôte, nous portons aussi au fond du cœur une autre expérience: celle de l’Esprit qui est une force et une capacité de rencontres.Avant la Pentecôte, ceux qui ont vécu avec Jésus depuis son baptême sont des peureux.Ils ne veulent pas témoigner de ce qu’ils ont vu.Ils n’ont pas le goût d’aller rencontrer l’autre et de faire en sorte que l’autre puisse accueillir leur témoignage.Ils sont enfermés.Ils ne sont décidément pas pressés de sortir: ils ont peur des Juifs.Mais voilà que par la venue de l’Esprit, la rencontre se fait.Il y a là des Juifs, des Africains, des Romains.Tous ces hommes qui, jusque là, étaient des étrangers les uns aux autres, se rencontrent.Un langage commun s’établit.Hier encore des étrangers, ils ont tous été convoqués par l’Esprit qui a provoqué la rencontre.Sous la Parole, la rencontre est devenue permanente: on a l’assemblée, l’Église.Mais cet Esprit qui provoque la rencontre, bâtit l’Église, la rend aussi missionnaire, «visiteuse».Il a semé en elle un souffle qui ne peut plus s’éteindre.Et ce souffle exige qu’on aille vers d’autres rencontres.Et il reste toujours l’âme de la rencontre.Ce n’est pas en vain qu’on nomme l’Esprit: âme de l’Église.C’est qu’il est Amour, donc mouvement vers l’autre.Tout amour est dynamisme de rencontre.C’est aussi lui qui, au cœur de la rencontre, suscite, alimente et rend juteux le dialogue.Nous ne savons pas parler au Père.Nous ne savons pas parler à nos frères.C’est l’Esprit qui alors nous enseigne le langage de la famille et nous initie à ses habitudes.Il est l’Esprit du Fils: il est donc capable de nous communiquer un esprit filial et surtout de provoquer la rencontre fondamentale qui garantit toutes les autres, la rencontre où on apprend à donner à Dieu son vrai nom, celui de Père.S’il rassemble, s’il éduque à l’esprit familial, il envoie aussi.Car il nous rend fils dans le Fils et nous fait membres d’une même famille.N’ayant qu’un seul Père, nous sommes tous frères.Et c’est Lui, cet Esprit de la famille divine, qui nous pousse, par le feu qu’il allume dans nos cœurs, à aller vers les autres, à les reconnaître comme des frères, à vouloir toujours plus profondément les rencontrer pour toujours mieux comprendre qu’ils sont aimés de Dieu.C’est ainsi d’ailleurs que, par nous, l’Esprit fait l’Église.Car l’Église est un étonnant phénomène de rencontre, de reconnaissance mutuelle, de valorisation mutuelle, de mise en marche des différents charismes, des différentes grâces, pour le bien de tous.23 Les échecs de la rencontre Malgré ce Don qui est puissance de rencontre, nous restons marqués par le péché.Qu’est-ce que le péché?C’est un échec de la rencontre.C’est une rupture de communication.C’est en somme un refus d’aimer, donc d’aller vers l’Autre et les autres.Lorsque Dieu l’appelle, le soir, dans le jardin, après sa faute, Adam fuit et va se cacher.Dieu est alors obligé, brisant son propre cœur de Père, de rompre la rencontre, de le chasser du paradis, d’interdire l’accès à sa maison : Adam ne veut plus le rencontrer.Caïn, croisant son frère dans les champs, le tue.Ayant refusé de rencontrer son frère et de l’accueillir, il fuit la rencontre avec Dieu et devient un errant et un banni : « Caïn se retira de la présence de Yahvé » (Gen 4, 16).Les péchés se multiplient.Avec Lamek, les hommes se rencontrent dans la haine, le meurtre, le sang et la guerre (Gen 4, 23-24).Au temps du déluge, ce sont la méchanceté, la perversion et la violence qui déterminent les clans et les alliances.Puis on en vient à la tragédie de la Tour de Babel : on ne peut plus se rencontrer, on ne peut plus travailler ensemble, on ne parle plus la même langue.C’est la dispersion.Et il faudra rien de moins que la Pentecôte, cette Babel inversée, pour qu’on sache à nouveau ce qu’est le rassemblement, la rencontre, la reprise de communication avec l’autre et avec Dieu.Car, entre temps, les péchés et les ruptures continuent.Ce sont Sodome et Gomorrhe: les hommes se rencontrent dans la bestialité.Ce sont les guerres, ce sont les divisions.L’histoire de l’homme est un peu l’histoire de ses péchés, de ses incapacités de rencontrer l’autre et de l’aimer.Pourtant, Jésus est venu.Il a habitué nos yeux à regarder non seulement le passé, mais aussi l’avenir.Et cet avenir se présente sous l’image de la véritable Rencontre, qui durera toujours.Ce sera le grand festin.Ce sera la vie pacifique et heureuse dans la grande ville, qui n’a plus de muraille pour se défendre, mais qui a de larges portes parce qu’elle ne sera qu’accueil, rencontre et amour.Et déjà, on marche vers elle.Car, nous qui sommes baptisés, nous devons avoir déjà fait cette rencontre qui assure le bonheur.Saint Paul l’a faite, cette rencontre, sur le chemin de Damas.Et depuis, il n’a fait que répéter: «je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Gai 2, 20).Lors de la grande rencontre, il s'est tellement ouvert à l’amour gratuit et sauveur du Fils de Dieu que c’est maintenant cet amour qui le fait vivre.Et ainsi, tout au long de sa vie, de rencontre en 24 rencontre, à travers les joies et les peines, il s’en va «à la rencontre du Seigneur», vers cette joie d’être «toujours avec le Seigneur» (1 Th 4, 17).Si tu fais cette rencontre, toi aussi tu pourras entendre les paroles que tant d’autres avant toi ont entendues lors de ces conversations avec le Seigneur qui soutiennent et changent la vie.Tu pourras, comme Élie, entendre la parole de consolation et de réconfort : « lève-toi et mange, autrement le chemin sera trop long pour toi » (1 Rois 19, 7).Tu pourras entendre ce que Pierre et ses compagnons ont entendu sur le lac déchaîné par la tempête : « confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur » (Mt 14, 27).Toi aussi, tu pourras comme Jésus au Jardin de l’agonie, rencontrer l’Ange qui viendra te fortifier.Car seule la rencontre de Dieu et des autres permet au chrétien de savoir qui il est vraiment, et ainsi d’affronter sa mission apostolique et chrétienne.Tu sauras entendre, comme Paul, l’appel angoissé du frère qui te crie dans la nuit : « viens à notre secours» (Actes 16, 9).Roger Ebacher, ptre 22, lre Avenue Est, La Sarre.Abitibi 25 LES VISAGES DE L'ÉVANGÉLISATION Peut-être émergeons-nous d’une période où, pour nous, évangélisation signifiait principalement, ou presque, annonce de l’Évangile adressée de vive voix à des populations non-chrétiennes.Cette annonce prenait la forme d’une catéchisation plus ou moins longue d’adultes qui, une fois baptisés, devenaient tout naturellement les cellules germinales d’une chrétienté nouvelle.Ainsi, nous semblait-il, aboutissait à son plein effet la consigne passée à ses disciples par Jésus retournant à son Père: «allez, enseignez toutes les nations, les baptisant.et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit.» Depuis toutefois une vingtaine d’années, une traduction plus rigoureusement fidèle du texte original de Matthieu 28, 19 nous a amenés à nous représenter d’une manière plus juste, et incomparablement plus profonde et exigeante, la portée de l’évangélisation, si bien que toute la pastorale et toute la catéchèse en ont été renouvelées à fond.Nous sommes en effet maintenant dûment avertis que le Christ n’a pas dit : « enseignez toutes nations », mais bien : « de toutes les nations faites des disciples» (cf.Bible de Jérusalem et Traduction œcuménique).Or, entre le verbe « enseigner », que Matthieu s’est abstenu d’utiliser, et le verbe «faire des-disciples », qu’il a employé, n’y a-t-il pas un monde de différence?Enseigner, en effet, c’est exercer la relation de professeur à élèves et s’aligner surtout sur un contenu intellectuel à transmettre efficacement.Tandis que faire des disciples, c’est, pour le serviteur de la Bonne Nouvelle, aider ses frères à choisir Jésus comme maître de vie et comme la norme vivante de leurs appréciations, de leurs amours et de leurs décisions.En d’autres termes, c’est trop peu de mouler en série des « forts en catéchisme» et des pratiquants aux dires scrupuleusement orthodoxes.Ce qui importe, c’est que des hommes soient mis à même d’emboîter 26 librement le pas à Jésus, de s’éprendre d’admiration et d'amour inconditionnel pour lui, et que leur existence soit à ce point aimantée par l’Évangile qu’elle en devienne toute filiale à Dieu et toute fraternelle aux autres.Autant dire qu’il y faut une formation permanente, et non seulement un enseignement de base, aussi irréprochable paraisse-t-il être au strict point de vue doctrinal.Il s’ensuit que l’évangélisation présente plus d’une face.Sans doute s’opère-t-elle par la parole, mais aussi par l’action, la prière et le témoignage de l’existence.D’où les quatre coordonnées du développement ci-dessous.I.La parole qui initie au mystère et constamment interpelle La parole est, en un certain sens, la voie royale de l’évangélisation.Mais n’allons pas, pour autant, confondre la parole et les mots ! D’accord : pour prendre la parole, j’ai besoin de mots.Mais les mots ne tiennent pas lieu de parole ! Jésus nous a bel et bien prévenus qu'il ne suffit pas de réciter bout à bout des formules pieuses, fût-ce des psaumes, pour vraiment parler à Dieu : « dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens, qui s’imaginent qu'en parlant beaucoup, ils se feront mieux écouter » (Mt 6, 7).De la même façon, beaucoup plus que de parler dans le vide, pasteurs en pays de chrétienté ou enfouis au cœur de populations ignorantes de Jésus-Christ, éducateurs familiaux, animateurs religieux et catéchètes, bref, tous les «jardiniers de Dieu» doivent craindre de parler à vide ! Et le seul moyen qu’ait le serviteur de la Parole de ne pas parler à vide est de ne parler que de ce qu’il croit d’une foi vivante.C’est bien ce que saint Paul recommande aux responsables de l’Évangile en leur appliquant le verset 10 du psaume 116: «j’ai cru: c’est pourquoi j'ai parlé » (cf.2 Co 4, 13).Ce qu’un ex-doyen de la faculté de théologie de Cambridge comprenait ainsi: «quant à moi, j’ai décidé de ne prêcher sur aucun aspect de la vie chrétienne à moins qu’il ne fasse partie de ma vie et de mon sang.» (Cette exigence d’authenticité a du reste conduit le Révérend Harry Williams à devenir moine anglican.) Ce dont il s’agit, au fond, en annonçant l’Évangile, c’est de chercher à montrer le tissu vivant et palpitant de la vérité chrétienne, que le marxiste catholicisant R.Garaudy appelle admirablement « la chair de votre Dieu ».La portée d’une telle expression, on la saisira sans peine à partir d’une remarque glissée par un prêtre brésilien au P.Loew 27 arrivant dans le pays : « pour les pauvres d’ici, Dieu est Quelqu'un.Pour les curés, c’est une vérité à croire.».Voilà le maître-mot: « Dieu est Quelqu’un ! » Il est souhaitable que l’évangélisateur, jour après jour, reprenne à son compte l’exclamation de Marie-Madeleine abordant les disciples après la Résurrection: «j’ai vu le Seigneur, et voici ce qu’il m’a dit » (Jn 20, 18).C’est bien cela : « comtempler d’abord, proclamer ensuite », comme le suggérait un jour quelqu’un.Or, justement parce qu’ils n’ont jamais vraiment rencontré Dieu, un tel, parlant de Dieu, pensera plutôt à soi; tel autre parlera de Jésus-Christ d’un ton tellement détaché qu’à son insu il donnera raison au mot cruel de Kierkegaard : « le professeur de religion, c’est un professeur qui professe sur la crucifixion de quelqu'un d’autre.» Et pourtant, évangéliser peut-il consister en rien d'autre, se demande Gérard Marier, qu’à « parler à quelqu’un en aimant Jésus-Christ »?Tout confirmé, on l’oublie trop, est sacramentellement délégué à l’évangélisation, y compris, à l’occasion, par la parole.Bien entendu, pour prendre librement la parole dans la vie courante, il n’est aucunement requis d’avoir été mandaté à cet effet par la Hiérarchie.Il suffit, comme le notait déjà saint Thomas, que le baptisé-confirmé participe, par grâce, à la nature de Dieu qui, de tout le dynamisme propre à l’Amour absolu, tend à se communiquer sans limites.II.L'action qui milite bâtit et rassemble La parole évangélisatrice risque de tourner court, surtout à notre époque avide d’efficacité aisément constatable, si elle n’arrive pas à prendre corps dans la réalité par une action appropriée.Et, ici, l’urgence première n’est probablement pas de multiplier encore et encore des serres-chaudes ou des ghettos confessionnels où l’on se retrouvera dans une tiède quiétude entre gens du même bord.Jésus ne nous dit-il pas en effet : « si vous saluez seulement ceux qui vous saluent., n’importe quel païen ou pécheur n’en fait-il pas autant ?» Le Christ a-t-il fait acception des personnes, lui?S’est-il spécialisé dans la promotion du « surnaturel » à l’état pur?S’est-il distingué par un souci des « âmes » décroché de la réalité totale de la personne et de la société?Lui qui a été si divinement humain, il ne nous a pas demandé d’angéliser les hommes, mais de les évangéliser.Ainsi, après avoir ressuscité la fillette de Jaïre, il ne propose pas le chant d’un psaume 28 d’action de grâces, mais recommande tout bonnement: «n’oubliez surtout pas de donner à manger à la petite.» À l’aveugle, il ne demande pas: «que veux-tu que je fasse pour que tu deviennes croyant?» mais: «que veux-tu que je fasse pour toi?» (Le 18, 41).C’est que, pour lui, annoncer la Bonne Nouvelle, ce n’est pas sauver des âmes, mais des hommes, puisqu’il est bien avéré, selon le récit de la Genèse, que ce n’est pas exactement l’âme qui a été créée à l'image de Dieu, mais l'homme.Et d’ailleurs, ne sait-on pas, par exemple, qu’Henry Ghéon fut converti à Dieu après une conversation où il n’avait aucunement été question de Dieu?Rien d’étonnant, alors, que Paul VI ait déclaré au seuil de la deuxième session automnale de Vatican II: «que le monde le sache: l’Église le regarde avec une profonde compréhension, avec une admiration sincère, sincèrement disposée non à le subjuguer mais à le servir, non à le déprécier mais à le mettre en valeur, non à le condamner mais à le soutenir et à le sauver.» Les religieux eux-mêmes n’ont pas à renier leur solidarité avec le monde, mais bien plutôt, sur ce plan-là, à rompre avec la résignation en face du monde tel qu’il est, — c’est-à-dire souvent dur et injuste, — ou tel qu’il se veut, — c’est-à-dire gavé de plaisirs toujours insatisfaisants et prisonnier d’ambitions hermétiquement terrestres.Si l’Église, en évangélisant, humanise par surcroît, l’Église aussi, en humanisant, évangélise du même coup, bien qu'incomplètement.Autrement dit, il lui est demandé, et aujourd’hui plus impérieusement que naguère, de se compromettre pour l’homme, surtout pour les classes humaines méprisées et injustement opprimées.Déjà l’avant-dernier Synode des Évêques (1971) avait courageusement reconnu le devoir actuel de l’Église à cet égard en déclarant: «la mission de prêcher l’Évangile nous oblige à l’heure présente à un engagement de nous-mêmes en faveur de la libération de l’homme, même en ce qui concerne son existence aujourd’hui dans le monde.» Car, comme le remarquait le P.Amalorvapadass, rapporteur au tout dernier Synode des Évêques (1974), « le monde n’a pas besoin de nouvelles exhortations de l’Église, si bien que désormais la parole est aux actes !.» Ce que le monde réclame, et parfois désespère d’obtenir, c’est que l’Église «se mouille» avec détermination.Que celle-ci ne craigne d’ailleurs pas plus qu’il ne convient les risques de cette opération.D’une manière ou de l’autre, étant composée de pécheurs, elle aura toujours les mains sales.Mais depuis quand est-ce un idéal valable de vivre ses journées d’homme et de traverser la vie entière sans se salir les mains?29 L’important est que l’Église ne déserte pas son rôle le plus vrai : aimer « à la Jésus » les gens tels qu’ils sont, sans cesser de lutter pour les rendre meilleurs.III.La prière qui implore l'extension du règne Même s’il est préférable, comme le suggérait Pie XII, en octobre 1957, de «désigner l’apostolat de la prière et de l’exemple personnel comme apostolat au sens large et impropre du mot », il n’en demeure pas moins que la prière est étroitement liée à la réussite de l’évangélisation.Jésus lui-même ne recommandait-il pas à ses frères de prier le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson?Prier est d’abord indispensable à l’apôtre car, s’il est demandé à celui-ci d’aller crier sur les toits ce qu’il a entendu dans le secret, encore faut-il qu’il ait préalablement entendu quelque chose dans le secret d’une conversation avec Dieu.Aussi sa prière se coule-t-elle volontiers en ces quelques mots essentiels: «Jésus, donne-moi ce que je dois donner à mes frères.Mais ce que je dois donner, ce n'est rien d'autre que Toi.Alors, donne-Toi à moi et donne-Toi aussi à travers moi.» Prier reste aussi, même en dehors de toute intervention pastorale définie, le plus court chemin pour accéder au cœur de l'homme, puisque alors c’est Dieu lui-même que je supplie de surgir des profondeurs de l’autre et de toucher du-dedans, de sa main souveraine, la liberté captive d'un être recourbé sur soi, pour l’inviter à accueillir le regard de tendresse de son Père.IV.Le cri évangélique d'une existence d'homme « Mieux vaut se taire et être, dit saint Ignace d’Antioche, que de parler sans être.» L’Église la plus efficacement évangélisante n’est pas forcément celle où l’on cite et commente le plus souvent l’Évangile.Mais c’est à coup sûr celle dont la vie est la plus conforme à la Parole de Dieu.Aussi Roger Schütz conseille-t-il volontiers aux nombreux jeunes qu’il rencontre: «vivez du moins le très peu de choses que vous avez comprises de l’Évangile.» Si nous vivons la Bonne Nouvelle ici-et-maintenant, en quelque sorte naïvement et presque mot à mot, à la manière de personnes qui viendraient de recevoir le « coup de foudre » de l’Évangile, alors se renouvellera le miracle des premiers chrétiens devenus contagieux de Jésus-Christ.Car on n’a pas, jusqu’à présent, trouvé de meilleur moyen pour faire estimer des valeurs et une force supérieure qu’en les incarnant dans une vie authentique.Le clair témoignage d’une existence où, 30 suivant la forte expression de Luther, « le Christ est profondément enfoncé dans la chair», ne peut pas ne pas agir à la manière d’une présence interpellante.Ainsi, le témoin, renonçant, non bien sûr à « passer le message », mais à exercer une quelconque volonté de puissance et de pression sur autrui, en appelle silencieusement à ce qu’il y a de plus profond dans l’autre, là où parle Celui-là précisément dont il veut témoigner.C’est alors comme si l’existence même du chrétien devenait le Mystère incarné.Tel avait été, en tout cas, le sentiment d’un incroyant qui venait de voir le Curé d’Ars et qui s’écriait: «j’ai rencontré Dieu sur le visage d’un homme ! » Il n’est même pas besoin, pour cela, de chercher à tout prix à témoigner et à briller: il suffit d’être devenu lumineux de Dieu, comme Moïse redescendant du Sinaï.Ou, si l’on préfère, il suffit de fréquenter Jésus assez intimement pour rester imprégné de sa « bonne odeur » (2 Co 2, 15).Contre un argument, on peut toujours se défendre.On peut se défendre contre un visage.Mais contre un parfum exquis?Et tant mieux s’il en va de la sorte, car certains théologiens fort sérieux, dont le P.Liégé, inclinent à croire qu’à ce stade-ci de l’histoire de l’Église et du monde, « la vie religieuse serait liée à l’évangélisation davantage par ce que sont les religieux comme chrétiens radicaux que par la part qu’ils prendront aux labeurs de l’évangélisation ».Merveilleuse et redoutable responsabilité évangélisatrice, que Pie XII, anticipant Lumen Gentium, évoquait en ces termes en 1958: «l’E'glise ne répondrait pas pleinement au désir du Christ et les hommes ne lèveraient pas des yeux brillants d’espoir vers elle s'ils ne trouvaient en son sein des hommes rayonnant la splendeur évangélique par l’exemple de leur vie bien plus que par leurs paroles.» Conclusion Peut-être, pour finir, convient-il d’ajouter ceci, qui vaut pour tous les chrétiens et davantage encore pour les religieux.Il n’est pas du tout anormal que, dans la société, les disciples contemporains de Jésus soient perçus comme, et soient effectivement, un groupe inassimilable et même incapable de s’adapter complètement.Un groupe sur qui ne « prend » pas le virus de l’assimilation moderne de tous avec tous, et de tous à tout (« Tout le monde le fait : fais-le donc ! »).C’est seulement au prix de cette tenace fidélité à Jésus-Christ que les inconditionnels de Dieu pourront communiquer à notre génération leur indéracinable Espérance.André Parenteau,//.c.6201, 3e A venue Rosemont Montréal 31 LES LIVRES LANGLAIS, Jacques, Le Bouddha et les deux bouddhismes (Regards scientifiques sur les religions, 2).Montréal.Fides, 1975; 204 pp„ $8.00.Le bouddhisme se classe parmi les grandes religions universalistes et missionnaires.11 exerce son influence surtout sur les contrées de l’Asie.Même l’Occident se montre aujourd’hui curieux d’en connaître les mystères.Les jeunes surtout espèrent y trouver une solution à leur désarroi.Chaque année paraissent des volumes sur cette grande tradition religieuse.La collection « regards scientifiques sur les religions » ne pouvait l’ignorer.L’A., attentif depuis plusieurs années à la rencontre des cultures et des religions, a parcouru une partie importante de l’Asie bouddhique.Il a donc connu de près cette religion orientale.De ses formes contemporaines, comme le Zen, il remonte, dans cet ouvrage, jusqu’au bouddhisme ancien et à son fondateur Gautama le Bouddha (l’éveillé), reconnu maintenant comme historique mais recouvert de légendes.Ceux qu’intéresse l’étude des religions trouveront dans ce volume une sérieuse initiation à la doctrine bouddhique.Ces pages lui apporteront une synthèse vivante des deux courants majeurs de cette religion (le grand véhicule et le petit véhicule) ainsi que de bonnes sources de recherche: références nombreuses, textes choisis, index-glossaire, le tout agrémenté de cartes, de photos et de dessins.LAVOIE, Gaétan, Près du port « Ambe-res » (récit amazonien), Montréal, Éd.Paulines, 1975; 110 pp.$5.50.Le préfacier de ce livre, le P.Odoric Bouflard, O.F.M., nous en livre la substance en ces quelques lignes : « un francis- cain du Québec vit au Pérou depuis vingt-deux ans.Le récit du P.Gaétan Lavoie, s’il donne la vedette au P.Raynald Comtois et à sa fin tragique dans la rivière Tamshiacu (mystérieusement noyé et dévoré par les piranhas) sait évoquer par des touches rapides la vie quotidienne de la mission, l’environnement géographique et culturel de ce coin du monde si particulier.Son ambition (est) de présenter à la fois un missionnaire et le missionnaire, l’histoire, la géographie, le type humain de l’Amazonie.» Ce « récit amazonien » est un de ces livres allègres et pittoresques qui s’emparent tout de go de notre esprit et de notre imagination.Ceux qui ont connu le P.Raynald Comtois sauront gré à l’A.d’avoir, au milieu de ses souvenirs, rappelé la figure si attachante de ce missionnaire jovial, espiègle, mais d’un courage infatigable.Quand on ouvre ce petit volume, à la fois historique et poétique, on regrette de ne pouvoir en poursuivre la lecture d’un seul trait, si d’aventure on est obligé de le refermer.MI LOT, Jean-René, L'Islam et les Musulmans (Regards scientifiques sur les religions, 1).Montréal, Fides, 1975; 190 pp., $8.00.Avec le Judaïsme et le Christianisme, l’Islam compte parmi les trois religions qui croient à un Dieu unique.L’A., après un stage de trois ans dans un pays à majorité musulmane, le Bangladesh (Pakistan oriental), s’est spécialisé en études islamiques.Produire cette publication devenait un défi en raison de la complexité de la matière.D’abord craint et méprisé par l’Occident, l’Islam est regardé par celui-ci avec un œil plus bienveillant.La doctrine musulmane n'est pas ici jugée; 32 TA.le déclare: «il ne s’agit.pas de critiquer ou de défendre l’Islam, mais de dire ce qu’il est, de quoi il est fait ».Après avoir évoqué la figure du fondateur, Muhammad (Mahomet) et le coran, livre de ses révélations, l’ouvrage parle de l’Islam dans l’histoire, de la tradition et de la loi islamiques, ainsi que de la « théologie », de la philosophie et de la mystique de cette religion.Un autre chapitre sur la communauté musulmane est suivi d’un regard sur l’Islam et le monde moderne.Un index des termes techniques, des noms propres et des thèmes abordés facilite la consultation.Comme cette religion compte de 500 à 650 millions d’adhérants, cette statistique, difficile à établir, démontre son importance dans le monde et l’opportunité de cette recherche.Dans sa préface, le Dr Charles J.Adams, directeur des études islamiques à l’Université McGill, use de termes élo-gieux pour apprécier ce livre, d’ailleurs présenté avec soin par les éditeurs.PARENT, Rémi, Condition chrétienne et service de l’homme.Essai d’anthropologie chrétienne.Dans Coll.« Héritage et projet», n° 4, Fides 1973, 200 pp.La foi au Christ a-t-elle un sens humain?N’a-t-on pas trop longtemps isolé la foi de l’humain?L’A.nous dit: «c’est plutôt ma conviction que les prophètes du renouveau, Jean XXIII par exemple, furent et sont des hommes attentifs aux appels de libertés qui aspirent à être libérées, et capables de faire une lecture chrétienne de ces aspirations qui surgissent du fond de l’être humain » (p.16).Et plus loin : « le sens chrétien de la vie est toujours contemporain d’un monde culturel en constante transformation » (p.17).«La révélation du salut fonde une anthropologie qui consacre l’homme chrétien à la construction du monde» (p.17).L’A.voudrait montrer comment « l’espérance chrétienne n’est pas étrangère aux espoirs humains» (p.17).En un mot, comme l’affirme le Père H.Denis dans la préface, ce volume se propose de « faire apparaître le poids humain de l’existence chrétienne» (p.11).Être humain et être chrétien ne constituent pas un dualisme irréductible.L'humain lui-même reçoit un sens en Jésus-Christ ressuscité.Ce livre n’est pas de lecture facile.Sa profondeur en déroutera certains.Mais les valeurs qu’il contient enrichiront ceux que les difficultés ne rebutent pas.RETRAITES POUR RELIGIEUSES — 1976 7-13 mars 14-20 avril 3- 10 juillet 11 - 18 juillet 1 - 7 août 7-13 novembre Jacques Beaupré, s.j.Mgr Paul-Émile Charbonneau Théodule Rey-Mermet, c.ss.r.Théodule Rey-Mermet, c.ss.r.Jacques Beaupré, s.j.(complète) Jacques Beaupré, s.j.LIEU : Ermitage Sainte-Croix 21269 ouest, boul.Gouin PIERREFONDS, P.Qué.H9K ICI— Tél.: 626-6379 la VI© des communautés religieuses 5750, boulevard ROSEMONT MONTRÉAL HIT 2H2 Qué., Canada FRAIS DE RETDUR GARANTIS COURRIER DE LA DEUXIÈME CLASSE P DRT PAYÉ À BEAUCEVILLE ENREGISTREMENT NO OB2B
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.