La vie des communautés religieuses /, 1 janvier 1982, Janvier
janvier 1982 des communautés religieuses La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m.Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre Bisaillon, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m.Odoric Bouffard, o.f.m.Secrétariat : Rita Jacques, s.p.Bérard Charlebois, o.f.m Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.: 259-6911 Courrier de la deuxième classe Enregistrement n° 0828 Composition: Graphiti Impression: L'Éclaireur Ltée La revue paraît dix fois par an Abonnement : de surface: 9,50$ (45 FF) (300 FB) par avion 13,50$ (65 FF) (425 FB) Sommaire Vol.40 — janvier 1982 Jacques Lewis, s.j., Spiritualité du discernement Après avoir rappelé certains présupposés fondamentaux, le fait par exemple que le discernement soit au cœur de la vie spirituelle, l'A.considère l'urgence, la nature et certaines conditions de ce discernement.Un tel discernement peut être appelé sagesse, et il n'est spirituel que s'il procède avant tout de l'Esprit qui donne lumière et vaillance.Le discernement personnel, le seul dont il est question dans ce texte, garantit la valeur du discernement communautaire et y contribue beaucoup.Henri Delhougne, o.s.b., Prier avec l'Église Le Concile Vatican II a renouvelé la prière officielle de l'Église.La liturgie des Heures est rendue aux membres du Peuple de Dieu; ceux-ci retrouvent peu à peu une prière qui n'aurait jamais dû cesser d'être la leur.Si l'Église recommande cette prière de préférence à toute autre prière communautaire, c'est surtout pour trois raisons : elle fut la prière de Jésus, elle construit le Peuple de Dieu, elle réalise la présence réelle du Christ dans le groupe qui la célèbre. Spiritualité du discernement Jacques Lewis, s.j.* Aux yeux de la foi, l'humanité se compose d'êtres appelés à la compagnie de Dieu.Tout autonome qu'il soit, le genre humain ne mène pas une existence plafonnée, comme s'il était, par rapport à Dieu, un solitaire qui se débat sous un firmament opaque ou un autocrate de soi qui prétend accomplir par lui-même sa destinée.Dans le premier cas, on est voué au désespoir; dans le second, on s'empêtre dans la suffisance destructrice.L'homme ne s'épanouit vraiment que dans le dialogue avec Celui qui l'a créé et qui le sauve.Il n'est pleinement humain qu'en étant divinisé par le «Maître ami de la vie» (Sg 11, 26).Aussi est-il invité à la «justice», c'est-à-dire à une existence où il s'ajuste à son Dieu qui lui parle et lui prête main-forte.Il se réalise par une inspiration divine, car il est fait pour écouter son partenaire des cieux.Sa grandeur est de chercher les desseins de l'éternelle Vérité qui se communique et qui par là donne la vie au monde.Il détient une vocation d'inspiré et de prophète.Interroger Dieu constitue donc un mode d'être, le seul qui garantisse un achèvement, et le discernement des « pensées de son cœur» entraîne une spiritualité, jusque dans les détails du cheminement chrétien.Il importe que les brebis «connaissent la voix» du Pasteur qui les «connaît» de par une intimité pleine de sollicitude, et qu'elles «écoutent» sa voix, de sorte qu'elles «aient la vie en abondance».C'est de cette spiritualité que traiteront, trop rapidement, les considérations qui suivent.Il sera question du discernement personnel, non pas communautaire.Celui-ci n'est possible, du reste, que si le premier a été acquis, tout comme il n'y a de réelle société que dans l'union de véritables personnes.* 175, bout, des Hauteurs, Saint-Jérôme.Que., J7Z 5T8.2 Rappel de présupposés fondamentaux Dans la question du discernement, une conception de Dieu est en cause.On peut percevoir Dieu comme le pur Absolu, une perfection fixe, et s'unir à son être immuable à travers les vicissitudes de l'existence.De fait, l'Écriture voit Yahvé comme le Saint, l'Éternel, le Très-Haut, qui siège sur un trône au-delà des deux.Les religions de l'Orient ancien plaçaient la divinité à l'intérieur du monde; à l'inverse, la pensée religieuse d'Israël, d'une manière humainement inexplicable, a saisi que Dieu dépasse absolument le cosmos et toute catégorie terrestre.Cependant, les Hébreux ne spéculaient pas sur la nature intime de Yahvé entendue comme une entité métaphysique, car «Tu ne peux pas voir ma face, l'homme ne saurait me voir et vivre » (Ex 33, 20 ; voir Jn 1, 18 ; 1 Tim 6, 16).Insoucieux des essences, qui séduisaient les Grecs, Israël s'attachait à ce qui est solide et agissant.Pour lui, Dieu conduit les hommes et notablement le sort de son Peuple en marche.Il se dit «le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob» qui se succèdent, celui qui jure à son Peuple de le mener vers la Terre ruisselante de bénédictions.Il est le Vivant qui guide étape par étape un immense pèlerinage.En effet, même après l'installation sur le sol de Canaan et l'aménagement de diverses cités, l'âme israélite demeure nomade.Israël se considère toujours comme héritier des anciens qui vivaient en «voyageurs sur la terre» (He 11,13), fils d'Abraham le perpétuel «émigré» (Gn 23, 4), descendant de Jacob dont il confesse chaque année qu'il était un «Araméen errant» (Dt 26, 5), et son Dieu est «roi» sur le mode du «berger» qui entraîne son Peuple dans les péripéties du salut.Tout croyant, surtout s'il se double d'un apôtre, doit donc se garder du sédentarisme spirituel et se mettre à l'écoute du Puissant qui travaille le cours des choses.Aussi, devons-nous en être persuadés, quand Dieu crée le monde, il nourrit un projet; en vérité, il ne produit le genre humain que pour réaliser un dessein favorable.Par sa création, il suscite l'univers et y déclenche un cheminement d'hommes libres qui concourent avec lui à l'ascension vers le Jour.Il est le maître de l'histoire, à tel point que sa Révélation déploie une théologie de l'histoire, ou plutôt s'identifie avec elle.C'est dire qu'il entretient une «volonté», emprunte une «route», dispose des «chemins».3 Dans la Bible, vivre, c'est «marcher».Pour avancer dans la bonne direction et aller d'un pas qui ne chancèle point, il faut interroger Dieu et compter sur sa «droite».Le Deutéronome répète comme un refrain: «Écoute, Israël!» Dieu propose à l'homme des «sentiers».Ce terme est caractéristique du langage de l'Écriture.Il désigne les préceptes promulgés par la Loi et aussi les interventions secou-rables de Dieu.Un commandement divin ne se réduit pas à une instruction qui permet la rectitude morale; il procure un itinéraire de vivant: «Tu me fais connaître la route de la vie» (Ps 16, 11).Quant aux chemins que sont les actions de Dieu, ils procèdent du pasteur qu'il veut être.Jacob affirme que ses pères Abraham et Isaac ont «marché en présence de Dieu» et que celui-ci fut son «berger jusqu'à ce jour» en le délivrant de tout mal (Gn 48, 15).David exalte le Seigneur qui lui a «fait parcourir un chemin parfait», a rendu ses pieds «pareils à ceux des biches» et lui a donné des victoires (2 Sm 22, 33ss).Par Isaïe, Yahvé proclame solennellement sa tendresse, son pardon inouï, des hauts faits dont Israël jubilera, en déclarant: «Mes chemins ne sont pas vos chemins», étant plus hauts qu'eux comme les deux le sont par rapport à la terre (Is 55, 8s).Toutefois, dans le cas où l'on a affaire à des interventions salutaires de Dieu, les textes emploient le mot «volonté» de préférence à celui de «chemin», surtout dans le Nouveau Testament.Parce que le Serviteur souffrant offre sa vie, «par sa main la volonté du Seigneur aboutira» (Is 53, 10).Un passage décisif et plein doit être cité ici : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu'il a d'avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement» (Eph 1, 9).Ce passage mentionne «les temps».Il importe qu'on s'arrête un peu à cette expression.Dans l'Orient qui avoisinait la Palestine, le temps était vu comme cyclique, à l'instar de la récurrence des astres et des saisons; on assistait à «l'éternel retour».Chez les Hébreux, et donc dans la Bible, le temps évoque un contenu et un sens; il est gros d'une expérience où se pose le doigt de Dieu.Le temps biblique s'avère qualitatif, chargé de signification.Il ne consiste pas en une suite de points de la durée, mais en des réseaux de circonstances qui s'échelonnent au gré des variations humaines conjugées aux initiatives du Seigneur de l'histoire.Jos 4 24, 2-13 et Dt 26, 5-10 présentent un sommaire des temps ménagés par Dieu jusque-là, et un psalmiste peut écrire: «Mes temps sont dans ta main» (Ps 31, 16).Les temps sont des événements qui engagent l'homme, quelque chose qui se passe et nous concerne, voire nous constitue, une situation qui survient et nous interpelle, un complexe historitque où Dieu nous fait signe.On ne parcourt pas le temps, on est toujours confronté à un «temps».Il faut s'ouvrir aux «temps» et les interroger.Ils recèlent un message et un appel ; ils provoquent un discernement et exigent une décision.Comme les âges de la vie, ils offrent une nouveauté qui ne se répétera point, après un passé qui n'est pas reproduit.Le Christ a apporté le Temps définitif en faveur des hommes: «Voici maintenant le temps tout à fait favorable, voici maintenant le jour du salut» (2 Co 6, 2).Il reproche à ses auditeurs de ne pas savoir «discerner ce temps-ci» (Le 12, 56) et, le jour des Rameaux, il pleure sur Jérusalem qui sera dévasté pour n'avoir pas « reconnu le temps de sa visite» (Le 1 9, 44).Ce temps suprême, donné déjà en son entier, se monnaie et se dévoile successivement en des temps qui surgissent au long des époques.Les générations et les individus jouissent des leurs.Jésus les presse d'interpréter «les signes des temps» (Mt 16, 2).Nous expérimentons des «temps et moments» que le Père a fixés (Ac 1, 7), de sorte que le Royaume se déroule et pointe dans le ruban de nos étapes tant collectives que personnelles.À nous d'ouvrir les yeux, d'accueillir et de correspondre, dans l'espérance ferme de l'«accomplissement» qui, du fond de l'avenir, s'avance vers nous en imprimant des traces anticipatrices.Obéir à la «volonté» de Dieu et seconder ses «temps» n'a rien d'une tâche avilissante ; au contraire, nous sommes par là haussés jusqu'à lui.Le rôle et la dignité de l'homme sont de consulter Dieu, de découvrir ses intentions et de s'y conformer, donc d'exercer du discernement et de la participation.Si Dieu est le maître de l'histoire, il ne la conduit pas sans nous; nous sommes ses collaborateurs, à telle enseigne que la mission de l'Église ne fait qu'un avec celle du Christ : «Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie» (Jn 20, 21 ; le «comme» désigne une identité, non une simple similitude); «Je suis avec vous tous les jours» (Mt 28, 20) ; « le Seigneur agissait avec eux » (Mc 16, 20).Du point de vue qui nous occupe ici, c'est cela servir Dieu.On lui emboîte le pas ou, 5 mieux, on tient compagnie au Christ, son envoyé permanent; on fait sien son projet, toujours à l'affût de sa piste discernable dans le clair-obscur des événements; on s'engage dans l'aménagement actuel du Règne de Dieu.Quand vint « la plénitude du temps » (Ga 4, 4), Marie s'est déclarée «servante» du Seigneur; après avoir signifié que «le temps est accompli» (Mc 1, 15), Jésus a constamment eu le soin de s'ajuster à son Père et de repérer son «heure»; sur le chemin de Damas où virait sa carrière, Paul a demandé: «Que veux-tu que je fasse?» On n'est pas un croyant authentique si on veut inventer ses propres routes et celles du Royaume sans égard pour les inspirations de Dieu.On fausse à leur émergence les sentiers divins, tant dans sa destinée personnelle que dans sa responsabilité apostolique; on gâche le cheminement que le Seigneur entend frayer dans chaque âme et dans le monde.Mais servir, c'est régner, dès ici-bas, avec Celui qui est «maître des temps et de l'histoire», comme le proclame une préface de la liturgie.Bien que notre époque insiste sur le discernement, elle n'en a pas fait la découverte.Il figure dans l'enseignement que livre la Révélation.Au cours de l'Ancien Testament, on cherchait à savoir les désirs de Yahvé et Dieu envoyait des médiateurs ou des prophètes pour notifier ses façons de voir et son projet.Le Nouveau Testament exprime de manière explicite la nécessité du discernement.«Ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits, pour voir s'ils sont de Dieu, car beaucoup de prophètes de mensonge se sont répandus dans le Monde » (Un 4, 1 ).« Pour le jugement, ne soyez pas des enfants» (ICo 14, 20).«Discernez ce qui plaît au Seigneur» (Eph 5, 10).« Examinez tout avec discernement» (1Th 5, 20).Jésus requiert qu'on reconnaisse les «signes des temps» ou «le temps présent», c'est-à-dire la manifestation en lui du Royaume (Mt 1 6,3 ; Le 12, 56).Saint Paul cite un passage d'hymne sur l'éveil intérieur et la lumière du Christ qui doit luire en nous, puis il écrit : «Soyez vraiment attentifs à votre manière de vivre; ne vous montrez pas insensés, mais soyez des sages qui mettent à profit le temps présent, car les jours sont mauvais.Ne soyez donc pas inintelligents, mais comprenez bien quelle est la volonté du Seigneur » (Eph 5, 1 6s).Et le même saint Paul dit aux Colossiens : « Nous demandons à Dieu que vous ayez pleine connaissance de sa 6 volonté, toute sagesse et pénétration spirituelle, pour que vous meniez une vie digne du Seigneur et qui lui plaise en tout» (Col 1, 9s).Un chrétien est invité à de l'intelligence spirituelle, à une clairvoyance qui décèle ce que Dieu se propose.Cela fait partie de l'union à Dieu, du compagnonnage avec le Christ.Jésus confiait: «Ce qui plaît à mon Père, je le fais toujours» (Jn 8, 29).Cette affirmation ne suppose-t-elle pas qu'en toute circonstance il recherchait ce que son Père attendait de lui ou du moins y attachait expressément sa volonté?N'est-ce pas un aspect important, voire primordial, de sa prière si souvent mentionnée par saint Luc avec référence à sa mission?Non, le discernement n'est pas marginal dans le christianisme ; il est au cœur de la vie de foi.Sans lui, on ne reconnaît pas le visage des conjonctures et on échappe à ce que Dieu veut créer.Urgence du discernement C'est quand de l'imprévu se présente qu'on a besoin du discernement.En bien des circonstances nous savons comment réagir et quoi faire, en utilisant ce que nous savons déjà; et c'est heureux, car autrement nous sombrerions dans la folie, victimes d'une tension excessive.Mais l'existence nous ménage des situations plus complexes qu'à l'ordinaire ou même complètement inhabituelles.Voilà le terrain du discernement et l'exigence d'un regard neuf.En d'autres termes, le discernement est requis chaque fois qu'on ne peut accorder une totale confiance à son savoir, aux mécanismes acquis, à la promptitude du jugement bien formé; chaque fois que le changement frappe à la porte.Or, on le sait amplement, notre époque se caractérise, entre autres traits, par le changement.Celui-ci a toujours existé plus ou moins, par exemple dans la conception de l'état religieux, mais aujourd'hui il est accéléré et s'étend à nombre de domaines, pour ne pas dire à tous.Voilà bien pourquoi nous ne pouvons pas faire l'économie du discernement.Prétendre nous passer du discernement, sous prétexte de fidélité, contredirait l'attitude prise par Jésus.Avec lui, leTestament de Dieu s'avère «nouveau» et il en a une conscience aiguë.Il sait que son message garde une continuité avec la Révélation antérieure, 7 mais dans un dépassement qui comporte des nouveautés: «Vous avez appris.Et moi je vous dis.».En apportant le Règne définitif il change des manières de voir.La foule s'écrie: «Qu'est-ce que cela?Voilà un enseignement nouveau» (Mc 1, 27).Il s'exprime avec autorité, contrairement aux scribes qui répètent du connu, et des gardes envoyés pour le mettre sous arrêt confessent à leur retour : «Jamais homme n'a parlé comme cet homme» (Jn 7, 46).Il étonne Jean Baptiste, heurte Pierre, et ses Apôtres ne le comprennent pas.Son discours sur l'eucharistie paraît insupportable à beaucoup de ses disciples, qui cessent alors de faire route avec lui.Même l'esprit de la Vierge demeure court devant ce qu'il dit ou ce qui lui advient.En particulier, les scribes et les pharisiens se scandalisent, jusqu'à la fureur, de ses déclarations et de ses actes.Il bouleverse leur conception du sabbat, de la Loi, du Messie, du monothéisme.Un jour il met explicitement ses auditeurs en garde contre la tendance à ramener son évangile au judaïsme établi, comme s'il était sain de coudre une pièce d'étoffe neuve à un vieux vêtement; il énonce le principe général: «À vin nouveau, outres neuves» (Mc 2, 22).On tomberait dans le travers d'un conservatisme de mauvais aloi et dans une interprétation inexacte si maintenant on prétendait que l'Évangile, dernière étape de la Révélation, est un corps doctrinal aux arêtes tranchées qu'il faut reproduire indéfiniment.L'Évangile ne revêt pas le caractère d'un code, mais d'un enseignement ouvert.On n'en a pas encore détecté toutes les implications.Il se prête par nature aux nouveautés que suscite un Jésus toujours vivant parmi nous et encore créateur.L'Évangile est un ferment.Il éveille des aperçus originaux, stimule l'imagination chrétienne, et se moule constamment sur l'évolution humaine que préside l'activité novatrice de Dieu.Il ne s'ensuit aucunement que l'Évangile doive se diluer dans le flux des mouvements socioculturels, ni qu'une nouveauté soit saine et bénéfique du simple fait qu'elle est une nouveauté.N'est authentiquement nouveau que ce qui apporte de la vraie vie, non ce qui satisfait le caprice, ou le goût de la mode, ou l'emballement face à «tout vent de doctrine» (Eph 4, 14).Précisément afin de distinguer, d'une part, sclérose religieuse ou engouement bête pour ce qui est moderne, et, d'autre part, dynamisme évangélique, on a besoin du discernement spirituel.8 Jésus a requis, d'un côté, qu'on écoute sa parole et, d'un autre côté, qu'on se garde du «levain» (= enseignement) des pharisiens et des sadducéens (Mt 16, 5ss), ainsi que des faux prophètes (Mt 7, 15).Saint Paul lutte contre la rigidité légaliste, et aussi contre la démangeaison de se tourner vers les fables (2Tm 4, 3s).Le discernement spirituel n'est vraiment pas un luxe, ni une marotte de notre temps.Les fondateurs et fondatrices d'instituts religieux ont tenu à se rattacher aux sources, mais également à dégager d'elles des rivières inconnues jusque-là.Très tôt dans l'Église, les Pères du désert inculquaient aux recrues l'art du discernement.Il semble que, dans les derniers siècles avant nous, on n'ait pas souligné le rôle du discernement dans la vie religieuse, que le discernement n'ait guère constitué une partie intégrante de la formation qu'on dispensait aux jeunes.Chaque membre d'un institut y a sans doute recouru de temps à autre, et la direction spirituelle pouvait l'y aider, mais l'accent paraît avoir été mis sur l'observation de règles assez strictes et sur la pratique des vertus.On se conformait à une structure, à des normes, à des comportements statués, y compris peut-être dans la vie de prière.On avait la conviction que par là on se sanctifiait, on tendait vers la perfection.Une telle attitude n'était pas forcément fausse, bien qu'elle pût prêter à du formalisme assez stérilisant, et on y était d'autant plus enclin que l'existence était tranquille, stable, bien encadrée, peu sujette à de la critique extérieure1.De nos jours, notamment dans les instituts non cloîtrés, cet idéal ne suffit plus.Trop de changements, de mobilité, d'initiative, de pressions du dehors entrent en jeu pour qu'on puisse se dispenser du discernement.La vie professionnelle, la participation à des organismes, la dépendance à l'égard d'institutions profanes, les contacts avec des personnes de tendances diverses supposent qu’on doive souvent se poser des questions et trouver des réponses judicieuses, affronter des problèmes et parvenir à des solutions satisfaisantes en tous points.De la sorte, et le régime domestique et les responsabilités de l'action réclament qu'on soit rompu à l'exercice du discernement.L'urgence de l'aptitude à discerner 1.La justice exige qu'on s'en souvienne, il y eut alors des personnes admirables par leur dévoûment, leur union à Dieu, leur délicatesse fraternelle ou d'autres attitudes exquisement religieuses.9 s'accentue du fait qu'on sollicite la participation des membres à la marche de leur congrégation et qu'on s'enquiert de leur goûts au sujet de la résidence, de la profession, des activités.Le discernement spirituel est plus que jamais inhérent à la consécration religieuse.Nature du discernement Il existe divers moyens de connaître la pensée de Dieu, les choses spirituelles, le sens de l'état religieux.On est renseigné par la dogmatique, l'exégèse, la théologie morale, l'ascèse et mystique, l'histoire de la spiritualité et de la vie consacrée, la psychologie religieuse, la pastorale.On obtient par là des fondements, de l'information, des principes, un esprit, bref de la compréhension.C'est excellent et, dans une certaine mesure, nécessaire, si l'on ne veut pas s'en tenir à des prescriptions nues ou à de pures pratiques.Le discernement, toutefois, est autre chose.On peut posséder beaucoup de science religieuse et manquer de discernement ou, à l'inverse, avoir relativement peu de connaissances et beaucoup de discernement.Le discernement spirituel a trait aux situations variées et mouvantes de l'existence réelle.On le définirait comme une attention intuitive, une clairvoyance face à ce qui surgit en soi et dans les milieux qu'on fréquente.Il est un flair.Par lui, on sent, ou l'on finit par sentir, parmi deux ou plusieurs possibilités, ce qui est à propos; on tombe sur la note juste.Il ne relève pas de la déduction logique, comme dans les sciences exactes.Il appartient à l'esprit de finesse, non à l'esprit de géométrie.Il s'apparente au bon sens, mais il le dépasse, surtout si ce bon sens est court ou gros.Il procure de la vision, juste et pénétrante, et un savoir-faire aussi résolu que nuancé.Par le discernement on se met en accord avec ce qui se passe et avec ce que Dieu entend faire.On exerce du réalisme spirituel.L'application du discernement regarde des niveaux divers: on doit distinguer entre le vrai et le faux, le bien et le mal, l'apparence et la réalité, mais encore entre ce qui est opportun et ce qui ne l'est pas ou l'est moins.C'est surtout à ce dernier usage que l'on pense lorsqu'il s'agit de discernement spirituel (surtout, pas uniquement; ainsi, par souci d'adaptation, on peut céder à l'erreur en ce qui 10 touche à la pratique de l'obéissance ou de la pauvreté dans l'état religieux).Le plus souvent, espérons-le, on n'a affaire qu'au discernement de «ce qui convient» (l'expression est de saint Paul, dans 1 Co 6, 1 2 et 10, 23 ; on peut traduire aussi : ce qui est utile, profitable).Jouit alors du discernement une personne qui a le sens des choses de Dieu, qui est munie d'antennes pour capter les inspirations divines et les conjonctures humaines, qui sait quoi faire et à quel moment.Elle est judicieuse dans ses positions et ses choix parce qu'elle a acquis la «pensée du Christ» (1Co 2, 16), parce qu'elle a de l'expérience spirituelle, parce qu'elle est ouverte tant aux faits de civilisation qu'aux chemins nouveaux que désire tracer Dieu sans abolir ce qu'il a déjà réalisé, parce que son âme est tout ensemble sûre et souple.Elle trouve normal d'avoir à se demander: Qu'est-ce qui est opportun ici et maintenant?Ce qui revient à la question : Qu'est-ce que Dieu, à la fois fidèle et inventif, veut créer à cette heure-ci ?En effet, on ne se fie pas seulement à ses lumières naturelles, on se réfère à ce qui est de Dieu, on compte «juger spirituellement» (1Co 2, 14).Sinon, on n'est qu'habile (et populaire) à un niveau terrestre, avec les limites et la naïveté qu'inévitablement cette adresse comporte devant Dieu.C'est avec le Seigneur qu'on est invité à devenir comme «le maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux» (Mt 13, 52).Un tel maître, Jésus l'a été éminemment.Il détenait un fonds de convictions fermes et il entendait se maintenir en continuité avec le passé d'Israël, mais il ne souffrait pas le traditionalisme figé, ni la rigidité d'esprit dont faisaient preuve les scribes et les pharisiens, auxquels il s'est opposé.Il a su équilibrer attachement aux racines et amour des bourgeonnements.Il était venu «pour que les hommes aient la vie» et même «en abondance» (Jn 10, 10).Et cette vie ne s'enfouit pas dans quelque recoin de notre être; elle fait corps avec les événements qui tissent notre existence, encore qu'elle les transcende.Poussons maintenant plus loin notre enquête pour comprendre au mieux la nature du discernement spirituel.Un esprit de sagesse Il serait exact d'appeler le discernement une sagesse.La Bible de l'Ancien Testament abonde en prescriptions, auxquelles se sont 11 attachés les scribes et les pharisiens, en y ajoutant « la tradition des hommes» (Mc 7, 8).Or, il est remarquable qu'un autre courant a vu le jour et s'est développé dans l'Ancien Testament, celui de la littérature sapientielle.Dès le temps de Salomon, soit au 10e siècle avant Jésus-Christ, on s'est mis à s'occuper de sagesse, à l'instar des penseurs de l'Orient ancien.On a réfléchi sur l'expérience et sur l'art de vivre en être humain et en croyant.De là sont nés les livres sapientiaux de la Bible.On a compris qu'à l'observance devait se joindre la sagesse pour connaître une vie imprégnée de sens.Le Nouveau Testament, comme pour le reste de la Révélation, est parvenu au sommet de cet esprit.Et il nous apprend que par l'adhésion au Christ nous sommes faits «enfants de la Sagesse» (Le 7, 35).Qu'est-ce que la sagesse?Cette question est importante.Abordons-la sous un angle concret en nous demandant ce qu'est un sage (homme ou femme).Nous connaissons tous des personnes sages, de bon conseil, pacifiantes.Un sage est un homme qui a beaucoup observé les comportements, les réactions, les attitudes des êtres humains, de même que les relations sociales courantes.Il y a beaucoup réfléchi également, tout comme il a écouté ceux qui étaient sages avant lui.Il a éprouvé le besoin d'exprimer ses constatations en des formules généralement courtes, incisives, imagées.Les sages affectionnent la sentence ou le proverbe, et ils aiment retenir les adages transmis de génération en génération.Ces dictons n'offrent pas de considérations intellectuelles, mais plutôt des scènes vivantes, des raccourcis qui éveillent à la fois l'intelligence, l'imagination, les sentiments.Tout le monde connaît des exemples comme ceux-ci : «Loin des yeux, loin du cœur»; «Qui trop embrasse mal étreint»; «Pierre qui roule n'amasse pas mousse».La sagesse colle à la vie, elle la reflète en sa réalité même.Avec le savoir-faire artisanal, elle constitue la culture des gens simples.Des personnes cultivées se plaisent aussi à fignoler des sentences, qui ne manquent pas de finesse, mais qui sont plutôt des mots d'esprit, parfois alambiqués et assez souvent amers.La sagesse suppose de l'expérience, sur laquelle on a médité.C'est pourquoi on la trouve chez des personnes d'un certain âge, bien que des plus jeunes y aient une prédisposition.Mais toujours, 12 c'est le vécu qui est en cause.On n'érige pas des théories, on dépeint des faits.Dans la même veine, le discernement s'intéresse à l'expérimental.Néanmoins, ici se rencontre une notable différence.Si la sagesse a tendance à généraliser ses découvertes sous forme de maximes, le discernement est attentif à l'immédiat, au particulier, au transitoire.Il ne cherche pas des lois, parce qu'il sait trop que les situations ne se répètent pas ou guère.Il fixe son regard sur ce qui est vrai maintenant et dans telles circonstances déterminées.Son verdict n'est pas étranger à une sagesse globale, ni à un héritage légué par les anciens, mais il s'applique à ce que révèlent et exigent l'actualité, le milieu où l'on se trouve, le but précis que l'on vise.Il est une science du singulier.À un niveau supérieur, il est l'assimilation de la surprise, du tout à fait imprévu.D'abord décontenancé par ce qu'on n'attendait pas, on finit par trouver la solution juste et s'y adapter, en surmontant les habitudes qu'on avait.Alors le passé s'enrichit d'un apport neuf, prend une tournure inédite.On progresse.On ne donne plus à l'expression «c'est la vie» une signification statique; au contraire, on espé-rimente que vivre, c'est devenir nouveau, sans renier ce qu'on était en son fond.Cette beauté surpasse celle du vieil arbre qui produit de jeunes pousses au printemps, car c'est toujours ce qu'il a fait.Le discernement réussi, qui nous ajuste à la nouveauté qui venait, distille la sauveur de la vie jamais connue, de l'expérience qui monte au-delà de ce qu'on était.«Voici que je vais faire du nouveau», dit toujours le Seigneur Dieu (Is 43, 19).Avoir peur du changement, n'est-ce pas, en somme, redouter le Dieu créateur ou n'avoir pas compris qu'il est éternel à la manière d'un fleuve, non d'un pic immobile?Il est révélateur et bienfaisant pour nous que, dans la Bible, vivre se dise «marcher», tout comme la volonté de Dieu est un « chemin ».Sûrement Jésus avait merveilleusement conscience d'être lui-même quand il déclarait à un paralysé: «Lève-toi et marche.» Sa mission est toujours de nous ressusciter de nos paralysies et de nous mettre en route.Il est intéressant de remarquer que Jésus s'est exprimé à la manière d'un sage.D'abord, bien sûr, comme les livres de sagesse Pr, Si et Sg, il a livré des messages d'une grande élévation.Il a répandu une lumière neuve, dans sa Bonne Nouvelle, et par là il a ravi les foules: «Tous étaient en admiration devant les paroles de 13 grâce qui sortaient de sa bouche» (Le 4, 22).Il charmait profondément par son annonce qui dévoilait «le mystère du Royaume de Dieu».Mais aussi il employait les méthodes des sages.Ainsi, il recourait à des proverbes: «Nul n'est prophète en son pays»; «On ne peut servir deux maîtres»; «La bouche parle de l'abondance du cœur»; «Si quelqu'un marche dans la nuit il trébuche».Ses paraboles, si nombreuses, sont des proverbes narratifs.Comme le font volontiers les sages, il se sert du paradoxe; «Qui sauve sa vie la perd»; «Le plus petit d'entre vous, voilà le plus grand»; «Laisse les morts enterrer leurs morts»; «Restez en tenue de travail» (ses paraboles ont un trait paradoxal, qui pique la curiosité).Il indique une ligne de conduite avec des images frappantes, voire outran-cières parfois: «Si ton œil te porte au mal, arrache-le»; si c'est ta main ou ton pied, «coupe-les»; on n'entre pas dans le Royaume si on ne devient pas un enfant; une fois la main à la charrue, ne regarde pas en arrière.Il sait que par leur caractère inattendu ses positions pourraient même scandaliser (Mt 11,6).Son intention est toujours d'amener les gens à réfléchir, à se poser des questions, donc à faire du discernement.Il n'est pas rare qu'à cette fin il pose lui-même une question.À sa mère qui lui demande pour quelle raison il lui a échappé ainsi qu'à Joseph il dit : « Pourquoi donc me cherchiez-vous ?» On lui apprend que sa mère et ses frères veulent le voir; il répond : «Qui sont ma mère et mes frères ?» Il arrive qu'au début d'un enseignement il interroge: «Quel est votre avis?» (Mt 18, 12; 21, 28).Il ne donne guère des règles précises qu'on n'aurait qu'à observer telles quelles; il préfère soulever des cas et inculquer un esprit: Qu'est-ce qu'on fait quand, le jour du sabbat, on rencontre un paralysé dans une synagogue?Qu'est-ce que tu fais, toi le jeune homme riche, si tu désires entrer dans la vie éternelle?Qu'est-ce qu'on fait à propos du tribut réclamé par César?Il a souci qu'à la lumière de sa parole on pense les situations concrètes pour trouver des solutions.C'est pourquoi il aime lancer: «Qui a des oreilles qu'il entende!» ou, en un sens différent, «Comprenne qui peut comprendre!»; «Écoutez et comprenez»; «Avez-vous compris tout cela?» Dans le même but de provoquer la réflexion, après l'accueil, il utilise des formules énigmatiques (ses adversaires lui reprochent, à tort, de les tenir en suspens au sujet de lui-même — Jn 10, 25).Il trouve important qu'on soit très attentif, qu'on examine et qu'on parvienne à une 14 décision.Il force les esprits au discernement.Sa présence, son message et ses oeuvres sont une question, en même temps qu'une révélation inspiratrice.Il faut qu'on se laisse mettre en cause et qu'on discerne ce qu'il veut dire.Autrement, on n'est pas sage.Le souffle de l'Esprit Effort de clairvoyance et exercice de sagesse, le discernement se présente aussi comme l'écoute d'une suggestion de Dieu.Le Seigneur ne nous abandonne pas à notre perspicacité courte et faillible.Il nous envoie son Esprit, en faisant appel à nos fenêtres ouvertes.Quand il accomplit son acte créateur du monde, son vent planait au-dessus de la terre vague et de l'abîme ténébreux, et il dit : «Que la lumière soit ! » Et plus rien ne fut informe, ni enténébré.La terre prit contours, couleurs, animation.Puis le Seigneur envoya son Souffle dans l'histoire et dans le cœur des hommes.Son dessein, par la Parole et l'Esprit, accusait une physionomie de plus en plus nette et se révélait aux cœurs chargé d'une puissance de vie.C'était de la création continue, un renouvellement qui changeait l'existence.Et ce Dieu reste créateur ; ses mains ne s'accommodent pas du figé ou de la stagnation; dans ce qui s'avère inerte ou ressassé, elles cherchent à susciter le mouvement.Dieu aime que les hommes avancent.«Lève-toi d'entre les morts!» (Eph 5, 14).Le discernement n'est «spirituel» que s'il procède avant tout de l'Esprit.Ou alors, il se réduit à notre pauvre sagacité, à nos «raisonnements prétentieux» (2Co 10, 4), et peut-être sommes-nous les jouets de notre ambition ou de notre insécurité impatiente.Avec la liturgie, nous chantons : «Viens, Esprit créateur» et «Viens, lumière des cœurs ».L'Esprit est l'instigateur de pentecôtes successives.Après avoir fondu sur les prophètes, il est descendu sur le Christ lors du baptême dans le Jourdain, il l'a conduit au désert pour qu'il affirme son authentique messianisme, puis Jésus s'est engagé dans son ministère lumineux «avec la puissance de l'Esprit» (Le 4, 14).Il est remarquable qu'en l'annonçant comme un prestigieux rejeton de David Isaïe nous assure que l'Esprit du Seigneur reposera sur lui avec ses dons et que la plupart de ceux-ci 15 concernent le discernement (Is 11, 2).Nous savons tout cela, mais avons-nous suffisamment noté, au point d'en être persuadés vitalement, que le propre de l'Esprit est de faire jaillir des sources inconnues et que, par conséquent, la vie spirituelle — de la personne, de l'institut, de l'action — comporte par nature de la nouveauté?L'Esprit donne de voir clair toujours pour un pas en avant, parfois pour un franc renouveau.Aussi, pour qu'il soit vraiment spirituel, le discernement implique-t-il un débouché sur un paysage jamais exploré ou sérieusement découvert.Il y a là un des critères du bon discernement, car toujours l'Esprit innove, il met en branle un cheminement qu'on n'avait pas expérimenté.Ajoutons soigneusement que s'il répand en nous de la lumière, qui peut être lente à poindre, il infuse aussi une vaillance.Le discernement qu'il accorde est indissociable d'un dynamisme correspondant (et du très beau «fruit» que mentionne Ga 5, 22).Si donc notre vie se montre stationnaire, la faute en est à nous, sous réserve que notre progrès puisse se réaliser d'une façon insensible, cachée, pour n'apparaître qu'un beau jour, quand il est mûr ou quand Dieu estime que le moment est venu.Soulignons un aspect notable de l'intervention du Saint-Esprit.Dieu nous dépasse et, s'il tient compte de ce que nous sommes comme du rythme de notre marche, il ne mesure pas son action et son attente sur notre manière de voir ou les jugements que nous portons.«Mes pensées ne sont pas vos pensées.» Sans quoi, serait-il Dieu et ferait-il du divin dans notre histoire?En conséquence, on ne s'étonnera pas que son Esprit déroute nos prévisions et dérange nos habitudes.Un psalmiste s'écrie : « Que tes pensées, ô Dieu, me semblent impénétrables!» (Ps 139, 17).Elihou dit à Job : «Vois, Dieu est grand et nous ne comprenons pas» (Jb 36, 26).Après avoir médité sur le plan de Dieu à l'égard des Juifs et des païens, Paul s'exclame: «Que ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles ! » (Rm 11, 33).Dieu enveloppe notre destinée de son mystère, il l'entraîne dans son sillage à lui, qui ne saurait être que déconcertant bien des fois.Un regard sur le passé de l'Église et sur la vie des saints le manifeste à l'évidence.Il s'ensuit que nous devons faire totalement confiance à Dieu et, dans notre discernement, compter qu'il peut fort bien agir tout autrement que le supposent nos convictions ou nos espoirs.Nous 16 avons sans doute raison de penser que, pour une bonne part, nos temps sont troublés, que nos instituts religieux glissent vers leur extinction, que notre vocation personnelle dans un corps apostolique paraît ne rimer à presque plus rien.Mais que valent ces sentiments devant Dieu?En quoi sont-ils marqués par la foi, le désintéressement, l'abandon?Nous avons si facilement une mentalité de propriétaires et de juges ! Nous avons du mal à reconnaître que tout est «dans la main» de Dieu et que lui seul possède la clé des événements.On oublie que le Créateur est maître précisément du chaos, que la résurrection est le premier et le dernier mot de Dieu, que le Puissant «fait vivre les morts et appelle à l'existence ce qui n'existe pas » (Rm 4, 1 7).Du reste, notre époque contient des merveilles et recèle des promesses ; n'attirons pas sur nous le reproche du Seigneur qui, annonçant du nouveau «qui déjà paraît», ajoute: «Ne le reconnaîtrez-vous pas?» (Is 43, 19).Usons plutôt d'un discernement qui épouse les vues du vrai Dieu.«Dans le cœur de l'homme il y a beaucoup de projets, mais c'est la décision de Yahvé qui s'accomplit» (Pr 19, 21).Ne faut-il pas sortir de nos préjugés, même beaux et généreux, pour consulter Celui qui est « le seul sage » (Si 1,8; Rm 1 6, 27) ?Sans la confiance, aveugle si nécessaire, on ne foule pas les sentiers de Dieu, de même qu'on n'est pas fort du souffle de l'Esprit.Nous entendrons sans doute partager la totale assurance de Jésus allant à la Vie par nul autre chemin que celui des ténèbres passagères.Son expérience est normative.Conditions du discernement Nous sommes tous d'avis que le discernement spirituel ne s'improvise pas, qu'il ne nous est pas servi comme un mets tout apprêté, qu'il suppose un apprentissage et un esprit.Pour être approprié et fructueux, il requiert des conditions.Exposons un peu celles-ci ou quelques-unes d'entre elles.Discerner, c'est voir avec justesse.Pour autant, il s'impose que l'on possède les connaissances qui touchent ce qui est en cause, car pour bien juger on a besoin d'un éclairage, de motifs, de critères.Une certaine culture religieuse est donc indispensable.Dans le mariage, il est au moins fort utile que chaque conjoint ait 17 appris ce qu'est la psychologie de l'autre sexe pour qu'entre eux fleurisse l'harmonie; également, il est bon que tous deux se soient renseignés sur ce qu'est un enfant, ce qui est requis pour qu'il s'épanouisse et prenne consistance, ce qui joue dans sa croissance d'une étape à une autre.De même, dans l'état religieux, il importe d'être averti des valeurs qu'on a choisi de poursuivre, comme d'ailleurs en toute profession humaine.Comment discerner avec pertinence sa manière de pratiquer la prière, la pauvreté, la communion fraternelle, l'obéissance, le renoncement à soi, l'apostolat toujours au point, si on n'a pas étudié, à la lumière de l'Évangile, de la tradition, de la conjoncture actuelle, le sens de ces composantes de la vie consacrée?On se contentera de pratiques, on mécanisera son comportement, et on sera incapable d'intuitions neuves qui font progresser.Il se trouve des personnes douées d'un instinct sûr qu'elles détiennent de leur naissance et le Seigneur se plaît à éclairer les âmes simples, mais on ne saurait se compter facilement parmi elles, ou croire qu'on a des vues judicieuses dans tous les domaines de sa condition chrétienne ou religieuse, ni écarter de parti pris les aides culturelles dont dispose notre époque.Bien sûr, un savoir spirituel n'exige pas qu'on soit calé en théologie ou autres matières connexes.D'un autre côté, il est inadmissible, surtout dans notre monde évolué, que les religieuses et les religieux ne sachent pas rendre compte de leurs valeurs et ainsi en témoigner.On a besoin, pour soi et son entourage, d'une spiritualité solidement fondée, consciente, affinée.Quant à l'apostolat, il nécessite aujourd'hui, on s'en avise, une éducation permanente chez quiconque en est capable.Le discernement personnel et le discernement apostolique gagnent beaucoup à se nourrir d'une instruction assimilée.On s'y attend, une condition capitale du discernement spirituel est la foi.Il n'y a rien à discerner, et on n'y songe guère du reste, si l'on ne croit pas fermement que Dieu dirige l'histoire et chaque destinée personnelle.«Je t'instruis pour ton bien, je te fais cheminer sur la route où tu marches» (Is 48, 17).Essentiellement pasteur, il conduit nos pas.En définitive, il nous conforme à son Christ, «puissance de Dieu et sagesse de Dieu» (1Co 1, 24).Il arrive que sa providence nous ravisse, mais aussi, nous l'avons vu, qu'elle nous déroute.Davantage, il nous propose nécessairement 18 des situations et des entreprises qui crucifient notre être, car sa sagesse tient « le langage de la croix» (1 Co 1, 1 8), où nous sommes tentés de ne voir que scandale ou folie.« Les Juifs demandent des miracles (du mirobolant, du succès) et les Grecs recherchent la sagesse (le raisonnable), mais nous, nous prêchons un messie crucifié» (1Co 1, 22).Si nous ne trouvons pas normal que sévisse de l'adversité ou que notre discernement aboutisse à une conclusion pénible pour la nature, ne sommes-nous pas encore, dans les mots de saint Paul, de «petits enfants dans le Christ», au lieu d'être des «chrétiens adultes» ou des «hommes spirituels» (1Co 2, 6; 3, 1)?La foi nous certifie que le Vendredi Saint ne s'évite pas, et qu'il est fécond.Elle nous acclimate au mystère de Dieu, nous qui sommes «nés de l'Esprit», lequel «souffle où il veut», sans qu'on sache toujours «où il va».Ajoutons que, par son travail parfois ardu, la pratique même du discernement constitue une occasion de porter sa croix, tout à fait saine au surplus.Vie de relation avec Dieu, la foi appelle la prière, celle qui s'exprime en des occasions statuées ou librement choisies et celle qui tend à devenir une présence continue au Seigneur.De toute évidence, une personne non priante s'est rendue incapable de discernement, puisqu'elle n'a pas de contact avec Celui qui fait discerner.Bien plus, elle ignore, à vrai dire, les chemins de Dieu, elle n'en a qu'une connaissance de tête.Seule la prière engendre le sens de Dieu et de ses pensées ; on ne connaît bien qu'un intime.La prière concernée ici est surtout la méditation par laquelle on rumine le message divin ou la contemplation dans laquelle on s'imprègne des hauts faits de Dieu et des épisodes de Jésus.Cette fréquentation nous familiarise avec les moeurs du Seigneur et, partant, nous permet de les reconnaître dans nos aujourd'huis.Ce n'est pas tout.La prière a sa place également quand vient l'heure de discerner sur des points précis qui surgissent de notre existence ou de nos labeurs.Prier alors ne signifie pas simplement demander au préalable les lumières de l'Esprit, pour ensuite ne réfléchir que par ses propres ressources.La recherche elle-même s'effectue au sein de la prière.On prie la question qu'on se pose, avec le réseau de circonstances qu'elle renferme.On médite des Paroles appropriées et on contemple des traits évangéliques éclairant la situation qui se présente.On scrute ses sentiments et ses propensions sous 19 le regard de Dieu, on les confronte avec «les dispositions qui sont dans le Christ Jésus» (Ph 2, 5) Et on se tient auprès du Seigneur, pour ne pas devenir le jouet des raisonnements faux ou inadéquats.Le discernement est oeuvre d'accueil dans la prière, en même temps qu'une critique de ses motivations explicites ou secrètes.Il éduque en nous le priant lucide, évangéliquement lucide.Il est, à son mode, une école de prière.La perception juste reçue dans le recueillement s'avère inconcevable si l'on n'a pas d'abord assuré, autant que possible, la liberté intérieure, ou si on ne l'obtient pas en cours de route, comme il fut suggéré ci-dessus Comment saisir l'intention de l'Esprit tant qu'on a la vue brouillée, voire obstruée par un attachement?Replié sur soi par l'égoïsme, ou l'étroitesse, ou la peur, non seulement on s'empêche d’emprunter le chemin de Dieu, on ne l'aperçoit même pas, on n'imagine qu'un épouvantail devant soi.On ne choisit pas ce que le Seigneur désire, on veut qu'il désire ce qu'on a déjà choisi.L'abnégation est indispensable au discernement, elle dégage pour Dieu l'accès au cœur et à l'esprit où s'implantera son inspiration.«Dans le désert, frayez le chemin du Seigneur ; dans la steppe, aplanissez une route pour notre Dieu » (Is 40, 3).Le désert est le territoire sans routes où Dieu a toute chance de tracer la sienne, pourvu qu'on ne s'arrête pas pour dresser un veau d'or.Nos encombrements intérieurs, entassés par l'intelligence obtuse ou l'émotivité avaricieuse, ne laissent pas d'espace pour l'avenue du Seigneur.Elle reste en vigueur la démarche initiale de la foi apprise par Abraham : Quitte, pars, va au pays que, moi, je t'indiquerai.Sur le chemin de Damas, Jésus dépouille Paul de tout ce qui constituait sa fausse asssurance et il l'engage sur une voie nouvelle qu'il s'interdisait farouchement.Le frénétique persécuteur est soustrait à sa monture, le rabbin sûr de sa doctrine perd la vue, le fort doit être amené par la main de ses compagnons, le pharisien mandaté du grand prêtre est renvoyé à un simple disciple, Ananie, pour apprendre ce qu'il doit faire.Paul est délogé de lui-même; il n'a plus rien, sauf l'essentiel : la grâce de la docilité qui s'abandonne avec élan.De là il est devenu, comme on le sait, le théologien au discernement inouï, le créateur d'optiques audacieuses qui n'ont pas fini d'éveiller et de rajeunir notre esprit chrétien.20 Au détachement se rattache une autre condition du discernement, la dernière que nous relèverons.Ce prérequis est l'amour.La façon la plus positivement efficace de se renoncer, c'est d'aimer à plein; le meilleur détachement est dans l'attachement supérieur.Et celui-ci rend apte au discernement.Saint Paul nous a laissé là-dessus une indication remarquable : «Voici ma prière : que votre amour abonde encore, et de plus en plus, en clairvoyance et en vraie sensibilité pour discerner ce qui convient le mieux» (Ph 1, 9s).L'amour, pour le Seigneur et pour autrui, se déverse en savoir spirituel.Par lui on devient intelligent dans les voies de Dieu.Soulevé par l'amour, on sort de soi, on se dérobe à ses préconceptions et à ses limites, on acquiert une objectivité fine, on sent ce qu'il faut penser, dire, faire, ce qui «convient le mieux».L'amour libère l'intuition.Il confère le regard même de Celui qui est amour.M'aimer de la bonne manière, aimer les autres autant que moi-même, aimer mon Dieu de tout mon être, voilà la porte ouverte aux attitudes ajustées, voilà qui sensibilise l'esprit à ce que Dieu projette, à ce que le prochain espère, à ce que les temps réclament.Elle signifiait sans doute cela la fameuse parole de saint Augustin : «Aime, et fais ce que tu veux.» Et qui est incapable d'aimer ?À qui le Seigneur refusera-t-il le don de l'amour?En terminant On le voit, la recherche discernante occasionne des moments de vie intérieure aussi dense que riche, du moins si la question posée est délicate ou complexe.Elle hausse l'esprit à une attention aiguë; elle mobilise les ressorts de la foi espérante; elle établit l'âme dans le recueillement soutenu, la contemplation du mystère de Jésus Christ, l'accueil paisible d'une lumière venant de Dieu; elle attise l'amour pour le Seigneur et pour les humains concernés; elle met en branle toutes nos ressources d'intelligence, d'imagination, de sympathie fraternelle ; elle donne d'intégrer, dans une comblante unité nouvelle, des circonstances terrestres, les vues de Dieu et les dynamismes de notre personnalité.Une fois qu'elle a pris fin, nous éprouvons le sentiment d'être lumineux, plus libres, plus près de Dieu et d'autrui, plus vivants.La joie nous habite d'avoir franchi une autre étape avec le Seigneur.Nous avons exaucé par l'Esprit l'exhortation de Paul: «Soyez transformés par le renouvellement 21 de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rm 1 2, 2).Nous sommes devenus créativement nouveaux et peut-être avons-nous fait du nouveau autour de nous.Nous avons accompli, selon la requête de Perfectae caritatis, une «rénovation adaptée».Et nous aurons été des témoins de l'Esprit, anticipant sur l'accomplissement ultime de notre Dieu: «Voici, je fais toutes choses nouvelles» (Ap 21, 5).Ne devons-nous pas être, de par l'essence de notre état, des signes du Royaume?Dans les pages qu'on vient de lire, il n'a été question que du discernement personnel, sans que soit exposée une méthode pour le mettre en oeuvre.On constate aisément que ce qui en fut dit s'applique pour une grande part aux délibérations communautaires.Un groupe ne saurait mener à bien un discernement authentique si ses membres sont dépourvus d'une suffisante expérience de la quête des projets divins incarnés dans leurs événements.Le discernement personnel garantit la valeur du discernement communautaire et y contribue beaucoup, sans toutefois qu'il y ait équivalence entre les deux démarches.Et, dans un cas comme dans l'autre, il importe qu'on se fonde sur une spiritualité.22 Prier avec l'Église* Henri Delhougne, o.s.b.** Deux souvenirs, l'un déjà ancien, l'autre plus récent, me viennent à l'esprit pour évoquer la place de la Liturgie des Heures dans la vie religieuse active.Je vois encore, dans la cour de mon collège, un «Père» qui, entre deux leçons à donner, arpentait le terrain de foot, la tête penchée sur un petit livre noir, les lèvres parcourues d'un léger frémissement mais qu'aucun son ne traversait.Pour les potaches que nous étions, ce comportement était énigmatique.À cette époque, seuls les Pères disaient le bréviaire.Les Frères, qui avaient sans doute d'autres formes de prières, n'étaient aperçus qu'à l'occasion des services qu'ils rendaient: un poêle à recharger, par exemple.Mais l'obstination de nos professeurs-prêtres nous surprenait: même en autobus, ils sortaient leur petit livre noir et s'absorbaient dans la mastication de textes latins.Pourtant même les élèves «pieux» de la classe ne comprenaient pas l'intérêt qu'il pouvait y avoir à se livrer à un tel exercice.Récemment, j'ai rencontré une religieuse appartenant à une congrégation active, qui venait d'être frappée par un double deuil survenu parmi ses proches dans des circonstances dramatiques.Participant à l'office du matin de sa communauté, je l'ai entendue dire — simplement parce que c'était son tour de le faire —: «Seigneur, je te rends grâce, ta colère pesait sur moi mais tu reviens de ta fureur et tu me consoles.» C'était un jeudi matin de la deuxième semaine, où l'office romain fait dire le cantique d'Isaïe * Écrit pour des religieuses actives, à l'occasion de la parution de ta Liturgie des Heures.** Abbaye St-Maurice, Clervaux.Luxembourg.23 1 2.Je ne sais si la sœur fit le rapprochement entre sa détresse et la parole que la liturgie mettait sur ses lèvres, mais j'en fus frappé.Deux manières de célébrer la Liturgie des Heures.La première, inaccessible au profane, apparaissait surtout comme l'expression de la fidélité au devoir d'état.La seconde permettait une rencontre avec la «prière de l'Église».Par rapport à l'ancien modèle, cette prière non seulement prenait un sens — on comprenait ce qui était dit — mais elle donnait un sens à ce qui n'en avait apparemment pas: la douleur profonde face à un terrible deuil familial.Une lumière jaillissait de la parole de Dieu proclamée de façon audible.Résurrection de la Liturgie des Heures Entre ces deux souvenirs, quelque chose s'est passé.Un Concile a renouvelé le visage de la prière officielle de l'Église.Non certes qu'il y ait eu un changement radical.Mais, pour l'observateur en tout cas, ce changement a métamorphosé ce qui jusqu'alors apparaissait très souvent comme énigmatique.Cette métamorphose est telle que désormais l'Église recommande la Liturgie des Heures non plus seulement aux clercs et aux moines, mais à tous les membres du peuple de Dieu.«Un des points les plus audacieux de la restauration liturgique demandée par le deuxième Concile du Vatican, écrit le P.Roguet, [.] c'est la résurrection de la Liturgie des Heures pour le peuple chrétien.»1 Quand on participe aux Vêpres à Notre-Dame de Paris un dimanche après-midi, on comprend ce que cette résurrection veut dire : un peuple à qui la prière des psaumes a été rendue, un peuple qui chante sa louange et son action de grâce, qui écoute la parole de Dieu et qui invoque son Seigneur.On est loin de la caricature féroce de la psalmodie faite par Rabelais : pour permettre à Gargantua et à ses compagnons de trouver le sommeil avant de partir en expédition nocturne, le frère Jean des Entommeures, moine de son état, suggère que l'on se mette à réciter les psaumes de la pénitence.Il n'était pas arrivé à «Beati quorum», c'est-à-dire au 7.A.M.Roguet, La prière du temps présent pour le peuple chrétien, Paris, Cerf, 1971, p.107.24 deuxième psaume, que tout son monde avait sombré dans un profond sommeil2.Caricature, certes, mais elle ne pouvait faire sourire que si elle avait un fond de vérité, ce qui jette une lumière sur la manière dont était perçue et vécue la Liturgie des Heures en ce seizième siècle, et en d'autres peut-être.On comprend mieux pourquoi, à partir de ce siècle précisément, les fondateurs d'ordres et de congrégations religieuses actives n'ont pas voulu imposer à leurs religieux ces interminables psalmodies, ressenties davantage comme un poids et une entrave que comme le soutien d'une vie apostolique en plein monde.Pourtant, la célébration de l'office choral restait la prière officielle de l'Église, mais elle était inaccessible à la grande majorité du peuple chrétien, même si celui-ci continuait à assister aux Vêpres dominicales.Il a fallu attendre plusieurs siècles encore pour que la célébration communautaire de la Liturgie des Heures redevienne accessible à d'autres qu'aux chanoines et aux membres des ordres médiévaux.Cette restauration de l'office, encore modeste certes mais portant les signes d'un avenir prometteur, n'est en aucune façon un usage monastique imposé à toute l'Église.Il s'agit d'un retour à la situation normale: le peuple de Dieu retrouve peu à peu un prière qui n'aurait jamais dû cesser d'être la sienne.Car, outre les sacrements qui dans les paroisses ont tendu à accaparer la totalité des célébrations liturgiques, il y a la Liturgie des Heures dont l'importance et l'enracinement néotestamentaire ont été rappelés par la charte du nouvel office romain, la «Présentation générale de la Liturgie des Heures»: «La prière publique et commune du peuple de Dieu est considérée à juste titre comme l'une des fonctions principales de l'Église.Dès le commencement, les baptisés "étaient assidus à recevoir l'enseignement des Apôtres, à participer à la vie commune, à la fraction du pain et aux prières” (Ac 2,42 gr.).Les Actes des Apôtres attestent à plusieurs reprises que la communauté chrétienne priait d'un seul cœur.Le témoignage de l'Église primitive nous apprend que les fidèles s'adonnaient à la prière individuelle aussi à des heures fixes.Dans la suite, en 2.La vie très horrificque du grand Gargantua, chap.41.25 diverses contrées, la coutume s'est établie assez rapidement d'affecter à la prière commune des moments déterminés, comme la dernière heure du jour, lorsque tombe le soir et qu'on allume la lampe, et la première, quand vers l'apparition de l'astre du jour la nuit touche à sa fin.Etc.»3 On comprend mieux l'importance qu'a pu revêtir dans l'Antiquité chrétienne la prière des Heures si l'on se souvient qu'à cette époque l'eucharistie n'était pas quotidienne tandis que, du moins là où on se rassemblait pour prier, la réunion de prière se passait à chanter des psaumes, des hymnes et à entendre la parole de Dieu.Il ne faudrait pas que le développement pris par l'eucharistie fasse oublier que les premiers chrétiens étaient assidus non seulement à la fraction du pain mais aussi aux «prières», sans doute les trois temps de prière qui rythmaient la journée du Juif pieux, prière qui pouvait se faire individuellement mais aussi en groupe.D'ailleurs entre l'eucharistie et la Liturgie des Heures,.il y a un lien étroit.Voici ce qu'en disent les évêques francophones présentant le nouvel office : «Célébrer l'office, c'est d'une part répercuter à divers moments de la journée le sacrifice de louange, l'action de grâce par excellence qu'est la messe, c'est également se laisser éveiller à l'action qui culmine dans le mystère eucharistique, 'centre et sommet de toute vie de la communauté chrétienne'.Or, curieusement, la plupart des chrétiens semblent ignorer ce qui conduit au sommet, à savoir la prière des Heures.»4 Et les évêques d'ajouter : « Souhaitons que la parution du nouvel Office en français les incite à renouer des liens si traditionnels dans l'Église.» Désormais l'Église adresse son invitation à prier la Liturgie des Heures à tous les chrétiens.« Les groupes de laïcs, partout où ils se réunissent, sont invités à accomplir l'office de l'Église en célébrant une partie de la Liturgie des Heures, quel que soit le motif de leur réunion, prière, apostolat ou autre.» Et il convient que « la famille, 3.Présentation générale de ta Liturgie des Heures, n° 1 (PGLH).On trouve le texte de ce document dans le 1er volume de la Liturgie des Heures ou dans l'ouvrage du P.Roguet cité plus haut.4.Les évêques membres de la C.I.F.T.et les secrétaires nationaux de liturgie pour les pays francophones.« La liturgie des heures 1980 », dans La Maison-Dieu 143.1980.p.9.26 en tant que sanctuaire domestique de l'Église, ne se contente pas de pratiquer la prière en commun mais aussi qu'elle s'unisse plus étroitement à l'Église en utilisant, suivant ses possibilités, l'une ou l'autre partie de la Liturgie des Heures.»5 Bien entendu, ce qui est recommandé aux laïcs l'est aussi, et à plus forte raison, aux religieux et religieuses qui n'ont pas l’obligation de l'office choral6.Prédilection pour cette forme de prière Pourquoi l'Église a-t-elle pour cette forme de prière une telle prédilection?Pourquoi recommande-t-elle la prière des Heures de préférence à toute autre prière communautaire?Tout simplement parce qu'il s'agit de sa prière.On peut en souligner trois caractéristiques.Prière du Christ Dans la Liturgie des Heures, l'Église continue la prière du Christ.En effet, Jésus lui-même a prié les psaumes qui, comme on le sait, sont à la Liturgie des Heures ce que le pain est à un repas : l'aliment de base.Lorsque sur la croix, dans un état d'extrême faiblesse, il réussit à balbutier des invocations à son Père, ce sont des versets de psaumes qui jaillissent tout naturellement de ses lèvres, indice d'une longue pratique.D'ailleurs celui qui pouvait s’approprier le mieux les supplications en même temps que les actions de grâce des psaumes, c'est celui dont la vie et la mort leur donnent leur sens total.C'est pourquoi «celui qui psalmodie dans la Liturgie des Heures ne psalmodie pas tellement en son propre nom qu'au nom de tout le Corps du Christ, et même en tenant la place du Christ lui-même.»7 La liturgie des Heures est faite pour l'essentiel de textes empruntés à la Bible: celui qui la célèbre est donc amené à dire la parole de Dieu elle-même, ce qui, pour l'homme qui ne sait pas prier comme il faut, est une manière de laisser monter en lui le cri ineffable de l'Esprit Saint, l'Esprit de Jésus.5.PGLH no 27.6.PGLH no 26 et 32.7.PGLH no 108.27 Construction du peuple de Dieu La Liturgie des Heures construit l'Église comme peuple de Dieu.Pour quel but travaillent tant de missionnaires?À quelle fin se dépensent tant d'apôtres dans tous les milieux?Vatican II répond: «Les labeurs apostoliques visent à ce que tous, devenus enfants de Dieu par la foi et le baptême, se rassemblent, louent Dieu au milieu de l'Église, participent au sacrifice et mangent la Cène du Seigneur.»8 Transformer les hommes en une communauté eucharistique, c'est-à-dire une communauté de louange et d'action de grâce, les amener à former le peuple de la nouvelle alliance avec Dieu, c'est-à-dire le peuple qui rencontre réellement Dieu dans la joie et dans l'amour.Or cette union du peuple avec son Seigneur se réalise déjà dans la liturgie, non seulement dans l'eucharistie mais aussi dans la célébration de la Liturgie des Heures.Notons qu'il s'agit ici d'une liturgie, ce qui, d'après l'étymologie, signifie une action sacrée du peuple de Dieu.Or il ne suffit pas qu'une prière soit communautaire pour qu'elle soit liturgique.La récitation commune du rosaire ou les assemblées de prière spontanée ne sont pas des liturgies.«Il n'y a liturgie, écrit le P.Roguet, que lorsque la communauté agit en tant qu'Église, et cela parce que l'Église elle-même le reconnaît, sous la notion du Saint-Esprit, qui est son âme et sa conscience : tel est le cas de la Liturgie des Heures comme de la messe.Lorsqu'une action est vraiment liturgique, la communauté qui l'accomplit représente l'Église, elle est l'Église.Si petite et pauvre que soit cette communauté, lorsqu'elle célèbre la liturgie, elle est une Église particulière.»9 Présence réelle du Christ La Liturgie des Heures réalise la présence réelle du Christ dans le groupe qui la célèbre.Jésus a promis d'être présent là où deux ou trois se réuniraient en son nom (Mt 18, 20).Or s'il y a effectivement «liturgie», l'Église nous garantit que le Christ est réellement présent parmi ceux qui célèbrent, qu'ils soient prêtres, laïcs, religieuses ou religieux.Vatican II a rappelé qu'il y avait 8.Constitution sur ta liturgie, no 10.9.A.M.Roguet, op.cit., pp.116-117.28 plusieurs manières dont le Christ se rendait présent à son Église 10 et des documents ultérieurs du Pape Paul VI ont parlé à ce propos de présence réelle dans les quatre cas suivants: lorsque l'Église prie et psalmodie, lorsque la parole de Dieu est proclamée dans l'assemblée, dans la personne du prêtre qui célèbre les sacrements, en particulier lorsqu'il consacre le pain et le vin, et dans les espèces eucharistiques.Ces quatre modes de présence réelle ont été énumérés dans un ordre de réalisme croissant, au point que dans le quatrième cas on rencontre une présence substantielle, personnelle et permanente du Christ11.Mais déjà dans les deux premiers cas, la psalmodie et la proclamation de la parole de Dieu, qui constituent l'essentiel de la Liturgie des Heures, on a affaire à une présence réelle du Christ.Cela, l'Église nous le garantit.Les religieuses, parmi lesquelles on ne compte habituellement pas ( !) de prêtres, savent-elles qu'elles sont capables d'assurer la présence réelle du Christ au sein de leur communauté, et cela grâce à la Liturgie des Heures?Est-il nécessaire d'ajouter que la garantie de l'Église n'opère pas magiquement?La rencontre réelle de Jésus Christ dépendra aussi de l'engagement de chacun dans la célébration, des dispositions qu'il y apporte, dispositions que l'oraison et la prière personnelle auront préparées.Chacun doit s'efforcer d'ouvrir son cœur à la parole du Seigneur.Cette rencontre sera facilitée par une célébration liturgique de qualité.Les marques de respect et la beauté dont on pare le tabernacle doivent être transposées dans cette autre forme de la présence réelle du Christ qu'est la Liturgie des Heures.C'est pourquoi les communautés religieuses, même très petites, s'efforceront de réaliser une célébration aussi digne, priante et belle que possible, sans lésiner sur l'effort que cela suppose: lieu favorable à la prière, horaire qui fait de la liturgie le temps fort de la journée, proclamation compréhensible de la parole, psalmodie priante, chant soigné, etc.Si une communauté religieuse atteint un niveau suffisant dans la qualité de la célébration, elle peut alors répondre à un souhait 10.Constitution sur la liturgie, no 7.11.Cf.A.M.Roguet, op.cit., pp.118-119.29 des pasteurs de l'Église en ouvrant sa liturgie aux laïcs qui aimeraient se joindre à elle 12, ou en proposant au clergé de collaborer à la restauration de la Liturgie des Heures dans l'église paroissiale.Les évêques francophones qui présentent le nouveau livre de l'Office déclarent en effet: «Ce n'est pas tant de livres que le monde actuel a besoin que de croyants en état de prière, en acte d'hymne, de louange, d'adoration ou d'intercession.Nos frères du monde cherchent des communautés qui louent la gloire du Père, non parce qu'une règle le prescrit, mais tout simplement parce qu'il est bon de louer le Nom du Seigneur.Le livre de l'Office devient alors le moyen de ''bénir'' Dieu et de demeurer sous sa bénédiction en disciples du Royaume, car "cela est juste et bon".»13 12.PG LH no 26.13.Les évêques membres de la C.I.F.T.etc., dans La Maison-Dieu, 143, 1980, p.9.30 Retraites intercommunautaires 1982 (Religieux — Religieuses) SEMAINE SAINTE 1982 Date: 5 avril (Lundi Saint) 20 heures, au 10 avril (Samedi Saint, après la Veillée Pascale de 20 heures).Animation: Paul Marchand, Jean-Paul Richard Coût: 17,00$ par jour (pension) Inscription: 20,00 $ * ÉTÉ 1982 Thème: L'histoire du Salut: Jésus-Christ, Sagesse éternelle à l'œuvre.Prédicateur : Maurice Therriault, Montfortain Date: 4 juillet (20 hres.) au 10 juillet (midi) Nota : 1.Livre important : Bible : A.T.et N.T.2.À cause du genre de cette retraite, il est important d'être présent au début de la première rencontre (4 juillet à 20 hres.) 3.Coût : 90,00 $, pension ; 20,00$*, inscription (incluant les honoraires du prédicateur) * À faire parvenir lors de votre inscription à l'adresse suivante: Les Pères Montfortains Marie-Reine-des-Cœurs R.R.N° 3 Drummondville (Rive-Nord) Qué.J2B 7T5 Tél : (819) 472-5449 — (Prière d'avertir si vous devez arriver pour le souper (17h.30).31 Retraites et sessions intercommunautaires 1982 1 9 au 25 février (6 jrs) : P.Robert Choquette, c.s.c.Session P.R.H.«Relation de gouvernement».2 au 9 mars (7 jrs) : P.Roger Gauthier, o.m.i.«Ce qui dynamise ma vie» 4 au 11 avril (7 jrs) : P.Roger Gauthier, o.m.i.«La montée pascale» 18 au 25 mai (7 jrs): Abbé Michel Villemure «La semaine de l'Horeb» 1 au 7 juin (6 jrs) : P.André Syrard, o.s.m.«En alliance avec Celui qui nous a aimés » 8 au 14 juin (6 jrs) : (retraite charismatique silencieuse pour tous) P.Lucien Pépin, o.m.i.«La Prière dans notre vie de consacrés» 1 6 au 24 juin (8 jrs) : P.André Gélinas, s.j.Retraite de la Communauté des SS.de Marie-Réparatrice, 15 places libres.25 juin au 1er juillet (6 jrs): Abbé Michel Villemure 8 au 14 juillet (6 jrs) : «La semaine de l'Horeb» P.Claude Mayer, o.m.i.«Seigneur, apprends-nous à prier» 1 6 au 23 juillet (7 jrs) : P.Pierre-Mourlon Beernaert, s.j.«La joie de notre foi» 8 au 15 août (7 jrs): P.Jean Galot, s.j.«Ma vie consacrée, vie d'Évangile» 17 au 23 septembre (6 jrs): P.Robert Choquette, c.s.c.26 oct.au 2 nov.(7 jrs) : Session P.R.H.«Ma vie de groupe» P.Réginald Tardif, cssr «Itinéraire biblique: à la recherche du visage de Dieu » Maison de prière de Marie-Réparatrice 2975, boul.Laviolette Trois-Rivières, Qué.G8Z 1E8 — (819) 374-4655 ou 373-6646 Pastorale et formation religieuse i» Pour les agents de pastorale, Pour les responsables de formation religieuse et deducation permanente.L'Institut de pastorale de l'Université Saint-Paul d'Ottawa.Offre un programme de formation menant à une Maîtrise ès Arts dans les domaines suivants: —Pastorale en paroisse —Counseling (individuel et de couple) —Animation de famille et de groupe.Le programme couvre une période de deux ans et commence avec le trimestre d'automne.Par elle-même, la première année mène à un diplôme en sciences pastorales.Le programme d'études comporte: —Des connaissances académiques en théologie et sciences humaines —Un entraînement pratique —Des ateliers de développement personnel —Un projet de recherche.Pour renseignements: L'Institut de pastorale Université Saint-Paul 223, Rue Main OTTAWA, Ont.K1S 1 C4 Tél.: (613) 236-1393 la vie des communautés religieuses 5750, boulevard Rosemont Montréal, Québec, Canada H1T 2H2
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.