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Titre :
La vie des communautés religieuses /
Revue publiée à l'intention des membres des communautés religieuses catholiques. Elle aborde amplement les questions théologiques et vocationnelles et les enjeux d'adaptation aux changements sociaux. [...]

À consulter : Site Web de la revue, incluant un index de La vie des communautés religieuses (1942-2006).

Éditeurs :
  • Montréal :RR. PP. Franciscains du Canada,1942-2006,
  • Montréal :RR.PP. Franciscains de la Province St-Joseph au Canada,
  • Montréal, Québec, Canada :La vie des communautés religieuses,
  • Nicolet, Qué., Canada :publiée par un consortium de congrégations religieuses du Québec
Contenu spécifique :
Septembre-Octobre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
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  • En son nom
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La vie des communautés religieuses /, 1983-09, Collections de BAnQ.

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¦ 1 sept.-oct.1983 * *** des communautés religieuses La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m.Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre Bisaillon, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m.Odoric Bouffard, o.f.m.Secrétariat : Rita Jacques, s.p.Bérard Charlebois, o.f.m.Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.: 259-6911 Courrier de la deuxième classe Enregistrement n° 0828 Composition: Graphiti Impression: L'Éclaireur Ltée La revue paraît dix fois par an Abonnement : de surface: 9,50$ (45 FF) (300 FB) par avion 13,50$ (65 FF) (425 FB) Sommaire Vol.41 — sept.-oct.1983 Élisabeth J.Lacelle, Quand la détresse de l'Église prend le visage d'une femme.195-222 Michel Rondet, s.j., Réflexion théologique sur l'obéissance religieuse 223-235 La détresse matérielle, sexuelle, relationnelle et personnelle des femmes est une parole fraternelle qui interpelle la société et la communauté chrétienne.Elle est un sacrement vivant de la détresse de l'Église.La condition de misère des femmes constitue un appel à l'authenticité de la vie consacrée.Les religieuses doivent porter dans leur contemplation comme dans leur action la détresse de leurs consoeurs jusqu'à ce qu'elle soit changée en joie.Il n'y a d'obéissance chrétienne qu'au cœur d'une rencontre, dans un appel pour une mission.C'est là que se rejoignent obéissance et autorité.À la suite du Christ, le disciple se sait envoyé pour accomplir la même mission.La vie religieuse est une manière d'y participer.Ce qui exige une autorité, au service de la vocation commune, et une obéissance qui est acceptation de la mission.La fidélité à la vocation constitue le cœur de l'obéissance. Armand Veilleux, o.c.s.o., Chénouté ou les écueils du monachisme 236-246 Leonardo Boff, o.f.m., Regards de foi sur le féminin 247-252 À la tête du Monastère Blanc durant plus de 80 ans, Chénouté offre à des milliers de moines la sécurité dont ils ont besoin pour apaiser leur angoisse.Son autorité est forte et sa règle rigoureuse.Volontariste mais non mystique, sans culture théologique et ennemi de la science, Chénouté présente un monastique fonctionnel et médiocre, ne conduisant pas à une expérience personnelle de Dieu.Entre l'homme et la femme existe une égalité fondamentale; l'un et l'autre sont image de Dieu.Ils existent l'un pour l'autre dans leur différence et leur complémentarité.Non seulement le langage masculin, mais également le langage féminin véhicule une révélation de Dieu.L'homme et la femme sont appelés à se réaliser au delà d'eux-mêmes, étant faits pour être totalement en Dieu. Quand la détresse de l'Église prend le visage d'une femme.* Élisabeth J.Lacelle** Réfléchir sur la détresse des femmes, et par elle rejoindre celle des hommes, jeunes et moins jeunes de nos milieux, ce n'est pas dramatiser à outrance.La difficulté d'exister dignement est devenue souvent impossible à surmonter.Ceux et celles qui nous entourent nous le rappellent.Les journaux à leur manière tiennent en alerte.Nous-mêmes sans doute vivons de telles situations.Des drames que l'on taisait — ou qu'on ne disait qu'à mi-voix — sont aujourd'hui mis sur la place publique, supportés par des études statistiques qui convainquent lorsque la dénonciation n'a pas suffi.De même des femmes écrivent et prennent la parole là ou des institutions sociales et religieuses se sont élaborées sans elles.Il arrive que ce que l'on a souvent traité de jérémiades de femmes insatisfaites, frustrées, oisives se révèle une dure réalité, non pas privée et individuelle, mais sociale: et qu'ainsi des causes importantes du malaise d'humanité que nous vivons aujourd'hui sont mises à jour.Nous savons par exemple, statistiques à l'appui, que des femmes sont battues, violentées, sous-employées, pauvres, rejetées et nous constatons que victimes d'une telle indignité il leur arrive de battre, violenter, rejeter, refuser de mettre au monde, rompre avec un monde culturel et religieux où elles ne se reconnaissent pas.Nous comprenons que cette détresse nous concerne.Elle * Texte d'une communication qui a été présentée aux religieuses répondantes de la condition féminine.Groupe de travail canadien, à Montréal, en juin 1982, puis adaptée pour des groupes de Rivière-du-Loup, Québec, Montréal entre 1982 et 1983.** Faculté des arts, Université d'Ottawa, Canada.VIN 6N5.195 concerne l'Église.Partout où elle fait surface en effet, elle découvre des traits profonds du mystère de l'Église, du nôtre hommes et femmes qui sommes l'Église.Toute personne en détresse peut nous rappeler ce mystère.Mais des femmes qui appellent peuvent éveiller notre mémoire croyante des origines jusqu'à aujourd'hui là où elle a perdu de sa qualité vivifiante.Sous une réalité et une figure féminine monte l'histoire de l'humanité en attente et en promesse de salut, celle pour laquelle Dieu vient en Jésus Christ, tout au long de l'histoire humaine.Les femmes interpellent comme un sacrement vivant de la détresse de l'Église.Un jour, en voyage, j'ai ouvert un dépliant qui portait le titre Mouvement international des villages d’enfants SOS.1 Il proposait un parrainage d'orphelins abandonnés, le plus souvent anonymes.Des petits récits renseignaient sur les buts et activités de l'œuvre.Un d'entre eux racontait qu'un responsable de Village se trouvait dans un hôtel de Harrar en Éthiopie.Un serveur vint lui dire qu'une petite fille avait été remise un an plus tôt par un étranger.Il avait demandé qu'on en prenne soin.Depuis, les employés l'avaient gardée cachée dans la cave et lui portaient régulièrement de quoi manger, mais personne ne voulait s'en charger.Le responsable les pria de lui amener la petite fille.Il écrit: «Une petite chose sale, triste et désespérée était devant moi.Il me fut difficile de regarder la petite sans émotion.Je lui demandai son nom.Elle me répondit avec un sourire timide : «Je m'appelle Jérusalem.» Avec cet aveu d'un nom à peine balbutié la mémoire d'une foi remonte d'un long passé.jusqu'à l'origine d'Israël.Elle ramène au lieu de la croix et au corps rivé à la croix à Jérusalem.Et de ce lieu, elle mène sur les routes vers la Jérusalem nouvelle, celle des femmes et des hommes qui deviennent libres à cause de Dieu, dans le mystère de sa passion pour l'humanité, pour nous, ici et maintenant.Cette mémoire a pris si souvent le visage d'une femme.Et aussi, celui d'un homme lorsqu'il a reconnu le salut là où la grâce et non la puissance cherche à venir.C’est le visage de 1.Pour tout renseignement sur ces Villages, cf.Village de l'amitié, Abobo Gare, 13 B.P.936, Abidjan 13.Afrique.196 I'un(e) et de l'autre lorsqu'ils se découvrent cohumains dans cette détresse, et cohumains dans la joie de la traverser à la suite de Jésus Christ.Il se trouve qu'en 1 983 les femmes prennent le regard, la voix, le geste de cette détresse et l'affirment au milieu d'un monde qui filait comme si.cela n'était pas, ou si peu.L'avenir de l'humanité n'était-il pas promis aux plus grands progrès, contrôlé par une rationalité ferme, pourvu d'une technique efficace?Et les projets de rassemblement de l'humanité n'ont pas manqué.Ni non plus, il est vrai, les projets de son extermination.Le stock culturel du savoir, du pouvoir, de l'avoir a reçu un coup avec l'éveil des peuples dans les pays en voie de développement.Et avec l'éveil des femmes, de l'intérieur de ces peuples, et aussi de la société où le stock s'accumulait : Pour l'égalité économique, pour les droits de l'homme, contre l'asservissement sexuel, contre le viol et la violence, contre les mille manières légales et illégales d'humilier et de mutiler les femmes, c'est toujours le même combat.Quelles que soient les différences de culture, les femmes le comprennent de mieux en mieux.Pour les paysannes de l'Inde ou de l'Amérique latine, comme pour les militantes des mouvements de libération féminine aux États-Unis, le but est le même, bien que les objectifs immédiats soient à des niveaux différents: devenir des êtres à part entière, des personnes de plein droit.C'est que la révolution féminine est internationale de par sa nature même, à la fois intraculturelle et interculturelle2.Comment ce réveil des femmes de l'intérieur d'une situation de détresse peut-il produire une parole fraternelle qui interpelle la société et l'Église?Où et comment ce mouvement de conscientisation prend-il le visage de la détresse de l'Église?Quand cette détresse peut-elle rejoindre une vocation au service de l'évangile selon le projet de la vie religieuse?Où devient-elle la messagère d'une humanité nouvelle gémissant pour que vienne «d'auprès de Dieu» l'humanité des vivants dont parle Paul et qu'atteste 2.Han Suyin, La révolution féminine, in Courrier de l'Unesco, juillet 1982, p.33.197 l'Apocalypse : une terre où les femmes et les hommes s'épousent cohumains et, ainsi, entreprennent l'aménagement du monde comme un lieu qui témoigne du Dieu Vivant?I.La détresse de nombreuses femmes Les journaux titrent que les femmes veulent le pouvoir politique, économique, culturel.Alors que l'on vivait paisiblement sous le contrôle de ces réalités par les hommes, on devient tout à coup effrayé(e), énervéîe).Par ailleurs, les mêmes journaux titrent aussi, à l'occasion, que de nombreuses femmes sont dans la misère à cause de situations politiques, économiques, culturelles.Alors la question du pouvoir se replace.Nous venons à nous rendre compte, parfois brutalement, que c'est un fait.Là où la société civile, et la religieuse aussi, s'organise, décide, définit, planifie, les femmes sont absentes ou presque, même lorsque cela concerne le contrôle de la vie, la distribution des biens de la terre, l'aménagement des relations humaines, l'éducation, la régulation des droits familiaux, conjugaux.Pourtant c'est de leur vie aussi qu'il s'agit.Aujourd'hui des femmes nous découvrent leurs situations de pauvreté matérielle, sexuelle, relationnelle, personnelle, spirituelle.Nous avons peine à nous en faire une idée si nous ne les rejoignons pas là où elles vivent ces situations, et si nous n'avons pas le courage et la modestie de la lucidité sociale.Car lorsque nous les approchons c'est la situation humaine tout court qui apparaît, celle des hommes aussi : une situation inhumaine plutôt, et qui appelle à la responsabilité amoureuse de l'humanité devant Dieu.1.Détresse matérielle Aussi paradoxal que cela paraisse les femmes vivent, majoritairement, des situations de détresse matérielle.Plus que jamais elles prennent leur place dans le monde du travail, se pourvoient financièrement.Sur 1,6 million d'emplois nouveaux créés au Canada entre 1975 et 1981, 62,4% ont été occupés par des 198 femmes3.Pourtant, plus de la moitié des adultes pauvres au Canada sont des femmes.En Ontario, elles représentent 62% de la population au seuil de la pauvreté4.La présidente du Conseil du Statut de la femme au Canada, Lucie Pépin, a déclaré : À mesure que nous examinons la participation des femmes au marché du travail, nous découvrons plusieurs paradoxes.Les femmes y sont de plus en plus nombreuses, et pourtant elles continuent à gagner en moyenne la moitié du salaire des hommes, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur leurs avantages sociaux, leur pension, leur sécurité d'emploi5.Il faut ajouter à cela qu'entre 1975 et 1981 les emplois à temps partiel retiennent 75% des femmes et les maintiennent dans les secteurs dits féminins.Une étude sociologique récente montre que les témoignages des femmes en disent plus long que les chiffres.Elle révèle les dangers que ces emplois représentent souvent pour la santé des femmes6.De plus, à cause de leur faible participation dans les milieux décisionnaires (4,0% en haute direction à la Fonction publique contre 80,7% en soutien administratif par exemple), les femmes subissent l'élimination de leurs programmes de redressement des inégalités politiques et économiques.La loi sur Les Droits de la personne qui en 1977 abolissait la discrimination fondée sur le sexe, assurait l'égalité des salaires et des chances d'emploi, est loin d'être réalisée justement.Avec les conséquences sérieuses et quotidiennes dans la vie d'un grand nombre de femmes au pays, et alors d'enfants et de personnes âgées.3.Il faut remarquer toutefois que ces emplois restent dans les secteurs dits féminins, moins rémunérés.Au Canada en 1980 le salaire moyen des femmes est de 8,242$ comparativement à 16,747$ pour les hommes.4.Cf.A.Dexter, « La pauvreté a le visage d'une femme », in Le Droit, le 10 février 1983, p.10.5.Citée par Renée Rowan, « Les femmes ont souvent les postes à temps partiel», in Le Devoir, le 22 février 1983, p.2.6.Cf.l'étude de Pat et Hugh Armstrong, Une majorité laborieuse, citée par R.Rowan, toc.cit.199 L'Organisation des Nations Unies à réalisé une vaste étude sur la condition des femmes avant de proposer la Décennie de la femme en 1 975.Cette étude a démontré que « dans des situations de pauvreté les femmes ont un minimum d'accès à l'alimentation, aux services médicaux, à l'éducation, à la formation, ainsi qu'aux possibilités d'emploi et à la satisfaction de d'autres besoins.» Les efforts déployés pour modifier ces conditions suscitent encore de l'hostilité ou une opposition subtilement concertée de la part de ceux qui détiennent les pouvoirs d'action.Les femmes restent une cible bien vulnérable pour les agressions de toutes sortes jusqu'aux plus raffinées, comme celle de leur élimination par exemple.2.Détresse sexuelle et relationnelle Tout aussi paradoxale s'affirme une détresse sexuelle et relationnelle.Depuis quelques années les femmes connaissent davantage leur corps, son fonctionnement, ses besoins, ses potentialités7.On a parlé beaucoupde la libération sexuelle desfemmes.Si certaines preuves que l'on affiche alors sont douteuses, il est évident que la lutte des femmes contre le sexisme, leur dénonciation du viol, leur critique du monde médical et psychiatrique, leur redéfinition du corps en termes de dignité personnelle contre les abus de la pornographie par exemple, sont autant d'avancées vers une appropriation humaine adulte de leur corps: On en voit nous recommander de tolérer l'intolérance au nom de la liberté de ceux qui oppriment.L'intolérable, ce sont les crimes encouragés par la pornographie : une Canadienne sur dix-sept violée au cours de son existence, une femme sur cinq victime d'agression sexuelle, une femme violée toutes les 29 minutes au Canada, toutes les 17 aux États-Unis, des victimes dont l'âge varie de six mois à 90 ans, 300 000 enfants victimes d'abus sexuels en 18 mois aux États-Unis, augmentation du nombre des incestes au point qu'on songe à les «normaliser», du harcèlement sexuel dont 85% des femmes sont victimes régulièrement, des viols rapportés, des sévices et meurtres de conjointes en milieu conjugal, de la prostitution sous toutes ses formes, de l'utilisation des enfants de plus en plus jeunes pour le 7.Evelyne Sullerot, Le fait féminin, Paris, Fayard, 1978.200 divertissement sexuel d'adultes.C'est cela qu'il faudraittolérer.Nous refusons.Nous ne sommes pas prêtes à payer le prix des fortunes qui s'érigent sur nos corps et nos sexualités au nom d'un prétendu libéralisme qui maquille la réalité.Nous refusons que nos corps et nos sexualités servent ainsi d'instruments de domination et de défoulement d'une agressivité démesurée8.Cette déclaration ne vient pas de groupes féminins qui s'identifient comme chrétiens.Elle est soutenue par une trentaine de groupes en majorité des femmes, actifs dans diverses régions québécoises.Les femmes ont compris qu'elles ont droit à leur corps; qu'elles le vivent comme des sujets personnels responsables dans toutes les sphères de leur existence.Et ce qu'elles réclament pour leur corps, de ce lieu de détresse qu'elles arrivent à formuler, elles le réclament pour ceux qui, comme elles, ont été et restent expropriés de leur corps.Ces avancées s'accompagnent toutefois de situations souvent tragiques.Il suffit de causer avec les femmes pour se rendre compte qu'elles sont souvent seules dans leur corps; soit que leur prise de conscience, parfois brutale, est incomprise par le conjoint, soit qu'elles-mêmes l'expriment de manière à créer cette incompréhension.D'où une solitude sexuelle fréquente.Beaucoup de femmes qui n'ont pas choisi ce style d'existence ne se donnent plus et ne reçoivent plus l'autre dans un échange corps à corps, fût-il limité et parfois pénible.Elles sont privées d'intimité physique et affective, souvent après avoir été rejetées dans leur corps, et, surtout, sans avoir appris à orienter autrement leur énergie sexuelle et affective de même que leur besoin d'intimité.On mesure alors combien les femmes ont été longtemps aliénées à la nature, elles que l’on a définies comme la nature.Les sciences biologiques et psychologiques leur fournissent aujourd'hui 8.«Faudrait-il tolérer l'intolérance?», in Le Devoir, le 14 mars 1983, pp.11-12.201 des instruments pour se libérer de fatalités inscrites dans les stéréotypes culturels.Mais les femmes viennent de loin : Les références à leur physiologie avaient une telle ampleur, et leurs représentations mythologiques et idéologiques une telle autorité, qu'elles dissimulaient tous les autres aspects plus économiques et socioculturels, et leurs mécanismes de domination9.Beaucoup de femmes ont un long chemin à parcourir pour s'aimer autonomes et libres dans leur corps.Autant de chemin à poursuivre pour se réjouir de ce corps, non pas à partir de modèles qu'on leur impose et auxquels elles se soumettent parfois au détriment de leur propre dynamisme vital, mais en l'ouvrant à sa «ferveur de vivre» dans tous les domaines de l'existence10.3.Détresse personnelle Exister comme personne c'est se nommer.Plus que jamais les femmes ont la possibilité de choisir leur nom.C'est ainsi qu'est apparue leur difficulté à se nommer.«La pauvreté la plus fondamentale est de ne pas pouvoir gérer sa vie» nous ont rappelé Suzanne Parenteau et Marie-Thérèse Bourque11.Nous en convenons.Mais il y en a une autre plus inhumaine et elles l'admettent aussi: celle de ne pas exister comme sujet personnel, de ne pas pouvoir se nommer, parce que c'est là une condition essentielle pour vivre authentiquement un projet relationnel.Beaucoup de femmes n'ont pas appris à se nommer à partir d'elles-mêmes; beaucoup se culpabilisent encore de le faire.Qu'est-ce qui fait qu elles n arrivent pas à se désirer elles-mêmes, à s'espérer, à se laisser désirer et espérer ainsi, individuellement et collectivement, et assez, pour s'identifier dans un nom qui les désigne person- 9.E.Sullerot.op.cit., p.17.10.Annie Leclerc.Épousailles.Paris.Grasset-Fasquelle, 1976.Pour elle le jouir c'est la ferveur de vivre, de naître et de se laisser naître toujours à nouveau, cf.p.9ss.; Adrienne Rich.Of Woman Born, Toronto-New York, Bantam Books 19815.11.Cf.Jeannette Letourneau, « La pauvreté chez les femmes un défi pour l’espérance évangélique» in L 'Église canadienne 5 (1982), 150-151.202 nellement?Ce qui peut sembler impossible est un fait12.Ici des femmes riches tout autant que des pauvres peuvent se rejoindre.La désespérance de beaucoup de femmes va jusque-là.Et elle est inscrite dans une tradition culturelle.Il est possible que l'on ne soit pas d'accord avec toutes les analyses féministes de ces situations ou avec certains projets de correction quelles proposent.Il faut admettre toutefois que le mouvement de conscientisation des femmes a découvert des blessures humaines réelles et graves.Il se trouve qu'en 1983 des femmes sortent de leur mutisme ou de leurs gémissements cachés, souvent autodestructeurs, rarement créateurs, pour dire leur souffrance, en chercher les causes, en proposer des remèdes.Mais si leur condition est mieux connue, elle est loin d'être considérée comme suffisamment sérieuse et importante, un mal de société assez grave et profond, pour entraîner les redressements nécessaires dans tous les domaines de la vie.Les gouvernements qui investissent généreusement dans divers programmes publicitaires n'ont pas encore entrepris une information concertée, systématique, largement diffusée sur cette situation des femmes.Il faut aussi regretter la lenteur de nombreuses femmes à se prendre en main 13.Pourtant ces situations identifient des malaises d'humanité avec un relief saisissant.Des hommes sensibles et courageux les avaient déjà dénoncés.Ils sont de plus en plus nombreux à comprendre qu'il s'agit d'eux aussi et de la communauté humaine.Ils cheminent alors avec les femmes vers des modèles d'humanité plus respectueux de l'égalité personnelle sexuée14.Ils ont compris, 12.Il faut entendre la parole dure d'A.Leclerc: «Les hommes n’aiment pas les femmes, pas encore.Ils les cherchent, ils les désirent, ils les vainquent, ils ne les aiment pas.Mais les femmes, elles, se haïssent », cf.Parole de femme, Paris, Grasset-Fasquelle, 1974, p.43.13.Cf.Colette Dowling, Le complexe de Cendrillon, Paris, Grasset, 1981.Sans pouvoir me rallier à sa thèse qu'on se sauve seul(e), non seulement à cause de ma foi mais aussi de mon expérience et de ma connaissance de l'humain, je ne puis qu'appuyer son affirmation qu'on ne peut se sauver ou être sauvé sans un accueil et une reconnaissance libres de ce salut, c'est-à-dire en tant que sujet responsable.14.Cf.l'étude doctorale de Guido de Ridder, Du côté des hommes.À la recherche de nouveaux rapports avec les femmes, Paris, éd.de l'Harmattan, 1982 (préface de P.H.Chombart de Lauwe).203 comme l'écrit Germaine Greer, qu'en cherchant leur liberté et en la découvrant, les femmes tracent une voie où elles les précèdent, à leur manière, plus qu'ils ne l'auraient cru au départ: La première découverte significative que nous ferons sur la voie de notre liberté est que les hommes ne sont pas libres, et qu'ils en déduisent que personne ne doit l'être.Nous ne pouvons répondre qu'une chose: les esclaves asservissent leurs maîtres et, en nous affranchissant nous-mêmes, nous leur montrerons la voie qu'ils pourraient suivre s'ils voulaient échapper à leur propre servitude15.Si ces situations des femmes — matérielle, sexuelle, relationnelle, personnelle — sont réelles ainsi que l'attestent les études de tous genres, on peut dire que des femmes vivent au milieu de nous des situations critiques, inhumaines, vécues très souvent dans le désarroi et l'isolement affectif et moral sinon social.Ce sont là des situations de détresse.Chaque fois qu'elles sont mises à jour c'est le visage de la détresse humaine qui apparaît et alors, le visage de la détresse de l'Église.Toutes les femmes ne les vivent pas au même degré, ni aux mêmes niveaux d'existence; mais toutes les femmes en sont marquées par une tradition culturelle.Dans la société et dans l'Église elles appellent à la responsabilité humaine devant le Dieu Vivant, dont l'Église, ses hommes et ses femmes, est la Fille dans le mystère du Fils qui a donné sa vie pour que la Vie soit plus forte que la mort, libère de toute mort.II.La détresse des femmes, sacrement de la détresse de l'Église Ce n est pas aujourd'hui que l'expérience de la foi reconnaît dans la détresse humaine celle de l'Église.C'est le plus souvent sous les traits d'une femme que l'Église a fabriqué et porté la mémoire de cette détresse en appel de salut.La symbolique de l'humanité et d'Israël, hommes et femmes, épouse de l'Éternel annonçait déjà I espérance du salut sous une image évocatrice 15.Germaine Greer, La femme eunuque, Paris, R.Laffont, 1971, 406-407; cf.aussi François Chirpaz, Difficile rencontre, Paris.Cerf, 1982.51-54.204 d'une situation de détresse réelle.Il s'agissait d'exprimer la relation historique passionnée, de fidélité et de tendresse, d'infidélité et de rejet, de recommencements sans fin entre Yahvé et Israël.Dans une culture à dominante patriarcale où le signe de la puissance morale, politique, économique, sexuelle était inscrit dans la chair masculine, et où, par ailleurs, les femmes, à cause de la prostitution sacrée des religions environnantes, pouvaient personnifier l'idolâtrie, la symbolique féminine et la situation des femmes devenaient un lieu métaphorique apte à exprimer le besoin du salut en Israël, mais aussi, un lieu où éprouver la fidélité d'Israël à l'accueil de ce salut.Les prophètes l'ont rappelé souvent.Annie Jaubert le faisait remarquer en commentant le geste prophétique d'Osée: Ainsi en Osée 2,18 Dieu annonce qu'il sanctifiera son peuple et dit à Israël : «Je ne serai plus ton baal (ton mari au sens de propriétaire), mais ton ish (ton homme).» C'est une allusion au paradis retrouvé où l'homme et la femme (ish, ishsha) sont réconciliés (cf.Gen.2,23/ 1,27)16.L'allusion aux origines en Éden c'est aussi une allusion à la promesse faite à la femme et à sa race qu'elle allait connaître la délivrance des dominations asservissantes, suites du péché.Le Cantique des cantiques est devenu le poème de l'alliance entre Yahvé et Israël.Il célèbre la recherche mutuelle de la femme et de l'homme en tant qu'êtres renouvelés et se renouvelant par une histoire d'alliance «.l'émerveillement des différences dans le jeu jamais clos des réciprocités, jusqu'à ignorer lequel des partenaires donne ou reçoit, parle ou écoute, vient ou accueille, lequel trace et lequel lit le sens»17.Nous y reviendrons plus loin.1.La détresse humaine visage de la détresse de l'Église Si dans l'Ancien Testament le thème de la détresse humaine est structurel de l'histoire du Peuple de Dieu il n'est nulle part 16.«La symbolique des femmes dans les traditions religieuses : une reconsidération de l'Évangile de Jean» in Revue de l'Université d'Ottawa, vol.50, 1 (1980), pp.114-121 (115).17.Marie-Thérèse Van Lunen-Chenu, «La réciprocité de différence au-delà du système clos de la féminité», in Lumière et Vie, 151 (1981), 5-18.205 affirmé que cette détresse marque nécessairement sa vie.Par ailleurs, I existence de Jésus Christ et les premiers témoignages chrétiens attestent qu'elle est constituante de l'Église comme Corps de Jésus Christ et alors de la vie de ses membres jusqu'à l'avènement en plénitude de l'humanité anticipée dans la mort et la résurrection de Jésus Christ18.Cette détresse entre en procès {process) de disparition à mesure que vient le Règne de Dieu.C'est cela la Bonne Nouvelle de Dieu pour l'humanité.Déjà dans l'Ancien Testament le mot détresse (thlipsis) et ses synonymes désignent des afflictions extérieures (guerres, esclavage, emprisonnement, aliénation de l'étranger, errance dans le désert, dangers mortels) et intérieures (peur, anxiété, angoisse).La signification théologique de la détresse vient du fait qu'elle concerne Israël et ceux et celles qui, en Israël, sont opprimés.Des justes la portent concrètement dans leur vie (cf.la grande détresse du célibat de Jérémie, chap.1 6)19.Ils la représentent, devenant ainsi la conscience du Peuple en détresse.Israël comprend en effet que la détresse est signifiante pour son histoire d'alliance.La servitude en Égypte est qualifiée de détresse (Ex.4,31; 3,9), de même l'aliénation de l'exil (Deut.4, 29; 28, 47).Les Psaumes l'évoquent sans cesse.Les écrits des prophètes annoncent une détresse eschatologique qui marquera la venue de temps nouveaux pour Dieu et son Règne (Dan.12,1 ; Hab.3,16).Chez Isaïe et Jérémie deux grandes figures symbolisent cette détresse, l'espérance qui la soutient et qui aboutit dans une jubilation inouïe à cause du Dieu Vivant; celles du Serviteur et de Jérusalem/Fille de Sion.Les premiers chrétiens témoignent qu'avec Jésus Christ toute détresse humaine est entrée dans sa phase eschatologique.L'auteur de l'Épître aux Colossiens l'énonce directement au chap.1,24; «Je trouve maintenant ma joie dans les souffrances 18.Heinnch Schlier, art.«Thlibo, thlipsis» in Theological Dictionary of the New Testament, éd.G.Kittel, vol.Ill, Grand Rapids, Wm Eerdmans 1965 pp 139-148.19.Dans tout son corps Jérémie signifie Jérusalem délaissée parce qu'elle a délaissé (chap.15) et Israël stérile à cause de l'infidélité des pères (16,11).206 que j’endure pour vous, et ce qui manque aux détresses du Christ, je l'achève dans ma chair en faveur de son corps qui est l'Église.» Porter la détresse humaine concrètement dans sa chair fait partie du ministère apostolique de la communauté.C'est la condition pour que le Corps de l'Église, par les corps des femmes et des hommes qui dans la foi forment ce Corps, prenne sa forme historique médiatrice du salut.Ceux et celles qui remplissent les charges de l'apôtre en témoignent particulièrement.Quant à Paul, c'est ce qu'il entrevoit de plus sûr pour sa vie itinérante : « Maintenant, prisonnier de l'Esprit, me voici en route pour Jérusalem; je ne sais pas quel y sera mon sort, mais en tout cas, l'Esprit Saint me l'atteste de ville en ville, chaînes et détresses m'attendent» (Act.20,23).Rendre témoignage à l'Évangile de la grâce de Dieu c'est entreprendre une route où la vie abonde, mais par une traversée, non une fuite, de la détresse.Paul porte en son corps «l'agonie de Jésus afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre corps» (2 Cor.4, 10); cela, avec un réalisme que l'énumération des détresses confirme (cf.vv.8-10).L'humanité ancienne va ainsi vers sa ruine pour que vienne l'humanité nouvelle (v.16).Les témoins qui ont traversé la grande épreuve (Apoc.7,14) sont les membres de l'Église qui ont communié à la souffrance du Christ en entrant dans le mouvement de sa prise en charge de la détresse humaine20.C'est ainsi que les traces de la mort entrent en un procès eschatologique.Sur la croix plantée dans la terre de Jérusalem et aux secrets de la détresse de son peuple, Jésus Christ devient «le Désolé» portant dans son humanité «la Désolée».Les textes synoptiques sur l'agonie relatent qu'il a éprouvé la tristesse et l'angoisse (Matth.26, 37), la frayeur et l'angoisse (Marc 14, 33), l'angoisse jusqu'à la sueur (Luc 22,44).Les commentaires renvoient aux 20.H.Schlier, op.cit.: « This is a suffering of Christ in His messengers according to, and on the basis of, the « thlipsis » of Jesus, of the humiliated Christ, and the genitive is subjective» (p.144).207 psaumes 31 et 116.Celui-ci dit au v.3: «J'étais saisi par la détresse et la douleur et j'appelais le Seigneur par son nom.» Sur la croix, d'après Matthieu et Marc, Jésus éprouve cette détresse jusqu'au sentiment de l'abandon de Dieu lui-même.Il dama en un grand cri.Toute l'angoisse du Psaume 22 remonte: «Mais moi je suis un ver et non plus un homme, injurié par les gens, rejeté par le peuple.Tous ceux qui me voient me raillent.Ils ricanent et hochent la tête.» La détresse entre en jugement dans l'existence de celui qui est déclaré sans jugement par le jugement des hommes: Ne craignons pas de reconnaître la détresse du Seigneur: il ne faut pas donner à ces souffrances du Christ une sorte de faux-semblant, comme s'il ne souffrait pas réellement puisqu'il sait tout ce qui doit arriver.Il ne faut pas vider ce mystère profond de sa substance en l'édulcorant.Jésus, Fils de Dieu, a vécu en homme au sens total du mot, et il a voulu goûter la mort humaine dans ce qu'elle a de plus tragique21.Son ministère n'a-t-il pas d'ailleurs consisté à délivrer les femmes et les hommes qui étaient en proie aux détresses les plus aliénantes ?Le lépreux chez Marc est un banni du peuple, considéré comme châtié par Dieu, impur et cause d'impureté (Lev.1 3, 45-46).Il n'aurait pas dû toucher Jésus.Jésus le purifie : «Je le veux, sois purifié» (1, 40ss et 2).La femme hémorrhoïsse dont les pertes de sang empiraient après l'avoir affligée depuis douze ans était, elle aussi, sous l'interdit de l'impureté (Lev.1 5, 25).Elle touche Jésus.Sa perte de sang s'arrête.Jésus l'identifie.« Craintive et tremblante elle dit la vérité.» On peut comprendre pourquoi.Jésus lui dit : « Ma fille, ta foi t'a sauvée.Va en paix et sois guérie de ton mal » (5, 25-34 et 2)11.Pensons encore à Marie de Magdala.Il s'agit chaque fois d'être humains qui sont rejetés par les leurs et par le peuple, jusque dans leur vie religieuse.Ils sont socialement inexistants ou n'existant que honteux, sans droit aux biens du peuple, sans corps 21.Pierre Benoit, Passion et résurrection du Seigneur, coll.Lire la Bible n° 6 Paris, Cerf, 1969, p.222.22.On ne peut s empêcher de penser au livre de Mane Cardinal, Les mots pour le dire, Paris, Grasset-Fasquelle, 1975 — ce qui s'opère chez /'hémorrhoïsse par un toucher de foi s'opère pour elle sur le divan d'un psychanalyste.Est-ce là une question posée indirectement par les femmes à l'Église d'aujourd'hui?208 qui communique humainement, sans parole, sans relation personnelle.Jésus les rencontre là.Dans l'événement de leur relation avec lui, ils/elles adviennent à leur parole (le je renouvelé et renouvelant de la foi); du même coup à leur corps et à leur existence personnelle dans le peuple.Le Règne de Dieu vient là où la détresse dame un cri; là où l'humain, aliéné parfois même au nom des principes les plus sacrés, gémit son mal, implorant qu'il éclate en vie.Jésus s'y trouve, prenant la détresse dans toute sa personne.Son style de vie le garde à ce lieu.Sa réputation en est marquée.Il devient fragile devant les puissants du monde, religieux aussi, à mesure qu'il devient fort à donner la vie là où elle est absente et où le mal crie.Au point où il sera rejeté et rendu semblable en tout — hormis le péché — à ceux et celles qu'il aura délivrés et qui à travers l'histoire humaine auront cherché la délivrance.C'est ici que commence l'existence à la suite de Jésus Christ et alors tout projet de vie évangélique.La souffrance du Christ — son visage de détresse qui est celui de la détresse humaine jusqu'à ce que cette détresse soit sortie du monde et de l'histoire — prend forme et réalité ici.Alors la mort et tous les principes de mort sont attaqués à leur racine destructrice.La vie dont la résurrection est le gage devient possible dans l'ambiguïté de l'histoire.Dietrich Bonhoeffer un théologien luthérien qui a connu l'emprisonnement sous le régime nazi au cours des années 1 940 écrivait que l'Église devait se situer non à la limite métaphysique ou mystique de l'expérience humaine, «mais au centre du village».Pour lui la foi consiste «à souffrir avec Dieu de la souffrance que le monde sans Dieu inflige à Dieu».Dire Dieu «au centre de la vie» c'est aller jusqu'à la profondeur de cette détresse, jusqu'à «participer à l'impuissance de Dieu dans le monde»23.Plus près de nous l'Église de Vatican II le reconnaît aussi: Le Christ a été envoyé par le Père «pour évangéliser les pauvres.guérir les coeurs brisés» (Le 4, 18), «chercher et sauver ce qui était perdu» (Le 1 9,10).De même l'Église entoure ceux qu'afflige l'infirmité 23.Dietrich Bonhoeffer, Résistance et soumission, Genève, Labor et Fides, 1963, et.ta lettre du 21 juin 1944, p.166.209 humaine; bien plus, elle reconnaît dans les pauvres et en ceux qui souffrent l'image de son Fondateur pauvre et souffrant, elle s'emploie à soulager leur détresse et à servir le Christ en eux24.Elle y revient dans la Constitution pastorale L'Église dans le monde de ce temps pour communier aux «joies» et aux « espoirs» comme aux «tristesses» et aux «angoisses» des hommes et des femmes d'aujourd’hui, parce que ce sont «les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur» (Avant-propos, n° 1 ).2.Quand la détresse de l'Église prend le visage d'une femme Lorsque nous faisons mémoire de la détresse de l'Église en communion avec celle de Jésus Christ qui clame son cri en elle, les deux grandes figures prophétiques du Serviteur et de Jérusalem/ Sion surgissent.Chez Isaïe, Jérémie et dans les Lamentations surtout, elles sont décrites comme traversées par la détresse, portant l'espérance du salut jusqu'à ce lieu humain, et devenant Parole et Vie de salut dans cet événement.On a appelé les passages d'Isaïe les poèmes de la réconciliation25.Or, si la figure du Serviteur accompagne l'ecclésiologie des dernières années, celle de Jérusalem/Sion est restée à l'arrière-plan, davantage retenue aux commentaires sur l'Église de la fin des temps ou dans son état céleste.Pourtant les deux figures sont liées chez Isaïe, l'une et l'autre prêtant à l'interprétation eschatologique.Là où elles apparaissent ensemble, elles sont l'une et l'autre marquées par la détresse humaine et l'espérance; l'une et l'autre lieu et parole de salut comme d'un mystère d'alliance entre Dieu et l'humanité pour que l'humanité vive elle-même de ce mystère.Elles se rejoignent, 24.Vatican II, Constitution sur L Église, n° 8; à lire avec les commentaires de Yves-M.Congar.Pour une Église servante et pauvre, Paris, Cerf, 1963 et Jean-M.R.Tillard, Le salut, mystère de pauvreté, coll.Études, Bruxelles, Lumen Vitae, 1965.25.Claude Wiener, Le deuxième Isaïe, Cahiers Évangile n° 20, Paris Cerf 1976 25-26.210 interreliées et comme en interaction, l'une venant au loin parmi les nations (le Serviteur), l'autre d'au loin parmi les nations (Jérusalem), à la fois semblables et différentes, dans une dialectique de grâce exprimée avec une fluidité symbolique que seul le langage poétique peut rendre26.Quant à la figure féminine, elle parcourt les livres prophétiques, liée d'une façon remarquable à l'historicité tumultueuse de l'espérance d'Israël.On peut donc regretter l'oubli et le déplacement ecclésiologique qu'a connus cette figure dans notre tradition, et souhaiter que l'expérience de la foi des femmes la ramène à la mémoire ecclésiale.Cela, en tout équilibre théologique et aussi, d'interprétation symbolique souple.Un des textes clefs de l'Ancien Testament évoque la naissance d'Israël sous les traits d'une femme nommée Jérusalem et tirée de sa détresse: Tu diras: Ainsi parle le Seigneur DIEU à Jérusalem : Par tes origines et par ta naissance, tu es de la terre de Canaan.À ta naissance, au jour où tu es née, on ne t'a pas coupé le cordon, tu n'as pas été lavée dans l'eau pour être purifiée; tu n'as pas été frottée de sel, ni enveloppée de langes.Nul œil ne s'est apitoyé sur toi pour te faire par pitié une seule de ces choses: par le dégoût qu'on avait de toi, tu as été jetée dans les champs le jour où tu es née.Passant près de toi, je t'ai vue te débattre dans ton sang; je t'ai dit, alors que tu étais dans ton sang : Vis ! — je t'ai dit, alors que tu étais dans ton sang : Vis! — Je t'ai rendue vigoureuse comme une herbe des champs ; alors tu t'es mise à croître et à grandir et tu parvins à la beauté des beautés.je t'ai fait un serment et suis entré en alliance avec toi.Je t'ai donné des vêtements brodés.Alors le renom de ta beauté s'est répandu parmi les nations : car elle était parfaite, à cause de la splendeur dont je t'avais parée — oracle du Seigneur DIEU (Ez.16).On pense à la petite fille de Harrar.Cette figure féminine représente le Peuple de Dieu en acte de naissance sous le regard épris de Dieu.Elle naît parce qu'elle est désirée, espérée, regardée, aimée 26.Pierre E.Bonnard, Le Second Esaïe, son disciple et leurs éditeurs.Esaïe 40-66, coll.Études bibliques, Gabalda, 1972, 286-287.211 par Dieu, au point que sa détresse se change en vigueur et en splendeur.Elle devient la Vivante; et porte désormais le secret de la Vie de ce Dieu qui la crée et la recrée pour qu'elle la transmette, dans ce mystère d'amour, aux femmes et aux hommes en attente de salut.Cette même figure Jérusalem portera aussi les marques de l'histoire tumultueuse d'Israël, ses infidélités, ses repentances, ses continuels recommencements.On l'évoquera pleurant sur le malheur du Peuple et intercédant auprès de Dieu pour que le salut vienne.Dans Les lamentations « la ville sans amour» gémit comme une veuve et comme une mère dont les filles et les fils sont bafoués : Vois, Seigneur, que pour moi c'est la détresse; mon ventre en est remué; au fond de moi mon cœur est bouleversé, car pour désobéir, j'ai désobéi! Dehors l'épée privait de descendance, dedans c'était comme chez la Mort.(1,20).Quel témoignage te citer?Que comparerai-je à toi, Belle Jérusalem ?Qu'égalerai-je à toi afin de te consoler, jeune fille, Belle Sion?Car grand comme la mer est ton brisement Qui te guérira ?(2,13) Puis apparaît l'homme des douleurs (3,1 ) «qui voit l'humiliation» et intercède en choeur avec Sion auprès de Dieu «dont les tendresses ne sont pas achevées» (3,22).C'est cette Jérusalem que le Seigneur appelle à «s'ébrouer hors de la poussière» et à faire sauter «les liens de son cou» : Resurgis, resurgis, mets-toi debout, Jérusalem toi qui as bu de la main du Seigneur le calice de sa fureur ; la coupe du calice de vertige tu l'as bue, tu l'as vidée.212 De tous les fils qu'elle a enfantés, pas un qui ne l'ait menée se rafraîchir; de tous les fidèles qu'elle a fait grandir, pas un qui ne l'ait tenue par la main (Is.5, 17-18).C'est encore cette figure qui représente l'humanité redonnée à elle-même dans la tendresse du Seigneur, rendue féconde de fils et filles qui lui viennent de plus lointain (60,4), au point que sa demeure, la tente et les cordages, éclatent (54, 1 -2).Jérusalem que l'on appelait l'«Abandonnée», «la Désolée» devient celle en qui le Seigneur «prend son plaisir», et sa terre, l'« Épousée»; En effet, comme le jeune homme épouse sa fiancée, tes enfants t'épouseront, et de l'enthousiasme du fiancé pour sa promise, ton Dieu sera enthousiasmé pour toi (62, 4-5).On voit s'éveiller des figures historiques comme celles de Sara, Rachel, Rébecca, Anne, Élisabeth, Marie, Madeleine.Et c'est l'événement humain que chante le Cantique des cantiques qui nous revient à l'esprit.Il y a là un éclatement des schèmes conventionnels relationnels, patriarcaux et matriarcaux.On est loin d'un rapport de supériorité et d'infériorité, de chef et de subordonnée d'un principe actif et d'un principe passif.Comment a-t-on pu enfermer ces textes et ceux du chap.5 de l'Épître aux Éphésiens dans un schéma de rapport hiérarchique domestique alors que l'Écriture fournissait ce contexte profond d'une dynamique de réciprocité inouïe entre Dieu et I humanité et, alors, précédant et signant tout ordre fonctionnel des humains entre eux27.Les évangiles témoignent de ce renouveau relationnel.La personne de Jésus tisse des relations où les femmes et les hommes deviennent frères et sœurs, recréés les uns et les autres 27.Cf.mon étude «L'alliance nouvelle comme lieu symbolique de la relation entre la femme et l'homme » in Sciences pastorales (Université Saint-Paul), 2(1983).Plutôt que de se laisser interpréter par cette réciprocité inouïe et en tirer les conséquences de mutualité humaine, le schéma culturel est devenu l'interprétant.Moins chez Pau! que chez ses commantateurs.213 dans le même événement de grâce.Lui-même se révèle sous les traits des deux figures prophétiques de détresse et d'espérance.Les Je suis johanniques intègrent en effet la double symbolique28.De plus, des figures féminines historiques prennent une signification théologique qui les relie à jamais à la révélation de Dieu dans l'humanité de Jésus.Pour annoncer ces relations que scelle l'acte pascal de la mort et de la résurrection, Jésus envoie d'abord Marie, celle qui a été tirée de sa détresse de Magdala et qu'il tire à nouveau de son désarroi spirituel en ce matin de Pâques : « Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je remonte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu.» Et elle part avec la Nouvelle, «Jérusalem messagère de salut» (Is.40, 9-11 ) : «J'ai vu le Seigneur, et voici ce qu'il m'a dit» (Jn 20, 16-18).Marc si réservé sur le rôle des femmes dans la communauté et qui ne commence à les nommer qu'au chapitre 14, retient à propos de cette femme «contre laquelle les autres s'irritent» la parole qu'il met dans la bouche de Jésus : « En vérité je vous le déclare, partout où sera proclamé I Évangile dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d'elle, ce quelle a fait»( 14,9).Les disciples, cela nous est dit en particulier des apôtres, ne crurent pas à l'annonce qui leur était faite par Marie: ils n'ont pas compris.Luc a mis dans la bouche de Marie le Magnificat et sa parole d'espérance pour ceux qui gisent sous la servitude.Il lui fait porter aussi la parole de Syméon à propos du glaive qui lui transpercera l'âme.Le difficile verset 35 au chapitre 2 peut être traduit : « Et toi-même, Israël, un glaive te transpercera l'âme»29.Marie personnifie la Fille de Sion.Or, le glaive c'est aussi celui du Restaurateur du droit chez Isaïe et celui du cavalier nommé Parole de Dieu dans l'Apocalypse.Il met à jour le vrai et le faux, l'illusion et la vérité, la haine qui divise et la tendresse qui rassemble.La détresse et le salut sont mis à jour.En Marie aussi, le jeu des deux figures prophétiques se meut selon une dialectique de grâce.28.Cf.mon article « Pour un ordre humain d’alliance évangélique : devenir une femme» in Vie des communautés religieuses, 6 (T980), 169-175.29.John McHugh, La mère de Jésus dans le Nouveau Testament, coll.Lectio divin a 90, Paris, Cerf, 1977, 143ss.214 Enfin, les synoptiques parlent de la grande détresse apocalyptique en termes d'enfantement de la communauté dans la douleur (Mc 1 3,8; Matth.24,28).Jean compare encore la naissance de la communauté à une femme qui enfante dans la douleur (16, 20-21).L'auteur de l'Apocalypse lui donnera la forme de la femme messianique, expression vivante de l'expérience de la communauté d'alors.Cette femme apparaît en gestation humaine et cosmique jusqu'aux « cieux nouveaux» et à la «terre nouvelle» de la Jérusalem nouvelle30.Conduite au désert elle donne naissance aux fils et filles qui témoignent de Jésus et, ainsi, traversent la détresse eschatologique31.Non seulement l’Église découvre-t-elle les traits de son visage dans la détresse humaine qu'expriment de nombreuses femmes aujourd'hui; mais la mémoire de cette détresse prend dans sa tradition le visage d'une femme.Et alors c'est l'histoire de son existence, de la naissance jusqu'à l'achèvement, qui remonte; là où, Fille de Dieu dans le mystère du Fils de Dieu, elle peut devenir Parole de Salut et Acte de Salut pour l'humanité des femmes et des hommes.Karl Marx a écrit: «Le rapport immédiat, naturel, nécessaire de l'homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme» (,Manuscrits de 1844; c'est lui qui souligne).Il ne me semble pas exagéré de dire que l'existence de Jésus Christ affirme ceci: «La qualité du salut évangélique se mesure à la qualité du rapport fraternel entre la femme et l'homme, de leur existence réconciliée dans la reconnaissance mutuelle de leur pleine dignité dans toutes les sphères de cette existence dont la Loi de croissance dans l'Esprit est la Personne de Jésus Christ, le crucifié qui est ressuscité».III.Les femmes en détresse — un appel à l'authenticité de la vie religieuse Si telle est la signification de la détresse dans l'existence chrétienne on voit déjà combien elle peut marquer un projet de vie 30.Ibid.464; 451-457.31 J’ai développé le sens de cette figure in «L’engagement des femmes pour une humanité nouvelle selon l’Évangile», La Vie des communautés religieuses, 3 (1982).69-75; 78-82.215 religieuse.C'est du témoignage de Dieu, de sa Vie, de l'Humanité recréée qu'il s'agit.Le Dieu auquel les religieuses vouent leur existence de femme est-il d'espérance — ou de désespérance — à travers l'épreuve de cette détresse?1.À la détresse matérielle, une traversée par le partage évangélique La vie communautaire dont témoignent les Actes des Apôtres se vit sur la base d'un partage des biens.Elle est l'envers d'une société qui produit des pauvres: «En elle, les indigents disparaissent.»32 Tous n étaient pas tenus de vendre leurs biens, mais tous étaient tenus de les partager: «On abandonne ses biens non par désir d être pauvre, mais pour qu'il n'y ait pas de pauvres parmi les frères»33.Comment expliquer ce partage?Ces femmes et ces hommes font l'expérience d'une égalité (isotés) nouvelle entre eux.Alors que l'idéal grec de l'égalité trouvait son modèle dans celui de I amitié (philis) et que les Juifs I attendaient comme une promesse (Deut.15,4; Jer.31), les chrétien(ne)s la reconnaissent entre eux à cause de Jésus Christ.Le Crucifié disgracié et ressuscité de l'intérieur de cette détresse devient, dans le mystère de sa Personne graciée, la Loi nouvelle présente au cœur de chacun(e), les rendant frères et sœurs — qu'ils soient Juifs ou Grecs, maîtres ou esclaves, hommes et femmes (Gai.4, 28).Cette égalité n'est pas fusionnelle! Au contraire, elle se vit dans la différence personnelle, sexuée, sociale, ethnique, mais elle établit un droit de grâce qui transforme les relations et se concrétise dans une participation commune aux biens matériels, organisationnels, spirituels de la communauté.La Didachè affirme: «Tu ne rebuteras pas celui qui est dans l'indigence, mais tu mettras toute chose en commun avec ton frère ; car si vous partagez un bien immortel, à plus forte raison les biens mortels» (4,8).32.Jacques Dupont, Études sur les Actes des Apôtres, Lectio divina n°45, Paris, Cerf, 1967, 509 ss.; ci.aussi « Une Église de Dieu se reconnaît au fait qu'H n'y a pas d indigent parmi ses membres» in «L’union entre les premiers chrétiens» Nouvelle Revue Théologique, 9 (1969).899-915.33.J.Dupont, Études., op.cit., 512.216 Tant qu'une détresse matérielle met à jour le besoin du partage, une communauté chrétienne, et alors des religieuses vouées à la pauvreté, devraient en avoir mal et en porter le mal devant Dieu en contribuant aux changements nécessaires.Les femmes pauvres retrouvent-elles ce souci chez les religieuses?Souvent, oui.En vous appelant «les mères de la colonie», Lysette Boucher et Claude Gagnon font ressortir le sens profond que vous avez donné au travail humain : sa valeur de mérite, de fertilité, de bien-être écrivent-ils, plutôt que «guerrière» c'est-à-dire concurrentielle et au détriment des faibles.Ils suggèrent que ce modèle de travail s'allie aux interventions dynamiques des femmes d'aujourd'hui pour transformer les milieux de vie.Ils songent surtout à un partage des biens financiers comme cela se fait actuellement dans le quartier St-Henri34.Mais les religieuses sont assez responsables pour savoir que les femmes n'attendent pas seulement qu'on leur donne des biens.Leur détresse va jusqu'à espérer, même si ce n'est pas toujours exprimé, qu'on leur permette de participer à la production comme à la gestion de ces biens.De nombreux projets que vous mettez en place l'attestent.Parfois je rêve d'entreprises coopératives (une ferme, un atelier, une boulangerie, une serre) qui seraient suscitées par les religieuses et qui intégreraient des femmes, des jeunes, des hommes pauvres.Certaines de vos congrégations l'ont fait déjà.Est-ce sensé aujourd'hui?2.À la détresse du corps, une traversée par le Corps qui renouvelle pour rassembler.L égalité évangélique rejoint les personnes jusque dans leurs corps.Paul recourt à l'image du Corps pour décrire les relations nouvelles entre les membres de la communauté.Ce n'est pas par hasard.Les Grecs et les Romains d'une part exaltaient le corps par des cultes de la nature et, d'autre part, le rejetaient comme une matière dont l'esprit devait se libérer pour être sauvé (cf.le dualisme gnostique).Quant aux Juifs leur appartenance au Peuple était signée dans le corps mâle circoncis.Aux uns et aux autres 34.«Les mères de la colonie ».Quelques leçons sur le sens profond du travail des femmes», in Le Devoir, le 8 mars 1983, p.13-14.217 Paul dit: «.le corps est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps» (1 Cor.6, 1 2).L espérance traverse le corps précisément au lieu de sa détresse.Tant que des corps gémissent en attente de délivrance, la communauté chrétienne, et en elle les religieuses, devraient porter ce mal devant Dieu et y reconnaître le corps de détresse de Jésus sur la croix.Les religieuses elles-mêmes vivent une solitude du corps.N'éprouvent-elles pas comme les autres femmes le besoin de s'échanger avec l'autre dans un partage intime, charnel, affectif, spirituel, où elles pourraient se donner et recevoir, s'échanger?Plus: les religieuses vivent un corps qui ne fleurit pas en un autre corps.C est là un vivre humain de détresse, comme Jérémie l'a porté au milieu du Peuple.Il est vrai que l'existence virginale a été le plus souvent décrite en termes de gloire plus ou moins évangéliques (c'est-à-dire marqués par l'interprétation de la détresse dans le corps charnel).Et il est arrivé qu'à entretenir l'idéal d'un corps en gloire on soit passé à côté d'une histoire réaliste de son corps, quotidienne et telle quelle.Pourtant c'est dans la mesure où le corps est traversé par l'espérance qu'il «se virginalise», si on peut dire.Vivre en l'absence de ce corps, ou en l'intellectualisant ou en l'imaginant «glorifié» trop vite, c'est peut-être passer à côté de la densité de grâce, et alors de virginalisation selon le Dieu Vivant, que ce corps pourrait porter comme capacité de renouvellement dans la rencontre humaine.Pour une religieuse aussi, la qualité relationnelle passe par l'histoire du corps.On devient sensible à la solitude sexuelle des femmes si on I est d abord à la sienne.Il est dit de Jérusalem qu'elle est revigorée et belle non pas malgré ses langueurs et ses scories mais avec elles.Elle a été regardée, telle, désirée et espérée telle, au point qu à la longue, elle en a été revêtue de vigueur et de beauté.Lorsque l'on vit d'être ainsi regardé et désiré on devient à son tour regard de tendresse et d'espérance de l'autre précisément là où I autre attend de renaître jusque dans son corps.Les femmes ne s'y trompent pas lorsque l'on vient vers elles avec une énergie renouvelée et renouvelante parce que puisée dans l'expérience de sa propre détresse devant Dieu.C est souvent pour elles l occasion 218 de reconnaître l'énergie qu'elles portent elles-mêmes, sans I avoir su, jusque dans leur vie charnelle.Elles peuvent alors communiquer à nouveau avec les autres, non sans ce corps mais avec lui, dans une expérience fraternelle, et parfois sexuelle, plus profonde qu'auparavant.J'ai entendu plus d'un témoignage en ce sens.3.À la détresse personnelle, une traversée par le nom dont Dieu appelle L'entrée dans la communauté chrétienne par le baptême est aussi l'événement d'un nom.Jésus a nommé là où on désespérait d'un nom sur les routes de Galilée, Judée et Samarie.Et lui, le mal nommé par son peuple, ses chefs religieux et civils, reçoit de Dieu un nom qui est au-dessus de tout nom (Phil.2,9).La profession religieuse s'accompagnait autrefois d'une nomination, signifiant l'étape nouvelle de la relation vécue avec Dieu dans l'Église et particulièrement dans la communauté fraternelle et apostolique.Cela avait un sens profond.Nous savons aussi qu'un itinéraire spirituel se scelle souvent dans l'expérience d'un nom.Il arrive que certain(e)s s'entendent nommés dans l'expérience douloureuse d'être mal nommés par les autres, parfois par ceux dont on l'attendrait le moins.D'autres font l'expérience joyeuse d'être nommés par des frères et des soeurs qui les reconnaissent.Thérèse de l'Enfant-Jésus s'est reconnue nommée dans le secret de Dieu et de l'Église « l'amour au cœur de l'Église», Élisabeth de la Trinité, «laudem gloriae».Dans l'Apocalypse nous lisons que le vainqueur, témoin de Jésus, reçoit un petit caillou blanc qui porte le nom nouveau ; «je donnerai une pierre blanche, et, gravé sur la pierre, un nom nouveau que personne ne connaît sinon celui qui le reçoit» (Apoc.2,17).L'histoire d'une relation avec Dieu dans le mystère de l'Église c est aussi I histoire d un nom.Lorsque Jésus dit à l'hémorrhoïsse: Ta foi t'a sauvée, il lui permet de venir à son nom, elle qui était mal nommée par les siens.Lorsque nous disons à une femme : « Ta parole te rend présente à moi, me rend présente à toi» nous la nommons, et lui permettons de se nommer de l'intérieur de son nom personnel.Plus nous vivons l'histoire de la venue à notre nom, plus nous pouvons accompagner les autres dans leur traversée vers leur nom.C est ce 219 que les répondantes religieuses du Groupe de travail pour la promotion de la femme ont compris lorsqu'elles se sont donné comme plan d'action pour l'année 1982-1983: «Étant donné la pauvreté des femmes — économique, personnelle et sexuelle_______et à cause de l'espérance évangélique, vivre comme femmes et avec les femmes : se prendre en main, se nommer, s'affirmer, s'épauler.» Lors de son Assemblée en 1981 la Conférence des Religieux Canadiens de l'Ontario a produit une déclaration en faveur d'un engagement semblable: En analysant les courants actuels et en tournant notre regard vers I avenir, nous, les membres de la CRC-O, appuyons fortement et supportons d emblée un effort concerté en vue de la promotion, du respect, de la dignité et des droits de la femme partout dans le monde.Les violations incessantes et séculaires des droits gui leur viennent de Dieu, droits à la liberté, droits à l'égalité, sont bien établies et ne peuvent plus être tolérées par ceux qui se disent chrétiens.L'oppression de la femme, même sous ses formes les plus subtiles, doit être identifiée sans ambiguité et traitée honnêtement pour ce qu'elles sont.Pendant trop longtemps, déjà, nous, en tant que chrétiennes et religieuses, nous nous sommes peu souciées de ces injustices graves.II se peut fort bien que nous ayons évité ces questions à cause de la possibilité de conflit et de la lutte pénible reliées à la tâche de modifier les structures sociales opprimantes.La CRC-Ontario invite donc tous les religieux et les religieuses à s'engager dans cette tâche profondément humaine et vraiment chrétienne35.On ne saurait être plus ferme.Conclusion Là où se trouvent des femmes pauvres, sans corps ou corps seul, sans nom ou mal nommées, apparaît la détresse de l'Église.Leur visage, leur voix, leur présence devient le sacrement de cette détresse.Car c'est l'envers d'une Humanité nouvelle selon Dieu 35.Supplément - CRC - Bulletin, vol.xxi.4 (1981).Depuis, d'autres conférences régionales l'ont entérinée.220 qu'elles mettent à jour, et le glaive de la Parole évangélique est à l'œuvre en elles.Comment les religieuses n'y seraient-elles pas interpellées dans leur engagement apostolique, leur prière, leur vie livrée à la suite de Jésus Christ, ce qui pour certaines peut se vivre dans un corps et une existence personnelle brisés physiquement, affectivement, moralement.Comment les religieuses ne porteraient-elles pas dans leur action comme dans leur contemplation, au regard et à l'écoute de Dieu le regard et la parole de leurs sœurs, leur cri clamant la détresse?Comment dans le mystère de leur communion à l'existence de Jésus Christ ne suivraient-elles pas son mouvement passionné, «enamouré» disait Catherine de Sienne36, pour l'Église et l'humanité ici et maintenant, jusqu'à l'épouser et la recréer là où elle est le plus inépousable, au lieu de sa détresse?Il a pu vous arriver d'entendre des femmes vous dire : « Dieu ?.je ne sais pas.Dieu pour moi, c'est Sœur Lucie qui me permet de participer dignement aux biens de la communauté, avec qui je relie retrouvant mon corps et redevenant capable de communiquer selon des manières que je n'avais pas soupçonnées; et celle devant qui je me nomme en vivant l'histoire de mon nom.» Une telle parole peut être l'écho d'une autre que l'on peut imaginer entendre de Marie-Madeleine: «Yahvé?.sa Loi?.je ne sais pas.Yahvé, pour moi, c'est Jésus qui me permet de partager les biens de la communauté des disciples, de relier avec lui et les autres comme une compagne de route, de vivre à nouveau mon corps selon des manières que je n'avais pas soupçonnées avant, devant qui je me nomme femme, que je puis nommer devant les autres, et qui me nomme avec lui partout où l'évangile du salut est annoncé.» S'il nous arrive d'entendre un tel témoignage, ou encore de le rendre nous-mêmes, c'est un signe que Dieu parle son espérance par nous, et qu'une détresse humaine a été traversée «en gloire», 36 Jésus Christ, notre résurrection.Oraisons et élévations, Paris, Cerf, 1980.« Quelle est donc la raison qui t'a fait constituer l'homme en si grande dignité ?L'amour.L'amour inexprimable avec lequel tu as regardé la créature en toi- même.Tu t'es enamouré d'elle» (p.34).221 celle de levangile.La détresse et la joie sont de couleur humaine à la lumière de Dieu.L'alléluia chrétien prend sa tonalité dans le cri clamé.Laissons-nous donc être heureu(ses)x de la joie qui nous vient avec une telle parole.Elle est bénédiction.Et elle nous irradie jusqu'aux jointures et extrémités et du centre de notre existence pour l'autre, pour les autres: là où nous devenons notre nom de femmes et d hommes de Dieu.Ce Dieu a tant aimé I humanité qu il lui a donné son Unique.Et dans le même mouvement il le reçoit d'elle, l'Unique, devenant Parole dans la chair historique des femmes et des hommes que nous sommes, jusqu'à ce que toute détresse soit changée en joie.222 Réflexion théologique sur l'obéissance religieuse * Michel Rondet, S.J.** Le théologien reçoit ses questions de la tradition vivante de l'Église et du contexte culturel dans lequel il vit.C'est à partir d'elles que j'essayerai de parler, car le théologien ne peut pas esquiver les réponses.Mais les réponses qu'il va tenter de donner restent plus indicatives que normatives.Le théologien en effet n'est pas le porte parole de l'Esprit.Il est le témoin d'une tradition ou si l'on veut celui qui, à partir des questions du temps, interroge la tradition pour baliser la recherche.Il peut dire, au nom de sa recherche, ceci va à l'encontre de la tradition la plus constante de l'Église, ceci n'entre pas dans la cohérence du message transmis par l'Église ou, au contraire, ceci paraît nouveau mais rejoint en fait tout un héritage chrétien.Il peut à la lumière des remises en question essayer de discerner ce qui dans le passé était conjoncturel de ce qui était essentiel.En tout ceci, il reste dépendant de l'Église.C'est sur sa vie qu il travaille : ce qu'est l'obéissance religieuse, ce sont les religieux qui le diront.Les théologiens ne peuvent qu'étudier, comprendre, interpréter ce que vivent les religieux.Ils n'ont pas pour mission de guider l'Église sur leurs chemins, mais de l'éclairer dans ses voies à elle.C'est ce que je vais essayer de faire à propos de l'obéissance en situant l'obéissance religieuse dans l'obéissance chrétienne, et * Ce texte est tiré d'un ensemble intitulé : A utorité et obéissance en vie religieuse On peut se le procurer à 35.rue de Sèvres — 75006 Paris.** La Baume — BP 200.F-13606 Aix en Provence Cedex, France.223 en essayant de préciser où se situe le regard de foi dans les processus «politiques» mis en jeu par la relation autorité-obéissance.I.L'obéissance religieuse Obéir en contexte chrétien, c'est d'abord écouter, écouter jusqu'au bout, se rendre attentif à une Parole qui est Esprit et Vie, une Parole qui portera du fruit si on lui offre un cœur ouvert, une terre labourée et préparée.Obéir, ce n'est donc pas se soumettre à une autorité extérieure qui serait nécessairement aliénante, c'est s'ouvrir à une Parole.C est exprimer sa liberté dans une écoute attentive, aimante, qui introduit dans une alliance, qui débouche sur un appel et une promesse.Une écoute qui va changer le monde et l'histoire, qui va mettre en marche Abraham vers une terre et vers un peuple.«Écoute Israël, c'est le premier et le dernier mot que savoure l'obéissant» (R.Etchegaray).Dire ceci, c est déjà souligner qu'il n'y a d'obéissance chrétienne qu'au cœur d'une rencontre, dans un appel pour une mission.En contexte chrétien, l'obéissance ne sera donc pas d'abord une vertu individuelle, le chemin de l'homme qui veut faire son salut, elle sera la condition de naissance et croissance d'un peuple, I attitude du disciple, du fidèle qui permet à la Parole de prendre corps, à la Promesse de devenir réalité.Qu'il me soit fait selon ta Parole dira Marie, après Abraham, et un peuple nouveau naîtra d'elle dans la puissance de l'Esprit et l'enfantement du nouvel Adam.Écoute de la parole qui engendre et qui crée, l'obéissance chrétienne rencontre dès l'origine l'autorité : celle du prophète, du roi, du prêtre qui sont au service de cette même parole pour une même alliance.La Constitution «Dei Verbum» de Vatican II sur la Révélation rappellera que la première tâche du Magistère chrétien est d obéissance: «écouter la Parole avec respect, la garder saintement, I exposer fidèlement.» Ainsi se rejoignent obéissance et 224 autorité dans une même attention à la Parole, dans un même souci de sa fécondité.Fils dans l'obéissance L'obéissance chrétienne, et l'obéissance religieuse tout particulièrement, ont souvent pris comme référence l'obéissance du Christ au Père.Mais pouvons-nous invoquer ainsi l'exemple de Jésus pour ce que nous vivons ?Ce n'est pas évident ! Jésus a fait de la volonté du Père sa nourriture.Il a exprimé sa nature de Fils dans une référence constante et aimante à la volonté du Père, mais cette volonté qu'était-elle pour lui, comment l'a-t-il connue?Son obéissance est-elle vraiment, comme la nôtre, une obéissance de foi ?Dans l'Évangile, la volonté du Père n'apparaît jamais comme une norme, une règle qui serait extérieure à la personne même de Jésus.Elle est bien plutôt le terme de son désir d'homme, l'expression de sa nature la plus profonde qui est d'être fils et de révéler ainsi à tout homme sa dignité de fils de Dieu.Cette volonté du Père qui est sa vie, elle s'incarne pour Jésus dans une mission.Il se sait envoyé, revêtu de l'Esprit pour une mission et il a hâte de l'accomplir.Aucune tentation, aucune pression des puissances de ce monde ne le fera dévier de cette mission : révéler le cœur du Père, rassembler pour Lui un peuple de fils.Cette mission, Jésus n'en lit pas les appels directement dans le cœur du Père au titre de sa filiation divine.Homme par amour, pleinement homme, il la découvre, comme chacun d'entre nous peut découvrir la volonté du Père, dans les médiations de I histoire.Il la lit dans l'Écriture.Tous les Évangélistes soulignent sa référence constante à l'Écriture, non pas dans un souci apologétique de confirmer sa vérité, mais parce qu'elle est pour lui le lieu privilégié où se manifeste et se découvre l'Alliance.C'est à sa lumière en particulier qu'il comprendra le rejet dont il est I objet et la condamnation qui le conduit à la Croix.225 L Écriture, Jésus la lit dans l'événement quotidien, en réponse à ses sollicitations.C'est la prédication de Jean-Baptiste qui lui révèle que l'heure est venue.Ce sont les malades qu'on lui présente, les aveugles sur son chemin qui l'appellent à réaliser sa mission à la lumière des prophéties d'Isaie : les aveugles voient, les boiteux marchent.C est la faim des foules qui le conduit à renouveler les gestes de l'Exode: Dieu qui nourrit son peuple au désert.C est la trahison de Judas qui est pour lui le signe que I heure est venue de boire la coupe d'amertume par laquelle le Serviteur livré sauvera les multitudes.En tout ceci, l'amour de Jésus pour le Père, cet amour qui est total, indéfectible ne dispose pas d'autres moyens que les nôtres pour découvrir la volonté du Père.Il l'écoute dans l'Écriture, il laisse I événement le renvoyer à I Écriture.En ce sens on peut parler pour lui d obéissance de foi et on peut comprendre que cette obéissance, expression et fruit de son amour, soit ce qui nous sauve parce qu'elle nous révèle le chemin de notre filiation divine.Devenir fils, nous le pouvons dans l'obéissance, puisque c'est I obéissance qui a exprimé en lui, le plus profondément, la filiation.L'obéissance de Jésus est donc l'obéissance du Fils qui adhère par amour à sa mission, pas celle de l'esclave qui accomplit une tâche.Au point qu il y a en lui identité entre mission et être, comme il y a identité entre obéissance et amour: Il est Fils et tout en lui dérive de cet être profond ; sa mission est de révéler le Père et il ne peut le faire qu'en étant Fils.Nous aurons à nous rappeler ceci lorsque nous parlerons de notre obéissance qui sera effort, en nous, pour faire coïncider l'être et la mission dans l'amour.«Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie» A la suite du Christ, le disciple se sait envoyé pour accomplir la mission du Christ : faire exister le peuple des enfants de Dieu.Au baptême, à la confirmation, il a reçu l'onction de l'Esprit pour 226 annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume.S’il veut être fidèle à cette onction, il n'aura pas de désir plus profond, de projet plus personnel que de faire grandir en lui et autour de lui le Corps du Christ dont il est un membre vivant.Qui n'aurait pas ce désir en lui ne peut se dire disciple du Christ.Qui ne cultive pas en lui ce désir insulte à la grâce de son baptême! Comment le réaliser?En vivant de la vie de l'Église: en vivant les charismes et la charité qui construisent le peuple de Dieu.C'est ici qu'intervient notre appel à la vie religieuse.Parmi d'autres voies possibles de participation à la mission de l'Église, nous en avons choisi une qui se veut radicale parce qu'elle place au centre du choix l'identification entre l'être et la mission.Je serai tout cela et rien que cela : serviteur du Christ.On ne pourra me donner d autre nom, d'autre statut que celui de disciple, envoyé pour l'œuvre du Christ.Voie d'unification radicale de l'être dans la conversion au Christ et à sa mission.Avant d'être vocation à ceci ou à cela, la vie religieuse est consécration de la liberté au Royaume qui vient dans la puissance de l'Esprit.D'où la place centrale en elle de l'obéissance qui, à certaines époques, a pu apparaître comme l’élément essentiel qui ordonnait les autres au Royaume.C'est ce qu'expriment profondément les formules de profession : Je promets obéissance à Dieu et à toi.selon les Constitutions de.Il s'agit bien d'une consécration de la liberté qui s'incarne dans une médiation ecclésiale.Nous sommes au cœur de l'offrande, au niveau des médiations possibles.Nos familles religieuses ne remplacent pas l'Évangile, elles l'actualisent.Elles ne rendent pas l'Esprit inutile ou superflu, elles offrent un terrain où en vivre.Elles donnent à notre liberté une possibilité (il y en a d'autres) de sortir de l'indétermination et de nous rendre fils dans l'obéissance.L'Évangile est universel mais l'histoire montre que tous les évangélismes ne sont pas également féconds ou authentiques.Nos familles religieuses incarnent une cohérence évangélique dont la fécondité pour la vie et la croissance du peuple de Dieu a été reconnue et authentifiée par l'Église.227 Mais, il est important de le souligner, leur vérité reste au niveau de l'histoire contingente.Elles ne sont pas l'Église et n'ont pas comme telles les promesses de la vie éternelle.Elles ne sont pas l'Évangile, elles en sont des lectures cohérentes, fécondes mais partielles, particulières, contingentes.Leurs choix, les orientations et les directives qui les expriment restent des choix humains, faits dans l'Esprit du Christ mais faillibles et contingents.Ce sont donc toujours des choix particuliers, discutables, perfectibles qui ne peuvent en aucune manière se prévaloir de l'autorité de l'Évangile, mais, comme tels, ces choix incarnent pour moi un visage évangélique qui est celui de mon appel et de ma vocation.La terre de mon alliance, le pays où Dieu m'attend, ils sont là, dans ce groupe d'hommes ou de femmes dont l'Église a reconnu et authentifié la vocation.Je peux dès lors, dans le regard de foi qui me fait retrouver le Christ et sa mission dans l'Église, retrouver dans l'histoire, les orientations, les solidarités de ma Congrégation la patrie où Dieu m appelle à le rencontrer.Il n'est pas besoin pour cela de sacraliser cette histoire des Patriarches ou des Rois pour retrouver en elle le lieu de l'Alliance.Comme Israël, comme Jésus, c'est dans l'humilité et la contingence de l'histoire que je suis appelé à discerner les chemins de Dieu.C'est là que Dieu me rejoint, sur des chemins d hommes où se retrouvent la fidélité mais aussi les pesanteurs de ceux qui les ont vécus.Et loin d être une tare, l'humilité même de ces chemins est encore une délicatesse de Dieu à l'égard de ma liberté d'homme.Si la voie était royale, unique, évidente, je n'aurais pas à la choisir ou à la préférer.Parce quelle est modeste, cachée, incertaine parfois, je suis appelé à m'y risquer avec toute ma liberté d'homme.Je peux y entendre, y percevoir, un appel qui me rejoint, moi ! Je peux y vivre pour Dieu une préférence qui va marquer et informer concrètement mon amour et ma fidélité.C est en ce lieu où se croisent contingence et liberté que I obéissance religieuse m'appelle à vivre ma liberté d'homme dans des solidarités humaines et spirituelles, à risquer, au nom de ma 228 foi, un engagement en solidarité avec d'autres hommes pour une mission particulière dont je vais désormais partager les risques.Il y a des risques.La vision de foi qui me fait choisir l'obéissance à la suite du Christ dans cette Congrégation ne me garantit pas contre les difficultés, les échecs, voire la mort de cette entreprise qui reste humaine.Elle m'appelle seulement à le suivre là.Et, si pour une raison qui me dépasse, je ne pouvais plus suivre le Christ là, il faudrait encore chercher à le suivre ailleurs parce que le Christ est plus grand que tous les chemins et que Dieu n'enferme jamais personne dans une impasse.Un choix libre donc, un choix risqué aussi, qui ne me dispense jamais de confronter le chemin choisi avec l'Évangile pour en vérifier et en approfondir la cohérence, mais qui m'appelle à faire confiance à l'Église qui a authentifié ce choix, aux frères qui le vivent avec moi et dont je serai désormais solidaire.II.Mystique et politique L'engagement de la liberté dans un peuple et dans une histoire ne peut jamais, au nom de la mystique, faire l'économie du choix et du discernement des structures politiques.Ce qui trahit ou dégrade la mystique, ce n'est pas le politique, c'est bien plus l'absence de politique réfléchie ou la mauvaise politique.Combien de fois n'est-il pas arrivé, par exemple, qu'une mystique de l'obéissance, qui aurait pu être authentique, soit trahie par des structures de gouvernement autoritaires et aliénantes ou inversement qu'une mystique de la fraternité soit trahie par une absence de structures qui laissait le champ libre aux groupes de pression et aux tyrannies occultes.D'où l'importance de reconnaître et de préciser les structures dans lesquelles se vit notre obéissance et notre relation autorité-obéissance.Les grands fondateurs y ont été attentifs, au nom même de l'inspiration spirituelle qui les guidait.229 Qui a autorité sur moi dans la vie religieuse?Dieu, oui mais dans des médiations humaines.Des personnes, des instances de gouvernement oui, mais au nom d'une vocation commune.Au fond, ce qui a autorité sur moi, c'est ma Congrégation comme charisme reconnu et vécu, comme communauté vivante.Je promets obéissance à Dieu et à toi.Supérieur de.Le Supérieur alors n est pas du côté de Dieu, comme envoyé, comme prophète.Il est du côté de la Congrégation, comme serviteur et représentant de la vocation commune.Son autorité ne lui vient pas d'un charisme particulier mais de la fonction pour laquelle il a été choisi : le service du corps et de sa croissance dans la fidélité à sa vocation.Pour le reconnaître spirituellement dans sa fonction, je n'ai pas besoin de le considérer comme infaillible par grâce spéciale, il suffit que je puisse voir en lui le serviteur de notre vocation commune.De même pour que ses décisions aient autorité sur moi, il n'est pas besoin qu'elles soient parfaites (ce qui dans l'ordre de l'histoire contingente est impossible), il suffit qu'elles s'efforcent honnêtement d'être au service de notre commune vocation.Ce qui a autorité sur moi, c'est donc le charisme reconnu de notre vocation commune et ce qui a mission de le traduire et de l'exprimer aujourd'hui: supérieurs, chapitres.Que cette autorité s'exprime de manière plus personnelle ou plus communautaire n'importe pas à la vérité de l'obéissance, c'est un choix politique qui peut être différent selon les Congrégations et qui se légitimera en dernière analyse par son efficacité à assurer la croissance et le bon fonctionnement du corps tout entier.Quand est-ce que j'obéis vraiment?On ne me donne plus d'ordres.On me demande ce que je veux faire.C'est moi qui ai choisi ce travail, cette insertion.Je ne sais plus quand j obéis.Curieuse réaction qui juge de la mystique 230 en référence à des structures au lieu d'intégrer les structures dans la mystique ! J'obéis toutes les fois que j'essaye en vérité de devenir ce que je suis appelé à être, toutes les fois que j'essaye à la suite de Jésus de réaliser l'adéquation en moi entre l'être et la mission.J'obéis en vérité quand je peux dire que mon projet le plus personnel, le plus profond, c'est de réaliser la vocation de ma congrégation.J'obéis quand j'essaye, dans tout ce que je fais et tout ce que je suis, de devenir Jésuite dans la fidélité au charisme apostolique que l'Église a reconnu et dans la solidarité avec ceux qui essayent aujourd'hui de réaliser cette vocation.Obéir, ce n'est pas d'abord se soumettre à un homme ou à une règle, c'est reconnaître un appel et y convertir son désir.Que serait devenu mon désir d'aimer et de servir le Christ s'il n'avait accepté de s'incarner dans une mission et une solidarité?Mon vœu d'obéissance, c'est d'abord là qu'il s'exprime.Concrètement, cela voudra dire accepter la mission et l'obéissance qui l'exprime.À condition que cette obédience soit vraiment une mission.Bien des crises de l'obéissance dans les Congrégations apostoliques ont eu pour origine une crise de l'autorité.Là ou l'autorité ne donne pas de mission, là où elle se contente de gérer un service du personnel en déplaçant les pions et en bouchant les trous, il y aura gestion et soumission, il ne peut pas y avoir obéissance.Comment vivre le rapport autorité-obéissance?Ce rapport se vit nécessairement dans des structures, des modèles, des images repérables.Les structures sont variables, elles sont fonction de l'époque, de la culture, des buts recherchés : elles ne peuvent pas être les mêmes dans un monde de culture démocratisée et dans un monde de culture aristocratique, dans un monastère et dans une Congrégation apostolique, dans une grande et dans une petite communauté.Les modèles sont divers : paternel, fraternel, magistériel, fonctionnel.Aucun modèle, en tant que tel, ne peut se prévaloir d'une référence religieuse privilégiée.231 Structures et modèles sont à apprécier au plan politique, c'est-à-dire au plan de leur fécondité pratique.Or, au plan politique rien n'est absolu, mais tout n'est pas équivalent.Des structures inadaptées peuvent pervertir le but et finalement étouffer le charisme.Les meilleures seront celles qui se révéleront le plus adaptées et qui traduiront le mieux la cohérence évangélique que représente la vocation commune.Ici la fidélité théologale s'exprimera dans le sérieux et le réalisme des choix politiques.La question controversée du supérieur local dans la vie apostolique Il serait intéressant de se demander d'où vient cette difficulté, là où elle se manifeste, peut-être surtout dans les Congrégations féminines: permanence dans les mentalités d'un visage de l'autorité dont on n'arrive pas à se débarrasser, alors même qu'il est mort?Impossibilité de concevoir et de ressentir l'autorité autrement que comme un pouvoir?Impossibilité de faire coïncider une relation fraternelle avec une relation d'autorité?Cet examen fait, essayons de poser le problème.Le rôle d'un supérieur local n'est ni de droit divin, ni de nécessité théologale pour la pratique de l'obéissance.Ce qui constitue l'obéissance, c est la fidélité à la vocation.Pour que cette fidélité s'exprime, il est essentiel que chacun d'entre nous soit vraiment lié à sa Congrégation : à sa vie, à ses orientations, à sa mission.Ce qui est important, c'est que ce lien existe, qu'il soit reconnu institutionnellement pour que la mission puisse être dite, signifiée, rappelée aux personnes et aux communautés.De ce point de vue, l'échelon essentiel dans la vie religieuse apostolique, c'est celui qui donne la mission (habituellement général ou provincial selon la taille des Instituts) de même que la première communauté c'est la Congrégation.On a ici une structure différente de celle des monastères où le monastère est la communauté.Le supérieur local est un élément de la transmission de la mission.Son rôle peut être très variable selon les circonstances; il comportera en général: a) une attention aux personnes, à leur 232 croissance, à leur liberté; un de ces rôles sera d'assurer la liberté d'expression dans le groupe en particulier celle des petits et des faibles face aux personnalités vigoureuses, b) Un service de la communion fraternelle dans ses aspects les plus humbles et les plus quotidiens, en même temps qu'une attention au lien avec la Congrégation, c) Un service de la mission commune en en vérifiant les conditions d'application.Le problème n'est pas alors de savoir s'il faut un supérieur dans chaque groupe religieux, mais de savoir si ce rôle est utile et à quelles conditions il est le mieux rempli.C'est un problème politique.L'expérience commune montre qu'il y a là, de fait, un rôle à tenir, vis-à-vis des personnes, de la communauté, de la Congrégation.La sagesse est d'accepter ce rôle avec réalisme et de le vivre en esprit évangélique.Le refus de considérer calmement le problème des structures témoigne d'une immaturité politique : on n'est pas capable d'accepter les rôles dans leur nécessité et leur relativité; on les nie ou on les absolutise.Il témoigne aussi d'un irréalisme religieux: on prétend vivre la mission sans en accepter les structures, on parle de charité fraternelle mais cette charité est incapable de supporter dans un groupe une différence de rôle ! Ce qui est le contraire d'une charité qui s'efforce de vivre la communion dans la diversité des charismes.III.Désacraliser les structures et les rôles.évangéliser les relations Pour vivre la perfection de l'obéissance on a parfois été tenté de sacraliser les rôles, les structures, les motivations, les décisions: les supérieurs tiennent la place de Dieu, leurs décisions sont des oracles qui expriment la volonté de Dieu, en obéissant on est sûr de ne pas se tromper.Sacralisation qui a pu être légitime dans un contexte culturel donné, encore qu'elle ait souvent masqué des attitudes peu évangéliques.Sacralisation qui n'est plus possible dans le contexte culturel où nous vivons, pas plus que n'est possible aujourd'hui une lecture 233 de la Bible qui sacraliserait le texte lui-même au mépris de tout ce que l'exégèse peut nous apprendre des conditions de sa composition.Sacralisation qui n'est pas nécessaire pour vivre la vérité de l'obéissance religieuse.Ni les motivations, ni les personnes, ni les rôles, ni les décisions n'ont besoin d'être sacralisés pour être vécus en esprit évangélique, au contraire.Ici, comme ailleurs, l'Évangile désacralise.Laissons les motivations, les personnes, les décisions à leur contingence et à leur humilité.C'est là, dans ces conditionnements humains, politiques, que ma liberté va retrouver la volonté de Dieu, qui me rejoint dans ma vie d'homme, dans des médiations humaines.Ce qui est transcendant, c'est le Royaume vers lequel je tends, les chemins qui y conduisent restent des chemins d'hommes.S'ils sont saints, ce n'est pas parce qu'ils seraient parfaits en eux-mêmes, c'est parce que, tels quels, ils conduisent au Royaume.Si donc je n'ai pas à craindre une désacralisation qui est bien dans la logique d'une spiritualité d'incarnation, je suis appelé à évangéliser les relations, c'est-à-dire à vivre en esprit évangélique les relations humaines qui naissent de la rencontre autorité-obéissance.Ce n'est pas évident, car cette rencontre peut facilement devenir le lieu du pouvoir qui devient domination sur autrui ; le lieu de l'obéissance qui devient démission; le lieu où les motivations mystiques peuvent recouvrir des attitudes d'orgueuil, de mépris, de peur, de démission.C'est un des lieux humains où il est à la fois le plus essentiel et le plus difficile de manifester l'esprit de l'Évangile.Manifester que l'autorité n'est pas légitimation d'un pouvoir mais conversion du pouvoir en service.Manifester que l'obéissance n'est pas abdication mais consécration de la liberté dans un combat solidaire.Voilà ce qui est évangélique, voilà le témoignage que nous sommes appelés à porter ensemble.Comme groupe humain, la vie religieuse ne peut pas faire l'économie de cette confrontation avec le politique.Ce n'est pas en 234 fermant les yeux sur l'aspect politique de notre vie commune que nous ferons la volonté de Dieu, c'est en affrontant loyalement et lucidement cet aspect pour le vivre en esprit évangélique.Ce faisant, nous porterons un témoignage essentiel pour la crédibilité du message évangélique.Conclusion L'obéissance est donc bien un mystère de foi qui me fait reconnaître les chemins de Dieu dans la vie de l'Église.Un mystère qui se vit dans l'acceptation de médiations reconnues et aimées comme médiations (le mystique dans le politique).Si je veux, dans la vie religieuse, grandir dans l'obéissance à la suite du Christ, il faudra m'efforcer de retrouver l'Évangile dans le charisme de ma vocation; d'entrer de plus en plus dans la mission qui m'est confiée, qu'elle devienne ma nourriture quotidienne, qu'en moi être et mission, amour et obéissance s'identifient de plus en plus; m'habituer à vivre la liberté de l'esprit dans les solidarités et les engagements; comprendre que la foi dans l'Incarnation m'appelle à vivre l'absolu de l'amour dans le contingent et le sérieux des choix humains.235 Chénouté ou les écueils du monachisme* Armand Veilleux, o.c.s.o.** La Vie de Chénouté n'est pas une des plus belles pages de l'histoire du monachisme.Elle mérite cependant d'être connue, car au sein de la tradition monastique la figure trouble et troublante du grand Chénouté constitue un phénomène tragique qui nous oblige à considérer sérieusement certains écueils inhérents à l'institution monastique elle-même.Comment s'expliquer qu'un homme que tous s'accordent à décrire comme autoritaire, dur et violent, et dont la spiritualité sans aucune dimension mystique doit être qualifiée, au dire de son meilleur connaisseur (J.Leipoldt), de «spiritualité sans Christ» (christ/ose Frommigkeit), ait pu faire peser son autorité durant plus de 80 ans (il est mort à l'âge de 11 8 ans) sur une foule de disciples qui semblent avoir atteint à une époque le chiffre effarant de 2200 moines et de 1800 moniales?Quels mobiles peuvent bien avoir attiré à lui ces masses de disciples chez qui, par ailleurs, les mouvements de révolte contre l'autoritarisme du maître semblent avoir été, du moins à certaines époques, à l'état endémique?Les motivations de caractère socio-économique ont sans doute joué un rôle; mais elles ne furent certainement pas les seules.Nous croyons qu'une explication plus profonde est à chercher du côté de I histoire même du phénomène religieux à travers les âges.Essayons * Ce texte est la version française réalisée par l'auteur lui-même d'une préface composée pour l'édition de la traduction anglaise de la Vie de Chénouté traduite par David Bell et qui paraîtra bientôt aux Cistercian Publications à Kalamazoo.** Abbaye cistercienne, Mistassini, Qué.GOW 2CO.236 donc de situer Chénouté dans ce contexte beaucoup plus étendu que celui de son Égypte monastique des IVe et Ve siècles.Le collectif et l'individuel Les cultures primitives sont enveloppantes.Les grands archétypes où s'exprime le subconscient collectif ont une emprise très forte sur la collectivité, dont les prêtres, les devins, les sorciers, etc.veillent à maintenir la cohésion et l'unité par un système bien structuré de mythes, de rites et de codes moraux.Aussi longtemps que la survie collective n'est pas solidement assurée, il n'y a guère de place pour l'élaboration d'une expérience individuelle et l'éclosion de la conscience personnelle.Tout effort d'un individu pour poursuivre un cheminement personnel au-delà du cadre que lui offre la culture ambiante est exclu.Aux origines, un tel effort aurait été simplement impossible et donc impensable; lorsqu'il devient possible il est interdit ; enfin, lorsqu'il devient une tentation pour un grand nombre il est sévèrement réprimé.Une fois enclenchée cependant, cette évolution est irréversible.Un jour vient où la survie collective est suffisamment assurée pour qu'un certain degré de marginalité créatrice soit toléré.Alors la personne émerge.L'individu se situe non seulement face au groupe mais face à chaque membre du groupe.Des liens se créent entre les personnes, et le mariage, par exemple, devient une relation entre deux personnes et non plus seulement entre des clans.Certains individus vivent alors personnellement et consciemment le rapport avec le Transcendant, qui avait été jusque-là retenu dans l'inconscient collectif.Des vocations personnelles sont perçues et des expériences mystiques sont vécues.C'est à un tel tournant culturel et religieux qu'Abraham entendit l'appel à quitter toutes les sécurités (matérielle, psychologique, religieuse, etc.) que lui offrait son environnement immédiat pour se lancer dans un cheminement personnel dont il ne pouvait prévoir ni les étapes ni le point d'arrivée.C'est à la même époque que déjà dans l'Inde pré-aryenne les munis s'enfonçaient dans les forêts à l'écoute de leur Atman et à la rencontre de Brahman, le principe de l'Être.237 De telles expériences individuelles rejaillissant sur lame collective, un mouvement religieux se dessine alors.Le nombre de ceux qui entendent l'appel et qui y répondent croît.C'est l'époque des ris hi s de l'ère védique en Inde, des patriarches et de Moïse en Israël.Une mystique religieuse se développe dont la mémoire collective s'inscrira dans des traditions, des croyances et des rites.Une religion est née; le mouvement religieux est devenu système en assumant un rôle fonctionnel.À ce moment, dans la tension entre le collectif et l'individuel, dans le mouvement de balancier entre l'esprit de groupe et la créativité personnelle, un plateau est atteint, un équilibre qui durera en général quelques siècles.Une religion plus personnelle Après quelques siècles de ce qui devient graduellement une respectable médiocrité, le mouvement vers une religion plus personnelle s exprime à nouveau à travers des expériences personnelles d'une intensité particulière, comme celle d'un Siddharta Gautama en Inde, par exemple, et des grands prophètes en Israël.Ce sont des chercheurs solitaires qui n'essayent pas de réunir des disciples mais qui sont soucieux de transmettre à toute leur société l'expérience spirituelle profonde qu'ils vivent.Si des communautés se forment autour de leur expérience et de leur enseignement, ce sera par le regroupement en quelque sorte naturel de ceux qui partagent la même expérience sous leur inspiration.Ainsi naîtra la sangha bouddhiste; ainsi naîtront, dans l'Israël de l'exil les confréries de pauvres de Yahvé, et un peu plus tard les groupements de hasîdim ou mûrira une attitude spirituelle tout imprégnée de mysticisme qui servira de terreau à l'ascèse chrétienne primitive.Sur ce mouvement spirituel des hasîdim (ou Hassidéens) poussera quelques siècles avant le Christ une sorte d'excroissance, l'essénisme, qui s'exprimera entre autres dans le type de monachisme de Qumrân et les communautés de Thérapeutes dans la diaspora.Ce mouvement est plus une involution qu'une évolution.Face aux compromis politiques et religieux de la dynastie hasmo-néenne, mais aussi face à I insécurité provoquée par l'ouverture du judaïsme tardif à divers courants ésotériques, l'essénisme est une 238 recherche apeurée de sécurité.On se coupe du reste de la société pour se réfugier dans la chaude sécurité d’un système religieux aussi envahissant que celui des cultures primitives, sous la personnalité omni-présente du Maître de Justice.Le gnosticisme, qui fut un très grand mouvement de pensée à travers tout le monde oriental à la même époque, et qui connut son apogée aux premiers siècles de l'ère chrétienne, était également un mouvement de repli vers un collectivisme à tendance plus individualiste que personnelle.Les fresques mythologiques et les constructions philosophiques et théologiques des systèmes gnos-tiques ne manquent pas de grandeur et de beauté.Les maîtres de ces diverses écoles, les Marcion, les Basilide ou les Valentin, sont des personnalités géniales et puissantes, souvent plus attachantes que les hérésiologues qui les ont combattues.Ils n'est pas surprenant qu'ils aient attiré de nombreux disciples en mal de sécurité.À l'époque où l'humanité, surtout depuis la révélation en Jésus d'un Dieu personnel, s'ouvrait à une conscience nouvelle de la dignité et de la responsabilité inaliénable de la personne humaine, le gnosticisme apparaît comme une fuite en arrière, la recherche de la sécurité dans des systèmes bien organisés, où tous les problèmes humains reçoivent une formulation simple et une réponse sûre, garanties par l'autorité d'un maître investi de pouvoirs venus d'en haut.Le message de Jésus de Nazareth était beaucoup plus dérangeant.Il n'avait pas enseigné de nouvelle synthèse doctrinale ni élaboré de nouvelle mythologie, ni même un nouveau code moral.Il avait essentiellement témoigné de sa propre expérience humaine et spirituelle : il avait dit qu'il avait un Père avec qui il avait une relation personnelle d'amour, de qui il avait reçu une mission personnelle, et dont il accomplissait toute la volonté.Lui et son Père étaient un.Et il avait enseigné que nous étions tous appelés à vivre la même expérience: si nous l'aimions et observions ses commandements son Père nous aimerait, lui et son Père viendraient faire en nous leur demeure, et nous serions nous aussi un avec son Père et lui-même.Et chacun était appelé à tirer, dans sa vie personnelle, toutes les conséquences et les exigences d'une telle expérience.239 Le monachisme chrétien Le monachisme chrétien primitif, malgré des ressemblances extérieures marquées avec le monachisme de Qumrân est aux antipodes de celui-ci.Et malgré certaines conceptions qu'il peut avoir en commun avec le gnosticisme, il révèle un autre univers de pensée et une attitude spirituelle radicalement différente.Les premières grandes figures du monachisme chrétien en Égypte, un Antoine, un Macaire, un Amoun, par exemple, nous apparaissent comme des êtres éminemment libres, profondément en contact avec leur cœur et avec Dieu.Par fidélité à un appel clairement perçu, ils ont décidé d'aller, dans leur cheminement spirituel, au-delà de tout ce que l'environnement religieux et culturel de l'Église et de la Société de leur temps leur offrait.Ils sont aussi libres et intransigeants dans la poursuite de leur pèlerinage au-delà de tous les sentiers battus qu'ils demeurent profondément solidaires des hommes et des femmes de leur temps.Ils n'aspirent à rien moins qu a une rencontre personnelle avec Dieu, au-delà de toutes les médiations humaines.Ils ne restent pas longtemps seuls.Leur exemple débloque en beaucoup d'autres un appel identique.Ils deviendront presque malgré eux des guides dans cette voie de l'aventure spirituelle solitaire.Ils ne traceront à personne des voies toutes faites; ils aideront les autres à inventer leur voie propre.Avec Pachôme quelque chose de différent intervient, quoique toujours dans la même ligne.Pachôme crée une communauté et il établit une règle de vie.Il a perçu que si la réalisation d'un cheminement solitaire vers la découverte de la volonté de Dieu et la réalisation du «nom» propre et inaliénable qu'il a donné à chacun peut se faire dans une solitude anachorétique, elle peut aussi se faire au sein d'une communauté de frères qui respectent et supportent cette maturation.Par rapport à la «culture» religieuse ambiante, la communauté cénobitique constitue une sorte de «sous-culture» où un type particulier d'expérience de Dieu est favorisé et supporté.La règle qui structure la vie de ce groupe est conçue comme une voie et non comme une limite.Les divers 240 préceptes de cette règle sont autant de balises le long de la route.Le moine se doit d'être constamment à l'écoute de l'Esprit et de son cœur.Chaque forme de monachisme comporte ses avantages et ses richesses, mais aussi ses limites et ses écueils.Le principal écueil du cénobitisme est que la pression de la collectivité peut facilement devenir envahissante et paralysante, au risque de freiner ou même d'arrêter la croissance de ses membres au lieu de la favoriser.La communauté cénobitique remplit son rôle de milieu de croissance dans la mesure où elle maintient l'équilibre voulu entre ses divers éléments constituants.Chénouté et le Monastère Blanc C'est à ce point de l'évolution du monachisme chrétien en Égypte que se situe Chénouté.Le grand Monastère Blanc près de la ville d'Akhmîm, où il passa environ un siècle de vie monastique, ne fut jamais un monastère pachômien.Le fondateur de ce monastère, Pjol, qui était l'oncle de Chénouté, avait simplement adopté la règle des monastères pachômiens, à laquelle il avait apporté bien des modifications, surtout dans le sens d'une plus grande austérité.Chénouté surenchérit sur cette tendance à l'exagération.Nous sommes très loin alors de la spiritualité pachômienne.Comme à Qumrân et dans le gnosticisme, nous assistons dans le cas de Chénouté et du mouvement monastique qu'il dirige et qui le porte, à une sorte de repli.Devant le développement de l'esprit communautaire d'une part et de I importance donnée à la vocation personnelle et à ses exigences d'autre part, se produit alors un soubresaut du vieux collectivisme bien structuré, qui demeurera toujours une tentation pour l'être humain.Dans une société profondément insécure, le monachisme hautement structuré du Monastère Blanc et la très forte personnalité du «prophète» Chénouté (car c'est ainsi qu'on l'appelle) offrent à des milliers de fellahîn égyptiens la dose de sécurité dont ils avaient besoin pour tranquilliser leur angoisse existentielle et religieuse.Ils ne viennent pas chercher (et Chénouté ne leur offre pas) une direction et un 241 support qui leur permettent d'avancer avec confiance sur la voie d'une réalisation plus plénière de leur être spirituel personnel et de leur identification au Christ, mais bien une autorité forte et une règle minutieuse et rigoureuse qui leur assurent d'éviter la perdition et de gagner le salut éternel.Pachôme avait connu le christianisme à travers l'expérience de la charité active de chrétiens; et il se nourrissait de l'Évangile qu'il savait par cœur.C'est dans le Nouveau Testament qu'il avait découvert son sens de la communauté.Même sans le jargon philosophique de l'École d'Alexandrie, il était profondément mystique.C'était un père spirituel exigeant, certes, et appelant sans cesse ses disciples au dépassement, mais également compréhensif des faiblesses humaines et attentif aux lois de la croissance spirituelle.Chénouté, quant à lui, est une force de la nature, un volcan sans cesse en état d'éruption, sachant sans doute s'oublier et être doux parfois, mais menant généralement ses troupes au bout du bâton.(D après le témoignage d'une de ses propres lettres, on sait qu'un de ses moines mourut un jour de la suite des coups qu'il lui porta I) Il se présente comme un prophète inspiré et fonde son enseignement sur une inspiration reçue directement d'en haut.Sans culture théologique, il s'instaure pourfendeur d'hérétiques, en plus, bien sûr, de se mettre à la tête d'expéditions armées qui vont renverser idoles et temples païens.Rien de mystique en lui, mais une approche profondément volontariste de la vie spirituelle.Il était également ennemi des études et de la science, bien qu il ait lui-même reçu une bonne formation intellectuelle (ce qui est en général le cas de tous ceux qui, au long de la tradition monastique, se sont opposés aux études des moines, un de Rancé par exemple).Le monachisme de Chénouté, comme sa religion, était un monachisme fonctionnel: un certain nombre de conditions à poser pour que tel résultat s'ensuive.On sait que la religion fonctionnelle ne conduit jamais à une expérience personnelle de Dieu, et l'histoire a prouvé à plusieurs reprises que c'est là la meilleure façon d engendrer la médiocrité.Croire qu'on est moine parce qu on vit dans un monastère, qu'on observe tous les préceptes de 242 la Règle et qu'on s'est bien moulé dans le cadre « monastique» est la meilleure façon de ne jamais le devenir réellement.Benoît de Nursie en était bien conscient, lui qui fait remarquer à la fin de sa Règle que celle-ci ne fait que tracer un minimum permettant s'assurer une respectable médiocrité; quant à ceux qui veulent poursuivre la route et aller au-delà du support des structures collectives, il les renvoie à l'exemple et l'enseignement des Anciens.Les Chénoutés sont nombreux S'il est intéressant et utile d'analyser le «cas» de Chénouté et de son Monastère Blanc, c'est que c'est loin d'être un cas isolé.Bien sûr, peu d'abbés ont été à la tête de leur communauté durant plus de 80 ans, peu ont utilisé la violence comme Chénouté l'a fait, et peu de monastères ont été aussi peuplés que le Monastère Blanc! Mais il n'en reste pas moins vrai que si l'on s'en tient à l'aspect formel, au type de supériorat exercé par Chénouté, les Chénoutés sont nombreux à travers I histoire, et pas totalement absents de la scène contemporaine.Ce sont en général des hommes supérieurs et très attachants à plus d'un égard.Au Moyen-Âge, un Bernard de Clairvaux, la rudesse en moins, a beaucoup en commun avec Chénouté.Qu'on pense aux foules de disciples ramenés à Clairvaux après chaque razzia dans les capitales de l'Europe, contrairement à la tradition des Anciens et à la Règle de Benoît qui insistent sur la nécessité de bien éprouver la rectitude d'intention des candidats.Qu'on pense surtout à son zèle anti-hérétique.Avec des méthodes différentes, son acharnement contre Abélard est tout aussi violent que celui de Chénouté contre Nestorius.Grandement sécurisants par leur habileté à formuler simplement et à résoudre radicalement toutes les questions, les Chénoutés sont toujours très influents dans les assemblées délibérantes.D'ailleurs les disciples souvent nombreux qu'ils attirent au cloître semblent prouver la justesse de leur approche.Mais outre le travail de la grâce, le recrutement d'une communauté peut répondre à divers autres facteurs, entre autres à l'équilibre établi entre les divers éléments de la vie communautaire.243 Saint Benoît définit les cénobites comme des moines qui ont choisi de vivre au sein d'une communauté, sous une règle et un abbé.L'équilibre communautaire implique une saine tension entre ces trois pôles: communauté, règle et abbé.Cet équilibre est difficile à maintenir; la tension est exigeante et attire rarement les foules.Dès que cette tension est rompue en faveur d'un des pôles, tout devient plus facile et les preneurs sont en général plus nombreux.Il y a quelques décennies, au sein d'une vague de tendance démocratisante, un monastère où l'aspect communionnel et dialogal était fortement accentué avait des chances d'attirer beaucoup de candidats.Cette étape semble révolue.De nos jours, les jeunes générations qui ont grandi dans un univers de grande insécurité (du point de vue politique, économique, social, scolaire et souvent familial) s'amassent plus facilement là où un accent très fort est mis soit sur la règle (i.e.un style de vie fortement structuré), soit sur le rôle charismatique du père ou de la mère.Cela correspond assez bien à la tendance fondamentaliste qu'on retrouve présentement à tous les niveaux de la société en Occident.Cette tendance est inquiétante, car la ligne de démarcation entre fondamentalisme et fanatisme est ténue et très facilement franchie — en général au nom de très hauts idéaux.Pour beaucoup de candidats de nos jours le monastère est un port d'arrivée où se termine un voyage difficile et parfois tourmenté sur la mer orageuse du monde.Ils comptent passer leur vie au port, comme dans une sorte de camp de réfugiés spirituels.Ils ont besoin d un Monastère Blanc; et tout Monastère Blanc a besoin de son Chénouté.Pour d'autres, le monastère est non un point d'arrivée, mais un port d'attache pour l'expédition constante en haute mer.C est le lieu qu ils ont choisi pour la poursuite d'un cheminement toujours neuf, de la quête au-delà de toutes les médiations institutionnelles, à la rencontre de Dieu qui est au-delà de tout ce qu'on peut en dire et tout autre que ce que peuvent en dire ceux qui pensent pouvoir en parler.Ces pèlerins de l'absolu ont besoin de vivre en communion avec d'autres passeurs de frontières, sous la direction d un «higoumène» selon le beau nom donné par la 244 tradition ancienne à l'abbé, c'est-à-dire quelqu'un qui guide sur la route.Ni un Monastère Blanc ni un Chénouté ne sauraient répondre aux besoins spirituels de ces derniers.Le charisme du monachisme À toutes les époques, des mouvements religieux naissent, dont la plupart n'ont qu'une existence éphémère de quelques décennies ou de quelques siècles.Le monachisme, lui, est un phénomène transculturel qui existe depuis des millénaires.Il a su survivre non seulement à toutes les crises de la Société et de l'Église, mais à ses propres périodes de décadence.Comme l'aigle il se renouvelle.Périodiquement, après des phases parfois longues d'existence larvée, il retrouve la fraîcheur et le dynamisme du papillon sortant de son cocon.Mais il faut beaucoup de discernement collectif pour savoir reconnaître dans la chrysalide d'aujourd'hui le papillon de demain, car il ne suffit pas de rentrer dans son cocon pour qu'une vie nouvelle naisse.De par le monde, en toutes les cultures, dans toutes les religions et dans tous les états de vie, il y a aujourd'hui comme à chaque époque — et probablement plus qu'à n'importe quelle époque du passé — des femmes et des hommes assoiffés d'Absolu, ouverts au Souffle de Vie en eux dont parle Paul au chapitre 8 de l'Épître aux Romains, et tendus vers ce surplus d'être imprévisible et inimaginable qui leur est toujours offert de là-haut.Ils vivent sous la tente, nomades de l'Absolu, passeurs de frontières, toujours prêts à recevoir sous une nouvelle forme le Nom qui les engendre à leur être propre, acceptant les diverses médiations institutionnelles, mais refusant de s'y laisser enfermer.En eux, à mon avis, se perpétue le charisme du monachisme, plus peut-être que dans toutes les formes institutionnelles officielles même retapées à la Vatican II.Et lorsque l'institution monastique elle-même réalisera une nouvelle étape de croissance, comme elle l'a fait quelques fois dans le passé, ce sera, je crois, non par une réforme si «adaptée» soit-elle de ses structures existantes, mais par le regroupement, 245 sous une forme ou sous une autre, en une sorte de grand ordre monastique universel, de tous ces pèlerins solitaires.Ce réseau existe déjà; il lui reste à inventer son mode d'expression visible.On ne peut qu'espérer que quelques-uns de ses éléments se retrouvent en chaque Monastère Blanc.Exemplaires disponibles Si vous désirez poursuivre individuellement ou en groupe votre réflexion sur les thèmes du présent numéro ou des numéros antérieurs, vous pouvez vous procurer un ou plusieurs exemplaires de la revue à l'adresse et aux prix suivants: 5750, boulevard Rosemont, Montréal Tél.: 259-691 1 2,00 $ l'exemplaire 1,50 $ pour 10 exemplaires et plus 246 Regards de foi sur le féminin Leonardo Boff, o.f.m.Un théologien d'Amérique latine, le P.Leonardo Boff, O.F.M., a publié en 1 979 un livre intitulé : Le Visage maternel de Dieu.Essai interdisciplinaire sur le féminin et ses formes religieuses.Au chapitre V, après avoir présenté ce que dit l'Écriture et la tradition chrétienne sur le féminin, l'auteur propose quelques «principes pour une anthropologie théologique du féminin.»1 Ces pages sont susceptibles, croyons-nous, d'apporter un éclairage théologique aux débats actuels.Nous remercions les éditeurs d'en avoir permis la traduction*, 1.L'égalité de l'homme et de la femme Tel est le premier principe de l'anthropologie judéo-chrétienne attesté dès la première page de la Genèse dans le régit sacerdotal (Priesterkodex, écrit vers le Vl-Ve siècle avant Jésus-Christ).À l'encontre de la mentalité antiféministe de l'époque, l'auteur sacré affirme d'une façon incisive: «Dieu créa l'être-humain à son image., homme et femme il les créa » (Gn 1,27).Entre l'homme et la femme existe une égalité fondamentale; l'un et l'autre sont également image de Dieu.Celle-ci est complète seulement lorsqu'elle se reflète dans les deux sexes.Ce point est réaffirmé avec vigueur en Gn 5, 1-2: «Le jour où Dieu créa l'être-humain, il le fit à sa propre image, homme et femme il les créa; il les bénit et les appela du nom d'être-humain au jour de leur création».Il n'y a pas la moindre trace d'infériorité de la femme ; elle est l'égale de l'homme en dignité et en droit devant Dieu et devant les humains.1.L.Boff, O rostro materno de Deus.Ensaio interdisciplinar sobre o feminino e suas formas religiosas, Editora Vozes Ltda., Petropolis-RJ 1979.* Traduit par René Bacon, o.f.m.247 Jamais durant sa vie Jésus ne s'est servi du récit yahviste de la création de la femme à partir de la côte d'Adam.Dans sa dispute relative à l'indissolubilité du mariage (Mt 19, 3-6), Jésus fait appel au récit sacerdotal (Gn 1, 27) et il retient uniquement du récit yahviste l'idée que « les deux seront une seule chair» (G 2, 24).Son intervention en faveur de la femme adultère (Jn 8, 1-11 ; Le 7, 36-50) entend établir l'égalité de l'homme et de la femme devant le péché et la sanction.S.Paul a, pour sa part, formulé de façon classique l'égale dignité de l'un et l'autre : « Il n'y a plus l'homme et la femme, écrit-il, car tous vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ» (Gai 3, 27).Et l'Apôtre Pierre insiste sur le respect que les maris doivent manifester à l'égard de leurs femmes «puisque, dit-il, elles doivent hériter avec vous la grâce de la Vie» (I Pi 3, 7).Il s'agit ici d'une expression juridique indiquant une égalité de droits par rapport au même héritage.Par ailleurs l'Écriture montre que cette égalité de l'homme et de la femme, au niveau de la création, a été historiquement compromise par le péché.Celui-ci, dès les origines, les a tous les deux affectés ainsi qu'on le voit en Gn 3, 1 6-20 où commencent les relations de dépendance.D'où l'appel à un principe de rédemption.2.La réciprocité homme-femme Le récit plus ancien de Gn 2, 18-23 (malgré sa coloration masculinisante) laisse entrevoir avec clarté tant la différence que la réciprocité homme-femme.Quand Dieu présente à l'homme la femme qu'il a créée, celui-ci s'écrit: «Voici l'os de mes os et la chair de ma chair ! [.] Aussi l'homme laisse-t-il son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair» (Gn 2, 24).Ces expressions sont transparentes, encore que différentes: l'un existe pour l'autre, en formant une unité.Quand Dieu décide de créer la femme, il en fait pour l'homme — suivant une expression typiquement hébraïque — «comme son vis-à-vis», c'est-à-dire une aide qui lui soit accordée (Gn 2, 18).À l'origine la femme n'a pas été créée pour être l'esclave ou la maîtresse de l'homme, mais bien pour être la compagne ayant même nature et même dignité que lui.248 Le Cantique des Cantiques exprime d'une façon classique cette réciprocité de l'homme et de la femme : « Mon chéri est à moi et je suis à lui» (Ct 2, 1 6; 6, 3).Même l'Apôtre Paul, s'écartant ici de l'ambiguïté qui grève toute sa pensée, peut dire avec justesse : « La femme est inséparable de l'homme et l'homme inséparable de la femme, devant le Seigneur» (I Cor 11, 11); et ailleurs: «Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres» (Eph 5, 21 en référence aux époux); «ce n'est pas la femme qui dispose de son corps, c'est son mari.De même ce n'est pas le mari qui dispose de son corps, c'est sa femme» (I Cor 7, 4).3.Le féminin, une révélation de Dieu Dans la tradition biblique, le langage masculin n'est pas le seul à véhiculer la révélation de Dieu ; y contribue également le langage féminin.Ainsi Dieu et le Christ sont personnifiés à l'aide de la thématique féminine de la Sagesse (Pr 8, 22-26; Si 24, 9; I Cor 1, 24-30).Et celle-ci est comme une hypostase de Dieu lui-même.Il y a une étroite corrélation entre la Femme et la Sagesse (Pr 31, 10.26.30), et une sorte de transmutation symbolique s'établit de l'une à l'autre (Pr 19, 14; 40, 12; Sag 3, 12; 7, 28).En d'autres endroits Dieu est comparé à une mère qui console (Is 66, 1 3), mère incapable d'oublier le fils de ses entrailles (Is 49, 15; Ps 25, 6; 116, 5); Jésus se compare aussi à une mère qui veut rassembler ses fils sous sa protection (cf.Le 13, 34).Et Dieu, au terme de l'Histoire, aura le geste d'une mère remplie d'amour et de tendresse quand il essuiera les larmes de nos yeux malades d'avoir tant pleuré (Ap 21, 4).Dans la tradition, c'est en langage féminin que s'expriment la tendresse, l'affection et l'ultime refuge que comporte le salut de Dieu.Un grand mystique de notre temps, d'origine russe, Paul Evdokimov, a pu écrire: «La découverte la plus étrange qui nous attend est le fait que l'homme ne possède pas d'instinct paternel au même titre que la femme possède l'instinct maternel.[.] Cela signifie que le principe religieux dans l'humain s'exprime par la femme, que la sensibilité particulière au spirituel pur est dans \anima et non pas dans I'animus et que c'est l'âme féminine qui est la plus proche des sources de la Genèse.Cele est si vrai que 249 même la paternité spirituelle use des images de la maternité: "Je souffre, écrit S.Paul, des douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous" (Gai 4, 9).»2 4.La femme dans la Nouvelle Alliance: l'initiative de la foi Les femmes occupent dans les évangiles une place discrète, mais de la plus haute importance.On les y rencontre au début, au milieu et à la fin de la vie de Jésus.C'est grâce au fiat de Marie que le Sauveur fait son entrée en ce monde; ce sont des femmes qui demeurent fidèles au pied de la croix quand ont fui les autres disciples (Mt 27, 59); ce sont aussi des femmes qui, les premières, seront témoins de la résurrection (Mt 28, 1 -10).Dans l'évangile de 5.Jean, 3 la femme occupe une fonction constitutive dans l'ordre du salut: la Mère de Jésus est celle qui introduit le premier miracle à Cana (Jn 2, 11); la Samaritaine est celle qui introduit la foi dans sa ville (Jn 4, 39-40); Marthe et Marie assistent au plus grand miracle de Jésus, la résurrection de Lazare (Jn 11,21-30); Marie-Madeleine introduit les Apôtres à la foi en la résurrection (Jn 20, 1 — 18)4.Ce sont elles qui ont l'initiative de la foi ; ce qui confirme ce que disait Athanase de Sinaite et peut-être S.Irénée lui-même: dans le domaine religieux, c'est la femme qui est le sexe fort.5.Principe féminin du salut Du fait qu'elle est la Vierge-Mère de Dieu incarné et qu'elle est en relation intime avec l'Esprit-Saint, Marie représente pour la foi chrétienne, comme Vierge et Mère, la réalisation plénière du féminin en ses diverses manifestations liées au mystère de la vie.Grâce au mystère de l'incarnation, en effet, une relation ontologique existe entre Marie et Jésus.La chair qu'elle a offerte à 2.P.Evdokimov, La femme et le salut du monde.Étude d'anthropologie chrétienne sur les charismes de la femme, Paris (Casterman) 1958 pp 147-148.3.Cf.R.E.Brown, «.Roles of Woman in the Fourth Gospel», dans Theological Studies 36 (1975).pp.655-700.4.S.Bernard dit de Marie-Madeleine, qui annonça aux Apôtres la résurrection, qu'elle fut l'apôtre des Apôtres (Sermones in Cantica PL 183, col.1148 [.]).250 Jésus est la chair de Dieu lui-même.Pour autant, il y a quelque chose du féminin de Marie qui a été assumé hypostatiquement par Dieu lui-même.En ce sens, écrit le P.Schillebeeckx, «le fait pour Marie d'être mère du Christ et des hommes manifeste quelque chose de la rédemption même du Christ, qui n'est pas manifesté dans l'acte rédempteur de celui-ci et qui, en tant que tel, ne peut y être manifesté : une tendresse maternelle.L'amour rédempteur de Dieu est une bonté paternelle et maternelle à la fois (Cf.Jr 31, 3; Os 11,4; Is 49, 1 5-1 6, etc.) Cependant l'homme qu'est Jésus ne peut en tant que tel manifester cette générosité, cette douceur, cette tendresse, bref ce «je ne sais quoi» qui est le propre d'une mère.Cette manifestation n'est possible qu'à un être féminin, maternel, et Dieu a choisi Marie pour représenter cet aspect maternel en sa personne»5.Il existe, pour autant, un principe féminin en notre salut et dans notre être nouveau inauguré par l'Incarnation du Fils éternel.Mais il y a encore quelque chose de plus profond : Marie entretient avec l'Esprit Saint une relation ontologique, que nous ne pouvons préciser ici.Comme le dit Evdokimov, «la Vierge et le lieu de la présence de l'Esprit Saint et l'enfant le lieu de la présence du Verbe; les deux ensemble traduisent dans l'humain la face mystérieuse du Père»6.6.La plénitude de la femme, ce n'est pas l'homme mais Dieu Ces dernières remarques laissent entrevoir quelque chose qui traverse toute l'Écriture et la tradition chrétienne: l'homme et la femme sont tous deux appelés à se réaliser au delà d'eux-mêmes, étant faits pour être totalement de Dieu.La réciprocité et la différence qui les unit sont elles-mêmes enveloppées d'un mystère plus grand encore, celui de Dieu qui peut être reconnu, servi et adoré dans la vie.Dans un passage d'Évangile apocryphe cité dans 5.E.Schillebeeckx.Marie.Mère de la Rédemption.Approches du mystère marial.Paris (Cerf) 1963, pp.1 15-116.6.P.Evdokimov, La femme et le salut du monde., p.15.251 les Pseudo-Clémentines, et qui au dire des spécialistes pourrait remonter à Jésus, Salomé demande à Jésus quand elle pourra voir le règne de Dieu.Jésus lui répond: «Quand vous aurez détruit le vêtement de la honte, quand les deux sexes seront un seul, et quand le féminin et le masculin ne seront plus comme le masculin et le féminin : alors viendra le règne de Dieu » (// dementis adI Cor 12, 2).En d autres termes, quand nous aurons dépassé la perversion que nous rappelle constamment la honte, quand s'établira la parfaite harmonie de l'unité sans frictions avec Dieu et la parfaite harmonie de l'homme avec la femme, quand le masculin et le féminin cesseront de s'opprimer réciproquement, alors viendra le règne de Dieu, c'est-à-dire la réalisation parfaite de toutes choses et I harmonie de l'ordre.Ceci n'est possible que dans la mesure où l'être-humain se dé-cendre de soi-même et, par delà l'amour homme-femme, vise un amour absolu qui réconcilie l'un et l'autre, en étant tout entier de Dieu et pour Dieu.Alors ce sera la fin, le nouveau commencement de toutes choses (Ap 21, 5).L'ultime destinée de l'homme et de la femme, c'est Dieu lui-même.La plénitude de l'être-humain en sa différence masculine et féminine se réalise en d'éternelles épousailles avec Dieu.252 Retraites intercommunautaires — 1984 Mars 25 - 1 er avri Avril 6-13 13-20 Mai 27-4 mai 6-13 18-25 Juin 31-7 juin 10- 17 18-25 Août 24-31 Septembre 3-10 Henri Goudreault, o.m.i.Jacques Beaupré, s.j.André-Marie Syrard, o.s.m Jacques Martineau, s.j.Jacques Beaupré, s.j.Jacques Martineau, s.j.Jacques Beaupré, s.j.Germain Côté, i.v.d.Germain Côté, i.v.d.Jean-Marie Rocheleau, s.j.Yvon Filippini, o.m.i.Inscriptions acceptées après le 20 janvier 1 984.Les retraites débutent à 1 9 h 1 5 et se terminent après le déjeuner aux dates indiquées.Vacances Les réservations pour les mois de juin, juillet et août sont acceptées après le 1 5 avril 1 984.Manoir d'Youville île Saint-Bernard Châteauguay, Qué.J6J 4Z2 (514)692-8291 253 Retraites intercommunautaires 1983-1984 1983 Sept.O et., 12-13 TRENTE JOURS La docilité à l'Esprit-Saint par les Exercices spirituels de saint Ignace.P.J.-M.Rocheleau, s.j.Sept.-Oct., 25-02 L'essentiel de notre foi: «DIEU NOUS AIME».P.R.Tardif, c.ss.r.Octobre, 02-09 À la suite de Jésus.P.R.Tremblay, c.ss.r.Octobre, 18-25 Seigneur, montre-nous ton Visage.P.J.-M.Côté, c.ss.r.Oct.-Nov., 25-01 Les Béatitudes du Royaume.P.Germain Côté, i.v.d.Novembre, 01-08 Se regarder soi-même Regarder Dieu L'Amour de Dieu dans notre vie.P.Conrad Marcoux, p.b Novembre, 15-22 Tout miser sur Dieu pour révéler l'Amour du Père.P.Léo Hébert, o.f.m.Novembre, 22-29 La Prière de JÉSUS.P.Fernand Bédard, s.j.Novembre, 3-4-5 Session sur la prière.P.René Bacon, o.f.m.Décembre, 26-31 Contemplation du Mystère de l'Incarnation.P.A.-M.Syrard, o.s.m.1984 Février, 12-19 Ste Thérèse de l'Enfant-Jésus.P.A.-M.Syrard, o.s.m.Février, 20-27 L'Amour miséricordieux de Jésus.P.Germain Côté, i.v.d.254 Fév.-Mars, 26-04 Retraite vocationnelle «VENEZ ET VOYEZ» 18-25 ans.S'adresser au.P.Marc Brousseau, s.j.1 308, Sherbrooke est Montréal H2L 1M2 Tél.: 1 514 523-2955 Mars, 12-19 Parole de vie Expérience de Dieu.P.J.-M.Rocheleau, s.j.Mars, 20-27 Ma vie religieuse dans les années «80» Mgr P.-É.Charbonneau Avril, 08-15 La Montée pascale.P.Roger Gauthier, o.m.i.Avril, 23-30 «Le Royaume de Dieu est proche.Convertissez-vous et croyez à l'Évangile » .P.Jacques Beaupré, s.j.Mai, 07-14 Contemplation de la Vierge Marie .P.A.-M.Syrard, o.s.m.Mai, 18-25 «Le Royaume de Dieu est proche.Convertissez-vous et croyez à l'Évangile» .P.Jacques Beaupré, s.j.Mai, 24-31 La semaine de l'Horeb.Michel Villemure, ptre Juin, 10-17 «Le Royaume de Dieu est proche.Convertissez-vous et croyez à l'Évangile » .P.Jacques Beaupré, s.j.Juin, 17-24 Pour nourrir notre espérance, notre fidélité et notre prière.P.René Bacon, o.f.m.Juin-JuiL, 28-05 Sur les pas de JÉSUS.P- R- Tremblay, c.ss.r.Juillet, 05-12 Ma vie religieuse ds les années «80» Mgr P.-É.Charbonneau Juillet, 12-19 Réservée 255 Juillet, 22-29 (complète) L'Alliance avec JÉSUS.Jui/.-août, 29-05 Vie de prière et vie de foi avec le Christ Jésus.Août, 05-12 Réservée Août, 12-19 Avec Marie Mère de Jésus.Août, 19-26 Découvrir le Christ dans l'Évangile .Août-sept., 26-02 L'Essentiel de notre foi: «DIEU NOUS AIME».Septembre, 10-17 Vivre pour moi c'est le Christ.Sept.-oct., 11-12 TRENTE JOURS Les Exercices de saint Ignace La docilité à l'Esprit-Saint.Septembre, 17-24 La Prière de JÉSUS.Sept.-oct., 24-01 Une semaine avec Saint Jean.Octobre, 22-29 La prière du cœur.Oct.-nov., 29-05 Père, montre-nous ton Visage.Novembre, 05-12 Parole de vie.Expérience de Dieu.Novembre, 19-26 Pour vivre et célébrer, dans la reconnaissance, notre communion en Jésus.Novembre, 20-27 La semaine de l'Horeb.Nov.-déc., 28-05 L'Essentiel de notre foi: «DIEU NOUS AIME».P.A.-M.Syrard, o.s.m.P.Y.Daigneault, s.s.s.P.Yvon Filippini, o.m.i.P.Jean Galot, s.j.P.R.Tardif, c.ss.r.P.Y.Filippini, o.m.i.P.J.-M.Rocheleau, s.j.P.Fernand Bédard, s.j.P.M.Picard, o.f.m.cap.P.A.-M.Syrard, o.s.m.P.J.-Marie Côté, c.ss.r.P.J.-M.Rocheleau, s.j.P.René Bacon, o.f.m.Michel Villemure, ptre P.R.Tardif, c.ss.r.256 P.Fernand Bédard, s.j Décembre, 26-31 La prière de Jésus COUT TOTAL : 1 30.00, (inscription comprise : 25.00) remboursable si la réservation est annulée 15 jours avant la date de l'ouverture de la retraite.Les retraitantes qui désirent enregistrer sont priées d'apporter magnétophone et cassettes.La Maison Rivier accueille toutes personnes désireuses de vivre un séjour plus ou moins long de solitude, de repos,.etc.Des retraites enregistrées sur bandes sonores peuvent être fournies.Cordiale Bienvenue à tous.Maison Rivier Centre de renouveau chrétien 999, rue Conseil Sherbrooke, Qué.J1G 1 M1 (819) 569-9306 AVIS LA VIE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES paraît maintenant tous les deux mois, et donc cinq fois l'an.Chaque numéro contient 64 pages au lieu de 32.Ce changement nous permet de rencontrer le coût toujours croissant des dépenses sans augmenter actuellement le prix de l'abonnement.Il nous permet aussi de vous présenter le même nombre d'articles théologiques au cours d une année.La Direction .¦ ij 'f .i ia vie 5750, boulevard Rosemont des communautés Montréal, Québec, religieuses Canada H1T 2H2
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