La vie des communautés religieuses /, 1 septembre 1984, Septembre-Octobre
des communautés religieuses sept.-oct.1984 La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m.Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre BisaiIIon, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m.Odoric Bouffard, o.f.m.Secrétariat : Rita Jacques, s.p.Bérard Charlebois, o.f.m Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.: 259-691 1 Courrier de la deuxième classe Enregistrement n° 0828 Composition: Graphiti Impression: L'Éclaireur Ltée La revue paraît cinq fois par an Abonnement : de surface : 9,50 $ (45 FF) (300 FB) par avion : 1 3,50 $ (65 FF) (425 FB) Sommaire Vol.42 — sept.-oct.1 984 Georges Perreault, o.p., La prière, signe valable de vocation ?195-209 Paul Hodée, prêtre, Habite ton cœur 210-230 Alfred Ducharme, s.j.La formation permanente 231-247 Quelles sont les manifestations de la prière susceptibles de devenir des signes de vocation et des indices d'une authentique formation religieuse ?Après avoir explicité les limites des vérifications possibles à partir de ces signes, l'A.précise les fruits intérieurs de la prière qui constituent des critères nécessaires et suffisants de vocation et de formation à la vie religieuse.Après s être situé, l'A.développe les divers aspects de son thème, en groupant ses réflexions sous les chefs suivants: où est ton cœur, cœur aimé et connu, cœur tiraillé, cœur libéré, cœur chrétien, cœur spirituel, cœur eucharistique.Il s'agit d'un thème développé par l'A.à l'occasion de retraites données au Canada.«Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent les maçons».L'A.précise d'abord ce qu'est la formation permanente.Elle ne 193 concerne pas seulement la scolarisation, mais implique toute la vie.Elle intéresse les connaissances, les savoir-faire, la vie sociale et la liberté individuelle.Dans un deuxième temps, l'A.considère la formation permanente dans les communautés religieuses.Ses tâches se résument à trois points : l'animation, la constitution de communautés locales particulières, l'effort d'immersion dans la masse.Claire Dumouchel, s.c.i.m.L'intégration dans notre service fraternel 248-251 Le service fraternel peut être une fuite de soi au lieu d'être un moyen de croître et de faire croître.Comment notre service peut-il contribuer à façonner et à intégrer notre « moi» ?Quelques éléments de réponse nous sont présentés dans cette entrevue.L'un des plus efficaces pour ce faire est la prière à Celui qui nous accompagne, nous habite et nous enveloppe; il s'agit de nous mettre périodiquement en présence de l'Absolu.194 La prière, signe valable de vocation ?Georges Perreault, o.p.* I.La prière comme vérification de la vocation religieuse S il est une valeur volontiers reconnue comme indice favorable dans le discernement d'une vocation religieuse, c'est assurément la prière: la prière, d'abord, comme activité bien identifiée, et plus encore, la prière comme jaillissement et expression d'un besoin vital de toute la personne.Cette exigence de prière se trouve à l'origine des mouvements qui, depuis une fuite au désert jusqu'à l'organisation des premières communautés de moines, allaient donner naissance à ce qui deviendra par la suite la vie religieuse canonique.Toujours et partout, la présence de la prière sous des formes variées est apparue comme aussi liée à la vie religieuse que la respiration l'est à la vie tout court.À tel point que, chez un candidat éventuel à l'état religieux, une carence sérieuse à cet égard sera traditionnellement évaluée comme un signe de non-vocation, tandis que, chez un religieux, toute diminution de la qualité de sa prière sera généralement interprétée comme un symptôme d'affaiblissement du tonus de sa vie religieuse.Il est donc normal que, dans le discernement initial comme dans la formation en général, on manifeste en regard de la prière une insistance qui se retrouvera tout au long de la vie religieuse.On vérifiera soigneusement la place de la prière dans l'échelle de * 216.rue de l'Église St-Sauveur-des-Monts, JOR 1 RO.195 valeurs d'un aspirant, ainsi que la force et la persistance des motivations qui en jaillissent et des effets qui en résultent.On évaluera également la capacité, pour le religieux en formation, de faire l'apprentissage de formes et de conditions de prières propres à l'institution dans laquelle il veut s'engager.Du résultat de ces vérifications et évaluations continues dépendront d'abord l'acceptation initiale d'un candidat, puis la poursuite de sa première formation jusqu'à l'acceptation définitive à la profession religieuse.Vérifications et évaluations reconnues comme d'autant plus décisives que, par ses manifestations comme par certains de ses fruits, la prière donne lieu à des activités perceptibles, facilement observables, et qui deviennent donc autant de signes particulièrement clairs et rassurants de vocation.Quelles sont donc au juste les manifestations de la prière susceptibles de devenir pour leur part des signes de vocation et des indices d'une authentique formation religieuse ?II.Les manifestations de la prière comme signes de vocation 1.Besoin ou devoir de prier En tout premier lieu, on s'attend à ce qu'un aspirant soit habité par un besoin intime de prière, confus peut-être au début, mais susceptible de croître au point de devenir, on le souhaite en tout cas, une exigence de plus en plus chevillée au plus profond de son être.Au cas où ce besoin n'apparaîtrait pas encore assez clairement, on estimera de bon aloi que le candidat se fasse au moins un devoir de réserver à la prière une place de choix, et qu'il accomplisse fidèlement les obligations qui en découlent.2.Fréquence et durée de la prière Car on va s'attendre aussi à ce que des gestes viennent actualiser et manifester ce besoin ou ce devoir de prier.À ce niveau, on cherchera donc des signes de vocation d'abord dans la 196 fréquence et la durée des prières de l'aspirant ou du religieux en formation.Bien sûr, la mesure acceptable de prière à cet égard risque d'être déterminée et évaluée différemment selon les personnes et les situations.En effet, par comparaison avec ce qui serait une absence pratique de toute prière, on serait peut-être déjà satisfait d'une fréquence et d'une durée moyennes, qui toutefois paraîtraient bien médiocres, et même dérisoires, en regard du commandement du Seigneur à l'effet qu'il faut toujours prier.On finira quand même par se mettre d'accord sur une fréquence et une durée qui seront déterminées et proposées, sinon imposées, par des règlements assortissant une règle de vie.Ainsi, on décidera, par exemple, de la durée minima d'une période de prière personnelle consacrée à la méditation; on recommandera des formules de prière, longtemps identifiées sous le nom d'exercices de piété, dont la récitation décente requerra un temps donné; on invitera à participer à des célébrations liturgiques dont la distribution pourra scander les heures du jour et en consacrer une partie plus ou moins notable à la prière.On espère susciter et promouvoir ainsi ce besoin de prier qui devrait authentifier tout religieux digne de ce nom.3.États subjectifs vécus durant la prière Plus encore que de la fréquence et de la durée des prières, on tiendra compte de ce que vit la personne en prière.Ici encore, cependant, les critères de discernement de la qualité d'une prière s'avèrent délicats.Alors que le maximum d'attention et d'intensité dans I application à la prière ne peut pratiquement jamais être atteint, on cherchera au moins à déterminer le minimum en dessous duquel une prière serait déclarée insuffisante pour calibrer une vie religieuse.Par exemple, si l'on ne peut qualifier de prière la récitation de formules auxquelles on n'accorderait aucune attention, on ne peut pas davantage exiger qu'une prière, pour être valable, soit libre de toute distraction.On cherchera donc une mesure qui se tienne quelque part à mi-chemin entre ces deux extrêmes.Même difficulté 197 en ce qui concerne les états émotifs ou les sentiments éprouvés durant la prière.Entre une aridité éprouvante et des transports enivrants, il faudra déterminer des critères aptes à vérifier la part que prend la vie théologale du croyant dans sa prière, pour décider dans quelle mesure cette prière répond aux exigences de la vie religieuse.On reconnaît ici un domaine particulièrement délicat de la direction spirituelle traditionnelle, avec ses élaborations relatives aux formes d'oraisons et à leurs phénomènes concomitants.Quoi qu'il en soit de la mesure appliquée à l'appréciation des états subjectifs en question, il faudra les évaluer aussi objectivement que possible pour discerner ce qui, dans le vécu lié à la prière, correspond aux attentes légitimes concernant la vie de prière d'un religieux.4.Manifestations extérieures de la prière Cette prière inhérente à la vie religieuse s'exprimera par des paroles, des gestes, des attitudes, des mouvements du corps, surtout dans la dimension communautaire ou publique de la prière.On cherchera donc là des garanties complémentaires pour confirmer l'authenticité d'une vocation et pour étayer davantage une formation à la vie religieuse.Combien de religieux et de religieuses aujourd'hui proclament les bienfaits retirés de leur participation régulière à des assemblées de prière, où ils cherchent à alimenter leur foi au gré de manifestations publiques ! Aussi trouvent-ils normal, et même nécessaire, qu'on vérifie la capacité pour une participation semblable chez les candidats éventuels et chez les religieux en formation.Sans partager peut-être la même conviction en regard des assemblées de prière, d'autres estimeront indispensables, comme signes de vocation et comme conditions de formation, une aptitude et un intérêt authentiques pour la prière liturgique, dont les manifestations extérieures sont aussi nombreuses et variées.Quoi qu'il en soit du contexte dans lequel on les situe, les manifestations extérieures, verbales et corporelles, de la prière, 198 surtout communautaire, apparaissent comme des signes fort utiles en fonction desquels on peut évaluer une vocation et une formation à la vie religieuse.5.Fruits intérieurs de la prière Au-delà des manifestations extérieures de la prière, et des différences de perspectives dans lesquelles elles peuvent se situer, tout le monde s'accordera pour reconnaître dans les fruits intérieurs de la prière le lieu privilégié d'une vérification de la vocation et de la formation.En effet, quelles que puissent être les faiblesses et les limites de la prière en regard de sa fréquence, de sa durée, des états subjectifs éprouvés, des manifestations extérieures qui I accompagnent, le signe décisif de la qualité d’une prière réside dans les changements qu'elle finit par opérer à l'intérieur même de la personne du priant.Assurément, le fruit le plus immédiat de la prière sera de rendre le croyant de plus en plus attentif à Dieu et à l'action de sa grâce dans sa vie; de cette croissance de la présence à Dieu résultent un besoin et un désir encore plus grands de prière, et ainsi de suite.Il en découle évidemment une rectification toujours plus exigeante des motifs d'agir, avec un contrôle accru sur les élans et les résistances de la sensibilité, face aux mouvements originant de l'intérieur de la personne, comme aussi face aux réactions provoquées par des réalités extérieures.Et, bien sûr, la prière favorisera une croissance de la charité qui rendra le croyant capable de s aimer davantage à la manière dont Dieu l'aime, ce qui lui permettra à son tour d'aimer véritablement son prochain comme lui-même.Ce sont là, entre autres, quelques-uns des fruits intérieurs de la prière auxquels un accompagnateur spirituel avisé est particulièrement attentif.À combien plus forte raison cet accompagnateur y veillera-t-il quand il s'agit d'y déceler les signes susceptibles de garantir la réalité d'une vocation religieuse.199 Voilà donc quelques jalons d'une démarche de vérification portant sur la prière comme signe de vocation et indice de formation à la vie religieuse.III.Limites des vérifications possibles à partir de ces signes Déjà, on l'a noté au passage, les jalons en question ne se laissent pas facilement cerner, et des divergences de perspectives dans l'usage de ces points de repère risquent de rendre encore plus difficile la tâche, déjà si délicate et si complexe, du discernement de la vocation.Supposons quand même — et ce n'est pas une mince supposition — qu'on finisse par définir encore plus clairement ces jalons et par s'entendre sur les perspectives commandant leur application; supposons aussi — supposition tout aussi difficile à vérifier — qu'on utilise correctement ces jalons comme autant de points d'application d'une démarche de vérification en regard de la vocation et de la formation; tout ceci posé ou supposé, il reste pourtant une question, plus radicale encore que les précédentes, portant cette fois sur le contenu ou l'objet même de cette démarche ; au terme de tout ce processus, qu'a-t-on vérifié exactement ?1.Religieux, ou tout simplement chrétien ?Pourquoi un besoin de prière, si intense soit-il, traduirait-il un appel de Dieu à la vie religieuse?Car la recommandation du Seigneur à l'effet qu'il faut toujours prier s'adresse indistinctement à tous ses disciples et n'est aucunement l'apanage de la vie religieuse.Cette invitation à prier est aussi universelle que l'appel de tous à la sainteté.Bien sûr, tout religieux doit nécessairement être un priant, mais de toute évidence, tout priant n'est pas nécessairement un religieux.Par conséquent, comme tels, le besoin et le désir de prier ne distinguent en rien le religieux du chrétien non religieux, même si l'on s'attend habituellement à ce que le religieux se donne plus de moyens pour prier, et qu'il y investisse plus d'énergie et de temps.200 2.Points de repère extérieurs ou signes de croissance intérieure?La différence entre la prière du religieux et celle d'un autre chrétien se ramènerait-elle alors à une question de chronométrage et de virtuosité, à l'instar d'une compétition olympique ?Mais outre le fait que bien des religieux risqueraient à ce compte d'être vite déclassés, une approche aussi caricaturale ne ferait que masquer l'enjeu fondamental de ce débat, qui est celui de la liberté contre le formalisme, de I esprit contre la lettre, d'une vie guidée de l'intérieur contre un fonctionnement commandé de l'extérieur.Assurément, personne ne voudrait de cette caricature de la prière du religieux; mais en fait, quelle image a-t-on à lui substituer ?Qui peut déclarer qu'il a définitivement dépassé la quête de sécurisation résultant d un accomplissement consciencieux de ses obligations, dont les contours paraissent souvent s'identifier à des activités bien campées dans I espace et dans le temps?Ou à l'inverse, qui peut prétendre répondre si adéquatement à l'exigence de la prière dans sa vie, qu'il n'ait plus à tenir compte de temps, de lieux, de formules de prière ?Ainsi, je sais que je ne réponds pas à l'appel du Seigneur me pressant de toujours prier, si je ne trouve jamais de temps pour la prière; mais suis-je automatiquement dédouané en regard de cette obligation du simple fait que j'ai consacré du temps, même beaucoup de temps, à la prière?Suis-je meilleur religieux parce que je passe bien du temps à prier ?L'enjeu est-il de consacrer du temps à prier, ou de me consacrer au Seigneur dans la prière, comme d ailleurs dans tout ce que je fais?Si j'apprends à me consacrer au Seigneur à travers tout ce que je vis, je puis conclure paradoxalement que j arrive à me consacrer au Seigneur même dans les activités explicites de prière.On peut tenter de clarifier davantage cet enjeu en cherchant la réponse à ces questions : comment, dans la prière, se préserver du ritualisme, sans pour autant se perdre dans un quiétisme vaporeux ?et par ailleurs, comment actualiser par la prière une exigence radicale de vie avec le Christ, sans davantage verser dans une 201 justification rassurante, sinon pharisaïque, tirée de l'accomplissement même des activités de prière?ou, au contraire, sans entretenir une culpabilité latente en se demandant si l'on prie suffisamment ?La question sous-jacente à celles-ci peut se formuler comme suit : est-ce que je vis ma prière par ce qu'il y a de plus intime en moi ?ou est-ce que j'accomplis des activités de prière, identifiables dans l'espace et dans le temps, mais qui laissent inemployée, non actualisée, une partie plus ou moins importante des forces vives qui me charpentent au niveau même de mon être?Il ne faudrait quand même pas que l'obéissance à un sens du devoir et à des normes un peu trop rigides m'amène à court-circuiter le difficile investissement de ces forces vives; car c'est justement lui qui commande une démarche exigeante vers une prise de possession croissante de moi-même, dans une liberté sans cesse menacée et toujours reconquise.À ce niveau définitif de la personne, la fréquence et la durée des activités de prière n'apportent rigoureusement aucun élément valable de réponse à la question de savoir si ma prière fait de moi un religieux.Au contraire, ces points de repère extérieurs recevront eux-mêmes un éclairage significatif et une justification décisive de la réponse à la question de savoir si je vis effectivement ma prière à partir de mes énergies les plus radicales, ou si ma prière ne s'alimente que dans les nappes les plus superficielles de mon vécu sans rejoindre mes sources les plus profondes.Comment vérifier le niveau auquel va s'alimenter ma vie de prière ?et quels sont les points de repère intérieurs susceptibles de guider une telle vérification?On le verra par la suite.Pour le moment, en tout cas, on sait que ni la fréquence des prières, ni leur durée, ni aucun autre point de repère extérieur n'est recevable à lui seul dans une démarche de vérification qui se veut décisive pour authentifier la prière d'un religieux.202 3.États subjectifs vécus durant la prière Les réflexions qui précèdent contribuent déjà à dissiper certaines ambiguïtés enveloppant la question des états subjectifs vécus durant la prière.En quoi une prière vibrante d'émotions, laissant le priant tout pénétré d'un sentiment de joie, d'euphorie, serait-elle meilleure qu'une prière aride, bégayante de difficulté, obligeant le priant à relancer instant par instant vers le Seigneur un élan qui retombe toujours sur lui-même?La prière n'est pas meilleure parce qu'elle est savoureuse, comme elle n'est pas moins bonne à cause de sa sécheresse.Sous ce rapport également, le critère décisif, l'unique point de repère valable, c'est celui qui permet de vérifier à quel niveau de profondeur s'ensource dans la personne l'élan vers Dieu qui constitue sa prière.Tant que cet élan ne jaillit pas de ce qui constitue la personne dans sa réalité la plus intime, à la source même de toute sa vie, la prière s'abreuve à des niveaux encore trop secondaires du vécu du priant pour lui permettre de vouer sa vie entière, son être même, au Seigneur.Car, si le religieux est celui qui entend se vouer entièrement à Dieu, il doit lui consacrer non seulement ses activités de prière, mais, à travers elles, toute sa personne.Et il n’y parviendra que dans la mesure où, refluant en deçà des expressions les plus variées de son vécu, il accédera à la source même de sa vie, pour vouer au Seigneur, et cette source, et tout ce qui peut en découler.Que, dans le cheminement depuis cette source jusqu'aux manifestations extérieures, les nappes mouvantes de la sensibilité soient éventuellement captées et investies dans le vécu du priant, les états subjectifs qui en résultent ne constituent alors que des harmoniques parfaitement secondaires de la réalité fondamentale de la prière.En effet, bien loin que la qualité de la prière soit garantie par ces états subjectifs, au contraire un discernement avisé sera requis justement pour vérifier que les ébranlements affectifs, et même physiologiques, concomitants à la prière ne 203 court-circuitent pas le processus vital qui doit naître de la source toute première de la vie du priant.Car le risque est grand que les mouvements de la sensibilité en viennent à masquer l'indigence sinon l'absence, des investissements qui devraient jaillir de cette source, sise en deçà du domaine de la sensibilité.Par conséquent, la présence dans la prière d'états subjectifs à fortes composantes affectives ne permet strictement de vérifier que l'interférence de la sensibilité dans un élan qui, lui, doit procéder du fond le plus intime de la personne.Non seulement cette interférence comme telle ne vérifie pas la présence éventuelle d'une vocation religieuse, mais elle risque bien plutôt de la masquer en la recouvrant d'alluvions encombrantes.Bien sûr, une véritable prière peut aussi se vivre et s'exprimer sous ces ébranlements de la sensibilité, mais il faudra justement chercher des critères complètement indépendants de la zone de la sensibilité pour authentifier cette prière.Ainsi, au Thabor, la sensibilité et toute l'humanité du Christ ont connu un état complètement différent de celui de Gethsémani, mais on sait que, pas plus dans un cas que dans l'autre, ces états subjectifs n'ont compromis la relation ineffable que Jésus a maintenue avec son Père.Il faut donc conclure pour le moment qu'on ne peut rigoureusement rien vérifier en regard de la vocation et de la formation à la vie religieuse, aussi longtemps qu'on s'arrête aux états subjectifs concomitants à la prière, sans soumettre ces états eux-mêmes à une vérification appropriée.4.Manifestations extérieures de la prière Même constatation en regard des manifestations extérieures de la prière.Car ces expressions verbales et corporelles peuvent jaillir du trop-plein d'une sensibilité insuffisamment contrôlée, parfois socialement survoltée, tout comme elles peuvent procéder du fond même de la personne, en deçà de toute sensibilité.Ici encore, non seulement ces manifestations comme telles ne constituent pas des critères recevables pour garantir la qualité profondément personnelle de la prière, mais elles exigent d'être 204 vérifiées par des critères assez indépendants de ces expressions, pour permettre d'en jauger la teneur en liberté et en engagement de l'être le plus intime de la personne.Comme telles, les manifestations extérieures de la prière ne peuvent donc nullement authentifier une vocation ou une vie religieuse, mais doivent être elles-mêmes vérifiées au niveau radical de l'être même de la personne.5.Fruits intérieurs de la prière Ce sera donc à ce niveau radical de la personne qu'il faudra chercher les critères en question, au niveau décisif où le moi se reconnaît et s'identifie comme lieu de conscience, de liberté et de responsabilité inaliénables.C'est à ce niveau seulement que le moi devient capable de s'engager dans une relation vraiment personnelle avec une autre personne humaine, ou avec son Dieu.C'est alors que le moi peut se donner à quelqu'un, qu'il peut vouer au Seigneur non seulement des élans et des gestes, mais la source la plus intime d'où jaillit tout ce vécu.C'est à ses fruits qu’on reconnaît un arbre.Ce sera donc finalement à ses fruits intérieurs qu'on reconnaîtra la qualité de la prière chrétienne.Mais comment, à partir de tels fruits, identifier ce qui permettra de discerner les caractéristiques d'une prière qui ne peut plus être que celle d'un religieux?Quels fruits intérieurs vont donc devenir des critères décisifs pour authentifier la prière d'un religieux?pour que cette prière devienne ainsi un signe valable de vocation religieuse et de véritable formation à la vie religieuse ?IV.La prière, lieu de vérification d'un engagement religieux Pour déterminer la nature exacte de ces fruits et pour les identifier correctement dans le vécu de la personne, il faut se reporter aux réflexions déjà présentées ici, portant sur ce que 205 doivent être des critères décisifs de vocation et de formation1.En effet, ces explications s'avèrent indispensables comme toile de fond pour permettre de comprendre pourquoi ce n'est pas au niveau des activités de prière comme telles qu'il faut chercher les fruits en question, mais au plan du moi qui est la source même de ces activités et de toutes leurs manifestations.1.Identification et prise de possession de soi Ce qu'on recherche actuellement, ce sont les fruits de la prière aptes à constituer pour leur part des critères nécessaires et suffisants de vocation et de formation à la vie religieuse.Le religieux étant celui qui voue à Dieu non seulement son agir, mais son être même, sa prière de religieux devra réaliser et actualiser de mieux en mieux cette consécration; elle devra lui permettre de donner à Dieu, en deçà de ses activités, le moi lui-même qui en est la source profonde.Or on ne donne que ce qu'on possède, et on ne se donne que dans la mesure où l'on se possède.Pour que le religieux entre en possession de lui-même en vue de se donner, sa prière doit lui ouvrir un accès à cette source intime de son agir.Mais on n'accède pas à cette source en se tournant vers elle pour la prendre comme objet, mais en s'identifiant au dynamisme qui la charpente et qui, en en jaillissant, sous-tend l'actualisation de toutes les énergies qui en découlent.On aborde ici un niveau de réalité particulièrement difficile à comprendre, car il est antérieur à toute expérience immédiate, justement parce qu'il sous-tend et rend possible cette même expérience.On peut quand même tenter d'éclairer cette réalité cachée en offrant une illustration puisée au niveau de cette expérience directe qui nous est plus facilement accessible.Ainsi, mon regard est cette énergie en moi qui peut se porter vers toute réalité visible; mais lui-même n'est pas visible, et il ne peut jamais devenir objet de vision pour lui-même.La seule façon pour moi d'accéder à mon regard, c'est de m'identifier à lui dans 1.La Vie des Communautés religieuses, mai-juin 1984, pp.131-145.206 son activité même de voir; c'est, pour ainsi dire, de me couler intérieurement en lui, dans son dynamisme, en le laissant regarder.Je m'approprie donc mon regard à même mon activité de regarder.Pareillement, j'accède à mon moi, cheville ouvrière de mon agir le plus personnel, en lui permettant d'opérer selon ses fonctions de perception, d'évaluation et de décision, et en m'identifiant à lui dans l'exercice même de ses fonctions.Mais du même coup, c'est à moi-même que je m'identifie: j'accède à mon identité, non en y pensant ni en en parlant, mais en me coulant dans le dynamisme du moi qui sous-tend mon agir.Et comme ce dynamisme du moi engendre liberté et responsabilité, comme il fructifie en possession de moi-même, je m'approprie ma réalité proprement humaine dans la mesure où j'apprends à m'identifier dynamiquement au moi, qui est le maître d'œuvre de l'édification de ma personne.2.Identification et appropriation de l'appel de Dieu inscrit en moi En m'identifiant ainsi à ce qu'il y a de plus personnel en moi, de plus «moi-même» en moi, je me modèle sur la parole de Dieu qui me fait être et qui m'appelle à lui.Je réponds à cet appel de Dieu en assumant, par le libre jeu des énergies du moi, ma réalité la plus intime, et en me coulant de la sorte dans le dynamisme qui me constitue créature et fils de ce Dieu Père.Et c'est ainsi que j'actualise dans mon vécu quotidien le projet de sagesse et d'amour inscrit par Dieu en moi : et c'est ce qu'on appelle la vocation.3.Prière et prise de possession d'un projet religieux inscrit au cœur de mon être Par conséquent, c'est dans cette perspective que devront être recherchés les fruits de la prière — comme d'ailleurs de n'importe quelle activité — aptes à devenir des critères valables de vocation et de formation.On ne les trouvera donc pas en regardant l'activité de prière comme telle, mais bien plutôt en la considérant comme le lieu où le moi, s'investissant dans cette activité, approfondit son 207 identité et entre davantage en possession de lui-même; et se possédant davantage, il peut mieux encore se donner à Dieu.À ce point précis, reconnaissons toutefois que ce don de soi-même à Dieu, rendu possible par la prière, n'est pas propre au religieux, mais constitue le privilège de tout chrétien.Pour devenir un critère valable de vocation religieuse, la prière doit encore offrir au moi la possibilité de découvrir en lui-même l'exigence de se donner d'une manière qui n'est pas demandée indistinctement à tous les croyants.La prière ainsi vécue amène le moi à rechercher une possession de lui-même appropriée à cette exigence, et à se mettre en quête des moyens et des conditions nécessaires à cette fin.4.Prise de possession spéciale de soi comme critère de vocation religieuse Cette manière spéciale de se donner à Dieu va donc commander le choix de moyens et de conditions que ne recherchera pas le chrétien qui ne découvre pas en lui-même l'exigence d'un don de cette nature.Mais elle va commander surtout l'apprentissage, jamais complètement achevé, d'une prise de possession de soi-même à la hauteur de cette exigence.Or c'est précisément ce type de prise de possession de soi-même, évidemment en vue d'un don correspondant de soi, qui constitue la caractéristique commune à tout critère de vocation religieuse.Pour devenir un critère valable de vocation religieuse, la prière doit donc amener le priant à approfondir une possession de lui-même qui le rende capable de donner ou de vouer au Seigneur l'utilisation de certaines énergies profondes de son être.Ainsi, la prière deviendra pour lui un lieu parmi tant d'autres où le moi, en s'actualisant, découvrira en lui l'exigence de se donner au Seigneur selon une façon particulière à la vie religieuse; l'exigence d'établir avec d'autres croyants une relation de charité polarisée par des valeurs spécifiques et axée sur un type donné de service d'Évangile, et ainsi de suite.208 La prière ainsi vécue contribue donc à favoriser une croissance du moi dans sa capacité même de se posséder toujours davantage selon certaines exigences identifiées comme constitutives d'une vie religieuse.À son tour, l'approfondissement de cette possession spécifique de lui-même par le moi lui permet de mieux vivre les autres dispositions de la vie religieuse, elles-mêmes tributaires de ce même type de possession de lui-même par le moi.Une prière pourra donc authentifier une vocation religieuse si le priant, à travers sa prière, acquiert une maîtrise de lui-même qui rend plus lucides et plus exigeantes sa charité fraternelle, son obéissance, sa chasteté, sa pauvreté, ses activités apostoliques, et ainsi de suite.Ainsi, est critère décisif de vocation religieuse la prière — ou toute autre activité — qui permet au moi de découvrir une manière d entrer en possession de lui-même qui demande à s'épanouir selon les exigences de la vie religieuse.Car en s'identifiant à cette configuration dynamique qui structure son être, le moi ne fait que se modeler sur le dessein de Dieu dans sa vie.Ce qu'on vérifie alors est décidément une vocation religieuse authentique.Ces trop brèves réflexions ne peuvent offrir qu'une épure, illustrée ici par la prière, de ce que doivent être les critères nécessaires et suffisants de vocation et de formation à la vie religieuse.Il reste encore à détailler les composantes du processus par lequel le moi, à travers la prière ou toute autre activité, parvient à cette prise de possession de lui-même qui débouchera sur une exigence de vie religieuse.Il y aura aussi à présenter la démarche pédagogique destinée à guider ce processus: démarche qui ne s apprend pas par la transmission d'un enseignement, mais que tout accompagnateur découvre en expérimentant ce processus à même sa réalité personnelle.D'autres articles élaboreront donc prochainement les points susmentionnés.209 Habite ton cœur Paul Hodée, prêtre * Tel fut le thème des retraites vécues comme expériences spirituelles communautaires au mois d'août 1983 avec les Frères du Sacré-Cœur de Rimouski et les Sœurs de la Providence de Montréal.Le Père Laurent Boisvert qui m'avait proposé à ces dernières me demande de partager aux lecteurs et lectrices de « La Vie des communautés religieuses» quelques fruits de ces temps forts vécus ensemble dans l'Esprit du Seigneur.1.Enracinement Prêtre diocésain d'Angers et «fidei donum» dans l'Océanie depuis dix ans, membre de l'Institut séculier des « Prêtres du Cœur de Jésus», chacun comprend aisément que l'intimité amicale, la connaissance cordiale de la personne de Jésus soit le point central de ma vie spirituelle.Jésus nous appelle « ses amis parce qu'il nous a tout dit sur le Père.Il est le chemin, la vérité, la vie.Sans lui nous ne pouvons rien faire.C'est lui qui nous a choisis pour que nous portions du fruit» (Jn 14 et 15).Cette vie d'amitié personnelle, de fraternité aimante avec Jésus mon bien-aimé frère et Seigneur est le tout de ma vie, de mon coeur, de mon ministère.Mon apostolat de type «missionnaire diocésain» dans les îles du Pacifique francophone se traduit surtout par l'animation spirituelle des communautés et la prédication.Retraites, récollections, accompagnement spirituel, approfondissement de la foi, catéchèse, animation de mouvements, en particulier ceux qui s'occupent des familles en difficulté, de la préparation au mariage, des alcooliques * Adresse : Archevêché de Papeete, Tahiti.Polynésie française.Le texte, présenté ici, a été rédigé à Montréal le 25 août 7 983.210 et drogués, I apostolat dans les prisons.et bien d'autres imprévus que l'on me fait partager en constituent diverses facettes.Cela se réalise dans la rencontre de cultures diverses : maohi polynésiens, métis appelés «demis», chinois, mélanésiens, européens fixés ou de passage.Nous avons dans le diocèse de Tahiti dix congrégations religieuses de pères, frères et soeurs.Où trouver un centre commun à ces chrétiens si différents ?Quel langage compréhensible parler ?Comment les aider à cheminer dans leur foi vivante sans s'imposer ?Comment leur permettre d'assimiler dans leurs cultures, d'intérioriser dans leur vie personnelle les valeurs de l'Évangile?Comment leur faire découvrir dans leur propre existence que Jésus est vivant pour eux, avec eux, qu'il est leur vrai libérateur, leur Sauveur, la seule source d'eau vive?Questions d'animation pastorale aussi vitales que difficiles dans la vie concrète des personnes comme des diverses communautés chrétiennes.Le précédent article sur «évangélisation et inculturation» a essayé de poser quelques jalons sur cette route délicate de l'annonce de la Bonne Nouvelle aux hommes de notre temps (Voir La vie des communautés religieuses, janv.-fév., 1 983, pp.3-25).J ai découvert progressivement que les diverses ethnies, que les communautés fort variées s'unissaient «en esprit et vérité» lorsque, dépassant les langages trop typés, les livres ou références trop particuliers, je faisais vivre l'Évangile et mettais en contact avec la personne de Jésus.La Bible est lue et connue dans les îles du Pacifique; la Parole de Dieu est familière aux chrétiens.Il est même prudent de pouvoir dire de mémoire les références exactes pour permettre à chacun de vérifier et d'approfondir personnellement.Aussi j ai abandonné peu à peu tout document d'animation spirituelle autre que la Bible, le Missel et l'Office de l'Église.Ainsi, tous « centrés sur Jésus mort et ressuscité et non sur nous» (2 Co 5, 14-15; Phlp.2, 4), chacun peut espérer librement en Lui, se laisser « saisir et séduire» sans crainte par son Esprit, vivre de sa vie et non des idées ou des manies du prédicateur.Je désire me situer dans la ligne de Jean-Baptiste qui se contentait de «conduire jusqu'à I époux avant de disparaître» (Jn 3, 29-30).Je ne veux être qu'un ami de passage qui témoigne sans rien garder pour lui, sans rien s approprier.C est une grande grâce, décapante et épanouissante, que cette expérience que Jésus peut ainsi parler au cœur de chacun lorsqu'on met simplement ceux et celles que nous rencontrons en contact direct avec sa Parole, reçue et célébrée en Église dans une communion fraternelle.Sur ce fond de vécu personnel, le déclic s'est fait à la lecture de l'allocution du Pape Jean-Paul II sur saint Benoît au Mont-Cassin (D.C.du 3-6-1979 page 510).Dégageant les trois lignes directrices de l'action historique de saint Benoît: valeur de chaque individu comme personne, dignité du travail comme service de Dieu et des frères, nécessité de la prière contemplative, le Saint-Père poursuit : «il a compris que Dieu est l'absolu et que nous vivons dans l'absolu.Le message de saint Benoît est une invitation à l'intériorité.L'homme doit avant tout entrer en lui-même, il doit se connaître profondément, découvrir en lui l'aspiration à Dieu et les traces de l'absolu.selon la célèbre exhortation de saint Augustin: «ne va pas au-dehors, rentre en toi-même; la vérité habite dans l'homme intérieur».De cette habitation avec soi-même naît le dialogue avec soi, avec Dieu qui conduit aux sommets et à rencontrer les autres dans la paix et la vérité».Aussitôt, comme dans une inspiration soudaine, «habite ton cœur» a chanté en mon âme.Progressivement j'ai commencé à creuser, uniquement avec la Parole de Dieu, divers aspects de ce thème.Cela m'a été d'autant plus facile que pour les besoins de l'animation spirituelle dans nos îles océaniennes, j'avais relu tout l'Évangile à partir des rencontres de Jésus avec les diverses personnes ou collectivités.Les retraites ou récollections tournaient autour de ce thème: découvrir Jésus Vivant avec.par exemple Pierre ou d'autres personnages.Enfin il est important de souligner combien le développement du Renouveau dans l'Esprit en Polynésie depuis 1978, Renouveau qui se vit au grand jour et en Église et qui atteint avec simplicité et joie tous les secteurs de la vie chrétienne et toutes les communautés, m'a permis d'aller encore plus loin dans cette ligne d'habiter son cœur avec «l'Esprit qui y a été répandu et nous fait appeler Dieu : Abba, Père» (Rom 8).212 2.Où est ton cœur ?Question primordiale puisque «là où est ton trésor, là est ton cœur» (Mt 6,21 ).Question à analyser non pas de manière théorique, mais à la lumière de la Parole de Jésus et par notre expérience concrète.La discussion du Seigneur avec les pharisiens sur les traditions domestiques: ablutions personnelles, lavage des coupes et des plats, les aliments etc.rapportée en Marc 7, 1-23 permet d'entrer dans le vif du sujet.L'attitude de Jésus constitue un miroir réfléchissant fort lumineux.«Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi.Vous annulez la parole de Dieu par la tradition que vous vous êtes transmise.Comprenez-moi bien ! Il n est rien d'extérieur à l'homme qui, pénétrant en lui, puisse le rendre impur; mais ce qui sort de l'homme voilà ce qui rend l'homme impur.Ce qui pénètre du dehors dans l'homme.ne pénètre pas dans le cœur.C'est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins pervers.toutes ces mauvaises choses sortent du dedans et rendent l'homme impur».Paroles et scènes qui amènent à revoir et à réviser notre cœur avec les yeux de l'Évangile.« L'homme regarde l'extérieur, Dieu voit le cœur» fait comprendre le Seigneur à Samuel pour le choix de David (Is 1 6,7).Thème fréquent chez les prophètes et médité dans les psaumes : « Dieu sonde les reins et les cœurs».Et Jean nous dit que «Jésus n'avait pas besoin qu'on lui explique ; il savait ce qu'il y a dans le cœur de l'homme».Alors on comprend mieux son allergie à tout pharisaïsme, extérieurement religieux, doctrinalement parfait, rempli d'esprit missionnaire mais «sépulcre blanchi: faites ce qu'ils disent, ne faites pas ce qu'ils font» (Mt 23, Le, 12).Parole terrible qui amène à se demander: où est mon cœur?Dedans.dehors.?Pour passer de l'apparence à la réalité, «passer du dehors des choses au dedans» disait Teilhard de Chardin et apprendre à « voir » dans toutes les dimensions humaines et spirituelles, il nous faut faire l'unité par le dedans.Il faut passer « des nourritures périssables 213 à la nourriture qui demeure pour la vie éternelle, celle que donne le Fils de l'homme» par la foi (Jn 6,27).Une telle parole de Dieu aide à faire une «révision de vie» concrète pour découvrir où réellement chacun de nous vit.Quels sont nos vrais centres d'intérêt, nos priorités, ce que nous lâchons et ce à quoi nous tenons par-dessus tout ?Quels sont nos allergies, nos dégoûts, les choses ou les êtres qui nous sont antipathiques et nous irritent ?Où vont nos préférences, nos choix, voire nos rêves ?Questions qui peuvent se déployer dans tous les secteurs de la vie personnelle comme de l'apostolat ou des relations avec les autres.Questions pour un examen de conscience face au Seigneur ou pour un partage communautaire en profondeur.Découvrir expérimentalement, à l'aide de I Esprit du Seigneur et l'éclairage de sa Parole nos vrais «trésors», ce qui réellement nous fait vivre n est pas une mince aventure.« Faire la vérité pour arriver à la lumière et nous libérer» (Jn 3, 21 ; 8, 32) est aussi difficile qu'indispensable.Cela ne peut se faire que dans un climat de sérénité, de paix, de joie, porté par la prière et la compréhension des frères et soeurs qui vivent la même expérience spirituelle.Cela demande de sortir l'Esprit Saint du congélateur durci de notre cœur où nous le laissons dormir sans y attacher d'importance pratique.La retraite est une aventure spirituelle, une expérience de vie dans l'Esprit (Rom 8) pour laisser «jaillir des fleuves d'eau vive de nos cœurs» si nous croyons vraiment en Jésus, «le Vivant» (Apoc 1, 17).Ainsi, «par la puissance de l'Esprit l'homme intérieur se fortifiera, le Christ habitera en nos cœurs par la foi et nous serons enracinés, fondés dans l'amour.pour connaître l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance» (Eph 3, 14-21 ).3.Cœur aimé et connu L'étape initiale, tel un préchauffage pour lancer un moteur froid, nous a sensibilisé, mis en état d'accueil, de recherche.Selon le conseil de Paul, il est essentiel de ne « pas nous centrer sur nous mais sur Jésus mort et ressuscité qui nous a aimés» (2 Co 5,14-1 5 ; 214 Ph 2,4).Aussi est-il important de commencer par regarder Jésus qui se veut tout entier «aux affaires de son Père» (Le 2,49).Jésus est le Fils.Il se reçoit du Père.Tout ce qu'il voit faire au Père, Il le fait.Il dit ce qu'il entend du Père.Au moment suprême de donner sa vie pour les hommes qu'il aime, malgré son angoisse et sa répulsion, Jésus ne fait que cette prière : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux».Cette découverte de Jésus qui se présente sur tous les plans comme « le Fils du Père» est passionnante à faire, très particulièrement à travers l'évangile de Jean.Nous entrons ici au plus profond, au plus intime du Cœur de Jésus.En Lui nous pouvons revivre personnellement, en groupe et en Église ce que proclame Isaïe : «d'un amour éternel je t'ai aimé» (Is 54,8).La relecture d'Osée (2,11.), des psaumes et de bien d'autres textes qui nous parlent, amènent à cette découverte merveilleuse que Jésus dit à ses disciples: «le Père lui-même vous aime» (Jn 16,27).Oui, «Dieu est Amour» (1 Jn 3).Mais un amour personnel, un amour qui a en quelque sorte un visage, un amour tendre et miséricordieux.Et cet amour personnel est personnalisant.« Chacun est appelé par son nom » et ce dès sa conception comme Jérémie (1, 5-8).Le Seigneur qui appelle chaque étoile d un nom particulier, donne à chacun un nom nouveau qu'il est seul à connaître (Apoc 2,1 7).Par l'Esprit répandu dans nos cœurs, chacun est le Temple de Dieu où, avec Jésus accueilli et aimé, le Père lui-même vient établir sa demeure (Jn 14,23, Apoc 3,20).Laissons chanter les questions de Paul: «qu'as-tu que tu n'aies reçu?Qui peut nous séparer de l'Amour du Christ?» (1 Co.4,7; 15,10).Chacun peut dire en vérité: je suis aimé, donc je suis; je suis quelqu'un pour quelqu'un et cette personne c'est le « Père de Notre Seigneur Jésus-Christ».C'est le moment d'approfondir ce que Jésus nous apprend: «quand vous priez, dites: Père.notre Père».Comment parler de Dieu-Père en Jésus par le don de l'Esprit dans notre monde ?Sujet délicat, tant l'image terrestre de la paternité est ternie: absence fréquente de vrais pères parmi les hommes qui laissent les femmes se débrouiller, non-reconnaissance légale des droits du père dans la législation sur l'avortement, éclatement de nombreuses familles, 215 théorisation de la «mort de Dieu et de la mort du père», infâmie jetée sur le paternalisme.Dans notre monde, la rationalité, l'efficacité, les choses à faire, l'argent à gagner sont ressenties et présentées comme bien plus valorisantes et gratifiantes que la dimension intérieure des relations, de l'amitié et du cœur.Les intellectuels se méfient beaucoup, voire méprisent ce subjectivisme comme non rationnel.De plus il ne faut pas oublier parfois une mauvaise présentation trop sexuée, trop masculine de Dieu-Père, alors que l'amour paternel de Dieu nous est souvent présenté dans la Bible par des images d'amour maternel, autant que paternel et conjugal.« Dieu est plus grand que notre cœur» (Jn 3,20) et aucune image, aucun aspect de l'amour humain ne peut l'enfermer.Ce n'est pas Dieu qui est à la ressemblance de l'homme, mais l'inverse.Aussi la conception des Chinois et des Japonais qui imaginent Dieu sous le visage de la tendresse maternelle et le voient plus mère que père par rapport à l'expérience humaine peut nous être fort enrichissante.Cela nous aide à mieux saisir tout ce que Jésus a voulu nous faire deviner en Luc 15 dans l'attitude du Père miséricordieux.Nous y voyons un amour paternel, tendre comme une mère, amour qui n'est ni captatif ni castrateur et dans lequel se réalise parfaitement ce que nous dit saint Irénée : «la gloire de Dieu c'est l'homme vivant et la vie de l'homme c'est de voir Dieu».Dans un tel contexte on est bien prêt à saisir l'attitude spirituelle que Jésus demande à ses disciples pour «voir le Père» : « si vous ne redevenez pas comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux» (Mc 10,13-16).Ne croyons pas trop vite saisir ou vivre un tel retournement intérieur.Efforçons-nous d'abord de comprendre le comportement et l'étonnement scandalisé des apôtres.Il n'est pas si simple d'accepter d'être profondément par un autre, fût-il Dieu ; il n'est pas si évident de se recevoir humblement dans un cœur paisible et joyeux, jour après jour des mains du Père du Ciel.La vie authentique de sainte Thérèse de Lisieux à qui le Seigneur a confié cette admirable vocation de nous rappeler «la voie de l'enfance spirituelle» est aussi et surtout un douloureux chemin de croix dans la nuit de la foi ; sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face ! 216 Ce cœur filial, cette vie d'enfants de Dieu tant explicitée par les apôtres Jean et Paul dans leurs lettres, nous prépare à accueillir I amour rédempteur de Jésus, à nous «laisser réconcilier» avec Dieu.Comme le fils prodigue, il n'est pas si aisé de rentrer en soi-même, de changer de vie, d'exprimer ses fautes, ses erreurs, ses péchés, de se mettre en route pour une vie nouvelle.« Père j'ai péché contre toi».Mots bien difficiles à dire pour beaucoup aujourd'hui.Attitude souvent bien mal comprise.Réconciliation de moins en moins demandée à l'Église qui a pourtant reçu de Jésus ressuscité par le don l'Esprit «le pouvoir de remettre les péchés» (Jn 20,22-23).Qu'il est difficile de vivre en vérité un cœur pardonné, un cœur filial rénové qui accueille en Église l'amour rédempteur de Jésus.Pourtant: je suis pardonné, donc je vis; je suis réconcilié, donc je revis.Y a-t-il amour plus profond qu'un amour pardonné ?Y a-t-il amour plus merveilleux qu'un amour qui fait renaître ?Y a-t-il amitié plus forte que celle qui ne cesse jamais de faire confiance pour permettre les nouveaux départs?Toute cette étape nous permet, centrés sur le Père dans le Fils par l'Esprit, de mieux connaître notre cœur «fait à l'image et ressemblance de Dieu-Amour».Nous pouvons être «à nu devant lui sans avoir honte» (Gen 2,25; 3,10).Le Père de Grand-Maison dans sa prière demandait « un cœur d'enfant simple et transparent comme une source».Cette merveille est possible par le don de l'Esprit puisque «la loi de Dieu est tout près de nous, dans nos cœurs et que nous pouvons marcher humblement avec notre Dieu» (Dt 30,11; Mich 6,8).Cette loi est le «commandement nouveau d'aimer comme Jésus a aimé» (Jn 13,34); elle est la Parole du Christ qui habite en nos cœurs et y est source de joie et de paix (Col 3,12).Nous comprenons mieux que saint Augustin nous dise que «Dieu est plus moi-même que moi-même, que l'Esprit est l'âme de notre âme».4.Cœur tiraillé Dans la paix du cœur, d'un cœur aimé du Père, habité par I Esprit, en amitié avec Jésus, il nous est possible de «faire la vérité» pour voir clair, nous libérer, vivre en personnes libres et 217 responsables.Car avec Paul aux Romains (7, 14-1 5), il ne nous est pas difficile de constater notre lutte intérieure, nos tiraillements, nos doubles jeux.Notre cœur est partagé : « ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais.quand je veux faire le bien, c'est le mal qui se présente à moi.Malheureux homme que je suis! Qui me délivrera de ce corps voué à la Mort?Grâces soient à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur.» Qui ne se reconnaît dans cette analyse spirituelle vigoureuse et sans complaisance de l'apôtre?Qui ne retrouve dans quelque repli de son cœur des traces de «la convoitise de la chair, de la convoitise des yeux et de l'orgueil de la richesse», triple racine de l'esprit du «monde» selon Jean (1 Jn 2,16).Car la lutte est là, impitoyable et sans cesse renaissante qui nous entraîne, sous toutes sortes de belles raisons, comme notre propre valorisation, à nous mettre au centre de tout: «Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal» (Gen 3,5).La racine du péché est incrustée en nous.Nous sommes pécheurs par héritage, par environnement, par responsabilité propre.Et ce qui nous désespère c'est de voir, malgré bien des efforts, l'ivraie sans cesse renaissante au milieu du froment semé à notre baptême.Quoi faire?Il est une tentation à éviter c'est de vouloir tout nettoyer d'un coup; en arrachant l'ivraie, ce qui est bon serait enlevé aussi.Il nous faut vivre la patience et la persévérance à l'égard de nous-mêmes d'abord.La tentation des purs risque de nous durcir sans bénéfice pour personne.«Faire la vérité pour parvenir à la lumière et devenir des hommes libres» demande l'humilité pour apprendre d'abord à voir.Voir c'est, avec Jésus, constater et dénoncer la duplicité, l'hypocrisie existant en nous et autour de nous.Il y a toujours un pharisien qui dort dans tout être religieux; il y a toujours tentation de pharisaïsme dans la liturgie et l'apostolat.Les diatribes de Jésus (Mt 23) ne s'adressent pas qu'aux autres.Il y a peut-être aussi un peu de formalisme, de façade vide, de prosélytisme sectaire, de vanité puérile, de littéralisme, de fondamentalisme.dans nos 218 esprits, dans nos comportements.La grande règle est donc de « juger l'arbre à ses fruits» (Mt 7, 1 5-23).Voir c'est « ne pas boiter des deux pieds» (1 R 1 8, 21 ).Selon les prophètes, le Seigneur a eu horreur des cœurs doubles, des doubles langages.Aussi Jésus nous prévient-il : «dites oui quand c'est oui, non quand c'est non; tout le reste vient du diable qui est menteur et père du mensonge» (Mt 5, 33-37).Cette transparence candide de la colombe n'est pas exclusive de la prudence patiente du serpent.Il n est pas interdit d'être un naïf lucide ! Faire la vérité, peut se faire « avec douceur et respect» selon les conseils de Pierre (1 P 3, 1 6).Il n'y a pas que la diatribe prophétique et les affirmations tranchantes pour réaliser la transparence du «oui» ou la clarté du « non».Selon l'expression à la mode dans les médias, ne confondons pas le message avec la langage.Voir, avec Paul, c'est reconnaître «l'excellence de la loi spirituelle, même si moi je suis un être charnel».Sans doute nous savons bien que pour qu'il y ait un acte vraiment libre et responsable, il faut qu'il y ait pleine connaissance (je sais ce que je fais) et entier consentement (je veux vraiment ce que je fais).Il est certain qu'il convient de libérer les esprits des doutes, des incertitudes; il faut chasser des cœurs la crainte, la peur, les complexes.«Il n'y a pas de crainte dans l'amour» (1 Jn 4, 18).Raison de plus, en suivant la même lettre de Jean, de bien connaître « les commandements de Dieu» pour savoir où l'on est et marcher sur les traces de Jésus.La matière du péché n'est pas livrée à la fantaisie de l'homme.L'identité chrétienne nous a été définie par Jésus lui-même: «c'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres que tous vous reconnaîtront pour mes disciples» (Jn 13, 35; 15, 12-17).Manquer volontairement à la charité fraternelle c'est mépriser le Seigneur et nous renier nous-mêmes.Le « voyez comme ils s'aiment» est toujours le signe le plus éclatant et le témoignage le plus attirant pour l'annonce de l'Évangile.Y manquer sciemment est un grave reniement chrétien.Cet amour fraternel, preuve et signe de l'amour véritable de Dieu selon saint Jean, réalise «la Loi et les Prophètes».Ainsi les dix commandements de Dieu, loin d'être «abolis trouvent en Lui leur perfection».219 Ils fournissent toujours des repères valables et fort précieux pour baliser notre route vers la maison du Père.Il est d'ailleurs curieux de voir que ces dix commandements, sans doute dans un tout autre langage, constituent l'ossature, le contenu essentiel de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.C'est une comparaison fort constructive et très utile à faire.Voir c'est nous libérer des idoles, des fausses sécurités pour ne mettre notre espoir, notre cœur que dans le seul amour miséricordieux du Père.Le constat de notre cœur partagé qui nous fait cheminer humblement avec toute l'humanité en solidarité de faiblesse et de misère, loin de nous décourager, peut être le tremplin quotidien d'un dynamisme recréateur, la source de nouveaux printemps.Car il y a deux façons de regarder un arbre à feuillage persistant: gémir sur les feuilles mortes à balayer ou se réjouir des bourgeons qui naissent jour après jour.Et, comme les bons jardiniers, pourquoi ne pas faire un terreau fertile avec les feuilles mortes de nos vies?«Heureuse faute d'Adam qui nous a valu un tel Rédempteur» ! (Nuit pascale).C'est à cause du péché, de nos péchés, que Jésus «s'est fait obéissant jusqu'à la mort et la mort de la Croix» (Phlp.2.8).Pilate présentant Jésus torturé, défiguré dit: «Voilà l'homme».Sur la croix, son cœur sera transpercé (Jn 19).Le Seigneur nous a prévenus que ses disciples devraient « porter leur croix chaque jour pour le suivre, car le disciple n'est pas au-dessus de son Maître.S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront à votre tour» (Jn 15, 18-27).Par nos épreuves physiques et morales, par les contradictions et dans beaucoup de pays aujourd'hui par de vraies persécutions au nom de la foi, les chrétiens sont invités à «compléter dans leur chair ce qui manque à la passion du Christ pour son Corps qui est l'Église», selon le mot de Paul.Pierre et Jean ne disent pas autre chose dans leurs épitres (1 P, 1 3-1 8), eux qui «sortaient du tribunal joyeux d'avoir subi des outrages pour le nom de Jésus» (Act 5, 40-42).Nous sommes ici, avec la croix, la souffrance, la mort, au cœur du mystère de la Rédempton, «folie pour les païens, scandale pour 220 les Juifs».Aujourd'hui plus qu'hier, à cause des progrès des sciences et techniques, des prouesses de la médecine, d'une volonté générale de maîtrise rationnelle, le mal et la mort sont objet de scandale.Éternelle question qui fait écho à Job : si Dieu existait cela serait-il possible ?Les enfants martyrs, les innocents bafoués, les pauvres massacrés, les croyants persécutés, les puissants impunis.liste interminable et sans cesse renouvelée.Pas un pays, pas une époque n'y échappe.Pourquoi?Jusques à quand?Ne faisons pas les fanfarons devant cela.Ne nous bouchons pas les yeux.N habituons ni nos esprits ni nos coeurs à tant d'horreurs et d'injustices.Ne nous durcissons pas devant l'épreuve comme les stoïciens.Avec Jésus à Gethsémani, comme Jésus à l'agonie ne craignons pas de trembler de tous nos membres, de suer une sueur de sang et d'effroi : « Père, si c'est possible que ce calice passe loin de moi !» (Le 22, 41-44).La Croix sera toujours ce qui nous est imposé, ce que l'on refuse d'un premier mouvement.Ceux qui ont vraiment souffert le savent bien.Avec Jésus, comme Jésus, dans un second mouvement intérieur de tout notre être profond nous pourrons murmurer: «non pas ce que je veux, mais ce que tu veux».Alors, avec l'apôtre Paul qui a découvert progressivement «combien il lui a fallu souffrir pour le nom de Jésus» (Act 9,16), nous pourrons un peu saisir que la puissance du Seigneur se manifeste dans notre faiblesse, que notre force n'est pas en nous, mais dans notre union à Lui qui a donné sa vie pour nous.(2 Co 4, 5-18; 11; 1 Jn 3, 16).Il n'y a pas d'explication humaine satisfaisante à la souffrance, à la mort, surtout des innocents.Seul Jésus sur la Croix nous fait comprendre ce retournement opéré par la Pâq ue: «qui perd sa vieen ce monde, la trouve ; qui sauve sa vie en ce monde, la perd» (Mc 8, 34-38).5.Cœur libéré Par le mystère de sa Pâque où le baptême nous a plongés, « le Christ nous a libérés pour que nous soyons vraiment libres» (Col 5,1).Dès sa première manifestation publique à Nazareth (Le 4, 18-22), Jésus se présente comme celui qui a reçu «l'Esprit du Seigneur pour proclamer la Bonne Nouvelle aux pauvres, guérir les cœurs brisés, libérer les captifs, annoncer une année de bienfaits 221 de la part du Seigneur».Il explicite plusieurs fois le sens libérateur total des guérisons qu'il opère dans la foi (paralytique, femme voûtée : Le 5, 1 7 ; 1 3, 10).Cet aspect de libération de «tout l'homme et de tout homme» est fortement souligné dans l'évangile de Luc.La guérison du corps est le signe de la libération des coeurs «pour qu'il n'arrive pas quelque chose de pire» que ce qui peut atteindre seulement la chair.Aussi le ministère de Jésus est un inlassable appel à la conversion des coeurs, au changement de vie, au retournement total, en fidélité à ses premières paroles: «Convertissez-vous, croyez à la bonne nouvelle» (Mc 1,15).Libérés par l'Esprit répandu dans nos coeurs, nous devons vivre selon la loi nouvelle de liberté qui nous jugera, répètent à l'envi les Apôtres (1 P 2, 1 6 ; Jac 2, 1 2 ; Rom 8, 1-11 ; Gai 5, 1 ).Le chrétien est une personne libre qui vit «la liberté des enfants de Dieu ».Thème important que nous aimons beaucoup.Il est dommage que la crainte et l'attitude de certains croyants aient pu faire douter de cette réalité spirituelle fondamentale du christianisme.Ne laissons pas récupérer cet élément essentiel de notre héritage dans le Christ.Mais aussi, comme saint Paul l'explique longuement aux Corinthiens, ne dénaturons pas cette liberté chrétienne en anarchie, en licence, en scandale, en mépris des autres.«Tout est permis, mais tout n'est pas utile ; je ne me laisserai pas asservir» (1 Cor 6, 12-13).«Que ma liberté ne soit pas une occasion de chute pour le faible qui est mon frère et pour qui Jésus a donné sa vie» (1 Co 8, 9-12).«Libre à l'égard de tous, je me suis fait tout à tous, serviteur de tous» (1 Co 9, 19-23).«Tout est permis, mais tout n’édifie pas.Que personne ne cherche son propre intérêt, mais celui d'autrui» (1 Co 10, 23-26).Et ce qui résume l'ensemble: «Tout est à vous; mais vous, vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu» (1 Co 3, 22-23).Ainsi la «liberté des enfants de Dieu» est libération de l'homme charnel asservi aux passions, service des autres et des faibles en particulier, construction dynamique du Corps du Christ dans l'espérance du Royaume à venir.C'est tout autre chose que de faire ce qu'on veut en se mettant au centre du monde dans un «moi je» permanent.Jésus, homme libre par excellence et ressenti comme tel, est aussi l'homme pour les autres et le grand obéissant par amour du Père et des hommes.En 222 Lui, comme Lui, être libre et obéir sont les deux faces indissociables de la même pièce dont le métal est l'amour.Aussi ce cœur libre parce que libéré par l'Esprit du Christ depuis notre baptême, peut-il s'épanouir au cœur aimant et compatissant.Libéré de l'égoïsme, il peut vivre l'amour fraternel comme Jésus l'a vécu dans une tendre compassion, dans un humble service fraternel (Jn 13).Cet amour de compassion est libre à l'égard de tous, y compris des ennemis (Mt 5, 38-48).Avec Pierre, il découvre progressivement que «Dieu ne fait pas de différence entre les hommes» (Act 10 et 11).Quelle aventure et quelle liberté que celle de la fraternité universelle ! Quel «élargissement de l'espace de notre tente» (Is 54,2)! Cet amour de compassion miséricordieuse est le visage de Dieu que Jésus aime à montrer, à expliquer.«C'est la miséricorde que je veux.ce sont les malades qui ont besoin du médecin» (Mt 8, 10-13).La figure la plus sublime et inépuisable d'un tel amour de miséricorde compatissante est celle du Père du fils prodigue que nous présente Luc 1 5 et que Jean-Paul II nous a fait si admirablement revivre dans l'encyclique : « Dieu riche en miséricorde» du 30 novembre 1 980.À travers toute la Bible les visages des «pauvres qui seront toujours au milieu de nous» — eux qui sont la présence interpellante du Christ et nos maîtres selon l'Évangile — sont représentés par « les étrangers, la veuve et l'orphelin» (Jac 1,27).Leur service «en acte et en vérité» est toujours le test de l'authentique amour selon le cœur de Jésus, comme saint Vincent de Paul l'a si bien compris et pratiqué.La racine profonde de notre libération spirituelle permettant un tel service d'amour universel est un cœur humble et pauvre.Jésus s'est présenté comme «doux et humble de cœur» (Mt 11, 28-30).Les pauvres, les petits, les humbles comme le publicain, la pauvre veuve ou les enfants sont ses préférés.Paul explique longuement à ses Corinthiens que Dieu choisit délibérément ce qui est faible, pauvre et méprisable (1 Co 1, 26-2,5; Jac 2, 1-8).Il avait fait la douloureuse et profitable expérience contraire lors de sa magnifique prestation oratoire à l'Aréopage d'Athènes la magnifique, l'intellectuelle (Act 17).Le «petit reste» des pauvres d'Israël, dont Anne 223 et Marie sont les parfaites représentantes vivent avec un tel cœur humble et pauvre et en rendent grâce au Seigneur (1 Sam 2, 1-10; Le 1, 48-52).Telle est la clé simple, mais combien contraire à l'esprit du «monde» et à la mentalité de notre époque, du vrai bonheur chrétien : « heureux ceux qui ont une âme de pauvre ; le Royaume des deux est à eux» (Mt 5, 3-1 2).6.Cœur chrétien Le cœur saisi, libre et disponible, « revêtons le Christ» (Rom 1 3, 14 ; Gai 3, 27).Les premiers croyants au Christ semblaient tellement ne vivre que de Lui, ne parler que de Lui, suivre ses exemples que, très naturellement et sans doute un peu par dérision, les païens d'Antioche appelèrent «chrétiens» ceux qui semblaient si bien s'identifier à Lui (Act 11, 26).Ce sobriquet fut adopté par les Apôtres eux-mêmes.Il nous désigne toujours.Mais représente-t-il vraiment notre identification à Jésus, notre «suite» aimante pour marcher sur ses traces le plus près possible?Le Concile Vatican II l'a rappelé clairement dans « les principes généraux de la rénovation de la vie religieuse» (Perfectae Caritatis, n° 2) : « la norme ultime de la vie religieuse étant de suivre le Christ selon l'enseignement de l'Évangile, cela doit être tenu par tous les Instituts comme leur règle suprême».En effet « il n'est pas d'autre nom par lequel nous devions être sauvés» (Act 4,1 2).Jésus se présente comme étant « le chemin, la vérité, la vie.qui le voit, voit le Père» (Jn 14, 5-11).Aussi demande-t-il avec insistance de « tout quitter pour le suivre : terre, maison, père, mère, enfants et jusqu'à sa propre vie» (Mc 10, 21-27).C'est un thème familier à toute vie chrétienne, à toute vie religieuse que cette «sequela Christi» (suite du Christ).Saint Paul est le chantre inlassable de cette vie nouvelle» dans le Christ, en Christ».Centrés sur Lui et recréés en Lui, nous vivons en hommes nouveaux.Plus que jamais dans notre monde dépersonnalisé, où chacun est encarté et fiché dans un anonymat bureaucratique, où les idéologies doctrinaires s'affrontent y compris dans l'Église, est-il urgent de revitaliser notre amitié cordiale avec Jésus.L'Évangile ce n'est pas d'abord des idées, un message.La Bonne Nouvelle 224 c'est une personne: Jésus de Nazareth «qui a partagé notre condition humaine en toute chose, hormis le péché» et en qui, avec Pierre, nous reconnaissons «le Christ, le Fils de Dieu vivant.» Vrai Dieu, vrai homme! Tout le mystère de Jésus, le Christ! Tout le mystère étonnant de notre amitié personnelle avec Lui, parce que Lui le premier nous a aimés, nous a choisis (Jn 16).N'ayons pas peur de cette amitié forte et exigeante.N'ayons pas peur de nous laisser « saisir et séduire», comme Paul et les Prophètes.Accueillons avec Pierre l'unique question qu'il veut nous poser au fond des yeux, nous vriller au fond du cœur: «m'aimes-tu, m'aimes-tu vraiment, m'aimes-tu d'un amour de préférence ?» (Jn 21,1 5-1 9).Cette amitié nous sortira de nos étroitesses, nous fera épanouir le meilleur de nous-mêmes selon «les talents, les charismes, le degré de foi » qui nous ont été départis (1 Co 1 2, 1 3).Cet amour fort nous fera gravir le chemin de la Croix, comme le Seigneur l'a dit clairement à Pierre, comme il en a prévenu tous les disciples.Paul revient sans cesse sur cette réalité de la Croix du Christ qu'il porte dans sa chair et qui est sa seule fierté.Cette amitié nous grandira de la vie même du Père par le don de l'Esprit si nous la vivons dans une fidélité sans partage, à l'exemple de ce que Jésus demande à ceux qui se marient selon le plan de Dieu (Mt 1 9, 3-1 2).Une telle amitié nous fera entrer dans les projets de son Cœur, modèlera nos esprits selon son Esprit et ses priorités apostoliques.Elle nous fera cheminer avec Lui par les chemins de l'Évangile et non pas par les nôtres.Avec Lui nous apprendrons à «lire les signes des temps», puisque les «événements sont aussi parole de Dieu» et que Dieu ne bâtit pas notre histoire sans nous.Évaluations, bilans, revision de vie, revision apostolique ou toute autre méthode de faire le point dans notre cœur, dans notre ministère, dans nos relations, seront toujours faites à partir des valeurs évangéliques et de son exemple à Lui « pour que nous agissions comme lui-même a agi » (Jn 13).Selon la belle expression de Saint Grégoire de Nysse : «il nous faut réussir dans notre vie ce que la foi nous montre réalisé en Lui» (Office des Lectures, jeudi 1 9e semaine).Jésus est celui que la voix du Père a authentifié au baptême, à la transfiguration : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a tout mon amour ; 225 écoutez-le» (Mt 3,16; Le 9,35).Avec Paul puissions-nous dire en toute vérité : « pour moi, vivre c'est le Christ» (Gai 2,20).7.Cœur spirituel Le Renouveau dans l'Esprit, le Renouveau spirituel depuis que Jean XXIII a présenté le Concile Vatican II «comme une nouvelle Pentecôte» dont il attendait « le renouveau de l'Église», s'étend peu à peu et sous des formes diverses à tous les chrétiens.Après avoir reçu l'Esprit-Saint au baptême et à la confirmation, nous l'avions tellement enfoui ! Sans doute un tel bouillonnement ne va-t-il pas sans interrogations.Ce sont les mêmes qu'à Corinthe.Alors relisons, en les actualisant pour les lieux et les personnes, la première aux Corinthiens, les Galates et les Romains.Nous y trouverons tous et toutes de précieuses lumières et une saine compréhension pour habiter spirituellement notre cœur.Car l'adjectif «spirituel» vient d'Esprit.Peut-être n'est-il pas inutile de le rappeler! Ce n'est donc pas une nouveauté de notre époque; c'est un renouveau, une reprise comme il y en a déjà eu et qu'il y en aura d'autres, puisqu'il faut tirer du trésor de l'Évangile, pour chaque époque, du neuf et de l'ancien.Jésus est rempli de l'Esprit-Saint dès son baptême.L'Esprit le conduit au désert; il repose sur Lui pour qu'il proclame la Bonne Nouvelle aux pauvres.À Nicodème, Il explique longuement qu'il faut à tout âge «renaître de l'eau et de l'Esprit» (Jn 3, 4-11).Il annonce qu'en tout croyant l'Esprit jaillira comme une «source d'eau vive» (Jn 7, 37-39).Et cela se réalisera pleinement à la Pentecôte (Act 2).Ce jaillissement, depuis la primitive Égise, continue sans se tarir dans le cœur de tous les croyants qui se laissent saisir dans un cœur docile et disponible.«Nous sommes en effet dans les derniers temps où mille ans sont comme un jour et un jour comme mille ans» (2 P 3, 8-10).Dans ces temps de Pentecôte ancienne et sans cesse renouvellée, la comptabilité n'est pas celle des calendriers, mais celle de la patience d'un Dieu Père des miséricordes qui «veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tim 2,3).226 Marie est le modèle accompli du cœur spirituel, du cœur docile à l'action de l'Esprit en elle.Elle réalise ce que Jésus dit un jour: «heureux les yeux qui voient ce que vous voyez, les oreilles qui entendent ce que vous entendez» (Mt 13, 10-1 7).Marie a des yeux qui voient; elle est, comme les sages, «une oreille qui écoute».(Sag.3, 20-25).Elle sait observer, garder et « méditer les merveilles de Dieu dans son cœur» (Le 1,38; 2, 1 9-51 ).Aussi à la femme qui loue Jésus d'avoir une telle mère, le Seigneur répond en donnant Marie en même temps comme modèle à tous les disciples : « heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent» (Le 8,21).C'est sans doute l'apôtre Jean, si proche de Jésus et de Marie dont il avait eu la garde, qui développera le plus ces qualités de réceptivité et d'attention d'un cœur habité par l'Esprit : «Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons entendu.nous vous l'annonçons» (1 Jn 1, 1-5).Tout ceci souligne l'importance, pour habiter son cœur dans l'Esprit, de la contemplation, de la méditation, de la prière de louange et d'admiration, du silence, de la « rumination» spirituelle, bref de la prière sous toutes ses formes, soit déjà composées comme «les hymnes et les psaumes», soit spontanées comme « les libres louanges» (Col 3,1 6).Ainsi peut se réaliser la demande de Jésus : « il faut prier sans cesse».La vie de ce « cœur nouveau habité par l'Esprit» (Ez 36 ; Rom 8 ; 1 Jn 5) se reconnaît à ses fruits.Saint Paul les détaille dans Galates 5, 22-24: «charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi».C'est toujours ainsi la règle posée par Jésus: «aux fruits vous les reconnaîtrez».N'ayons peur ni des floraisons, ni des fructifications ni du partage des récoltes, puisqu'il nous faut « porter du fruit et un fruit qui demeure».Un autre aspect du cœur spirituel, c'est d'être un cœur missionnaire engagé.Jésus n'a-t-il pas promis l'envoi de son Esprit comme «force d'En-Haut pour témoigner jusqu'aux extrémités de la terre» (Jn 1 5,26 ; Act 1,8).Jésus est le témoin engagé du Père par la Parole de Dieu (Le 12,12) et en accomplissant les œuvres venant du Père (Jn 3, 1 3-36; 10, 25-28).Le disciple doit être témoin.Les Apôtres sont envoyés partout dans le monde pour continuer sa 227 mission de Salut Universel.Tous sont conscients de cette oeuvre qui bâtit le Corps du Christ par la diversité des dons spirituels, des charismes et des ministères (1 Co 1 2, 1 3, 14 : Rom 1 2, 3-1 2).La foi est aussi engagement concret, efficace et actif au service des pauvres, des laissés pour compte (Mt 25, 31-46 ; Jac 1,21 - 2,1 9).Aussi, comme le souligne Paul: «si nous vivons par l'Esprit, conduisons-nous selon l'Esprit» (Gai 5, 13-25).C'est un engagement inlassable contre toutes les formes de misères et d'injustice sans cesse renaissantes.Car il ne convient jamais de confondre la misère, situation dégradante subie, contre laquelle il faut toujours lutter, avec la pauvreté, vertu spirituelle base de l'imitation de Jésus-Christ.Les deux peuvent se rencontrer mais non s'identifier.Dans cette perspective d'habiter son cœur missionnaire, toute vocation est mission, tout appel personnel est envoi aux autres (Jn 21, 15-23).C'est un engagement radical, total et sans retour en arrière, puisque «celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière, n'est pas fait pour le Royaume de Dieu» (Le 9,62).Le cœur missionnaire nous fait rejoindre le centre de la Mission de Jésus: la Rédemption.Un cœur habité par l'Esprit et vivant la Mission, sera inévitablement un cœur offert et offrant.Le chrétien rejoint le Christ dans son sacrifice, dans sa donation de tout lui-même comme victime et prêtre de la Nouvelle Alliance.(Jn 10, 1 7 ; 1 7, 1 9; Mt 26,28).« Puisque Jésus a donné sa vie pour nous, nous devons donner notre vie pour les autres» commente saint Jean (1 Jn 3, 1 6).Paul invite les Romains « à offrir leur corps en sacrifice spirituel» (Rom 1 2,1 2).En union avec le Christ qui s'est offert lui-même en venant en ce monde (Hb 10, 5-10), l'apôtre Pierre invite le « Peuple de Dieu qui constitue un sacerdoce saint à offrir des sacrifices spirituels» (1 P 2, 4-10).Ce texte célèbre et sans doute un peu oublié, a été remis en valeur au dernier Concile Vatican II comme fondement de la Constitution sur l'Église.Ce culte spirituel est le cœur de la consécration religieuse dans la ligne du baptême, dont les vœux traditionnels expriment le sacrifice que nous faisons de nous-mêmes au Seigneur.La pauvreté offre l'appétit de possession, de valorisation par les choses acquises.La chasteté offre notre propre corps et notre affectivité centrée sur 228 nous.L'obéissance offre notre volonté de puissance et notre désir de nous faire notre petit dieu.Ce sacrifice spirituel nous fait vivre le commandement du Seigneur: «aimez-vous comme je vous ai aimés» dans sa nouveauté sans cesse renouvelée.Car Jésus est vivant, présent avec nous tous les jours.Il s'identifie aux hommes, à chacun, aux plus pauvres : « Ce que vous faites aux plus petits, à moi vous le faites».Il est un fait que tout se renouvelle: les personnes changent, les événements sont imprévus.En toute cette vie changeante, il nous faut sans cesse aimer comme Jésus a aimé.S'il n'y avait pas de témoins offerts et offrants, l'Évangile serait lettre morte et non Parole de vie aujourd'hui; comme s'il n'y avait pas d'interprètes nouveaux, il n'y aurait pas de musique vivante mais des partitions mortes et inutiles.Le but, le terme de la mission de Jésus est de «rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés» (Jn 11,52).C'est la prière intense de Jésus au Père pour l'unité de «ceux qui croiront en Lui; que tous soient un» (Jn 17, 20-23).Ce fut le témoignage marquant et la volonté persévérante des premiers chrétiens (Act 4, 32-35).Ce cœur communautaire, cette dimension ecclésiale nécessaire pour habiter son cœur en vérité a finalement, sous un autre aspect sans doute, été étudiée dans le précédent article consacré à «Évangélisation et inculturation» (La Vie des communauté religieuses, janv.-fév.1 983, pp.3-25).Aussi je n'y reviendrai pas ici, tout en rappelant qu'il y va de la crédibilité et de la lisibilité du témoignage des communautés chrétiennes et religieuses.8.Cœur eucharistique Peut-on terminer une telle méditation consacrée à «habiter son cœur» ?Certainement pas, puisqu'il s'agit de « l'Amour de Dieu répandu dans nos cœurs par l'Esprit qui y habite».Je m'excuse du caractère sans doute décousu, touffu ou superficiel de ces pages.À la demande du Père Boisvert, je les ai rédigées après la série des deux retraites à Rimouski et à Montréal avant de prendre l'avion pour rentrer à Tahiti.C'est la première mise par écrit des principaux thèmes abordés durant ces retraites.En effet je n'ai que des canevas que j'adapte à chaque groupe, m'obligeant à vivre avec lui 229 et à son rythme une expérience spirituelle avec tous les risques que ce choix comporte.Le texte peut représenter ce qui a été vécu dans ces deux retraites si différentes l'une de l'autre, quoique identiques dans leur titre.Comment rendre par écrit un vécu oral et spirituel unique ?Je voudrais seulement terminer par le thème qui a été l'envoi des deux retraites: le cœur eucharistique.Le Concile Vatican II a rappelé que « l'Eucharistie est la source et le sommet de toute la vie chrétienne».En effet elle nous fait revivre la Pâque du Seigneur.Elle unit et diffuse sacramentellement l'unique sacrifice rédempteur de la Croix et de la Pâque au signe que le Seigneur a choisi pour rester présent au milieu de nous en associant tous les croyants à son oblation.Elle associe ainsi toute l'humanité à la volonté universelle de Salut du Père.En même temps, selon la prière même de Jésus, elle construit l'unité et la paix dans l'Église et dans le monde.Jésus a célébré la Cène en rendant grâce, ce qui signifie Eucharistie.C'est une attitude habituelle du Cœur de Jésus qui loue le Père de son amour révélé aux petits, aux pauvres, aux hommes de bonne volonté.Ce climat de louange nous rapproche des premiers chrétiens et des apôtres que l'on voit si souvent rendre grâce à Dieu le Père par Jésus dans l'Esprit.Vivre dans un cœur eucharistique nous met au centre du mystère du Salut et de la Pâque du Seigneur.Il nous met au centre mystique et apostolique de l'Église, là où les communautés chrétiennes sont convoquées pour louer Dieu, accueillir sa Parole, s'offrir elles-mêmes, là d'où elles sont envoyées en mission pour partager l'espérance de la Bonne Nouvelle du Salut en Jésus-Christ.«Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent les maçons.quand je présentais mes demandes au Seigneur, j'avais déjà l'action de grâce à la bouche».230 La formation permanente Alfred Ducharme, s.j.* On parle de plus en plus de formation permanente.Mais l'expression «formation permanente» est trompeuse.Elle rappelle la formation traditionnelle.que l'on voudrait étendre à toute la vie.Pourtant c'est le concept même de formation qu'il faut revoir quand on parle de formation permanente.De plus, si la formation permanente est importante dans la société, le religieux, — qui est aussi un citoyen, — doit y participer.Pourtant, la formation permanente dans les communautés religieuses a quelque chose de particulier.Elle a sa problématique propre et ses exigences caractéristiques.J'aborderai successivement deux questions.Tout d'abord, je dirai ce qu'est la formation permanente.Ensuite, je développerai comment se présente la formation permanente dans les communautés religieuses.I.Qu'est-ce que la formation permanente 1.La formation permanente Éliminons d'abord de fausses conceptions de la formation permanente.La formation permanente n'est pas le simple recyclage en vue d'un nouvel emploi.Elle n'est pas non plus un stage d'études pour rafraîchir ses notions anciennes ou pour mettre à date ses connaissances acquises dans la première scolarisation.* 905, chemin Tiffin, Longueuil, Qué., JAP 3G6.231 L'idée de formation permanente implique une nouvelle mentalité concernant la formation, la scolarisation et les études.Elle concerne toute la société mais une société qui intègre la formation comme un des éléments de sa vie et de son évolution.Il faut se défaire de l'idée que la formation intéresse seulement la scolarisation.Elle implique toute la vie.Elle élargit l'idée d'études.Elle ne concerne pas la seule préparation au travail mais rejoint la vie en sa globalité.Elle intéresse les connaissances, les savoir-faire, la vie sociale et la liberté individuelle.2.Revoir l'idée traditionnelle de formation La conception traditionnelle de la formation, conçue comme une étape de jeunesse, prend racine dans la société rurale.Dans cette société, la formation prépare au travail et à la productivité.Elle se réalise par l'école primaire, secondaire, universitaire ou technique.Elle donne des connaissances, fait communier à des valeurs, inculque des savoir-faire qui permettent de s'intégrer dans un milieu social de façon productive.Elle est essentiellement traditionnelle; transmet un héritage du passé; néglige les personnes qui ne sont pas «scolarisables» (les drop out de toutes sortes).Aux religieux, elle donne des valeurs de foi qui leur permettent d'intégrer leurs connaissances et les rendent aptes à réaliser leur mission dans une société traditionnelle.Mais la société a évolué.La société traditionnelle n'est plus; — sinon en pays sous-développés où elle tend d'ailleurs à disparaître.— Les progrès techniques, scientifiques, psychologiques, sociaux et humains sont tels que cette formation est remise en question.La société actuelle rend inadéquate la formation traditionnelle.On parle de « l'obsolescence» des connaissances.Arrêtons-nous à deux dimensions de la société actuelle qui manifestent l'insuffisance de la formation traditionnelle.La première, c'est l'accroissement des connaissances.L'accord qui s'est réalisé entre la science et la technique a permis un accroissement exponentiel des connaissances.Et la capacité de développement dans ce domaine est maintenant illimitée.Robert Openheimer a 232 écrit : « Quatre-vingt-dix pour cent des savants qui ont existé depuis le début du monde sont actuellement vivants.» Or la recherche développe le stock des connaissances des hommes.Une étude de l'UNESCO démontre que les connaissances humaines doublent régulièrement.Elles ont doublé du début de l'histoire jusqu'à l'an 1500; puis de 1500 à 1800, elles doublent encore.De 1800 à 1 900, puis de 1 900 à 1 945 et de 1 945 à 1 960, elles doublent sans cesse.Mais de 1960 à 1968, elles ont encore doublé et elles redoublent à un rythme qui s'accentue.L'augmentation du stock des connaissances se fait dans des laps de temps de plus en plus étroits.(1500, 300, 100, 45, 1 5, 8 ans).Si bien que le savoir acquis par un universitaire conservait autrefois la moitié de sa valeur à la fin de sa vie.Mais actuellement, en six ans, son stock de connaissance est dévalué de moitié et à la fin de sa vie de quatre-vingt-dix-sept pour cent.C'est donc dire que la formation traditionnelle ne peut plus suffire pour permettre à un homme de s'intégrer définitivement dans la société.On recherche une formation qui permette de rajeunir ses connaissances, qui initie à des nouveaux savoir-faire et ouvre à de nouvelles valeurs d'une façon continue.Une formation toujours en renouvellement.La variation du stock des connaissances impose la formation permanente.Et d'autre part la circulation des idées tend à éliminer la formation traditionnelle.Il s'est écoulé seulement cinquante ans entre le premier vol d'avion et le premier pas sur la lune.La communication, le voyage, les déplacements sont devenus d'une facilité déconcertante.On dîne à Paris et on soupe à New York.Non seulement le voyage est chose banale mais les médias (TV.cinéma, radio, micro-informatique) rapprochent les peuples et se préparent à imposer, par les logiciels, une «culture universelle».La micro-informatique d'ailleurs nous promet une circulation accélérée des connaissances.La révolution scolaire par l'informatique est à peine commencée.Tout cela apporte des changements sociaux; cette évolution détruit la société traditionnelle.Elle ira la chasser de ses derniers bastions.Les africains ont participé aux guerres d'Europe entre 1 939 et 1 945.L'apport d'idées nouvelles a créé une nouvelle 233 mentalité en Afrique.Et en 1 960, presque tous les pays «colonisés» ont exigé et ont obtenu leur indépendance.Les échanges d'idées et l'expansion des connaissances préparent des bouleversements sociaux.Ces changements sont continus comme les voyages et les communications.La formation nouvelle fait face à une société changeante.Elle doit développer un esprit critique incompatible avec l'esprit traditionnel.Les accomplissements de la société nouvelle enfin imposent une revision de notre conception de la formation.L'accès des masses à l'éducation et la croissance démographique paralysent l'école traditionnelle incapable d'absorber ses nouveaux clients.Cela force à chercher un nouveau mode de formation.La scolarisation est insuffisante.L'extension des loisirs impose aussi un changement.Nous bâtissons une société du loisir.L'éducation doit alors donner les instruments de conscientisation, de réflexion, d'expression personnelle et de créativité qu'exige une telle société.et non plus préparer au seul travail.Les mutations politiques enfin se multiplient.Elles exigent une formation qui a une portée sociale à cause des changements de structures que cela occasionne et de l'importance des «pressions sociales populaires» sur les gouvernements.L'école ancienne orientée vers le travail et le savoir acquis est à revoir.Bref, de nouveaux défis sont posés.La formation traditionnelle et scolaire ne suffit plus.Elle ne permet plus de faire face à la société actuelle.Il faut dépasser l'école pour remettre à la vie même une formation qui sera nécessairement continue et globale.La formation devient une responsabilité personnelle à laquelle tous les hommes participent et que la société appuie.On parle d'une «société éducative».Elle promeut une éducation qui débouche sur l'homme total et non sur l'homme travailleur.Elle utilise tout: l'expérience, les médias, la vie, les voyages, les contacts pour former et «re-former» sans cesse un homme intégré dans la société du changement.234 3.La formation continue est amorcée dans tous les pays Des études nombreuses ont été effectuées sur la formation permanente.L'UNESCO a préparé le rapport Faure «Apprendre à être» ou «La société éducative».L'OCDE a publié une étude sur « L'éducation récurrente».« Une autre école» de Bertrand Schwartz, «Les systèmes utopiques» d'Henri Desroches et «La société sans école» d'Yvan 111 itch ont aussi abordé le problème.Les conclusions se rejoignent: la formation permanente est nécessaire; elle est, pour une part, une auto-formation éminemment possible.Elle implique aussi toute la société.Tout contribue à la formation permanente.Pas étonnant alors que des expériences en ce sens soient amorcées même dans les pays en développement.Elles sont cependant plus avancées dans les pays industrialisés.Le Pérou avec les «cellules éducatives» et Cuba avec son expérience d'éducation qui mêle étude et travail ouvrent la marche des pays en développement.Aux États-Unis, c'est l'université sans mur.Il y en a actuellement vingt-cinq ouvertes aux gens de dix-huit à quatre-vingts ans.L'Europe connaît les universités du troisième âge.Le Québec a tenté des expériences avec TEVEC et cherche des formules nouvelles.L'Ontario met en place « le troisième système».Ces études et ces expériences généralisent un nouveau système d'éducation ; un système global d'éducation qui s'étale sur toute la vie.La plupart des pays revoient leur système éducatif pour innover dans ce sens.Des tendances s'imposent.La formation est de plus en plus une responsabilité personnelle.Elle est continue et s'étend à toute la vie.Elle est globale et non fermée sur quelques disciplines.Elle utilise tout comme moyen de formation : cours, sessions, voyages, électronique, travail, immersion sociale et même le vieillissement.La formation permanente, comme l'université sans mur, «apprend à apprendre».235 4.La théologie Les chrétiens et les religieux sont concernés par la formation permanente.Leur vie doit s'intégrer dans leur foi.Leur mission chrétienne donne un sens à leur travail.Mais alors sous peine de devenir in-signifiante dans le monde actuel, la théologie doit revoir ses perspectives et s'ouvrir à la formation permanente.La théologie est l'intelligence de sa foi à la lumière de la révélation et de la tradition chrétienne.Évidemment, le progrès récent des sciences (psychologie, anthropologie, sociologie), l'affermissement des méthodologies propres à chaque discipline et les appuis techniques permettent un progrès rapide dans l'intelligence de la foi.En général, la théologie a bénéficié de ce progrès.Mais sous un autre aspect, elle doit revoir ses perspectives.Dans une société stable comme la société ancienne, le chrétien face à un problème de foi pouvait «attendre» les conclusions du théologien.Ce dernier avait le temps d'approfondir une question et de présenter — souvent magistralement — ses décisions qui étaient ordinairement acceptées.Mais dans une société en continuelle évolution, les problèmes nouveaux se bousculent tout au long de la vie.La théologie doit trouver le moyen de marcher aussi vite que le progrès.Et dans une société scientifique, elle doit renoncer à l'approche magistrale.La foi est d'abord vécue par les chrétiens.L'Esprit agit dans le cœur de l'homme.Ce dernier est plus libre que dans le passé.Il devient adulte.Il s'émancipe de la tutelle théologique.Il se révèle audacieux et créateur.Littéralement emporté par la vie, il ne peut plus attendre le résultat de spéculations pour se déterminer.Souvent la vie exige une réponse immédiate.De plus, le prophétisme est vraiment à l'œuvre dans la masse chrétienne: «Je répandrai mon Esprit sur toute chair.Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions.Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit».(Jo 3,1-2) La promesse de Joël se réalise.236 La théologie doit devenir «une formation permanente», elle aussi; n'être plus réservée aux seuls maîtres mais pénétrer la masse.Elle cessera de s'élaborer dans les chaires et les cercles pour accompagner et baliser la vie.Sans quoi elle sera sans cesse dépassée par les événements.Le retard entre la levée d'un nouveau problème et son entrée dans le bureau du théologien est inconcevable.Le retard entre la préparation d'une thèse et sa réalisation dans la vie n'est plus acceptable, si l'on prétend accompagner la vie.Au cœur de la masse chrétienne, le théologien est le témoin de la tradition constante de l'Église.Face aux questions de la vie, nombreuses et sans cesse renouvelées, il dégage les balises qui indiquent la route constante de la tradition chrétienne.Il est le témoin de la cohérence du message chrétien.À la lumière des mises en question actuelles, il discerne ce qui dans le passé est essentiel et ce qui n'est que conjoncturel.Le Père Rondet écrit au sujet de l'obéissance religieuse une phrase qui indique bien le sens de son travail: «C'est sur la vie que le théologien travaille: ce qu'est l'obéissance religieuse, ce sont les religieux qui le diront.Les théologiens ne peuvent qu'étudier, comprendre, interpréter ce que vivent les religieux.Ils n'ont pas la mission de guider l'Église sur leurs chemins, mais de l'éclairer dans ses voies à elle 1.» Cette réflexion peut s'élargir à tout le peuple chrétien.C'est l'Esprit qui anime la foi.La foi vit dans le cœur des hommes.Le théologien projette la lumière de la révélation et de la tradition sur la foi vécue.La formation permanente invite avec urgence la théologie à quitter ses chaires pour reprendre contact avec la vie, avec la foi vécue par les chrétiens authentiques.Son progrès s'enracine dans la vie, dans la foi vécue, non dans la déduction ou l'étude.Concluons cette réflexion.Certains théologiens sont jaloux du rôle que la société leur a confié quand elle était une chrétienté stable et traditionnelle.Ils doivent humblement quitter leur piédestal et redéfinir leur rôle.Dans une société changeante où l'Esprit assure la vie et la croissance de la foi, le théologien aide le / M.Rondet « La relation autorité-obéissance dans la vie religieuse » Ottawa.CRC.document 401 -50, 11 oct.1983.237 discernement; il est un spirituel et un homme avant d'être un maître.S'il refuse cette voie, il me semble trahir sa mission et la vie le rejettera.II.La formation permanente dans les communautés religieuses 1.La problématique La formation permanente que nous avons décrite n'est pas un problème spécifique de la vie religieuse.C'est un problème de la société.Évidemment, le religieux, comme citoyen, vivra cette évolution.La communauté n'a pas à en faire son problème.Les cours, les recyclages, les insertions dans le courant nouveau concernent les religieux comme tous les citoyens.C'est la société qui apportera la réponse au problème de la formation permanente que nous avons décrit.Évidemment il est indispensable que les religieux jouent un rôle actif dans l'établissement de ce système.Ils permettront aux valeurs évangéliques de s'y incarner.Les jeunes qui entreront dans la vie religieuse auront été soumis à cette formation comme tous les citoyens.C'est là qu'ils trouveront la réponse au problème de la formation permanente.Le religieux n'a pas à faire un problème propre à la vie religieuse cette question qui appartient à toute la société.Qu'il le vive avec et dans la société.Que le religieux s'applique plutôt à résoudre son propre problème de formation permanente car il y en a un qui lui est propre.Il y a une problématique de la formation permanente qui est spécifique à la vie religieuse.Pour les communautés religieuses, «formation permanente» veut dire institutionnalisation d'un processus de renouvellement et de refondation.Cela pour deux raisons : à cause, d'une part, de l'évolution rapide de la société qui impose un renouvellement continuel et, d'autre part, à cause de la diminution du nombre des religieux qui exige le passage des oeuvres aux projets communautaires.Ce problème la société ne le réglera pas pour les communautés.Le problème spécifique de la formation permanente dans les communautés, il est là.238 Les sociétés anciennes se renouvelaient tous les deux ou trois cents ans.L'ère des grandes seigneuries a fait place à l'établissement des bourgs puis le commerce et le troc ont accentué les relations entre cités.Cela a ouvert aux grandes explorations et à la colonisation.Le village traditionnel s'est établi, remplacé par la cité industrielle et scientifique.Les conditions sociales issues de ces changements amènent sans cesse de nouveaux besoins sociaux et personnels.Les fondations religieuses qui s'égrènent au cours des siècles ont incarné leur mission dans des tâches qui répondaient aux besoins d'une époque.Quand ces besoins disparaissent avec la mort d'un type de société ou parce que l'état s'applique à y répondre, la communauté ne cautionne plus des besoins actuels et elle meurt.À moins pourtant qu'un groupe de religieux au sein de la communauté et vraiment imprégné de l'esprit de la congrégation ne réincarne sa mission dans des tâches nouvelles qui répondent aux besoins nouveaux.Or l'essor des sciences, de la technologie, de la créativité, l'évolution sociale, renouvellent continuellement la société.Les besoins sociaux et humains évoluent avec l'inflation, avec la variation du chômage, avec les nouvelles inventions, avec les guerres et les déportations de population, avec l'avènement de la TV, de l'informatique, des communications, de l'accroissement de la productivité par la robotique, avec la socialisation.Les besoins des hommes ne sont plus figés mais changeants.Il faut de nouvelles réponses à des besoins nouveaux.Des oeuvres deviennent inutiles parce que l'état-providence absorbe certains besoins, parce que la société enterre tel problème ou dépasse telle limite individuelle.L'école d'état, l'assurance maladie, l'assurance hospitalisation, les fonds de retraite, les sécurités sociales ont amoindri la portée de certains besoins fondamentaux.D'autres ont surgi.La société ne change plus tous les deux ou trois cents ans.Elle évolue sans cesse et avec elle évoluent les besoins des hommes.Mais alors pour répondre à des besoins toujours nouveaux, la communauté religieuse doit sans cesse évoluer.Elle doit incarner 239 sa mission dans des tâches qui répondent aux besoins vrais des hommes d'aujourd'hui.Les tâches et les œuvres des communautés ne peuvent plus avoir la permanence d'autrefois.Elles doivent être évaluées face aux besoins actuels.Et il faut abandonner impitoyablement les activités qui ne répondent plus à des besoins sans quoi la communauté est dévalorisée; ses activités deviennent des formalismes.Il faut donc un processus permanent d'auto-évaluation 2.Abandonner des œuvres est nécessaire.Mais quoi mettre à leur place?Historiquement, ce sont les fondateurs ou les «refondateurs» qui ont déterminé les engagements des communautés conformément à leur mission.Si donc les communautés actuelles doivent, sans cesse, incarner leur mission dans des activités nouvelles qui répondent à des besoins sans cesse changeants, elles doivent assurer dans leur sein un processus permanent de fondation ou de re-fondation et de renouvellement.Ces deux exigences, auto-évaluation permanente et refondation permanente me semblent essentielles à la survie des communautés.Certes, des communautés vouées à des besoins dépassés dans la société industrialisée mais existant encore dans les sociétés en développement survivront dans ces pays.Les communautés consacrées à la scolarisation et aux soins hospitaliers se recrutent dans les pays où l'école d'état et les hôpitaux n'absorbent pas tous les élèves et n'offrent pas des soins de santé adéquats.Ces mêmes communautés voient leurs effectifs décroître dans les pays développés.Dans ces pays par contre, de nouveaux besoins attendent leur Samaritain.2.Comment les communautés relèvent le défi La réponse des communautés à ces problèmes, c'est l'éducation permanente d'une part et le passage des œuvres aux projets 2.Le récent document «L'enseignement de l'Église sur la vie religieuse» SCRIS, 31 mai 1983, suggère trois routes possibles devant les besoins nouveaux: • changer la mission de la Congrégation avec la permission de l'Église ; • fonder de nouveaux instituts pour répondre à ces besoins nouveaux et • exercer sa créativité dans les oeuvres existantes.(Voir le n° 37) 240 communautaires d'autre part.Face au défi, certaines communautés se réfugient dans la prière pour les vocations mais ne font rien.D'autres permettent timidement à des individus de tenter un renouveau que n'endosse pas la masse communautaire.C'est malheureusement le cas de beaucoup de congrégations.(Il ne faut pas le leur reprocher; certaines sont trop «vieillies» pour faire plus).Je crois de quatre-vingt à quatre-vingt-dix pour cent des communautés du Canada disparaîtront.Elles doivent planifier dans la sérénité les dernières années pour que leurs membres vivent heureux, en donnant les services apostoliques que leur âge leur permet d'offrir.La communauté nouvelle Quelques congrégations tentent «d'institutionnaliser» un processus de renouvellement et de refondation permanents qui est proprement la formation permanente des religieux comme tels.Le pivot de tout ce mécanisme, c'est la communauté locale.Une communauté qui remplit certaines fonctions essentielles.Je les ramène à cinq : une fonction de ressourcement, d'immersion, d'auto-évaluation, de discernement et une fonction théologique.Le ressourcement Tout d'abord une fonction de ressourcement.Pas de renouvellement sans vivre une certaine qualité de vie spirituelle et d'intériorité de sa foi, de ses valeurs communautaires et de sa mission.Évidemment, c'est là la responsabilité de chaque religieux.Mais cela exige plus qu'un effort individuel — surtout au début.— Puisque la vie religieuse est communautaire, il faut une unité de pensée et de coeur chez les religieux.L'Église confie la mission communautaire à la congrégation et non aux individus3.Il faut donc une vision de foi commune qui ait un minimum de cohérence.Il faut une unité de vue sur la mission.Cette unité ne doit pas être réalisée au seul niveau des idées mais aussi dans une « sensibilité» commune.3.Voir «L'enseignement de l’Église sur la vie religieuse» n° 25.241 C'est pourquoi le partage de sa foi vécue, de ses expériences, de sa vie éclairée par l'Esprit est essentiel.Les retraites communautaires (les EVC ou un trente jours) vécues par tout le groupe et dans le partage sont des instruments de départ heureux et engageants.Un climat communautaire permissif, chaleureux et libérant est aussi indispensable.L'immersion L'immersion en milieu populaire du groupe communautaire et des individus est aussi une fonction nécessaire.Le prophétisme suppose une conscience des besoins réels et concrets des pauvres, des défavorisés et de la masse populaire.Pas de «re-fondation» sans prophétisme et pas de prophétisme sans «se mouiller», sans plonger dans le milieu où la mission se réalise.La communauté doit donc favoriser les expériences mettant en contact avec du vrai monde, qui vit les vrais problèmes.Ces contacts seront assez prolongés pour permettre une exploration du milieu.Ils seront aussi assez engageants pour prendre aux entrailles.Assez diversifiés enfin pour ouvrir plusieurs pistes nouvelles.Ces « expositions» aux problèmes4 permettent de déceler et de vivre les besoins des classes populaires et d'entrevoir des réponses que l'Esprit ne manquera pas de susciter.Évidemment, l'analyse sociale aidera la communauté à faire une juste évaluation de la situation et à s'ouvrir à des réponses efficaces.L'auto-évaluation Créer de nouveaux projets suppose l'abandon d'œuvres dépassées.Dans ce but, l'auto-évaluation des engagements de la communauté est une autre fonction importante de la communauté locale.Dans une perspective de discernement la communauté évalue régulièrement ses œuvres face à sa mission et aux besoins des hommes.Il faut le courage de renoncer aux œuvres qui ne répondent plus aux besoins réels, de changer les orientations et de revoir les tâches individuelles.Cette évaluation pourrait aussi 4.Les États-Uniens parlent de « exposures».242 s'étendre aux comportements personnels des religieux pour les aider dans un cheminement authentique vers le Seigneur.Le discernement Face aux projets suscités par les «prophètes» et aux œuvres à reconsidérer des discernements s'imposent.Un authentique discernement s'effectue dans la prière et l'accueil de l'Esprit.Cela exige une véritable liberté intérieure5.La théologie La communauté devrait remplir une cinquième fonction à laquelle elle est peu sensibilisée actuellement.C'est la fonction théologique.Les communautés comptent beaucoup de religieux versés en catéchèse, en théologie et en connaissances bibliques.Ces religieux vivent leur foi dans des professions et des contextes sociaux et culturels variés.Si la théologie est l'intelligence de la foi vécue, la communauté religieuse offre à l'Église sa meilleure chance d'approfondir et de faire progresser la théologie.(Pourquoi aussi ne pas profiter de son apport créateur en liturgie?) Les théologiens «en chambre» ne rejoignent pas la foi vécue.Les travailleurs sociaux sont souvent étrangers à la foi.Ni les uns ni les autres ne font progresser la théologie.Les premiers l'emprisonnent ; les seconds l'ignorent.La communauté authentique et engagée unit dans une synthèse créatrice la foi et la vie.Ces cinq fonctions me semblent porter, si elles sont remplies par d'authentiques communautés, l'avenir de la vie religieuse.Une communauté qui donne sa place à l'Esprit créateur en permettant au prophétisme et au discernement de remplir leur rôle dans l'édification de l'Église et dans la re-fondation des congrégations.5.Sur le prophétisme et le discernement voir A.Ducharme « Préparer le prochain chapitre» Ottawa, CRC, sept 1982.et CSI n° 28, p.279-285.243 Des œuvres aux projets Plusieurs communautés ont aussi fait un pas qui favorise une réponse efficace au défi qu'elles rencontrent.Elles abandonnent des oeuvres parfois vénérables pour les remplacer par des projets apostoliques.La diminution des effectifs les force d'ailleurs à effectuer cette transformation.Une oeuvre en effet astreint à des tâches nécessaires, obligatoires.Un collège avec pensionnat exige un Recteur, un directeur des élèves, des professeurs, des maîtres de salle.Une grande communauté peut remplir ces cadres.Une communauté peu nombreuse devrait imposer, à des religieux non aptes à ces tâches et non motivés, de combler des postes souvent lourds et difficiles.Elle préfère avec raison laisser à d'autres de continuer son œuvre6.Un projet se réalise à travers des tâches non nécessaires.Il s'agit d'une entreprise d'équipe vouée à une mission précise.Cette mission s'inscrit dans le sillon de la mission confiée à la congrégation par l'Église.Elle est assez ouverte pour être réalisée à travers des tâches nombreuses, différentes et facultatives: publication, recherche, engagement personnel, animation, enseignement, etc.Selon le personnel disponible et selon les besoins actuels, l'équipe — après un discernement — engage ses effectifs et ses énergies dans des tâches vraiment réalistes.Évidemment, ici encore, le prophétisme, l'auto-évaluation et le discernement trouvent leur place.Est-il préférable que l'équipe du projet coïncide avec la communauté?Dans certains cas, oui; parfois aussi la communauté et le projet sont distincts.La communauté assure le ressourcement des personnes et l'équipe du projet vise la mission apostolique.3.L'éducation permanente Quelles sont les tâches spécifiques de la formation permanente dans cette perspective?Je les groupe autour de trois pôles.Au 6.Le document de la SCFUS insiste sur le maintien d'œuvres stables (n° 27).C'est irréaliste.Ce document ignore totalement la distinction entre œuvre et projet.244 début, l'éducation permanente devra s'intéresser aux trois.Mais quand d'authentiques communautés auront été mises en place, seul le troisième importera.Le premier pôle c'est une animation en vue d'amener les religieux à changer leur conception de la vie religieuse.Ils doivent comprendre et vivre les nouvelles perspectives de la vie religieuse.Sous la description que j'ai présentée de la communauté, il y a une conception de la vie religieuse, conforme, je l'espère, à Vatican II, au Droit Canon et à la plupart des nouvelles constitutions.Mais pour plusieurs ces trois documents sont des documents et rien de plus.Un travail d'animation pour les réaliser est amorcé mais.à peine.Il est urgent de s'y mettre sérieusement pour changer la conception de la vie religieuse et adopter un style qui corresponde aux nouvelles constitutions.Le second pôle est important mais très difficile à réaliser.C'est la constitution de communautés locales permissives, libérantes et aptes à remplir ses fonctions propres7.Le ressourcement exige un partage de sa foi vécue, une participation à l'Eucharistie, des échanges sur sa mission commune pour affermir l'unité des coeurs et des esprits.La pratique de l'auto-évaluation et du discernement suppose des personnes spirituelles, libres intérieurement, données au Christ et charitables.La préparation de supérieurs locaux aptes à entretenir la vie de la communauté fait aussi partie de cet objectif.Un long effort de recherche, d'expérimentation et d'animation sera ici nécessaire.La constitution de telles communautés rejoint sous certains aspects la planification.Elle est difficile dans les communautés qui 7.Dans une lettre sur le discernement spirituel, déjà en 1971, le Père Arrupe invitait les provinciaux «à favoriser la formation de communautés qui aident à mieux préciser les buts apostoliques et qui en même temps servent de soutien et d'inspiration à leurs propres membres».Dans des « directives pour les provinciaux» (n° 32) en 1975, // invite ces derniers à encourager dans les communautés la réflexion partagée sur sa fidélité à la mission apostolique et sur le style de vie, la prière partagée, la célébration communautaire et le discernement spirituel sur toutes les questions importantes.245 comptent peu de membres.Elle suppose des déplacements de personnel parfois difficile si la motivation est absente.La mise en place de telles communautés sera longue et suppose une éducation appropriée.Mais un jour viendra où ces communautés seront le cas ordinaire.En ce temps-là, il suffira d'une animation générale sous l'impulsion de l'autorité provinciale pour entretenir la vie.Le ressourcement, l'auto-évaluation et le discernement iront de soi dans la communauté locale.Ils en seront la raison d'être.Le leadership du supérieur local sera établi.Ce sera sa fonction principale de favoriser le partage et de présider le discernement.La poursuite du troisième objectif devrait être entreprise immédiatement.Mais elle sera continuée toute la vie.Elle est le cœur de l'éducation permanente.C'est l'effort d'immersion, de plongée des communautés et des hommes dans les masses populaires pour se mouiller vraiment à la vie réelle, pour percevoir, sentir, goûter les vrais problèmes, les vrais besoins.C'est aussi tout l'effort d'analyse sociale qui permettra de dépasser les réponses actuelles, superficielles et trop immédiates pour apporter des solutions permanentes et profondes.Il importe ici de dépasser le milieu immédiat pour rejoindre la société mondiale.Dépasser les besoins particuliers pour atteindre les situations globales.L'efficacité du rendement apostolique en dépend.La société continuera d'évoluer, les besoins de changer; la plongée dans le monde verra sa nécessité s'affirmer pour que la foi étende son action dans l'univers et la société mondiale.4.Quoi faire concrètement À l'intérieur de la congrégation et des communautés, multiplier les partages sur la mission de la congrégation, sur la conception de la vie communautaire, sur la planification.Des retraites communautaires animeront des partages.Toutes les activités qui favorisent le consensus sur ce que la congrégation veut être et vivre sont utiles.Il faut avoir le courage d'attaquer de front et de «défoncer» les 246 questions controversées qui entretiennent des malaises à demi-avoués.Un gros effort doit être accordé au choix des supérieurs locaux et à leur préparation.Que les communautés féminines évitent les personnes figées dans un style de vie ou celles qui ont des problèmes psychologiques.Rechercher au prix d'énormes sacrifices les personnes saines et équilibrées capables de comprendre la portée des nouvelles perspectives de la vie communautaire.Un grand soin sera apporté pour constituer au moins quelques communautés locales vraiment « normales», équilibrées, sereines, capables de cheminer et de partager.La communauté locale se donnera elle-même un programme d'activité pour assurer son animation et son ressourcement.Le travail d'immersion et de «plongée» dans le monde émane de la communauté locale mais il reçoit un support au niveau provincial.Planifier des séjours en pays sous-développés.Inviter chaque religieux à avoir un pauvre ou une cause juste dans sa vie.Aider les religieux à s'insérer selon leurs capacités dans des mouvements populaires : cursillos, les «encounters» de tout genre; les couples, les mouvements de jeunes.Sensibiliser au bénévolat en faisant connaître des embauches possibles.La communauté peut aussi adopter quelques familles démunies et les accueillir vraiment dans son sein.Conclusion Les religieux pourraient éviter de régler dans leur propre milieu les problèmes de la société.Qu'ils aillent dans la société.Qu'ils portent leur foi dans les chantiers qui bâtissent la nouvelle éducation, la nouvelle société.Cela est urgent.Mais surtout qu’ils répondent sérieusement au problème qui est le leur, celui de la formation permanente de la vie religieuse comme telle.La société ne le fera pas pour eux.247 L'intégration dans notre service fraternel Claire Dumouchel, s.c.i.m.* Nous avons dit précédemment que l'intégration entre le psychologique et le spirituel peut se réaliser dans notre relation à la communauté.Il est un autre lieu où peut encore se vivre pareille intégration: le service fraternel, qu'il soit professionnel ou caritatif, qu'il se passe à l'intérieur ou à l'extérieur de notre milieu de vie.Notre service aux autres, en effet, non seulement vise à construire une société et un monde plus équitables, mais il est d'abord et au bout du compte relation vivante aux autres.Que nous soyons enseignants ou prédicateurs, soignants ou aidants ; que nous nous occupions des pauvres et des sans-voix, des opprimés et des laissés pour compte, ou encore de ceux et celles qui vivent des situations d'injustice — toutes ces «professions» nous introduisent en définitive dans une solidarité et une relation cordiales avec l'autre; elles se situent, dès lors, dans la visée de l'unique valeur essentielle : l'amour, dont la source est en Dieu.• Mais comment notre service va-t-il contribuer, concrètement, à façonner et à intégrer notre « moi» ?Voilà ! Ce que nous sommes se découvre et grandit par la relation affective qui est engagée dans chacune de nos tâches.Car l'entretien ménager, l'art de la cuisine, l'organisation et l'exécution des travaux quotidiens, sans parler des tâches plus spécifiquement relationnelles — tout cela comporte un échange constant où nous avons à prendre et à donner : prendre, c'est-à-dire saisir, faire nôtre, devenir conscients de notre appartenance, de notre liberté et de nos responsabilités ; donner, c'est-à-dire nous désaisir de nous-mêmes, nous livrer et nous engager joyeusement dans une action perçue comme féconde.Ainsi peu à peu le travail contribue à nous * 825 Ave Bégin, Québec.Canada.GIS 3H9.L'interview est réalisée et le texte revu par René Bacon, o.f.m.248 roder, à former et à fortifier notre «moi», développant nos initiatives et notre dynamisme, nous invitant aussi à réfléchir et à approfondir en nous le sens de la justice et des valeurs.Et c'est ainsi qu'avec les limites et les forces de notre être une relation féconde avec autrui peut s'établir et se développer grâce à des mots et des gestes porteurs de vie — à moins de consentir — hélas ! — à réduire ou bloquer en nous les projets; à moins d'empêcher la musique intérieure de se faire entendre.Pour ceux et celles qui ont offert à Dieu leurs énergies de génération, la possibilité de donner la vie (faut-il le préciser?) reste bien réelle soit à l'intérieur d'un groupe ou d'une communauté, soit encore dans un service caritatif, paroissial ou intercommunautaire.Il suffit que nos forces relationnelles demeurent bien éveillées, toutes attentives à celui ou celle qui vit là à côté de nous.Car donner la vie dans le quotidien, c'est souvent être une présence qui, par delà les conseils ou les paroles pieuses, sait écouter ou faire silence, sait offrir un café ou dépanner quelqu'un.C'est encore savoir faire confiance aux valeurs de l'autre, faire appel à ses compétences (charismes) pour réaliser un projet communautaire; c'est, à l'occasion, savoir faire équipe.C'est en de telles occasions que se réalise concrètement ce dont parle Matthieu au chapitre 25 de son évangile («J'ai eu faim., j'étais seul,.».) • Mais n'y a-t-il pas aussi des réalisations plus intérieures, plus effacées ?Bien sûr qu'en ce domaine les réalisations ne sont pas seulement extérieures! Voir lucidement en nous-mêmes et dans notre communauté où en est la sensibilité aux pauvres, notre conscience sociale; évaluer vraiment la qualité apostolique de notre service ; développer de nouvelles sensibilités dans notre travail de chaque jour au lieu de nous contenter de plates répétitions; nous préoccuper de la croissance des personnes plutôt que de leur seule efficacité; chercher à faire débloquer et circuler la vie là où les différences et les divisions, voire les affrontements, sont masqués par un silence poli ou «religieux» — cela aussi contribue à intégrer psychologiquement les croyants que nous sommes; cela aussi fait partie de la conversion à l'Évangile.Mais c'est là, assurément, un travail sans cesse à reprendre, une oeuvre de longue haleine et de fidélité renouvelée.• Dans la pratique, le travail me paraît revêtir pour la plupart d'entre nous des aspects moins positifs, plus difficilement contrôlables.Qu'en dites-vous ?Oui, il arrive que notre travail revête des aspects négatifs! Il 249 n'est plus alors moyen d'améliorer et de faire croître, il nous devient plutôt moyen de fuite, d'éviter d'être confrontés à nous-mêmes: on est essouflé, on n'a plus le temps, et l'on se dit : «Je n'ai aucun soir libre ; je suis mangé, etc.» Nous touchons ici au phénomène fréquent —et si actuel — de la surcharge dans le travail.Cela se manifeste d'abord par une surconsommation d'activités.Nous multiplions les comités, rencontres et tables-rondes.Ces activités, à la longue, agissent sur nous comme de la drogue; comme d'autres sont drogués par l'alcool, nous sommes drogués par la valorisation et l'admiration que nous procurent ces incessantes activités.Nous devenons instables, nerveux, agités.Le travail masque nos déficiences intimes; nous n'avons plus le temps d'entrer en nous-mêmes, de mesurer nos vides relationnels.Nos relations sont devenues, entre deux comités, rencontres fugitives et superficielles ; nous n'arrivons plus, à travers nos portes à demi fermées, à laisser entrer la parole d'interpellation ou le regard significatif qui pourrait nous bousculer, nous «convertir» à autre chose, à Quelqu'un d'autre.Ce qui arrive à ces moments-là, c'est que le service fraternel ou professionnel devient un but plutôt que de rester un moyen.Il en vient à investir notre être tout entier; notre travail, c'est nous ! On a du travail ; on n'est (presque) plus une personne de relation.À ce régime, bientôt les meilleurs eux-mêmes n'en peuvent plus, s'épuisent; souvent déprimés, ils ressentent cette « brûlure intérieure» (burnout) dont parle Freudenberger.À noter que cette « brûlure» atteint de préférence ceux et celles d'entre nous qui sont en situation de responsabilité, qui ont de multiples objectifs à atteindre au plan social; ceux et celles qui veulent tout faire et structurer à la perfection, qui désirent changer le monde.• Y a-t-il moyen de remédier à pareille situation, d'échapper à cette menace ?Y a-t-il une solution ?Il faut en effet nous interroger.Comment se fait-il qu'une relation à autrui, qu'un engagement apostolique n'arrive pas à nous tonifier et à nous dynamiser?Notre service apostolique révè-le-t-il une vie pleine ou une vie encombrée?une authentique disponibilité ou un affairement qui n'en finit plus?Pourquoi notre service fraternel ou professionnel exigerait-il qu'on s'y épuise.?Nul doute qu'il y a des fatigues inévitables, des espaces nécessaires pour reprendre souffle au long des semaines et des années.Mais pourquoi notre travail ne pourrait-il contribuer à fortifier et à renouveler notre identité profonde, à nourrir notre prière ?250 Ici les trucs ou les solutions plus ou moins magiques n'existent pas.Il y a d'abord à reconnaître franchement certaines limites à ne pas dépasser.Vouloir en mener trop large mène ici à une impasse.Puis il y a sûrement à nous demander pourquoi nous acceptons — ou recherchons — un horaire aussi chargé.Pourquoi vraiment?Pour l'unique gloire de Dieu?Comment ne pas réfléchir aussi sur la confiance que nous accordons aux autres, sur la qualité de notre collaboration?Enfin n'y a-t-il pas lieu de porter un long regard sur Jésus dont S.Luc mentionne à maintes reprises qu'il prenait le temps de prier — soit au terme d'une randonnée apostolique (5,1 6) ou au retour de ses collaborateurs dans la mission (10,21-22), soit au moment de poser une action importante (6,12) ou d'entrer dans une é-preuve crucifiante (22, 39-46).C est à des disciples engagés dans le quotidien que Jésus, en Le 11, 1-13; 18, 1-8, adresse ses invitations à la prière.C'est que, pour sortir de pareil enfermement, il importe d'en venir à relativiser son travail, apostolique ou autre.Rien de plus efficace, pour ce faire, que la prière à Celui qui nous accompagne, nous habite et nous enveloppe; il s'agit de nous mettre périodiquement en présence de l'Absolu.Ça relativise tout! Peut-être les essoufflements dus au travail sont-ils le signe de recours trop parcimonieux au Souffle de Dieu, à l'Esprit du Père et du Fils.«Moi, disait Jésus, je prierai le Père: il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous pour toujours.C'est lui l'Esprit de vérité qui.demeure auprès de vous et qui est en vous» ; ce Paraclet « vous enseignera toutes choses et vous fera vous ressouvenir de tout ce que je vous ai dit» (Jn 14, 16-17.26).Puisse la prière, qui est mise en présence de l'Absolu personnel, contribuer à laisser l'Esprit agir en nous! L'Esprit est plus que tout le reste facteur d'intégration dans la vie de travail d'un croyant engagé dans la vie religieuse.Cela va sans dire; mais il importait de le rappeler en terminant.251 Les livres Allaire, Gérard, Laisse parler ton cœur, Éd.Paulines & Médiaspaul, (Contemplation, 4), 1 983, 1 28 pp.Les poèmes présentés dans cet ouvrage sont surtout des réflexions nées à partir de la Parole de Dieu.Il ne s'agit pas du tout d'une exégèse biblique dans le sens strict et scientifique du terme, mais plutôt des méditations au sens large, à partir du « ruminement» de l'un ou l'autre des enseignements de l'Esprit Saint retrouvés dans la Bible.L'auteur désire que ses poèmes soient « lus par toute personne désireuse de rencontrer Jésus».C'est là une intention louable puisqu'elle manifeste le souci de partager avec d'autres le trésor de la parole de Dieu.Arminjon, Biaise, La cantate de l'Amour.Lecture suivie du Cantique des Cantiques, (Christus, 56), Éd.Desclée De Brouwer/Bellarmin, 1 983, 376 pp.L'Auteur fait interférer les trois plans sur lesquels se déroule cette unique histoire d'amour : celui d'Israël, celui de l'Église, celui de l'âme — c'est-à-dire de chaque destinée personnelle —, et montre leur unité dans le Christ.Il distingue dans les cinq poèmes sucessifs les phases d'une seule A-venture, nous proposant ainsi, loin de toute abstraction, tout un traité du déroulement de la vie spirituelle.Belisle, Ève, Brises spirituelles, Éd.Paulines et Médiaspaul, (Contemplation, 5), 1 983, 89 pp.Cet ouvrage s'adresse à tous les lecteurs en quête de brise spirituelle pour continuer leur cheminement.Les poèmes qui le composent sont le reflet d'existences telles qu'elles se déroulent normalement dans notre monde actuel : des joies, des peines, des épreuves, des souffrances, des succès.une alternance d'angoisses et d'espérances vécues sous le signe de l'évangile et de la foi chrétienne.L'auteur a écrit durant toute sa vie, mais seulement à la mort de son mari, a commencé à publier ses livres.Après avoir milité dans le Mouvement des Femmes chrétiennes, elle s'occupe de pastorale dans son milieu.Bockel, Pierre, Choix d'homélies pour les fêtes, Éd.Salvator, 1982, 109 pp.Les Fêtes chrétiennes sont une source inépuisable de réflexion et de méditation.La permanente présence des mystères qu'elles évoquent invite à en scruter l'actualité et la nouveauté 252 jamais épuisée.C'est à quoi voudrait aider ce «choix d'homélies pour les Fêtes.» Bockel, Pierre, Accueillir la Parole, Homélies pour les dimanches de l'année A, Éd.Salvator, 1 983, 146 pp.La célébration de l'Eucharistie dominicale s'accompagne de la proclamation de la Parole de Dieu.Celle-ci, pour être mieux accueillie, se doit d'être commentée et actualisée.L'objet de cet ouvrage est double : présenter des modèles d'homélies susceptibles d'inspirer la prédication, mais aussi offrir aux fidèles l'occasion de méditer par avance les textes bibliques propres à chaque dimanche de l'année (A).Bouchard, Paul, La maison de la vie (Pour une morale de la vie, vol.1 ), Éd.Bellarmin, 1980, 136 pp.Parler d’espérance est aujourd'hui presque passé de mode.Et pourtant, l'humanité n'a jamais cessé d'aspirer à la paix, à la liberté, à la justice.L'homme cherche son épanouissement le plus complet possible.L'avenir à construire ne le sera pas à partir d'un attachement à un passé révolu, ni dans un engagement dans des activités négatives, destructrices.Par sa conscience morale l'homme est relié à l'architecte invisible des civilisations.Le rôle premier de la morale, c'est de rechercher et de définir l'objet vers lequel tend l'humanité.Son rôle est éminemment social, et bien loin d'une codification de règles de conduite.Tel est le message de l'auteur: message d'espérance, quelle que soit la foi ou la croyance que l'on possède.D'abord à partir de l'humain ! Brunet, Claude, Ma souffrance, Éd.Paulines & Médiaspaul, (Témoins & Témoignages, 8), 1983, 127 pp.Ce livre de Claude Brunet fait comprendre la profondeur de sa personnalité et la richesse de sa spiritualité.Pour les bien portants et les malades qui s'agitent dans « le brouillard de la vie», ses réflexions deviennent des inspirations qui donnent un sens à la santé et à la maladie.C'est la rencontre d'un homme qui vit son quotidien de Foi et d'Amour avec Dieu.Ce livre peut inspirer le lecteur pour apprendre à mieux vaincre ses difficultés physiques, morales, psychologiques, sociales et matérielles.Après avoir trouvé son objectif de vie, il pourra affirmer comme l'auteur, «je crois que la vie vaut grandement la peine d'être vécue.» 253 Retraites intercommunautaires 1984-1985 Dates Thèmes Animateurs 1984 Septembre, 10-17: Vivre pour moi, c'est le Christ.P.Yvon Filippini, o.m.i.Sept.-Oct., 24-01 : Une semaine avec Saint-Jean.P.Marc Picard, cap.Octobre, 01-08 : « Mon Seigneur et mon Dieu».P Fernand Bédard, s.j.Octobre, 22-29 : La prière du cœur.P André-Marie Syrard, o.s.m Oct.-Nov., 29-05 : Les Sacrements.P Jean-Marie Côté, c.ss.r.Novembre, 05-12: Parole de vie.Expérience de Dieu.P.Jean-Marie Rocheleau, s.j.Novembre, 19-26: Pour vivre et célébrer dans la reconnaissance notre communion avec Jésus— P.René Bacon, o.f.m.Novembre, 20-27: La Semaine de l'Horeb.M.Michel Villemure, prêtre Nov.-Déc., 28-05: L'essentiel de notre foi : « Dieu nous aime» P.Réginald Tardif, c.ss.r.Décembre, 26-31 : « Mon Seigneur et mon Dieu».P Fernand Bédard, s.j.1985 Janvier, 20-27: Deux lieux de discernement de la qualité évangélique de notre vie: notre foi en Jésus et notre amour mutuel.Février, 18-25: Se regarder soi-même.Regarder Dieu.L'amour de Dieu dans notre vie.Fév.-Mars, 24-03: L'instinct évangélique chez un serviteur du Royaume.Mars, 02-10 : «Venez et Voyez» Retraite vocationnelle (garçons et filles) 18-25 ans.Mars, 04-11: « Le royaume de Dieu est proche, convertissez-vous à l'Évangile».Mars, 04-11 : L'essentiel de notre foi : « Dieu nous aime» Mgr Roger Ebacher P.Conrad Marcoux, p.b.P.Roger Gauthier, o.m.i.P.Jacques Beaupré, s.j.P.Réginald Tardif, c.ss.r. P.Roger Poudrier, o.f.m Mars.18-25: Aimer l'enfant de Dieu, Mars-Avril.30-06: Parole de vie.Expérience de Dieu.P.Jean-Marie Rocheleau si Avril.19-26: (Jean 1, 1 8) « Personne n'a vu Dieu : Le Fils unique qui est dans le sein du Père nous I a dévoilé.».P.Lucien Pépin, o.m.i.Mai.05-12: La liberté dans le Christ.P.Jacques Martineau, s.j.Mai.12-19: Avec Marie, Mère de Jésus.P.Yvon Filippini, o.m i Mai.21-28 : Sept visages de la tendresse de Dieu sur ma route humaine.P.Gérard Therrien, c.ss.r.Juin, 03-10 : La Semaine de I Horeb.M.Michel Villemure, ptre Juin, 10-17 : Ce qui dynamise ma vie.P.Roger Gauthier, o m i Juin, 17-24: La vie en plénitude selon le Christ.P.Jacques Martineau, s.j.Juin-Juil.24-01 : Montre-nous le Père.P.Yvon Filippini, o.m.i.COÛT TOTAL : 140.00$, (inscription comprise : 25.00) remboursable si la réservation est annulée 15 jours avant la date de I ouverture de la retraite.150.00$ à partir de janvier 1 985.Les retraitantes qui désirent enregistrer sont priées d'apporter magnétophone et cassettes.Pour favoriser le recueillement, porter chaussures silencieuses.Merci.La Maison Rivier accueille toutes personnes désireuses de vivre en séjour plus ou moins long de solitude, de repos,.etc.Des retraites enregistrées sur bandes sonores peuvent être fournies.Bienvenue cordiale à tous, Inscriptions et renseignements : Marc Brousseau, s.j.Jacques Levac, s.j.1308, rue Sherbrooke est, Montréal, Qc H2L 1 M2, (514) 523-2955.Maison Rivier «Centre de Renouveau Chrétien» 999, Rue Conseil - Sherbrooke, Qué.J1 G 1 M1 Tél.: 819-569-9306 Retraites intercommunautaires — 1985 Mars 23-30 Jean-Marie Dionne, o.p Avril 12-19 Pierre Bougie p.s.s.20-27 Jean-Marie Côté, c.ss.r.Mai 4-11 Robert Choquette c.s.c.12-19 Jean-Marie Côté, c.ss.r.Juin 1- 8 Yvon Filippini, o.m.i.14-21 Réal Hogue, s.m.m.22-29 Réal Hogue, s.m.m.Août 20-27 Gilles Pelland, s.j.Septembre 6-13 Jean Galot, s.j.Ces retraites débutent à 1 9 h 1 5 et se terminent à 11 h 30.Les inscriptions sont acceptées après le 20 janvier 1 985.VACANCES : Réservations seulement après le 1 5 avril 1 985.Manoir d'Youville île Saint-Bernard Châteauguay, Qué.J6J 4Z2(514)692-8291 Partage fraternel Une trentaine de communautés locales, situées en Afrique, seraient heureuses de recevoir la Revue, pourvu que des groupes plus favorisés financièrement acceptent d'assumer les frais d'abonnement.Ceux et celles qui désirent aider ces frères et soeurs en assurant le coût total ou partiel d'un abonnement, n'ont qu'à envoyer leur contribution au nom et à l'adresse suivante : La Vie des communautés religieuses Partage fraternel 5750 boulevard Rosemont, Montréal, Qué.Canada.H1T 2H2 Merci d'avance, au nom des bénéficiaires.Exemplaires disponibles Si vous désirez poursuivre individuellement ou en groupe votre réflexion sur les thèmes du présent numéro ou des numéros antérieurs, vous pouvez vous procurer un ou plusieurs exemplaires de la revue à l'adresse et aux prix suivants : 5750, boulevard Rosemont, Montréal Tél.: 259-6911 2,00 $ l'exemplaire 1,50 $ pour 10 exemplaires et plus Frais de poste en plus la vie des communautés religieuses 5750, boulevard Rosemont Montréal, Québec, Canada H1T 2H2
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