La vie des communautés religieuses /, 1 mai 1986, Mai-Juin
.•;i-.1 mai-juin 1986 La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f m Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre Bisai11on, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m Secrétariat : Rita Jacques, s.p Liliane Caron r.s.r.Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.: 259-691 1 Courrier de la deuxième classe Enregistrement n° 0828 Composition: Graphiti Impression L Éclaireur Ltée La revue paraît cinq fois par an Abonnement: de surface: 1 0,00 $ (55 FF) (350 FB) par avion: 1 3,50 $ (75 FF) (475 FB) Sommaire Vol.44 — mai-juin 1 986 M.-Abdon Santaner, o.f.m.cap., Pour une bonne réinterprétation des vœux 132-142 Laurent Boisvert, o.f.m., Pour une obéissance religieuse plus authentique 143-154 Que veut dire le fait de prononcer des vœux?Dans l'univers humain qui est le nôtre, y a-t-il un sens des vœux par lequel nos contemporains puissent se sentir concernés?Certes pas par le fait qu'ils vont entrer dans un état car, pour eux, l'état n'est pas nécessairement perçu comme lieu de vie; mais par le fait qu'ils expriment le désir de vivre, à la suite de Jésus.L'A.reprend brièvement certains points touchant surtout à l'obéissance religieuse, et montre le bien-fondé de la présentation qu'il en a faite dans son ouvrage sur ce thème.Les points considérés sont les suivants: vocation et forme de vie, fondement évangélique de l'obéissance, autorité légitime, volonté du supérieur et volonté de Dieu, conscience du religieux et conscience du supérieur, obéissance socio-logique ou évangélique.129 Gilles Bourdeau, o.f.m., La vie religieuse depuis Vatican II: dégagements et engagements 155-163 Jacques Bélanger, o.f.m.cap., Au Liban, c'est bientôt l'aube ?164-172 Paul Hodée, ptre, Pauvreté inculturée 173-189 C'est dans l'environnement éclaté de notre société que les religieux font des choix et révisent leurs engagements.Ils se sont progressivement retirés d'enjeux sociaux déterminants et se sont rendus plus disponibles pour les besoins pastoraux et pour l'insertion en milieux défavorisés.Trois exceptions cependant à cette mutation : les communautés contemplatives, les instituts séculiers et les communautés missionnaires.Ce qui se vit actuellement au Liban se retrouve à l'échelle de l'humanité.Partout s'affrontent les mêmes forces face à la patience et résistance de l'exclus, du persécuté.Le Liban n'est qu'une icône de ce qui nous attend tous.Que faire ?Changer de vie, nous convertir à des choix de vie qui deviennent une espérance pour les plus mal pris.Que signifie la pauvreté inculturée ?Quelle physionomie peut-elle prendre?L'A.tente ici de répondre à ces questions.La pauvreté évangélique nous conforme à Jésus dans son attitude de Fils qui se reçoit totalement 130 du Père.Elle est acceptation sereine et paisible de nos limites humaines et de nos faiblesses de pécheurs.Elle est détachement des biens de ce monde dans un esprit d'offrande et de partage.Cette pauvreté évangélique sera inculturée dans la mesure où elle sera insérée et vécue dans chaque culture particulière.131 Pour une bonne réinterprétation des vœux M.-Abdon Santaner, o.f.m.cap.* Dans le prolongement de notre réflexion précédente sur les vœux, nous entreprenons ici une démarche de réinterprétation.D'abord, entendons-nous bien sur la visée poursuivie.Réinterpréter, c'est donner une signification autre.Mais parler de signification autre ne veut pas dire envisager n'importe quelle signification pourvu qu'elle soit différente de la signification en cours.Une signification autre n'a d'intérêt que si elle met en lumière des aspects de la signification initiale tombés dans l'oubli ou déformés avec le temps.Notre article précédent a montré comment la signification actuelle des vœux est marquée par le contexte historique de stabilisation sociale qui a présidé à leur généralisation.En identifiant Dieu à un Absolu et l'eschatologie à l'avènement d'un Ordre immuable, on a privilégié dans les vœux l'aspect irrévocable des engagements pris.Réinterpréter les vœux ne consistera pas à nier cet aspect.Mais il s'agit de mettre en lumière d'autres aspects qui ne sont pas moins importants et qui, dans l'actualité tout au moins, pourraient être plus significatifs.À cette première remarque, ajoutons-en une seconde.Celle-ci ne tend pas à préciser la visée poursuivie mais à en délimiter le champ.Dans la recherche d'une signification autre des vœux, on peut soit embrasser du même regard la signification qui leur est commune à tous, soit focaliser l'attention sur la signification propre * Fraternité Saint Bonaventure, 32 rue Boissonnade, 75014 Paris.132 à chacun d'entre eux.Derrière chacun des mots pauvreté, chasteté, obéissance, tout religieux et toute religieuse peut mettre des situations concrètes dont il a fait l'expérience.Mais ces religieux et religieuses n'interprètent pas tous ces situations de la même manière.Cette diversité d'interprétation des situations concrètes offrirait un champ immense à explorer.Mais ce n'est pas ce type de recherche qu'on va tenter ici.On se bornera à une démarche d'ordre général.Indépendamment de ce qui est particulier à chacun des trois vœux, que veut dire le fait de prononcer des vœux?Dans l'univers humain qui est le nôtre, y a-t-il un sens des vœux par lequel nos contemporains puissent se sentir concernés?1.Quand le problème de la vie prend le pas sur le problème de l'état de vie La doctrine catholique en matière de vie religieuse est particulièrement tributaire des travaux effectués par les grands scholastiques au XIIIe siècle.C'est à eux que nous devons les expressions traditionnelles d'État religieux et d'État de perfection.De l'emploi du mot état à l'élaboration d'un imaginaire Cet emploi du mot État pour parler de la vie religieuse chrétienne nous rappelle que les grands scholastiques ont mené leur réflexion dans le cadre d'une société bien déterminée.Il s'agit de la société du XIIIe siècle par laquelle s'est achevée la redécouverte du Droit.On voit alors se dessiner les premiers traits du visage que prendra notre monde occidental : ceux d'un univers humain dans lequel un individu n'est reconnu qu'à l'intérieur d'un État reconnu et du fait de son appartenance à cet État.On n'en est pas encore, bien entendu, à employer le mot État pour désigner les entités politiques de l'échiquier international.Mais déjà ce mot sert à désigner les deux catégories sociales que sont le Clergé et la Noblesse.Il est aussi employé pour désigner les différents groupes 133 professionnels (charcutier ou avocat de son état !), en attendant de servir à les rassembler tous dans une même catégorie qu'on appellera Tiers-État.Il était donc tout naturel, dans une telle société, qu'on invente les expressions État religieux et État de perfection pour désigner la catégorie de ceux et de celles qui vivaient une vie religieuse, en quête de perfection.Mais cet emploi du mot État n'a pas été sans conséquence.Qu'on le veuille ou non, les mots que nous utilisons influencent notre compréhension des choses qu'ils désignent.Accolé au mot perfection, le mot État ne nous pousse pas à comprendre la perfection dans un sens dynamique d'avancée permanente; il conduit plutôt à se la représenter comme une situation bien établie qui n'appelle ni ajout ni retouche : un stade d'achèvement pleinement atteint.Au départ, on a un fait d'ordre linguistique: l'emploi du mot État au sens de catégorie sociale.Au long des siècles, on passe à un fait d'ordre théologique : le mot État est compris comme exprimant une relation à Dieu.Ces nouvelles résonnances finissent par constituer tout un imaginaire.Les traits extérieurs par lesquels se manifeste l'État religieux deviennent l'image qu'on se fait d'une relation à Dieu devenue parfaite.Des hommes, des femmes, sont tenus pour menant une vie parfaite dès lors qu'ils sont entrés dans un État de perfection en faisant des vœux.Quand l'imaginaire favorable cesse de fonctionner Dès le début et tout au long des siècles, l'Église a considéré comme une déviation l'idée que certains de ses membres, du simple fait de leur entrée dans l'État religieux, étaient des « parfaits».Mais cette idée n'a jamais cessé d'obséder la pensée chrétienne.On le voit au XVIe siècle à travers la critique virulente de l'État religieux par Luther et Calvin.Vatican II est censé avoir mis fin à cette question en s'exprimant sur le sujet de manière explicite dans le chapitre V de la Constitution sur l'Église, Lumen Gentium.«Tous les fidèles du Christ, est-il dit à la fin de ce chapitre, sont invités et obligés à poursuivre la sainteté et la perfection de leur état.» 134 Il n'est pourtant pas sûr que cet énoncé aura suffi à résorber, dans la mentalité chrétienne commune, l'imaginaire né petit à petit de l'idée d'un État de perfection où l'on se trouve placé du simple fait d'avoir prononcé les trois vœux.Un tel imaginaire, même récusé par les théologiens et la pensée de l'Église, correspondait à la tendance dualiste de l'esprit humain.Surtout, cet imaginaire jouait un rôle bénéfique dans l'existence des familles religieuses.L'entrée en religion s'en trouvait valorisée.Faire les vœux était un acte désirable en soi.N'était-on pas en droit d'attendre une transformation de soi du simple fait de les avoir prononcés?On citait avec envie, dans les maisons de formation, tel ou tel jeune novice admis à prononcer les trois vœux sur son lit de mort.Ce sort était présenté comme un équivalent du martyre ou du baptême reçu in extremis.On parlait à ce sujet d'acte d'amour parfait ouvrant toutes grandes et sur le champ les portes du paradis.Or, voilà que subitement, en l'espace de quelques années, sans que rien n'ait été fait pour le nier ou le combattre, tout cet ensemble imaginaire a cessé de fonctionner.Plus de propos sur les effets merveilleux d'une profession religieuse mettant à part dans un État de perfection ceux ou celles qui faisaient les trois vœux.Ce changement de discours était probablement l'un des symptômes les plus significatifs de l'arrivée de la crise qui a mis en cause le sens des vœux.Amorcée aux alentours et dans le climat de l'année 1 968, cette crise a conduit des gens à penser et à conclure un peu vite que faire des vœux ne signifie plus rien.Avant d'adopter cette conclusion extrême, mieux vaut se demander pourquoi un imaginaire qui donnait tant d'importance et de tels effets aux vœux s'est trouvé dépourvu d'efficacité en l'espace de quelques années.Des raisons doivent exister.Dans la recherche de ces raisons, une réflexion sur ce que nos contemporains mettent derrière le mot État pourra nous éclairer.135 État de vie et vie tout court Pour nos contemporains, le mot État désigne une réalité dont l'omniprésence s'atteste à tout moment dans la vie : de l'obligation de payer des impôts à celle d'avoir sur soi une carte d'identité.Le poids exercé par cette réalité qu'est l'État se traduit à travers des évolutions dans le langage.Après avoir parlé du «tout État», on se met à parler du «trop d'État».Bien pire, on voit des mouvements politiques se donner pour idéal non seulement de «désétatiser» mais même de «déstabiliser».L'apparition et l'emploi généralisé de ces expressions ou termes correspond à une évolution des mentalités.Après avoir tout attendu de l'État, on reproche à l'État de « mettre son nez partout» ; après avoir trouvé bon que s'instaure un ordre étatique, la société s'interroge sur le bien-fondé et les limites de cet ordre.Or cette désaffection vis-à-vis de l'État n'est qu'un aspect particulier d'un mouvement d'ensemble chez nos contemporains.La plupart de nos contemporains se disent partisans d'un statut (état) social en raison même des avantages que tout statut comporte : sécurité de l'emploi, promotion régulière, retraite garantie, prises en charge diverses de santé et de loisirs, etc.Mais la plupart d'entre eux se disent aussi en retrait par rapport aux entités dans lesquelles ce statut social les inscrit: l'État proprement dit, l'entreprise, la famille, l'Église même.Le statut social garantit les moyens de vivre; mais on sent de plus en plus que ce n'est pas du statut social que l'on vit.Et l'on commence de voir des gens (particulièrement chez les jeunes et chez les femmes) se détourner du statut social qui leur garantirait les moyens de vivre afin de préserver ou de retrouver un style d'existence leur permettant de vivre au sens de « se sentir vivre».En ce domaine, des faits de plus en plus nombreux attestent un changement de mentalité.L'attitude de la femme vis-à-vis du mariage est l'un de ces faits parmi les plus caractéristiques.Le problème de la vie (vivre et se sentir vivre) prend le pas sur le 136 problème de l'état de vie (le statut social à travers lequel on est reconnu).Même ceux de nos contemporains qui se montrent le plus attachés au statut social qui est le leur n'hésitent pas à dire parfois que « leur vraie vie est ailleurs».Ces réflexions laissent entendre que pour nos contemporains le désir de vivre ne se traduit plus nécessairement en recherche d'un état de vie.Parce qu'ils respirent l'air de leur temps, religieux et religieuses participent de cette évolution de la mentalité.Il n'y a donc pas à s'étonner si les vœux qui signifiaient l'entrée dans un état de vie se trouvent aujourd'hui en perte de sens.L'état de vie n'est pas toujours « lieu de vie».La distorsion que ressentent nos contemporains entre le fait d'avoir un statut social et la possibilité de vivre vraiment se retrouve pour les religieux et les religieuses comme distorsion entre le fait d'entrer par les vœux dans un état de vie et ce qu'ils portent en eux comme désir de vivre.2.Énoncés évangéliques et désir de la vie Les conclusions auxquelles on vient d'aboutir pourraient être cause de pessimisme en ce qui regarde l'avenir de la vie religieuse dans notre société moderne.Si toute la signification des vœux est liée à la démarche d'entrée dans un état de vie, il faut se résigner à voir nos contemporains ne trouver en eux qu'une illusion vide de sens.Mais cette situation comporte aussi un avantage.Puisque les vœux cessent d'avoir du sens dans la perspective antérieure de l'entrée dans un état de vie, pourquoi ne pas aller chercher ce sens ailleurs?Or, poser cette question, c'est s'obliger à remonter au-delà de la manière dont les énoncés évangéliques ont été lus au XIIIe siècle.C'est prendre les moyens de relire ces énoncés en revenant plus que jamais à leur sens originel.Énoncés évangéliques et désir de vivre Il n'y a pas tellement longtemps, l'enseignement théologique sur la vie religieuse faisait des énoncés évangéliques appelés 137 «conseils» un ensemble de prescriptions s'imposant aux religieux et aux religieuses en raison de leur état de vie.L'exégèse moderne a établi que ces énoncés n'ont absolument pas pour signification de constituer deux catégories entre les fidèles de Jésus-Christ.Ces énoncés concernent tous les baptisés.Ils disent à chacun le « primat du Royaume».Tout chrétien, s'il veut accéder au Royaume, doit s'attendre à rencontrer, dans le jeu même de la vie, des exigences qui ne relèvent pas de la loi.Il pourra donc arriver à n'importe quel chrétien, quel que soit son état de vie, de devoir en passer par ce que disent ces énoncés s'il veut préserver « son unité psychologique et religieuse», mettre avant tout «la sauvegarde de son cœur» (Cf.Simon Légasse, L'Appel du Riche, pp.212-214).Les énoncés évangéliques appelés «conseils» disent à ceux qui ont suivi Jésus-Christ par le baptême les extrêmes auxquels peut les conduire l'itinéraire entrepris.Il s'agit de la vie.L'épisode évangélique où un homme riche vient demander à Jésus ce qu'il faut faire pour avoir la vie est de ce point de vue parfaitement exemplaire.Dans le cadre de la réflexion entreprise ici, cet épisode permet un approfondissement intéressant.Il suffit pour cela de relire le texte en voyant dans le «riche» qui vient trouver Jésus, non plus seulement un individu particulier, mais un symbole du monde juif contemporain de Jésus.Cette lecture est possible en ce sens que le monde juif contemporain de Jésus est à la fois un monde riche et un monde en quête de la vie.C'est un monde riche.Le peuple juif voit à cette époque les promesses de Dieu aux ancêtres se réaliser mieux que jamais peut-être.La loi est pratiquée sur la terre que Dieu avait promise à Abraham.Le culte célébré dans le Temple n'a jamais été aussi prestigieux.Dans toutes les provinces du monde connu la descendance d'Abraham est implantée et prolifère.C'est un monde en quête de la vie.Tous ces biens reçus de Dieu laissent en effet le «cœur» du peuple juif sur sa faim.Ce 138 peuple a «mis tous les commandements en pratique depuis sa jeunesse».Mais il pressent la possibilité d'un « plus».Adorateur du Dieu Vivant qui donne vie à toute créature, le peuple juif pressent en son cœur que Dieu peut donner la vie en plénitude.On ne sait pas trop en quoi cette plénitude peut bien consister.On parle de «vie parfaite», de « vie éternelle».Mais on s'interroge sur la « voie à suivre» pour y arriver.Ceux que hante cette préoccupation vont de Rabbi en Rabbi porteurs de la même question: «Maître, que faut-il faire pour posséder la vie éternelle?(Cf.Mt 1 9, 16; Mc 9, 17; Le 18, 18).Parce qu'ils se savent riches de biens par l'accomplissement des promesses faites par Dieu aux ancêtres, ces fils d'Israél n'attendent pas de Dieu un « plus» en biens, mais un « plus» en vie.Ils s'expriment à partir d'un «manque» aussi indéfinissable que réel : « Que me manque-t-il encore ?» (Cf.Mt 1 9, 20).Ceux qui parlent ainsi ne posent pas la question d'un «état de vie».D'autres, dans les siècles précédents, avaient lutté, souvent jusqu'au sang, pour que soit reconnu à leur peuple un statut politique et social.Ce n'est plus cette question qui se pose dans le monde juif à l'époque de Jésus.On se pose la question de la vie elle-même.Le peuple en qui se pose cette question est symbolique de l'être humain quand le cœur de l'être humain est travaillé par la montée du «désir de vivre».Le vœu comme expression du désir de vivre Si nous lisons l'épisode évangélique du riche venu trouver Jésus pour avoir la vie en pensant au monde juif de l'époque, il nous devient possible également de lire cet épisode en pensant au monde d'aujourd'hui.Ce monde dans lequel nous vivons est en effet un monde riche.Par ses progrès dans la science et la technique, ce monde a vu ses biens se multiplier quasiment à l'infini.Mais dans la mesure même où il reste un monde d'hommes et de femmes, ce monde, aussi riche qu'il puisse être, reste un monde 139 travaillé par le « désir de la vie».Du « cœur» de ce monde d'aujourd'hui, comme du « cœur» du peuple juif il y a deux mille ans, monte toujours la même question : « Que me manque-t-il encore ?».De nos jours comme il y a deux mille ans, la réponse de Jésus commence par les mêmes mots: «Si tu veux être parfait.» En commençant sur ces mots, Jésus n'est pas le moraliste qui s'apprête à proposer des pratiques introduisant son interlocuteur dans un « état de vie».Il est le maître qui a saisi sur les lèvres de cet interlocuteur les mots où celui-ci dit son désir.Le «si» que Jésus utilise n'énonce pas une condition.Il est l'expression d'un constat.« Si tu veux être parfait.» doit être compris au sens de « Puisque de fait c'est la vie que tu désires.».La réponse que Jésus introduit ainsi n'est pas dans le « Va, vends tes biens, etc.».Elle est dans le dernier mot de la phrase : « Su is-moi ! ».C'est comme si Jésus avait dit: «Le désir de vivre qui te travaille pourra enfin se déployer pleinement si tu me suis.» Donner une signification autre aux vœux devient possible à partir de cette réponse de Jésus.Certes le mot vœu, dans le langage religieux, désigne prioritairement des obligations auxquelles on s'astreint.Mais dans le langage de tout le monde, le mot vœu désigne en premier le souhait qu'un être humain exprime après l'avoir laissé monter mystérieusement du fond de son cœur.Or cette seconde signification est en réalité la première.Il n'y a de vœu au sens d'obligation que parce qu'il y a eu d'abord vœu au sens de désir.C'est en raison de son désir de vivre qu'un être humain s'imposera des obligations qu'il juge appropriées.S'imposer les obligations d'un «état de vie» n'a aucun sens si on ne vise par là à donner libre champ au désir d'être vraiment vivant.Dans un monde où l'état de vie et le statut social ne sont plus nécessairement perçus comme des «lieux de vie», c'est à la signification originelle du mot vœu qu'il faut revenir si l'on ne veut pas que ce mot soit tenu pour un mot vide de sens.Revenir à cette signification originelle rendrait possible la communication entre la vie religieuse et nos contemporains.C'est 140 en effet cette signification qu'ils perçoivent dans bien des comportements actuels où le statut social est tenu pour chose négligeable à côté de la possibilité de vivre et de se sentir vivre.Pourquoi ne percevraient-ils pas cette même signification dans la démarche d'hommes et de femmes qui, pour vivre et se sentir vivre, se mettent par les vœux à la suite de Jésus-Christ?La vérité des vœux placée dans la vérité de l'évangile Interpréter les vœux comme expression du désir de vivre et de se sentir vivre fera peut-être craindre qu'une part trop belle soit faite ici à la subjectivité.Cette juste appréhension oblige à expliciter un élément essentiel pour une bonne réinterprétation des vœux.Depuis le XIIIe siècle, les vœux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté constituent une sorte de triade.Cette triade correspond à la trilogie des «conseils» dans laquelle ont été systématisés les énoncés évangéliques les plus cités comme tels.Cette systématisation n'a jamais été officialisée dans l'Église.Au XVIIe siècle encore, un Jean Baptiste de la Salle ne s'y réfère pas.Il semble que cette systématisation se soit imposée petit à petit par elle-même.S'il en a été ainsi, c'est probablement parce que cette systématisation constitue une structure qui correspond à quelque chose de très profond dans l'être humain.En ce sens, le théologien Léonardo Boff parle à juste titre de la «structure anthropologique des vœux» (Cf.Témoins de Dieu au cœur du monde, p.96 et s.).D'autres théologiens ont dit autrement la même chose.Leurs propos reviennent à établir que la triade des vœux est une structure symbolique qui fonctionne en accord avec la vérité et l'authenticité de la vie.Une manière différente de dire la même chose consisterait à rapprocher la triade des vœux de la formule du baptême.La vérité et l'authenticité de la vie à laquelle il faut «naître d'en-haut» n'est accessible à l'homme que s'il se laisse laver et régénérer « au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit».Il devient 141 naturel de penser que les vœux, dans leur structure symbolique en triade, ne sont pas sans rapporravec la vie à laquelle l'homme naît, dans le baptême, par la foi au Dieu Un et Triade, Père, Fils et Esprit-Saint.Mais pour qu'un tel rapport puisse s'établir, il faut que les vœux soient compris comme un acte de foi: l'expression du désir de vivre d'une vie qui est un don de grâce et qu'on ne peut désirer que par un don de la grâce.Faire les vœux n’est donc pas une démarche dans laquelle l'homme exprimerait un désir de vivre et de se sentir vivre né de sa seule subjectivité.Les vœux expriment ce désir de vivre et de se sentir vivre en donnant de ce désir une formulation «qualifiée».La vie désirée est celle qui a été vue en la personne du ressuscité.On ne sait pas exactement en quoi cette vie consiste.Mais dans la foi, on en formule le désir avec la certitude de ne pas se tromper parce que, dans les vœux, la formulation de ce désir emprunte des mots dont le choix a été inspiré par les énoncés de l'évangile.C'est dans la foi et la vérité de l'évangile que repose la vérité du désir de vivre et de se sentir vivre exprimée par les vœux.Conclusion Cet ensemble de réflexions qu'on vient de lire demanderait encore bien des développements et précisions.Bornons-nous à conclure en disant que réinterpréter les vœux consisterait essentiellement à cesser de les présenter et de les comprendre d'abord comme un répertoire d'obligations.Il faudrait s'habituer à voir en eux, en priorité, une structure symbolique permettant de rendre compte du désir de la vie tel que l'Esprit de Dieu le suscite au cœur de tout être humain quand le temps en est venu.Se référer à une structure symbolique vaut à l'homme de n'arrêter jamais de penser.Par contre on s'expose à cesser de penser quand on se réfère à un répertoire d'obligations.Penser ou cesser de penser.L'enjeu est de taille.C'est dire que ceux qui s'intéressent vraiment à l'avenir de la vie religieuse chrétienne ne sauraient tenir pour négligeable la question d'une réinterprétation des vœux.142 Pour une obéissance religieuse plus authentique Laurent Boisvert, o.f.m.* La lecture de mon ouvrage sur L'obéissance religieuse1 a suscité des inquiétudes que, par délicatesse sans doute, un critique attribue à l'inexactitude de l'expression 2.Examinées de plus près, ces inquiétudes me paraissent davantage attribuables à une manière de présenter certaines réalités majeures de la vie religieuse, telles que la vocation, la forme de vie, le fondement évangélique de l'obéissance, l'autorité légitime etc.Chacun est libre d'accepter ou de récuser telle ou telle présentation de l'obéissance religieuse.Toutefois, s'il écarte publiquement une présentation, l'auteur de celle-ci est en droit de s'attendre à une justification suffisante, compte tenu de l'importance du geste.Or une telle justification me semble faire défaut quand on se contente d'affirmer : cette présentation de l'obéissance n'aide pas à comprendre la littérature spirituelle et la pratique des saints, elle n'incite pas à choisir la vie religieuse3.Nous savons tous que la façon de comprendre et de vivre la vie religieuse, l'obéissance incluse, a profondément évolué au cours des siècles.Comment alors peut-on rejeter une présentation simplement parce qu'elle n'aide pas à comprendre le passé, en * 5750 boulevard Rosemont, Montréal, Que.Canada.H1T2H2.1.Laurent Boisvert, o.f.m., L’obéissance religieuse (Problèmes de vie religieuse, 45), Paris, Cerf 1985, 154 pp.2.Léon Renwart, s.j., Théologie de la vie religieuse, chronique bibliographique, dans Vie consacrée 58 (1986) 56.3.G.-M.Oury, o.s.b.Bibliographie, dans Esprit et vie (L’amidu clergé)95 (1985) 592.143 supposant que ce soit le cas ?La théologie actuelle a-t-elle pour but premier d'éclairer le passé ou d'aider à vivre le présent?De plus, comment peut-on valablement conclure que cette présentation, parce que différente de celles de jadis, ne peut justifier un engagement religieux actuel?Ceux qui entrent aujourd'hui en vie religieuse, car il y en a, ont pourtant une manière de concevoir et de vivre l'obéissance qui est fort différente de celle de leurs aînés et, à plus forte raison, de celle de leurs ancêtres dans l'institut.Faut-il en déduire que leur conception de l'obéissance est théologiquement inacceptable et leur façon de la pratiquer peu évangélique?Il me semble donc utile de reprendre brièvement ici certains points relatifs surtout à l'obéissance religieuse, même s'ils ont été explicités dans mon ouvrage sur ce thème.Je le fais avec le désir sincère et unique de favoriser une obéissance religieuse plus authentique, conscient que l'objectif ultime de celle-ci demeure la communion profonde au mystère d'obéissance de Jésus à son Père.1.Vocation et forme de vie Concernant la vocation, on trouve que j’accentue beaucoup le choix personnel et trop peu l'appel divin, que je mets plus en exergue la réponse de l'homme que l'initiative de Dieu4.Il est de toute première importance, on en conviendra, de maintenir ces deux aspects fondamentaux de la vocation religieuse.La négation de I un ou de l'autre dénaturerait la vocation.Mais chacun demeure libre, quand il la présente, d'accentuer l'un ou l'autre aspect, selon le but visé.À la condition toutefois de n'en exclure aucun et de considérer comme prioritaire l'agir de Dieu.Si je préfère accentuer l'agir libre et responsable de la personne, c est que I initiative divine est universellement reconnue et acceptée.Je suis donc moins intéressé à présenter le point de vue du théologien soucieux de sauvegarder le rôle premier de la grâce 4.Oury, art.cit.p.592; et Renwart, art.cit., p.56.144 (personne ne s'attarde à le nier), que le point de vue du guide désireux d'aider ceux qui entrent en vie religieuse à faire un choix libre, comme l'exige leur condition de sujets devant Dieu.Le fait qu'il s'agisse d'une réponse à un appel ne diminue en rien l'obligation du choix responsable.De plus, il me paraît nécessaire de relier ce choix à l'être même de celui qui le fait, l'appel de Dieu étant inscrit dans la réalité intégrale de chacun.Croire que Dieu appelle à une forme de vie qui ne s'harmonise pas avec la personne serait désincarner la vocation, inscrire une rupture entre l'appel et l'être.Ce qui équivaudrait à concevoir la vocation comme une réalité extérieure, dépourvue d'enracinement personnel.Or il me semble d'autant plus important de souligner cette dimension «incarnée» de l'appel, que se multiplient les «inspirations» et les « messages» de l'Esprit.Certains désirent entrer en vie religieuse parce qu'ils sont convaincus que c'est la volonté de Dieu, alors même qu'ils ne se sont pas sérieusement confrontés à ce type d'existence et, à plus forte raison, qu'ils ne l'ont pas vraiment choisi.Un peu comme si la vocation se plaquait sur l'être, sans relation intime avec lui.Rappeler que l'appel est inscrit dans la réalité du chrétien oblige à un effort indispensable de connaissance de soi et de la forme d'existence qu'on aimerait vivre, de même qu'à un discernement sérieux relatif à l'harmonie de la personne avec ce type d'existence.Pour ce qui est de la forme de vie, on trouve que je n'accorde pas suffisamment de place au charisme fondateur, oeuvre de l'Esprit5.Encore faudrait-il s'entendre sur le sens du mot «charisme».Si l'on accepte que « le critère du charisme est sa capacité d'édifier l'Église»6, on considérera alors comme charismatique toute forme de vie religieuse qui contribue effectivement à la 5.Renwart, art.cit., p.56.6.Hervé Legrand, Les ministères de l'Église locale, dans Initiation à la pratique de la théologie, t.3, Dogmatique H, Paris, Cerf 1983, p.214.145 construction de cette Église.Toutefois, cette qualité charismatique peut être plus grande à une période et moindre à une autre.Chose certaine, toute forme de vie charismatique est don de Dieu et, en pratique, est toujours considérée comme telle.Serait-il opportun d'y insister davantage?Je ne crois pas.Inspirée de l'Évangile, destinée à exprimer et à favoriser la vie chrétienne, authentifiée par l'autorité de l'Église, cette forme de vie n'en demeure pas moins une institution humaine, un moyen élaboré par des croyants, désireux de vivre et de servir le Règne.Que l'Esprit soit à l'œuvre dans ces croyants, fondateurs d'instituts, qui oserait en douter?En effet, si on ne peut même pas dire «Abba» sans qu'intervienne l'Esprit, à plus forte raison quand on désire sérieusement vivre et servir l'Évangile, et qu'on va jusqu'à inventer une forme de vie pour mieux le faire.2.Un fondement évangélique Simon Légasse, à qui j'ai demandé une étude sur l'obéissance dans le Nouveau Testament, en arrive à la conclusion suivante: « Soyons nets : si l'on veut tabler sur le Nouveau Testament, on ne parviendra pas à légitimer l'obéissance religieuse sans passer par la communauté.Tout autre recours possède une faille qui devient de plus en plus évidente à mesure que le lecteur se délivre du prisme dont l'ont gratifié des siècles de littérature monastique»7.Le Nouveau Testament ne fournit donc aucun appui direct à l'obéissance religieuse comme telle.Celle-ci ne trouve sa justification évangélique qu'en passant par le concept de la communauté et de ses structures.Cette conclusion, qui paraît mince de prime abord, a l'immense avantage d'écarter certaines présentations qui voient dans l'obéissance de Jésus à son Père le fondement clair et net de l’obéissance religieuse.Faut-il en conclure que la plupart des constitutions ont tort de commencer le chapitre sur l'obéissance en présentant l'obéissance 7.Simon Légasse, o.f.m.cap.L'obéissance d'après le Nouveau Testament, dans La Vie des communautés religieuses 34 (1976) 174.14 6 de Jésus ?Et surtout, doit-on considérer comme erronnée l'affirmation suivante, fréquemment et diversement reprise: l'obéissance religieuse se fonde sur l'obéissance de Jésus; elle n'a d'autre fondement que celle-là?8 Il est évident d'abord que la motivation déterminante et l'objectif ultime de l'obéissance religieuse est la communion au mystère d'obéissance de Jésus.Rien de plus normal alors que celle-ci tienne la première place dans le chapitre sur l'obéissance religieuse.Mais pour ce qui est du fondement évangélique de l'obéissance religieuse, certaines précisions me paraissent indispensables.Et d'abord, une définition de l'obéissance religieuse elle-même.À mon avis, cette obéissance n'est rien d'autre que l'obéissance chrétienne prenant forme dans un projet religieux.Cette définition comprend un élément générique, commun aux baptisés, et un élément spécifique, particulier aux membres des instituts religieux.Tous les baptisés, et nous en sommes, sont appelés à vivre parfaitement l'obéissance au Père, avec ses exigences radicales.Cette obéissance chrétienne est évidemment fondée sur celle de Jésus.Par contre seuls les religieux sont appelés à vivre cette obéissance chrétienne selon la forme d'existence explicitée dans leurs constitutions respectives.Ce qui inclut l'obéissance à un projet commun et, comme condition indispensable à sa réalisation, l'obéissance aux supérieurs.Or on ne peut, sans fausser la teneur des textes scripturaires, fonder cette modalité particulière de l'obéissance chrétienne sur l'obéissance de Jésus à son Père.Ce qui n'a d'ailleurs rien de tragique, étant donné que le plus important dans notre obéissance religieuse n'est pas son élément spécifique, c'est-à-dire la forme qu'elle prend, mais son élément générique, à savoir l'obéissance chrétienne elle-même.Notre projet religieux n'est-il pas l'expression de notre obéissance à Dieu et un moyen pour la bien vivre ?8.Michel Dortel-Claudot, s.J., Obéir aujourd'hui dans la vie religieuse.Pourquoi?À qui?Comment?, Paris.Centre Sèvres, 1985, pp.11-15.147 3.Une autorité légitime À ma présentation de l'autorité légitime9, le père Renwart réagit en affirmant: «l'élément décisif qui fonde la légitimité de leur (supérieurs) autorité n'est-il pas que la nomination s'est faite selon les règles approuvées par l'Église?Que la compétence soit de grande importance pour une bonne désignation va de soi, mais elle n'est pas le fondement de la légitimité (cf.ce que Jésus dit des scribes et des pharisiens en Mt 23, 2-3)» 10 Tout dépend de quelle légitimité on parle.J'ai nettement distingué une légitimation par le droit et une légitimation par la compétence.Je n'ai jamais affirmé que la seconde pouvait remplacer la première, mais bien que la première privée de la seconde, perdait tout simplement sa raison d'être.Si légitime que soit l'autorité au niveau du droit, si elle devient totalement incapable d'accomplir le service confié, elle doit être considérée comme illégitime au plan de la compétence.Dans ce cas extrême, le bien commun exige sa démission ou sa substitution.Certaines raisons, alléguées parfois pour la maintenir, me paraissent tout à fait insuffisantes : son mandat n'est pas terminé, la personne en subira des inconvénients, on n'a pas l'habitude de remplacer un supérieur, il est aujourd'hui difficile de trouver des personnes acceptant de remplir ce service, ou encore les scribes et les pharisiens sont demeurés en place malgré leur absence de témoignage personnel.Pourquoi n'hésite-t-on pas à changer un religieux qui exerce légitimement un autre service quand, après expérience, on se rend compte qu'il est tout à fait inapte à l'accomplir valablement?Y aurait-il en vie religieuse deux poids et deux mesures ?Faudra it-il en déduire qu'une compétence normale est obligatoire pour les détenteurs de tous les services, sauf pour ceux de l'autorité ?9.Boisvert, op.cit., pp.95-102.W.Renwart, art.cit.p.56.148 Est-il indifférent que, par grave incompétence, un supérieur légitime compromette sérieusement la réalisation du projet commun, alors qu'il a été désigné pour la favoriser?Pourquoi alors certains instituts, ceux des franciscains et des dominicains entre autres, accordent-ils aux chapitres général ou provincial le pouvoir de démettre l'autorité majeure?Sans doute qu'il faut des raisons graves; mais quand elles sont présentes, peut-on arguer de la légitimité juridique d'une autorité en place pour s'abstenir de la changer?Il y a là, me semble-t-il, une question de gros bon sens à laquelle les nouveaux religieux sont particulièrement sensibles.Ils comprennent que l'autorité est un service et que l'incapacité très grave de l'accomplir commande, non pas une passivité résignée, fondée sur la légitimité juridique de l'autorité en situation, mais un agir responsable destiné à trouver une autre personne capable de remplir normalement le service.Sinon l'autorité, si légitime soit-elle juridiquement, devient pure entrave, et l'obéissance inhumaine.Les deux seraient-elles alors plus évangéliques?4.Volonté du supérieur, volonté de Dieu Sur la relation entre la volonté du supérieur et la volonté de Dieu, le même chroniqueur affirme : « Il est évident que le supérieur ne jouit pas de lumières spéciales sur ce que Dieu veut.Mais ce qu'il ordonne, dans les limites de son pouvoir, n'est-ce pas "ce que Dieu veut que je veuille''» ?11 On ne peut répondre à cette question simplement par un oui ou par un non.Quelques précisions s'imposent.Si j'ai choisi de vivre le projet religieux pour répondre à un appel divin inscrit dans la réalité de mon être, obéir au supérieur traduit certainement un vouloir de Dieu sur moi.En effet, notre Dieu n'est pas « un Dieu de désordre, mais de paix» (1 Co 14, 33) ; il veut que je respecte l'une des conditions essentielles à l'unité du groupe, à savoir l'obéissance à l'autorité.Au fond, il s'agit pour moi 7 7.Ibid., pp.55-56.149 d'être cohérent avec le choix que j'ai fait d'une forme d'existence chrétienne impliquant un type de communauté fraternelle.Cela signifie-t-il que «ce que» demande le supérieur est toujours conforme à la volonté divine?Il s'agit ici du contenu de la décision.Le supérieur est-il l'interprète fidèle et permanent du vouloir de Dieu?À qui l'affirme sans nuance, K.Rahner demande «qu'on réponde au moins à cette question : qui vous en assure ?et d'où donc cet autre tient-il l'investiture lui permettant de se poser en héraut de la volonté divine?»12 S.Paul lui-même distingue clairement quand il parle au nom de Dieu et quand il parle en son propre nom 13.Il n'attribue pas à Dieu tout ce qu'il dit, et surtout il ne considère pas comme «objet» voulu par Dieu tout ce qu'il présente.Dans le cas du supérieur, il n'y a pas nécessairement coïncidence entre ce qu'il veut et ce que Dieu veut, du seul fait qu'il exerce l'autorité.Personne ne nous garantit que le contenu de sa décision soit toujours et en tout point la concrétisation transparente du vouloir divin.Il suffit d'ailleurs d'interroger son expérience personnelle pour s'en convaincre.Quand un supérieur nomme un religieux à un service et qu'il se rend compte par la suite que ce dernier ne peut le remplir valablement, doit-il conclure que l'objet de sa décision était voulu par Dieu?Répondre positivement, c'est attribuer à Dieu les limites, les erreurs, le mal, le désordre des hommes.Mieux vaut accepter, il me semble, la non-identification obligatoire entre le contenu de la volonté du supérieur et celui du vouloir divin, et apprendre à vivre dans la foi et la confiance ces limites normales de l'obéissance religieuse.Nous savons que Dieu est capable d'en tirer parti pour réaliser son plan de salut, à la condition de nous abandonner à lui.Mais il ne nous demande pas 12.Karl Rahner, s./.Mission et grâce.II.Serviteurs du Peuple de Dieu, Paris, Marne 1963, p.148.13.1 Co 7.10.12.25.150 d'occulter ces limites humaines et de faire comme si toute décision de l'autorité portait la garantie divine, comme si le contenu de la volonté de Dieu nous était manifesté avec certitude par le supérieur.5.Conscience du religieux, conscience du supérieur L'obéissance religieuse est et doit rester un acte libre et responsable.Le seul fait que cet acte est commandé ne supprime pas la responsabilité personnelle.On ne peut donc pas justifier l'accomplissement d'une action simplement en disant: «j'obéis aux ordres», «je fais ce qu'on me commande».Chaque personne, demeurant sujet devant les hommes et devant Dieu, porte la responsabilité de ce qu’elle fait.Il peut donc arriver que, dans un cas limite, un religieux en vienne à refuser d'obéir pour rester en harmonie avec sa conscience.Je suppose alors qu'il a réfléchi, prié et consulté, qu'il a fait connaître son point de vue à qui de droit et dialogué avec lui.Devant une décision que le supérieur croit bon de maintenir en son âme et conscience, mais que le religieux se sent tout à fait incapable d'exécuter, celui-ci peut appliquer le principe moral universellement accepté : «à l'impossible nul n'est tenu».J'ai pris soin de noter à quelques reprises, dans mon ouvrage, qu'il s'agit là d'un cas extrême, d'une situation exceptionnelle à laquelle il ne faudrait pas identifier trop vite sa condition quotidienne d'obéissance dans le but de refuser les diverses demandes de l'autorité.Par ailleurs, j'ai bien noté aussi que si un religieux, de façon habituelle, se sentait incapable d'obéir, il a le devoir de réévaluer son engagement dans la vie religieuse.Ce qui est loin de la non-obéissance exceptionnelle mentionnée plus haut.Il y a là deux situations différentes appelant des solutions différentes.Voilà pourquoi je me sens très à l'aise devant cette déclaration de la 32e Congrégation générale des Jésuites, relative au religieux dont la conscience est en conflit répété, presque permanent, avec celle de son supérieur : « Quant à celui qui, à plusieurs reprises, ne s'est 151 pas trouvé en état d'obéir dans la paix de sa conscience, qu'il songe à une autre voie, où il pourra servir Dieu d'une âme plus tranquille» 14.Ce qui est logique et cohérent.6.Une obéissance sociologique ?Enfin, le père Renwart croit que mon ouvrage risque de «réduire l'obéissance religieuse à une pure démarche sociologique»15.Si tel était le cas, ce livre desservirait le but que je poursuivais en l'écrivant, à savoir rendre l'obéissance religieuse plus évangélique en la purifiant d'une certaine couleur sacrale.Mais, en réalité, je ne vois vraiment pas comment l'ouvrage peut présenter ce danger, à moins qu'on n'en saisisse pas le contenu exact, surtout les trois niveaux d'obéissance et leur articulation.Je résume donc ici ces derniers éléments.Tous les chrétiens sont tenus de suivre Jésus selon l'enseignement de l'Évangile, de communier au Message transmis par les écrits scripturaires et la communauté chrétienne.Ils ont à vivre cette obéissance à l'Évangile de façon parfaite; les religieux ne sont pas appelés à une obéissance évangélique plus grande.Par contre, en choisissant la vie religieuse, ceux-ci se sont engagés à vivre l'Évangile selon une Règle, à entrer dans le projet qu'elle présente et à incarner les valeurs dont elle est porteuse.Voilà ce que je nomme obéissance à la Règle.De plus, étant donné que le projet religieux implique un vivre et un servir ensemble l'Évangile, une autorité s'impose pour assurer l'unité d'amour et de service du groupe.En conséquence, est également requise une obéissance aux supérieurs, comme condition indispensable à la réalisation du projet.Ces trois niveaux d'obéissance, car il s'agit bien de niveaux, sont si intimement articulés que l'obéissance aux supérieurs ne peut vraiment se comprendre sans relation à l'obéissance à la Règle, et celle-ci sans lien avec l'obéissance à l'Évangile.Si les 14.Cité par Dortel-Claudot, op.cit., p.46.15.Renwart, art.cit., p.56.152 religieux obéissent au projet de leur institut, c'est pour entrer dans la grande obéissance de la foi.Leur obéissance à la Règle est donc pour eux sacrement de leur obéissance à l'Évangile.Coupée de cette dernière, elle se transforme en pure observance d'une réglementation, en respect d'un simple code de route.Dans ce cas, l'obéissance des religieux est réduite à une soumission sociologique, qui n'a plus grand-chose à voir avec l'authentique obéissance religieuse.Perdant son sens le plus fondamental, elle risque en outre les pires déviations.Inutile d'ajouter que je ne prône d'aucune façon une telle obéissance.Pour ce qui est de l'obéissance aux supérieurs, elle tire son sens et sa valeur de l'obéissance à la Règle.Elle rend viable et fécond le projet commun en assurant sa cohésion interne.Son objectif principal immédiat est l'unité du groupe engagé dans un tel projet.Cette obéissance aux supérieurs a un sens positif, précisément parce que la Règle, à laquelle elle est orientée, traduit un genre de vie évangélique authentifiée par l'autorité de l'Église.Dépouillée de cette fonction d'instrument au service du projet commun, elle perd sa justification principale immédiate.Rien d'étonnant alors si elle devient pure dépendance sociale.Dans ce cas, on ne peut plus l'appeler obéissance religieuse, puisqu'elle est coupée du projet évangélique qu'elle avait pour rôle de servir.Est-il nécessaire de redire que je suis intéressé ni à vivre ni à promouvoir une telle obéissance aux supérieurs?Si l'on examine sereinement ma présentation de l'obéissance religieuse, on se rendra compte qu'elle est tout articulée sur l'obéissance à l'Évangile.L'obéissance à la Règle est évangélique parce que son objectif ultime et la motivation déterminante qui inspire son choix sont de vivre et de servir l'Évangile.De son côté, l'obéissance aux supérieurs est évangélique parce qu'elle rend viable et fécond un projet qui est un chemin d'Évangile.Il importe donc au plus haut point de ne pas dissocier ces trois niveaux d'obéissance, en se rappelant que l'obéissance à la Règle et aux supérieurs sont une expression et un moyen de notre obéissance de la foi.Ainsi seulement l'obéissance religieuse garde son équilibre et sa vraie signification.153 Conclusion Il est bien connu que la façon de concevoir l'obéissance influence profondément la manière de la vivre.La sincérité ne modifie pas cette loi, au contraire.C'est précisément parce qu'on est sincère qu'on s'efforce de vivre son obéissance selon la manière dont on la comprend.D'où l'importance de faire un effort pour la mieux saisir, afin de la mieux vivre.La sincérité ne remplace pas la lumière, mais l'appelle.C'est dans le but d'aider à mieux comprendre et vivre l'obéissance religieuse que j'ai précisé dans ce texte certains de ses éléments.Puissent ces quelques lignes atteindre au moins partiellement l'objectif poursuivi et, par là, servir la cause si importante de la vie religieuse.154 La vie religieuse depuis Vatican II : dégagements et engagements ! Gilles Bourdeau, o.f.m.* Quand je suis entré en communauté religieuse en 1962 la question qui m'était le plus souvent adressée portait sur l'agir: « Qu'est-ce que vous faites dans votre communauté ?Qu'est-ce que fait votre communauté dans l'Église et la société ?» Invariablement, j'ai entendu la même question et j’ai jonglé avec diverses réponses données par des groupes religieux différents dans des circonstances historiques changeantes.J'ai reçu aussi des réflexions qui proviennent d'instances ecclésiales et de corps sociaux; ces intervenants viennent dire ce qu'ils attendent des religieux aux heures décisives des évolutions actuelles.Les réponses les plus immédiates portent sur l'agir et tout le reste manifeste une gêne, voire une incompréhension, à l'égard des grandes options religieuses liées à une vision de la vie, une vocation évangélique, un charisme singulier dans l'Église et la société.La manière dont les religieux actualisent et articulent leur option évangélique est, peut-être, tout ce qui est immédiatement accessible et visible pour la grande masse des croyants, des hommes et femmes de la société.Un groupe caractérisé se révèle par et dans ses choix éthiques; ses engagements disent où il se loge et quelles sont ses motivations courantes.La « morale» (théorie et pratique) d'un groupe c'est ce qui est visible, et les gens ne saisiront du projet religieux que le témoignage personnel ou collectif, soit une «image sociale».* C.P.336, Lachute, Qué.Canada.J8H 3X5.155 La vie religieuse est liée à une éthique; elle est une morale et une spiritualité1, c'est-à-dire une façon originale d'accueillir et célébrer l'expérience humaine animée par la foi au Christ mort et ressuscité.La vie religieuse, projet collectif et personnel, est un art du quotidien avec toute sa complexité bien identifiable.Ce quotidien n'est pas affaire d'intimité ; il est aussi social, économique, culturel et politique.Les choix éthiques des religieux ne sont pas dissociables de l'évolution morale d'une société et d'une Église.Comme religieux d'ici nous prenons conscience que nous sommes enracinés dans un continent d'abondance et de permissivité; la structure économique du Nord rend possibles tant de projets et de choix; elle fait éclater des encadrements traditionnels et relativise des valeurs jugées inviolables.Les grandes expériences humaines que sont la mort, l'amour et la naissance, sont toutes livrées à la manipulation et à l'essai ; tout ce qui entoure la vie est à peu près ce qu'il y a de moins sacré dans notre société.Dans un contexte d'évolution profonde, les religieux apprennent à articuler leurs choix éthiques et à se déplacer sur l'échiquier des enjeux de civilisation : une expérience affective sans cesse éclatée, des projets familiaux et communautaires changeants et émiettés, une confrontation bouleversante à la misère du milieu et de la planète, des interpellations continuelles qui révèlent un cheminement de sensibilité et de conceptualisation à l'égard des valeurs.C'est dans cet environnement éclaté que les religieux d'ici font des choix et révisent leurs engagements.1.Deux décennies de dégagements ! Ce qui a changé le visage de l'engagement social et ecclésial des religieux n'est pas totalement redevable de la dynamique /.Plusieurs communautés religieuses essaient, ces derniers temps, d'éclairer ce qu elles appellent la «spiritualité de leur institut»; la question est légitime, les réponses sont complexes.Dans la perspective que je propose, la spiritualité n'est jamais dissociable d'une expérience mystique originale et d'une démarche éthique qui implique des comportements identifiables.Les conceptualisations et les rituels propres à une spiritualité demeurent seconds par rapport à l'expérience.156 interne des communautés religieuses ou de l'évolution de la conscience collective à l'égard de valeurs nouvelles.Avec les années 1 960-70, une nouvelle conception de la société et du rôle de l'État apparaît, s'organise et se structure; à la même période l'Égl ise perçoit son identité d'une autre manière et se met en route vers des réformes profondes qui touchent et son être et son organisation.C'est sur cette toile de fond qu'il faut situer l'évolution des choix éthiques et des engagements des religieux d'ici depuis la période post-conciliaire.Ce sont les réformes sociales et ecclésiales qui ont largement affecté les déplacements d'engagements des religieux; cette histoire nous est connue, faut-il vraiment la rappeler ?2 Ce qui frappe, durant cette période, c'est le retrait progressif des communautés religieuses d'enjeux sociaux déterminants; l'éducation, la santé et le bien-être, les affaires sociales, etc.Ce retrait se pratique d'abord par l'abandon massif d'institutions, avec leurs exigences complexes, qui passent sous la gestion de l'État; quelques religieux continuent à œuvrer dans ces secteurs mais à titre individuel et sur le même pied que d'autres intervenants laïcs.Ils cessent d'être patrons et employeurs pour devenir eux-mêmes employés.Même si quelques groupes religieux vont garder certaines de leurs institutions et les gérer dans le cadre du secteur privé, cela ne changera pas la courbe amorcée : en vingt ans, les communautés qui participaient au monde social par des œuvres et des institutions ont modifié leurs engagements et se sont massivement retirées.Le dégagement a été tel que l'impression la plus commune et la plus retenue populairement est celle de l'absence: après avoir occupé quasi totalement le champ du social, la vie religieuse a donné 2.Ici.je ne reprends pas la somme imposante des dossiers produits régulièrement par diverses instances religieuses, entre autres la CRC et la CRC-Q.J écris librement en supposant connues des données statistiques, des rapports qui ont jalonné les vingt dernières années, des colloques et des réflexions qui ont affronté ces questions.De plus, j'ai en mémoire des réflexions plus récentes dominées par «l'option pour les pauvres» et la révision des engagements.Comme dans les autres articles, je partage ici des impressions; je laisse à d'autres le soin d'une étude exhaustive.157 l'impression de l'avoir déserté ! Actuellement, et malgré une évolution majeure de la conscience des religieux, la vie religieuse apparaît difficilement perceptible dans ses choix éthiques; d'autres observateurs iront jusqu'à dire, malgré le témoignage radical de quelques religieux, que ces choix éthiques sont timides, voire inexistants.En même temps que les communautés, surtout apostoliques, se sont départies d'œuvres et d'institutions sociales importantes, elles ont pratiqué avec une partie du personnel dégagé une disponibilité accrue à l'égard des besoins pastoraux des églises diocésaines et des communautés chrétiennes locales; de plus, elles ont favorisé l'émergence de projets religieux d'insertion en milieu défavorisé où la pointe de l'intervention porte sur le vivre avec les démunis et les pauvres et non plus l'organisation de réponses structurées pour eux.D'autres énergies disponibles ont été orientées vers les services internes de la communauté qui, à cause des départs et du vieillissement, devenaient plus urgents.L'ensemble de ces dégagements et de ces déplacements a réduit I exposition et l'image sociales des communautés religieuses, intensifiant aussi et pour une période dont nous sortons à peine, le retrait de l'Église face aux grands enjeux de la société et de la culture.2.Des exceptions ! Trois types de vie religieuse ont échappé à cette mutation de leur image sociale et cela mérite d'être signalé : les ordres monastiques et les communautés contemplatives, les instituts séculiers et les communautés missionnaires.On comprendra facilement que les projets monastiques et contemplatifs aient eu peu à subir des contrecoups des réformes sociales des deux dernières décennies; étant articulés sur l'expérience du Mystère et de la Transcendance, ces projets demeurent en continuité avec leur immersion sociale antérieure.Ici et là, il y a une conscience plus vive des enjeux sociaux et des structures étatiques; on note aussi une volonté ferme de pratiquer d'autres types de solidarité avec les intervenants sociaux et les pauvres.Cette sensibilité nouvelle est-elle majoritaire 158 dans l'ensemble des projets monastiques et contemplatifs?Je ne saurais le dire d'une façon satisfaisante.Je sais cependant que l'image sociale des moines est actuellement la plus visible dans la société parce qu'elle tranche avec l'anonymat et l'invisibilité des autres formes de vie religieuse.Les moines, n'articulant pas leur présence en termes de fonction et d'utilité, gardent ouverte la brèche d'une interprétation et d une pratique de la vie humaine et sociale totalement inspirée par le Dieu de Jésus-Christ.Tous perçoivent la radicalité de cette option et sa singularité continue dans le champ de la culture et de la civilisation.Dans l'ensemble des projets sociaux, les moines affirment que l'homme doit se vivre à l'image de Dieu et qu'il y a là, dans l'amour et le silence, une option sociale qui mérite d'être méditée.À côté des moines, il y a le témoignage quasi opposé des instituts séculiers dont la naissance date à peine d'une décennie avant les transformations sociales que nous avons connues.Les instituts séculiers d'ici, largement tributaires des théories et des pratiques de l’Action catholique, ont une autre vision de l'engagement social et ecclésial; moins centrés sur l'affirmation de la Transcendance que sur celle de l'Incarnation, les instituts séculiers avaient déjà adopté avant la Révolution tranquille un style de vie religieuse libéré de signes extérieurs visibles et d'investissements institutionnels.Dès le départ, les membres des instituts séculiers ont opté pour une expérience de vie religieuse dominée par l'enfouissement dans le monde, la présence et l'action dans les structures propres au social et au politique, la sécularité totale dans les modes d'expression temporelle et spatiale.Les instituts séculiers étaient d'emblée accordés à une perception du socio-politique qui s'est dégagée et affirmée surtout à partir des années 1960.Au sens strict, ces instituts séculiers ne projettent pas d'image sociale accessible au grand public; les membres ont une vision précise de leur immersion sociale et travaillent, à ras de sol, partageant et inspirant les défis et les enjeux portés par divers 159 intervenants sociaux et ecclésiaux.L'image sociale de ces instituts passe à travers les contacts personnels et l'influence que les membres peuvent exercer dans leur milieu; l'image sociale de ces instituts ne devient accessible que là où certaines personnes peuvent accéder aux intentions profondes qui animent leurs membres.En dernier lieu, les communautés missionnaires ont gardé à peu près leur image sociale traditionnelle.Ces projets religieux, étant d'abord orientés vers des interventions d'évangélisation et de civilisation sur d'autres continents et dans d'autres cultures, il est bien évident qu ils n ont pas eu à subir les mêmes répercussions sociales du milieu porteur qu'était notre société en changement.Globalement, ces membres d'instituts missionnaires ont joui d'une continuité dans la perception de leur image sociale.Par ailleurs, plusieurs membres des communautés missionnaires ont commencé, depuis quelques années, à questionner notre société et notre Église à partir du champ d'expérience et de réflexion qui était le leur à I étranger, implicitement, ils ont introduit l'idée que nous ne pouvons pas uniquement exporter des énergies, des idées et des styles de vie, mais que nous avons aussi à recevoir des pays et des cultures où plusieurs vivent et partagent.Avec eux le Sud, le Tiers-Monde, fait son apparition dans le champ de notre conscience politique et religieuse; avec eux, des images de la société et de l'Église sont revues; avec eux, à l'étranger comme ici, des concepts et des outils comme acculturation et inculturation deviennent des options d'évangélisation.Nos options d aide à l'étranger et de soutien des peuples et des églises étaient à sens unique; les communautés missionnaires, sans changer leur image sociale ici, sont en train et avec modestie de questionner une société de richesse et d'abondance, une Église qui aurait tout avantage à s'inspirer de pratiques ecclésiales du Sud, des pays pauvres.160 3.La révision des engagements : pratiques et discours neufs ?Les dégagements et les déplacements sont révélateurs des besoins de l'heure et soulignent les traits inévitables d'un nouveau type de gouvernement des communautés religieuses; ils ont pour effet de rendre prioritaires certaines options de service interne (v.g.formation initiale, service des personnes âgées et des malades, administration minimale, etc.) et inévitablement de rendre les communautés plus invisibles dans l'ensemble des projets de société et d'Église.Comme le disait récemment un religieux aux portes de la soixantaine : « Nous mourrons nous-mêmes d'avoir aidé à mourir.» Sans trop le conscientiser, les religieux de notre milieu et de notre époque vivent déjà en 1 980-90 la démographie de l'an 201 5 qui affectera toutes les générations et toutes les classes sociales des sociétés occidentales.Nous ne sommes pas avant-gardistes mais nous vivons des défis internes qui sont les défis inévitables des sociétés dans lesquelles nous sommes enracinés.Le facteur démographique, dont nous éprouvons à chaque jour les conséquences, est peut-être avec celui de la déchristianisation le plus déterminant dans les réflexions et les débats qui entourent la révision des engagements des communautés religieuses.Il y a des faits qu'il faut bien regarder en face sans quoi bien des politiques et beaucoup de stratégies ne seront que des exercices stériles ou des « mots sur les montagnes».Lorsqu'on parcourt les discours et les résolutions des communautés religieuses et qu'on examine ensuite les réalisations, il est à se demander si, chez certains religieux des deux dernières décennies, l'inflation du discours n’est pas la révélation d'une grande incapacité à décider et à agir?La force du discours ne va pas toujours de pair avec la force de pratiques accessibles et visibles.Beau parleur et petit faiseur ! Je ne dis pas qu'il ne s'est rien fait ni tenté ; au contraire, on a beaucoup fait et tenté.Mais les pratiques font-elles le poids avec les discours ?Je ne le vois pas, je ne le crois pas.Cette distance et cette contradiction s'expliquent et 161 elles devraient nous conduire à une révision de nos visions et de nos réformes : dénoncer n'est pas encore annoncer3 ! Les religieux ne sont plus en mesure d'imaginer de façon massive de nouveaux projets significatifs; certains entretiennent parfois des songes qui ressemblent à des nostalgies invivables ou à des voyages dans le merveilleux; d'autres exploitent une zone d utopie pour laquelle ils ne libèrent aucun moyen conséquent et aucune structure de réalisation.De cet écart entre les aspirations et les moyens naît une fatigue collective4 liée à l'absence de cohérence et de continuité entre les rêves et les réalisations.Cette fatigue collective s accompagne d'un taux élevé et étonnant de culpabilité .I idéal est parfois placé bien haut et bien loin pour des groupes religieux décimés et des personnes surchargées; ce n'est pas I inflation du langage moral qui corrigera la courbe actuelle.Les religieux le savent et ils le disent faiblement : nous vivons, même quant à nos choix éthiques, en-dessous de nos aspirations et au-delà de nos moyens réels.La conscience collective de plusieurs instituts donne l'impression d'un groupe plus jeune et énergique qu il ne I est dans la réalité; cette confusion, dans la perception de la réalité, obscurcit la détermination des enjeux de l'heure.Ailleurs, des groupes minoritaires s'affairaient encore hier à des luttes d idéologie et de pouvoir, demandant à des générations usées de les suivre sur une voie où ils sont les seuls à pouvoir s'aventurer; ces religieux se refusent au courage et à la solitude inévitables que comporte leur option de vie religieuse; ils demandent des appuis là où d'autres attendent et espèrent d'eux l'audace de la foi et de l'espérance.Il y a trop de slogans et de formules passe-partout pour ce qu'il y a de convictions éprouvées et d'expériences marquantes.3.Je renvoie à l'étude exégétique de Paul D.Hanson, L 'Écriture une et diverse.Interprétation théologique.Paris.Éd.Cerf.1985.178 pages.4.Cette fatigue a été analysée et présentée de façon excellente par le grand sociologue français Paul-Henry Chombart de Lauwe, Pour une sociologie des aspirations.Eléments pour des perspectives nouvelles en Sciences Humaines Bibliothèque Médiations 63/64.Paris.Éd.Denoèl.1969.320 pages.162 Les choix historiques qui nous attendent doivent être authentiques et porteurs de valeurs qui disent clairement de quel Royaume nous sommes citoyens; ils doivent passer au creuset d engagements réels dont les conséquences sont souvent imprévisibles.Les maîtres de l'histoire s'ignorent et ils n'ont pas toujours la certitude d'infléchir le temps; ils agissent parce qu'ils perçoivent des situations qui s'imposent à leur conscience et mobilisent les meilleures énergies de leur être dans des gestes humbles et novateurs.À cet égard, Vatican II n'a-t-il pas chez nous préparé le terrain à une libération de la vie religieuse en vue d'une disponibilité renouvelée à l'égard des pauvres et du prochain ?Le temps est à I espérance et à la compassion5.(À suivre).5.Pour aller plus loin : — dans votre communauté comment s'est vécue et se vit la révision des engagements depuis la fin de Vatican II en 1965 ?quelle est la part d intentionnel et de décision propre à votre communauté?et quelle est la part de circonstances qui n’offrent presque aucun choix?— l'image sociale de votre communauté est-elle encore identifiable ?quels en sont les traits de visibilité ?— au cœur des interpellations récentes, quelle est la part du discours et celle des pratiques dans votre institut ?de que! côté penche la balance ?163 Au Liban, c'est bientôt l'aube?Jacques Bélanger, o.f.m.cap.* Je suis allé récemment au Liban pour la troisième fois en trois ans, et j'y suis demeuré dix jours.Je m'y étais rendu, de même qu'en Syrie, en 1983, pour visiter les frères de la Vice-Province Capucine, et assister ensuite au Chapitre, que présidait le Ministre général.En 1 984 j y étais retourné pour animer la retraite.Et j'en reviens maintenant après avoir participé à un Chapitre des Nattes qui dura du lundi matin 22 juillet, au samedi matin 26.1.Chapitre des Nattes Trente-trois des quarante frères de la Vice-Province étaient présents à ce récent Chapitre ; parmi les absents, deux se trouvaient en Europe, et deux étaient restés en Syrie (sur les quatre frères que nous y avons, en deux fraternités) ; trois enfin se trouvaient retenus à Beyrouth par les « événements» ou par la maladie.Le Chapitre se tenait à Mtayleb, maison de formation, un peu en dehors de Beyrouth, vers l'Est.Pour se rendre au Chapitre, quelques frères ont dû, comme ils le font souvent, surmonter le risque et la peur.En effet les frères qui habitent la partie Ouest de Beyrouth, en plein secteur musulman, doivent pour se rendre à l'Est franchir la ligne de démarcation Ouest-Est, la plupart du temps piégée par des francs-tireurs.Par ailleurs, même de Mtayleb où se tenait le Chapitre, zone suffisamment protégée, nous pouvions entendre au loin durant la nuit des détonations qui n étaient pas toujours des feux de joie.* Via Piemonte, 70.00187 Roma, Italia.164 Dans l'après-midi du vendredi 25, quatre confrères prononçaient leurs vœux perpétuels, en présence de plusieurs représentants de la famille franciscaine, de l'Évêque latin, et de nombreux parents et amis.Assuraient l'animation liturgique onze nouveaux frères (dix profès temporaires et un novice), un douzième profès temporaire se trouvant en Syrie.Le Chapitre des Nattes, le premier du genre dans la Vice-Province, s'était fixé comme objectif d'examiner le contenu des nouvelles Constitutions, et d'évaluer notre présence franciscaine dans la présente conjoncture du Proche-Orient.Cette dernière réflexion, bien qu'elle nous ait tous laissés sur notre faim, a quand même permis d'établir ensemble quelques jalons.J'essaierai de rendre compte ici de cette réflexion.Il faut encore ajouter que le Chapitre se tenait en deux langues, l'arabe et le français avec, heureusement, un service de traduction.2.«Veilleur, où en est la nuit ?» (Is.21, 11) Attitudes diverses «Il est difficile d'interpréter aujourd'hui ce qui se passe ici.tout y est si complexe et obscur, et de plus en plus.Tout ce qu on peut faire, c'est de vivre au jour le jour.Essayons plutôt, durant ce Chapitre, d'oublier les événements pour nous concentrer sur notre Charisme.D'autant qu'on n'y vit pas tous la même situation, selon qu'on habite telle ou telle fraternité».Ces propos, exprimés par un confrère au cours de la préparation immédiate du Chapitre, traduisent sans doute ce que ressentent plusieurs.Tel autre disait, non sans lassitude : « Ce qui est à notre portée, c'est la prière.la patience.la confiance en Dieu.Espérons que 165 nous arriverons bientôt à la fin de cette guerre !» Un frère a même lancé une campagne de prière pour la paix au Liban.Et pourtant, au fil du Chapitre, ça et là, surgissaient des éclairs, furtifs mais lumineux, qui ouvraient davantage l'horizon.D'abord une certaine conscience, après dix ans, que quelque chose désormais ne sera plus comme avant, et que l'événement, au coeur même de son caractère catastrophique, comporte peut-être une chance.L éventuelle fin des hostilités ne coïncide pas avec un retour pur et simple à la situation antérieure.Plusieurs personnes sont en train de mûrir, au milieu de cette souffrance généralisée, et découvrent imperceptiblement une nouvelle manière d'habiter cette planète.Elles réagissent et essaient de vivre la situation plutôt que de la subir, et elles s'emploient à préparer un avenir qu elles pressentent différent.L'on peut déjà reconnaître les germes de l'homme neuf qui émergera de ce feu.Une lecture nouvelle de la Parole de Dieu L on recourt volontiers à la Parole de Dieu, dans l espoir de s'y reconnaître, et d y trouver une inspiration.Un confrère avait annoté dans son Psautier le Psaume 74(73): «C est écrit pour le Liban en 1985», disait-il.Chaque ligne du Psaume, marquée de couleurs et crayonnée, évoquait pour lui des visages et des situations concrètes d'ici.Revêtent également un sens aigu et nouveau des textes comme ceux du Serviteur Souffrant d'Isaïe; le «Petit Reste» d'après Babylone; la Résurrection de Jésus qui met les disciples sur une autre piste d interprétation, après les trois jours de détresse ; ou encore ce texte de Luc 21,15: « Je vous donnerai un langage et une sagesse que ne pourront contrarier ni contredire aucun de ceux qui seront contre vous»; de même le texte de Paul aux Colossiens 1, 26ss, où il leur annonce «le mystère tenu caché au long des âges», à savoir que tous, les païens y inclus, ont accès à I Évangile.Un tel texte oblige bien sûr à sortir des polarisations 166 chrétiens-musulmans.Et cet autre texte de Paul qui parle de la Kénose de Jésus : Ph 2.1.« De la patience à la passion » À la lumière de cette Parole de Dieu, ponctuée par l'expérience de François d'Assise et de la famille franciscaine, et par une réflexion nouvelle 2, prennent peu à peu naissance chez les frères des convictions et des attitudes inédites pour eux.Ce qu'on vit au jour le jour, avec toute sa pesanteur et sa médiocrité, tend à se convertir chez plusieurs en expérience spirituelle jusque-là insoupçonnée.Et cela les rend capables de partager autour d'eux d'une manière plus concrète, la rare denrée qu'est l'Espérance ; voire de l'identifier, déjà agissante au milieu de leur peuple.On est en train de faire le pas «de la patience à la passion»3, de développer des anticorps contre la désespérance, d'expérimenter des « pratiques» d'Espérance.Or cela se vérifie non seulement chez les permanents d'Église, mais aussi parmi le peuple, et souvent chez les plus démunis.Tel confrère raconte qu'il avait l'habitude d'aller avec une certaine anxiété rencontrer des réfugiés, croyant les trouver dans un lamentable état d'affaissement.« Mais, dit-il, ce sont généralement eux qui m'encouragent et me font rire, et me disent des paroles d'Espérance».Plusieurs frères et sœurs qui ont 7.Voir le rapport présenté par les frères du Liban en préparation au Conseil plénier de l'Ordre de 1986.Sur notre présence prophétique dans le monde : l'expérience de la Kénose y est présentée comme une clef d'explication de ce qui se vit présentement au Liban, chez les chrétiens en particulier.2.Personnellement, je crois que trois volumes en particulier peuvent aider à poursuivre la réflexion dans un pareil contexte : a) Éloi Leclerc.Le peuple de Dieu dans la nuit, éditions franciscaines.9, rue Marie-Rose, Paris 14e, 1976; b) Carlos Mesters.La mission du peuple qui souffre.Cerf 1984 (écrit en portuguais, puis traduit en diverses langues); c) Albert Nolan, Jésus avant le christianisme, éditions ouvrières, Pans (écrit en anglais, puis traduit).3.Cette expression vient du livre de Carlos Mesters cité plus haut.La passion dont il est question vient de Jésus qui « nourrissait la semence de résistance cachée dans la vie du peuple.» (p.110).167 de leurs parents parmi les réfugiés ont aussi fait la même expérience.Ce sont leurs parents qui, au milieu de leur peine d'avoir tout perdu, trouvent des paroles de consolation, et témoignent d'une solidarité à toute épreuve.Au cœur même des plus rudes affrontements entre factions de toutes espèces, plusieurs n'ont cessé de maintenir le dialogue, de chercher courageusement des terrains concrets de collaboration (travail social auprès des réfugiés ou entre réfugiés, alphabétisation, services de santé.); de manière à rendre possible un nouveau tissu social chez ce peuple qui, dans ses éléments les plus sains, souhaite passionnément revivre la paix.3.Le Liban, révélateur de ce qui attend l'humanité Toutefois, malgré ces lueurs d'Espérance que nous venons d évoquer, le sort du Liban n'en demeure pas moins des plus inquiétants.Le caractère brutal de ce qui s'y vit appelle des réponses urgentes et globales.Le mal est si évident et généralisé qu on ne peut se dérober.Il en va de la survie même de ce peuple.Des questions pressantes nous assaillent alors.«Quelle paix y rebâtir?comment?avec qui?à quel prix?Quelle Espérance proposer?Et nous, à notre titre de franciscains, comment mettre François en liberté sur ce terrain piégé de partout ?» De telles questions apparaissent d'une opportunité criante au Liban en 1985, parce qu elles recouvrent des enjeux particulièrement brûlants: les forces en présence jouent d'une manière si ouverte et exacerbée ! Comment ne pas souhaiter et chercher de toutes ses forces une solution rapide et énergique à ces problèmes ?Pourtant ces enjeux se retrouvent plus ou moins les mêmes à l'échelle de l'humanité.Partout en effet s'affrontent les mêmes forces, à savoir, mammon et le désir de domination, face à l’humble patience et résistance du Serviteur Souffrant, de l'exclus, du rejeté, du persécuté sous toutes ses formes.Même combat partout, même 168 urgence de trouver des solutions aux problèmes de plus en plus complexes, même défi devant une planète que l'homme a du mal à habiter.Le Liban n'est qu'une icône de ce qui nous attend tous.Aucun pays ne fera l'économie de cet affrontement entre d'une part les puissances armées des dominateurs sous toutes leurs formes, et d'autre part la coûteuse et victorieuse résistance du Serviteur.Par ailleurs en aucun temps de l'humanité cet enjeu n'est apparu aussi global et aussi patent.Des pays comme le Liban et comme le Tchad, pour ne nommer que ces deux-là, n'en sont que le signe avant-coureur ou si l'on veut, le bouc émissaire.L'issue chrétienne de cet affrontement, nous le savons bien, n'est la défaite d'aucun des deux partis, mais la convergence de tous dans la communion.D'autre part le caractère urgent de ce défi, à l'échelle de l'humanité, prend des proportions alarmantes, quand on considère les innombrables menaces qui pèsent aujourd’hui sur la planète, et dont l'holocauste nucléaire n'est pas le moindre.4.Que devons-nous faire ?Hausser le niveau de conscience et de courage Nous connaissons tous un certain nombre de faits, que ce soit à l'échelle de notre pays ou à celle de l'humanité.Et nous avons tous une certaine analyse de ces faits, même ceux d'entre nous qui se refusent à «faire de la politique».Une première condition pour accéder à une suffisante vérité de notre vie, n'est-ce pas de hausser le plus possible notre niveau de conscience par rapport à ce qui se passe réellement autour de nous?Cela fait partie du réalisme de notre existence, et est également exigé par un choix de vie qui se veut tant soit peu contemplative.Il nous faudra, dans les années qui viennent, au Liban et partout ailleurs, une vigilance intense et soutenue pour ne pas 169 retomber dans le rêve et dans l'indifférence par rapport à ce qui est en train d arriver à notre planète et à nos frères et soeurs, et par rapport aux intentions de Dieu dans ces conjonctures.Pareillement, sous l'effet de motivations nous arrivant de plus en plus de la réalité, nous serons invités à déployer un courage insoupçonné; et à utiliser avec précision les forces secrètes et non violentes de l'Évangile.En d autres mots, nous nous trouvons convoqués à ce qui pourrait bien être une forme nécessaire de sainteté pour notre temps : connaître de mieux en mieux ce qui se passe ; y réfléchir et I interpréter; faire le lien entre ces réalités et la Puissance du Serviteur; et enfin agir en conséquence ! Une qualité exceptionnelle de communion Beaucoup de femmes et d'hommes, un peu partout, ont déjà pris le chemin que nous essayons de décrire.Ce qui importe maintenant, c'est que tous ces efforts se fassent en concertation, et dans le plus grand désintéressement.Aucune solution n'est réelle aujourd'hui si elle ne tient compte de l'ensemble, ou si elle accepte d'exclure des personnes.Aucun parti, aucune religion, aucun pays ne peuvent se permettre de rester clos sur eux-mêmes.Dans ce monde cancéreux en tant de ses tissus,sociaux, il faut des femmes et des hommes de plus en plus nombreux qui soient passionnés de dialogue et de communion, de manière à renverser le courant des racismes de tout acabit.L humanité devra faire preuve, dans les présentes conjonctures, d une qualité de vie et de concertation tout au moins aussi intenses qu'au moment des plus grandes mutations de l'histoire, entre autres : le mouvement de libération des esclaves, l'accès à l'indépendance des pays de l'hémisphère sud.Et s'il en est qui doivent ici manifester une particulière aptitude au pardon, à la justice et à la solidarité, pour jeter les bases d'un monde nouveau, ce sont bien les chrétiens ! 170 L'intensité du Face à Face L'on se trouve ici en présence du Dieu dont le Nom est indispensable.«À qui irions-nous?» (Jn 6, 68).Seul un contact en direct avec Dieu, dans une foi totale, permettra de passer indemnes à travers ce feu de la guerre.Au ras du sol Et bien sûr ce dont nous parlons ne s'adresse pas à d'exceptionnels surhommes.Il s'agit là d'une tâche qui fait appel à toutes les forces vives, et à tous les niveaux.Les visions à long terme, si indispensables face aux enjeux dont nous parlons, ont toutefois besoin de l'humble patience et passion quotidiennes.L'avenir concret se prépare finalement sur le terrain, dans la pratique de tous les jours.La famille franciscaine Le Liban compte au moins neuf branches féminines et masculines franciscaines, avec environ 500 membres consacrés.Et en outre plusieurs fraternités séculières franciscaines, bien vivantes, de même qu'une jeunesse franciscaine non moins dynamique.Il y a là une réserve d'énergie impressionnante.N'est-ce pas également une chance redoutable, mais réelle et unique, pour nous tous de la famille franciscaine, d'avoir ainsi de nos membres qui se trouvent acculés à se poser des questions essentielles et à réagir ?Est-il utopique de penser à une concertation massive de la famille franciscaine, au Liban d'abord, mais aussi sur le plan international, de sorte que l'Esprit donné à François en 1210 puisse y poursuivre sa démarche pacificatrice, son profond respect pour toute créature, et son attitude active et non violente ?5.Les temps sont proches Comme on est loin ici du langage de tribu si souvent tenu entre nous dans nos groupes fermés ! Le contact avec la vie réelle de 171 femmes et d'hommes affrontés à des problèmes cruciaux vécus dans la chair et dans le sang nous renvoie avec urgence à la question évangélique et décisive pour les Disciples : « Que devons-nous faire ?» La réponse ne se fait pas attendre : changez de vie, et faites-le tout de suite, ça presse ! Redoutable mais bienheureuse conjoncture que celle qui nous accule ensemble à la conversion évangélique, et à des choix de vie qui deviennent une Espérance pour les plus mal pris ! Merci à celles et à ceux qui, comme pressés par les circonstances, nous auront précédés et nous auront indiqué le chemin ! 172 Pauvreté inculturée Paul Hodée, ptre.* «Un développement sur l'inculturation de la vie religieuse, surtout de la pauvreté, de l'obéissance et de la communauté fraternelle serait d'une grande utilité.Que peut signifier la pauvreté inculturée ?Quelle physionomie peut-elle prendre ?Est-ce un thème trop difficile?».Ces quelques lignes écrites par le Père Laurent Boisvert à Montréal le 22 février 1 985 et reçues à Tahiti peu après sont à l'origine de cette troisième étude que publie la «Vie des Communautés religieuses».1.Amorces situées Dans la revue trimestrielle des Missions des Pères des Sacrés-Cœurs « Évangélisation» consacrée au Japon (n° 42, mars 1 985), on trouve ces lignes qui peuvent aider à situer nos réflexions.« Pendant mon noviciat aux USA, je pensais souvent à mon avenir au milieu de mon propre peuple : comment être à la fois Japonais et chrétien ?J'ai appris beaucoup de choses aux USA ; mais il y a de grandes différences culturelles et de manières de vivre.C'est alors que j'ai senti le besoin d'approfondir mes propres capacités mentales.Notre monde moderne nous fournit une multitude de choses ; mais peuvent-elles nous procurer la paix du cœur et de l'esprit?Même les réponses données dans les Écritures ne peuvent, par elles-mêmes, répondre à ce désir d'harmonie que je ressens en moi.Les traductions des livres étrangers ne peuvent davantage répondre à ce que nous, Japonais, attendons.Au cours de mes études au Séminaire de Tokyo, je fus profondément marqué par un prêtre allemand qui s'efforçait d'harmoniser le christianisme et le * Vicaire général, Archevêché, B.P.94, Papeete, Tahiti, Polynésie française.173 zen.Il était capable de percevoir la profonde spiritualité qu'il y avait dans la culture et la religion naturelle du peuple japonais.Il sentait que christianisme et zen étaient compatibles» (P.Misao Louis Kawamata ss.cc.p.14).Le Père John Yamada, vice-provincial ss.cc.écrit (p.6): «Un mot concernant la pauvreté.Au cours de ses deux visites au Japon, Mère Thérésa fit remarquer que le Japon était un pays pauvre, non au sens matériel mais au sens spirituel.Être pauvre c'est manquer du nécessaire pour vivre.et vivre ce n'est pas seulement une question de pain et de riz.La pauvreté, au Japon, c'est l'absence de valeurs, de sens de la vie; c'est la perte de la foi.Dans une telle société, l'argent seul compte.Les gens ont tendance à mettre leur foi dans ce qu'ils peuvent toucher et voir.Un symptôme de pauvreté de cette société apparaît dans le fort pourcentage d'avortements et de suicides.On détruit la vie.Il faut donc parler de Celui qui est venu donner la vie et qui la donne en abondance.C'est dans ce sens que le Japon est pauvre.Les gens ont besoin du message salvifique du Christianisme.L'effet humanisant de l'Évangile est fantastique.Je me sens profondément interpellé par cette situation.Je sais également que je serai d'autant plus signifiant pour les gens que ma vie sera en cohérence avec ma foi.Je suis très heureux de relever ce défi et de le partager avec vous».Ces deux témoignages de religieux missionnaires japonais de la Congrégation des Sacrés-Cœurs me paraissent bien amorcer et situer la recherche demandée pour les lecteurs et lectrices de la «Vie».Ils rejoignent, à leur manière, mon vécu personnel et mon expérience en Océanie depuis douze années; 1973 à 1978 en Nouvelle-Calédonie et au Vanuatu, depuis 1978 en Polynésie française avec participation à la Commission «Justice et Développement» de la Conférence des Évêques du Pacifique.En plus de cet aspect pastoral missionnaire de type «fidei donum» — prêtres diocésains en service temporaire d'entraide dans des diocèses de « Mission» en Afrique, Amérique latine, Asie et Océanie —, depuis trente ans je suis membre de l'Institut séculier du Cœur de Jésus, «Groupes Évangile et Mission» en France qui pratique les «vœux» 174 ou engagements dans l'optique de la «consécration séculière spécifique au clergé diocésain dont je fais partie.2.Suivre le Christ Pauvre En cette année du vingtième anniversaire de la clôture du Concile Vatican II (8-1 2-1965) marqué par un Synode extraordinaire destiné à une évaluation tournée vers un nouveau dynamisme missionnaire, il est utile de mettre en valeur les « principes généraux d'une rénovation adaptée de la vie religieuse» (Perfectae caritatis n° 2).« La norme ultime de la vie religieuse étant de suivre le Christ selon l'enseignement de l'Évangile, cela doit être tenu par tous les Instituts comme leur règle suprême».Aussi, avant «les caractères et fonctions propres maintenus fidèlement dans l'esprit des fondateurs selon le patrimoine de chaque Institut», la «sequela Christi» est-elle située à sa place unique de «source jaillissante de vie éternelle» : «c'est un exemple que je vous ai donné pour que vous agissiez comme j'ai agi» (Jn 13, 15).Les mots: «pour moi, vivre c'est le Christ» (Gai 2, 20), « le Christ vous a laissé un exemple pour que vous suiviez ses traces» (1 Pi 2, 21), «il faut marcher dans la voie où lui, Jésus, a marché» (1 Jn 2, 6), sont l'écho fidèle par les apôtres de leur volonté d'imiter, de «revêtir le Christ».«De riche qu'il était, Jésus s'est fait pauvre afin de nous enrichir de sa pauvreté» (2 Cor 8, 9).Il n'est pas de Règle de vie, de constitutions qui ne rappellent l'affirmation péremptoire de Paul.Chacun de se souvenir dans l'Esprit que ce choix de la pauvreté, plus qu'une béatitude parmi les autres, est la racine, la source du bonheur chrétien selon le renversement radical de l'Évangile: « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, le Royaume des deux est à eux» (Mt 5, 3).« C'est dans la pauvreté que le Christ a opéré la rédemption; l'Église est donc appelée à entrer dans cette même voie pour communiquer aux humains les fruits du salut» (L.G n° 8).C'est le choix de vie que le Seigneur a fait et auquel II a associé Marie, Joseph et les douze apôtres (Le 22, 35).Les pauvres de ce monde sont invités à la vivre, non comme une misère et un manque contre lesquels il faut lutter sans cesse, mais en esprit et vérité.Les 175 riches sont appelés à la conversion, comme Zachée, en se libérant de « Mammon», en découvrant le vrai «trésor du cœur», en vivant la justice et le partage.La pauvreté selon l'Évangile n'est pas la misère dégradante et dramatique qui accable au point de faire perdre conscience de la dignité humaine et de la vocation personnelle de chacun (G.S nos 10, 31, § 2).La mission première de toute personne humaine est de «dominer et soumettre la terre» (Gen 1, 28) par les diverses connaissances, sciences et techniques en progrès incessants et rapides.« La gloire de Dieu c'est l'homme vivant» (Saint Irénée).Le fatalisme, la paresse, l'absence de courage et d'énergie pour mettre en valeur les talents, les capacités, les charismes reçus du Père des cieux ne sont certainement pas une manière intelligente et aimante de l'honorer; cette attitude, qui a en Polynésie le visage du «fiu», n'est sûrement pas un engagement d'amour fraternel permettant de « porter les fardeaux les uns des autres pour accomplir la loi du Christ» (Gai 6, 2; Jacq 2, 14-23; 1 Jn 3, 17-18).Le Royaume des cieux appartient aux «violents» (Le 16, 16).Selon I expression chère aux sportifs, il faut «se faire mal» pour obtenir un résultat.Le Royaume de Dieu est une recherche incessante, une conquête, en même temps qu'il est don gracieux, amour prévenant.La passivité face aux pauvres sans cesse renouvelés, aux «orphelins et aux veuves» aux visages toujours nouveaux et auxquels le Seigneur lui-même a voulu s'identifier n'est pas manière évangélique de suivre le Christ pauvre.Jésus lui-même nous a clairement expliqué qu'une telle attitude d'inconscience et d'omission condamnerait irrémédiablement toute notre vie (Mt 25, 31-46).La pauvreté évangélique nous conforme à Jésus dans son cœur et son attitude de Fils qui se reçoit totalement et humblement du Père «pour faire sa volonté».Elle est acceptation sereine et paisible de nos limites humaines et de nos faiblesses de pécheurs.Elle n est pas dépréciation des biens de ce monde ni mépris des conquêtes technologiques, mais détachement libérateur du cœur dans un esprit d'offrande de nous-mêmes (Rom 12, 1), d'offertoire de la Création — « la Messe sur le Monde» de Teilhard de Chardin —, 176 de partage libéré au service de tous.Imitation active et joyeuse du Christ, la pauvreté «en esprit et vérité» constitue une contestation permanente des fausses valeurs de l'Argent, du Pouvoir, de la Jouissance égoïste (1 Jn 2, 16); elle est «signe de contradiction» face à «l'esprit du monde et à la convoitise de la chair».Elle est annonce prophétique des « cieux nouveaux et de la terre nouvelle», car «la vie de l'homme c'est de voir Dieu» (Saint Irénée), «en acceptant de tout perdre afin de gagner le Christ»» (Ph 3, 8).3.Inculturation Lors de son voyage apostolique en mai 1984, le Pape Jean-Paul Il a eu cette formule qui a retenti joyeusement à travers toutes les îles du Pacifique : « désormais le Christ s'est fait mélanésien en Mélanésie, micronésien en Micronésie, polynésien en Polynésie» (DC n° 1 876, 1 7-6-84).Il est facile de remarquer que le Saint-Père consacre toujours une réflexion approfondie et adaptée aux pays visités sur ce thème de Culture et Foi.Un organisme spécifique est chargé de suivre ce sujet capital à Rome (DC n° 1890, 17-2-85, p.225).Le Concile Vatican II a consacré un important chapitre à « l'essor de la culture» dans les «questions les plus urgentes de ce temps» (GS nos 53-62, ch.2, Il P).«C'est le propre de la personne humaine de n'accéder vraiment et pleinement à l'humanité que par la culture.Nature et culture sont étroitement liées.Au sens large, le mot culture désigne ce par quoi l'homme affine et développe les multiples capacités de son esprit et de son corps.La culture humaine comporte un aspect historique et social; en ce sens on parlera de la pluralité des cultures.Les styles de vie divers et les échelles de valeurs différentes trouvent leur source dans la façon particulière que l'on a de se servir des choses, de travailler, de s'exprimer, de pratiquer sa religion, de se conduire, de légiférer.Ainsi se forme un patrimoine propre à chaque communauté humaine».Brièvement, on pourrait dire qu'une culture est la façon dont un groupe humain gère et épanouit son humanité dans un lieu précis et à une époque donnée.Avant d'aller plus loin, sans doute n'est-il pas inutile de rappeler quelques définitions dans un domaine neuf, délicat et en 177 pleine évolution.Selon le Symposium de Toulouse du Congrès Eucharistique International de Lourdes en 1981 (DC n° 1813, 9-8-81 p.71 9) il convient de distinguer trois termes.«Acculturation» désigne les transformations résultant du contact entre plusieurs cultures ou entre une personne et une culture qui lui est étrangère.« Enculturation» est un terme spécifique signifiant l'insertion d'une personne dans sa propre culture.« Inculturation» est une expression théologique qui représente l'insertion du message chrétien dans une culture humaine.Ainsi, la «pauvreté inculturée» exprimera la manière harmonieuse et spécifique dont l'idéal de la pauvreté évangélique sera inséré et vécu dans chaque culture particulière.Il y aura de cette façon — et l'expérience le montre à l'évidence — une manière tahitienne, calédonienne, française, canadienne, italienne, japonaise, chinoise, etc., de réaliser en esprit et vérité la même valeur radicale de la pauvreté évangélique.sans compter les innombrables variations individuelles selon les charismes de chacun.4.Évangéliser les cultures La nature même de l'Église lui fait dire avec l'apôtre Paul : «malheur à moi si je n'évangélise pas».La mission du Peuple de Dieu est d'« annoncer la Bonne Nouvelle à tous les peuples» (Mt 28, 19) puisque Dieu a fait chacun à son «image et ressemblance» sans «faire de différence» (Act 10).Fraternité essentielle par la référence au « même Dieu et Père de tous», fondement de la dignité égale pour tous; mais, en même temps, diversités concrètes et en évolution sans cesse renouvelée.« Le règne que l'Évangile annonce est vécu par des personnes profondément liées à une culture et la construction du Royaume ne peut pas ne pas emprunter des éléments de la culture et des cultures humaines.Il importe d évangéliser les cultures en partant toujours de la personne et en revenant toujours aux rapports des personnes entre elles et avec Dieu» (Paul VI, Evangelii nuntiandi n° 20).Aussi Jean-Paul II nous invite-t-il à répondre en Église à ces questions fondamentales d'aujourd'hui : «comment le message de l'Église est-il accessible aux cultures nouvelles, aux formes actuelles de l'intelligence et de 178 la sensibilité ?Comment l'Église du Christ peut-elle se faire entendre par l'esprit moderne, si fier de ses réalisations et en même temps si inquiet pour l'avenir de la famille humaine?Qui est Jésus-Christ pour les hommes et les femmes d'aujourd'hui?» (DC n° 1890 — 17-2-85 — p.226).Il est évident qu'il existe de multiples liens entre le message de salut proclamé à travers les Alliances progressives et les cultures humaines.Il est certain que Dieu a parlé selon les manières spécifiques à chaque culture des diverses époques, d'où la difficile question des «genres littéraires» dans la Bible à comprendre non « selon la lettre qui tue mais selon I'Esprit qui fait vivre» (2 Cor 3, 6).Voilà un aspect important et austère de la pauvreté intellectuelle et spirituelle.Il y a un effort permanent à faire de la recherche humble, patiente, intériorisée, ruminée pour comprendre et assimiler la Parole de Dieu dans sa richesse et sa vie à travers les étrangetés et les limites d'expressions culturelles typées et très situées dans le temps et l'espace.L'évangélisation est échange vivant entre les croyants assemblés en Église et les cultures dans lesquelles ils sont plongés par leur humanité.L'évangélisation est l'Incarnation continuée et dilatée jusqu'aux extrémités de la terre.Comme Jésus à Nazareth, elle est indissociablement enfouissement par une humble pauvreté partagée (la kénose : Ph 2, 6) dans l'authenticité culturelle d'un groupe humain et recherche des « affaires du Père qui est infiniment plus grand que notre cœur» (Le 2, 49; 1 Jn 3, 20).Ainsi l'Église, de soi, n'est liée à aucune culture particulière.Elle a mission de faire entendre à «chacun dans sa langue les merveilles de Dieu» (Act 2, 11).Elle affirme la légitimité et l'autonomie de chaque culture spécifique dont, en particulier dans les îles océaniennes, les missionnaires ont codifié et sauvé les langues en les écrivant.Mais les cultures elles-mêmes, filles d'êtres fragiles, limités et pécheurs, ont besoin d'être purifiées, rénovées par I'Esprit du Dieu vivant, fécondées par le message du Christ.Contrairement à un courant actuel très développé, même en Océanie, les cultures ne sont pas des absolus préexistants à la Parole de Dieu.L'Évangile n'est pas une énergie au service du 179 socio-culturel, nouvelle idole de notre époque.Là aussi, il faut aux chrétiens une profonde pauvreté de cœur et une grande humilité pour accueillir avec respect et de façon désintéressée les réalités culturelles d'aujourd'hui.Celles-ci posent à l'Église et aux valeurs de l'Évangile des défis sans cesse renaissants.En effet, notre monde vit des changements rapides en tous domaines, une mutation socio-économique accélérée qui a de profonds retentissements sur les mentalités et les comportements.Les cultures ne sont pas immuables; elles sont en évolution permanente.Autre visage de la pauvreté spirituelle que de sans cesse «quitter son pays, sa parenté et aller vers un pays inconnu» (Gen 12, 1).De plus, par les techniques de communications modernes et les brassages de population — on le voit bien en Nouvelle-Calédonie où cette situation prend un tour dramatique, en Polynésie française où le métissage est la réalité la plus importante de la population — les sociétés actuelles sont affrontées au pluralisme.Comment rester soi-même, développer ses potentialités et accueillir ce qui est autre et qui vient d'ailleurs?Il y faut une humilité de cœur, une douceur dans les relations, une modestie intellectuelle, une sympathie d'accueil qui sont autant d'aspects particuliers d une vraie pauvreté spirituelle qui s'efforce de «se faire tout à tous» dans une paisible disponibilité.Il n'est pas de grand ou de petit pays, de vaste continent ou de petites îles qui ne soient aujourd'hui confrontés à cette pluralité culturelle des groupes vivant sur un même sol.Il faut reconnaître que les relations entre les groupes hétérogènes sont souvent explosives (Irlande du Nord, Liban, Nouvelle-Calédonie, nombreuses grandes villes.).Enfin I évangélisation des cultures est soumise un peu partout au choc des idéologies politiques, autre variété agressive et dangereuse d'idoles modernes.Sous des formes politiques, sociales et culturelles fort diverses, trois grandes familles idéologiques prennent de I ampleur et ont des retombées directes sur les communautés chrétiennes : le marxisme avec ses diverses expressions politiques dans les pouvoirs communistes, le libéralisme politico-économique 180 avec les multinationales vigoureuses et les pratiques des «sécurités nationales», l'intégrisme religieux en particulier dans le monde musulman avec Khomeiny et Khadafi.Dans ces trois situations, il se trouve que le peuple chrétien et spécialement les pauvres sont victimes des affrontements ou des intolérances.Souvent la liberté d'expression de la communauté chrétienne est très limitée et surveillée.De nombreux prêtres, religieux (-ses), laïcs engagés et même des évêques sont déportés, voire mis à mort.Qui dira la profondeur de cette pauvreté inculturée dans les épreuves, les conflits, les persécutions, les intolérances de notre monde éclaté dont les chrétiens sont un peu partout les victimes.«Le disciple n'est pas au-dessus de son Maître ; vous serez haïs de tous à cause de mon Nom» (Mt 10, 16-25).Pauvreté radicale et salvatrice de Gethsémani vécue aujourd'hui par des frères et soeurs chrétiens de «toutes races, langues, peuples et nations qui lavent leurs vêtements dans le sang de l'Agneau» (Apoc 7, 9-14).Qui décrira la pauvreté radicale de ces frères et soeurs disparus sans aucune adresse, torturés dans les prisons de tous régimes, exilés dans les goulags, dépersonnalisés dans les «hôpitaux psychiatriques» spéciaux, «boat people» jeté à l'aventure de l'exil, innombrables réfugiés entassés dans des camps de fortune, victimes innocentes et anonymes des totalitarismes rouges ou blancs ! Peut-on parler de pauvreté inculturée sans une solidarité chaleureuse et fraternelle, sans une communion profonde avec ces centaines de millions de vrais pauvres démunis de tout, fruits dramatiques des affrontements culturels, politiques et religieux de notre univers en crise spirituelle?Le dualisme manichéen sous toutes ses formes érige des «murs de haine», des miradors armés et barbelés, symboles tragiques de l'action du «Diviseur, menteur et père du mensonge» (Jn 8, 44).Et que dire du mépris cynique, de l'indifférence ironique, de l'athéisme satisfait qui caractérise tant de personnes vivant dans nos démocraties occidentales installées dans un matérialisme jouisseur et un individualisme replié sur ses avantages acquis ! La pauvreté évangélique n'est pas aisée à inculturer dans notre monde épris de liberté individuelle sans frein, de conquête matérielle sans limites malgré les interrogations de plus en plus profondes sur la signification réelle, en terme de bonheur des hommes, de tous ces progrès.181 5.Témoins pauvres Les yeux fixés sur Jésus-Christ «qui n’avait pas une pierre pour reposer sa tête» (Le 9, 58), situés dans le Monde de ce temps où nous avons à témoigner de la Bonne Nouvelle du Salut à sa suite «en marchant sur ses traces », voyons quelques aspects d'une inculturation de la pauvreté évangélique pour qu'elle puisse être signe et appel aujourd'hui.L esprit de pauvreté, le coeur de pauvre nous identifie au Christ pour nous aider à vivre avec Lui et en Lui sa Mission de salut universel: «cherchez d'abord le Royaume de Dieu; tout le reste vous sera donné par surcroît (Mt 6, 33).Au terme de sa vie publique, entre la Cène et Gethsémani, Jésus fait prendre conscience de cette dimension missionnaire de la pauvreté à sa suite et en son nom : « lorsque je vous ai envoyés sans bourse, ni besace, ni chaussures, avez-vous manqué de quelque chose?— De rien, répondirent les Apôtres» (Le 22, 35).La pauvreté selon l'Évangile est indissociablement imitation de Jésus dans son cœur de Fils et dans sa Mission d'envoyé du Père.Il se reçoit du Père pour faire sa volonté.On comprend que le Concile Vatican II ait rappelé souvent et avec force que toute l'Église est missionnaire, qu'elle se veut « servante et pauvre» au milieu du Monde.C'est la vocation de tout chrétien (L.G 1 7).Tous les Instituts religieux, actifs comme contemplatifs, sont invités à vivre et à développer ce caractère missionnaire de I Église (VR 2 et 20; AM 40).Ce témoignage de service pauvre se réalise au cœur du monde et doit correspondre aux conditions particulières de notre époque dans sa diversité évolutive (L.G 33 et 36; AM 6).Nous rejoignons ainsi la nécessité de l'inculturation des formes de la pauvreté.D'après mon expérience missionnaire itinérante à travers les îles du Pacifique, les conseils de Jésus aux 72 disciples qu il envoie en mission là où il devait se rendre en personne (Le 10, 1-11), me paraissent très éclairants pour fournir quelques repères valables sur cette délicate question.182 « La moisson est abondante ; priez.» Où que l'on soit, quel que soit l'Institut religieux ou la mission confiée par l'Église au service du peuple de Dieu, la démesure entre notre petitesse personnelle, la faiblesse de nos moyens et l'immensité des appels du monde et des cris des hommes est massive, voire insoutenable.« Des pauvres.vous en aurez toujours au milieu de vous» (Jn 12, 8).«L'option prioritaire pour les pauvres», rappelée avec force par toute l'Église, Jean-Paul II en tête, inscrite comme un refrain lancinant dans l'ensemble des Constitutions des diverses congrégations, n'est pas un slogan consolateur, une « utopie pieuse», un lieu commun obligé pour être dans le vent du moment.À moins d'être sourd et aveugle, la misère des pauvres frappe avec force à notre cœur, la détresse de ce monde interpelle avec vigueur l'Église et toutes ses institutions.Le témoignage de tous les saints — (François d'Assise, François Xavier, Vincent de Paul, Geneviève, Thérèse de Lisieux, Anne-Marie Javouhey.à chacun de continuer !) — nous montre que le retentissement de tels appels les a mis en route pour suivre le Christ en se donnant tout entiers à l'Évangile.La prière au « Maître de la Moisson» par le Christ dans l'Esprit n'est pas évasion ou rêve facile comme certains le disent.La prière n'est pas fuite du monde et refuge dans un nid chaleureux et abrité.La vraie prière est aventure spirituelle qui unit dans un cœur fraternel l'angoisse missionnaire de Jésus et les cris de détresse de nos frères et sœurs à travers notre pauvreté assumée, vécue et dépassée.« Jusques à quand Seigneur, oublieras-tu le cri des malheureux !» (Ps 93, 3-7).Prier sans se lasser, prier avec un cœur humble et pauvre, prier en laissant retentir en son âme et le désespoir des opprimés et l'immense compassion du Père, est une inculturation décapante pour vivre notre pauvreté consacrée.«Agneaux au milieu des loups» L'inefficacité apparente et immédiate de l'Église armée de la seule Parole de Dieu, face aux moyens puissants de l'Avoir, du Savoir, du Pouvoir des Grands de ce monde, est une terrible pauvreté spirituelle à vivre.Elle devient parfois insupportable 183 lorsque les cris ont des sonorités familières, que les pauvres ont des visages connus, que la désolation ravage la terre que l'on aime.Cette inculturation de la pauvreté dans une Incarnation continuée par le partage quotidien de la vie est signe d'authenticité évangélique et de lisibilité actuelle de son message d'amour fraternel.Si nous devons respect et honneur aux Autorités légitimes comme Jésus face à Pilate qui le condamnait, comme les Apôtres Pierre et Paul le rappellent, nous ne pouvons vivre dans la naïveté qui imaginerait que les rapports de force entre États et groupes, que les conflits d'intérêt entre catégories socio-économiques ou pays industrialisés et régions en voie de développement pourraient être gommés.« Faire la vérité pour marcher dans la lumière et vivre en hommes libres» (Jn 3, 21 ; 8, 32) est une entreprise austère qui demande humilité intellectuelle, ascèse permanente, pauvreté qui accueille l'autre dans sa différence, voire dans son mépris ou sa haine.Le dialogue n'est pas réalisé abstrait et livresque.Il est rencontre décapante de l'autre, surtout lorsque ces autres ont le prestige du pouvoir et que nous n'avons que bonne volonté, paroles aimables et cœur généreux.«Le Pape.combien de divisions», demandait, ironique, Staline.pour éliminer l'Église des discussions de Paix ! «Ni bourse, ni sac.» Annoncer Jésus pauvre par les moyens pauvres ! Sans doute le Seigneur lui-même recommandera de « s'asseoir, de réfléchir, de soupeser les moyens avant de bâtir».Cela ne signifie pas le grandiose, mais le sens de la mesure, le souci de la prudence.Quand on lit les vies des fondateurs et des fondatrices, quand on revit les débuts des premières missions partout dans le monde, on est étonné et émerveillé de la confiance absolue, de l'audace évangélique, de la pauvreté héroïque de leur témoignage.Qui aurait oublié la vie de la bienheureuse Jeanne Jugan, fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres qui imitent sans cesse la confiance de leur Mère à l'égard de Saint Joseph ! C'est une dimension importante de la pauvreté inculturée que de ne pas arriver avec sa boîte à outil perfectionnée, sa bibliothèque 184 garnie, ses moyens de travail assurés.À mes dépens, j'ai bien vite réalisé dans nos îles du Pacifique qu'il n'y avait que la Bible qui était le vrai livre de référence, qu'il ne me fallait être que la voix fidèle de la Parole de Dieu.Le reste n'est pas inutile.Mais, selon le mot célèbre, «la culture c'est ce qui reste quand on a tout oublié»; ce n'est pas des paillettes brillantes que l'on fait miroiter aux feux d'une actualité facile et factice.La pauvreté inculturée est d'abord une longue écoute, une observation attentive, un partage cordial, un émerveillement sympathique devant l'inattendu, l'autre, l'étranger.La pauvreté nous fera découvrir que «le sage est une oreille qui écoute».Après ce long temps de « vie cachée à Nazareth» dans l'humble partage quotidien, c'est alors que le témoin de l'Évangile pourra «tirer de son trésor du neuf et de l'ancien».«Être est plus important qu'avoir» (Jean-Paul II in Laborem exercens), surtout dans le témoignage rendu au nom de l'Évangile par ceux et celles qui se veulent consacrés à suivre Jésus le plus près possible.«Dites: Paix.» Les premiers missionnaires des Sacrés-Cœurs ont béni, le 7 août 1834, les premières îles d'Océanie par ces mots des conseils donnés par Jésus.Ils ont consacré les îles à Notre-Dame de Paix.La paix que Jésus donne n'est pas la paix selon l'esprit du monde (Jn 14, 27).Elle n'est pas absence de conflits, de violence, d'opposition.Elle n'est pas le faux équilibre extérieur basé sur des rapports de force, des armements de plus en plus démentiels.Elle n'a pas pour moyen la ruse, les doubles langages, la méfiance.Elle n'est ni marchandage ni compromission.Elle est le fruit de la lumière.Elle vient du don de soi, de l'engagement total de soi-même dans l'humilité du cœur, la douceur du comportement, la non-violence des actes et des paroles.Elle se bâtit sur la règle d'or de l'Évangile : «ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux» (Mt 7, 1 2).Respect, humilité, douceur, patience.attitudes plus faciles à dire et chanter qu'à vivre lorsqu'on arrive ailleurs que chez soi.Il y faut la sympathie modeste et aimante d'un cœur de pauvre qui accepte d'être accueilli, dérangé dans ses goûts et ses manières, 185 ébranlé dans ses habitudes et ses certitudes sociales.L'expérience montre la vérité de la parole du Seigneur : «s'il se trouve un être de paix, votre paix ira reposer sur lui».Par la pauvreté d'un cœur qui écoute et partage dans un humble dialogue, partout à travers les îles et souvent avec émerveillement, il m'a été donné de vivre cela.L'Esprit du Seigneur nous précède toujours.La pauvreté évangélique en est le révélateur dans la foi.« Mangez, buvez ce qu'on vous offrira» Après douze années d'expérience nomade, je suis de plus en plus persuadé que l'inculturation de la pauvreté se joue concrètement là.Ce n'est pas seulement dans la Bible que les repas sont importants.Ce n'est pas simplement parce que Jésus a débuté et achevé son ministère par les repas de Cana et de la Cène que le partage de la table est significatif.Dans la pratique sociale courante, la manière devivred'une fa mille et d'un groupe, la façon d'accueillir l'autre, l'expression des moments majeurs de l'existence se réalisent à travers les repas.La première fois qu'on vous dit sur un atoll perdu des îles Tuamotu que pour vous honorer on vous offrira du chien à manger, que votre menu habituel sera du poisson cru, vous ressentez quelque réticence.Pour ne rien cacher, on se demande bien comment on va faire et ce qui va se passer.Puis après une petite réflexion — aidée de méditation évangélique — vous vous dites que ces gens n'ont l'air ni débiles ni malheureux.et l'expérience du repas partagé selon les coutumes locales vous montre la justesse des paroles de Dieu à nos premiers parents: «Je vous donne comme nourriture toute herbe portant semence, tout arbre fruitier, toute bête de la terre et tout oiseau du ciel» (Gen 1, 29).Il est malheureux que le rédacteur de la Genèse n'ait pas été un polynésien de nos îles, car il n'aurait pas vu dans l'océan le règne des monstres marins qui font peur, mais le grouillement multiforme des poissons aussi délicieux les uns que les autres et bien bons à manger crus (marinés au citron vert) ou cuits à l'eau ou au feu ! 186 Que l'on préfère tel ou tel mets, est affaire d'habitude ou d'éducation.Que l'on digère mieux tel ou tel plat est affaire d'estomac ou de foie.Mais la pauvreté du partage quotidien nous fera accepter « ce qui nous est offert » de bon cœur sans nous poser des questions de conscience, de tabous plus ou moins mythiques puisque Jésus lui-même a «déclaré purs tous les aliments» (Mc 7, 1 9).Dans ce même chapitre septième de Marc que j'estime de plus en plus important à analyser et méditer sous cet angle spécifique de l'inculturation de la pauvreté, Jésus nous met en garde à travers les gestes simples de la vie quotidienne, transformés en absolus culturels et religieux, «d'enfermer Dieu dans nos traditions humaines».L'Évangile se joue, plus que dans les grandes réflexions si utiles qu'elles soient, dans ces humbles réalités du «pain quotidien» partagé avec ceux et celles que le Seigneur met sur notre route.L'expérience me montre que bien des choses importantes du témoignage religieux, de l'annonce de l'Évangile, de la crédibilité locale de l'Église se jouent à ce niveau humblement existentiel du manger et du boire ensemble.Peut-être serait-il utile de faire révision de vie, révision apostolique, partage communautaire sur une vraie pauvreté inculturée qui nous fait « prendre notre nourriture avec allégresse et simplicité de cœur» dans la communauté concrète où nous nous trouvons.(Act 2, 46).6.Pauvreté de Jean-Baptiste Puisque cette réflexion est aussi un témoignage «à partir des valeurs océaniennes», je me retrouve de mieux en mieux dans l'exemple de Jean-Baptiste.Il fut «l'ami de l'Époux» qui a su conduire au Christ et se retirer disrètement en ne gardant rien ni personne pour lui.Il fut celui qui a accepté de «diminuer pour que Jésus grandisse».Pauvreté essentielle du missionnaire diocésain «fidei donum», prêté temporairement pour bâtir, faire grandir les Églises locales selon leurs charismes, leur personnalité propre, leurs possibilités.On aimerait bien à certains jours dire un «je» personnel et bien senti.La mission, vécue dans l'humble et pauvre disponibilité inculturée, demande de toujours dire « nous», voire de se taire dans un modeste partage devant ce qu'on ne comprend pas encore.187 Les grandes valeurs de nos petites îles d'Océanie sont le partage communautaire et la chaleur relationnelle du cœur.C'est le contre-pied direct de ce qui est important dans le monde dit «occidental»: valorisation individuelle, priorité au rationnel.Dans le concret, faire passer les idées par les sentiments, «toucher les cœurs» pour faire comprendre le message de la Parole de Dieu, se situer avec simplicité et vérité dans le jeu complexe des relations qu'on sent plus qu'on ne comprend — ne serait-ce que par discrétion —, est une gymnastique culturelle sans cesse à reprendre dans un esprit de pauvreté.C'est d'ailleurs la condition pour pouvoir remplir la mission demandée et apporter les compétences et savoir-faire pour lesquels l'Église locale vous a appelé.Plus que les idées, c'est le style de présence fraternelle qui rendra crédible.C'est dans cet humble partage, bien situé et non intemporel, que le message «prophétique» pourra être proclamé, accueilli et qu'il sera reçu comme appel à la conversion et non provocation de l'étranger de passage, toujours un peu «sûr de lui et dominateur» (c'est parfois comme cela qu'on voit les Français !).Ceci m'amène à souligner un point sensible de cette incultura-tion de la pauvreté : la peur d'être pillé.Au moins dans mon cas, dans les divers diocèses d'Océanie, on m'a demandé beaucoup de travaux de recherches sur des sujets variés : sciences, pédagogie, histoire des Missions, enseignement social, articles d'actualité, etc.J ai constaté bien des fois que ces études ont été reprises, pillées, transformées sans qu'on me le dise.Il m'est arrivé qu'on me développe avec conviction comme idée intéressante et neuve ce que j avais écrit plus tôt.Vivre pour le compte des autres dans une totale disponibilité.Accepter d'être pillé, manipulé, récupéré ou rejeté.Être un peu «le juif errant» qui passe, parfois le bouc émissaire envoyé pour protéger les autres, est une forme de pauvreté inculturée dans les Églises locales pour qu'elles grandissent et se fortifient en enfonçant leurs racines dans votre enfouissement.Jean-Baptiste m'aide bien à comprendre cette forme d'inculturation de la pauvreté missionnaire à travers une disponibilité «mangée» et qui doit rester mangeable.188 7.Pauvreté des petits Nos petites îles du Pacifique, émiettées sur le quart du globe terrestre, m'ont fait découvrir un certain aspect structurel d'une pauvreté inculturée.Mots savants — dont je m'excuse — pour dire que, quoiqu'on fasse aujourd'hui et demain, une petite île ne sera jamais un grand continent, qu'un atoll de corail de quelques kilomètres carrés ne sera jamais une plaine fertile, qu'une île modeste située à des milliers de kilomètres d'une terre importante ne sera jamais un carrefour majeur d'accès facile.Outre ces contraintes venant du Créateur lui-même, la modestie de la population fera que ces Églises locales seront peu peuplées.Certains de nos diocèses ont 2 ou 3,000 catholiques ! Pourtant, ces petites Églises locales doivent faire face, sans aucun personnel nombreux, spécialisé ou disponible à toutes les tâches, enquêtes, recherches, commissions en multiplication croissante dans un monde de plus en plus complexe.Je ne sais si c'est l'application de la loi de «complexification-conscience» de l'Évolution cosmique selon la vision du P.Teilhard de Chardin.Mais ce qui est certain, c'est que cette pauvreté structurelle des petits qui ne peuvent qu'être et rester petits est une variété inculturée de pauvreté qu'il faudrait prendre en considération.Que de regards condescendants et parfois méprisants à l'égard de ces petites communautés chrétiennes vues comme marginales ou «demeurées».Même dans l'Église, les petits ne peuvent accomplir les mêmes performances que les grands.Mais peut-être qu'à travers leur faiblesse sociale, ces petits un peu en marge des Grands de ce monde peuvent y apporter un certain «supplément d'âme», une certaine joie de vivre, une allégresse de la foi particulière à ceux et celles qui, comme Marie et Joseph, savent accueillir l'amour du Père des miséricordes avec la pauvreté souriante d'un cœur d'enfant.189 Les livres Erdozain, Placido, Barth, Maurice, Salvador, Oscar Romero et son peuple, Éd.Karthala, 1982, 163 pp.Le Salvador est connu aujourd'hui du monde entier à cause du sanglant conflit qui le déchire.Face à un pouvoir qui gouverne par le meurtre et la répression, une partie importante de la population a commencé la lutte pour ses droits légitimes et la restauration de sa dignité.Pour l'Amérique Centrale et les États-Unis, des enjeux fondamentaux dépendent de la guerre du Salvador.En Mgr Romero, le peuple salvadorien reconnaît aujourd'hui un guide dont la voix résonne encore.Après l'échec des nombreuses tentatives pacifiques, il ne restait au peuple qu'à prendre les armes, comme l'avait prédit l'évêque.Flood, David, Frère François et le mouvement franciscain, (Peuple de Dieu), Éd.Ouvrières, 1983, 180 pp.David Flood est à la fois un disciple et un chercheur.Son mérite propre, quand il parle de François, est de ne pas se laisser éblouir par la figure historique au point d'estomper le visage de l'homme.Il rend à François son visage d'homme en le resituant dans le mouvement d'hommes et de femmes qui l'ont suivi et dans l'univers social auquel ces hommes et ces femmes appartenaient comme lui.Ces pages parlent à la fois de l'homme et du mouvement.«Le titre ne correspondrait pas au texte s'il voulait dire que des pages parlent d'abord de l'homme et ensuite du mouvement comme de son oeuvre.C’est le contraire qui est vrai.Car ce n'est qu'en parlant du mouvement que nous arrivons à parler de François comme personnage historique.Il était frère d'hommes et de femmes.» Gillard, Bernard, Pascalies, Éd.Salvator, 1983, 128 pp.Ce titre pourrait très bien être remplacé par celui de floralies, car il rassemble en une seule gerbe nombre de fleurs glanées dans la Bible et l'Évangile.C'est tout un parterre où la poésie, les images, présentent comme une grande fresque, l'immense variété des richesses insondables du mystère pascal.Poésie toute simple?Oui, mais aussi justesse d'une théologie nourricière et captivante, va-et-vient entre Marie et Jésus, Nouvelle Ève et Nouvel Adam, vision du monde encore diluvien par les yeux de la foi célébrant les merveilles de l'Amour, à travers son combat fantastique contre les forces du Mal, jusqu'à la victoire totale de la Résurrection, dans l'apothéose de l'humanité et de l'univers assomptés, devenus le Corps de Gloire du Christ, «Plérôme» de l'éternel Festin des 190 Noces, triomphe de l'Agneau pascal enfin uni à son Épouse au Cœur du Père dans l'éclatement joyeux et comblant de l'Esprit.Gosselin-Genest, Claire, De la nuit à la lumière, Éd.Paulines & Mediaspaul, (Sève Nouvelle, 38), 1983, 148 pp.Les deux parties de cet ouvrage sont d'une valeur spirituelle et littéraire remarquable.Un souffle pur et frémissant de limpidité parcourt ces pages.On pourrait, sans se tromper, les jumeler avec les textes des grands mystiques chrétiens.Nous sommes saisis et émerveillés de ce que Dieu, Dieu notre Père, ainsi que s'exprime souvent l'auteur, opère dans le cœur et l'âme de cette croyante qui, sous l'influence de la grâce, finit par s'abandonner entièrement à sa divine et sainte Volonté.Elle a des formules qui éclairent d'un coup et d'une façon radicale, des vérités profondément théologiques et scripturaires.Hamaide, Jacques, Dire la foi : Une église minoritaire.Vivre et évangéliser.L'expérience de la communauté.(Croire aujourd'hui), Éd.Desclée de Brouwer/Bellarmin, 1983, 133 pp.On vous demande, à cor et à cri, de « dire votre foi », de «« témoigner », d'« annoncer l'Évangile».Oui, mais comment faire?Membres d'une Église minoritaire, contestés de toutes parts, les croyants, ces derniers temps, se sont faits tout petits.Pourtant, à l'heure actuelle, beaucoup désirent sortir de ce refuge de silence.Dès lors, des questions se posent : Annoncer l’Évangile est-il affaire de spécialistes ou la tâche de tous les croyants ?Dire la foi, mais quelle foi ?Enfin, comment s'y prendre ?Jacques Hamaide, à partir d'une longue pratique, répond à toutes ces questions.On ne peut dire la foi que si l'on a fait soi-même l'expérience d'être aimé par Dieu, sans préalables, dans notre condition même d'hommes pécheurs.Ensuite, il s'agit avant tout d'être soi-même, sans prosélytisme et sans timidité.En liberté.Justement, ce livre est un livre libérant, pour qu'il nous aide à nous remettre dans notre vérité d'hommes et de croyants.Hubault, Michel, La voie franciscaine.La joie de vivre, (Voies et Étapes), Éd.Desclée de Brouwer/Bellarmin, 1983, 191 pp.Il ne faut pas séparer François d'As-sise de ceux et celles qui, en tant de reprises originales, vivent aujourd'hui de son esprit et forment ainsi la grande famille franciscaine.Trop souvent, on s'attache à la figure du saint et l'on oublie ses frères et ses sœurs dans la joie de vivre l'Évangile.C'est perdre le plus important dans le message, en tout cas l'expression concrète de sa permanente actualité.Michel Hubault campe ici fortement l'intime et incessante relation.L'aventure de François, plus que jamais, continue.L'Église en notre monde a besoin d'elle.191 PARTAGE FRATERNEL Mots d'appréciation Diverses communautés, «bénéficiaires» de la revue La Vie des communautés religieuses grâce aux dons du «partage fraternel», ont exprimé leur appréciation et leur reconnaissance.«Nous avons reçu la revue "La Vie des communautés religieuses" dont un Institut religieux canadien a eu la charitable idée de nous offrir un abonnement.Je viens vous en remercier très vivement, au Nom de la Congrégation, et vous prier d'être notre intermédiaire auprès de cet Institut pour lui exprimer notre reconnaissance et l'assurer de notre prière en retour.La Congrégation de N.D.-du-Lac commencée en 1 969 compte neuf Professes, cinq Novices, 15 Postulantes (en deux années), aussi 14 Aspirantes et nous attendons une rentrée de vingt-cinq Stagiaires qui, au bout des trois mois de stage, formera la 1re Année d'Aspirat.Leur formation est confiée à cinq Soeurs Blanches aidées d'une Professe de N.D.-du-Lac.Que la prière de l'Institut qui nous offre l'abonnement à votre revue veuille bien nous aider dans notre tâche de "formatrices".Nos sincères remerciements.» Les Sœurs de Notre-Dame-du-Lac Baam par Kongoussi Afrique « Nous vous remercions beaucoup de la faveur que vous nous faites en nous envoyant gratuitement la revue "La Vie des communautés religieuses", cette lecture nous sera très bénéfique.Notre reconnaissance s'adresse à la Communauté canadienne qui nous a fait don de cet abonnement.Merci de vous intéresser à vos petites Soeurs d'Afrique.et de tout ce que vous faites pour nous.» Monastère Ste-Claire Abong-Mbang — Cameroun Afrique PARTAGE FRATERNEL Mots d'appréciation Diverses communautés, «bénéficiaires» de la revue La Vie des communautés religieuses grâce aux dons du «partage fraternel», ont exprimé leur appréciation et leur reconnaissance.«Il y a déjà quelque temps nous recevions votre magnifique revue "La Vie des communautés religieuses".Je ne sais comment vous remercier.et comment remercier la Communauté qui si discrètement nous offre ce cadeau; veuillez lui transmettre toute notre reconnaissance.Je ne vous cache pas que nous apprécions beaucoup ce genre d'aide.En pays d'Afrique nous ne sommes guère favorisées au plan de la lecture.tout coûte si cher et n'arrive généralement pas jusqu'à nous.Ces apports extérieurs sont toujours très enrichissants surtout lorsqu'il s'agit de lectures aussi denses.Encore mille Mercis et que notre prière vous aide à intensifier un si bel apostolat.» Les Sœurs Carmélites Carmel de l'Épiphanie Afrique « Depuis quelques mois je m'étais promis de vous écrire.Je profite de mes vacances pour le faire.Nous recevons bien la revue "La Vie des communautés religieuses" que vous nous envoyez si gracieusement.Nous la lisons régulièrement, elle nous aide aussi pour des rencontres d'équipes.Je vois que votre partage fraternel s'étend à plusieurs communautés.Béni soit le Seigneur qui permet cette entraide fraternelle à sa suite.» Les Sœurs De St-Gildas Burkina Faso Afrique • »TVv^ la vie des communautés religieuses 5750, boulevard Rosemont Montréal, Québec, Canada H1T 2H2
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