La vie des communautés religieuses /, 1 mai 1991, Mai-Juin
• * mai-juin 1991 religieuses La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f m Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre Bisailion, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m Secrétariat : Yvette Viau, s.s.a.Courrier de la deuxième classe Enregistrement n° 0828 Composition : PLB Graphique Impression : L'Éclaireur Ltée Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél : 259-691 1 La revue paraît cinq fois par an Abonnement: de surface: 12,00$ (65 FF) (400 FB) par avion: 16,00$ (90 FF) (475 FB) de soutien: 20,00$ Sommaire Vol.49 — mai-juin 1991 Thaddée Matura, o.f.m., Justice, paix, sauvegarde de la création selon la Bible 131-155 Jacques Laforest, L’art de vieillir : l’estime de soi 156-167 L’A.se propose de chercher si et comment la justice, la paix et la sauvegarde de la création trouvent un appui dans la Parole de Dieu.Son étude comprend trois parties.La première est une présentation globale et synthétique de la vision biblique de la création et de la place de l’homme; la deuxième examine la signification des termes : justice et paix, et s’arrête brièvement sur le respect de la création ; la troisième montre comment l’approche biblique stimule et relativise la quête humaine de la justice et de la paix.L’art de vieillir n’est pas plus facile pour un religieux ou une religieuse que pour une personne laïque.Les membres des instituts religieux ne peuvent-ils pas aider les autres à vieillir, compte tenu du support particulier de leur spiritualité ?Notre monde a besoin du témoignage de personnes qui vieillissent bien, de communautés qui portent sur leurs membres âgés un regard régénérateur d’estime de soi.129 Jean-Marc Dufort, s.j., Pour un engagement évangélique : perspectives d’avenir de la vie consacrée 168-177 P.A.Kalilombe, évêque, L’évangélisation et les religieux 178-184 William F.Hogan, c.s.c., Sens de l’internationalité 185-189 L’A.essaie de prévoir les préparations nécessaires à la vie consacrée pour faire face à l’avenir.Il dit comment aller au-devant de l’avenir en lui apportant l’évangile du Christ.Il dégage ensuite quelques caractéristiques de la vie consacrée dans l’avenir.Est capital, pour lui, le service que les religieux et religieuses pourront offrir à l’Église et au monde.Les communautés religieuses ne peuvent transmettre la Bonne Nouvelle au monde d’aujourd’hui qu’en rejoignant vraiment sa réalité.Or ce monde est fait de richesse et de pauvreté, il est doté d’un large système d’exploitation.Une évangélisation efficace exige une bonne analyse de cette réalité et une confrontation avec les valeurs de la foi.La mission est une préoccupation première pour les congrégations apostoliques.Promouvoir le sens de l’internationalité devrait faire partie intégrante de la mission dans les instituts internationaux.130 Justice, paix, sauvegarde de la création selon la bible Thaddée Matura, o.f.m.* Les mots justice, paix, environnement (ou écologie) sont à la mode depuis une quinzaine d’années, surtout au sein des différentes Églises ou communautés chrétiennes.Ils se réfèrent à des situations mondiales d’injustice, de guerre ou d’abus de la nature et proposent des moyens pour y obvier.De concert avec tous les hommes de bonne volonté, les chrétiens s’engagent dans la réflexion et dans les actions concernant ces trois secteurs, tout en s’efforçant de puiser dans leur foi un éclairage et des motivations propres à les stimuler.Or cette foi s’enracine et tire sa vigueur des Écritures de la Première et de la Seconde Alliance (Ancien et Nouveau Testament).Les pages qui suivent se proposent de chercher, si et comment, dans quel ensemble et selon quel équilibre, les trois thèmes évoqués dans le titre trouvent un appui dans la Parole de Dieu.D’entrée de jeu je fais deux remarques : 1.Cette réflexion, tout en s’appuyant sur l’Écriture (selon les études les plus récentes) se place dans un contexte thélogique élargi en une vision du dessein de Dieu qui se veut globale.Elle ne prétend pas être une étude scripturaire technique.2.Les termes: justice, paix, environnement comportent aujourd’hui une signification surtout sociale, économique et politique, ainsi que cela ressort clairement de l’ensemble de notre dossier.* 84240 Grambois, France.131 Or, il se peut — et tel est du reste le cas — que la Bible ne leur donne pas tout à fait la même signification.En d’autres mots, tout en partant des questions et des soucis qui sont les nôtres en ce XXe siècle finissant, nous ne devons pas nous attendre à leur trouver dans l’Écriture des réponses précises et des orientations d’action pour aujourd’hui.Il s’agit plutôt d’un dialogue parfois difficile (les situations et les perspectives sont différentes) mais toujours fécond, où la Parole de Dieu souvent déroutante nous invite à élargir le débat et à creuser pour atteindre les racines qui nous portent en tant que chrétiens.Cette étude comprendra trois parties.Ce sera d’abord une présentation globale et synthétique de la vision biblique de la création, de la place que l’homme y occupe comme individu et en tant qu’être social, ainsi que des tâches qui en découlent pour sa conduite.La deuxième partie examinera en détail la signification des termes : justice et paix, selon le sens que leur donnent l’Ancien et le Nouveau Testament, et s’arrêtera brièvement à la question du respect de la création matérielle.Enfin, en conclusion, on verra comment l’approche biblique rejoint, élargit, stimule et relativise en même temps, la quête humaine de la Justice et de la Paix.I.Perspectives bibliques fondamentales Avant d’étudier en détail le contenu de chaque terme (justice, paix), il faut noter un point important.Pour bien saisir la richesse de leur signification, ces termes doivent être placés dans l’ensemble dont ils font partie et qui leur confère justesse et équilibre.Autrement dit, justice et paix ne sont que des éléments, des aspects d’un vaste tout, englobant Dieu dans son rapport avec l’homme, et l’homme dans son rapport avec le prochain, la société, la nature, l’histoire.Cet ensemble n’est pas un système statique ; c’est une histoire toujours en mouvement que ses acteurs, Dieu et l’homme, acheminent vers une consommation métahis-torique.Cette partie de notre travail présente ici, en les développant, ces points de base.132 1.La bonté du créé L’ensemble des choses qui existent et qui forment le monde ou l’univers (le cosmos), avec l’homme au sommet, sont présentées comme bonnes (Gn 1, 25) et même très bonnes (Gn 1, 31).La révélation biblique de l’A.T.depuis ses premières (Genèse) jusqu’à ses dernières pages (Ben Sirach, Sagesse) considère l’oeuvre de Dieu comme une réussite, (Jb 38, 4-7) s’émerveille devant sa splendeur (Si 42, 15-25) et célèbre le triomphe de la vie (Sg 1, 13-15).Certes, elle n’ignore pas la rupture de cet équilibre, provoquée par la «faute d’origine», avec ses séquelles: méchanceté de l’homme, souffrance, mort (Gn 3, 16-19).Malgré sa gravité, cette rupture n’est pas irréparable.Tel qu’il est, ce monde est aimé par Dieu (Jn 3, 16) qui contemple son image et sa ressemblance dans l’homme (Gn 1, 26-27), et dans le cosmos visible le reflet de sa gloire invisible (Rm 1, 19-20).Même si le tragique n’en est pas exclu, la vision biblique du crée est foncièrement optimiste.2.Toute la réalité du créé Pour la mentalité hébraïque, le créé c’est d’abord l’être concret, matériel.Cette mentalité ignore le dualisme grec (surtout platonicien) : matière-esprit, totalement distincts et séparés, et voit l’homme comme unité indissociable de chair (basar) et de souffle donné par Dieu (ruah) (Gn 6,17).Il n’y a donc pas, ni dans l’homme ni dans la nature, deux domaines séparés : celui, supérieur, de l’esprit et des idées, et celui, inférieur, (et dégradé) de la matière.On peut dire, en un certain sens, que la Bible a une vision matérialiste : c’est la matière, mais animée et personnalisée dans l’homme par le souffle de Dieu, qui est objet de la création et sujet de l’histoire.Ce qui en découle, comme conséquence, c’est que tout l’homme, dans l’épaisseur de tous ses conditionnements physiologiques, psychiques, spirituels, sociaux, économiques, politiques, etc.est objet du souci et de l’amour de Dieu.Dieu ne méprise rien de ce qu’il a fait (Sg 11, 24).Ainsi la dignité 133 de l’homme ne consiste pas dans une reconnaissance abstraite de sa valeur et de ses droits, mais dans le respect concret et la promotion de ces conditionnements.3.Caractère historique, linéaire et eschatologique du créé Depuis ses origines, l’humanité est engagée dans une marche en avant, une évolution.Cette évolution n’est pas cyclique (répétition, «éternel retour») à l’instar du temps astronomique et des saisons ; elle est linéaire, c’est-à-dire orientée vers un avenir.La Bible donne un sens à l’histoire ; la marche de l’humanité, malgré ses méandres, se dirige vers un âge et un monde nouveaux.Pour l’A.T.cet avenir absolu, objet de désir et d’espérance, c’est l’âge messianique.Fondamentalement réalisé lors de la mort-Résurrection du Christ, son achèvement est cependant reporté jusqu’à la Parousie, manifestation du Seigneur en gloire et transformation de l’univers.La foi biblique place donc la fin de l’histoire dans l’au-delà de l’histoire.Celle-ci ne s’arrêtera pas par l’anéantissement définitif de toute vie, elle ne s’achèvera pas non plus en un état de perfection immuable et statique, et ne sera pas une poursuite éternelle d’un progrès indéfini.La fin de l’histoire, ce sera le passage de ce monde-ci, l’humanité du passé et du présent dans tous ses conditionnements avec l’univers matériel lui-même, dans une nouveauté absolue — terre et cieux nouveaux — (Ap21, 1-8).4.« Déjà et pas encore » L’homme a été créé bon ; il l’a été en tant qu’être de communion interpersonnelle (homme et femme; Gn 1, 27), ce qui implique, comme conséquence, la dimension sociale.Le désordre introduit par le péché va perturber et les relations humaines : domination de l’homme sur la femme, fratricide, meurtres et vengeance (Gn 3, 16;4, 8;23, 24) et l’ordre du monde lui-même (déluge: Gn 6, 5-7).Cependant les interventions pédagogiques et salvatrices de Dieu, ami des hommes (Sg 1,6; 7, 23) vont empêcher le pire 134 et feront en sorte que la marche en avant, malgré les reculs, va se poursuivre.Chaque fois que l’homme agira conformément à la vérité profonde inscrite en lui (être bon, juste, respectueux de l’autre, « l’aimant comme soi-même » (Lv 19, 18), la justice et la paix dont Dieu est la source lui seront communiquées.Alors l’ordre des relations authentiques avec le prochain et le monde sera respecté et les hommes pourront vivre dans un bien-être relatif en sécurité.De la sorte, au sein même de sa brève histoire, marquée par la mortalité, l’humanité pourra vivre « déjà» ce à quoi elle est appelée.Cette vision idéale est contredite par la réalité concrète.La marche de l’homme à travers l’histoire est marquée par l’injustice, l’oppression des faibles, la cruauté, les guerres.Ni les interventions divines, ni les paroles des prophètes, ni l’enseignement et l’oeuvre de Jésus n’ont eu raison de ce passif de sang et de souffrance.Si le «déjà» de la bienveillance divine et de la réponse active de l’homme est malgré tout visible — ce qu’attestent les divers et incontestables progrès — le « pas encore » de l’inachèvement ne l’est pas moins.Les solutions proposées, les bonnes volontés engagées, peuvent, il est vrai, changer telle situation, améliorer telle autre, mais jusqu’ici on n’a jamais trouvé ni dans la religion ni en politique, des recettes infaillibles, efficaces et rapides pour aboutir à des « lendemains qui chantent ».Le croyant chrétien, porté et encouragé par ce qui déjà est en oeuvre, et qui s’y engage du fond de son être, confesse cependant que le salut définitif n’est pas encore là et que seul Dieu peut le donner.5.« Coopérer à l’oeuvre de Dieu » (I Co 3, 9) Pour le chrétien, les acteurs de l’histoire, on l’a dit plus haut, ce sont et Dieu et l’homme.L’acteur concret, visible, c’est l’homme présent sur la scène du monde.C’est à lui qu’a été remise la tâche de se gouverner 135 lui-même et d’établir des relations justes avec son semblable au sein de la société.Écoutant d’une oreille obéissante ce que Dieu lui révèle de son être, de sa dignité, de sa destinée, il s’efforce de faire passer dans son comportement, dans ses relations, dans les structures de la société, les hautes exigences de l’Alliance.Appelé à l’existence par un amour gratuit, constitué partenaire et collaborateur de Dieu.« un peu moindre qu’un dieu, couronné de gloire et d’honneur, il est établi sur les oeuvres divines, toute chose étant mise à ses pieds >> (Ps 8, 6-7).La marche du monde humain et infrahumain dépend donc de lui.Certes, Dieu est l’acteur principal et de la création et de l’histoire, mais son action ne s’exerce que par l’intermédiaire de la liberté humaine.Il agit en «synergie» avec l’homme seul: collaboration où tout dépend et de l’un et de l’autre.Si Dieu ne fait jamais défaut, si sa justice est toujours à l’oeuvre pour produire la paix, l’homme peut, hélas, y faillir, ou pis encore, travailler non à la construction mais à la destruction de son monde.Les cinq points soulevés sont généraux à souhait et peuvent paraître sans rapport avec la question précise du sens des mots justice et paix dans la Bible.Or, s’ils ont été présentés comme préalable à leur étude, c’est qu’ils constituent le cadre ou la grille de lecture en dehors de laquelle ils ne peuvent être compris pleinement, et avec justesse.II.Analyse des termes Justice et Paix 1.Justice A.Sens courant de mot justice Pour nous, héritiers de la réflexion grecque (Platon et surtout Aristote) et du droit romain, le mot justice a une signification éthique et juridique.C’est une vertu, une disposition qui rend les hommes aptes à accomplir les actes justes, qui les pousse à donner à autrui ce qui lui est dû (justice distributive).Et comme souvent, étant donné la complexité des rapports ainsi que l’égoïsme humain, les relations devront être fixées par la Loi, il faudra des gardiens 136 de cette Loi (juges) qui vont régler les contestations et punir les comportements anti-sociaux (justice judiciaire ou rétributive).L’homme juste sera celui qui respectera cette double exigence : distributive et rétributive.B.Justice de Dieu Or dans la Bible, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, la justice est d’abord une qualité propre à Dieu, et pouvant se communiquer à l’homme.La tsedaqa (justice) en Dieu, c’est fondamentalement la conformité de son action, de son comportement avec son être profond.Être juste, pour lui, c’est être « logique avec lui-même »1, fidèle à ses engagements, à son alliance, à ses promesses.a) Justice comme miséricorde A.T.— Or l’être profond de Dieu, c’est son amour pour l’homme, sa bienveillance extrême et souverainement efficace.Dès que l’homme se trouve dans une situation de manque, de souffrance, d’oppression, la justice de Dieu se trouve prête à intervenir en sa faveur, d’une façon gratuite, non méritée.Car Dieu «fait justice aux opprimés» (Ps 146, 7).Plus encore, il aime le pauvre, l’orphelin, l’étranger (Dt 10, 18).Il aime à pardonner, c’est-à-dire à justifier, à déclarer innocent celui qui est coupable.Il montre sa justice et se révèle «juge » quand « il libère du sang versé» l’homme coupable d’un tel crime (Ps 50, 16).Étrange et scandaleux paradoxe, car devant un tribunal humain, une telle action est une faute manifeste contre la justice ! La justice de Dieu n’est donc pas, en premier lieu, une justice distributive et judiciaire, « rendant à chacun selon son dû ».C’est une action de Dieu sauvant l’homme, c’est le rapport original entre Dieu et son peuple fondé sur l’Alliance.Or, cette Alliance est un contrat gratuit et unilatéral, par lequel Dieu se choisit un peuple, le comble de bienfaits, l’éduque, le corrige et s’engage à lui rester éternellement fidèle (Jr 31,3).137 On le voit, le concept de la justice divine est bien éloigné de la signification courante ; pour cette dernière chacun doit occuper la place qui lui revient selon son rang et recevoir ce qui convient à ce rang.La justice divine en tant que miséricorde se place au-dessus de telles catégories: elle est abondance de l’amour, fidélité profonde à une volonté de salut total.Tels sont les traits essentiels de la justice divine dans l’A.T.(surtout chez Isaïe 40-66).N.T.— Les évangiles n’utiliseront pas cette expression et, dans la prédication de Jésus, le mot justice dans le sens exposé plus haut ne sera pas appliqué à Dieu.C’est le terme « Royaume de Dieu » qui exprimera la démarche gratuite et bienveillante de Dieu à l’égard de l’humanité.C’est Paul qui reprendra le mot et en approfondira magistralement le contenu, lorsque dans sa grande lettre aux Romains, il parlera de « la justice de Dieu qui se révèle de la foi à la foi et fait vivre le juste» (Rm 1, 16).Ici, comme plus haut, il n’est pas question d’une justice qui récompense les oeuvres (et punit leur absence.) mais de la justice salvifique (cf, Is 56, 1), qui accomplit sa promesse de salut par pure bienveillance.Cette justice justifie le pécheur indépendamment de son appartenance au peuple élu (circoncision: Rm 4, 9-12; oeuvres de la loi: Rm 4, 13-17).La seule condition est de croire en celui qui ressuscita d’entre les morts Jésus notre Seigneur, livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification » (Rm 4, 24).Ainsi, aussi bien dans l’Ancien que dans le N.T.(chez Paul), le sens premier et le plus fort du terme « justice » est pratiquement identique à celui d’amour miséricordieux.Dire: Dieu est juste, signifie : le tréfonds même de son être, en tant que tourné vers l’homme, est une passion d’amour fidèle, efficace, éternel.Cet amour-justice veut et promeut, malgré les avatars de l’histoire, le bonheur intégral de l’homme — corps et esprit, — selon toutes ses insertions relationnelles, sociales, économiques, politiques.À condition que l’homme s’y ouvre et s’y prête, cet accueil, dans le langage paulinien, c’est la foi (Rm 1, 16-17).138 b) Justice comme jugement A.T.— Certes, le tsedaqa de Dieu au sens de justice miséricordieuse n’est pas indifférence ni faiblesse complaisante devant le mal commis par l’homme, car Dieu est aussi «juste juge» (Ps 7, 12); il punit non seulement les ennemis d’Israël, mais surtout les pécheurs, même israélites, membres de son peuple choisi (Am 5, 24 ; Is 5,16 ; 10, 22).Châtier le transgresseur est en effet acte de justice, source de l’harmonie ; Dieu ne peut que la faire respecter et au besoin la rétablir.S’il « garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché, il ne laisse rien impuni et châtie les fautes » (Ex 34, 7).D’autre part, la justice de Dieu est aussi le jugement favorable, c’est-à-dire la délivrance du faible et du persécuté (Jr 9, 23 ; 11, 26) car Dieu «juge avec justice» (Ps 7, 12).Il porte même ce nom propre « le-Seigneur-notre-Justice » (Jr 23, 6).Les psaumes vont célébrer surtout cet aspect favorable de la justice (Ps 7, 18 ; 9, 5; 96, 13).N.T.— Le N.T., surtout les évangiles, n’accorde que peu de place à la justice «judiciaire » (punir et récompenser) en cette vie, car la prédication de Jésus insiste surtout sur le salut comme un don divin accordé à la foi et à l’humilité.Le jugement de condamnation est lié dans l’évangile au jugement dernier (Mt 12, 36-42 ; 13,49).Paul lui-même, hérault de la justice-salut, va parler, en quelques endroits, du juste jugement de Dieu qui rendra à chacun selon ses oeuvres (2 Th 1,50 ; Rm 2, 5).C.Justice de l’homme La justice de Dieu loin d’être une simple équité ou une fonction purement judiciaire, est « la merveilleuse délicatesse avec laquelle il conduit l’univers et comble ses créatures »2.Même lorsque son jugement s’exerce, la libération, le salut l’emportent chez Dieu sur le châtiment.Comment l’homme va-t-il se situer vis-à-vis de cette qualité qu’il découvre chez le partenaire divin de l’Alliance ?Deux lignes de force peuvent être dégagées de la Bible qui donnent une réponse à cette question.139 a) Accueil de la justice-miséricorde A.T.— Certes, comme on le verra plus loin, il est demandé à l’homme d’accomplir la justice (Mi 6, 8) en se conformant aux exigences de la Loi proclamée par Dieu.L’observance exacte de la Loi donne au fidèle un titre à la prospérité et à la gloire.C’est le fondement même de la justice légale qui identifie l’observance et la justice.Mais cette perspective bien présente est souvent mise en question en certains passages importants.C’est la foi d’Abraham, sa remise confiante à Dieu qui lui est imputée à justice (Gn 15, 6).Ce n’est pas à cause de la «justice» (au sens de fidélité à la Loi) que le Seigneur donne la terre promise à son peuple (Dt 9, 4 et suiv.).Car il n’est pas possible à l’homme d’être trouvé juste devant Dieu (Jb 9, 2), et même celui qui est tel n’échappe pas à la ruine (Qo 7,15).Ainsi, déjà l’A.T.en relativisant la justice qui vient de la Loi, prépare les coeurs à recevoir la justice de Dieu, don gratuit et non mérité du Salut.N.T.— Le message de Jésus où le terme de justice n’est pas central présente l’homme comme pécheur et pauvre et insiste sur la remise de soi en Dieu.C’est parce qu’il est pauvre et pécheur que le salut lui est offert en priorité.«Il est possible» écrit A.Descamps «.que Jésus ait appelé la foi la vraie justice, désigné les pécheurs comme les vrais justes (Mt 9, 13: “je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs”) et défini la justification comme le pardon promis aux humbles (Le 18, 14) »3.Pour Paul, la justice de l’homme consistera dans l’accueil, par la foi, de la «justice de Dieu».L’homme croit en Dieu et Dieu le «justifie », c’est-à-dire lui assure le salut par la foi et l’union au Christ.Il a désormais la certitude de la bienveillance divine : l’Esprit (Ga 3, 2) et la vie (Ga 2, 19) qu’il possède certifient cette justice et la constituent en même temps.Ainsi, si l’homme n’est pas la source de la justice dans sa signification la plus riche — amour miséricordieux et gratuit, créateur des valeurs et du bonheur—il en est l’objet, le bénéficiaire.La justice que Dieu possède en lui, qui constitue son être même, est communiquée à l’homme lorsqu’il reconnaît sa dépendance 140 et son manque radical.Ayant fait expérience de cette justice salvifique, il pourra à son tour la rayonner autour de lui, portant sur toute chose un regard qui dépasse de loin la justice au sens strict.b) Justice, équité et perfection morale Notre étude a porté, jusqu’ici, sur la justice de Dieu et son accueil par l’homme.Mais la Bible envisage aussi la justice de l’homme et cela en un sens moral, assez voisin de notre usage courant actuel.Est juste celui qui pratique l’observance intégrale de tous les commandements et qui, de ce fait, peut se présenter debout devant Dieu, assuré qu’il est de son bon droit.Cette notion de justice comme fidélité et sainteté se lit à divers niveaux de l’Ancien et du Nouveau Testament.A.T.— Selon une perspective qui nous est familière aujourd’hui, il y est d’abord question de la justice dans la cité ou justice judiciaire.Aux juges est demandée l’intégrité dans leur fonction (Lv 19, 15-36) (Dt 1, 16); ils doivent acquitter l’innocent ou le rétablir dans son droit (Dt 25, 1 ; Pr 17, 15).Plus encore que les juges, c’est le roi, chef du peuple et représentant de Dieu, qui doit aimer la justice (Ps 45, 8), régner en justice (Is 32, 1), faire droit et justice (2 S 8, 13) surtout en faveur des faibles et des pauvres (Is 11,4 ; Ps 72, 12).Mais comme la réalité est loin de correspondre à cette exigence idéale, les prophètes d’avant l’Exil vont dénoncer vigoureusement l’injustice des juges, la cupidité des rois, « oppresseurs du juste, extorqueurs de rançons, eux qui, à la Porte, déboutent les pauvres» (Am 6, 12; 5, 7; Is 5, 7-23; Jr 22, 13-15).L’injustice ne sera plus perçue comme simple violation de règles ou de coutumes mais comme outrage à la sainteté d’un Dieu personnel.Quant au juste, de plus en plus, il apparaîtra comme un innocent, pauvre et victime de la violence (Am 2, 6 ; Is 5, 23).Sans illusion sur l’établissement complet et définitif de la vraie justice, les prophètes annoncent et attendent le Messie futur 141 comme Prince intègre, qui « jugera les faibles avec justice, et rendra une sentence équitable pour les humbles du pays» (Is 11, 4; 9, 6 ; Jr 23, 5).Ce qui précède regarde la justice judiciaire ou rétributive.Une autre ligne de pensée insistera sur la justice de l’homme en tant que fidélité ou conformité à la Loi (justice légale).Est juste celui qui observe intégralement les préceptes divins, dont la conduite suit la Loi (Pr 11, 4; 12, 28).On l’appellera pieux, serviteur irréprochable, ami de Dieu (Pr 12, 10; Gn 7, 1 ; Ez 18, 5-26).Il est à remarquer que c’est «sous cette forme principalement — homme-juste — qui désigne la perfection morale et spirituelle que le thème de la justice se survivra tout au long de la tradition chrétienne et dans le langage courant »4.N.T.— Dans l’enseignement de Jésus, l’exhortation à la justice au sens juridique du mot n’apparaît guère.Comme l’écrit A.Descamps, « on ne trouve dans l’Évangile ni réglementation des devoirs de justice, ni évocation insistante d’une classe d’opprimés (sinon les pécheurs et les malades.), ni présentation du Messie comme juge intègre »5.C’est qu’au temps de Jésus le mal le plus grave de la société juive, administrée du reste par les Romains, n’était pas l’injustice sociale, mais le formalisme et l’hypocrisie religieuse.C’est la dénonciation du pharisaïsme qui tiendra, dans sa prédication, la place qu’occupaient les invectives contre l’injustice chez les prophètes.Par contre, aussi bien Jésus que le christianisme apostolique vont parler de la justice légale (conformité à la Loi).Jésus définit la vraie justice (Mt 5, 17-48; 6, 1-18) comme une obéissance spirituelle aux commandements qui expriment la pure et parfaite volonté de Dieu.Cette vraie justice appelle l’homme à aller au-delà de lui-même, de son auto-défense, de l’affirmation de ses droits.Bien qu’en rapport avec la Loi (d’où le qualificatif légale), elle rejoint quelque chose de la justice salvifique de Dieu lui-même.Elle déborde, en effet, le cadre strict d’une conformité légaliste, s’élargit en bonté et miséricorde envers autrui, dépassant la mesure de ce qui est dû (Pr 21,21 ).142 Si le souci de la justice-équité n’est pas absent du N.T.(cf.1 Tm 6,11 ; 2 Tm 2,22 ou encore les invectives contre l’exploitation des pauvres dans Je 2, 6-7 ; 5, 4-6), c’est surtout la justice-sainteté ou perfection qui y est soulignée.Les justes des évangiles, Zacharie et Élisabeth (Le 1, 7), Siméon (Le 2, 25), Joseph (Mt 1, 19), ceux qui souhaitent voir les jours du Messie (Mt 13, 17), sont «justes devant Dieu» parce qu’ils «suivent, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur » (Le 1,6).La justice désirée par ceux qui en ont faim et soif (béatitude de Mt 5, 6) et pour laquelle il faut savoir souffrir dans la joie (Mt 5, 10) semble être, ici encore, la fidélité à une règle de vie qui reste une Loi même si elle est spirituelle et intériorisée.Au terme de cet examen du mot «justice» dans la Bible, nous voyons sans doute en quoi son contenu rejoint notre concept actuel.Justice-équité (ou justice distributive) et en partie «justice judiciaire » telles que nous les affirmons et poursuivons, trouvent incontestablement une base dans l’Écriture.Cependant, ce qui ressort surtout de notre analyse, c’est l’élargissement considérable du concept.La justice de Dieu s’identifie pratiquement avec son éternelle agapè tournée vers l’homme pour lui faire du bien (Is 54,7-8 ; Jr 31,3-4).L’homme, même pécheur indigne, gratuitement accueilli et pardonné, est invité à « accomplir la justice » (Mi 6, 8) mais cette justice «est la pénétration en lui de la justice dynamique et miséricordieuse de Dieu »6.2.Paix Associer les deux termes «justice et paix» n’est pas une mode ou un usage récent ; déjà le prophète Isaïe proclame que la paix sera le fruit de la justice (Is 32, 17) et le Psalmiste parle de la justice et paix qui s’embrassent (Ps 85, 11).Mais l’analyse du mot « paix » dans la Bible nous réserve aussi des surprises, car ici encore nous sommes invités à élargir considérablement l’usage que nous faisons du mot : paix.A.Signification du mot Aujourd’hui, lorsque nous parlons de paix, nous avons en 143 vue surtout l’absence de guerre et des conflits qui la provoquent ou l’accompagnent (économiques, sociaux, familiaux).Nous héritons, en effet, de la notion grecque (eirene) signifiant l’interruption de la guerre, le temps intermédiaire entre deux guerres ou encore une situation de tranquillité.Le mot paix (pax en latin de la racine pactum) désigne, lui, un rapport légal établi par un pacte mutuel.Aussi le travail en vue de la paix vise la bonne entente, l’aménagement des rapports entre individus, les groupes.La Bible connaît, elle aussi, ce sens, cependant elle présente une vision plus large et plus profonde.Le mot « Shalom » (de la racine signifiant intact, complet, achevé, intègre) désigne l’intégrité d’un être, d’une société, la prospérité matérielle et spirituelle, bref le bonheur total.La paix selon la Bible «c’est le bien-être de l’existence quotidienne, l’état de l’homme qui vit en harmonie avec la nature, avec lui-même, avec Dieu »1.La paix biblique c’est donc l’état de bonheur aussi bien matériel (terre féconde, nourriture abondante, sécurité universelle) que spirituel (concorde d’une vie fraternelle : un ami c’est « l’homme de ma paix»: Ps 41, 10; Jr 20, 10; confiance mutuelle: Nb 25, 12).C’est la somme des biens accordés à la justice.D’abord bien terrestre, elle apparaîtra de plus en plus comme un bien spirituel en raison de sa source qui est Dieu.B.Paix, don de Dieu dans l’A.T.En effet, Dieu est un Dieu de paix (Yahvé-Shalom) (Jg 6, 24).Il possède la paix: — plénitude de bien-être et de bonheur parfait — c’est le fond même de son être.Cette paix, il la communique aux hommes: elle est l’objet de ses bénédictions (Nb 6, 26), et le coeur de son dessein de salut (Jr 29, 11 ; Ps 85, 9).Cette paix il faut la souhaiter et la demander pour Jérusalem et pour ses amis (Ps 122, 6-8).Puisqu’elle est don de Dieu, la paix ne s’obtient pas d’abord par des efforts humains, surtout par des alliances politiques trompeuses.Au cours de l’histoire mouvementée d’Israël, les prophètes se sont dressés contre les fausses alliances de paix 144 (1 R 22, 13-28; Jr 6, 14), annonçant une paix véritable, temps de prospérité, d’abondance, de sécurité (Ez 34, 25-30).Si les guerres d’Israël sont parfois voulues par Dieu, c’est parce qu’elles apparaissent comme le seul moyen de survie du peuple, une question de vie ou de mort ; par ailleurs, elles doivent être situées dans un contexte général de violence et de cruauté.Cependant, la guerre est vue comme une dure nécessité, et en bien des cas les prophètes s’y opposent (les guerres entre les Royaumes du Nord et du Sud).Car le dessein de Dieu pour les hommes n’est pas «le malheur mais la paix» (Jr 29, 11).Cette paix qui se profile sans cesse à l’horizon de l’A.T.est à la fois messianique et eschatologique.Messianique, elle est liée à la figure idéalisée d’un roi à venir « Prince-de-la-Paix dont le pouvoir s’étendra dans une paix sans fin » (Is 9, 5-6 ; Mi 5, 4).Cette paix « coulera comme un fleuve » (Is 66,12).Par elle les deux royaumes seront réconciliés (Ez 37, 22-26), les armes seront brûlées ou transformées en instruments de travail (Is 2, 2-4), même les bêtes féroces ou dangereuses seront apprivoisées (Is 11, 6-8), une prospérité extraordinaire régnera partout (Os 2, 20).Cette « bienheureuse vision de paix » se situe en avant, c’est vers elle qu’il faut se hâter, tout en s’efforçant de la faire pénétrer déjà dans l’histoire des hommes.Elle est, sans doute, une utopie, non pas dans le sens d’un rêve démobilisateur mais comme un dynamisme poussant à l’action présente.Seuls les « impies », ceux qui refusent Dieu et son dessein de paix sont exclus de cette paix universelle (Is 48, 22 ; 57, 21 ).C.La paix du Christ Dans le N.T.la paix est un thème important.Ce qu’annonçaient les prophètes et qu’attendait l’espérance d’Israël, devient réalité lors de la venue de Jésus-Christ.Mais le contenu de la paix apportée par Jésus n’est pas tout à fait le même que dans l’A.T.Au-delà de bien-être matériel et de bonheur (qui ne sont pas absents pour autant) c’est l’idée d’une réconciliation, d’une amitié rétablie avec Dieu qui prévaut.145 Selon l’évangile de Luc, la naissance du Messie apporte la paix aux hommes que Dieu aime (Le 2, 14).Désormais Dieu conduira les pas des hommes au chemin de la paix (Le 1, 79).La salutation juive par excellence « Sois en paix, va en paix » devient dans la bouche de Jésus plus qu’un souhait : elle guérit (Le 8, 48) et pardonne (Le 7, 50).Donner la paix est au centre du message confié aux disciples envoyés en mission (Le 10, 5-6).C’est elle encore que Jésus voudrait donner à son peuple et à la ville sainte Jérusalem (Le 19, 42).Paix paradoxale pourtant, car elle contredit un certain ordre établi, Jésus «apportant sur la terre non la paix mais la division » (Le 12, 51 ).D’après l’évangile de Jean, et dans la même ligne, la paix que Jésus laisse, sa paix, n’est pas donnée à la manière du monde (Jn 14, 27).Elle est liée à sa victoire sur la mort, au don de l’Esprit et à la rémission des péchés (Jn 20, 21-23).On le voit, l’idée de la paix est bien présente dans la tradition évangélique de Luc et de Jean.Mais sa signification précise n’est pas immédiatement perceptible; il est seulement évident qu’elle ne se situe pas d’abord dans le bien-être ou le bonheur matériel.Ce sont surtout les textes pauliniens qui mettront en lumière le contenu néotestamentaire de la «paix de Dieu qui surpasse toute intelligence » (Ph 4, 7).Cette paix qui figure en tête de treize des lettres de Paul en compagnie de la grâce, est l’oeuvre du Christ qui est «notre Paix» (Ep 2, 14).C’est en lui que Dieu s’est réconcilié tous les êtres « en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1, 20).Dans la théologie paulinienne, la paix c’est, après les ruptures et les malheurs du péché, le rétablissement du rapport de bienveillance et de tendresse, entre Dieu et l’homme et cela par la médiation sacrificielle et rédemptrice du Christ.Reconnaissant son péché et son incapacité de s’en libérer, s’abandonnant à la miséricorde du Dieu d’« amour et de paix » (2 Co 13,11 ), l’homme « est en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, en qui nous avons accès, par la foi, à cette grâce » (Rm 5, 1-2).La paix est le fruit de l’Esprit (Ga 5, 22), elle subsiste dans l’épreuve (Rm 5, 1-5) et rayonne dans les rapports avec le prochain (1 Cor 7, 15 ; Rm 12, 18 ; 2 Tm 2, 22).Ce dernier trait rejoint la portée de la béatitude des artisans de paix (Mt 5, 146 9), ces «faiseurs de paix», qui s’efforcent d’établir la concorde et la tranquillité entre les hommes et qui, de ce fait, sont fils de Dieu, vraiment dignes de Dieu leur père.La paix du Christ n’exclut pas les dimensions concrètes soulignées dans l’A.T., mais elle vise plus profond, à la racine même du bonheur promis et attendu.Il s’agit de l’être même de l’homme, restauré, intégré, unifié, par le lien d’amitié renouée entre l’homme et Dieu.Le disciple du Christ sait par ailleurs que la paix complète et définitive, surtout entendue en son sens ultime, est objet d’espérance et que « seule, la reconnaissance universelle de la Seigneurie du Christ par tout l’univers lors de son dernier avènement établira la paix.universelle»8.En attendant, c’est l’Église qui est, sur terre, moyennant son oeuvre de paix, le lieu, la source et le signe de la paix entre les peuples.Le fondement de cette paix c’est la justice devant Dieu et entre les hommes, justice qui supprime le péché, source de toute division.Ce caractère eschatologique de la paix, crée, comme déjà dans le cas de la justice, une sorte de tension entre un avenir absolu qui dépend de Dieu seul et le présent où il faut, malgré les déceptions et les échecs, oeuvrer pour la paix individuelle, familiale, sociale et politique.La vision biblique de la paix n’a rien d’idyllique ; elle est un humble combat quotidien pour aménager, à partir de l’expérience personnelle de la réconciliation totale (entre Dieu et soi, en soi-même, avec le prochain), la cité et la planète dans la justice et la concorde.La paix du Christ vécue par le croyant dans l’intériorité de son coeur rejaillit en énergie créatrice des conditions de paix.Elle implique et exige l’amour des ennemis (Mt 5, 43-48) qui seul permet de vaincre l’obstacle absolu à la paix, à savoir la haine et le rejet de l’autre.Ainsi la paix biblique est beaucoup plus large que la paix au sens habituel.Elle dit le bien-être total de l’homme et de la société, bien-être matériel aussi bien que spirituel.Ce n’est pas seulement la guerre qui s’oppose à l’idée de la paix, mais aussi 147 le péché, la souffrance, la mort.La paix est la victoire sur tout cela : c’est l’intégrité de l’homme et de l’univers restaurés en Dieu.La paix biblique est encore essentiellement religieuse par sa nature et par ses conditionnements.Elle est la situation dynamique de l’homme devant Dieu : l’état de communion avec lui, de vie ensemble, qui rejaillit sur toute la communauté humaine et jusque sur l’univers enfin réconcilié.Elle exige, pour s’étendre, la justice de l’homme ; son contraire est moins la guerre que le péché, source de tout mal.Mais ce n’est pas la justice de l’homme, si nécessaire soit-elle, qui peut l’établir définitivement.C’est l’intervention définitive de Dieu, en oeuvre depuis déjà la résurrection du Christ et qui s’achèvera au jour de la Parousie.On voit donc que la paix selon la Bible est beaucoup plus que la paix politique.Elle dépasse cette dernière, sans la sousestimer ou la négliger.Les chrétiens ont leur rôle à jouer dans le travail pour la paix mondiale, en utilisant consciencieusement et avec compétence, tous les moyens possibles.Mais ils ont quelque chose de plus mystérieux, de plus dynamique et plus dense à apporter dans la recherche de la paix : la certitude que la Paix nous est déjà donnée dans la personne de Jésus-Christ qui nous a réconciliés avec Dieu, avec nous-mêmes, avec les hommes, parce qu’il est lui-même la Paix (Ep 2, 14).3.Sauvegarde de la création Ayant organisé son oeuvre créatrice pour en faire un « cosmos », un tout équilibré et structuré, Dieu place à son sommet l’homme et lui confie la gestion de cet ensemble.« Emplissez la terre, soumettez-la et dominez sur tous les êtres vivants » (Gn 1,28).Le second récit de la création suppose qu’une des tâches de l’homme est de cultiver et de garder le beau jardin de l’Eden (Gn 2, 5-15).À la suite du péché, le travail devient pénible et le sol apparaît maudit (Gn 2, 17-19).Après le déluge, cependant, Dieu livre de nouveau entre les mains de l’homme tous les êtres vivants que celui-ci tiendra en respect (Gn 9, 2-3) ; il confirme sa domination sur la terre.148 La maîtrise de l’homme sur la nature est une donnée biblique fondamentale; outre son caractère pratique, elle comporte une composante religieuse, la désacralisation ou démythisation de cette même nature.Celle-ci n’est pas le lieu des forces divines obscures mais une chose que l’homme dépasse et qu’il peut utiliser à son gré.Ce principe libérateur est affirmé alors que l’homme est encore loin de maîtriser cette nature ; il en dépend plutôt, lui est en quelque sorte soumis et doit lutter contre son hostilité.La préoccupation écologique au sens actuel du mot n’affleure donc pas dans la Bible sinon par le biais de respect et de poésie.Des pages poétiques: psaumes (Ps 96, 11-12), littérature sapientielle (Si 42, 15; 43, 26), prophètes (Is 35, 1-2) chantent la beauté de la création et affirment sa participation au destin de l’homme et de l’histoire du salut (Am 9, 13; Is 44, 23).Jésus porte sur le monde qui l’entoure un regard très discret et très positif ; mais toujours « en tant que ce monde est tenu en main ou contrôlé par des hommes »9.Cependant ce qui fonde le mieux, à mon avis, le respect dû à la création et sa protection, c’est la vision eschatologique commune à l’Ancien et au Nouveau Testament : dans les derniers chapitres d’Isaïe sont annoncés des cieux nouveaux et la terre nouvelle (Is 65, 17; 66, 22) où régneront des conditions paradisiaques (paix avec les animaux, plus de guerre : (Is 65, 25).Car l’homme sauvé — matière animée par le souffle de Dieu — n’est pas concevable hors du milieu qui est le sien : terre, végétation, animaux.Ce même thème sera repris par le génie de Paul, lorsque dans Romains 8, 19-22, il parle de la création qui gémit et souffre les douleurs de l’enfantement, dans l’attente de la manifestation des fils de Dieu.Alors elle aussi aura sa part à « la liberté de la gloire des enfants de Dieu ».Ce texte affirme clairement le salut de la création autre que l’homme, à cause de l’homme et en vue de partager son destin de gloire.Aujourd’hui, la protection de l’environnement est motivée surtout par les dangers que court l’équilibre de la nature et aussi par des raisons esthétiques.L’apport biblique ajoute à ce souci parfaitement légitime une dimension de surcroît, à savoir le destin 149 de gloire réservé à cette création.Bien que la forme que prendra cette glorification eschatologique du créé dépasse toute imagination, elle est un fait qui pousse à une maîtrise intelligente et à un traitement respectueux de la merveille que constitue la matière et la vie.III.Conclusions et actualisation Des analyses et des esquisses de synthèse présentées jusqu’ici, se dégagent quelques constatations qui peuvent servir de conclusion.Elles nous montrent, en effet, que les thèmes bibliques de justice et de paix débordent les notions courantes ; que ces notions courantes y trouvent leur justification en même temps qu’un élargissement considérable ; que ces mêmes notions sont du coup relativisées.1.Justice et paix selon la Bible débordent les notions courantes Nous ne revenons pas en détail sur ce qui a été souligné tout au long de cette étude : la justice ainsi que la paix dans la Bible ont un contenu beaucoup plus large que les concepts hérités de la culture gréco-latine et qui sont, en grande partie, les nôtres aujourd’hui.Ni l’une ni l’autre ne sont d’abord des vertus ou des situations humaines : elles sont des qualités de l’être même de Dieu : bienveillance, miséricorde, intégrité et bonheur.Ces biens, Dieu en fait part à l’homme qu’il établit son partenaire et ces biens concernent l’homme dans sa totalité: matière-esprit, individu-société.2.Justice et paix fondent et élargissent nos concepts Le sens que nous donnons habituellement aujourd’hui aux mots justice et paix n’est pourtant pas absent, loin de là, de la Bible.Justice comme équité, justice judiciaire, paix en tant que élimination de la guerre et des conflits, sont des valeurs connues et affirmées, davantage, il faut le reconnaître, dans l’Ancien 150 Testament et par le courant prophétique.Approfondir, par une étude attentive, la manière dont cet enracinement est présenté, est certes une tâche de tous ceux qui s’engagent dans le travail pour la paix.Pourtant ce qui frappe, comme cela vient d’être dit plus haut, c’est rélargissement considérable du contenu de ces deux termes.On appauvrirait grandement la notion de la justice et de la paix, on les couperait de leurs racines, si on se limitait à leur sens habituel.L’une et l’autre font partie d’un système, d’un grand tout dont Dieu est le centre et la source, l’homme, son monde et son histoire, les bénéficiaires.Les éléments de ce système où tout se tient sont aussi bien le don gratuit de Dieu, le péché de l’homme, la réconciliation accomplie par la Mort-Résurrection du Christ, les exigences proposées à l’homme d’une vie nouvelle « en justice et piété» (Tt 2, 12), l’urgence d’un engagement actuel et l’attente de « la bienheureuse espérance et l’apparition de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur» (Tt 2, 13).Le combat chrétien pour la justice et la paix et même la protection de l’environnement ne peuvent faire l’économie d’un tel enracinement qui, du reste, ne peut que lui donner un souffle puissant.3.Relativisation de la justice et de la paix On sait que relatif s’oppose à absolu.Relativiser ne veut pas dire délaisser ou négliger, mais situer une chose dans un ensemble où, conséquemment, elle n’occupe pas à elle seule toute la place.Ce qui précède permet déjà de saisir le sens de la formule.Cette relativisation s’accomplit selon deux lignes: insertion dans une globalité ; perspective eschatologique.Du fait que justice et paix, selon leur acception courante particulière et donc limitée, sont situées dans l’ensemble religieux dont il était constamment question, elles sont relativisées.Cela veut dire que pour un chrétien, la simple exigence de la justice distributive ou judiciaire, ainsi que la paix comme cessation de 151 la guerre, n’est pas un objectif suffisant ni ultime.Il sait qu’il faut viser plus loin, plus profond, atteindre le coeur de l’homme (et d’abord le sien propre), pour ne pas dire le coeur de Dieu d’où la paix, dans toute sa richesse, «coule comme un fleuve» (Is 66, 12).L’autre relativisation dépend du caractère eschatologique de l’histoire selon la vision biblique.L’homme doit, certes, s’engager à fond, tout de suite et aujourd’hui, dans la construction de la justice et de la paix, en lui-même et dans la société.Il doit faire tout ce qui dépend de lui, pour qu’au sein de l’histoire dont, pour un court moment, il est acteur, apparaisse «la paix fruit de la justice».Mais il sait, comme le chemin suivi par le Christ le lui montre, que la réussite définitive de ses efforts ne dépend pas de lui, qu’elle ne s’accomplira pas dans l’histoire, mais au terme de cette histoire, quand Dieu sera tout en tous (1 Co 15, 28).Position, certes, délicate car il faut éviter et la présomption prométhéenne (l’homme créateur par ses propres forces «des lendemains qui chantent») et la démission, sous prétexte d’attendre la fin fixée par Dieu et qui de toute façon sera un « happy end ».Conclusion En conclusion de cette étude on peut récapituler ce qui paraît être son acquis global.La justice et la paix, dans toute leur richesse biblique, existent déjà, en Dieu et en Jésus-Christ d’abord, et aussi chez l’homme à qui Dieu les communique gracieusement.Ces dons précieux sont offerts à tous les hommes que Dieu aime (Le 2, 14) en premier lieu aux pauvres, à ceux qui ont faim et soif de la justice (Mt 5, 6).Le don reçu doit fructifier et pour cela tous sont appelés à oeuvrer pour la justice et pour la paix, à introduire ces valeurs dans le tissu concret du monde : individu, famille, société, économie, politique.Si la victoire paradoxale du Crucifié-Ressuscité a déjà créé un monde nouveau, intérieur et extérieur à l’homme, cette victoire est encore incomplète et cachée.Ni le coeur de l’homme ni le monde n’ont pas radicalement changé : le mal sous toutes ses 152 formes : injustice, oppression, souffrance, mort, continue à régner et nul ne peut espérer son élimination totale et définitive.Tout en travaillant pour que le ferment de nouveauté présent dans l’histoire s’y manifeste le mieux possible par toute sorte de réalisations, le chrétien sera sans illusion.Il devra apprendre à intégrer et à porter les lenteurs, les incertitudes, l’échec, la souffrance sans se décourager, sans démissionner.La patience, la persévérance, la non-résistance, l’amour des ennemis, sur quoi l’enseignement de Jésus insiste, lui seront nécessaires pour travailler « à semer dans la paix le fruit de la justice » (Je 3, 18).Propositions bibliques 1.Selon la Bible, la justice (tsedaqa) est d’abord une qualité propre de Dieu.Elle consiste, fondamentalement, dans sa bienveillance inconditionnelle à l’égard de l’homme, dans sa volonté de lui «faire grâce».N’étant conditionnée ni par la situation de l’homme pécheur ni par ses limites, elle déborde le concept de justice-équité ou justice-jugement.Parce qu’elle va au-delà de la justice humaine au sens limité, elle apparaît subversive.Lorsque l’homme l’accueille et s’en laisse pénétrer, il est invité, à son tour, au dépassement de la justice au sens strict.Aussi le combat humain pour la justice, quand il s’inspire de la justice de Dieu, tend, au-delà des exigences strictes, vers l’amour gratuit, miséricordieux, concret, pour tout homme, même ennemi.2.La paix biblique (shalom) désigne, dans l’A.T., l’intégrité, la prospérité, le bonheur total de l’homme dans toutes ses dimensions : physique, matérielle, spirituelle, relationnelle.Elle est l’état de l’homme en harmonie avec lui-même, le prochain, Dieu, la nature.Une telle paix est une «bénédiction», un don de Dieu.153 La paix qu’apporte le Christ et que présente le N.T.comporte à la base la même vision, mais elle va plus profond : elle est réconciliation, par le Christ, de l’homme restauré, intégré, unifié avec Dieu.Communion avec Dieu, elle rejaillit sur toute la communauté humaine.C’est quand il possède en lui-même la paix du Christ que l’homme régénéré peut devenir « faiseur » ou artisan de paix et travailler à la concorde et à la tranquillité entre les hommes.3.Ainsi que l’homme lui-même, la création infra-humaine (animaux, végétaux, minéraux qui constituent notre environnement) est oeuvre de Dieu.De la sorte elle reflète la gloire et la beauté du Créateur.Bien qu’il en soit établi maître, l’homme se doit de la traiter avec respect et mesure, voyant en elle sa compagne et sa soeur.D’autant plus qu’elle aussi est destinée à partager, dans le monde à venir, « la glorieuse liberté des enfants de Dieu».Parce qu’elle est le «jeu» de Dieu, qu’en elle se manifeste sa richesse et sa beauté, c’est aussi pour un motif religieux que l’homme lui doit la sauvegarde.4.La justice et la paix dans toute leur densité biblique existent déjà, en Dieu et en Jésus-Christ d’abord, mais aussi en l’homme à qui Dieu les communique gracieusement.Ces dons précieux sont offerts à tous les hommes que Dieu aime, en premier lieu aux pauvres, à ceux qui ont faim et soif de la justice.Le don reçu doit fructifier; à cause de cela, tous sont appelés à oeuvrer pour la justice et la paix, à introduire ces valeurs dans le tissu concret du monde : individu, famille, société, économie, politique.5.Justice-Paix, Sauvegarde de la création, ne sont que des éléments d’un système aux composantes multiples: vision chrétienne globale de Dieu, de l’homme, du monde.Dans cet ensemble, tout n’est pas d’égale importance: il y a une hiérarchie des valeurs: le mystère de Dieu, la dignité de l’homme, le lien entre les deux sont les bases sur lesquelles le reste repose.Justice et Paix sont relatives à cette base et n’ont de sens chrétien que par elle.154 Quant aux engagements concrets, ils prennent des formes historiques différentes selon les temps, les lieux et la diversité des situations.Le chrétien s’y adonne selon ses possibilités et ses forces, tout en sachant que le règne définitif de la Justice et de la Paix n’adviendra qu’au terme de l’histoire.Notes bibliographiques 1.E.Lipinski, art.Justice, dans Dictionnaire encyclopédique de la Bible, col.707.2.A.Descamps, art.Justice, dans Vocabulaire de Théologie Biblique, 2e éd., col.636.3.A.Descamps, loc.cil, col.642.4.J.M.Aubert, art.Justice, dans Dictionnaire de Spiritualité, t.8, col.1626.5.A.Descamps, loc.cit., col.639.6.J.M.Aubert, loc.cit., col.1628.7.X.L.-Dufour, art.Paix, dans Vocabulaire de Théologie Biblique, col.879.8.X.L.-Dufour, loc.cit., col.884.9.J.Guillet, Jésus-Christ dans notre monde, Paris, 1974, p.109.155 L’art de vieillir l’estime de soi Jacques Laforest* « En gérontologie, nous attendons beaucoup des communautés religieuses : que par leur témoignage, fût-il muet, elles nous apprennent l’art de vieillir».Voilà l’affirmation, lancée au hasard d’une conversation, qui est à l’origine de cet article.Me parlant de «l’Introduction à la gérontologie» que je venais de publier, mon excellent ami, le Père Laurent Boisvert émettait l’opinion que ce livre devrait être connu des religieux1.L’art de vieillir en effet n’est pas plus facile pour un religieux que pour un laïc.Nous sommes tous humains, et les grandes crises de l’existence viennent en leur temps pour chacun de nous.Mais il y a plus.Notre société vieillit, les statistiques sont là pour le prouver.Ce nouvel état de choses ne va cependant pas sans difficultés.Dans un monde où les valeurs privilégiées sont celles de la jeunesse, du plaisir, de la production et de l’efficacité, le vieillissement suscite le plus souvent un profond désarroi dans le coeur des vieillards, tandis que la perspective de la vieillesse future suscite l’angoisse dans le coeur des plus jeunes.Il faut quand même apprendre l’art de vieillir.Mais qui nous l’enseignera, sinon les vieillards eux-mêmes ?Les communautés religieuses vieillissent, c’est un fait ; mais dans une société elle-même vieillissante et qui vieillit mal, n’est-il pas vrai qu’elles peuvent avoir une grande utilité, celle d’apprendre aux autres à vieillir?De tous temps et partout, c’est cela que les sociétés ont attendu de leurs générations aînées.Comme dit Christian Combaz : « Les gens encore jeunes attendent autre chose de leurs parents âgés ou de leurs grands-parents * Bureau 3446, Pavillon Charles-de-Koninck, Université Laval, Ste-Foy G1K 7P4.156 qu’un simulacre de jeunesse prolongée.Ils en attendent ce que toutes les civilisations ont attendu des vieillards: un enseignement.une leçon de vie dans l’acceptation sereine de l’âge et de sa fin ultime »2.Je disais au Père Boisvert que, dans ma pratique de la gérontologie, j’observe qu’il n’est pas facile pour nos personnes âgées d’assumer ce rôle parmi nous.Et lui me disait que, dans son ministère auprès des religieux, il observe que pour ces derniers l’art de vieillir n’est pas facile non plus ; ils ne sont pas moins humains que les vieillards de la grande société, et le vieillissement leur pose les mêmes difficultés.Cependant au-delà de ces observations, nous étions tous deux d’accord que, si elle n’exempte pas du vécu simplement humain de la vieillesse, la spiritualité de la vie religieuse peut être un support extraordinaire dans la recherche de l’art de vieillir.Mon ami me dit alors : « ce que tu dis dans ton livre, il faut que tu le dises aux religieux dans une revue que je dirige».Comme je lui faisais remarquer que ce contenu est beaucoup trop considérable pour un article de revue, il me dit : « commence par l’essentiel, prépare un article à partir de ton chapitre sur l’estime de soi.» L’estime de soi Il est inévitable que les expériences de déclin entraînées par le vieillissement aient un impact sur l’image que nous nous faisons de nous-même.Il ne s’agit pas seulement des pertes les plus dramatiques, telles la perte subite de la santé, ou la mise à la retraite.Le plus souvent, il s’agit de tout petits incidents dispersés au fil de la vie quotidienne.Des incidents qui peuvent être minimes en eux-mêmes, mais qui sont répétitifs et qui tendent à renvoyer à l’individu un même message: tu diminues, tu es moins qu’autrefois.L’image de soi devenant plus négative, l’estime de soi tend à baisser.La perception en effet que chacun a de lui-même comprend deux dimensions inséparables : l’une cognitive, qui est l’image de soi, et l’autre affective, qui est l’estime de soi.En prenant conscience de qui nous sommes, nous aimons ou nous n’aimons pas ce que nous voyons.157 Que l’individu vieillissant se sente surprotégé par son environnement, ou qu’il se sente mis de côté à cause de son âge, n’est-ce pas le même message négatif qu’il enregistre au sujet de qui il devient?L’une des plus grandes difficultés que doit surmonter une personne vieillissante, c’est de maintenir intacte l’image et l’estime qu’elle a d’elle-même.Elle a mis toute une vie à les bâtir.Et voici qu’au moment d’écrire le dernier chapitre, au moment d’achever l’oeuvre de sa vie, elle est confrontée avec un champ d’expériences qui lui renvoient des messages de plus en plus négatifs qui menacent son estime de soi.Nous savons par ailleurs que l’estime de soi est le facteur qui a l’influence la plus profonde et la plus universelle sur le fonctionnement de la personnalité, sur ses comportements et sur ses attitudes.Pour réussir sa vie et pour être heureux, la première condition n’est-elle pas de s’accepter soi-même ?Plus que cela, il faut s’aimer soi-même.À tous les âges de la vie, cela est vrai.Quand on est vieux, c’est encore vrai, mais combien plus difficile ! Nous avons tous du mal à accepter de vieillir.Mais pour une personne qui est vieille, ne pas accepter sa vieillesse, c’est ne pas s’accepter elle-même; ne pas aimer sa vieillesse, c’est ne pas s’aimer elle-même qui est vieille.Vivre une belle vieillesse, c’est possible.On peut être heureux au soir de la vie, mais le bonheur de la vieillesse ne vient pas tout seul.Il faut le conquérir.À chacune des étapes du cycle de la vie, il y a une crise de croissance à surmonter.La crise de la vieillesse, surtout au début, est d’abord une crise d’estime de soi.Il faut s’aimer encore, tel qu’on devient.Le plus souvent, il faut réapprendre à s’aimer.L’image corporelle Cela commence le plus souvent par l’apparition des premiers signes physiques de la vieillesse.La détérioration de l’image corporelle est sans doute l’expérience intime qui a le plus d’impact sur l’image que la personne vieillissante a d’elle même.« Qui n’a 158 pas vu, rapporte Hélène Reboul, dans les stations de métro telle femme, déjà courbée par les ans s’arrêter devant le miroir des machines à sous pour redresser son chapeau et arranger son foulard d’un geste furtif.Ne cherche-t-elle pas à donner la meilleure image d’elle-même?.De fait, lorsque nous passons à la hâte devant un miroir et que l’image renvoyée ne se superpose plus fidèlement avec celle que nous portons en nous, ce décalage d’images nous frappe.Les modifications survenues émergent à notre conscience »3.Ce qu’il y a de plus difficile à accepter pour une personne vieillissante, ce sont les signes de son déclin physique, la détérioration de son apparence corporelle.Elle ne s’y habitue pas.Qu’on pense seulement à l’importance du corps et de l’image corporelle dans la formation de nos relations interpersonnelles.L’image corporelle n’est pas le tout de la relation, mais elle en est quand même l’indispensable medium ; nous ne sommes pas de purs esprits.Or il y a plus.L’apparence corporelle joue un rôle essentiel dans la relation que nous établissons non seulement avec les autres, mais aussi avec nous-même.L’image que nous avons de notre propre personnalité n’est pas purement spirituelle.L’image corporelle, celle que nous renvoie notre miroir, en fait partie et ne peut en être dissociée.La vieille dame qui dans le métro ajuste furtivement son foulard en passant devant un miroir, ne fait que répéter le geste de l’adolescente qu’elle fut un jour.Il y a là plus qu’une coquetterie superficielle.C’est son besoin d’exister qui s’affirme.L’adolescente n’était pas encore sûre de son identité, la dame vieillissante ne l’est plus.Notre image personnelle nous parle de nous-même, comme elle parle de nous aux autres.Elle dit qui nous sommes, et l’apparence corporelle y joue un rôle très important qu’on ne saurait ignorer.Que l’apparence corporelle vienne à se détériorer, nous devenons incertains de l’image de nous-même que nous offrons aux autres.En réalité, ce sentiment de crainte va plus loin.À nos propres yeux, nous ne sommes plus certains de nous-même.159 Les expériences de vie Dans cet état de crainte et d’incertitude, la personne vieillissante interroge avec anxiété son environnement.Mais là aussi le message qu’elle reçoit au sujet d’elle-même est loin d’être rassurant.Les signaux négatifs viennent autant des événements que des personnes elles-mêmes.D’abord éveillée par son apparence corporelle, l’inquiétude de la personne vieillissante grandit encore.Ce qu’elle vit est bien la crise de la vieillesse qui est d’abord une crise d’estime de soi.La perception que nous avons de nous-même se forme en effet de la même façon que nous découvrons l’apparence de notre visage.À la manière d’un miroir, les événements de notre vie nous renvoient une image de nous-même.Un succès est un événement qui nous parle de nous ; il nous dit que nous sommes doué, efficace, etc.Les échecs aussi sont des expériences qui nous renvoient un message, négatif celui-là.Cette image de nous-même finit par être profondément enracinée.Du fait qu’elle se forme à travers le vécu de toute une vie, elle est comme tissée à même notre personnalité.Elle a deux niveaux de profondeur.Le premier est celui de l’agir; c’est l’image que nous avons de notre propre efficacité, avec son pendant qui est la confiance ou le manque de confiance en soi.Le second niveau est plus profond ; c’est celui de l’être.Nous avons tous en effet une certaine perception de notre valeur personnelle, en tant qu’individu.En réalité, ce ne sont pas les événements comme tels, vus objectivement, qui sont porteurs pour nous d’un message au sujet de ce que nous sommes et de ce que nous valons.Les événements jouent leur rôle de miroirs du fait qu’ils sont reçus à l’intérieur d’un tissu de relations interpersonnelles.Ce sont les autres qui nous renvoient un message au sujet de nous-même, en supportant, en infirmant ou en modifiant la signification objective que les événements peuvent avoir pour nous.Considérons le cas d’un enfant qui fait son possible et qui réussit bien à l’école.Il vit des événements positifs.Pris en eux-mêmes, objectivement, les résultats scolaires devraient lui 160 renvoyer une image positive de lui-même, et renforcer sa confiance en soi.Oui, mais.car il y a un mais.Ses succès scolaires, il les vit à l’intérieur d’un réseau de relations interpersonnelles.Si par exemple ses parents sont satisfaits de lui, ils vont lui exprimer leur satisfaction, l’encourager ; c’est à cette condition seulement que ses résultats vont être vécus par lui comme une expérience subjective de succès et que sa confiance en lui-même va augmenter.Si par ailleurs ses parents ont pour lui des attentes tellement élevées et irréalistes qu’ils sont toujours déçus de ses notes, les mêmes résultats scolaires renvoient à cet enfant une image négative de lui-même.Ce sont les mêmes résultats pourtant, mais ils sont vécus par lui comme une expérience subjective d’échec ; ils contribuent à lui faire perdre confiance en lui-même.Qu’en est-il lorsque le contexte de relations interpersonnelles est celui d’une communauté religieuse?Sans doute qu’une communauté ne peut réaliser sans difficultés son projet, qui est d’être un milieu de vie fondé sur l’amour fraternel.Mais c’est quand même cela qui reste son projet fondamental, sa raison d’être.On peut donc croire qu’une communauté religieuse va être un environnement privilégié pour développer une image positive de soi-même.Les événements de la vie y sont vécus dans un contexte relationnel qui normalement devrait supporter et renforcer le message valorisant des événements positifs, tout en infirmant le message dévalorisant des événements négatifs.Sa communauté de vie étant fondée sur l’amour fraternel, c’est l’attente qu’un religieux est en droit d’avoir face à elle, à tous les âges de sa vie, même quand il devient vieux.Mais pour quelqu’un qui vieillit dans la grande société, ce n’est pas toujours le cas, loin de là.Le vieillissement entraîne beaucoup de pertes, qui sont autant d’événements négatifs pour la personne âgée.On pense surtout aux pertes physiques, au déclin de l’organisme.Mais il y a aussi les pertes psychologiques, et surtout les pertes sociales.Ses forces diminuant, une personne âgée doit abandonner ses activités et ses responsabilités et se retirer graduellement du courant de la vie de son groupe d’appartenance.Pris en eux-mêmes, ces événements ne peuvent que dire à la personne vieillissante : tu 161 diminues, tu deviens moins.Mais des expériences négatives comme celles-là peuvent n’être pas dévalorisantes pour une personne qui les vit dans un contexte d’amour.Le message que la personne vieillissante retire de son vécu peut alors être du type suivant : « tu n’es plus capable de faire ce que tu faisais autrefois, mais à nos yeux tu n’as pas moins de valeur pour autant.tu peux même encore grandir, ta grandeur n’est-ce pas dans ce que tu as perdu».N’est-ce pas là le regard que le Seigneur porte sur le religieux qui vieillit?Comment la communauté pourrait-elle porter un regard différent sur ses membres vieillissants et déclinants ?Un triple message La perception que chacun a de sa propre efficacité est plus facile à saisir que la perception qu’il a de sa valeur personnelle.L’efficacité concerne le domaine de l’agir, lequel est directement observable.La perception que nous avons de notre valeur personnelle englobe notre tout ; elle ne concerne pas seulement une partie de nous-même, puisqu’elle est la réponse que chacun, consciemment ou non, se donne à la grande question : qu’est-ce que je vaux?.est-ce que j’ai de la valeur?.est-ce que je compte ?Comme pour notre efficacité, l’image que nous avons de notre valeur personnelle nous vient des messages que nous renvoient les événements de notre vie tels que vécus dans notre contexte relationnel.On peut regrouper ces événements en trois catégories, selon qu’ils nous véhiculent l’un ou l’autre des trois messages suivants.Le premier, «tu es aimable», est intégré à travers l’expérience d’être aimé.On aime ce qui est aimable, en sorte que faire l’expérience d’être aimé est en même temps faire l’expérience d’avoir de la valeur, d’être digne d’amour.Le second message, «tu existes, tu es quelqu’un», découle de l’expérience d’être reconnu pour qui nous sommes, d’être perçu en tant qu’autre, dans notre singularité et notre individualité.Nous avons un besoin viscéral d’exister aux yeux des autres, parce qu’en définitive c’est 162 à cette condition que nous existons à nos propres yeux.Enfin le troisième message « tu es important », vient de l’évaluation que les autres font de nous-même par référence aux valeurs du milieu.Dans le milieu du travail, par exemple, l’une des valeurs dominantes est la rentabilité, ou encore la productivité.Lorsqu’une personne vieillissante commence à s’entendre parler de retraite, elle entend un discours officiel qui lui parle de son droit au repos après une longue vie si bien remplie.Mais le vrai discours qu’elle entend est porteur d’un message dévalorisant : il serait temps que tu cèdes ta place à quelqu’un de plus productif et plus rentable que toi.Il faut le reconnaître, tout cela est bien menaçant pour l’estime de soi.Les religieux n’y échappent pas.Moins belle, moins forte, moins performante, moins valorisée, la personne vieillissante devient incertaine de sa valeur personnelle.Comme la dame du métro, elle a le réflexe d’offrir aux autres une bonne image d’elle-même.En réalité, n’est-ce pas d’abord à elle-même qu’elle a besoin d’offrir une bonne image ?Si elle n’y arrive pas, sa vieillesse ne sera pas une belle vieillesse.Elle ne sera pas heureuse.Pour être heureuse elle a besoin de s’aimer elle-même, tout comme aux âges précédents de la vie.Et pour s’aimer elle-même, elle doit avoir une image positive d’elle-même, elle doit aimer ce qu’elle voit quand elle se regarde.C’est ainsi que doit être solutionnée la première crise de la vieillesse.Mais comment est-ce possible ?Plusieurs cherchent à dissimuler les signes de leur vieillissement : teinture des cheveux, lifting, traitements de beauté, négation du déclin des forces, et surtout mimétisme des comportements de la jeunesse: «Ils font les jeunes!» Ce n’est pas une solution.Ceux-là ne se font pas vraiment illusion à eux-mêmes ; ils font encore moins illusion aux autres.Le moi sans âge La solution est ailleurs.Et l’enjeu en vaut la peine.Une crise non solutionnée peut être un facteur de régression.Mais l’inverse 163 est vrai.La solution des grandes crises de l’existence est un facteur de croissance.C’est encore bien vrai au temps de la vieillesse.Quand en effet nous sentons-nous vraiment aimé?C’est quand nous nous sentons aimé tout simplement parce que nous sommes celui que nous sommes, unique au monde, irréductible à tout autre.La crise d’estime de soi qui accompagne le processus du vieillissement est en réalité une invitation à une découverte de nous-même, à un niveau beaucoup plus profond que l’agir ou que l’apparence corporelle.Pour apprendre à aimer les vieillards, et pour réapprendre à s’aimer soi-même quand on vieillit, il faut accomplir un cheminement difficile, fait de dépouillement et de purification, pour découvrir au coeur même de la personne une zone qui est sans âge: c’est la zone du «je», où réside depuis notre entrée en ce monde notre unique et vraie valeur.Qu’est-ce en réalité que la vieillesse ?La gérontologie nous propose non pas une, mais plusieurs définitions de la vieillesse : celle des médecins, des sociologues, des anthropologues, des administrateurs, et de bien d’autres encore.En 1986, aux États-Unis, Sharon Kaufman, une professionnelle de la recherche en sciences sociales, a eu l’idée suivante : nous demandons à tout le monde de définir la vieillesse, sauf aux principaux intéressés, les personnes âgées elles-mêmes.Comment parlent-elles de ce qu’elles vivent, elles qui sont vieilles?Comment dire non plus la vieillesse, mais l’expérience d’être vieux ?4 À sa grande surprise, elle a obtenu, exprimée de toutes sortes de façons, la réponse suivante : « mais je ne suis pas vieux ! » Non pas que ces vieillards niaient la réalité.Ils reconnaissaient qu’ils étaient fort avancés en âge ; ils voyaient bien que leurs forces déclinaient.Mais ils disaient quand même : je ne suis pas vieux.Lorsqu’ils parlaient d’eux-mêmes, les vieillards interviewés dans le cadre de cette recherche exprimaient un moi qu’ils sentaient sans âge.À leurs yeux, leur moi intime était toujours le même que dans les étapes précédentes de leur vie, malgré les changements physiques et sociaux entraînés par leur vieillissement.Une dame de 92 ans, par exemple, offrait un témoignage 164 particulièrement significatif.Son expérience de la vieillesse lui donnait le sentiment d’être comme en dehors de sa peau.Elle n’avait pas l’impression d’être celle dont le miroir lui renvoyait l’image.Une autre dame, presque aussi âgée, disait en montrant la photo d’une petite fille de cinq ans : « Vous voyez, cette petite fille avec de grands boudins blonds.C’est moi.J’avais cinq ans.Eh bien ! moi qui vous parle aujourd’hui, je n’ai pas l’impression d’être devenue une autre que cette petite fille.Il y a quelque chose en moi qui n’a pas d’âge.Avec les ans, bien sûr, l’enfant que j’étais est devenue une adulte.Une adulte oui, mais pas une autre personne.Tout le reste en moi a vielli, mais “moi” je n’ai pas vieilli.Ce que vous voyez de moi, c’est un masque ».Cette image du masque qui cache la personnalité intemporelle des vieillards revient dans une autre recherche faite en 1984 sur la réminiscence des personnes âgées5.La réminiscence, c’est-à-dire la tendance des vieillards à faire revivre leur passé, à raconter leurs souvenirs.Or les auteures de cette recherche ont observé que plus les personnes âgées avancent en âge, plus leurs parents deviennent des figures centrales dans leur réminiscence, et plus elles revoient les scènes de leur enfance avec clarté.Ce qu’il importe de souligner, c’est la raison de ce phénomène.Quand elles étaient enfants, écrivent les auteures de la recherche, « leurs parents les reconnaissaient pour qui elles étaient et qui elles pouvaient devenir.Dans l’enfance, elles ne portaient pas les masques de l’âge et de la maladie qui aujourd’hui, elles le sentent, dissimulent leur identité vraie et unique ».La vieillesse est un masque ; le masque de l’âge dissimule la personnalité intemporelle presque toujours aux autres et souvent à la personne âgée elle-même.Mais à mesure que la réminiscence de son enfance ressuscite la figure de ses parents, la personne âgée se reconnaît dans l’enfant qui était aimé, aimé donc reconnu par eux ; plus profondément que tous les changements entraînés par son vieillissement, il y a en elle un noyau central de vie qui, lui, est sans âge.C’est à ce niveau-là que leurs parents les aimaient, car leurs parents ont été les premières personnes sur la terre — et peut-être les seules — qui les ont vraiment connues « pour 165 qui elles étaient et pour qui elles pouvaient devenir ».Car en vérité c’est à ce niveau-là qu’elles sont dignes d’être aimées, par elles-mêmes et par les autres.C’est à ce niveau-là que plongent les vraies racines de leur estime de soi.Mais pourquoi les personnes âgées vont-elles chercher si loin dans le passé ce sentiment d’être aimées et reconnues pour qui elles sont?C’est qu’elles ne le trouvent pas dans leur aujourd’hui.Est-ce réaliste pour un vieillard d’attendre cela de son milieu de vie actuel ?Demandons-le aux religieux qui vieillissent dans un environnement qu’on appelle une communauté religieuse.Si ce n’est pas possible pour eux, c’est à désespérer de la vieillesse.Non seulement leur milieu est sensé être animé par l’amour fraternel, mais la Bonne Nouvelle dont ils témoignent proclame très fort la valeur intrinsèque de chaque individu, en arrière de son masque, indépendamment de ce qu’il fait ou de ce qu’il a fait.La grande peur des vieillards, c’est de tomber dans l’anonymat: la mort sociale avant la mort physique.Mais dans une communauté qui témoigne de l’Évangile, personne ne devrait être anonyme; chacun devrait avoir le sentiment que, pour les autres, il existe et il compte.« Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux as?Et pas un d’entre eux n’est en oubli devant Dieu ! Bien plus, vos cheveux mêmes sont tous comptés.Soyez sans crainte; vous valez mieux qu’une multitude de passereaux» (Le 12, 6-7).Quel témoignage pour notre monde que celui d’un religieux ou d’une religieuse qui vieillit bien ! Notre monde a besoin de voir que c’est possible ; que c’est possible pour un individu vieillissant de réapprendre à s’aimer lui-même en parvenant, éclairé par sa foi et soutenu par son environnement, à la découverte de son moi sans âge.Notre monde a besoin de voir aussi que c’est possible pour une communauté humaine de porter sur ses membres âgés un regard générateur d’estime de soi.166 Notes bibliographiques 1.Jacques Laforest, Introduction à la gérontologie : croissance et déclin, Éd.Hurtubise HMH, Montréal, 1989.2.Christian Combaz, Éloge de l’âge, Éd.Robert Laffont, Paris, 1987.3.Hélène Reboul, Vieillir, projet pour vivre, Éd.du Chalet, Lyon, 1973.4.Sharon Kaufman, The Ageless Self, Meridian Books, New York, 1986.5.Dorothy Becker, Suzan Blumenfield et Nathalie Gordon, Voices from the Eighties and Beyond, Journal of Gerontological Social Work, Vol.8, nos 1 et 2.167 Pour un engagement évangélique : perspectives d’avenir de la vie consacrée Jean-Marc Dufort, s.j.* Un proverbe chinois dit qu’il est très difficile de prophétiser, surtout quand il s’agit de l’avenir ! L’auteur ne se présente donc pas en prophète.Il essaie simplement, à la lumière du présent, de prévoir les préparations nécessaires à la vie consacrée pour faire face à l’avenir qui vient sur elle ; cela, sans oublier les valeurs du passé.Et, en même temps, d’entrevoir le futur de cette vie pour aider à en accuser le choc.Car le futur nous envahit.Il nous tombe dessus sans nous donner le temps de comprendre.Comme l’a dit un homme de science: «il faut des hommes qui portent le futur dans la peau ».C’est une banalité de dire qu’il existe chez les intéressés une préoccupation générale concernant l’avenir de la vie consacrée, une vie consacrée qui se veut toute entière dans l’Esprit et aux écoutes de l’Esprit.Le défi principal qu’une telle vie, comme bien d’autres qui ne lui sont pas toutes apparentées, est celui de la crise culturelle qui développe ses conséquences au rythme des médias et d’une accélération de l’histoire.Il ne saurait être question d’en toucher ici tous les aspects: par exemple, la question du gouvernement spirituel, de la manière de vivre en pauvre, du rôle d’animateur spirituel qui revient souvent au supérieur et, pour les membres d’une communauté, la nécessité de tel ou tel type d’engagement.Ces points feraient plutôt l’objet de rencontres ou de chapitres où l’on discute et l’on prie ensemble.Nombre de * 858, rue Laviolette, Trois-Rivièvres G9A 5S3.168 publications ont également abordé ces thèmes privilégiés de la vie consacrée d’aujourd’hui.Ce que nous chercherons ici, c’est d’abord à dire comment il convient d’aller au-devant de l’avenir — et donc de le prévoir — comme consacrés, en lui apportant, chacun selon sa mission et son charisme propre, l’évangile du Christ.Nous tenterons ensuite de dégager, dans la mesure du possible, quelques caractéristiques de la vie consacrée dans l’avenir.1.Envisager le défi Ce défi est lié de près au déclin de notre culture occidentale comme culture dominante et à l’avènement, d’ailleurs plus éphémère, d’une multitude de cultures et de contre-cultures.Plusieurs d’entre nous ont aujourd’hui la responsabilité de former nos jeunes artisans de l’avenir.Mais les former à quoi ?Comme l’a dit quelqu’un : « Ne les préparons pas pour un monde qui n’existe plus».D’où la nécessité de développer en nous un sixième sens et des réflexes qui s’appellent « le sens de l’avenir », qui assureront un minimum d’adaptation aux circonstances nouvelles.La question cruciale est d’ores et déjà posée : la vie consacrée a-t-elle un avenir?Question actuelle face à ce qu’on a appelé: «la crise des vocations».Le monde aura sans doute besoin d’autres formes de services à rendre par des religieux.Comme l’a dit Karl Rahner, « il devra toujours exister dans l’Église une vie chrétienne institutionnelle avec un certain degré de radicalité ».Toujours, certains hommes et certaines femmes sentiront, à travers les souffrances, les angoisses et l’expérience laborieuse de l’amour chez leurs frères les hommes, un appel plus pressant du Christ à suivre, au lieu du « cheminement normal », une voie qui indique à ce même cheminement comment «déboucher», et à l’amour humain de se voir, lui, chose si fragile et si périssable, emporté avec tous ses désirs d’immortalité dans la vie éternelle ! Telle est la signification profonde de la vie consacrée profondément liée par vocation à ce monde-ci — on le voit —, et pourtant aussi profondément engagée dans le mystère de la consommation de 169 ce même monde dans le Christ, «espérance de la gloire».Car la vie consacrée est la réponse au défi jeté à l’espérance.Puis, ne pas se heurter aux difficultés La difficulté qui surgit le plus évidemment, c’est celle qui vient du passé.Tout le présent s’enracine dans le passé: études, formation, vie individuelle et familiale.Et l’avenir est encore hors de nos prises.Longtemps un certain modèle a fait peser sur les consacrés une forme de vie trop bien réglée, feutrée, emmitoufflée et «à l’abri des dangers».L’hypothèque — car c’en est une — est surtout d’ordre psychologique et a conduit souvent à deux attitudes contradictoires: le désir de revenir à ce passé fort « sécurisant » (mais le serait-ce maintenant ?au surplus, la chose est-elle encore possible à quelque communauté que ce soit si elle nourrit un tant soit peu le désir de survivre?) et, à l’autre bout, le désir de «brûler les étapes», au besoin en bousculant choses et gens.Plus que jamais, la vie consiste pour nos communautés dans un « faire face » : adaptation intelligente et courageuse, fruit d’un discernement spirituel nettement orienté vers l’action, mais en même temps profondément enraciné dans la prière.D’où l’importance de prier ensemble, au moins un certain temps, et non pas seulement d’aligner des prières les unes à côté des autres.D’autre part, le passé est ici à évoquer comme « le passé vivant », générateur d’avenir.La grâce de la vocation, dont il est porteur, recèle pour chaque époque et chaque changement d’époque les richesses insoupçonnées de l’Esprit, déjà présentes en germe dans ce qu’on a appelé à juste titre « le charisme des fondateurs ».Un élément essentiel et une garantie de notre survie de consacrés se trouve dans le service que nous pouvons rendre à l’Église et aux hommes.Le désir de servir équivaut ici au désir de conservation des individus : il est l’indice de la vie qui monte ou qui diminue.Il paraît donc important de le raviver ou de l’entretenir en restant à l’affût des besoins de son époque.On commencera par étudier en profondeur le charisme propre du fondateur pour en découvrir la meilleure application dans les 170 circonstances actuelles et futures.Au cours de cette recherche, il ne faudra pas se surprendre de voir poindre un climat conflictuel ; et l’opposition peut venir du côté où on l’attend le moins.Souvent d’ailleurs le conflit oblige à de nouveaux approfondissements: l’Esprit Saint suit — on le voit alors — des voies difficilement compréhensibles à ceux qui ne sont pas familiers avec ses manières d’agir.Il existe quand même une constante dans ces voies de l’Esprit : chaque adaptation ou réforme spirituelle doit être réalisée par des personnes de grande stature spirituelle, douées d’une grande souplesse ou d’une ouverture sans cesse renouvelée aux motions de l’Esprit, animées en même temps d’un véritable esprit surnaturel fait à la fois de joie spirituelle et de détachement, d’un grand zèle pour la gloire de Dieu, prêtes à se fatiguer, à se dépenser.En somme, à rester disponibles.Ajoutons qu’il leur faudra aussi beaucoup d’intelligence spirituelle pour « redécouvrir » le charisme du fondateur, parfois enfoui sous une couche plus ou moins épaisse d’éléments adventices ou accidentels.Un autre élément essentiel de notre survie comme consacrés, c’est l’incarnation dans le monde d’aujourd’hui de la vie consacrée et de ses manières d’être.La prise de conscience qu’une incarnation raisonnable est nécessaire semble, pour la vie consacrée d’aujourd’hui, une solide garantie de survivance: qui dit « vie » dit nécessairement adaptabilité.Le religieux veut être serviteur des hommes, un ami, un compagnon, quelqu’un dont on se sent proche.comme le Christ qui assumant la condition d’esclave, se faisant semblable aux hommes (Phil.2,7), peut ressentir de la compassion pour les ignorants et les égarés, puisqu’il est Lui-même également enveloppé de faiblesse (Hé.5,2).Cette incarnation doit se manifester dans un engagement, dans une manière d’être la voix de ceux qui sont sans voix, à travers la vie et l’activité évangélique (visite des personnes abandonnées : gens âgés, malades à la maison, personnes seules, prisonniers).Personne ne pourra alors penser que « les religieux par leur consécration, deviennent étrangers à l’humanité ou inutiles à la cité terrestre >> (Lumen Gentium, n.46).171 À cet égard il est bon de nous interroger personnellement et en groupe, de prendre conscience du fait que les possibilités et les moyens d’évangélisation que nous offre le monde actuel nous ouvrent un champ d’action toujours plus grand et plus diversifié.Également, de prendre acte des avancées de la justice tant au plan humain que religieux en notre monde.L’Église approfondit parallèlement la connaissance de la Parole de Dieu et s’enrichit de cet apport.La vie consacrée devra faire appel à ces données en vue de sa tâche d’évangélisation et, en conséquence, se développer grâce à cet apport, qui est une force de transformation, en usant de ce discernement dont nous avons parlé.Un travail essentiel préparatoire à tout cela, c’est l’interprétation des signes des temps.Ce travail est un devoir de toute l’Église (cf.Vatican II, « Gaudium et Spes », n.4) et principalement des consacrés, qui doivent être des professionnels en ce domaine.Il s’agit déjà, en fait, d’un véritable travail de discernement, qui ne veut pas se contenter de constater les faits ni d’analyser des tendances: beaucoup de consacrés font cela! Il s’agit en plus d’interpréter ces tendances à la lumière de l’Évangile afin de ne pas encourir le reproche: «Vous savez interpréter les aspects du ciel, mais vous ne savez pas reconnaître les signes des temps » (Mt 16,3).Le vrai discernement dépasse la simple vue des faits: il est la réflexion sur la réalité dans ses tendances les plus dynamiques et dans son ouverture sur l'avenir.Et le discernement ne se fait pas ailleurs que dans la prière.À cette oeuvre difficile il y a des conditions: d’abord, une transformation intérieure, et la conversion au Christ crucifié et ressuscité.Ensuite, un effort de libération de tout ce qui peut troubler le jugement ou envahir le coeur ; tout ce qui apparaît n’est pas que progrès.Enfin, l’obligation de rester toujours à l’écoute et à la disposition de l’Esprit, afin de ne pas nous laisser conquérir par ce que S.Paul appellera «les éléments du monde».Par exemple, le pluralisme qui aboutit à une division de l’Église au plan proprement religieux.172 Enfin, pour que l’adaptabilité de nos vies ne s’égare pas au point de réduire la réelle efficacité de notre ministère et n’effrite peu à peu notre vocation à suivre Jésus-Christ, il faut également songer à « l’évangélisation » de nos instituts eux-mêmes.La chose s’avère aujourd’hui d’autant plus nécessaire que s’accentue la rapidité des changements dans l’Église et dans le monde.L’évangélisation dont on parle implique avant tout un effort nouveau de créativité, et son sens n’inclut pas seulement ni même d’abord celui d’une défense ou d’une restauration, ce travail préliminaire étant déjà pour une grande part accompli.Dans cette ligne, on approfondira entre autres la connaissance du Christ, de sa personne, de son évangile, de la radicalité des béatitudes, du sens de la croix, de l’amour universel des hommes.On se livrera, en somme, à une vraie méditation de la Parole de Dieu, de son message dans l’Esprit Saint qui a donné aux fondateurs des intuitions charismatiques.Encore un coup, il s’agit de découvrir pleinement et d’utiliser plus à fond ce charisme en fonction des besoins actuels de l’Église et du monde.La prise de conscience de tels besoins est évidemment un facteur puissant dans ce travail de rénovation et de création, tant au plan personnel que communautaire.Ajoutons que les valeurs nouvelles touchant la justice et la redistribution des richesses de la planète sont les points d’appui d’un avenir efficace et fructueux de notre ministère au service du monde.Après un processus d’assimilation évangélique de ces valeurs, il nous restera à en tirer les conséquences pratiques pour notre vie consacrée, en vue de l’évangélisation.Nous voudrions dire maintenant comment entrevoir cette vie future, ses caractéristiques et ses valeurs permanentes.2.Entrevoir l’avenir Avant tout, il importe de cultiver et d’approfondir les valeurs permanentes de la vie consacrée.L’avenir de cette vie — son existence ou son « bien-être » selon le cas — est lié à des valeurs 173 fondamentales encore en cours de redécouverte au coeur de nos groupes et de nos communautés.La prière et l’échange spirituel, le désir de célébrer ensemble, de partager la Parole de Dieu et des jours de recueillement plus intense allant, dans le cas de groupes plus avancés, jusqu’à la retraite communautaire, tout cela constitue un ensemble plus que jamais indispensable au développement de la vie consacrée dans une communauté donnée.L’eucharistie sera évidemment au centre de la vie des individus et des groupes.La prière personnelle vient immédiatement après comme condition indispensable de l’union au Christ et du progrès spirituel de chacun : c’est la « respiration » de l’âme consacrée.Enfin vient l’échange spirituel, qui devrait être régulier jusqu’à devenir comme la pulsation mesurant la vie de la communauté et s’épanouissant en prière communautaire.Chaque groupement devrait avoir à cet égard son propre programme.L’avenir de la vie consacrée exige aussi que l’on sache maintenir l’équilibre entre, d’une part, l’ouverture, le souci des autres, le désir de partager et l’intériorité de l’autre.Bien plus, la vie communautaire doit préserver la vie intérieure de chacun, son charisme particulier.Elle doit préparer désormais à une pratique plus responsable de la liberté par une ouverture et une grande souplesse, en évitant à la fois l’automatisme qui tue et « l’autodestination » qui néglige toute référence à cette même volonté par le recours à un supérieur ou à un responsable.Enfin, la vie communautaire continuera d’être le signe distinctif de la vie consacrée de l’avenir (avec les diverses nuances requises par les types de vocation).Sa réalisation dépend surtout de certains temps forts qui sont la prière commune, la délibération apostolique, la promotion de la vie spirituelle et de l’engagement dans l’action.Les résultats d’une telle pratique iront dans le sens d’une vie communautaire plus ouverte et comme « ventilée » du dehors, ne négligeant pas l’hospitalité.On sentira alors avec plus d’acuité la nécessité de rendre témoignage par la simplicité de la vie, qui est la marque de la vraie pauvreté et du dépouillement.On envisagera alors de nouveaux modes de vie sans présomption ni fausse crainte.Enfin on trouvera normale la collaboration avec les laïcs au plan des institutions.174 La charité est aussi essentielle pour l’union et, partant, pour l’avenir de la vie consacrée, qui en dépend.Ce qui importe avant tout, c’est qu’elle passe au plan des structures.Cette charité s’enracine dans l’amour de Dieu et l’union au Christ.Elle a son « lieu » dans l’Esprit du Christ «qui nous a été donné» (Rom 5,5).Elle s’épanouit dans un service évangélique, et donc : ¦ pas simplement «professionnel», même si la profession est utile et nécessaire.Ce service évangélique a sa place toute désignée, particulièrement dans le monde de l’éducation ; ¦ pas seulement de suppléance, car nous n’avons pas à remplacer les organismes publics dans les fonctions qu’ils doivent remplir, sauf peut-être dans les cas urgents ; ¦ pas seulement et exclusivement spirituel (encore que ce soit notre principal service), parce que les secours de la charité corporels ou intellectuels, tout comme les engagements pour le triomphe de la justice sont des champs d’activité très nécessaires et actuels, rejoignant d’ailleurs une préoccupation constante de Jésus-Christ ; ¦ pas exclusif aux consacrés.Les laïcs peuvent et doivent collaborer d’une manière efficace en y prenant toujours plus leurs responsabilités.Notre vie et notre service évangéliques consistent à travailler chacun selon ses forces et selon la forme de sa propre vocation, soit par la prière, soit par l’action, « à enraciner et renforcer le Règne du Christ et à le répandre par tout l’univers» (Vatican II, « Lumen Gentium », n.44).La vie consacrée, comme tous les autres états de vie chrétienne, se doit de découvrir à travers les comportements nouveaux des hommes et des femmes de notre temps qu’elle éclairera à la lumière de l’Évangile, la valeur propre de la sexualité.Celle-ci « marque de son empreinte l’être masculin et féminin » et, par là, « détermine l’ensemble de l’existence humaine », comme 175 l’a remarqué le synode des évêques allemands de 1973.Cette compréhension de la sexualité qui inclut sa polyvalence et qu’on trouve dans bon nombre de documents ecclésiaux depuis dix ans aide beaucoup à l’intégration du célibat consacré parmi les valeurs susceptibles de fonder l’avenir.Un tel célibat apparaîtra davantage dans sa valeur évangélique d’appel incessant à reconnaître, développer et intégrer la sexualité humaine (c’est-à-dire le fait d’être homme ou femme dans toute sa vie) dans l’amour et le service des autres.Avant d’être un trésor à conserver, le célibat consacré est donc par lui-même une tâche à accomplir.Il fait partie du projet apostolique du consacré qui se donne tout entier au Seigneur avec ce qu’il est.Le célibat consacré privilégie certains aspects de la sexualité humaine non pas aux dépens des autres (par exemple en les niant ou en en ignorant même l’existence), mais simplement en ne mettant pas en activité ces derniers afin d’affirmer avec le Christ et d’assurer la communication à la famille humaine de valeurs spirituelles certaines : l’amitié, le soutien mutuel, la compassion, la capacité de sortir de soi pour aller vers l’autre, et surtout l’amour inconditionnel des autres (et non pas seulement de l’autre au singulier) qui fera vraiment de cet amour un dynamisme capable d’assumer des responsabilités qui sont le propre de la personne humaine toute entière.À cet égard le célibat consacré est la véritable contestation, posée au nom de l’Évangile et sur l’invitation expresse du Seigneur, d’une sexualité qui privilégierait à l’exclusion du reste la fonction génitale ou génératrice jusqu’à en faire l’objet d’un culte ou d’une sacralisation tapageuse.Pareille contestation, il va sans dire, est oeuvre de l’Esprit.C’est Lui, et Lui seul en définitive qui réalise l’idéal de la sexualité : mener l’être humain au-delà de lui-même vers la rencontre avec le Toi, développer et amener à son terme la puissance d’aimer et l’ouverture à l’amour d’autrui avec tout ce que cela comporte de respect, de responsabilité, de sincérité.Ainsi l’Esprit de Dieu anime-t-il la vie consacrée et lui inspire-t-il de mettre toutes ses énergies, y compris l’affectivité et la sexualité elle-même, au service 176 du Royaume à étendre et à proclamer, selon le conseil donné par le prophète : « On t’a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que d’accomplir la justice, d’aimer avec tendresse et de marcher humblement avec ton Dieu » (Mic 6,8).La personne du consacré deviendra alors le sacrement vivant de l’amour de Dieu pour les hommes.Le célibat consacré, qui vise à mettre les plus puissantes énergies de la personne, celles de l’amour, au service du Royaume, révèle ainsi toute sa dimension, qui est apostolique.Il identifie également l’envoyé, le chargé de mission, comme celui qui veut se mettre intégralement au service de ses frères les hommes.Ces réflexions n’appellent pas à proprement parler de conclusion.L’avenir de la vie consacrée n’est pas, en tout état de cause, prévisible à coup sûr.Encore moins celui de chacun des instituts.Il est tout entier entre les mains de Dieu.« Le coeur de l’homme médite sa voie, dit le Sage, mais c’est Yahvé qui dirige ses pas» (Prov 16,9).L’avenir de nos instituts dépend du service que suivant notre charisme nous pourrons offrir et offrirons de fait à l’Église et au monde dans lequel nous avons à nous incarner, où nous devons travailler.Il dépend encore de l’interprétation que nous ferons des actions opérées par l’Esprit à travers la lecture des signes des temps, dans la prière, la délibération communautaire et l’attente du Royaume.177 L’évangélisation et les religieux* P.A.Kalilombe, évêque** Il est nécessaire que chaque communauté religieuse, parce qu’elle est appelée par le Père en Jésus-Christ à proclamer la Bonne Nouvelle, s’interroge sur la manière de la transmettre au monde d’aujourd’hui.Les religieux sont des signes prophétiques de la venue du Royaume de Dieu dans le monde.Mais leur message n’aura de sens que dans la mesure où il rejoindra la réalité de ce monde.Un monde de contrastes : Richesse et pauvreté Pour ce qui est des religieux dont il est question, le monde contemporain comprend d’abord les peuples des pays d’origine de leurs communautés ; puis, les populations avec lesquelles ils sont appelés à vivre et à travailler.Ils vivent et travaillent au niveau local en des endroits où se trouvent leurs membres, mais le sens des situations dont ils doivent tenir compte dans leurs divers engagements découle d’un niveau global.Comme groupe de croyants qui sont chargés de refléter la bonté miséricordieuse de Dieu, ce qui devrait les frapper en premier lieu est que la plus grande partie de l’humanité doit faire face à la souffrance, la privation, la pauvereté, l’exploitation et la violence.Par ailleurs, ils doivent se rendre à l’évidence que l’abondance afflue partout dans le monde, richesse, pouvoir, bien-être et même progrès, aussi bien en Europe qu’en Amérique, et en Afrique, en Asie, en Australie, et dans le Pacifique.Mais ce qui est inexplicable c’est précisément la coexistence souvent côte * Traduit de l’anglais par SS.Yvette Viau et Madeleine Carmel, S.S.A.* Selly Oak Colleges, Birmingham B29 6LQ.178 à côte du développement et du sous-développement, de la richesse et de la pauvreté, du pouvoir et de l’incapacité, de la sécurité et de l’insécurité, de la paix et de la guerre.Deux questions viennent inévitablement à l’esprit: 1.Des deux parties de l’humanité, aujourd’hui riches, puissants, privilégiés d’une part et pauvres, laissés pour compte, marginaux, d’autre part, laquelle est la plus populeuse, laquelle progresse plus vite?2.Y a-t-il un lien, une corrélation, entre ces deux parties?Sont-elles là par hasard, ou relèvent-elles d’un mystérieux décret de Dieu ?Ces questions sont d’une importance capitale.Au cours des dernières décennies, des spécialistes et des érudits de toutes catégories ont tenté de répondre à ces questions.Ils ont fait des analyses savantes et scientifiques de la situation et ont décrit le processus par lequel, dans le monde, on trouve l’abondance côtoyant la pauvreté et la misère.Les savants s’accordent pour affirmer que la tendance courante est une pauvreté grandissante au lieu d’une abondance plus grande.Un nombre croissant de personnes deviennent de plus en plus pauvres.La question se pose: «Comment inverser cette tendance?Que faut-il faire pour la surmonter graduellement?» En réponse à cette question, la science affirme : d’une manière ou d’une autre la croissance de la pauvreté est reliée aux moyens employés pour produire la richesse et l’abondance.Bien sûr, ceux qui vivent avec les pauvres n’ont pas besoin de ces analyses savantes: ils sont témoins tous les jours de cette réalité.Cependant, ils ont besoin de ces études scientifiques afin de comprendre le processus en cours : ils ne sauraient fournir une réponse réaliste s’ils ne comprennent pas clairement la situation.Les instruments de la mort : Un système d’exploitation sans merci Si l’on veut saisir la situation actuelle et comment elle fonctionne, il importe de considérer deux points.1.La répartition de la richesse et de la pauvreté dans le monde; 2.Les manifestations concrètes de ce qu’on appelle « pauvreté ».179 L’analyse la plus éclairante révèle que, en autant que pauvreté et incapacité sont concernées, le monde se divise en deux parties principales : le « Nord >> et le « Sud ».Le Nord comprend la région nord-Atlantique : Amérique du Nord, Europe (Est et Ouest), puis certaines autres régions qui ne sont pas au Nord géographique, comme le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud.Là se trouve la principale concentration du pouvoir économique, politique, technique et militaire.Les décisions essentielles affectant le reste du globe partent de cette zone : c’est là le centre de la richesse et du pouvoir.Le Sud désigne la majeure partie de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine, où se côtoient la pauvreté, l’insécurité et le sous-développement.Bien que le Nord soit présent dans le Sud pour y apporter une aide et une part d’expérience pour l’avancement des ressources, il en résulte presque inévitablement un manque progressif de développement et une pauvreté croissante pour la plupart des populations concernées.Sans doute trouvera-t-on dans le Sud des centres développés et prospères : c’est le cas d’une très faible population vivant sous la dépendance et au service des puissances du Nord qui s’imposent par la force.Il existe aussi des zones de pauvreté et d’infériorité même au Nord ; à preuve les groupes qui ne comptent pour rien dans l’exercice du pouvoir, dans leur propre pays.Les signes les plus manifestes de la pauvreté, aujourd’hui, sont: la faim et la famine, le manque d’abri, le chômage ou le sous-emploi, le salaire inadéquat au travail.Tous ces problèmes découlent du fait que beaucoup de gens ne possèdent pas de terrain, ou doivent se contenter d’un lopin de terre trop pauvre pour les nourrir, impropre à y bâtir leur foyer.Ordinairement, cette population n’a pas accès à l’éducation : il lui manque l’habileté, ou les instruments et les ressources indispensables pour vivre de façon décente et autonome.Elle devient donc dépendante des plus favorisés et sujette à être exploitée, faute d’un pouvoir réel.180 Dans ces régions, les gouvernements s’efforcent d’établir des systèmes politiques et économiques propres à améliorer la situation; mais, bien souvent, ces gouvernements mêmes, s’avèrent impuissants et inefficaces.La plupart des pays auxquels nous référons étaient des colonies soumises aux puissances du Nord et dont les revenus étaient planifiés d’abord au bénéfice de leurs maîtres.Une fois devenus indépendants, ils ont essayé de se développer, mais avec l’aide de subventions et de prêts, lesquels se sont accumulés au point de constituer, maintenant, des dettes énormes qui ralentissent tout progrès véritable.Dans la course barbare aux minces ressources en vue, ce sont les plus favorisés qui l’emportent, laissant loin derrière les moins nantis à la merci des plus puissants.Toutes ces tensions provoquent des luttes sans fin entre les factions rivales.Il en résulte de nombreuses pertes de vie, une grande insécurité, des migrations forcées (des milliers de réfugiés et de personnes déplacées) abus de pouvoir, terrorisme, corruption, népotisme, tribalisme.Voilà le portrait de ce qu’on appelle « pauvreté ».Comment expliquer tous ces phénomènes ?À quoi attribuer le fait que ces calamités semblent se multiplier précisément dans les régions déjà pauvres et sous-développées ?.Voici une explication plausible, quoique incomplète : dans le monde entier, on semble appliquer un système de relations basé sur la cupidité et l’égoïsme, système qui, de par sa nature même, favorise l’injustice, la violence et l’exploitation impitoyable.Un mobile profiteur domine qui incite les individus et les groupes à vivre selon un principe connu « la force est le droit » ou « l’avenir est aux plus accommodants ».À l’étendue du globe, les puissances mondiales traitent les plus faibles, non en partenaires égaux en ce monde créé par Dieu, mais comme de vils auxiliaires qu’on doit tenir pour des sujets qu’on utilise à son propre profit.Ce système s’étend au monde entier et affecte de plus en plus les communautés locales ; c’est un instrument de destruction et de mort, parce qu’il ne s’appuie pas sur la pitié ou l’amour.181 La réponse des messagers de la Bonne Nouvelle Comme religieux, nous regardons le monde contemporainn, non pas avec pessimisme ou découragement, mais comme porteurs de la Bonne Nouvelle (évangélisation).Nous sommes envoyés pour annoncer que Dieu habite le monde et qu’il est à l’oeuvre pour le changer, le soulager et pour le réintégrer dans l’état qu’il lui destinait quand II le créa.C’est pour cette restauration que Jésus-Christ est venu et qu’il perpétue sa présence dans et par l’Église, comme sacrement de renouvellement.À titre de mandataires de l’Église, nous sommes les porte-parole par lesquels le message est non seulement verbalisé par de belles paroles mais encore rendu visible d’une certaine façon.Évangéliser c’est témoigner par une sorte d’actualisation de la Parole.Voilà qui justifie le thème de cet exposé : « Voici que je fais toutes choses nouvelles » (Ap.21: 5).Afin, toutefois, de jouer proprement notre rôle d’instruments dans l’avènement de ce monde nouveau, si différent du modèle défiguré du monde d’aujourd’hui, il nous faut en considérer clairement l’issue.Quel est cet univers nouveau, objet d’une nouvelle création de Dieu ?En quoi diffère-t-il du monde présent ?Les Écritures nous en donnent l’unique description, celle de Dieu même.Le Psaume 24 nous en fournit une définition fondamentale : «Au Seigneur, la terre et sa plénitude, le monde et tout son peuplement».L’erreur capitale du monde actuel, c’est qu’il met la vérité au défi.L’humanité, individus et groupes, considère l’univers comme son bien propre et s’arroge le droit d’en user selon son bon plaisir.Elle prétend se servir des créatures et des êtres humains à sa fantaisie, oubliant que le maître de la création n’est pas l’homme, mais bien le Seigneur dont l’homme n’est que le simple serviteur.Il n’y a pas lieu d’entreprendre ici une enquête fouillée sur le monde tel que voulu par Dieu, à travers les témoins de la Bible.Nous pouvons, toutefois, esquisser le portrait sommaire qui ressort le plus clairement d’une méditation des premiers chapitres de la Genèse.C’est ici que se trouve posé comme base le noeud du problème avec lequel toute la suite de l’Histoire du Salut sera 182 aux prises.Plus loin, à la fin de la Bible, aux chapitres 21 et 22 de l’Apocalypse, apparaît le tableau idéal dévoilé en langage symbolique.Plus de doute possible quant à la nature du nouveau monde que Dieu est en train de bâtir.Les premiers chapitres de la Genèse affirment deux vérités de base : 1.L’univers est un don de Dieu offert à l’humanité comme une patrie commune, où tous et chacun puissent vivre et goûter, dans un esprit de famille, l’harmonie et l’entraide mutuelle d’une véritable amitié (Gen.2: 18, 22-24).2.Une telle harmonie n’est possible que si chacun se souvient que nous ne sommes pas Dieu.En conséquence, nous ne devrions pas ériger nos caprices et nos ambitions égoïstes en lois pour régir la conduite et les relations mutuelles.Ce serait alors la confusion et la mort.(Gen.2: 16-17).La mauvaise utilisation de ces deux vérités apparaît évidente quant la jalousie engendre le fratricide (Gen.4) et que les pensées mauvaises corrompent la terre (Gen.6).L’explication de l’Écriture, c’est que les humains tentèrent de «devenir semblables à Dieu, connaissant le bien et le mal » (Gen.3: 5).C’est par la même explication qu’on justifie l’état lamentable de la société actuelle qui tient un langage confus où les hommes ne se comprennent plus entre eux et sont éparpillés sur la terre (Gen.11: 7-9).C’est qu’ils ont cédé à la tentation d’ériger leur propre tour faite de mains d’hommes et devant s’élever jusqu’au ciel (demeure de Dieu) pour se rendre célèbres.Le mal entre ainsi dans le monde et se répand lorsque les hommes sont divisés par des conflits de langages, en fait, en groupes d’intérêts égoïstes.Ces divisions se produisent lorsqu’il n’existe pas de ciment assez solide pour les unir en une même famille.Ce ciment, c’est la reconnaissance de Dieu comme l’origine commune et la tête de la famille humaine, comme le centre qui explique qui nous sommes et comment nous sommes en relation les uns avec les autres.Il n’est pas étonnant que la vision de l’humanité renouvelée apparaisse comme une Ville Sainte descendue du ciel pour devenir la demeure de Dieu avec l’humanité: «Ils seront son peuple et Dieu lui-même aura sa demeure avec eux » et « Il sera leur Dieu » (Ap.21:1-3).C’est une ville ouverte aux peuples de toute la terre, 183 rassemblant « tous leurs trésors « comme un bien de partage (Ap.21: 23-26).Un présage de cette Ville Sainte apparut à la descente de l’Esprit-Saint.Jérusalem devint une ville ouverte rassemblant des gens de toutes les nations qui sont sous le ciel (Ap.2: 5).Renversant la confusion des langues de Babel, l’Esprit leur fit tous entendre les apôtres « annonçant dans leur propre langue les merveilles que Dieu a faites » (Ac.: 2,11 ).C’est que le langage inspiré du Saint-Esprit était le langage de l’amour et de la solidarité, plutôt qu’une langue d’égoïsme et de conflit.La lettre aux Éphésiens explique comment tout arriva : par la mort du Christ sur la Croix.«Dans sa chair, il a détruit le mur qui séparait» les peuples et les tenait ennemis (Ép.2: 6).Par sa mort sur la croix, en sa personne, le Christ a tué la Haine et réconcilié les hommes avec Dieu (Ép.2:16), car son sacrifice gratuit condamnait une civilisation qui mène à la mort parce que basée sur l’égoïsme.Notre propos en poursuivant cette analyse, plutôt sommaire, du monde actuel était de mettre en évidence l’importance cruciale d’une vision exacte de la Réalité.Afin d’être des messagers efficaces de la Bonne Nouvelle, nous devons apprendre à voir le monde d’un oeil pénétrant, les événements prometteurs et les sujets de désespérer, à découvrir le comment, le pourquoi de ces événements et leurs conséquences.En ce qui regarde le témoignage évangélique, il se perd une grande part de bonne volonté et d’efforts généreux si le prédicateur n’a qu’une compréhension superficielle et déformée de la réalité.Voilà pourquoi il est si souvent question, de nos jours, d’une analyse vraie de la société.Dans notre monde compliqué et confus, la science, ou l’art, d’une analyse minutieuse de la situation n’est pas un luxe pour nous, engagés dans l’apostolat : c’est devenu une nécessité.Comme congrégations et comme communautés réparties sur le champ de l’apostolat, nous devrions prendre l’habitude de fonder nos projets sur une intelligence adéquate des mobiles et des systèmes qui façonnent les événements et les dirigent.Notre vision, cependant, doit partir de deux sources : l’analyse sociale et notre regard de foi.184 Sens de l’internationalité William F.Hogan, c.s.c.* ** Le religieux averti doit aujourd’hui lire plusieurs publications et trouver du temps pour réfléchir sur les divers points de vue touchant aux différents aspects de l’engagement religieux.Encore faudrait-il que l’accueil et la méditation de tout cela ne restent pas au niveau de la théorie, mais s’incarnent dans la réalité de la vie quotidienne.Un des aspects de la vie religieuse, où les congrégations implantées en diverses parties du monde ont besoin de recherche et d’application pratique, c’est celui d’un sens de l’internationalité, d’une conscience concrète des possibilités que soulève le fait d’être insérées dans plusieurs cultures et Églises locales.Fréquemment les religieux accordent leur attention, de façon directe ou indirecte, aux concepts d’enculturation, d’acculturation et d’inculturation, mais trop souvent l’internationalité signifie uniquement qu’une congrégation est établie en différents pays au service de peuples de cultures variées.Grâce à la divine Providence, certains Instituts ont été amenés à établir des fondations très loin de leur lieu d’origine.Dans certains cas, il y a eu un appel explicite venant d’un évêque ; en d’autres cas, on a suivi des émigrants pour être à leur service.Le commandement de Jésus invitant à « aller et à enseigner toutes les nations » explique l’expansion d’un grand nombre ; les réponses à des appels venant du Souverain Pontife invitant à partager du personnel avec des Églises locales dans le besoin ont été l’occasion d’autres fondations.Quelquefois des révolutions politiques et l’exil ont joué un rôle ; et parfois des candidats venant de l’étranger ont aspiré à des congrégations religieuses, sans que * Traduit de l’américain par Lionel Chagnon, o.f.m.** Via Della Mag liane lia 375, 00166 Rom a, Italia.185 personne ne sache exactement comment l’expliquer, mais avec, comme résultat, des insertions dans le pays de ces candidats.On ne peut habituellement pas faire remonter l’expansion d’une congrégation religieuse à un facteur unique, mais il y a toujours eu vraisemblablement un désir de communiquer quelque chose ou « Quelqu’un » et de répondre à un besoin.L’internationalité n’est pas un but en soi ; cependant c’est un fait de la vie pour un large pourcentage d’instituts religieux.Être international peut vouloir dire être composé de différents groupes culturels (avec ou sans contact significatif entre eux), ou cela peut être signe d’un dynamisme voulu qui a un impact sur l’ensemble de l’Église universelle et sur le monde.La différence entre les deux dépend d’une vision et aussi d’une volonté de tirer profit de la diversité culturelle de manière à enrichir ceux que nous sommes appelés à servir.Peu importe la raison pour laquelle une congrégation particulière est allée à tel endroit, l’Esprit montre clairement que, quel que soit le lieu où nous sommes, c’est pour y partager un charisme avec la communauté chrétienne locale : la manière qu’a la congrégation de suivre le Christ et de vivre la Bonne Nouvelle est pour la construction de l’Église locale.Et il ne s’agit pas uniquement d’un procédé par lequel on donne à l’Église locale ; on reçoit beaucoup en retour et cela affecte la vie des religieux.Pensez aux résultats qui pourraient se produire dans un Institut, s’il y avait une communication et un partage efficaces des façons de comprendre le charisme telles qu’elles se sont développées dans de nombreuses Églises locales, le tout accompagné d’un élargissement de la vision de l’Église et des peuples et cultures en cause.Cette richesse ne vaudrait pas seulement pour les religieux eux-mêmes, mais y prendraient également part les diverses communautés chrétiennes dont ceux-ci sont membres de par leur vie et leur ministère.L’enrichissement mutuel à l’intérieur de l’Institut religieux pourrait avoir des effets d’une grande portée à l’extérieur de celui-ci.Il faut beaucoup d’effort, de temps et de contact pour développer le sens de l’internationalité jusqu’à un degré significatif ; 186 cela ne vient pas tout seul.Et les structures ne garantissent pas par elles-mêmes le développement d’une conscience internationale ; pour que cela arrive, les individus doivent investir en temps, en effort et en intérêt.Les moyens traditionnellement utilisés pour promouvoir le sens de l’internationalité ont été des bulletins internationaux donnant les informations dignes d’intérêt sur différentes zones de la congrégation, les contacts entre les supérieurs majeurs, les chapitres généraux et diverses rencontres, et l’échange de personnel.Les derniers temps ont été témoins d’un nombre croissant de congrégations, qui fournissent des programmes internationaux de formation permanente, et les pèlerinages aux lieux d’origine deviennent de plus en plus courants comme moyens d’entrer en contact avec les racines et le charisme de la fondation.On peut parler longuement en faveur d’une poursuite de ces approches, bien qu’il y ait toujours présente une certaine préoccupation pour la pauvreté et le témoignage de pauvreté et de simplicité.Il faut cependant encore plus pour promouvoir une conscience internationale.Un des plus grands besoins, c’est de favoriser le dialogue sur les questions cruciales de la vie religieuse et de la mission à partir des perspectives d’individus qui vivent le charisme spécifique dans des cultures différentes.On ne peut accomplir cela, si l’accent est mis uniquement sur ce que donne la congrégation par l’intermédiaire des supérieurs ; corrélativement au besoin de recevoir, il existe du côté des membres un besoin de donner en retour.Les bulletins de nouvelles propres à l’Institut pourraient avoir un impact plus grand s’ils étaient transformés en organes de dialogue sur les problèmes particuliers et les défis expérimentés par les membres qui vivent dans les diverses Églises locales des pays où la congrégation s’est enracinée.En plus du support mutuel, un des motifs pour vivre en communauté sa condition de disciple du Christ, c’est de se donner les possibilités d’une émulation mutuelle dans la croissance à la suite du Christ.Stimulés par les défis et les inspirations venant de leurs confrères qui essaient de vivre le charisme dans des situations différentes, des religieux pourraient sans aucun doute être amenés à faire une évaluation critique d’eux-mêmes.Des disciples doivent 187 nécessairement être toujours ouverts à apprendre encore plus, non pas pour un simple savoir académique, mais plutôt pour celui qui conduit à une conversion plus profonde.L’Esprit, de qui le fondateur ou la fondatrice et la fondation ont reçu le charisme original, a encore beaucoup plus à donner en révélant les implications de la grâce d’origine, telle qu’elle trouve son expression dans les diverses communautés chrétiennes locales.Des possibilités immenses de croissance dans la condition de disciples dépendent d’une action favorisant la communication en ce qui touche la vie et la mission dans les diverses zones où se trouve l’Institut; les Églises locales où nous vivons et servons en recueilleront les fruits.On a besoin de beaucoup de créativité pour soutenir efficacement la promotion d’une vision internationale à l’intérieur d’une congrégation religieuse.Il semble que cette question en soit une qui n’aie pas été suffisamment explorée, peut-être parce que les gens prennent justement pour acquis le fait de l’internationalité et n’en démêlent pas les implications pour la vie de chaque Église dans laquelle les religieux exercent leur ministère.C’est seulement dernièrement que ce thème a commencé à apparaître sur les agenda des chapitres généraux.Vaut-il la peine de faire des efforts, de s’impliquer et de se dépenser personnellement pour construire ce sens de l’internationalité ?La vraie question est peut-être de savoir si nous avons foi en nous-mêmes avec la conviction qu’il y a, découlant du charisme de la fondation, quelque chose de spécial à apporter à l’Église locale et universelle.Croyons-nous réellement au charisme ou voyons-nous cela seulement comme une idée théorique?Comprenons-nous qu’un charisme peut être enrichi en arrivant à s’exprimer dans un autre milieu et qu’alors, en retour, il affecte d’autres manières de vivre le charisme ?À ces questions, on pourrait en ajouter d’autres qui font partie du même sujet: la vie de l’Église, comprise comme une communion à intensifier, est-elle importante pour nous?Voyons-nous que la façon particulière avec laquelle nous vivons le mystère chrétien dans nos congrégations religieuses touche la vie de l’Église dans sa dimension universelle?Jusqu’à quelle profondeur nous sentons-nous responsables de construire la vie 188 de l’Église et du monde en devenant aussi complètement que possible les disciples que nous sommes invités à devenir dans nos congrégations religieuses ?La mission est une préoccupation première pour les congrégations apostoliques.Promouvoir le sens de l’internationalité devrait faire partie intégrante de la mission dans les Instituts internationaux.189 Livres reçus Ernest Lelièvre, 1826-1889, La Presse de Bretagne.Missel noté de l’assemblée : Chanter la Liturgie, Brepols-Cerf-Chalet-Louvain 1990 Le Missel de tous les jours avec le lectionnaire intégral, DDBr, 1990,1920 p.Guide de lecture de la Bible 1991 (Calendrier 1991), Ed.le Renouveau.« Je veux que tu nous serves » (Exercices spin dans la vie cour., Ed.Fidélité, 1990, 106 pages.Collectif Nous serons prêtres demain, Éditions Novalis, 1991, 128 pages.Collectif Politique et mystique chez les Jésuites — hier et aujourd’hui, Ed.Médiasèvres, 1990, 105 pages.Collectif Prier devant le Saint Sacrement: Douze célébrations, Ed.Paulines, 1990,132 p.Collectif 25 ans d’Enracinement dans la vie ouvrière, lmp.Gaston Archibald, 1990, 74 p.Collectif Un sens à la vie, Ed.Paulines, 1990, 180 p.Collectif Prière et discernement dans une vie d’apôtre, Ed.Médiasèvres, 1991,101 p.Collectif Les jeunes, Chemin pour une vie spirituelle, Ed.Médiasèvres, 1990, 59 pages.Collectif Une promesse d’Avenir, Ed.Paulines 1990, 130 pages.Collectif Une Bonne Nouvelle en acte, Ed.Paulines, 1990, 132 p.Henri J.M.Nouwen, Coeur à coeur (L’amour du Christ pour moi), Ed.Fidélité, 1990, 30 pages.Jean Bonfils, s.m.a., Les sociétés de vie apostolique — Identité et législation Ed.du Cerf, Paris 1990, 209 p.Morin, Jean-Guy, O.M.I., Un jardin plein de promesses (cassette et livret), Ed.JGM enr.Oury, Guy-Marie, Notre héritage chrétien Histoire rel.populaire du Canada, Ed.Novalis, 1990, 194 pages.Pagé, Jean-Guy, L'Église à son printemps, Ed.Paulines, 1990, 426 p.Paiement, Guy, Pour faire le changement Guide d’analyse sociale, Ed.Novalis, 1990,192 pages.Paré, Jean, i.m.c., Naître la mission — La vie de Joseph Allamano, Fondateur Miss, de la Consolata.Poitras, Lever, Bernier, Vivre à pleines saisons, Ed.Paulines, 1990,142 p.Rengers, Christopher, La plus jeune des prophètes, Jacinthe de Fatima, Ed.Paulines, 1989, 175 p.Richard, Jean, Dieu, Ed.Novalis, 1990, 198 pages.Vogels, Walter, Les prophètes, Ed.Novalis, 1990, 165 pages.190 RETRAITES D’ÉTÉ 1991 Au Lac NOMININGUE, à la villa des Jésuites dans un décor naturel remarquable.Le programme de ces retraites est conçu de façon à profiter des avantages du milieu : promenade en forêt, bain, plages, rame, etc.PREMIÈRE RETRAITE : DEUXIÈME RETRAITE : RELÂCHE : TROISIÈME RETRAITE : QUATRIÈME RETRAITE : CINQUIÈME RETRAITE : SIXIÈME RETRAITE : HONORAIRES : INSCRIPTIONS : DERNIÈRES SEMAINES D’OPÉRATION : — (8 jours) réservée aux Jésuites — (6 jours) Mystagogie, direction du père R.Bourgault s.j.réservée à ses initiés.— Tél.: 745-4318 — Du 13 juillet p.m.au 20 a.m.— Séjour de repos possible avec ou sans inscription à une retraite — (7 jours) OUVERTE À TOUS — Du 20 juillet (soir à 8h00) au 27 (midi) — Animateur : ORIGÈNE GRENIER s.j., missionnaire — Thème : « Chemin vers Dieu pour notre temps » — (6 jours) — Du 28 juillet au 3 août — Réservée par et pour l’Entraide missionnaire.Tél.: 270-6089 — (7 jours) OUVERTE À TOUS — Du 3 août (soir à 8h00) au 10 (midi) — Animateur : JEAN-LOUIS D'ARAGON s.j., Directeur du « Centre Justice et Foi », professeur émérite d’Écriture sainte de l’Université de Montréal, vice-président de la Société biblique et rédacteur des feuillets bibliques.— Thème : « Moi, je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance».(Jo.10,10).— (7 jours) pour dames et demoiselles : religieuses et laïques — Du 10 août (soir à 8h00) au 17 (midi) — Animateur : FERNAND BÉDARD s.j., préposé aux retraites — Thème : « L'Esprit du Seigneur repose sur moi » Is.61,1 ; Le.4,18 — Inscription soit à Mlle Morissette (Germaine) 3465, rue Sherbrooke est, app.2 Montréal H1W 1C9 — Tél.: 522-7782 soit comme indiqué plus bas — Chambre et pension : 30 $ par jour à verser à l’arrivée — Offrande personnelle à l’animateur à votre discrétion — Par poste au Directeur des retraites -jusqu’au 17 juin à : 3233, Jean-Brillant, Montréal H3T1N7 - après le 17 juin : Villa des jésuites, 10, Chemin des Mélèzes Lac Nominingue (Québec) J0W1R0 — Par tél.: au Directeur des retraites -jusqu’au 20 mai : 738-2595 ou 738-2764 -du 20 mai au 17 juin : 1-819-687-3752 - à partir du 17 juin : 1 -819-278-3852 — Du 17 août au 2 septembre : séjour de repos possible.Si désirée, retraite en solo possible.191 RETRAITES AU BUISSON-ARDENT 10 au 12 mai 1991 Retraite Mariale P.Roger St-Arnaud, ofm « Avec Marie c’est toute une vie ».Inscription écrite obligatoire : 10$ déduite du coût total de 55 $.Tous/tes SEMAINES DE RETRAITES AU BUISSON-ARDENT — Été 1991 30 juin (19 h) au 5 juillet (13 h) 1991 Récitatifs bibliques Nouvelle session Tous/tes Louise Bisson (819) 565-8366 7 juillet (19 h) au 13 juillet (13 h) 1991 14 juillet (19 h) au 20 juillet (13 h) 1991 Retraite intercommunautaire « Pour vivre et célébrer dans la reconnaissance, notre communion en Jésus-Christ.» Religieux/ses Retraite intercommunautaire « Sur les chemins de l’oraison avec sainte Thérèse d’Avila Religieux/ses Inscription écrite obligatoire : 25$ déduite du coût total de 175 $.P.René Bacon, ofm P.François Carrière, ofm, cap.192 Exemplaires disponibles Si vous désirez poursuivre individuellement ou en groupe votre réflexion sur les thèmes du présent numéro ou des numéros antérieurs, vous pouvez vous procurer un ou plusieurs exemplaires de la revue à l’adresse et aux prix suivants : 5750, boulevard Rosemont, Montréal Tél.: 259-6911 2.50 $ l’exemplaire 2.00$ pour 10 exemplaires et plus Frais de poste en plus Partage fraternel De nombreuses communautés locales, situées en pays pauvres, seraient heureuses de recevoir la Revue, pourvu que des groupes plus favorisés financièrement acceptent d’assumer les frais d’abonnement.Ceux et celles qui désirent aider ces frères et soeurs en assurant le coût total ou partiel d’un abonnement, n’ont qu’à envoyer leur contribution au nom et à l’adresse suivante : La Vie des communautés religieuses Partage fraternel 5750, boulevard Rosemont Montréal, Qué., Canada.H1T2H2 Merci d’avance, au nom des bénéficiaires. ËM:k ¦ .- ; [*m »T« ÉÊÊ 'Æ ta vie des communautés religieuses 5750, boulevard Rosemont Montréal, Québec, Canada H1T 2H2
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