La vie des communautés religieuses /, 1 mai 1998, Mai-Juin
LA VIE DE/ COMMUNAUTÉ/ _ RELIGIEU/E/ lit iiiiLirmiTirTT, ISS Vol.56, no 3 mai-juin 1998 : mm ¦ ¦ i mu « .s.m mm m ifin « m LA VIE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES ISSN 0700-7213 Dépôt légal: Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec N° TPS: 141050025 N° TVQ: 1019014190 Envoi de publication Enregistrement no.0828 Production: Hughes Corn Dessin des couvertures: Rita Montreuil, s.s.a.Direction André Bellefeuille, f.i.c.Tél.: (418) 523-2312 abellefeuille@videotron.ca Téléc.: (418) 649-1784 Comité de rédaction Gilles Beaudet, f.é.c.André Bellefeuille, f.i.c.Lorraine Caza, c.n.d.Denis Gagnon, o.p.Yvette Poirier, s.s.a.Secrétariat Pauline Michaud, s.a.s.v.Madeleine Paquin, s.a.s.v.Rédaction et administration La Vie des Communautés religieuses 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9 Tél.: (819) 293-8736 Téléc.: (819) 293-2419 La revue paraît cinq fois par an Abonnement: surface : 25$ taxes incluses (105 FF) (650 FB) avion : 29$ taxes incluses (125 FF) (750 FB) soutien : 40$ taxes incluses SOMMAIRE Vol.56 - no 3 - mai-juin 1998 Jésus-Christ, vie et espoir des croyants P.Jacques Bélanger, o.f.m., cap.Page 130 À la question des premiers disciples: Où habites-tu, Seigneur?», Jésus répond: «Venez voir».Par une fréquentation assidue, on apprend qui est Jésus et comment témoigner de Lui aujourd'hui comme porteurs et porteuses d'espoir pour notre monde.Cris d'enfants Sr Rita Gagné, o.s.u.Page 147 Qui a souci des jeunes?Les communautés vouées à une mission d'éducation peuvent-elles encore offrir leur service.Sont-elles trop loin des jeunes?La différence entre les générations en est une de culture.Des soeurs ont réussi, dans leur amour des enfants, à jeter des ponts.Des chapitres à en mourir Sr Janet Malone, c.n.d.Page 161 Les congrégations sont-elles en train de s’épuiser en chapitres généraux, régionaux et provinciaux?Les agendas capitulaires devraient-ils s'imposer une cure d'amaigrissement?Quelle serait la cadence idéale des chapitres d'élection?Questions d'actualité.Les religieuses et l'enseignement de la musique au Québec Sr Claire Laplante, s.n.j.m.Page 176 L'enseignement de la musique au Québec a été, pour une part considérable et incontournable, l'affaire des religieuses.L'auteure tire de l’ombre quelques pages d'histoire et, de l'oubli, des portraits de pionnières et d'artistes. JESUS-CHRIST VIE ET ESPOIR DES CROYANTS Jacques Bélanger, o.f.m.cap.Conférence du Carême prononcée à la basilique cathédrale Notre-Dame de Québec, le dimanche, 29 mars 1998 Introduction J’ai choisi de préparer cette réflexion en m’inspirant des paroles de Jean-Paul II aux Journées Mondiales des Jeunes de Paris, à l’été 1997 : «C’est sur les chemins de l’existence quotidienne que vous rencontrerez le Christ.» Une hymne du Bréviaire nous fait la même invitation: «Découvrons-le qui est caché au cœur du monde comme un feu».Sainte Claire d’Assise recommandait aussi de le chercher comme on cherche un «trésor caché dans le champ du monde et du cœur humain».La première partie de cet exposé nous introduira justement à la rencontre avec Jésus-Christ sur le terrain concret de nos vies.Nous essaierons ensuite d’esquisser brièvement, à partir de l’histoire, quelques traits plus significatifs de Jésus-Christ.Puis nous réfléchirons sur la manière de nous approprier l’expérience d’une rencontre avec lui et de la communiquer.Tout au long de ces lignes, j’ai laissé parler la réalité des personnes et des événements.Je me suis permis d’y exprimer aussi mes propres amours.130 La Vie des communautés religieuses JÉSUS-CHRIST, VIE ET ESPOIR DES CROYANTS 1.Es-tu le bon Dieu ?Un soir d’hiver, autour du Temps des Fêtes, un petit garçon de sept ou huit ans se tenait sur le trottoir, devant la vitrine d’une boutique pour enfants.Il était évident que ni ses chaussures ni ses vêtements convenaient à la température de la saison.Une jeune femme passant par là comprit la situation et, prenant l’enfant par la main, elle l’entraîna dans le magasin.Quelques minutes plus tard l’enfant s’est retrouvé les pieds bien au chaud dans de bonnes bottes et habillé d’un costume qui le protégerait des vents froids.Au moment de se séparer de lui, à la porte du magasin, la jeune femme dit à l’enfant : «Rentre chez-toi maintenant et demain tu pourras jouer dehors sans avoir froid».Le petit garçon, levant sur la jeune dame de grands yeux remplis d’admiration, lui demanda : «Es-tu le bon Dieu, Madame ?» Souriante, elle lui dit simplement : «Non, mon petit, je suis juste une de ses enfants».«Ah ! reprit l’enfant, je me disais aussi que tu devais être de sa parenté».(Dan Clark) N’est-ce pas que cette question : «Es-tu le bon Dieu ?» a dû effleurer les lèvres de bien des gens, tout au cours de la crise du verglas que nous venons de vivre chez nous en janvier dernier ?Le malheur généralisé a suscité des énergies et des générosités qui nous ont tous impressionnés.Est-il permis de penser qu’à travers cette compassion et ces solidarités, le visage de Dieu s’est aussi manifesté sur notre territoire ?La réaction fraternelle de la population a pour le moins facilité la tâche des personnes qui cherchent à voir Dieu.Le même phénomène s’était produit lors du déluge qui frappait le Nord-Est québécois à l’été 1996.«Les forces de l’eau ont révélé celles du cœur», écrivait à cette occasion l’Évêque de Chicoutimi.Chaque année, la fête de Noël nous renvoie également les uns vers les autres, au point que la naissance de Jésus évoque spontanément le partage et la communion.Réciproquement, chaque fois que nous sommes témoins de gestes fraternels, nous sommes amenés à penser que Jésus est en train de naître à nouveau parmi nous.Jésus en train de naître : voilà probablement ce qui s’est passé tout récemment sous nos yeux, quand on a mis sur pied à Québec des Mai-juin 1998 131 JACQUES BÉLANGER, O.F.M., CAP.activités de conscientisation telles que le jeûne de la solidarité, l’appauvrissement zéro et le parlement de la rue.Le sort réservé aux pauvres et aux exclus de toutes sortes était alors au cœur des préoccupations, tout comme il n’a cessé de l’être dans le désir et dans la pratique de Jésus.«Etes-vous donc Jésus, pour lui ressembler à ce point ?» N’y a-t-il pas aussi depuis toujours, dans le regard du jeune bébé qui sourit pour la première fois à ses parents ébahis, ce même message incroyable : «Vous devez être de la parenté de Jésus pour vous consacrer avec une telle intensité à l’un de ses tout petits ?» Et de même pour les étudiants face à leurs éducateurs, et pour le vieillard sans défense face aux personnes qui l’accompagnent.Là où compassion, solidarité, beauté, justice, amitié émergent de l’humble quotidien, le croyant en nous est amené à conclure que l’Être de compassion qu’a été Jésus, l’Ami de Dieu et des humains, le Juste continue chez nous sa visite et ses activités.«Le Royaume des cieux est tout proche.» 2.Dieu reconnu «après coup» Les traces furtives de Dieu n’apparaissent cependant pas toujours au premier regard.A preuve, le récit que j’entendais récemment, d’une conversation entre deux femmes amies : «Mon mari vient de mourir.Je me console à la pensée que je l’ai assisté de très près durant ses vingt ans de maladie.Un arbre est tombé sur lui, ce qui a provoqué une paralysie totale, deux ans après notre mariage.J’ai eu pendant toute cette période une force que je ne soupçonnais pas.Mais Dieu ne s’est pas montré une seule fois.» L’amie écoute et confirme ce qu’elle vient d’entendre : «Oui, tu as été très forte.» Puis elle ajoute: «Cette force soutenue, ne serait-ce pas justement la présence secrète de Dieu auprès de toi ?» Une autre anecdote : je viens tout juste d’accompagner ma soeur Elise dans une mort très souffrante et de baptiser Tommy, un jeune neveu.Deux événements de grande densité humaine.Mais leur potentiel de distraction est également fort élevé.Au point qu’on a pu les vivre en restant presque totalement immergés dans la peine ou 132 La Vie des communautés religieuses JÉSUS-CHRIST, VIE ET ESPOIR DES CROYANTS dans la joie, sans référence consciente à Jésus.Dans le feu de l’action, il faut beaucoup de vigilance et de recul pour apercevoir la présence, souvent plus discrète qu’une aurore.La découverte arrive alors après coup : Dieu vu de dos, au sortir d’une longue nuit («C’était moi.» Mt 25).Le prophète Élie en a fait la troublante et joyeuse expérience (1 Rois 19, 1 ss.).3.L’aiguillon du désir Le prophète Élie était un homme audacieux et fort.On le retrouve toutefois découragé, après une pénible série d’échecs.Il se débat longuement contre la tentation de tout abandonner.Puis le désir de rencontrer Dieu lui redonne souffle, et il se remet en route.Tout comme mon ami, André Legris, frappé par le cancer avant même de prendre sa retraite, sous le choc et révolté pour un bon moment, mais capable d’humour et d’ouverture de cœur.«J’ai hâte d’arriver de l’autre côté, et cette pensée me donne du courage.La première chose que je vais faire, c’est de serrer la main de Jésus-Christ et de lui dire : ‘Salut J.C.! Il y a longtemps que j’entends parler de toi.Je suis content de te rencontrer.’» Dieu ne cesse de nous visiter par les chemins multiples de nos attentes humaines.Le dominicain Albert Besnard résumait ainsi la pédagogie de la période juive qui a précédé Jésus : «Tout s’est passé comme si l’Ancien Testament avait pour mission d’éveiller le désir et de le soutenir.» De fait, à l’arrivée de Jésus, on attendait passionnément quelque chose, quelqu’un, un libérateur.La Palestine de ce temps ressemblait étrangement aux pays occupés de notre époque.Certaines gens, sans doute, y vaquaient à leurs travaux quotidiens et réussissaient à tirer leur épingle du jeu.D’autres n’espéraient plus rien, écrasés par la souffrance.Mais la flamme du désir couvait dans le cœur du grand nombre, et elle n’attendait qu’un signe pour se réattiser.Le tressaillement suscité par l’arrivée de Jésus n’avait rien d’improvisé.La question montait comme d’emblée sur les lèvres : «Serais-tu donc Celui qu’on nous a promis ?.Es-tu le Messie ?» Par la suite le même désir de voir apparaître Dieu, son royaume et sa justice n’a jamais cessé de hanter les consciences : «Tu nous as créés Mai-juin 1998 133 JACQUES BÉLANGER, O.F.M., CAP.pour toi, et notre cœur est tourmenté jusqu’à ce qu’il trouve en toi son repos», disait, aux alentours de l’an 400, saint Augustin l’africain.Sainte Thérèse d’Avila soupirait : «Je veux voir Dieu.» Martin Luther King s’exposait à la mort en criant son rêve d’un monde plus fraternel ; de même que le courageux évêque de San Salvador, Oscar Romero, et tant d’autres.Teilhard de Chardin passera sa vie à chanter ce rêve d’une «terre nouvelle et de deux nouveaux».Et des femmes comme Simone Chartrand, Françoise David et Viviane Labrie en rêveront et y travailleront avec acharnement.Tout récemment des responsables de la J.O.C.de Hull, s’élevant au-dessus du désenchantement et du marasme dans lequel se trouvent présentement les jeunes aptes au travail, rêvaient tout haut.Je cite de mémoire : «Nous exigeons notre part de travail, de nourriture, de loisir, de confort et de dignité.Nous voulons pouvoir nous marier, avoir des enfants, une maison, et offrir à notre famille de quoi vivre joyeusement.Nous croyons encore possible une société fraternelle qui mette en avant le respect des personnes et de la création.Nous n’acceptons pas de mourir sans avoir vu ces choses se mettre en place.» Autrement dit : «Nous dépenserons toutes nos énergies pour qu’arrive ce qui a conduit Jésus à donner sa vie, et qu’il a lui-même résumé dans une des premières demandes du Pater : Que ton règne vienne ! » Seul un désir passionné, qui semblera à d’aucuns naïf et idéaliste, peut ainsi défier l’avenir incertain et bloqué sur tant de fronts.Le chantier est immense.Saurons-nous maîtriser et utiliser à l’avantage de tous les découvertes scientifiques qui dépassent chaque jour notre capacité d’imaginer et d’assimiler ?Sortirons-nous intacts et enrichis de l’incontournable échange avec d’autres cultures et d’autres religions ?Et à quoi nous acculeront les pratiques néolibérales à taille maintenant planétaire ?Comment donc aiguiser le désir de sorte qu’il fasse le poids ?Faut-il attendre les temps de conflagration généralisée pour le voir ressurgir de partout comme par magie ?A quoi nous alimenter en permanence pour ne pas suffoquer sous la tâche ?«On manque de bonheur, les sources de la vie sont cachées», s’écriait le Jésus de Montréal dans le film de Denys Arcand.134 La Vie des communautés religieuses JÉSUS-CHRIST, VIE ET ESPOIR DES CROYANTS Nous croyons, nous, les chrétiens, avoir accès justement aux sources de la vie, parce que nous avons été visités par la rencontre personnelle de Jésus le Libérateur.Tout comme les premières générations de chrétiens, nous sommes appelés à rendre compte de ce que nous avons expérimenté, et à en proposer le chemin.J’entends encore l’interpellation fiévreuse d’un homme rencontré au hasard d’un voyage, et qui se disait incroyant : «Vous qui prétendez que Jésus est ressuscité, dépêchez-vous de nous crier votre joie, pour que nous y ayons accès nous aussi !» 4.Parle-nous de Jésus 4.1.Une aventure irrésistible Vous voulez vraiment en savoir davantage sur moi, disait Jésus à sa toute première rencontre avec quelques futurs disciples ?«Venez et vous verrez !» (Jn 1, 39).C’est dans la fréquentation et dans la pratique de la vie concrète que tu découvriras Jésus.Il t’y précède.Ainsi Dieu Yahvé s’était présenté à Moïse qui lui demandait son Nom : «Je suis là avec vous de la manière que vous verrez» (Ex 3, 13-14, note de la Traduction oecuménique de la Bible).Un homme ravagé par une longue habitude d’alcoolisme entendit parler de l’Évangile et de Jésus, et il en fut à ce point touché qu’il changea de vie.Il devint totalement sobre.Des amis sceptiques le questionnaient sur Jésus.À vrai dire il en savait très peu sur ce dernier.«Une chose est sûre, s’exclama-t-il finalement : j’avais perdu tout contrôle sur ma vie, et me voilà guéri, grâce à lui.Je ne sais rien de plus sur Jésus, et pour l’instant cela me suffit.» C’est aussi la réponse de l’aveugle-né de l’Évangile, qu’on presse de questions : «Je ne sais qu’une chose : j’étais aveugle et maintenant je vois» (Jean 9,25) (Voir Anthony De Mello, Comme un chant d’oiseau, 88-89).Plusieurs d’entre nous pourraient risquer d’en dire autant.Mon intérêt pour Jésus s’est développé avec le temps.Je me rends compte qu’il influence ma vie.J’essaie de me renseigner sur ses pratiques et sur ses goûts, et j’y réfère plus souvent qu’autrefois.Je connais maintenant un peu mieux son histoire et ses intentions.Je sais qu’il est venu de la part de Dieu, qu’il a reçu une mission unique, et qu’il l’a Mai-juin 1998 135 JACQUES BÉLANGER, O.F.M., CAP.accomplie avec une générosité inouïe.J’ai appris également qu’il nourrit à mon endroit, comme à l’endroit de chacun de nous des projets fabuleux, d’une extrême bienveillance, et qu’il compte sur nous pour les réaliser.Il ne supporte guère l’injustice, et il a pris les grands moyens pour que nous vivions entre nous plus fraternellement.Tout cela, je le sais avec ma raison, mais surtout avec mon cœur, au point que ma vie s’en trouve chamboulée.Je me sens comme attiré irrésistiblement, j’ai peur, je résiste parfois très longtemps, et j’adhère finalement avec joie.C’est une aventure que je n’ai guère planifiée, qui ne cesse de me précéder et de m’entraîner, et dans laquelle je me sens libre et respecté.J’éprouve du vertige et du bonheur à me rappeler ce qui est arrivé aux premiers disciples : «Laissant tout, ils le suivirent» (Le 5,11).J’essaie de me rapprocher moi aussi le plus possible de cet être de lumière.Je veux «toucher ne serait-ce que la frange de son manteau» (Mc 6, 56).Et je sens le besoin de communiquer à d’autres ce qui m’arrive.J’étais aveugle à toutes ces réalités qui m’apparaissaient lointaines et extérieures à mon être.Et maintenant je les vois comme du dedans de moi-même, et j’en vis.Jésus est en train de naître et de grandir en moi.Le bonheur est entré dans ma vie : c’est lui qui me cherchait.4.2.La joie de vivre Lors des décès accidentels de Marie-Soleil Tougas et de Diana Spencer à l’automne 1997, je pensais à ce que les gens avaient dû ressentir quand Jésus a été assassiné à 33 ans, chez eux, sur la place publique.Le départ subit des deux stars a créé un impact singulier.La population pouvait mal imaginer que soit ainsi brutalement anéanti ce qui apparaissait à ses yeux comme le symbole même de la vie : la beauté, la jeunesse, la convivialité et la compassion, la joie de vivre et de partager.Suite à la disparition de ces deux jeunes femmes modernes et séduisantes, la foule pleurait la mort de son propre rêve de vie durable et de bonheur.Je vois Jésus pétillant aussi de joie contagieuse, à la fois différent de nous mais si proche, si humain et si concret, et tellement amoureux ; d’une énergie irrésistible, mais ne forçant aucune porte (Ap 3,20).Jamais le mot «vivant» n’aura autant convenu à un être humain.136 La Vie des communautés religieuses JÉSUS-CHRIST, VIE ET ESPOIR DES CROYANTS Jésus a passé la majeure partie de sa vie dans l’anonymat d’un village de campagne.Puis il a commencé à s’exprimer publiquement et à voyager.Il parlait de bonheur.Il le faisait avec une clarté et une fermeté qui troublaient et qui attiraient en même temps.D’où lui venaient donc cette étrange force et cette inspiration, lui le «p’tit gars» de Nazareth ?Qu’avait-il vécu pour être ainsi ?Il ne faisait guère miroiter de bonheurs faciles.Il invitait au contraire à la fidélité et au dépassement, telle la mère des sept frères Macchabées qui incitait ses enfants à affronter sous ses propres yeux le martyre plutôt que de désobéir à Yahvé.Il n’y avait chez lui ni arrogance ni violence.Il s’est plutôt présenté comme «un doux et un humble de cœur», se mettant littéralement à genoux, en état de service, à la disposition de ses semblables.Mais comme il était libre et vrai, son être même heurtait de front la bêtise des habitudes reçues, en particulier sur le plan religieux.Il remontait le courant des fatalités et réanimait d’une façon décisive les vieux rêves de dignité que tant de ses contemporains n’entretenaient plus que frileusement.Jean-Paul Audet définira justement «le projet évangélique de Jésus» comme «le renouvellement décisif d’une espérance pour tous».Le franciscain Éloi Leclerc écrira à son tour : «Portée par le souffle de vie qui émanait de la personne de Jésus, la vieille humanité retrouvait, avec l’espérance messianique, une nouvelle jeunesse et le sens de la marche en avant» {Le Maître du désir, p.11).Moïse avait osé réveiller la mémoire et la fierté de son peuple asservi.Et il connut une opposition farouche.Ainsi Jésus, en voulant simplement rappeler les intentions de Dieu, et redonner à chacun une juste place au soleil, apparaissait aux plus favorisés comme un trouble-fête et un rebelle insupportable.4.3.La courtoisie assassinée Laisser Jésus en liberté apparaissait comme suicidaire pour bien des juifs et en particulier pour les chefs religieux.Sa vision de Dieu et Mai-juin 1998 137 JACQUES BELANGER, O.FM., CAP.des rapports humains contredisait radicalement l’ordre établi.Et plusieurs déjà s’étaient mis à son école.Comme on refusait de se remettre en question, il fallait intervenir.Mieux valait se débarrasser au plus tôt de ce personnage dangereux.Pharaon avait tenté la même chose avec Moïse.Et de fait, suite à un jugement public entériné par la population rassemblée, Jésus fut exécuté sur la Montagne.À sa mort, la foule se montra aussi cruelle dans le rejet qu’elle avait été généreuse dans l’acclamation quelques jours auparavant.On était passionnément avec ou contre lui.Il ne laissait personne indifférent.Par la suite cependant le peuple dut se rendre compte qu’il avait assassiné son propre rêve.Heureusement pour ses contemporains et pour nous tous : la vie en Jésus n’a pu être retenue prisonnière de la mort.Le jugement sommaire qui l’avait condamné fut annulé trois jours plus tard lorsqu’il se présenta de nouveau VIVANT.De très nombreuses personnes crurent en lui et se consacrèrent à la diffusion de ce merveilleux courant de vie dans lequel il les avait introduites.4.4.Branché à haut voltage Les disciples qui ont côtoyé Jésus n’ont jamais su démêler vraiment de son vivant une double impression qui les habitait à son contact : sa transparence et le mystérieux secret qui l’entourait.Il parlait d’expérience et de choses si concrètes ; il était si présent et si disponible ! Mais il référait aussi constamment à un ailleurs à la manière d’un rêveur.Et il convoquait à un avenir à peine crédible.Ces derniers traits le distinguaient tout à fait d’une Marie-Soleil ou d'une Diana Spencer, dont la séduction reposait entièrement sur l’intensité de Y ici-maintenant.Jésus dénouera peu à peu l’énigme qui l’entourait.Ce courant à haut voltage auquel il paraissait branché et auquel il s’abreuvait comme à une source, il lui donnera le nom de «Père», «mon père», ou d’«Es-prit envoyé par le Père».Il s’associera même étrangement aux Deux, comme s’il faisait partie de la même Famille.Ce qui ne manquera pas d'enrager les juifs soucieux d’orthodoxie.Cette référence invisible donnera également le ton à sa pratique et à son enseignement.138 La Vie des communautés religieuses JÉSUS-CHRIST, VIE ET ESPOIR DES CROYANTS Sans la proximité et les confidences de Jésus, nous n’aurions jamais eu accès, comme c’est le cas, à la vie intime de Dieu.A cause du témoignage unique de Jésus, il nous est possible de lever quelque peu le voile, comme l’a fait pour nous le prêtre suisse Maurice Zundel : «Il y a en Dieu Vautre.En Dieu il n’y a pas un moi unique mais trois foyers.de communication.La Vie divine est ainsi en état de pauvreté.de jaillissement.de dépouillement.de vide sacré.d’élan vers l’autre.Il a fallu Jésus Christ pour nous apprendre qu’il y a une autre dimension de la grandeur : laver les pieds.Dans le Nouveau Testament, la grandeur n’est pas la hauteur, c’est la générosité.Le plus grand, c’est celui qui se communique le plus.» (cf.Je parlerai à ton cœur; Ed.Anne Sigier, 3e impression, 1994, pp.98 ss.) Chacun des Trois est autonome et personnel.Ils se définissent en même temps par la solidarité et, pourrions-nous dire, par le bonheur.Jésus est venu précisément nous parler de bonheur.Il a fait passer de ce côté-ci de la frontière le bonheur du Père, du Fils et du Saint Esprit, et leur manière de se comporter entre eux.Plus encore, il nous entraîne avec lui, par son Esprit, au sein même de la Trinité, pour que nous ayons accès nous aussi, à titre d’enfant de la famille, à la Joie de Dieu.Nous sommes pour le moment en situation d’apprentissage voire d’enfantement et de douleur, essayant, nous aussi, de vivre autonomes et solidaires.Et nous tenons, depuis le jour de la Résurrection, les yeux fixés sur le Grand Frère qui nous a précédés et qui nous prépare une place, selon sa promesse.Toute la création y sera également introduite avec nous.Ainsi l’écrivait récemment une religieuse américaine : «Si l’événement pascal est bonne nouvelle pour tous les êtres humains, il en est ainsi pour la terre entière et l’univers cosmique.Puisque Jésus est ressuscité dans toutes les dimensions de son être, y compris dans son corps, la matière et tous les divers systèmes vitaux qui en découlent sont appelés à être sauvés, à devenir cieux nouveaux, terre nouvelle.Dans une méditation sur ces réalités, Karl Rahner écrit : «Au cœur du mystère de ce Jésus Mai-juin 1998 139 JACQUES BÉLANGER, O.F.M., CAP.ressuscité, une parcelle de la terre se retrouve à jamais avec Dieu dans la gloire.Parce que toutes choses dans le monde sont interreliées, ce qui s’est accompli en lui annonce la réalité à venir à l'échelle cosmique.En effet, Pâques est la célébration festive de la réalité future de la terre».(Elizabeth A.Johnson CSJ, à CMSM/LCWR, Assemblée conjointe, Anaheim, CA, août 1995) 5.La course à relais «Que devons-nous faire ?», demandaient à Jean-Baptiste et à Jésus, ceux qui les avaient vus agir, et qui avaient écouté leurs propos.«J’ai fait ma part, que le Christ vous enseigne la vôtre !», disait François d’Assise, mourant, à ses frères atterrés de le voir s’en aller prématurément.Les premiers disciples de Jésus ont dû vivre un moment de déroute indescriptible quand ils se sont retrouvés au Cénacle, dans les heures qui ont suivi l’assassinat honteux de Jésus.Et même après les visites du Ressuscité et après la Pentecôte, ils ont dû s’interroger : Que feraient-ils de ce qu’ils venaient de vivre ?Comment transmettraient-ils à d’autres l’Événement ?C’était à eux maintenant de jouer.Les Actes des Apôtres nous apprennent qu’ils agirent avec assurance et ensemble, forts d’une présence et d'une énergie qui ne cessaient de les surprendre eux-mêmes.La motivation leur venait de la Personne même de Jésus qui les avait marqués comme au fer rouge.Sa mémoire était encore fraîche en eux, de même que sa générosité (2 Co 8, 9) qui les avait littéralement arrachés à eux-mêmes.Voilà ce qui explique leur extrême détermination.Mais ils avaient surtout la conviction d’être précédés sur le terrain par l’Esprit même de Jésus.5.1.S’approprier l’Événement «Nos contemporains écoutent plus volontiers les témoins que les maîtres, disait Paul VI, ou s’ils écoutent les maîtres, c’est parce que ces derniers sont des témoins» (Cité dans U Évangélisation dans le monde moderne, § 41).140 La Vie des communautés religieuses JÉSUS-CHRIST, VIE ET ESPOIR DES CROYANTS Les premiers disciples témoins de la Résurrection de Jésus ne se présentaient pas comme des maîtres.Ils rayonnaient simplement d’une expérience qui les avait rejoints eux-mêmes jusqu’à la moelle.Ils étaient semblables à des tisons échappés d’un brasier.Ils parlaient avec enthousiasme comme s’ils n’avaient aucune conscience de l’étrangeté de leur message.Et leur parole portait des fruits.Ils se sont heurtés à l’objection, à la mort même.Ils avançaient avec une paix tranquille et sans fanatisme, et avec un sens aigu de l’urgence du moment.Saint Paul, contemporain des premiers disciples, n’a pas eu comme eux la chance de côtoyer Jésus de son vivant.Mais l’Esprit de Jésus touchera aussi son cœur, et par la suite rien ne pourra plus l’arrêter.Il n’ignorait pas que l’annonce de Jésus était «un scandale pour les juifs et une folie pour les païens» (1 Co 1, 23).Mais il savait, pour l’avoir expérimenté en lui-même et chez ses auditeurs, que l'amour invincible de Dieu (Is 9, 6) est capable d’anéantir les résistances les plus tenaces et d’unifier à jamais les énergies d’un être humain.Beaucoup de nos contemporains, des jeunes en particulier, ont connu une expérience semblable.Une parole, un geste ou un événement les ont mystérieusement atteints.Ils n’ont pas résisté.Le cœur ouvert, ils se sont exposés à ce qui leur arrivait, et leur vie a bifurqué à partir de ce moment.Ils se nomment «convertis» ; ils se disent «conscientisés».Quelque chose en eux est désormais différent.Qui de nous n’a pas eu à se situer face à ce qui a ainsi transformé la vie de tant de personnes ?Qui n’a pas essayé de s’approprier en vérité la présence active dans sa propre existence du Vivant «avec nous jusqu’à la fin du monde» (Mt 28, 20) ?Et qui n’a pas souhaité en tirer les conséquences avec une authenticité radicale ?5.2.Transmettre la flamme «Fais que je sorte dans le soir où trop des miens sont sans nouvelle», chantons-nous dans une hymne pascale du Bréviaire.Mai-juin 1998 141 JACQUES BÉLANGER, O.F.M., CAP.«Que vais-je dire à tous ces gens humiliés de mon diocèse ?» se demandait récemment Mgr Ruiz, le courageux évêque de San Cristobal, une région extrêmement pauvre et exploitée du Mexique.Que dirai-je au nom de notre humanité et au nom de Jésus, aux personnes que la foi chrétienne ne rejoint pas ; à tant de victimes de notre malice commune et de nos omissions : les personnes appauvries, les personnes violentées, en particulier les enfants et les femmes, et tant d’autres ?Comment habiterons-nous ensemble fraternellement notre planète en mutation globale et accélérée, exposée comme jamais à la violence et à l’autodestruction ?Paul VI portait déjà jusqu’à l’angoisse ces mêmes interrogations, lorsqu’il écrivit en 1975 L’évangélisation dans le monde moderne (cf § 4).Le Père Jean-Marie Tillard, o.p., parlait de la prédication comme d’une occasion pour toucher le cœur des auditeurs et pour apaiser ainsi le tourment qu’infligent à Dieu la souffrance et la distraction humaines.a) J’écoulerai et je ferai entendre le cri strident de Jésus, dans sa Personne et dans ses membres.Ainsi le suggère un prêtre ouvrier cité par Bernard Bro : «Jésus-Christ pour moi, c’est une soif, un cri.Le grand cri poussé un jour sur la Croix et que rien n’éteindra.Je l’entends jour et nuit, le cri de l’Homme à demi mort, torturé par les brigands.ou les policiers.C’est Jésus qui appelle et c’est moi qu’il appelle.De cela je suis sûr.Jésus-Christ aujourd’hui, c’est comme dans la nuit la sirène d’incendie qui nous arrache au lit.Et qui nous fait courir, haletants, les mains nues, vers les sinistrés.Jésus, c’est leur cri.» (B.Bro, Surpris par la certitude, p.102) L’Abbé Pierre que l’on interrogeait sur la détresse des pauvres qu’il avait côtoyés de si près toute sa vie, se disait «accablé».Mais cela ne remettait guère sa foi en question : «L’Etemel est Amour quand même», ajoutait-il.Et il poursuivait son combat avec encore plus d’intensité.b) Je veillerai également à découvrir les germes de résistance qui ne cessent de s’offrir à notre émerveillement : «Où sont-ils ceux qui ont 142 La Vie des communautés religieuses JÉSUS-CHRIST, VIE ET ESPOIR DES CROYANTS faim ?», disait un paysan du Brésil qui apportait à son évêque, dans une brouette, la moitié de sa récolte de céréales.L’évêque venait de leur parler des affamés de Somalie.Je suis toujours impressionné par le sens de l’humour et du partage et par le courage de gens qui sont privés de tout, comme au Tchad où j’ai eu la chance de me rendre quelques fois.Je serai attentif à toutes les manifestations de vie et je les mettrai en lumière.L’expérience pascale de Jésus nous l’a démontré : les forces de vie sortent toujours victorieuses à long terme de leur combat avec la mort.c) Et je remettrai patiemment en priorité, encore et encore, le message de la justice chrétienne, dont Paul VI disait qu’elle est le «minimum absolu de la charité».Les évêques catholiques du Canada écrivaient récemment : «Aujourd’hui plus que jamais nous sommes appelés à vivre, à la suite des prophètes, à la suite de Jésus et au milieu de notre monde actuel, un ministère toujours délicat, souvent controversé et néanmoins essentiel : dénoncer le mal social qui opprime et appauvrit aujourd’hui nos frères et nos soeurs.C’est l’injustice structurelle qui doit être combattue car elle constitue une cause indiscutable de pauvreté.» CLettre pastorale de la Commission épiscopale des Affaires sociales sur l’élimination de la pauvreté, Conférence des évêques catholiques du Canada, octobre 1996) Nous serons peut-être acculés plus vite que nous ne le pensons, à ce ministère évangélique dont parlent les Évêques.Ne faut-il pas se surprendre en effet que la misère accablante des appauvris ne se soit pas encore tournée en révolte ?Le camerounais Jean-Marc Ela parlait, il y a quelques années, de «la poudrière des pauvres», prête à éclater à tout moment comme une mine antipersonnel.Les tricheurs et les profiteurs de tout acabit en pleureront peut-être bientôt des larmes de sang.N’avons-nous pas tous à nous interroger sur un tel enjeu, et à réagir ?Le Jubilé de l’an 2000 fournira justement aux chrétiens l’occasion de se manifester.Dans la tradition biblique, «le Jubilé se voulait un outil Mai-juin 1998 143 JACQUES BÉLANGER, O.F.M., CAP.pour rétablir la justice sociale et un instrument pour protéger les faibles».On en profitait pour rééquilibrer les chances dans la société.Dans une récente lettre apostolique annonçant l’ouverture du Jubilé de l’an 2000, le pape Jean-Paul II écrit ceci au § 51 : «Les chrétiens devront se faire la voix de tous les pauvres du monde, proposant que le Jubilé soit un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à un effacement total de la dette internationale qui pèse sur le destin de nombreuses nations.» 5.3.Une question troublante Je n’ai jamais cessé de réfléchir à une question entendue un jour de la bouche d’un américain sur la place Saint-Pierre à Rome : «Tout le monde cherche le bonheur.Jésus a ouvert un chemin de bonheur dont la qualité unique est reconnue universellement.Saint Jean fait même dire à Jésus qu’il est le Chemin.Comment se fait-il que si peu de gens se précipitent pour emprunter radicalement ce Chemin ?» Il m’est souvent arrivé de me poser la même question, dans des rencontres de citoyens qui traitaient de notre avenir collectif, et où chacun y allait de son bon sens et de ses tâtonnements.Ce n’est guère l’habitude d’évoquer alors l’expérience de Jésus, personne ressource incontestée dans l'art de vivre ; ni de se prévaloir du Père, du Fils et du Saint-Esprit, compétences reconnues dans l’art de vivre ensemble.Nous nous abstenons par discrétion ou pour éviter une lecture simpliste de l’expérience chrétienne.Notre sensibilité séculière se refuse à brandir trop facilement le nom de Dieu.Et la vérité sur ce dernier y gagne sûrement.Un tel silence sur Dieu n’amoindrit pas, heureusement, la qualité évangélique de certaines interventions.Ce fut le cas lors du sommet économique québécois de novembre 1996.L’insistance de plusieurs personnes pour sensibiliser l'assemblée à l'appauvrissement zéro avait une saveur chrétienne incontestable.Par la suite, un sondage a révélé qu'une forte majorité de Québécois appelaient de leurs vœux cette 144 La Vie des communautés religieuses JÉSUS-CHRIST, VIE ET ESPOIR DES CROYANTS clause d’appauvrissement zéro qui vise à protéger les plus faibles.Il est difficile de ne pas reconnaître dans ce choix une retombée de l’Evangile.Il me reste toutefois une inquiétude.L’influence de Jésus n’est pas absente, il est vrai, de notre culture et de nos réflexes.Mais nos enfants entendront-ils avec clarté la voix des Sources chrétiennes ?Se reconnaîtront-ils fils et filles de Dieu et seront-ils motivés pour agir en conséquence ?Par ailleurs les personnes qui essaient, souvent à contre-courant, de rendre ce monde plus fraternel et de l’avertir du danger sauront-elles à qui s’adresser pour ne pas sombrer un jour dans le découragement ou dans des idéologies déshumanisantes ?Y aura-t-il encore demain des témoins capables de rendre compte publiquement avec compétence et transparence de la foi qui les fait vivre ?Et «comment porteront-ils au monde moderne les énergies vivifiantes de l’Évangile ?» dirait l’australienne Helen Lombard.Un jeune garçon avait cessé d’assister à la messe dominicale, malgré les recommandations pressantes de sa mère.Cette dernière avait finalement cédé sur la messe, mais elle insistait pour que son fils lise au moins la vie de Jésus.Elle lui avait procuré une superbe édition des Évangiles qu’elle avait déposée, bien en vue, dans la chambre de son enfant.Quelques semaines plus tard, elle eut la joie de le voir lire avec avidité le précieux volume.Le garçon lui déclara finalement : «Maman, nous avons pris une moyenne débarque ! Ce qui est écrit là-dedans est tellement beau et loin de ce que nous vivons !» Nos enfants seront-ils donc privés de cet accès direct aux témoins de la foi ?(1 Ro 10, 14ss).La découverte de ce décalage entre la vie de Jésus et nos pauvres pratiques ne doit pas nous décourager.Bien au contraire une telle prise de conscience peut nous stimuler et nous relancer dans l’action.Nous qui avons la chance de croire, transmettons au grand jour l’Héritage.Ne cachons pas nos Sources et nos Amours ! Je n’attendrai pas cependant les performances de mes semblables pour m’engager moi-même.J’ai bien peu de pouvoir sur les choix que font les autres.Ce qui est à ma portée c’est de mettre en priorité Mai-juin 1998 145 JACQUES BÉLANGER, O.F.M., CAP.dans ma propre existence quotidienne cette question cruciale : «Pour toi, qui est Jésus-Christ ?» Je veux répondre avec le plus de netteté possible à cette interrogation, et ne jamais cesser de réviser ma vie en conséquence.Conclusion L’Esprit de Jésus continue de veiller, pour la Joie du Père, à la réussite de F humanité.Par lui, Jésus poursuit avec nous le travail qu’il a amorcé.L’Eglise, la pauvre et merveilleuse Eglise, au service de l’Esprit de Jésus, a pour mission de nous ramener constamment et avec urgence, à cette même tâche essentielle.«Le monde est en feu, il n’est pas temps de traiter d’affaires de peu d’importance», nous dirait encore aujourd’hui sainte Thérèse d’Avila.L’an 2000 s’ouvre sur des chantiers et des défis hallucinants.Nous aurons tous à travailler très fort pour libérer l’humanité des monstres qui la menacent et qui ont nom : guerre, domination économique et culturelle, gâchis écologique, exclusion, distraction, et surtout découragement et démission.Nous nous consacrerons surtout à bâtir chacun à partir de son coin de pays des alternatives et des solidarités à faire se redresser et bondir ceux et celles que l’espérance avait lâchés.Toi, moi, nous ensemble et l'Évangile, voilà les ingrédients indispensables qui feront arriver ces choses pour lesquelles Jésus priait avec les premières demandes du Pater.C’est dans nos pratiques quotidiennes que le «comment» trouvera sa réponse.«Venez et vous verrez !» (Jn 1, 39).Frère Jacques Bélanger, capucin 2610, rue Des Ormeaux Montréal, Qué., Canada H IL 4X5 146 La Vie des communautés religieuses CRIS D’ENFANTS Rita Gagné, o.s.u.«Levez la main, ceux ou celles qui se préoccupent des jeunes?» Et, dans la grande salle de rencontre, plusieurs mains de se lever bien haut alors que les yeux étaient plutôt baissés.Le souci des jeunes habite à haute dose le coeur des religieux et religieuses de chez nous et celui de la population en général.Il va sans dire qu’autrefois les jeunes ont mobilisé une grande partie de nos énergies alors que nous étions nous-mêmes en pleine jeunesse.Les temps ont changé et nous aussi.Le souci serait-il seul à demeurer vif dans une révolution qualifiée de tranquille?Qu’arrivera-t-il de nos jeunes si jamais les écoles deviennent neutres à la suite de la substitution des commissions scolaires linguistiques aux commissions scolaires confessionnelles?Les communautés chrétiennes sont-elles prêtes à prendre vraiment le relais au plan de la foi ?Les communautés religieuses vouées à une mission d’éducation peuvent-elles encore offrir leur service?Ces questions circulent entre nous, bien sûr.Mais il semble que le souci des jeunes soit plus global encore que le laissent soupçonner ces questions.Nous nous soucions des jeunes tout court.Avec eux, nous sentons l’avenir fragile.Avec eux, nous vivons le présent dans un certain sentiment d’impuissance.Les statistiques ne nous rassurent guère sur le sort réservé à tant d’enfants de par le monde.Notre pays ne peut guère se péter les bretelles à cet égard.Notre belle province non plus! Il y a des records dont nous ne sommes pas fiers.Celui du taux de suicide des jeunes nous assomme.Mai-juin 1998 147 RITA GAGNÉ, O.S.U.Dans ce contexte, il serait bon de savoir combien, parmi nous, ont des contacts réels avec des jeunes.Il serait aussi intéressant de capter les ondes qui dévoileraient la manière dont nous les percevons dans leur quotidien et dont nous en parlons autour de la table dans notre quotidien.A partir de ce choc du réel, nous pourrions sonder notre coeur et rejoindre cette jeunesse de l’esprit qui est censée demeurer en nous jusqu’à la fin et nous faire trouver une manière adaptée à chaque étape de nos vies de servir et d’aimer (Vita consecrata, § 70).Il serait fort étonnant que quelqu’un ou quelqu’une qui a donné sa vie avec passion pour les jeunes ne se trouve pas, jusqu’à la fin de sa vie, une façon de continuer à exprimer sa passion.Ailleurs et autrement, peut-être, mais dans la continuité.Je me souviens de la manière dont les religieux et religieuses engagés dans l’éducation ont réagi quand, en France, la campagne électorale de Mitterand parlait d'abolir les écoles libres.La question qu’ensem-ble, communautés religieuses et évêques répondants, on s’est alors posée était celle-ci : «Comment allons-nous nous préparer à continuer l’éducation de la foi des jeunes si jamais on nous enlève le moyen qu’est l’école ?» Vers quel ailleurs et quel autrement allons-nous orienter nos forces vives dès maintenant?Dérangée par toutes ces questions qui nous habitent et qui reviennent constamment dans les conversations avec des adultes un tant soit peu soucieux de l'avenir des communautés chrétiennes, je me suis permis de pointer le nez dans certains groupes de jeunes et de visiter quelques sites intéressants.Ce ne sont que des échantillonnages, bien sûr, mais il me les fallait pour me tricoter une idée un peu plus précise et davantage ajustée au réel.Un bain de réalisme quoi ! Et ce fut une douche d’espérance.J’ai donc rencontré quelques groupes de jeunes qui terminent leur cours primaire et qui, pour la plupart, seront confirmés cette année.Je leur ai demandé quel était le plus grand défi pour eux, et qui les aide à le vivre.J’ai reçu des réponses étonnantes.Par exemple : «vivre la mort de mon grand-père», «l’accueil d’un enfant né handicapé chez ma tante», «vivre une semaine chez mon père et une semaine chez ma mère», «réussir à l’école», «me faire des ami-e-s», «devenir pilote», etc.Pour la plupart des jeunes rencontrés, ce sont 148 La Vie des communautés religieuses CRIS D’ENFANTS les parents qui les aident à vivre leur défi; pour d’autres, ce ne sont pas les parents, mais les copains et copines de l’école pour ne pas dire la gang; pour d’autres encore, c’est un grand-parent ou un coach.Les jeunes ont reconnu vivre de grandes peurs.Un jeune garçon a avoué avoir peur en dedans et vouloir paraître tough à l’extérieur.Un jeune a peur de dire ce qu’il pense parce qu’il va se faire chiâler.Une fille avouait que c’est elle qui encourageait sa mère à force de lui dire qu’elle était capable, de se faire confiance.En fait, j’ai réalisé une fois de plus que des jeunes vivent des défis réels et sérieux pour leur âge, qu’ils attendent du soutien et qu’ils se voient aussi un rôle de soutien.Sur un billet reçu après la rencontre, une élève m’a dit merci de lui avoir donné l’occasion de sortir ce qu’elle avait sur le coeur.J’ai vécu, à l’occasion d’une telle rencontre, une anecdote qui peut servir de conte et éveiller quelque chose en nos coeurs.Comme c’était quelque temps avant Noël, la personne chargée de pastorale demandait aux jeunes ce qu’ils souhaitaient comme cadeau de Noël, mais un cadeau qui ne pourrait cependant être enveloppé pour se retrouver sous le sapin.Un jeune garçon hésitait à donner sa réponse.Il a d’abord dit qu’il voudrait une fusée.Évidemment, ce n’était pas tellement dans le registre des réponses attendues.Un peu plus tard, il reprit la parole pour dire qu’il souhaitait voir décoller la fusée de carton qui était placée sur une haute tablette et qui devait servir de décor ou de moyen d’animation pour les ateliers de pastorale.La raison invoquée : le jeune voyait cette fusée-là depuis le début de son cours primaire et elle n’était pas encore partie.Ce fut pour moi une parabole et je la laisse tracer son chemin en moi.Et je pense à Jésus dont on disait qu’il parlait avec autorité, car il se passait quelque chose de bon et de neuf, la vie décollait sur son passage.Je me souviens par coeur d’une affirmation qui m’a déjà fort interpellée.Je la livre comme je m’en souviens: «Chaque cathédrale devient tombeau si on n’y fait qu’annoncer la Parole.Après la Bonne Nouvelle, que vienne la Réalité! Si elle ne venait pas, celui qui l’a annoncée serait un imposteur!» J’ai souvent l’occasion de découvrir, toujours avec étonnement et un certain pincement au coeur, que les jeunes ont une drôle de percep- Mai-juin 1998 149 tion des religieuses et probablement aussi des religieux.C’est vrai qu’ils n’en voient pas beaucoup dans les écoles et en identifient très peu en dehors de celles-ci.Leurs questions les plus naïves me questionnent.Ils me demandent comment on fait pour prier tout le temps, si on a des enfants, si on aime un homme, combien on gagne, où on demeure, qui on est et ce qu’on fait tout le temps.Un jeune garçon avait dit à sa mère : «C’est une Soeur qui vient nous parler cet après-midi, ça va être plattel» Une petite fille de huit ans ne voulait pas venir se promener chez les Soeurs, elle avait peur qu’on la fasse mettre à genoux pour prier tout le temps.Quand elle y est allée, elle fut surprise de découvrir que les Soeurs étaient capotées (i.e., dans l’argot local, extraordinairement dans le vent, vachement branchées).Elle a maintenant une quinzaine d’années, veut retourner à chaque année et présente ses amis, gars ou filles.Vous sentez bien que mon propre questionnement porte sur l’image des Soeurs que des tout jeunes ont reçue et sur notre visibilité auprès d’eux.«Comme la majorité du monde, j’ai encore les préjugés de mes parents, ou du moins j’avais.», note un jeune homme.Pour «beaucoup, les religieuses, la religion, c’est sérieux, pas drôle, strict.», écrit une jeune fille.Après avoir vu une émission de télévision de Claude Charron, Le Match de la vie, où nous était présentée une jeune fille qui entrait au Couvent, un garçon de sixième année m’a demandé si, moi aussi, j’avais eu le «coup de foudre» pour Jésus quand je m’étais «faite Soeur»! Je connais un groupe de religieuses qui cheminent avec des grands et grandes jeunes.Ces jeunes expriment le désir de vivre un projet qu’ils disent farfelu.Ils souhaitent un open Couvent, une sorte de party pour une meilleure connaissance mutuelle, surtout pour démystifier l’image, rendre les Soeurs cool, voir leur côté humain et sympathique, les surprendre les mains dans la pâte.Dans mes enquêtes-maison, j’ai été témoin de belles expériences.Ajoutées aux vôtres, ça pourrait présenter un beau palmarès.Il se vit beaucoup de rencontres non pas pour des jeunes mais avec des jeunes.Ce n’est certes pas une sinécure, car la différence entre les générations en est une de culture.Mais la vie, dans sa simplicité, semble créer elle- 150 La Vie des communautés religieuses CRIS D’ENFANTS même des ponts entre religieuses et jeunes qui désirent non pas faire de grandes enjambées mais s’apprivoiser mutuellement, découvrir de quel bois on se chauffe, se rapprocher et mieux connaître ensemble Jésus-Christ.Le désir de Vêtre-avec est très grand mais aussi celui d’aller vers du concret.Et que tombent ainsi les murs ! Oui, j’ai vu de très belles choses sur la route.J’ai vu des enfants fréquenter généreusement des presbytères où logent des Soeurs mais aussi d’autres petites résidences.Certains y vont spontanément, d’autres y sont invités et d’autres ont leur manière à eux de savoir ce qui se passe là, celle d’un petit vandalisme de jardin, par exemple.Eh oui! C’est aussi bizarre que cela mais ça réussit à forcer un premier contact.Faut dire que les Soeurs qui aiment vraiment les enfants, n’ont pas eu peur d’eux, ont pensé aux parents et aux enfants avant de penser à la police.J’ai vu des petits garçons jouer aux quilles dans la grande salle du presbytère et je les ai vus venir saluer les Soeurs quant ils revenaient, plus tard, du Cegep.J’ai vu des enfants venir suivre des cours de piano et aimer beaucoup les galettes ou le sucre à la crème qui marquent les pauses.et prennent place dans le classeur à souvenirs.J’ai vu, autour de petites résidences, des enfants du voisinage venir régulièrement frapper à la porte et demander d’aller voir où reste Jésus, prier pour papa, maman, minou, etc.«Seigneur Jésus, ta lumière me chatouille», disait une petite d’à peine trois ans en voyant jouer le feu de la lampe du sanctuaire.J’ai entendu parler d’enfants qui sont venus demander à des Soeurs s’ils ne pouvaient pas venir passer une fin de semaine chez elles pour se reposer.Et j’ai vu des beaux groupes de Brebis de Jésus ou de Service de Préparation à la Vie.Permettez-moi de vous présenter une initiative de mon milieu qui me réjouit particulièrement.Je souhaite que vous puissiez aussi simplement identifier celles qui vous réjouissent le coeur chez vous et, pourquoi pas, nous les faire connaître.Je veux vous parler de la maison Enfantaisie présentée comme une «oasis de rires et d’amitié» par Le magazine Enfants Québec de décembre-janvier 1998, en page 21.Sur un mur de la maison des enfants, une affiche se construit de jour en jour et, à la dernière minute de 1999, elle sera un hommage, vif en couleurs, à tous les enfants du monde.Ce que des Soeurs de Saint- Mai-juin 1998 151 RITA GAGNÉ, O.S.U.Paul de Chartres réussissent à Sainte-Anne-des-Monts, c’est une magnifique concertation avec les différentes instances du milieu autour des enfants et d’abord autour de ceux qui ont des difficultés d’apprentissage.Été et hiver, des activités nombreuses de jour et de soir rassemblent adultes et enfants.Et des enfants apprennent qu’ils sont créateurs! Des familles sont rejointes et la population a connaissance de ses enfants.Si vous voulez en connaître davantage, arrêtez en passant, il y a là, en permanence, une Soeur à la retraite.et un bon petit goûter.Vous aurez même le sentiment d’être sur l’eau.Y a-t-il là une amorce de solutions concrètes aux questions du début?Peut-être pouvons-nous aller plus loin et nous permettre maintenant d’ouvrir les Écritures.Dans la foi, nous pouvons désirer que la Parole aussi puisse réchauffer nos coeurs.Qu’en est-il donc des enfants dans l’expérience de foi qu’est la nôtre?Certes, nous nous souvenons assez facilement de Jésus qui empêche les disciples de rabrouer les enfants.On se souvient qu’il touche les enfants et les bénit.Il nous les propose comme parabole à chaque fois que nous le questionnons en adultes sur la difficulté de vivre des situations concrètes de conflits : Qui est le plus grand dans le Royaume ?Y aurait-il une loi qui nous justifie de répudier l’autre quand ça ne marche plus?Est-il possible de bien vivre la relation au pouvoir et aux biens matériels ?Qu’en est-il donc des enfants dans les Écritures dont l’Église nous transmet fidèlement le corpus ?Allons-y dans la foi, on ne sait jamais ce qui peut nous arriver de la fréquentation de l’Écriture.Bien sûr, dès les origines de tout, des enfants naissent et grandissent.Tout semble bien aller tant qu’on est en dehors de l’histoire.Dès qu’on entre dans l'histoire, à partir du chapitre onzième de la Genèse, il se passe des choses étranges.Des enfants sont impliqués tragiquement dans les drames que vivent les adultes.Qu'on se souvienne du petit Ismaël qui a bien failli y passer.Il est né à la suite d'une combine humaine parce qu’il fallait à Abraham un descendant à tout prix.Ne fallait-il pas aider le Dieu de la vie ?Mais 152 La Vie des communautés religieuses CRIS D’ENFANTS le Dieu de la vie a accompli sa promesse de façon bien à lui.Un enfant-surprise est né du couple dûment constitué mais trop vieux.C’était le vrai descendant : Isaac.Il n’en faut guère plus pour que le conflit entre les deux vraies mères de deux vrais enfants trouvent l’apaisement de l'une dans la disparition de l’enfant de l’autre.Salomon aura à juger de façon inverse, on lui demandera de partager un enfant entre deux mères.Mais revenons à Ismaël puisque c’est lui, le premier, qui doit payer de sa vie le soulagement d’une mère ombrageuse.Dans la forêt où le conduit sa mère, loin d’elle et au pied de l’arbre où elle l’a déposée pour ne pas le voir mourir, le bébé Ismaël pleure et crie.Et c’est alors Dieu qui entend le «cri de l’enfant».C’est la première prière humaine dont il est question dans la Bible : le cri d’un enfant.Dieu, par son envoyé, commande à la mère, Agar, de se lever, de soulever le petit, de le tenir ferme pour qu’il devienne une grande nation (Gn 21, 8-21).Ismaël devra cependant demeurer au désert et prendre une femme étrangère, mais Dieu est avec lui.Cette histoire d’enfant se répète trop souvent pour ne pas nous en laisser instruire.Ismaël est le premier, mais Isaac aura son tour plus tard.Il échappera de justesse, lui, à la croyance religieuse de son père (Gn 22, 1-19).Finis les sacrifices d’enfants à un dieu! Dieu est Dieu des vivants et sa promesse de vie est cachée dans l’enfant qui naît.Il y aura Moïse sauvé des eaux d’un pouvoir dominateur et violent (Ex 2, 1-10).Il y aura Joas, l’enfant-roi, qui vivra caché dans le temple (2 R 11, 1-3).Il y aura aussi Jésus, bien sûr.Enfant, il expérimente l’exil (Mt 2, 13-18).Pour quelques-uns de sauvés, combien sont morts ?Et Rachel pleure toujours ses enfants car sans cesse des innocents, par milliers et par milliers, sont exploités et sacrifiés sur les mêmes autels des faux dieux qu’adorent les adultes.Des enfants subissent les contre-coups des conflits et des peurs que nous vivons.Ils en sont victimes.Voilà pour les enfants ! Mais on ne peut passer sous silence tous ces autres, sûrement plus âgés, grands adolescents, dont la vie est mise en péril par les grands frères, à commencer par Abel (Gn 4, 1-24).Et Jo- Mai-juin 1998 153 RITA GAGNÉ, O.S.U.seph (Gn 37, 12-36).Et encore Jésus, et tant d’autres depuis.Des guerres durent encore, inexplicables, sinon qu’elles ont commencé, en des temps immémoriaux, dans des luttes fratricides.La génération actuelle ne connaît pas toujours l’origine des guerres de clan ou de clochers.C’est occulté par le temps, mais ça coule encore dans les veines.Des pages d’Écriture, dont nous faisons notre nourriture quotidienne, se dégage aussi la certitude que Dieu parle directement à des enfants ou à des jeunes.On sait la préférence de Dieu pour les plus jeunes.C’est facile de nous souvenir de Samuel (1 R 3).Le jeune vivait au temple, servait Yahvé en présence d’Élie et pourtant il ne connaissait pas encore Yahvé.Mais Dieu l’a appelé.Par trois fois, Samuel a entendu son propre nom distinctement.Qui pouvait bien l’appeler, sinon Élie ?Mais non ce n’était pas Élie.Celui-ci a fini par comprendre que c’était Yahvé qui appelait l’enfant.Le pauvre Samuel, au petit matin, avait même peur de raconter à Élie ce qu’il avait vécu.Mais qu’elle est belle la confirmation de Samuel par le vieil Élie ! Puis, il y eut le choix étonnant du jeune David, ignoré derrière les troupeaux (1 R 16, 6-13), récit toujours émouvant de beauté.Jeune elle aussi, Marie connaissait cependant le Dieu de ses Pères.Appelée par l’ange à une mission tout à fait exceptionnelle, elle ne se rend guère faire vérifier son appel auprès des grands-prêtres (Le 1, 26-38), ce que le récit aurait sûrement noté.Pourtant, ce qui se passait en elle était la plus bouleversante des surprises de l’heure, même et surtout pour Joseph.Laut bien ajouter que ça le demeure encore ! Marie, pour avoir expérimenté la liberté des appels de Dieu, a sûrement élevé son fils dans cette mentalité d’écoute du Dieu vivant et libre.Mais quand l’enfant prend vraiment ses distances de l’adulte, alors même qu'on souhaite qu’il se prenne en main, que c’est donc difficile à comprendre.On se remet sur les traces de l’enfant et on veut le ramener.Et l’enfant de nous retourner ce qu’on lui a enseigné, à savoir qu’il est assez grand pour s’en aller tout seul aux choses de son Père (Le 2, 41-50).Il peut même faire preuve d’une intelligence des choses qui surprend les savants docteurs et confond l’expérience acquise.A partir de ce moment, l’enfant ne sera plus un enfant.Il peut parler maintenant.Mais il est si jeune encore! Alors, il se fait 154 La Vie des communautés religieuses CRIS D’ENFANTS une sagesse en observant, d’un oeil critique, ce qui se passe au coin des rues, aux portes du temple, dans les champs et les cuisines.Plus tard, il parlera, l’enfant de Nazareth, et les exemples d’une sagesse acquise au quotidien viendront imager ses discours.Sa Parole sera claire comme de l’eau de roche.Mais il sera toujours trop jeune pour parler puisqu’on ne lui en donnera jamais le droit.Qu’il se laisse instruire par ceux qui savent! On en voudra toujours à sa Parole neuve.Parole qui fait ce qu’elle dit jusqu’au pardon des péchés! C’en est trop! On est bien sûr que Dieu a parlé autrefois par un nommé Moïse, mais qu’il parle aujourd’hui par ce jeune dont on connaît père et mère, rien de moins sûr.Au nom même d’un dieu conservé dans un livre fermé, il faut trouver quelque part une loi qui permette de le répudier, de le condamner comme criminel.Trente-trois ans pour mourir, c’est jeune ! Ça ne faisait pas tellement longtemps que le troubadour chantait la nouvelle tune d’un Royaume caché mais vivant et toujours nouveau.Une chose saute aux yeux quand on fréquente le moindrement la Bible.Il est souvent question d’enfants qui vont mourir.C’est tellement aberrant et révoltant qu’un enfant meure avant la génération qui l’a mis au monde! Un enfant qui meurt, c’est l’avenir qui étouffe dans l’oeuf, c’est le bourgeon qui tombe sous le verglas.Toujours est-il que plusieurs pages de la Bible nous parlent de la mort d’un enfant.Au premier livre des Rois, il s’agit du fils de la veuve de Sarepta, au temps du prophète Élie (1 R 17, 1-24); au deuxième livre des Rois, on nous parle du fils d’une Shunamite à l’époque du prophète Élisée (2 R 4, 8-37).Les scénarios différent quelque peu, mais les concordances sont nombreuses quant à l’essentiel de l’intervention du prophète.Dans les deux cas, la vie de l’enfant est liée à une promesse tenue ou à une prière exaucée.Dans les deux cas, l’enfant meurt malgré les promesses ou la présence de l’homme de Dieu.Ce qui fait que la mère a le sentiment d’avoir été leurrée, trompée.Et l’enfant, trouvé mort, est pris en charge par l’homme de Dieu qu’est le prophète.Genre de défi de foi lancé par la mère.L’épisode de la chambre haute et du prophète qui prend la mesure de l’enfant en s’étendant sur lui Mai-juin 1998 155 RITA GAGNÉ, O.S.U.pour réchauffer sa chair est presque identique dans les deux récits.L’enfant revient à la vie et est remis à la mère.Dans le premier récit, la femme s’écrie : «Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu et que la parole de Yahvé dans ta bouche est vérité!» (IR 17-24) Dans les récits évangéliques aussi, nous pouvons observer que les enfants qu’on amène à Jésus sont des enfants qui vont mourir.Mourir avant d’avoir vécu.Immédiatement après l’épisode de la transfiguration de Jésus, on voit un père amener à Jésus un petit garçon laissé tout brisé par les forces du mal (Le 9, 37 ss).Les disciples n’ont pu le guérir.Et Jésus de dire au père : «Amenez-le moi».Jésus le guérit et le rend à son père.Plus tôt, c’est le fils d’une veuve éplorée que Jésus rend à la vie (Le 7, 11 ss).On voit, un jour, un chef de synagogue (Mc 5, 21-24; 35-43) venir implorer Jésus de guérir sa petite fille de douze ans qui va mourir; on voit aussi un fonctionnaire royal (Jn 4, 46-53) venir supplier Jésus de guérir son fils unique qui se meurt.On dirait que Jésus alors commence par réveiller l'homme, puis le père dans le fonctionnaire, que celui-ci soit au service du roi ou du culte.Le réveil de l’homme puis du père amène la guérison de l’enfant.Quand on gère le monde en fonctionnaires, sans s’occuper de l’aspect humain avant tout, il est fort risqué que le monde ressemble très vite à un Caphamaüm et que les enfants n’aient pas le goût d’y vivre.Le vrai miracle alors, ne serait-ce pas la guérison des adultes et, par conséquent, du milieu dans lequel ont à vivre les enfants?À nous de répondre à cette question.La vocation profonde, ou la mission essentielle de l’Église, n’est-elle pas de guérir l’humanité en lui révélant sa dignité et de la rendre à son Père (Le 9, 42)?D'aider les gens à reprendre contact avec l’enfant en chacun d’eux?De donner à manger (Mc 5,43)?De croire que l’enfant n’est jamais mort mais qu’il peut être endormi ou avoir faim (Mc 5, 39) et que Dieu entend toujours monter de l’humanité le cri de l’enfant?De toute façon, il semble que la vérité de la mission soit attestée par la résurrection de l’enfant, non par la restauration ni par la conservation des choses.Peut-être sommes-nous acculés à puiser la certitude d’un 156 La Vie des communautés religieuses CRIS D'ENFANTS avenir au coeur même de notre foi en la résurrection.Car l’Esprit est répandu sur toute chair, sur nos fils et nos filles qui prophétisent.Vous vous rappellerez la lettre que Jérémie écrivit au peuple exilé à Babylone (Jr 29, 4 ss).C’est comme s’il leur disait que la meilleure manière d’assurer le futur c’était de vivre pleinement le présent, d’être attentifs à la vie qui vient.Car le Seigneur sait les desseins qu’il forme, écrit-il, desseins de paix et non de malheur, pour donner un avenir et une espérance.Le don de l’avenir n’est-il pas l’enfant lui-même?Il serait peut-être éclairant de regarder maintenant l’accueil réservé aux enfants dans certains épisodes bibliques.Dépassons la conduite du roi Hérode ou de la reine Athalie qui veulent écarter l’enfant de leur paysage politique, même celle des apôtres à qui il arrive de rabrouer ouvertement les tout petits.Arrêtons-nous simplement à contempler des personnes d’un certain âge pour ne pas dire d’un âge certain, celles qui sont dans notre bonne moyenne.Il y a d’abord Zacharie.Nous savons qu’il a douté de la possibilité d’enfanter quand on a dépassé l’âge.Il n’avait probablement pas encore expérimenté que la vie ne vient pas de nous.Il en est devenu muet, le pauvre.Comme deviennent vite muets tous discours ou traditions qui ne se renouvellent pas au rythme de la vie; ils ne disent plus rien à personne.C’est vrai qu’on ne met pas de vin nouveau dans de vieilles outres pour la bonne raison que les outres vont en craquer.Deux autres personnages âgés me sont fort sympathiques dans l’évangile de Luc.Ils sont, tous les deux, en étroite relation au Temple.Un homme et une femme.Vous les connaissez, ils se nomment Sy-méon et Anne: «Celui qui écoute» et la «Gracieuse».Syméon attendait la consolation pour son peuple, donc un avenir qui surgit du marasme.«Qui fait attention pour entendre?» (Is 42, 23) demandait le prophète.Cet écoutant avait été inspiré par l’Esprit qui l’habitait: il verrait arriver quelque chose de bon et de neuf avant de mourir.Ce ne pouvait être qu’un enfant, quoi! Et il est venu au Temple, poussé par l’Esprit, au moment où Marie et Joseph y présentaient leur fils.Voyez ce tableau qui nous instruit encore : un vieillard qui prend dans ses bras l’enfant qu’on présente à Dieu.C’est tout le vieil Israël Mai-juin 1998 157 RITA GAGNÉ, O.S.U.qui accueille son avenir dans un enfant.Maintenant il peut vraiment mourir, ça va continuer.Mais, intuition basée sur l’expérience, ça ne se fera pas sans souffrance pour la génération même qui a mis l’enfant au monde.Car l’enfant sera signe de contradiction.Le Temple qui l’accueille aujourd’hui lui indiquera un jour la porte de sortie.La Lumière des Nations sera jetée hors du Temple et Elle éclairera tout homme en ce monde.Et voyons l’autre tableau, celui de la femme nommée Anne.Deux femmes, une jeune et une plutôt âgée, ont déjà accueilli dans leur ventre les enfants qui vont tressaillir au dedans quand leurs mères vont se rencontrer.Au temple, comme ça arrive encore et dans toutes les religions pour ainsi dire, une veuve aime rendre service et prier.Elle est là, elle aussi, quand Jésus est présenté au temple.Contemplons ce tableau de toute beauté: une vieille femme, quatre-vingt-quatre ans bien sonnés, loue Dieu de ce qu’elle voit et se met à parler de l’enfant à tous ceux qui attendent la délivrance de Jérusalem comme attend la femme qui va accoucher.Plus tard encore, un homme recevra l’Enfant dans ses bras pour le mettre en terre et une femme, au petit matin du Soleil levant, ira parler de l’Enfant vivant à tous ceux qui attendent la délivrance du tombeau.Prendre l’enfant dans ses bras et parler de T enfant à tous ceux qui attendent un avenir, n’est-ce pas une belle mission pour des communautés dont la moyenne d’âge se fait sentir non seulement dans les statistiques?Comme grands-parents qui ne boudent pas la jeunesse mais se laissent aimer par elle.Je me souviens, il y a bien une dizaine d’années maintenant, je rencontrais une jeune fille qui voulait entrer dans une communauté religieuse où déjà la moyenne d’âge était plutôt élevée.Elle disait avoir lutté au moins cinq ans avant de se décider à dire : «Me voici, Seigneur».Elle disait avoir été séduite par le Seigneur comme sa soeur l'avait été par celui qui était devenu son époux.Il ne serait resté que trois ou quatre Soeurs dans la communauté qu’elle disait pouvoir vivre avec elles parce qu’elle était appelée.Elle cherchait des femmes toujours sous l’emprise d’une séduction, capables de dégager liberté et tendresse.Je me suis mise à penser que la séduction partagée était remède au conflit de générations.J’avais été bouleversée par cette rencontre au point de la garder dans mon coeur 158 La Vie des communautés religieuses CRIS D'ENFANTS et de relire, à cette lumière, Jérémie 15, 16-21 et surtout Ezéchiel 16 où le Seigneur séduit à nouveau celle qui fut infidèle.Un évêque à qui je parlais de cette rencontre me dit simplement : «Je pense bien qu’il nous faudra baisser le volume !» Je ne compris pas du premier coup.Il a dû ajouter qu’il s’agissait de baisser le volume des autres voix qui s’entêtent à faire du lobbying à nos portes.Après avoir contemplé toutes ces pages, nous avons peut-être l’instinct de demander : mais que faut-il faire?La question demeure toute entière et c’est heureux.Je souhaite seulement que le souci du début soit encore plus grand.Comment trouver dans ces pages des indices de vie?Je ne veux même pas suggérer de réponse.tellement il est souhaitable que nous partagions ce que nous pouvons trouver chacun, chacune dans notre milieu ou notre sphère d’activités.Des réponses sont déjà en train de mijoter, il nous faut peut-être nous les partager.Des recherches sont en cours, il nous faut nous les faire connaître, de même que les expériences qui se font ici et là.Une certitude m’habite, confirmée par nombre de lectures.Il y a tellement de gens qui risquent des analyses du monde actuel en tant qu’il est durement confronté au défi de la mondialisation.On peut parler de ce défi et du piège qu’il cache, on peut aussi décrier le néolibéralisme.Nous le savons, c’est l’humain lui-même qui est en péril dans le coeur de l’homme et dans le coeur de la femme.Nous avons aussi appris, à même les tragédies vécues ensemble, qu’il ne faut pas grand temps à la vie pour détruire nos plus solides constructions humaines et réveiller par le fait même le sentiment d’une indispensable solidarité humaine.Le dernier vin est meilleur que le premier! Pouvons-nous prendre conscience qu’il est question d’une urgence permanente quand il s’agit des jeunes?Un verglas qui fait tomber les pylônes dégage en même temps un autre verglas qui tenait parfois captif le meilleur qui veille au coeur des humains.Et c est de toute beauté quand l’humain se réveille! J’aimerais simplement nous laisser avec une autre question.À savoir si nous pouvons être aussi habiles que les enfants des ténèbres?Et nous servir des moyens modernes pour continuer à être des gens de relations, de communion.Qu’est-ce que je veux dire au juste, me Mai-juin 1998 159 RITA GAGNÉ, O.S.U.demandez-vous?Tout simplement cette réflexion qui m’habite depuis quelque temps.La mondialisation a ses réseaux internationaux, c’est ce qui fait sa force.Les argents circulent de façon virtuelle dans le monde.Ce qui n’empêche pas la fragilité des plus grandes banques du monde.Il semble que, pour contrer la dangereuse force de destruction d’une politique néolibéraliste ou le politique ne fait qu’obéir à l’économique, il nous faudrait aussi des organismes de promotion et de solidarités humaines à vocation internationale.Comme des réseaux internationaux qui seraient une efficace force de contre-courant.Alors je me demande si le souci que nous avons des enfants peut être assez fort pour nous faire inventer, en plus des expériences locales ou régionales voire nationales, des genres de «caucus» internationaux.Avec l’investissement que cela suppose, bien entendu.Peut-être que cela existe.Si c’est le cas, il est de grande importance de le faire connaître.N’y a t-il pas des organismes où se rencontrent des religieux ou religieuses du monde entier?Le sort fait aux enfants n'est-il pas un phénomène aux ramifications internationales?Notre vocation, profondément marquée par l’amour des enfants, ne peut-elle pas nous faire inventer une modalité d’intervention sur l’échiquier mondial?Même des enfants ont essayé de parler pour d’autres enfants.et certains ont payé de leur vie.Comment être avec eux de façon déclarée?Peut-être que des enfants de tous pays, tenus dans les trop modernes prisons, ont envie de nous demander, surtout si nous sommes de l’Occident chrétien : «Êtes-vous ceux et celles qui doivent venir ou devons-nous en attendre d’autres?» Rita Gagné, o.s.u.C .P.66, Fontenelle, Qué., GOE 1H0 160 La Vie des communautés religieuses DES CHAPITRES A EN MOURIR Janet Malone, C.N.D.Une personne alla voir un gourou dans l’espoir de quelque lumière.Le gourou l’invita dans sa cellule et lui offrit à boire.— Oui, ce serait une bonne idée.Le Saint versa jusqu’à ce que le verre fût rempli puis il continua à verser.L’autre observa pendant quelques instants, mais n’en pouvant plus: — Ça déborde, il n’y a plus de place à rien mettre! — Comme ce verre, lui dit le gourou, vous êtes plein de vos vérités, de vos idées, de vos opinions.Vous ne pouvez pas être éclairé à moins de vider d’abord votre verre.Peacemaking, Day by Day, p.106.Les Congrégations se meurent à force de chapitres.Certaines congrégations ont tenu un chapitre tous les ans pendant les cinq, six ou sept dernières années, un cocktail de chapitres provinciaux et généraux dans leurs infinies variantes.Est-ce que les moments de tranquille réflexion dans les communautés religieuses sont remplis au point qu’il n’y ait plus de place pour le vide, pour F illumination?Prenez le roseau qui pousse au bord des ruisseaux.Pour en faire une flûte, il faut l’évider, le percer de trous, l’entailler profondément pour graver les notes dans sa substance même.Ce n’est qu’ainsi taillé et émondé qu’il peut devenir un instrument de musique.Mai-juin 1998 161 JANET MALONE, C.N.D.Puis-je affirmer que les opérations de taille et d’émondage constituent le défi des congrégations religieuses en matière de chapitres, spécialement de chapitres généraux?«.Un effort consistera à tamiser, à éliminer tout ce qui n’est pas essentiel mais qui occupe toute la place et tout le silence en nous, et à découvrir quelle forme ce vide prend en nous.Ainsi, nous connaîtrons le dessein que Dieu a sur nous.(Caryll Houselander, 1944, p.6.) Cet article jette un regard d’ensemble sur les chapitres généraux, avant, pendant et après leur déroulement.On y examine les composantes qui semblent épuiser toute l’énergie des religieuses et des religieux au point de donner l’impression que rien de vraiment important n’arrive à l’occasion des chapitres.Les buts des chapitres généraux y sont réexaminés à la lumière de ce qui pourrait être des alternatives vivifiantes aux fréquents chapitres maintenant en vogue dans tellement de congrégations.L’exercice précapitulaire: tant d’énergie pour rien.Les congrégations consomment les chapitres à une dose mortelle.Un des exercices préparatoires à ces assemblées capitulaires générales est le chapitre provincial ou tout autre moyen conventionnel pour élire les délégués des chapitres généraux.On s’aperçoit de plus en plus que les chapitres généraux qui fonctionnent encore par déléguées ou délégués élus, plutôt qu’en chapitres ouverts, s’avèrent élitistes, renommant des éléments sûrs qui maintiendront heureusement le statu quo.On a le sentiment qu’un classicisme subtil est inhérent à ces élections et que les chapitres généraux doivent s’entourer d’une aura spéciale, sélecte et de sagesse.De fait, certains, voulant prendre leurs distances par rapport à de telles distinctions, ne permettront pas que leurs noms soient retenus même pour une élection éventuelle au chapitre.Pour ces motifs, parmi d’autres, un chapitre n’est pas considéré comme un événement ordinaire dans la vie d’une congrégation.On le voit plutôt comme le domaine d’un cercle choisi.Dans les étapes préparatoires au chapitre, beaucoup de temps, d’énergie, de voyages et d’initiatives se dépensent durant l’année ou les deux ans précédant le chapitre général.Les ressources humaines et 162 La Vie des communautés religieuses DES CHAPITRES À EN MOURIR financières mises en avant sont phénoménales, pour ne rien dire de l’énergie et du temps perdus à expédier tous les imprimés voulus.(La conservation de la forêt ne semble pas être une priorité si on en juge par la quantité de papier utilisée).De nombreuses rencontres se font dans toute la congrégation afin de lire, de réfléchir, d’explorer le contenu sans fin qui s’insinue dans les ordres du jour capitulaires.Parce que ce qui résulte des chapitres comme décisions et engagements dans quelques opuscules et cahiers semble avoir peu sinon rien à voir avec la créativité, l’énergie et le temps que les religieux et les religieuses de la base ont mis à expédier des rapports préparatoires, des sommaires et des suggestions, plusieurs ont le sentiment qu’on ignore pendant le chapitre ce qu’ils ont fait pour le préparer.En fait, on met tant d’énergie à préparer le chapitre que les religieuses et les religieux sont trop fatigués, ou souvent trop méfiants, quand vient le temps de se brancher à la hauteur du chapitre et de ce qui est supposé s’ensuivre.L’expérience du chapitre : trop de mots et d’actions empêchent le vide sacré.Les communautés consomment les chapitres à dose mortelle.Cela n’exclut pas les efforts très sincères pour rendre de telles rencontres bien vivantes.Mais la réalité vraie pour beaucoup, c’est qu’à long terme il n’arrive pas grand’chose.À cette étape de l’histoire des chapitres, la plupart des congrégations ont adapté, au fur et à mesure, les structures actuelles des chapitres afin de favoriser des façons plus vivantes d’être ensemble.Malgré de tels efforts, les structures de la plupart des chapitres empêchent de faire quelque chose de vraiment fécond.Voici un survol de ces dynamiques.La plupart voient la nécessité d’avoir des animatrices ou animateurs compétents (il en faut habituellement deux) venant d’en-dehors de la congrégation et qui savent qu’ils peuvent travailler ensemble dans une espèce de complémentarité.S’il y a plus d’une langue à être parlée au chapitre et qu’il y ait traduction simultanée, il doit être clair qu’on s’attend à ce que les personnes chargées de l’animation puissent parler au moins deux de ces langues.Si une seule est bilingue, Mai-juin 1998 163 JANET MALONE, C.N.D.l’autre, l’unilingue, peut être subtilement pénalisée par quelques délégués qui l’ignoreront parce qu’elle ne parle pas leur langue ou au moins une seconde langue.S’il est nécessaire que les délégués capitulaires approuvent par vote le choix des animateurs ou animatrices avant que ceux-ci ne travaillent avec le groupe, alors ce vote doit se prendre avant le début du chapitre.Une telle procédure est hors de question au moment même du chapitre alors que des animateurs sont exposés à n’obtenir qu’une approbation nominale de la part d’un certain nombre de délégués, pour sauver la face.Une approbation nominale peut aiîecter la confiance que le groupe entier met dans les animateurs.Certaines congrégations ont perdu de précieuses énergies en faisant voter l’approbation des animateurs une fois que le chapitre était officiellement commencé.Le défi des animateurs, c’est que les structures de l’assemblée assurent l’équilibre entre les rythmes des cerveaux, le droit et le gauche.Les animateurs doivent jouer à la fois sur le contenu et sur le déroulement.Les comités préparatoires peuvent travailler sur un contenu considérable au point que le déroulement du chapitre puisse en souffrir si les animateurs ne sont pas impliqués dans la préparation immédiate de façon à assurer le rythme des cerveaux droit et gauche, le contenu et le déroulement, la prière, le travail et la détente.Ici encore, les congrégations peuvent convenir sur papier d’un processus qu’elles sabotent ensuite dans la pratique.La simplicité est cruciale s’agissant des procédures capitulaires.Sinon, une subtile compétition s’élève quand une province ou un groupe essaie de dépasser les autres dans la présentation de ses rapports, dans ses temps de prières ou en faisant monter aux micros ses fortes personnalités, etc., etc.Il faut des animateurs et animatrices très intuitifs, maîtres en dynamiques de groupe, pour jouer avec le flux et le reflux d’énergie (les procédures, le «comment») dans le groupe, pour détecter le moment où le groupe se fourvoie, entraîné dans les discussions soulevées par les fortes têtes.Il leur revient d’assurer l’impartialité de sorte que des groupes attachés à leurs intérêts propres ne dominent ou ne monopolisent les procédures.Là encore, de telles positions remplissent le vide sacré, le vide nécessaire à la metanoia.164 La Vie des communautés religieuses DES CHAPITRES A EN MOURIR Les animateurs et animatrices doivent vraiment se mettre au diapason de l’énergie émotionnelle qui règne dans le groupe et s’assurer qu’on prend le temps de gérer les différentes émotions susceptibles d’orienter le chapitre dans son contenu même.Si les émotions ne sont pas traitées d’une façon non menaçante et respectueuse, les chapitres peuvent devenir très cérébraux et aboutir, comme il arrive dans trop de chapitres, à des décisions et à des engagements qui paralysent la congrégation.Les animateurs et animatrices doivent user non seulement de leurs habiletés andragogiques, mais aussi de leur empathie et de leur intuition pour aider les capitulants et capitulantes à gérer les crises inhérentes au changement dans la vie du groupe.Il importe de regarder les crises dans une perspective orientale, c’est-à-dire à la fois comme un danger et comme une occasion de croissance cachée.Cela s’exprime explicitement dans les deux caractères (kanjis) japonais pour le mot de crise.Les animateurs et animatrices doivent respecter cette résistance au danger et, en même temps, laisser couler l’énergie sacrée vers le vide de l’occasion de croissance cachée.Les chapitres se mêlent de changement.Et beaucoup sinon la plupart des gens craignent le changement.L’un des effets de cette peur est que les groupes d’intérêts dans le chapitre glissent complètement dans le left brain functioning.C’est l’un des principaux problèmes auxquels les personnes en charge de l’animation ont à faire face et si elles ont davantage tendance elles-mêmes au left brain functioning, cela peut signifier la disparition du vide nécessaire à l’énergie vivifiante.L’atrophie totale peut survenir quand on se laisse littéralement embourber dans «chacun des détails de la vie de la congrégation» (William Hogan, 1989, p.26), avec des comités pour les définitions, pour les matières de droit canonique et pour les questions constitutionnelles.Les dénotations telles que définies par le left brain sont établies au détriment des connotations du right brain propres aux expériences vécues.La peur peut aboutir à fixer les choses avec rigidité et, habituellement, selon les manières d’être et de faire de la majorité ce qui exclut les autres expériences ethniques, culturelles, raciales et nationales.Et encore les minorités dans un tel chapitre Mai-juin 1998 165 JANET MALONE, C.N.D peuvent ne pas exprimer l’oppression qu’elles éprouvent mais endurer ces infractions, sachant que ce qui est décidé ne sera pas source de vie dans leur propre culture, leur langue ou leur apostolat.Il en résulte la division au sein de la congrégation parce qu’on n’a pas respecté la diversité, la coresponsabilité et la subsidiarité.En somme, quelques congrégations ont eu l’expérience de l’un ou l’autre type de chapitre au cours des six ou sept dernières années.Et, en vérité, avec tout le temps, toute l’énergie et toutes les ressources personnelles et financières pour préparer de tels marathons et y participer, au bout du compte, dans le format capitulaire actuel, on entend encore des commentaires comme ceux-ci : Fréquemment, les religieux et les religieuses parlent de la somme d’énergie employée à préparer les chapitres et à mettre en oeuvre leurs décisions et leurs orientations; on parle aussi du manque de temps entre les chapitres.de la fatigue causée par les nombreuses réunions.(Wiliam Hogan, 1989, p.27).Je me suis demandée où l’énergie et la créativité étaient très visibles pendant le chapitre et je dois admettre qu’elles n’étaient pas évidentes pendant les réflexions théologiques sur la communauté, objet de la rencontre.Cependant un soir, je vis beaucoup de vitalité pendant la danse en ligne (P.Clare McBrien, 1995).Imaginez.une réunion capitulaire fictive.L’ordre du jour révèle un sens de déjà-vu.Il n’arrive pas grand’chose.Au contraire, cette situation d’actions/inactions énerve les gens d’une façon significative et amène au découragement commun, aux préoccupations insignifiantes et affaiblit l’initiative du groupe.Plusieurs prennent leurs distances par rapport à ces forces non identifiées qui sapent l’énergie et la créativité (Theresa M.Monroe, 1992, pp.432-433).Et rien ne change.L’autopsie pourrait se lire : mort causée par une injection mortelle de conversation idéologique typique dissoute dans le vague; ou : diagnostic incomplet de causes sous-jacentes; ou : incapacité de définir et d’utiliser les structures qui 166 La Vie des communautés religieuses DES CHAPITRES À EN MOURIR pourraient adéquatement animer l’organisme corporatif et ses membres (Theresa M.Monroe, 1992, pp.432-433).L’après-chapitre : trop de mots, pas d’espace pour le vide sacré.Les congrégations consomment les chapitres à dose mortelle.Quelques religieux et religieuses affirment que les décrets, les décisions, les directions capitulaires ne touchent pas la congrégation dans son ensemble.En fait, ils proposent que les vrais changements dans la vie religieuse adviennent à la base, à partir de besoins et d’expériences vécues, et non pas de décrets verbeux, cérébraux issus d’une petite élite.L’après-chapitre est différent pour les personnes présentes au chapitre et pour celles de la base qui n’ont pas eu part à l’expérience capitulaire.Quelques délégués peuvent avoir eu une expérience de conversion et d’engagement, mais comment cela se traduit-il pour ceux et celles qui n’étaient pas là?Les documents écrits pâlissent quand on les compare à l’expérience vécue.Pour d’autres délégués, la simple fatigue de l’expérience empêche ou du moins refroidit tout enthousiasme pour les actes du chapitre sous leur forme écrite et stylisée.Comme on l’a mentionné ci-haut, la dynamique de groupe de toute assemblée concerne à la fois le contenu et les processus.Il est très difficile de donner les nuances du processus à quiconque ne les a pas expérimentées.Ainsi, tout ce qui sort de l’après-chapitre sous la forme écrite pour toute la congrégation se rapporte au contenu, aux décisions, aux recommandations et aux décrets.En plusieurs occasions, parce qu’on a mis beaucoup de temps dans l’assemblée capitulaire à s’assurer qu’on mette les barres sur les «t» et les points sur les «i», le résultat final peut être que le peu de chaleur qui aurait pu transparaître à travers les nombreux mots a été évacué.Aussi, quand il y a trop de décisions ou de propositions (le maximum dans les dynamiques de groupe devrait se situer autour de cinq), celles-ci ne sont même pas lues.Je connais une congrégation où les déléguées capitulaires en avait pris une centaine.De plus, il se peut qu’il n’y ait plus de véritable énergie en réserve pour faire le suivi de l’après-chapitre, à cause de la somme de temps, Mai-juin 1998 167 JANET MALONE, C.N.D.d’énergie et de créativité dépensée à préparer et à vivre le chapitre lui-même.Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles le même contenu continue à apparaître à chaque chapitre général.Quand les mots restent dans les pages des documents capitulaires et ne sont pas intégrés dans la vie des religieux, rien ne change.Une autre chose à laquelle on doit réfléchir, c’est que le véritable changement s’accomplit dans la mesure où le ministère s’incarne dans la mission.Le changement réel ne se fait pas de haut en bas, mais de bas en haut, de sorte que le défi posé aux chapitres généraux est de faciliter cette démarche naturelle plutôt que de chercher à imposer ce qui devrait être.Les buts des chapitres généraux.un seul but.Ayant mis en lumière quelques-uns des aspects structurels qui donnent aux congrégations l’impression qu’elles se meurent à force de chapitres, demandons-nous maintenant ce que le droit canonique et les constitutions des congrégations ont à offrir pour éclairer ce problème.Chacune des congrégations formule dans ses constitutions les buts du chapitre général, ce qui inclut le renouvellement de la vie religieuse, les structures, les façons de faire et d’être dans la congrégation et l’élection de la nouvelle direction.Et de tels buts sont des variantes de ce qui est signalé dans les canons 631 à 633 du Code de Droit canonique.Le seul but des chapitres généraux qui s’avère semblable dans plusieurs constitutions, est ce qui est indiqué au canon 631,1 : élection du modérateur suprême.Les congrégations organisent des chapitres généraux pour les élections au leadership de leur institut.(Je pense que, dans les congrégations, on a atteint la maturité voulue pour passer du processus de l’élection au leadership à celui d’un discernement dans leur choix.Mais cet aspect dépasse l’objet du présent article).En fait, au moins une congrégation, que je connais, tient un chapitre général dans ce seul but.Cela signifie que les autres aspects de la vie de la congrégation sont traités ailleurs.168 La Vie des communautés religieuses DES CHAPITRES A EN MOURIR Est-ce que les sujets discutés à l’occasion des chapitres généraux et qui sont présentés sous le titre de: «Affaires de la congrégation», ou de: «Questions à considérer, enjeux de la congrégation» pourraient être traités dans une autre sorte d’assemblée plus inclusive et plus créatrice?Ces discussions pourraient-elles être conduites de façon à ce que tout l’institut y soit représenté et qu’elles deviennent un signe véritable de son unité dans la charité (Canon 631,1)?Les chapitres: événements ordinaires dans la vie de la congrégation.À l’occasion de la rencontre annuelle des supérieures majeures anglo-canadiennes de l’Union Internationale des Supérieures générales (UISG) en octobre 1995, j’ai examiné, comme animatrice, dans une des sessions où j’étais avec elles, la question des buts des chapitres généraux à partir de leurs propres constitutions et de leurs expériences vécues.Leurs commentaires sont résumés dans ce qui suit.Un chapitre général peut être envisagé comme un événement ecclésial, comme un temps de célébration et d’engagement, comme un cadeau fait à l’Église.C’est le contexte propice pour choisir le leadership de la congrégation.Le chapitre peut être vu comme l’assemblée suprême élaborant des programmes, prenant des décisions; une assemblée où la mission de la congrégation est évaluée, où les vues d’avenir sont précisées.Il peut aussi être une expérience du partage du pouvoir, une expérience d’appartenance et d’engagement collégial, un temps de conversion personnelle et communautaire, une occasion de créer des liens avec ses associés.Finalement, il y en a qui considèrent un chapitre général comme un événement ordinaire dans la vie d’une congrégation.Peut-être est-ce en examinant ce qui pourrait faire d’un chapitre général un événement ordinaire qu’on pourrait y découvrir la clef d’alternatives de vie pour les chapitres généraux actuels.Que faut-il pour inviter les congrégations à explorer de telles alternatives?Encore une fois, la réponse semble se trouver dans une persuasion délicate plutôt que dans les décrets; peut-être encore est-ce en explorant les notions de coresponsabilité et de subsidiarité.Mai-juin 1998 169 JANET MALONE, C.N.D.Des alternatives vivifiantes pour les chapitres généraux.Qu’ est-ce qui pourrait convaincre les congrégations de s’orienter vers des manières plus vivifiantes pour vivre leurs chapitres?Peut-être une des fables d’Esope, «l’Art paisible de la persuasion» peut-elle aider à imaginer ce défi.Le vent du nord et le soleil discutaient pour savoir lequel d’entre eux était le plus fort et ils convinrent de reconnaître comme tel celui qui pourrait dépouiller une personne de ses habits.Le vent essaya le premier, mais ses violentes rafales incitèrent seulement la personne à retenir bien fermement ses vêtements.Quand le vent soufflait plus fort, il mettait la personne si mal à l’aise qu’elle ajoutait une écharpe supplémentaire.A la fin, le vent s’en fatigua et remit la personne au soleil.Le soleil brilla d’abord d’une façon modérée, ce qui poussa la personne à enlever ses vêtements de dessus.Alors, il chauffa jusqu’à ce que la personne, incapable de soutenir la chaleur, se dévêtit et alla se baigner dans une rivière voisine.Coresponsabilité et subsidiarité sont des mots très connus dans la plupart des congrégations.Peut-être la clef de ces solutions de vie au sein des chapitres actuels réside-t-elle dans le fait que ces mots soient enlevés des pages des documents de la congrégation, pour ainsi dire, et qu’on les vive.Coresponsabilité signifierait alors que le pouvoir serait davantage partagé et non une structure pyramidale, de sorte que la responsabilité dans la congrégation devienne celle de chacun et de chacune selon son rôle et son mandat.La subsidiarité va de pair avec la coresponsabilité quand les décisions sont prises au niveau où elles se vivent.Ainsi, quelles sont quelques-unes des alternatives qui pourraient être vivifiantes?Lors de mon travail avec l’UISG, quelques-unes de leurs suggestions se sont avérées les suivantes : 1) Une assemblée annuelle où les questions importantes sont discutées à l’intérieur de chaque province, région ou groupe.De telles assemblées seraient ouvertes à tous les membres et mem- 170 La Vie des communautés religieuses DES CHAPITRES A EN MOURIR bres associés.L’intérêt pour la congrégation et l’amour de la congrégation aussi bien que l’engagement à suivre toute la réunion constitueraient les conditions nécessaires pour y assister.2) Des chapitres généraux tenus dans les assemblées capitulaires régionales et les résultats communiqués à la congrégation entière.Une fois de plus ces chapitres seraient ouverts à toutes et à tous.3) Des assemblées locales tenues sur une base régulière et où les membres, religieux et associés, se réunissent pour réfléchir sur des questions épineuses qui affectent la vie et la mission de la congrégation dans ce milieu.4) Divers ateliers, retraites, journées d’étude, anniversaires de profession, etc.offerts à la congrégation sous forme de congrès communautaires où les membres participants peuvent apprendre à se connaître dans une ambiance plus ouverte, autre que dans le contexte d’un chapitre formel.Espace ouvert : Quatre principes et la Loi des «Deux pieds» À mesure que les congrégations apprennent à considérer les chapitres comme des événements ordinaires dans leur communauté avec le but bien précis de choisir le leadership, alors de plus en plus d’espace est fait au «vide créatif critique» nécessaire pour la mission et son incarnation dans des ministères spécifiques aux milieux où les membres de la congrégation se trouvent.Peut-être les quatre principes d’espace ouvert qu’Harrison Owen (1992, p.72) décrit dans son livre Open Space Technology peuvent-ils aider à explorer d’une façon créative quelques-unes des alternatives proposées aux chapitres généraux.1) Quiconque vient, c’est la personne qu’il faut.2) Quoi que ce soit qui arrive, c’est la seule chose qui pouvait arriver.3) Quel que soit le moment où ça commence, c’est le bon moment.4) Quel que soit le moment où ça finit, c’est la fin.Mai-juin 1998 171 JANET MALONE, C.N.D.De plus, le fait de considérer ces alternatives suggérées par l’UISG, par les quatre principes d’espace ouvert et par la loi dite «des deux pieds» pourrait certainement aider à faire une mise au point quand l’énergie est sapée dans le groupe.Owen le dit simplement: «Si pendant l’assemblée une personne se trouve dans la situation où elle n’apprend ni n’apporte rien, elle peut se servir de ses deux pieds et passer dans un endroit plus fertile» (1991, p.72).Ce que les congrégations ont besoin de mettre au point, peut-être, c’est le pourquoi des chapitres généraux et cela déterminerait leur fréquence.Il pourrait y apparaître une tendance à raccourcir le temps qui sépare ces chapitres plutôt qu’à le rallonger.Autrefois, les chapitres généraux avaient souvent lieu tous les six ans; maintenant la moyenne est à peu près tous les quatre ans, ce qui ajoute plus de fatigue dans les congrégations.Qu’est-ce qui arriverait si les chapitres généraux avaient lieu seulement quand vient le temps de choisir les membres du leadership! Et qu’est-ce qui se passerait si on discutait de tous les problèmes, de toutes les directives à prendre dans la congrégation dans une assemblée qui travaillerait dans les contextes de coresponsabilité et de subsidiarité?Pourquoi ne pas essayer, à partir d’une approche plus coopérative, plus inductive, puisque la formule présente, allant de haut en bas, n’atteint pas en profondeur la vie quotidienne de la plupart des membres de la congrégation.Supposons que les questions au programme de la plupart des chapitres pourraient être discutées en regard de ces deux prémisses à un point tel que les provinces, les régions, les groupes les considèrent comme si elles étaient les leurs même?Les assemblées des chapitres de régions remplaceraient les chapitres généraux actuels.Fidèles aux deux prémisses de coresponsabilité et de subsidiarité, les traits caractéristiques de ces chapitres de région seraient qu’ils seraient des chapitres ouverts, égalitaires où chacun, chacune et n'importe qui ayant la passion, le désir de s’engager et le temps pour assister à l’assemblée entière pourrait participer.De tels chapitres de régions s’appuieraient sur des procédés mettant l’accent sur l’énergie créatrice des gens de la base plutôt que sur les façons plus structurées, rigides, hiérarchiques de maintenant.Ces 172 La Vie des communautés religieuses DES CHAPITRES A EN MOURIR chapitres de régions pourraient être modelés sur les réunions à espace ouvert où les participants, grâce à une méthode non structurale mais très réfléchie, seraient créatifs en ce qui regarde les ordres du jour, selon les principes de l’espace ouvert comme il en était question ci-dessus.Les réunions à espace ouvert ont marché avec beaucoup de succès à l’intérieur de grands groupes (trois ou quatre cents personnes).Avec l’aide d’animateurs ou animatrices habiles, mais non importuns, les membres participants, au moyen de la technique du tableau d’affichage, posent les sujets qu’ils jugent convenables à la vie et à la mission de la congrégation pour le présent et pour le proche futur, comme incarnés dans leurs milieux.Les groupes se réunissent selon leurs intérêts et après avoir discerné leurs interrogations, leurs idées, leurs rêves, ceux-ci sont brièvement résumés par un secrétaire et sont ensuite partagés avec l’assemblée entière.De la même façon, ces résumés sont partagés dans la congrégation entière après que toutes les réunions de chapitres de région ont eu lieu.Cela veut dire que tout l’institut sait ce qui se passe dans les autres parties de la congrégation.On peut déjà voir les points de convergence propres à la culture, au charisme et à la mission de toute la congrégation et les points de divergence spécifiques aux différents groupes ethniques, aux nationalités et aux milieux où la congrégation vit et exerce sa mission.C’est incroyable pour ceux et celles qui ont déjà expérimenté de telles assemblées de chapitres de régions en utilisant la méthode structurale d’espace ouvert de constater comment les résumés de ces réunions se ressemblent.Et cependant ce n’est pas surprenant pour un groupe de même culture.Les différences, les divergences ont rapport pour la plupart d’entre elles avec les caractéristiques des milieux.Et à l’intérieur des principes de coresponsabilité et de subsidiarité, les décisions émanant de telles réunions s’enracinent dans chaque région et ont une meilleure chance de s’incarner dans la vie des membres.Ce n’est pas là pour tout un chacun, dans les différentes parties de la congrégation, la permission de faire ses petites affaires sans s’occu- Mai-juin 1998 173 JANET MALONE, C.N.D.per des autres.Au contraire, les problèmes nombreux qui drainent la vie hors des chapitres généraux pourraient être résolus d’une façon plus approfondie à l’intérieur de chacune des régions respectives et les conclusions pourraient être partagées avec la congrégation entière.La charité recommandée par l’Évangile et le vieux dicton contenu dans les constitutions d’«unité de charité dans la diversité» seraient les balises suprêmes.Résumé-conclusion Les congrégations ont fait bien des efforts pour alléger le fardeau que les chapitres généraux sont devenus.Quelques essais ont été accomplis à l’intérieur des présentes structures, mais la réalité reste que les congrégations consomment les chapitres à en mourir et que rien de vivifiant ni de durable ne semble sortir de telles réunions qui ait quelque portée pour ceux et celles de la base.Il faut quelque chose de neuf, quelque chose de plus égalitaire, de mutuel, d’informel, de créatif et proche de la base.J’ai suggéré le choix des assemblées capitulaires régionales fondées sur la coresponsabilité et la subsidiarité et utilisant des concepts et des structures d’espace ouvert.Le présent article a invité à la création d’un espace sacré, d’un vide sacré afin que l’Esprit travaille parmi nous.Il semble que mettre du vin nouveau dans les vieilles outres ne soit pas la solution.Pouvons-nous quitter ce que nous avons connu et risquer d’entrer dans l’inconnu, comme on l’a examiné dans le présent article?Les paroles sévères et cependant encourageantes d’Isaïe (43, 18-19) nous invitent, nous persuadent de créer cet espace sacré en vue du renouveau: Ne vous souvenez pas des événements du passé; ne considérez pas les choses d’autrefois.Regardez, je fais quelque chose de neuf.Maintenant ça jaillit, ne T apercevez-vous pas?J’ouvre une route dans le désert; dans la terre aride, je fais couler des fleuves.Janet Malone, C.N.D.Box 249 MABOU, N.S BOE 1X0 174 La Vie des communautés religieuses DES CHAPITRES A EN MOURIR L’original anglais de cet article a déjà paru dans Human Development, Spring 1997, 12-16.Traduction française, Laurent Grégoire, i.c.BIBLIOGRAPHIE Alvarez, Jean et Nancy Conway, An Innovative Process for Chapters, Human Development, Vol.16, no 2, été 1995, 34-38.The Code of Canon Law, 1983, Collins, CCCB.Eichten, Beatrice M., Religious Life Governance; Personal and Organizational Experiences of Power, Review for Religious, Novembre-décembre 1995, 868- 880.Fables of Aesop, NY Penguin Books, 1954.Harmer, Catherine M„ Chapters Present and Future, Review for Religious, Janvier-février 1994, 120-129.Hogan, William F„ Chapters and Structures, Review for Religious, Janvier- février 1989, 26-30.Houselander, Caryll, The Reed of God, NY: Sheed & Ward, 1944.McBrien, P.Clare, Religious Life, too sways to the ancient rhythm of earth’s energy, entropy, National Catholic Reporter, février 17, 1995, 43-44.Monroe, Theresa M„ Reclaiming Competence, Review for Religious, mai-juin, 1992, 432-452.Owen, Harrison, Open Space Technology, A User’s Guide, Potomac, MD:Abbott Publishing, 1992.Peacemaking: Day by Day, vol.1.Erie, PA: Pax Christi, 1995.Rivello, J.Roberta, Meta-Expectation and the General Chapter, Review for Religious, janvier-février 1989,31-37.Chaptered to Death in Human Development, Spring 1997, 12-16.Mai-juin 1998 175 LES RELIGIEUSES ET L’ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE AU QUÉBEC Claire Laplante, s.n.j.m.Introduction Dans une revue aussi sérieuse que La vie des communautés religieuses, où l’on traite de théologie et de vie consacrée, il ne semble pas opportun, à première vue, d’aborder le sujet de l’enseignement de la musique.C’est pourtant le thème qu’il m’a été demandé de développer.En réalité, «foi et art ne s’opposent pas, ils s’appellent.Par son fondement de joie, la musique peut et doit être un moyen sensible de rejoindre Dieu, Joie essentielle.» Ainsi s’exprime soeur Henri-de-la-Croix, s.n.j.m., dans son volume, La mission spirituelle de la musique.' Il y a des millénaires, l’expression «du chef de choeur» ou «du maître de chant» a été mentionnée cinquante-cinq fois dans le Psautier; cette expression, d’après une note de la Traduction oecuménique de la Bible, désignerait un recueil de psaumes appartenant au lévite chargé de diriger le chant dans le Temple.2 On peut affirmer en toute certitude que la joie est le principal sentiment exprimé par les psaumes.Ce lévite musicien était conscient de la grandeur de ses fonctions, du rayonnement de joie qui émanait des chants de louange à Dieu, de la beauté des cérémonies liturgiques rehaussées par l’utilisation des instruments de musique.D’ailleurs, l’étymologie du mot psaume, psalmos, signifie en tout premier lieu l’action de toucher un instrument à cordes.Le psaume 150 est un exemple typique de l’emploi de nombreux instruments de musique pour chanter la joie.176 La Vie des communautés religieuses LES RELIGIEUSES ET L’ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE Louez Dieu avec sonneries du cor; Louez-le avec harpe et cithare; Louez-le avec tambourin et danse; Louez-le avec cordes et flûte; Louez-le avec des cymbales sonores; Louez-le avec les cymbales de l’ovation.Que tout ce qui respire loue le Seigneur! Alléluia! Si d’autres sentiments de crainte, de tristesse, de colère ont leur place dans les chants psalmiques, c’est toujours dans l’espoir d’y retrouver la joie et le courage perdus.La joie n’est donc jamais entièrement absente d’une musique et chaque oeuvre en contient tout au moins une parcelle.I.L’Eglise et l’éducation Dans son exhortation apostolique post-synodale sur la vie consacrée dans l’Église et dans le monde, le Pape Jean-Paul II propose à notre méditation, un magnifique chapitre sur la présence de l’Église dans le monde de l’éducation.Au paragraphe 96, nous lisons L’Église a toujours eu la conviction que l’éducation est un élément essentiel de sa mission.Dans l’Église, toutefois, un rôle particulier revient dans ce domaine aux personnes consacrées qui sont appelées à faire entrer dans le champ de l’éducation le témoignage radical des biens du Royaume, proposés à tout homme dans l’attente de la rencontre définitive avec le Seigneur de l’histoire.Par leur consécration propre, par leur expérience particulière des dons de l’Esprit, par leur écoute assidue de la Parole et par la pratique du discernement, par le riche patrimoine de traditions éducatives constitué dans le temps par leur Institut, par la connaissance approfondie des vérités d’ordre spirituel, les personnes consacrées sont en mesure de mener une action éducative particulièrement efficace, en apportant une contribution spécifique aux démarches des éducateurs et éducatrices.Fortes de ce charisme, elles peuvent créer des cadres éducatifs pénétrés par l’esprit évangélique de liberté et de charité, où les Mai-juin 1998 177 CLAIRE LAPLANTE, S.N.J.M.jeunes seront aidés à croître en humanité sous la conduite de l’Esprit.La communauté éducative devient ainsi une expérience de communion et un lieu de grâce où le projet pédagogique contribue à unir en une synthèse harmonieuse le divin et l’humain, l’Évangile et la culture, la foi et la vie.3 Au paragraphe 97, le Pape ajoute Les personnes consacrées montreront avec une délicatesse respectueuse, en même temps qu’avec une audace missionnaire, que la foi en Jésus Christ éclaire tout le champ éducatif, sans dédaigner les valeurs humaines, mais plutôt en les affermissant et en les élevant.Elles se font ainsi les témoins et les instruments de la puissance de l’Incarnation et de la force de l’Esprit.Unir l’Évangile et la culture a toujours été le but poursuivi par les nombreuses communautés religieuses enseignantes.Celles-ci, convaincues que la musique est un élément important dans le domaine de l’éducation, n’hésitent pas à ouvrir des classes de musique dans leurs maisons d’enseignement.II.La culture musicale québécoise 1.Des origines au XIXe siècle.Depuis le début de la colonie, nos ancêtres ont toujours aimé chanter.Leur répertoire contenait principalement des chansons de folklore et des cantiques; les instruments de musique étaient rares.Cependant, le violoneux savait égayer les réunions familiales.A la fin du dix-huitième siècle, les vendeurs de pianos et de divers instruments à cordes font leur apparition sur le marché québécois4.Petit à petit, des familles du pays souhaitent posséder de ces instruments.Ces familles réclament, pour leurs enfants, l’enseignement de la musique dans les maisons d’éducation.En 1834, pour répondre à la demande réitérée des parents, les soeurs de la Congrégation de Notre-Dame, avec l’approbation de Mgr Si-gnay, évêque de Québec, introduisent l’enseignement de la musique dans le programme de leur pensionnat de Montréal5.178 La Vie des communautés religieuses LES RELIGIEUSES ET U ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE Quelques années auparavant, les Ursulines avaient obtenu cette même permission spéciale.C’est donc pour répondre à un besoin du temps, que les diverses communautés religieuses enseignantes ont commencé l’enseignement musical au Québec.2.Au XXe siècle En 1962, l’Association des Religieuses Enseignantes du Québec soumet un Mémoire à la Commission Royale d’Enquête sur l’Enseignement.Il y est question de la place des Ecoles de musique dans l’éducation et de sa contribution au développement de toutes les facultés humaines.En voici un extrait: L’étude du solfège, d’un instrument, du chant, de la théorie musicale, de l’histoire de la musique exige un exercice constant de l’intelligence, de la volonté, de la mémoire.(.) La musique, à la fois une science et un art, est soumise à des principes et à des règles d’ordre mathématique, de même qu’à des principes d’ordre esthétique.Elle contribue à la culture de l’imagination et de la sensibilité, lesquelles permettent à la volonté et à l’intelligence d’atteindre et d’ordonner l’émotion artistique, (p.130) Parallèlement aux études classiques et pédagogiques qui conduisent les jeunes filles jusqu’au baccalauréat, à la maîtrise et à la licence, les religieuses enseignantes ont compris qu’il fallait ajouter et offrir des études musicales de niveau supérieur.Ces études seraient en vue de l’enseignement, en vue d’une carrière ou pour la seule perspective d’agrémenter la vie.De 1926 à 1954, sept communautés religieuses ouvrent chacune son École de musique.Ce sont d’abord, à Montréal, les soeurs de la Congrégation de Notre-Dame, les soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, les soeurs de Sainte-Anne et les soeurs de Sainte-Croix; à Ni-colet, les soeurs de l’Assomption; à Trois-Rivières, les Ursulines; et à Saint-Hyacinthe, les soeurs de la Présentation de Marie.Déjà, en 1876, les soeurs Grises de Montréal avaient ouvert une école spécialisée pour les aveugles.Mai-juin 1998 179 CLAIRE LAPLANTE, S.N.J.M.Les élèves de ces Écoles supérieures ont rayonné dans les diverses régions de la province de Québec, ailleurs au Canada et même au niveau international.Bien d’autres communautés religieuses, non mentionnées, ont enseigné la musique aux élèves des écoles élémentaires et secondaires.On les retrouve aux quatre coins du Québec: en Gaspésie, au Lac-Saint-Jean, en Abitibi, dans les Cantons de l’Est.Par l’excellence de leur travail, les religieuses ont rempli une fonction importante pour la culture artistique de notre peuple.Pourquoi des religieuses ont-elles consacré leur vie à l’enseignement de la musique?Quel était leur but?leur philosophie?Dans quelles circonstances ont-elles établi des programmes pédagogiques?Quelles ont été leurs réalisations?Pour répondre adéquatement à toutes ces questions, il faudrait faire une enquête exhaustive auprès de toutes les communautés enseignantes du Québec.Contentons-nous présentement, de mettre en lumière l’expérience pédagogique des Soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie qui se sont consacrées à l’enseignement de cet art, dès les premières années de leur fondation, et qui ont acquis une certaine notoriété en ce domaine.L’enseignement de la musique chez les soeurs des S.N.J.M.1.Le début de l’enseignement musical.En 1843, sous l’instigation de Mgr Bourget, Eulalie Durocher fonde à Longueuil, une communauté enseignante avec l’aide de deux compagnes, Mélodie Dufresne et Henriette Céré.Dès 1844, Eulalie Durocher, devenue soeur Marie-Rose, emprunte le piano de l’abbé Louis-Moïse Brassard, curé de Longueuil.Le père Jean-François Allard, o.m.i., chapelain et maître des novices, enseigne le chant sacré aux religieuses et soeur Véronique-du-Crucifix devient titulaire de la classe de piano.Elle reçoit de sa supérieure la consigne de se ménager du temps pour pratiquer son piano.180 La Vie des communautés religieuses LES RELIGIEUSES ET U ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE L’année suivante, pour aider soeur Véronique-du-Crucifix à se rendre capable et même habile dans l’art d’instruire, comme le demandent les Constitutions, le Conseil de la communauté engage un professeur laïc, monsieur William Benziger.Celui-ci donne à chaque élève trois leçons de musique par semaine.Ainsi, plusieurs religieuses sont formées et peuvent enseigner le piano dans les couvents nouvellement fondés.En 1860, la maison mère est transférée à Hochelaga, rue Notre-Dame, au Pied-du-Courant.Pour cette maison d’éducation très prospère, les religieuses musiciennes ont besoin d’une formation plus adéquate.De 1860 à 1920, les meilleurs musiciens de l’époque sont appelés à donner l’enseignement musical dans la Congrégation.Nommons en particulier Alexis Contant et Romain-Octave Pelletier pour le piano, Guillaume Couture et Alfred Lamoureux pour le chant, Jules Hones et Alfred De Sève pour le violon, Louis Bouhier pour le chant grégorien et bien d’autres encore.On reste étonné de l’effort sérieux d’éducation musicale fourni par une communauté religieuse, à une époque où la musique était considérée par plusieurs comme un objet de luxe.2.La musique et l’évolution de la pensée dans les Constitutions En 1843, les soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie empruntent les Constitutions de la communauté française du même nom, dont la maison mère est à Marseille.Voici le texte concernant l’enseignement des arts.Quoique le but principal que se proposent les Soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie soit de répandre, dans les lieux où elles sont établies, les connaissances de la Religion et d’inspirer l’amour de la vertu aux enfants, elles devront néanmoins donner à leurs élèves des connaissances qui n’ont pas la Religion pour fin directe et qui sont simplement utiles à la vie, dans la crainte qu’une éducation uniquement religieuse ne fût pas assez au gré des parents qui, pour la plupart, n’ont que des vues humaines dans l’éducation de leurs enfants; mais ces connaissances dont on fait tant de cas dans le monde, ne seront aux yeux des Soeurs qu’un accessoire et comme un appât dont elles se serviront pour faire goûter à leurs élèves la science du salut, qui est, après tout, la seule nécessaire.(Chap.11,2.Des écoles.) Mai-juin 1998 181 CLAIRE LAPLANTE, S.N.J.M.Dans l’édition de 1937, le nouveau texte diffère légèrement.Mais cette légère différence a une grande importance.Dans les pensionnats et les écoles où il sera jugé utile ou nécessaire, elles enseigneront aussi le chant, la musique, le dessin et les autres connaissances qui complètent une éducation solide et tout à fait soignée; mais ces connaissances dont on fait tant de cas dans le monde ne seront, aux yeux des soeurs, qu’un accessoire et comme un appât dont elles se serviront pour faire goûter à leurs élèves la science du salut.(Chap.11,2.Des écoles et des pensionnats no 14) Cette fois, l’on parle d’éducation solide et soignée.Mais les termes «accessoire» et «appât» sont toujours utilisés pour désigner l’enseignement de la musique.Une question se pose La musique est-elle tout simplement un art d’agrément, un art de combiner les sons d'une manière agréable ou bien une façon de développer, en les améliorant le plus possible, toutes les facultés humaines?En 1936, dans sa thèse de doctorat, intitulée La musique au point de vue éducatif, soeur Marie-Stéphane, s.n.j.m, fondatrice de l’Ecole de musique Vincent-d’Indy, affirme que la musique est un art éminemment éducateur.Elle démontre de façon évidente, avec exemples à l’appui que les études musicales bien faites améliorent l’enfant puisqu’elles développent ses plus nobles facultés.Depuis le Chapitre général de 1967, dans un effort commun de participation, les soeurs des S.N.J.M.ont voulu rendre le texte de leurs Constitutions conforme à l’esprit de Vatican II.En 1985, les nouvelles Constitutions et Règles sont enfin adoptées et l’enseignement de la musique n’est plus mentionné.Dans l’esprit des soeurs, il est bien évident que la musique contribue au développement intégral de la personne: Chaque jour nous sommes appelées, au nom de Jésus Sauveur, à collaborer à la mission éducative de l’Église.Cette mission a pour objet de contribuer au plein développement de l’être humain.0Constitutions, numéro 11 ) 182 La Vie des communautés religieuses LES RELIGIEUSES ET L’ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE 3.La rédaction d’un programme d’études musicales En 1905, dix-neuf aspirantes au Lauréat, venues des couvents de Valleyfield, de Longueuil, de Viauville, d’Hochelaga, se présentent à l’examen de l’Académie de Musique de Québec.Des succès sont signalés dans les chroniques, car de tels résultats sont la preuve d’un enseignement consciencieux dispensé par des religieuses compétentes.Toutefois, celles-ci sont laissées à leur initiative.Le manque de direction et de contrôle restreint l’efficacité de l’enseignement dans l’ensemble de la Congrégation.En 1920, les autorités majeures prennent la décision d’uniformiser l’enseignement musical dans toutes leurs maisons, en nommant soeur Marie-Stéphane, «directrice des études musicales».Cette religieuse de trente-deux ans est douée de dons artistiques et pédagogiques qu’ont développés une longue formation musicale et plusieurs années d’enseignement.Douée au surplus, d’un tempérament de chef et d’un grand dévouement, soeur Marie-Stéphane est toute désignée pour assumer cette grande responsabilité6.Le département musical est d’abord installé très humblement au sous-sol de la maison d’Hochelaga.En 1925, ce département sera transporté à la nouvelle maison mère, construite sur le boulevard du Mont-Royal, à Outremont.Dès 1921, soeur Marie-Stéphane rédige un programme d’études musicales adapté aux élèves qui reçoivent l’enseignement scolaire régulier dans les écoles et les pensionnats.Ce programme est réparti en dix années d’études.Les religieuses peuvent présenter leurs élèves pour les diplômes de l’Académie de Musique et du Conservatoire National, à partir de la septième année.Pour assurer l’unité de l’enseignement, soeur Marie-Stéphane inaugure en 1923, la visite annuelle des classes de musique de toutes les maisons de l’Institut situées dans la province de Québec.A ses travaux de direction, elle ajoute la composition de travaux didactiques: Exercices techniques et feuilles de solfège pour les classes élémentaires, répartition mensuelle du programme d’études, manuels d’harmonie et d’analyse musicale et, enfin, théorie musicale.Mai-juin 1998 183 CLAIRE LAPLANTE, S.N.J.M.En 1925, des certificats sont accordés par l’École de musique, pour sanctionner, après examen, le travail annuel des six premières années d’études musicales.Un programme si structuré ne tarde pas à porter des fmits.En 1927, l'Ecole devient indépendante des Conservatoires de la Métropole.Elle peut accorder ses propres diplômes aux élèves des quatre dernières années du programme.En juin 1928, le jury est composé de Raoul Paquet, Alfred Laliberté et Jean-Noël Charbonneau.Trente-sept élèves obtiennent un diplôme sanctionné par l’École de musique.Dans l'intervalle, soeur Marie-Stéphane adjoint à son personnel enseignant un nouveau membre, l’éminent compositeur Claude Champagne.Ce grand maître, jusqu’à sa mort, contribuera à l’épanouissement de l’École de musique d’Outremont.À une époque où le chant grégorien est le grand art liturgique, Jean Noël Charbonneau, apporte aux étudiantes la chaleur de son zèle pour la beauté de la musique sacrée.L’École invite aussi un moine bénédictin, Dom Lucien David, à donner des conférences à la maison mère et six religieuses suivent ses cours à l’Université d’Ottawa, en 1932.Ainsi se manifeste le zèle à se conformer aux directives du Motu pro-prio du Pape Pie X.Chaque année, des concerts publics sont donnés par les élèves.On y fait entendre les meilleurs travaux de la section de composition.4.La naissance de l’École Supérieure de Musique Dès 1931, Alfred Laliberté, titulaire de la classe de piano à la maison mère, lance un projet audacieux: établir une École de Musique sur le plan des grands Conservatoires européens.Voilà un projet presque téméraire en temps de crise économique.Après hésitation, soeur Marie-Stéphane expose ce projet à mère Marie-Odilon, supérieure générale et à son Conseil.Conscient de la haute portée éducative de l’oeuvre, le Conseil approuve la fondation.L’enseignement musical prend alors un nouvel essor dans l’Institut.En 1932, trois élèves sont inscrites et l’année suivante, l’«École 184 La Vie des communautés religieuses LES RELIGIEUSES ET U ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE Supérieure de Musique incorporée», possède un nom officiel, des statuts définis, une vie légale assurée.Chef de file, soeur Marie-Stéphane s’impose à elle-même de conquérir les grades universitaires.Pour donner à son École, une organisation adéquate, elle s’embarque en 1935, à destination de l’Europe.Elle désire étudier l’organisation des grandes Écoles de Musique françaises.Dans ce but, elle sollicite l’accès aux divers cours qui s’y donnent.É-tant déjà licenciée en musique depuis 1934, elle profite de son séjour à Paris pour préparer une thèse de doctorat, La musique au point de vue éducatif.Elle soutient cette thèse à l’Université de Montréal, dès son retour, en mai.Le jury lui décerne le titre de Docteur en Musique sum-ma cum laude.Elle peut désormais insuffler une vitalité nouvelle à son École, avec la collaboration de plusieurs religieuses musiciennes.Soeur Marie-Stéphane confie aux éminents professeurs laïcs, la première responsabilité dans les différentes classes de l’École.À ses précieuses collaboratrices religieuses, elle réserve le rôle obscur mais efficace, de répétitrices auprès des élèves.Présentes aux leçons données par les maîtres, ces religieuses veillent ensuite à l’application des principes et des conseils prodigués par les professeurs titulaires.Ce système requiert beaucoup de souplesse de la part des répétitrices, mais il assure de merveilleux résultats dans l’enseignement dispensé par l’École.En 1933, deux concerts publics sont présentés et Monseigneur Vincent Piette, en qualité de supérieur ecclésiastique de la Communauté, préside ces concerts.Celui-ci est aussi le Recteur de l’Université de Montréal.Il reconnaît la qualité des travaux de composition et l’excellente interprétation des instrumentistes.Il s’écrie: «Mais, c’est du travail universitaire que vous faites ici!» Forte de cet encouragement, l’École présente sa demande officielle d’annexion à la Faculté des arts de l’Université de Montréal et l’obtient la même année.Mentionnons, parmi le corps professoral laïc de 1932 à 1951: Classe de piano, Léo-Pol Morin, Jean Dansereau, Germaine Malépart, Jean-Marie Beaudet; Classe de violon, Camille Couture, Roland Leduc, Maurice Onderet, Louis Bailly; Classe d’alto, Lucien Robert; Classe de chant, Rodolphe Plamondon, Charles Gou- Mai-juin 1998 185 CLAIRE LAPLANTE, S.N.J.M.let, Roger Filiatreault; Polyphonie, Jean-Noël Charbonneau; Phonétique, Madame Jean-Louis Audet; Langue allemande, Karl Schreiner.En 1940, le cours supérieur prend sa forme définitive.Dès lors, le baccalauréat comprend trois années et dispense une culture musicale générale, base indispensable pour la maîtrise et la licence.Finalement, l’École prépare à l’obtention du doctorat.De 1933 à 1950, cent vingt-cinq élèves reçoivent un grade universitaire: 86 baccalauréats, 29 maîtrises, 8 licences en musique et 2 doctorats.Il est juste de rappeler que la grande majorité des élèves de l’École avaient d’abord été formées, dans leurs premières années d’études musicales, par les religieuses des différents couvents du Québec.Le Dr Wilfrid Pelletier écrit dans ses Mémoires, parlant de soeur Marie-Stéphane: Cette grande éducatrice a été une inspiration pour le jeune Conservatoire [de musique et d’art dramatique de la Province de Québec, fondé en 1942], Il en est résulté, entre le Conservatoire et son école, une concurrence de bon aloi.En 1943, à l’issue d’un concert qu’il avait présidé, l’honorable Henri Groulx, alors Ministre du bien-être social s’exprime ainsi : C’est une oeuvre splendide, car en plus de la jouissance qu’elle procure, elle offre une formation culturelle complète et collabore ainsi à l’oeuvre si importante de l’éducation chrétienne et artistique de notre jeunesse étudiante.Honneur à sa digne et vénérée directrice, Soeur Marie-Stéphane! Qu’il me soit permis de la remercier au nom de la religion et du pays pour ses heureuses initiatives7 5.L’École de musique Vincent-d’Indy.L’année 1951 commémore le centenaire de naissance du musicien français Vincent d’Indy, cofondateur de la Schola Cantorum de Paris.À Montréal en 1921, soeur Marie-Stéphane, qui devait en être émerveillée, l’avait entendu dans des conférences d’un intérêt d’autant plus 186 La Vie des communautés religieuses LES RELIGIEUSES ET L’ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE passionnant, que le sens apostolique de la musique s’y révélait magnifiquement.Il avait écrit: «Le vrai but de l’art est d’enseigner, d’élever graduellement l’esprit de l’humanité, de servir.Et je ne crois pas qu’il existe au monde une mission plus belle, plus grande, plus réconfortante que celle de l’artiste comprenant de cette façon le rôle qu’il est appelé à jouer ici-bas8».L’École Supérieure de Musique d’Outremont, jeune émule de la grande École française, désire rendre hommage à ce maître de la musique en plaçant son oeuvre sous le patronyme de cet artiste chrétien, Vincent d’Indy.En 1951, l’Université de Montréal ouvre une Faculté de musique et décrète que lui seront dorénavant rattachées les différentes Écoles de musique, jusque-là annexées à la Faculté des arts.De jeunes talents désireux de se cultiver dans l’art musical, accourent de partout et la liste des succès s’allonge.Il devient évident que les locaux ne suffisent plus à l’intérieur de la maison mère.Il est question d’une construction sur le terrain voisin, au flanc de la montagne.En janvier 1960, la nouvelle École ouvre enfin ses portes.La maison de la musique accueille, cette fois, non seulement les jeunes filles, mais aussi les jeunes gens.Cette innovation est fort appréciée.Le nouvel édifice comprend une résidence pour les religieuses, cent vingt chambres pour les filles internes, quatre-vingts studios de pratique, des salles de cours, une salle de concert, une bibliothèque, une phonothèque, un atelier d’impression, etc.Un grand nombre de communautés religieuses du Québec, du Nouveau-Brunswick et d’ailleurs, envoient leurs soeurs musiciennes à l’école Vincent-d’Indy, pour y obtenir une formation artistique et pédagogique.Conformément au Rapport Parent sur l’éducation, en 1963, avec l’autorisation du Surintendant de l’Instruction Publique, un nouveau cours est offert aux bachelières en musique qui désirent enseigner l’initia- Mai-juin 1998 187 CLAIRE LAPLANTE, S.N.J.M.tion musicale dans les écoles secondaires de la Province de Québec.Ces cours du Brevet spécialisé, option musique, sont suivis par un très grand nombre d’élèves qui, à leur tour, font rayonner la musique dans les écoles publiques.La Directrice n’oublie pas qu’une culture générale est indispensable au développement de l’artiste.Des cours sont offerts, tels que littérature française, philosophie, philosophie de l’art, sciences religieuses.Le 22 novembre 1964 a lieu l’inauguration officielle de la Salle Claude-Champagne dont l’auditorium peut loger mille personnes.Cette salle devient alors un tremplin pour les artistes de concert.Nommons pour le piano, André Laplante, Janina Fialkowska et Henri Brassard; pour le chant, Roland Richard, et Marie Laferrière; pour l’orgue, Pierre Grand’Maison et combien d’autres encore.Ces jeunes artistes de jadis continuent à faire rayonner, aux niveaux national et international, la devise de l’École: Vers le Bien et le Beau.6.La contribution des élèves à l’essor musical.Depuis la fondation de l’École de musique d’Outremont, un grand nombre d’élèves se sont dirigés vers l’enseignement.Leur contribution à l’essor de la culture est remarquable particulièrement dans les Facultés de musique des Universités.Nommons entre autres Jeanne Landry et Anna-Marie Globenski à l’Université Laval; Louise André, Marc Durand, soeur Natalie Pepin à l’Université de Montréal.Il en est de même dans les Conservatoires de la province.Mentionnons soeur Stella Plante à Montréal et à Rimouski, et Marie Laplante à Chicoutimi.A l’intérieur des monastères, l’influence de l’École se fait sentir.Ainsi, à l’Abbaye Sainte-Marie-des-Deux- Montagnes, située à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, des organistes de grande valeur contribuent à louer Dieu par leur talent musical.Nommons en particulier, mère Isabelle Thouin, abbesse, et soeur Thérèse Perreault.Les religieuses ont excellé dans la composition musicale.Sous l’habile direction de maître Claude Champagne, des talents se sont développés dans les domaines de la musique instrumentale ou de la musique sacrée.Ces religieuses ont créé des oeuvres d’une qualité remarqua- 188 La Vie des communautés religieuses LES RELIGIEUSES ET L’ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE ble.Entre autres, soulignons les oeuvres pour orchestre de soeur Jacques-René; les oeuvres pour orgue de soeur Paul-du-Crucifix; les chants sacrés des soeurs Henri-de-la-Croix, Madeleine-Marie, Jean-d’A-lexandrie, et Marguerite-de-Jésus; les manuels didactiques des soeurs Marie-Stéphane et Rachel-Yvonne.Plusieurs autres ont aussi composé des pièces de piano pour enfants.Et la liste pourrait s’allonger.En 1963, à l’occasion du concile Vatican II, le Pape Paul VI promulgue la Constitution De Sacra Liturgia.Au chapitre VI, sur la musique sacrée, on lit au numéro 113, l’énoncé suivant: L’action liturgique présente une forme plus noble lorsque les offices divins sont célébrés solennellement avec chant, que les ministres sacrés y interviennent et que le peuple y participe activement.Plusieurs religieuses ont compris ce message et ont composé de la musique liturgique pour aider le peuple à participer à l’action liturgique.Soulignons l’apport de soeur Agathe Dorge, s.n.j.m, du Manitoba, avec ses refrains psalmiques utilisés largement dans le Prions en Eglise.7.Les nouvelles orientations L’année 1968 est une date charnière dans l’avenir de l’École.En janvier, l’École reçoit du Ministère de l’Éducation, son statut d'institution privée reconnue officiellement pour le niveau collégial.En octobre, la nouvelle directrice de l’École, soeur Stella Plante apprend, par lettre de la Faculté de musique, qu’en vertu des statuts et règlements de la nouvelle Charte de l’Université de Montréal, toutes les affiliations des Écoles de musique sont devenues caduques.L’année suivante, l’Université décide de ne plus accepter d’inscriptions pour le baccalauréat en musique et la maîtrise en interprétation.Des démarches sont alors entreprises afin de trouver une nouvelle affiliation.En 1970, l’Université de Sherbrooke signe une entente pour une période temporaire.La même année, l’École inaugure des cours de niveau collégial, option musique, intégrés à l’enseignement privé.Mai-juin 1998 189 CLAIRE LAPE ANTE, S.NJ.M.En 1978, avec la fin de l’affiliation de l’École à l’Université de Sherbrooke, les événements se précipitent et l’édifice de l’École Vincent-d’Indy est vendu à l’Université de Montréal pour y loger sa Faculté de musique.La remise des clefs a lieu le 4 janvier 1982.Entre-temps, les classes de l’École Vincent-d’Indy sont relocalisées au Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie, sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine, à Outremont, où le même enseignement, dans la spécialisation musique de niveau collégial, se continue encore aujourd’hui.V.L’avenir des Ecoles de musique Face à la diminution des effectifs dans les communautés religieuses, il y a lieu de s’interroger sur l’avenir des Écoles de musique, sous la direction des communautés religieuses.Malgré l’évidence de la réponse, on peut trouver des motifs d’espérance.Pensons aux centaines de personnes laïques diplômées, formées jadis à ces Écoles de haute culture.Aujourd’hui, ces professeurs et professeures affiliés peuvent prendre la relève et continuer, avec le même idéal de beauté, à transmettre le flambeau de l’art dans les écoles, dans les églises, dans les médias et surtout dans les familles.Conclusion Des témoins pour notre temps.Au Québec, parmi les nombreuses communautés enseignantes féminines, il est intéressant de signaler que plusieurs religieuses musiciennes, ont laissé parmi leurs élèves, un souvenir impérissable de dévouement et de charité.Dans son exhortation sur la vie consacrée, le Pape Jean-Paul II affirme: Beaucoup d’entre eux ont atteint la perfection de la charité en étant éducateurs.C’est un des dons les plus précieux qu’elles puissent faire aujourd’hui encore à la jeunesse, dans un service pédagogique riche d’amour.(§ 96) Chaque communauté de religieuses enseignantes pourrait citer des noms de soeurs musiciennes qui ont atteint la perfection de la charité tout en enseignant la musique.Je me limiterai à deux témoins.190 LES RELIGIEUSES ET U ENSEIGNEMENT DE LA MUSIQUE En tout premier lieu, je veux citer mon professeur de musique, soeur Cécile-Romaine, s.n.j.m., décédée le 1er novembre 1981, à l’âge de quatre-vingt-huit ans.Par sa grande charité, sa riche personnalité, son souci professionnel, sa fidélité épistolaire, elle a su exercer une profonde influence sur une génération d’élèves de l’École Vincent- d’In-dy.Elle savait allier avec aisance, enseignement et contemplation.Malgré l’intensité de mon travail, écrivait-elle, je rejoignais cette pensée de Teillard de Chardin: “Se donner tout entier à ce que l’on fait en ne s’attachant qu’à Dieu seul”9.Un autre témoin de la musique pour notre temps est Dina Bélanger, (soeur Sainte-Cécile-de-Rome) béatifiée par le Pape Jean-Paul II, le 20 mars 1993.Cette mystique de la communauté des Religieuses de Jésus-Marie, de Sillery (Québec), est décédée à l’âge de trente-deux ans, en 1929.Pianiste de concert et professeur émérite, elle a su rencontrer Dieu et le rayonner par le truchement de la musique.Que je les aimais, mes élèves! disait-elle.Je les aimais d’une affection qui voulait leur bien.Quand je les regardais, toutes sans exception, c’était leur âme que je voyais, et, en elle, l’image divine.(.) Le bon Dieu donne sûrement un coeur de mère aux éducatrices ou, plutôt, Il remplace le nôtre par le sien."’ L’apport des communautés religieuses féminines à l’éducation musicale ne peut être contesté.«On récolte ce que l’on sème» et la semence de l’amour du beau, jetée en terre par les religieuses, fructifiera pour des générations à venir.Dans le volume La musique au point de vue éducatif, nous lisons à la page 147 : Si nous considérons la musique ce qu’elle est en réalité, un élément d’éducation, et si nous l’enseignons comme elle mérite de l’être (.) elle produira non seulement des talents agréables, mais surtout des esprits ouverts s’intéressant à tout ce qui est intellectuel et artistique ainsi que des âmes vibrantes animées des plus nobles sentiments.191 En terminant, empruntons ce texte composé par soeur Marie-Stéphane, lors de son jubilé d’or de profession religieuse: C’est mon jubilé d’or, donc c’est le soir.La foi a été la lumière et le bonheur de ma vie.La foi en Dieu, la foi en mon cher Institut, la foi aussi en la musique, en sa valeur éducative et spirituelle.La foi est un trésor inépuisable, une fontaine de jouvence que je veux toujours garder.Ce n’est donc pas le soir qui précède la nuit, mais celui qui prélude au jour étemel.Claire Laplante, s.n.j.m.80 Saint-Charles Est Longueuil, Québec J4H 1A9 NOTES 1.Soeur M.-Henri-de-la-Croix, s.n.j.m., La mission spirituelle de la musique, Montréal, éditions Fides, 1950, p.139.2.Traduction oecuménique de la Bible, psaume 4, note 1, p.1271.3.Jean-Paul II, La vie consacrée.Exhortation apostolique post-synodale sur la vie consacrée et sa mission dans l’Église et dans le monde.Présentation de Madeleine Rochette, c.n.d., Montréal, éditions Fides, 1996, p.176.4.AMTMANN, Willy.La musique au Québec 1600-1875, traduction de Michelle Pharand, Montréal, Les éditions de l’homme, 1976, p.272.5.Histoire de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal, Vol.VII, 822-840 Montréal, 1941, p.159.6.MOREL, Marie-Paule (Soeur Hélène-Andrée) s.n.j.m.Une oeuvre d’éducation artistique, l’Ecole Vincent d’Indy, Outremont, 1966, p.3.7.Chroniques de l’Ecole supérieure de musique d’Outremont 8.MILETTE, Juliette, s.n.j.m.Regarde au loin, Soeur Marie-Stéphane.s.n.j.m., Outremont, 1974 (non publié).9.Témoignage de soeur Cécile-Romaine, paru dans le journal communautaire Val-Mont, en avril 1975.10.BOUCHER, Ghislaine, R.J.M.Sur les traces de Dina.Dina Bélanger 1897-1929.Édité par les Religieuses de Jésus-Marie, Québec, 1990, p.48.192 LIVRE REÇU MALOUIN, Marie-Paule Lajoie Entre le rêve et la réalité : Marie-Gérin- Lajoie et /’ histoire du Bon-Conseil, Bellarmin, 1998, 312 pages.HMMWMt tMOUN [NIRE LE RÊVE ET LA RÉALITÉ MAR# t,.t HiN IMOH et nusîoiw ou ftONCOMsrtt BtlLARMfN Au début des années 1920, des changements profonds bouleversent la société québécoise.Une augmentation du nombre des démunis devient alarmante.C’est alors qu’en 1923, une jeune femme qui rêve d’une société plus juste où chacun est solidaire de l’autre, décide de fonder avec quelques amies le Bon-Conseil.Sous la plume de l’historienne Marie-Paule Malouin, c’est l’histoire de ces femmes fortement engagées au plan social qui nous est racontée.A travers les soubresauts du quotidien, ces pionnières nous font découvrir les multiples facettes du travail social. RESTRUCTURATION DE LA CONGRÉGATION DES SOEURS DE L'ASSOMPTION DE LA SAINTE-VIERGE Du 12 au 15 août prochain, à Nicolet, les 850 Soeurs de l’Assomption de la Sainte Vierge, venant de 5 cultures différentes, feront la fête sous le patronage de la Vierge de l’Assomption.Ce matin-là, déterminées et enthousiastes, elles se lèveront telles des femmes d’aube nouvelle, misant sur leur foi au Dieu de l’im possible et des surprises.Pour une congrégation dont la moyenne d’âge des membres est de 74 ans, il n’y a pas de futur.Il y a toutefois un avenir, comme il y en a e C'est la fête! une grande fête! Elles osent la fête ¦ ' ' !!•?il! 1 Pour une congrégation dont la moyenne d’âge des membres est de 74 ans, il n’y a pas de futur.Il y a toutefois un avenir, comme il y en a eu un pour les Douze, pour les Marie-de-l’lncarnation, Marguerite-Bourgeois et Marguerite d’Youville.Comme ce fut aussi le cas, en 1853, à Saint-Grégoire, pour les Léocadie Bourgeois, Hedwidge Buisson, Julie Héon et Mathilde Leduc.Elles n’avaient pas de futur mais elles avaient un avenir, car c’est à nos frontières et à nos limites que Dieu advient.Les Soeurs de l’Assomption se préparent donc à élébrer la restructuration de leur congrégation.À cette occasion, elles se consacreront mutuellement à entrer résolument dans le 3e millénaire, à la suite du Christ ressuscité, maître de leur his-'oire, Maître de l’Histoire.Les membres du comité du Congrès SASV.PARCE QU’ELLES ONT UN AVENIR. R Julien HARVEY, s J.(1923-1998) IN MEMORIAM Le 30 mars dernier, le R Julien Harvey, jésuite, est décédé à l'âge de soixante-quatorze ans.Fils de Jules Harvey et de Marie-Louise Ouellette.Né à Chicoutimi le 23 juillet 1923, entré chez les Jésuites en 1944, il fut ordonné prêtre en 1956.Docteur en Écriture sainte de l'Institut Biblique de Rome, il fut professeur au scolasticat des jésuites (62-68) et â l’Université de Montréal (68-74).il a été supérieur provincial (74-80), premier directeur du Centre Justice et Foi (83-90) et rédacteur à la revue Relations durant de nombreuses années.Le personnel et la direction de La Vie des communautés religieuses veulent, ici, rendre hommage à la mémoire d’un religieux qui a contribué à la promotion de la pensée et des valeurs humaines et chrétiennes par ses écrits et par sa parole, tant dans les milieux de la recherche savante que dans les médias plus populaires de la radio et de la télévision. La Vie des communautés religieuses ABONNEMENTS À l’une des adresses suivantes Sr Hélène Grudé 8, boulevard des Déportés b.p.28 35404 Saint-Malo Cédex France 251 St-Jean-Baptiste Nicolet, Qué.Canada J3T 1X9 Ed.du Chant-D’Oiseau Avenue du Chant-D’Oiseau 1150 - Bruxelles Belgique BULLETIN D’ABONNEMENT 25,00$ (taxes incluses) (105 FF) (650 FB) de surface ?29,00$ (taxes incluses) (125 FF) (750 FB) par avion ?40,00$ (taxes incluses) de soutien ?Nom: La vie Vie consacrée, présence spirituelle éducative et caritative en Eglise ENVOI DE PUBLICATION ENREGISTREMENT No 0828 des communautés religieuses 251, St-Jean Baptiste! Nicolet, Québec! Canada, J3T 1X9
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