La vie des communautés religieuses /, 1 mai 2001, Mai-Juin
LA VIE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES Direction Monique Thériault, s.n.j.m.Tél.et télec.: (514) 733-6521 Courriel: monther@total.net ISSN 0700-7213 Dépôt légal: Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec N° TPS: 141050025 N°TVQ: 1019014190 Envoi de Poste publication convention 1370960, pap 9280 «Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada, par l’entremise du Programme d’aide aux publications «PAP», pour nos dépenses d’envoi postal» Production: Hughes Corn.Maquette de la couverture Hughes Communications Comité de rédaction Gilberte Baril, o.p.Lorraine Caza, c.n.d.Denis Gagnon, o.p.Ghislaine Roquet, c.s.c.Madeleine St-Michel, r.h.s.j.Monique Thériault, s.n.j.m.Secrétariat Pauline Michaud, s.a.s.v.Madeleine Paquin, s.a.s.v.Rédaction et administration La Vie des Communautés religieuses 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9 Tél.: (819) 293-8736 Téléc.: (819) 293-2419 Courriel : paulinemichaud@yahoo.fr La revue paraît cinq fois par an Abonnements: Canada Outre-mer surface : 25$ taxes incl.35$ (175 FF) (1090 FB) avion : 29$ taxes incl 45$ (225 FF) (1400 FB) soutien : 40$ taxes incl.194 La Vie des communautés religieuses SOMMAIRE Vol.59 - no 3 - mai-juin 2001 Ici et maintenant, la pauvreté Sr Annette Parent, o.s.c.Page 131 Les pauvretés de maintenant, quelles sont-elles ?La mission du prophète d’aujourd’hui face à ces pauvretés, quelle est-elle?Quels sont les cris que nous entendons tout près de nous?Autant d’interrogations dérangeantes que nous partage l’auteure laissant notre coeur y trouver une réponse.Peut-être aurons-nous « à souffler sur les braises anciennes pour allumer des feux nouveaux ».Re-convoquer une communauté de mission dans un monde d’exclusion Père Benoît Fortin, cap.Page 147 Dans une société de mondialisation de l’économie et des marchés, l’Église a besoin de communautés “tout-terrain”, de “minorités abrahamiques” de prophètes d’espérance “qui dénoncent ce qui est contraire à la volonté divine et qui explorent les voies nouvelles en vue du Royaume”.Un texte profondément interpellant pour le rafraîchissement de notre vie religieuse apostolique.Hommage aux frères éducateurs du Québec Frère Marcel Deshaies, é.c.Page 169 L’érection d’un monument commémoratif offert en hommage aux communautés de Frères éducateurs du Québec, a fourni l’occasion de remercier tous ces vaillants pionniers d’hier et d’aujourd’hui pour l’oeuvre immense réalisée dans la société québécoise.129 Réflexion d’une responsable de formation Sr Yvette Blouin, o.p.Page 173 Former de façon expérientielle des hommes et des femmes au coeur attentif à la Parole de Dieu, à la richesse du mystère ecclésial, à l’expérience humaine du quotidien, voilà ce qui incombe au responsable de formation en ce début du troisième millénaire.“Avancez en eau profonde et jetez les filets”.Le Québec, terre de pèlerinages Gilles Leblanc, prêtre Page 187 Tourisme religieux ou pèlerinage ?Une réalité demeure : notre monde cherche son Dieu, un Dieu dont il a perdu la trace.L’auteur présente un éventail impressionnant des nombreux lieux de pèlerinage du Québec.Guide merveilleux pour ceux et celles qui ont le goût de devenir des pèlerins du troisième millénaire.29 avril - 7 octobre 2001 !!! Deux fondatrices québécoises béatifiées: Mère Marie-Anne, Mère Gamelin.Deux Congrégations comblées de grâces.Deux dates à marquer d’une pierre blanche.Deux dates à parer des plus beaux atours.Deux dates à célébrer dans la reconnaissance.Nous sommes unis par le coeur et par la joie aux membres de ces deux Congrégations.Puissent ces nouvelles béatifiées veiller sur nous toutes et tous en ce XXIe siècle! 130 La Vie des communautés religieuses ICI ET MAINTENANT, LA PAUVRETÉ (3e partie) Soeur Annette Parent, o.s.c.3.UNE PAUVRETÉ PROPHÉTIQUE En cette troisième et dernière étape, le thème abordé portera sur une pauvreté prophétique pour maintenant.Le maintenant d’aujourd’hui dans une société en pleine mutation et l’Église d’ici, en quête du Souffle de Dieu comme créateur de vie nouvelle.Quelle société ?Une première question : Dans quelle société vivons-nous?Une société postmodeme (postpostmodeme, disent certains).On parle du postmodemisme comme on parle du Moyen Âge, de la Renaissance, du Modernisme.C’est une façon commode de désigner une époque.La notion de postmodemité se rattache à la période historique, dans laquelle les sociétés occidentales évoluent depuis une trentaine d’années.“Post” veut signifier un dépassement qui intègre le passé; un “au-delà” comprenant la modernité, mais la complétant par des éléments adaptés à la nouvelle conjoncture sociale.Le reproche adressé au modernisme en ce qui a trait à la pauvreté est d’avoir favorisé un écart croissant entre la richesse du Nord et la pauvreté du Sud.Caractéristiques du postmodernisme À partir du postmodemisme, tel que présenté par le politologue Yves Boisvert' signalons les caractéristiques suivantes: Mai-juin 2001 131 SOEUR ANNETTE PARENT, O.S.C.la capacité technique de détruire la planète; de manipuler génétiquement des embryons humains; la généralisation de la culture de consommation; l’expansion vertigineuse de l’informatique qui laisse planer la menace de contrôle de la vie privée; une culture mass-médiatique; la dissolution de la vérité absolue au profit des vérités; etc.On peut également mentionner : la non-uniformité, le pluralisme, l’éclectisme.Donc, une société qui pourrait aboutir à une fragmentation généralisée, par la rupture des tissus sociaux.Qu’en est-il de la personne comme telle?Yves Boisvert répond : c’est la vie “au jour le jour”.La dynamique de la vie “en vrac” où l’on choisit ce que l’on désire parmi une multitude de possibilités.Cette nouvelle problématique de la contingence amène les individus à s’accrocher de plus en plus à leur quotidien.La perspective de la réalisation personnelle est à l’ordre du jour.Elle est certes intéressante, mais elle exige que l’on sache ce que l’on veut.Comme l’individu postmodeme n’est plus à l’heure des grandes questions existentielles, un nouveau mode de vie s’installe : la “vie en séquence-flash”, au jour le jour.On vit telle chose un jour, son contraire le lendemain.Le surlendemain semble déjà trop loin pour qu’on tente de le prévoir.Cette vie constamment branchée sur le présent n’exige pas grand projet.Il n’est plus nécessaire de donner un sens profond à sa vie il suffit de la vivre comme une “succession de présents”.Alors la “vie quotidienne s’épuise dans le présent”.L’intérêt pour la “vie au présent” axée sur le matériel et le familier, s’inscrit dans la recherche d’un sens “léger”, c’est-à-dire qui n’exige pas d’investissement profond, ce qui permet à l’individu postmodeme d’avoir l’impression que sa vie a un sens, sans pour autant se plier au diktat d’une quelconque autorité extérieure.Cette “vie en 132 La Vie des communautés religieuses ICI ET MAINTENANT, LA PAUVRETÉ séquence-flash” donne donc à l’individu un but et un sens à son existence même si ce n’est qu’un simulacre.Il chante et renouvelle chaque jour ce pseudo-sens.Ce type de vie au quotidien amène les gens à vivre à partir d’engagements éphémères à l’égard d’autrui.Ces quelques traits de l’individu ne sont pas tout à fait étrangers à notre propos sur la pauvreté.Pensons à la nouvelle soeur qui, à cause de son milieu, a été influencée par le postmodemisme.Si, dans une situation de pauvreté, elle porte mieux l’insécurité du lendemain, elle comprendra peut-être moins le style de pauvreté d’une communauté qui vit dans une sécurité financière normale.D’autre part, ce sera plus difficile pour elle de prendre un engagement à vie.Les pauvretés de maintenant, que sont-elles ?Ce sont pour un bon nombre les pauvretés de toujours.Il y a toujours eu des économiquement faibles.C’est certain.Mais il n’y a jamais eu autant d’assistés dans la société et de gens réduits à vivre sur quelques mètres carrés, dans une pièce mal chauffée, réduits au minimum vital, qui se contentent des soldes dans leurs achats, avec cette impression d’être soldés eux-mêmes par la société.Il y a toujours eu des cas sociaux.Mais peut-être n’y a-t-il jamais eu autant de femmes abandonnées et battues, d’enfants délaissés, de victimes de la violence, sans parler de la délinquance, de la prostitution, de la drogue avec tout ce que cela entraîne.Il y a toujours eu des exclus et des marginaux: clochards, bohèmes et punks qui revendiquent à leur manière une marge d’autonomie.Et cela continue.Il y a toujours eu plus ou moins de chômage, mais il n’y a jamais eu autant de jeunes sans emploi, sans avenir; jamais autant de jeunes qui ne trouvent plus de sens à leur vie, qui se suicident; des personnes sombrant dans l’échec affectif, conjugal, familial, professionnel ! Mai-juin 2001 133 SOEUR ANNETTE PARENT, O.S.C.Ajoutons à cela les étemelles pauvretés physiques et morales: celle du malade, de l’impotent à la merci de tous, de celui qui travaille au jour le jour pour survivre sans savoir de quoi sera fait le lendemain, de celui qui passe ses journées, sa vie à accomplir un petit boulot sans intérêt, de celui qui déambule dans les mes, avec sur l’épaule son baluchon de solitude.Pauvretés secrètes aussi ces détresses du coeur et ces dérélic-tions de l’âme quand l’amour vous abandonne et que s’envolent les dernières illusions.Pauvretés des infirmités de la volonté, de la perte de la dignité humaine.Rappelons aussi la pauvreté qu’est parfois cette tristesse d’être rassasié, de ne pas avoir besoin d’un réveillon de Noël pour faire les folies de la fête, quand chaque jour on peut s’offrir le meilleur.Nous pourrions continuer la liste en évoquant avec les pauvres du pain et ceux dont l’horizon est bouché, les pauvres de doctrine, les pauvres de Dieu sans le sens spirituel de leur vécu et les pauvres acculés à l’épreuve décapante des réalités concrètes personnelles ou collectives.Au chapitre des réalités collectives, pourraient s’inscrire: le gaspillage du sol, la course au standing, les problèmes posés par l’innovation.A côté de ces réalités un peu sombres que nous venons d’évoquer, la grande nouveauté du siècle, c’est sans doute cette conscience internationale en train de se développer dans les pays à grande consommation.Conscience de la misère collective au plan mondial.Cette conscience amène à créer des moyens nouveaux pour les besoins nouveaux.Appelées à vivre une pauvreté prophétique C’est dans ce contexte que nous aurons à vivre une pauvreté prophétique.France Quéré considère le monachisme, la vie cloî- 134 La Vie des communautés religieuses ICI ET MAINTENANT, LA PAUVRETE trée comme une façon de se vriller au coeur le plus profond du monde c’est-à-dire la souffrance des hommes et leur mystérieuse intériorité.La mission du prophète, quelle est-elle ?Entendons-nous d’abord sur le sens à donner à la mission du prophète.Le prophète répond au besoin constant des humains de découvrir le dessein de Dieu sur l’histoire, grande ou petite, collective ou individuelle.La personne aura à s’y intégrer, sans chercher à l’infléchir.C’est sous la mouvance de l’Esprit que s’accomplit le ministère prophétique.L’Esprit qui “provient du Père” mais qui, “envoyé” par Jésus (Jn 15,26), “enseigne tout” aux disciples.Il leur “rappellera tout ce que Jésus leur a dit” (Jn 14,26).Ainsi, il “témoignera” dans le coeur des disciples de la vérité de Jésus, si bien qu’à leur tour ceux-ci en témoigneront devant le monde (Jn 15,26-27).Cet Esprit est donné à la communauté en tant que telle et chaque croyant peut participer à la vie de l’Esprit.Pensons tout particulièrement au discours après la Cène, qui évoque longuement le rôle de l’Esprit après la mort de Jésus (Jn 14,1-3).Même si la littérature johannique ne fait aucun usage du terme de “prophète” pour désigner les membres de l’Eglise, la communauté de Jean a conscience de l’existence de prophètes en son sein ( Jn 4,1-3).C’est la réalisation du souhait de l’auteur du livre des Nombres: “Si seulement tout le peuple du Seigneur devenait un peuple de prophètes sur qui le Seigneur aurait mis son Esprit” (Nb 11,29).Saint Thomas d’Aquin pouvait le constater quand il dit : À chaque période, il n’a pas manqué d’hommes prophètes.Nous pourrions ajouter : et de femmes prophètes également.Elles reçoivent le titre de prophétesses, telle Débora, mère en Israël (Jg 4,4-14, 5-7).Isaïe nomme son épouse la prophétesse (8,33).La Bible parle de la prophétesse Hulda, sous Josias (2R 22,14-22).Les Actes (21,8) mentionnent comme prophétesses les quatre filles de Philippe.Et saint Thomas complète ainsi son affirmation : “S’il Mai-juin 2001 135 SOEUR ANNETTE PARENT, O.S.C.n’a pas manqué d’hommes ayant l’esprit de prophétie, ce n’est pas pour développer une nouvelle doctrine de la foi, mais pour diriger l’activité humaine”.Si une humanité crie, souffre, espère, elle n’a jamais tant désiré des prophètes du présent qui soient des accoucheurs d’avenir ! Les vrais prophètes voient toujours plus loin que la communauté rassemblée.Y a-t-il des lieux repérables du prophétisme ?N’y a-t-il pas des zones de prophétisme un peu comme nous parlons de zones de séisme, de lignes de fracture de l’écorce terrestre?Bruno Chenu affirme: “À notre avis, le lieu propre du prophétisme est la jointure de l’espace religieux et de l’espace social, l’intersection du projet de Dieu et du projet de l’humanité, cet en-avant déjà présent qui s’appelle le Règne de Dieu.Il y a prophétisme là où le surgissement du Royaume, c’est-à-dire de l’action de Dieu et de l’action selon Dieu, est attestée en dépit de toutes les pesanteurs de l’actualité, là où les Béatitudes sont clamées et incarnées à la face du monde, là où le chapitre 25 de Matthieu est mis en pratique.Le prophète chrétien est à la fois pour l’Église et pour le monde, car il les met tous deux en cause.Aujourd’hui le monde entier est en genèse du Royaume de Dieu, par des chemins souvent ignorés.Celui qui nomme par la parole et met en oeuvre par l’action un de ces chemins est un prophète”.Un prophétisme incarné dans l’histoire Mais comment être prophète dans la société d’aujourd’hui?Nous sommes confrontées aux mutations culturelles.Comment les vivre en regard de notre choix de vie?Nous sommes tributaires d’un temps inédit de notre histoire.Personne n’a vécu un temps comme le nôtre.La beauté de notre époque, c’est qu’elle va nous conduire à l’Essentiel.On est, fort heureusement, passé de la modestie des yeux à un regard que nous voulons perçant sur le monde et sur l’Église.Loin de nous l’idée d’être des prophètes de malheur.L’urgence prophétique consiste à dire l’espérance à chaque moment de l’histoire avec humilité et persévérance.136 La Vie des communautés religieuses ICI ET MAINTENANT, LA PA UVRETÉ Nous avons donc à jeter un regard contemplatif sur notre société pour y discerner les signes des temps, afin d’éclairer notre propre engagement.Nous avons à souffler sur les braises anciennes pour allumer des feux nouveaux.Où trouver la source du prophétisme?Le prophétisme est d’abord baptismal (canon 204).Il est l’existence chrétienne se mettant au niveau de l’Évangile.“Que votre lumière brille aux yeux des hommes pour que, voyant vos bonnes actions, ils rendent gloire à votre Père qui est aux deux” (Mt 5,5).Confrontées à la réalité de notre propre histoire, sous la conduite de l’Esprit, nous avons à faire des choix qui renvoient à l’Essentiel, en dehors de tous les bavardages idéologiques, pour voir loin et en profondeur.L’Histoire elle-même nous rassure devant la prolifération des sectes: les hérétiques et les sectes ont toujours été pour la foi chrétienne des aiguillons de conversion, des occasions de réveil spirituel.Qu’on pense au XHIe siècle ! Quêter le visage du Dieu de Jésus Christ dans la nudité de la foi, permet d’aider les autres à le nommer en pleine humanité, à hauteur de visage.Nous avons, à coups de prière et de vie authentique, éclairées par l'Évangile, à être une source fragile et discrète mais rafraîchissante pour les pèlerins des routes humaines.N’est prophète que celui qui est aussi mystique c’est-à-dire celui qui fait, quelque part dans ses entrailles, l’expérience du Dieu vivant de Jésus Christ.Pour un prophétisme en action La nature publique de l’engagement à vivre la radicalité du projet évangélique est un appel permanent à agir de manière prophétique souligne Vita Consecrata.La communauté comme telle est un lieu prophétique.L’intégrité de notre vie ne serait pas complète si notre engagement contemplatif ne s’accompagnait d’une vie per- Mai-juin 2001 137 SOEUR ANNETTE PARENT, O.S.C.sonne lie et d’un témoignage communautaire de pauvreté prophétique.Le prophétisme peut surgir dans l’enfouissement de la prière et du travail d’une communauté, loin des regards et des caméras, dans le silence, le service, la louange et une vie donnée.Le mot clé du prophète, c’est la parole.Ici c’est surtout la vie qui parle.L’Esprit peut inspirer à chaque personne et à chaque groupe, selon son charisme, ses lieux de pauvreté où doit s’exprimer son prophétisme, et comment créer pour le monde de ce temps le signe dont il a besoin pour vivre la pauvreté selon des formes nouvelles.Pour mieux situer le champ de la prophétie dans le domaine des nouvelles pauvretés, nous pourrions nous demander: Quels pauvres frappent à notre porte?Quels sont les cris que nous entendons au loin?Deux questions qui en appellent une autre: Comment conjuguer, dans une situation donnée, la référence à la Parole et la turbulence de l’Esprit?Pour dire les choses autrement: comment faire parler l’Évangile aujourd’hui à partir d’une motion de l’Esprit?J’en ajoute une troisième: Quels seraient les obstacles à la prophétie, ce qui peut étouffer la voix de l’Esprit, qui s’exprime en sourdine dans nos “médias intérieurs”?L’ordinaire de notre vie peut être provoqué par des événements inattendus.Nous avons connu, au cours des dernières décennies, des urgences incroyables dues à des catastrophes naturelles, à des guerres ou à des famines.Nous avons été témoins du déluge dans la région du Lac Saint-Jean.En ce qui nous touche de plus près dans le temps, nous avons présente à l’esprit la tempête du verglas, le triangle noir comme on l’a parfois désigné.Le ciel a pleuré des larmes de glace, avec les conséquences que l’on connaît.Plusieurs régions du Québec ont été plongées dans le noir.Du même coup, on a vu surgir des générosités inusitées où les plus pauvres avaient la première place.Des communautés ont accueilli des réfugiés du verglas et dit par des gestes que la vie est plus forte que le malheur.Elles ont été des prophètes d’une situation, découvrant, reconnaissant, contemplant sur le visage des sinistrés la lumière du Seigneur lui-même.138 La Vie des communautés religieuses ICI ET MAINTENANT, LA PAUVRETÉ Dans le diocèse de St-Hyacinthe, 85% des paroisses ont été sérieusement touchées par la tempête et la crise qu’elle a engendrée.Je ne puis m’empêcher de souligner le geste accompli par les Soeurs du Précieux-Sang et l’esprit prophétique qui les animait.Voici comment elles décrivent leur expérience : Nous avons expérimenté un aspect de la pauvreté par la désinstallation de nos bonnes habitudes, telle la normale tranquillité monastique; une compassion profonde pour la blessure du coeur des sinistrés autrement plus douloureuse que la blessure des arbres, pourtant grande; la présence sympathique et engagée de nos malades dans la prière et la généreuse privation de certains services pour épargner l’énergie; le dévouement de chacune des Soeurs selon ses capacités; l’opportunité d’offrir un soutien humain et spirituel aux gens affectés par le sinistre, par le biais des médias : RDI, la radio du réseau anglais de Radio-Canada et la ligne téléphonique de Radio-Galilée de Québec.Pour tout ce que nous avons vu, admiré et expérimenté durant cette période éprouvante, nous voulons rendre grâce à Dieu! Nous pensons également aux moines de Rougemont qui ont ouvert leur monastère et leur coeur au-delà de toute mesure.Une relation de l’événement présentée par un des leurs en fait état.Des imprévus peuvent faire surgir des générosités inusitées.Et notre Église ?Nous nous sommes interrogées sur le maintenant d’une pauvreté prophétique dans notre société.Nous aborderons à l’instant le maintenant de la pauvreté prophétique dans la coulée de notre Église du Québec.Dans son message de la Pentecôte 19982 l’Assemblée des évêques du Québec trace pour ainsi dire l’auto-portrait de sa situa- Mai-juin 2001 139 SOEUR ANNETTE PARENT, O.S.C.tion présente avec humilité, réalisme et ouverture.Elle nous l’offre dans une présentation à la fois simple, attrayante et rajeunie.Nous allons, dans une brève approche de ce document, considérer ses aveux, ses questions en essayant de voir quelle réponse lui donner selon la mission qui nous est dévolue au sein de cette Eglise.Ses aveux Elle clame tout haut à partir d’un vécu et d’une espérance irréductible: Jusqu’à ce que le jour commence à poindre.Faisant référence à des tragédies qui parlent fort, elle note : L’urgence bouscule nos priorités, nous dicte un nouvel agenda et nous fait changer d’habit.Elle en signale d’autres qui parlent tout le temps, ces tragédies qui ont quelque chose de chronique: abandons, viols, suicides, exclusions, montées de violence, etc.Et notre Église questionne : Quelle “génératrice” et quelles nouvelles alliances de confiance sauveront notre capital humain?Que ferons-nous pour sauver l’humain des pièges du néolibéralisme et du cycle de la violence?Elle se nomme : Une Eglise appauvrie.Et elle avoue : C’est “très décapant” de perdre ce qui faisait notre force.Plusieurs de nos certitudes sont minées.Nous nous sentons déphasés face aux nouveaux défis de la vie moderne.Une Église appauvrie, oui ! mais appelée à un nouveau départ, comme elle le dit.Et elle poursuit : Il faut trouver un second souffle, un nouveau langage, faire de nouveaux choix.Et pour en arriver à cela, discerner ensemble dans quelles “terres nouvelles ” nos racines chrétiennes sont en train de faire de nouvelles tiges.Ici et là, des hommes et des femmes ont déjà commencé des jardins dans ces terres nouvelles.Et elle invite son peuple à s’engager dans ce nouveau départ parce que, dit-elle, le temps n’est pas à la panique, mais à l’intuition de foi.La question nous est posée : En cette Pentecôte 1998, au coeur de l’année consacrée à l’Esprit Saint, oserons-nous faire partie du nouveau départ?Nous avons dans le sang quelque chose des béati- 140 La Vie des communautés religieuses ICI ET MAINTENANT, LA PAUVRETÉ tudes, tout nous parle au coeur et les symboles s ’enrichissent d’une fois à l autre : la maison bâtie sur le roc, l’increvable “génératrice humaine” la croix devenue lumineuse.Comment cela se fera-t-il ?Où trouverons-nous nos points d’appui?continue de s’interroger l’Église.Elle propose un geste : Acceptons donc, en premier lieu, de nous serrer les coudes pour “éprouver le réconfort de notre foi commune”.Le document poursuit dans la prière : Conscients de nos peurs ou de nos résistances, demandons au Souffle de Dieu la liberté du coeur.Puis consentons à écouter pour vrai les reproches et les appels que l’Esprit, tel un “souffleur”, nous fait entendre à travers tout ce qui se fait et se brasse de difficile et se vit de beau chez nous.L’écoute attentive nous disposera à voir et à reconnaître les bourgeons neufs.Chacun des évangiles nous initie à une spiritualité adaptée au temps de ceux et celles qui ecoutent la Parole de Dieu et scrutent les Ecritures.Nous pouvons y trouver de précieux points de repère pour vivre “notre temps”.Le document enchaîne sur une voie d’espérance, puisée dans l’Evangile.Venez à moi., je referai vos forces.Etre fils d’un Père qui est Dieu.Je suis venu pour qu ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ”.Des femmes, des hommes et des enfants ont retrouvé, sur son passage, la force de relever la tête et de marcher.Les pauvres ont accueilli Jésus.Laissez lever jusqu’à la moisson.Bouleversé par ce qu’il voyait, Jésus a pris le chemin de la montagne (la Rencontre avec son Père dans la prière) et il a invité ses disciples à prendre aussi de l’altitude en pareille circonstance.Il nous invite à garder le souffle dans nos crises de croissance.“Vous serez revêtus d’une force d’en-haut” (Jn 14,26).Mai-juin 2001 141 SOEUR ANNETTE PARENT, O.S.C.Qu’est-ce qui nous coupe le souffle! questionne 1 Église.Qu’est-ce qui nous en donne?Comment être pour les autres des donneurs de Souffle?Et vient la réponse: « Ils adhéraient à la communauté » (Ac 2, 37).Ensemble, ils se rappelaient les paroles et les gestes de Jésus pour apprendre à marcher dans la voie de l’amour.Notre solidarité nous rend doublement forts.Nous comptons sur le mutuel échange des dons reçus.Nous revoyons sans cesse nos manières de gouverner, de parler et de célébrer.Lève-toi et mange, la route est longue.À chaque eucharistie, nous célébrons la croissance du Corps du Christ jusqu’à ce que “la Pâque soit accomplie” (Le 22,16) au service de la résurrection d’un monde largement livré aux dieux de la mort” (Mgr Romero).Voir quelle espérance nous ouvre son appel.Peut-être en sommes-nous rendus à l’aveu de notre pauvreté.Le temps est venu d’aller plus loin et de façon plus explicite, à tous les niveaux de notre vie en Église.S’il est parfois trop tard pour pleurer, il n’est jamais trop tard pour reprendre la route quand on a pleuré.Notre Église, on le constate, n’est pas une Église enracinée dans sa stabilité, en train de “savourer ses oignons d’Égypte”.Encore moins une Église en déprime.Qu’allons-nous répondre à cette Église dont nous sommes partie prenante, cette Église en instance d’animation prophétique et en mal de résurrection?Quelle sera notre réponse personnelle, communautaire et j’ajoute comme “Union des religieuses contemplatives”?Allons-nous nous contenter d’un simple message de félicitations?Oserons-nous être des donneuses de Souffle?Nous avons à faire appel à notre jeunesse de coeur pour saisir que certaines caractéristiques de notre Église et de notre société sont porteuses d’appels pour nous.Comment les entendre et comment nous risquer à y répondre?Notre Église est à la recherche de réponses neuves enracinées dans l’expérience de foi, pour répondre à des questions inédites et, non plus simplement, à rajeunir les réponses anciennes.Pour 142 La Vie des communautés religieuses ICI ET MAINTENANT, LA PAUVRETÉ évangéliser l’aujourd’hui, la soeur cloîtrée, dans sa distance silencieuse et dans sa contemplation amoureuse des “merveilles de Dieu” est à la jonction de ce “neuf’ et de cet “ancien”.Elle ressent dans sa chair et son intercession, la blessure et la tension de cet appel évangélique.L’aujourd’hui est un mystère de vie et de mort.Que nous regardions le premier, le deuxième ou le troisième monde, c’est partout cette même tension entre vie et mort qui apparaît, mystère de croix et de résurrection à l’oeuvre au plan planétaire.Notre premier monde n’a-t-il pas perdu le contrôle de sa propre maîtrise technique?Mais ce drame à son tour suscite des prises de conscience entièrement originales comme cette nouvelle connivence avec la nature et la culture, entre l’homme et son lieu incarné.Dans le deuxième monde, une irrésistible impression de paralysie et de fixité s’empare des régimes totalitaires.Mais cette sclérose elle-même est source des plus profondes soifs spirituelles.Quant au Tiers-Monde, c’est lui qui vit ce mystère de mort et de résurrection dans sa cruauté et sa sublimité maximales.C’est de là, j’en suis persuadé, affirmait un moine ayant vécu au Pérou, que vient déjà la parole d’Église véritablement neuve et véritablement évangélique.Selon Gustavo Gutierrez, le peuple des pauvres d’Amérique latine cesse d’être un consommateur de spiritualités pour devenir peu à peu un agent créateur d’une manière d’être chrétien.Le reste est de l’ordre de la grâce imprévisible et libre dont nous ne sommes que le passage étonné.Jean-Baptiste Metz3 a osé dire, parlant des Ordres religieux : ils sont une thérapie de choc opérée par l’Esprit Saint pour la grande Église.C’est une affirmation à accueillir avec humilité et en même temps une invitation à poursuivre notre mission de prière au coeur de l’Église.Essayons de donner à cette parole tout son poids de vérité comme personne et comme groupe, ayant présente à l’esprit cette réalité que le monde d’aujourd’hui est en genèse du Royaume, par des chemins souvent ignorés.Mai-juin 2001 143 SOEUR ANNETTE PARENT, O.S.C.En pensant à notre Église du Québec et à l’Église universelle, comment l’engagement prophétique de l’Église peut-il se préciser en fonction des différentes significations théologiques du Royaume?Michael Amaladass, jésuite indien, suggère de distinguer trois sens complémentaires.1.Le Royaume désigne le futur absolu du monde et de l’Église, l’accomplissement de l’histoire.2.Le Royaume désigne un nouveau visage de l’humanité: non plus d’injustice et de haine, mais de liberté, de communion et d’amour.3.Le Royaume désigne l’action permanente de Dieu dans l’humanité et son cosmos par sa Parole et son Esprit.Dieu est toujours en train d’établir son Règne, qu’on le perçoive ou pas.Ces trois significations colorent le prophétisme ecclésial, il pourra être à la fois contemplation de l’agir de Dieu et engagement dans la construction d’une communauté humaine juste et fraternelle.Mais nous croyons que l’originalité du prophétisme biblique est justement d’unir la contemplation et l’action, la dimension verticale et la dimension horizontale, la fidélité à la Parole et le goût de la justice.Notre Dieu est présent au coeur de l’Histoire.Nous avons à mettre le doigt sur les réalisations humaines qui sont prémices du Royaume de Dieu et sur celles qui le retardent.Il y a aussi le technique et le scientifique qui posent des questions sur Dieu ou en révèlent un nouveau visage.Il y a l’interpellation plus cruelle et plus cruciale de la misère massive et de l’injustice violente institutionnalisée.Ces terrains boueux sont terrains obligés de prière et lieux prophétiques.Si le Seigneur met en nous l’esprit de prophétie, notre prière épousera ses projets et ceux de son Église pour une nouveauté pascale, sous la mouvance de l’Esprit et sa manifestation dans l’Histoire.Le Souffle de Dieu est créateur de vie nouvelle.Laissons-nous immerger dans le Souffle d’une nouvelle Pentecôte, pour être 144 La Vie des communautés religieuses ICI ET MAINTENANT, LA PAUVRETÉ des témoins de la Présence et de l’action de l’Esprit en notre monde, et notre Eglise, dans une vision élargie de la grande Église.Le cardinal Etchegaray, dans sa retraite au Vatican en 1997, parlant du pouvoir et de la convoitise sous toutes ses formes, pose la question: L’Eglise de demain, que sera-t-elle?Dans une tentative de réponse, il poursuit: Si lourd est le fardeau des choses qui ne sont pas siennes, que lorsque l’Eglise en sera dépouillée, certains pourront penser, sur les seules apparences, qu ’elle a cessé de vivre.En fait, c’est alors qu’elle aura atteint la plénitude de son être.Et il ajoute: avec le Christ pauvre, jusqu’où ira son disciple ou son Église! Une interrogation qui nous convie à la réflexion, à la vigilance et à l’engagement.Toutes nous souhaitons que l’Église retrouve sa verdeur primitive sous le souffle de l’Esprit.Cela nous renvoie à l’arrière-plan, au charisme de la communauté primitive des Actes des Apôtres qui a, plus d’une fois, suscité des sursauts d’Évangile dans l’Histoire.Conclusion Nous avons voulu faire de ces quelques moments de réflexion sur la pauvreté une expérience ecclésiale.Nous la terminerons par une prière à l’Esprit Saint pour l’Église.L’Église du Québec sans doute, mais aussi toutes les Églises qui se réclament du Dieu de Jésus Christ.Notre prière rejoindra l’Église comme institution et aussi comme communion de tous les baptisés.Tu es l’âme de l’Église4 O Esprit Saint, toi, la respiration d’amour du Père et du Fils, écoute la prière de l’Église de Jésus Christ dont tu es la vie, l’inspirateur et le souffle intérieur.Mai-juin 2001 145 SOEUR ANNETTE PARENT, O.S.C.Sois le dynamisme de sa croissance et la vitalité de son espérance.Sois la source jaillissante de sa sainteté et son désir ardent d’unité.Sois la profondeur de sa contemplation et la persévérance de son intercession.Sois le progrès et la fermeté de sa foi et l’audace de ses choix.Sois son pouvoir de réconcilier avec Dieu toute créature et d’interpréter et d’actualiser les Ecritures.Sois son courage de témoigner du Christ vivant, et la vie divine qui anime tous ses sacrements.Sois, en elle, le chemin pascal vers la vie étemelle et la joie de la Bonne Nouvelle.Sois son pouvoir de parler le langage de toutes les nations et de discerner en elles les richesses inépuisables de tes dons.Sois la fécondité de son imagination pour inventer, selon le besoin des temps et des cultures, de nouveaux ministères et de nouvelles structures.Sois son humilité, afin que, servante et non propriétaire, elle n’enferme pas dans les limites étroites de ses frontières ta souveraine Liberté et ton indicible Vérité vers laquelle elle tend sans jamais totalement la posséder.Sois son audace prophétique et missionnaire pour incarner partout l’amour libérateur du Père.Sr Annette Parent, o.c.d.1200, chemin des Patriotes.Sorel, Qc J3P 2M7 Notes 1.Yves Boisvert, Le Postmodernisme, Ed.Boréal, 1995.2.L’Assemblée des évêques du Québec, ISBN 2-89279-055-7.3.J.B.Metz, Un temps pour les ordres religieux ?(Problèmes de vie religieuse, 43) Cerf, 1981, 124 pages.4.Michel Hubault,/Vieras à l’Esprit saint, Declée de Brouwer, 1997, page 101, no 38.146 La Vie des communautés religieuses RE-CONYOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION Benoit Fortin, cap.En ce début d’un nouveau millénaire où la vie est menacée sur la planète, les hommes, les femmes et les enfants devront apprendre à vivre autrement la solidarité.Quel avenir préparons-nous pour nos enfants?Quel héritage d’eau, d’air frais, de forêts, d’amour et d’espérance allons-nous leur laisser?L’exclusion, la solitude et la violence, qui sont le combat quotidien d’une bonne partie de l’humanité, nous poussent à trouver de nouvelles façons de vivre ensemble.Dans ce contexte, notre vie fraternelle en communauté doit être une alternative de vie ensemble proposée à la face de ce monde: “Voyez comme ils s’aiment, voyez comme ils vivent autrement dans la dignité et la paix !” Elle propose une nouvelle façon de vivre ensemble dans le respect des différences et sans exclusion.La vie communautaire rend visible maintenant l’avenir que Dieu prépare pour son peuple.C’est évidemment toute notre manière de vivre qui est questionnée.La qualité de notre vie fraternelle est-elle assez étonnante et séduisante pour ce monde qui cherche de nouvelles voies ou ne sommes-nous pas nous aussi des ghettos qui vivent dans l’intolérance et même l’exclusion?Notre vie communautaire est-elle vraiment un signe lisible pour le monde éclaté qui nous voit vivre?Le renouveau de notre vie chrétienne et religieuse passe par la recherche de nouvelles voies dans notre vie communautaire.A quelles conditions notre vie ensemble fait-elle naître un monde nouveau dès maintenant?Nous sommes acculés à des changements Mai-juin 2001 147 BENOIT FORTIN, CAP.profonds pour être des communautés de mission significatives jusqu’au bout de notre vie.1- Le cri de l’exclusion: En ce début du troisième millénaire, une grande partie de l’humanité vit dans l’inégalité et l’exclusion sociale.Nous constatons la situation de non-fraternité de notre planète qui est en état d’urgence.Ignacio Ramonet, dans Le Monde Diplomatique de décembre 1999, dressait un tableau de la situation du monde: “Alors que la production mondiale des produits alimentaires de base représente plus de 110% des besoins, 30 millions de personnes continuent de mourir de faim chaque année, et plus de 800 millions sont sous-alimentées.En 1960, les 20% de la population du monde les plus riches disposaient d’un revenu 30 fois plus élevé que celui de 20% les plus pauvres.Aujourd’hui le revenu de riches est 82 fois plus élevé! Sur les 6 milliards d’habitants de la planète, à peine 500 millions vivent dans l’aisance, tandis que 5,5 milliards demeurent dans le besoin.Le monde marche sur la tête”.(p.l) Pour sa part, le président démissionnaire du Fonds Monétaire international (FMI) Michel Camdessus lançait un cri d’alarme comme testament: “La lutte contre la pauvreté doit devenir, partout, la priorité.Si, par exemple, les pays industrialisés continuent, par leur exportation d’armes, à alimenter le petit feu permanent des conflits en Afrique, nous préparons de nouveaux drames.J’essaye de réveiller les dirigeants du Nord comme du Sud, en leur rappelant leurs engagements: réduction de la moitié de la pauvreté extrême et éducation primaire universelle en 2015, réduction des deux tiers de la mortalité infantile.sinon c’est le cynisme qui l’emportera” (Journal de Montréal, 10 janvier 2000).L’avenir de notre planète est menacé par cette situation de non-fraternité et de mépris.Des hommes, des femmes et des enfants n’ont pas accès à la vie décente pendant qu’une minorité vit dans la scandaleuse abondance.Les sans-papier, les sans-logis, les sans- 148 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION pain, les sans-voix et sans-dignité de notre planète questionnent notre sens du partage et de la fraternité.Ne sommes-nous pas des frères et des soeurs dans l’humanité créés à l’image de Dieu?La logique du néolibéralisme triomphant, axée sur la rentabilité et le profit, sacrifie les plus petits sur l’autel du libre marché.Si elle veut survivre, l’humanité est conviée à de nouvelles solidarités et au partage.Des sages de notre temps, comme Petrella, Jacquard, le Groupe de Lisbonne, les organisatrices de la Marche internationale des femmes et bien d’autres, en lien avec le mouvement des pauvres et des exclus, réclament des changements et de nouveaux modèles.La résistance à Seattle devant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et celle de Québec au Sommet des Amériques est révélatrice de la conscience et de la résistance populaire devant cette situation d’inégalité.Malgré les nouveaux moyens de communication du village global, plusieurs personnes se retrouvent dans l’abandon et la douleur de l’exclusion.La table est mise, mais plusieurs n’y sont pas invités.Notre monde est dans une situation d’inégalité insupportable et notre vie communautaire doit se situer dans cette recherche d’une humanité différente.L’avenir de la planète sera solidaire ou ne sera pas ! 2- Un héritage communautaire en question: Comme membres de communautés religieuses, nous avons décidé d’être en communauté pour aller au bout de l’Évangile et pour faire arriver le Règne.Cette vie fraternelle est le lieu privilégié de notre recherche de Dieu, de la lecture des signes des temps et de notre envoi en mission.Nous sommes rassemblés autour de Jésus pour la mission.L’Exhortation sur La Vie Consacrée nous présente toujours le modèle des Douze comme l’expérience qui doit inspirer la vie religieuse apostolique (V.C.41).Les disciples partent en mission avec Jésus et ils entrent dans son action pour le Règne.Jésus n’est pas venu pour s’annoncer lui-même, il est venu pour que le Règne arrive et que les temps changent.Il est tourné vers la réalisa- Mai-juin 2001 149 BENOIT FORTIN, CAP.tion de la volonté du Père.Dans cet accompagnement de Jésus, nous sommes alors consacrés pour la mission(V.C.72) et notre style de communauté doit nous aider à annoncer le Règne en grande liberté.Nous devons pourtant avouer en toute vérité qu’avec le temps et l’influence marquée de la vie monastique et du style conventuel sur notre vie apostolique, notre vie fraternelle en communauté est devenue un cadre religieux souvent statique qui n’est pas toujours au service de la mission.Des communautés apostoliques se sont vu imposer la clôture et un style de prière et de fraternité qui les enfermaient dans un modèle où la régularité et l’uniformité étaient prioritaires et contraignantes.La vie apostolique ne devait pas déranger le “moule” régulier de la vie fraternelle! Malheureusement, je trouve que le document de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique intitulé “Z/z Vie Fraternelle en Communauté’ (1994) confirme cet ancien modèle de vie fraternelle.Il ne tient pas compte d’une vision prophétique de la vie religieuse ni des signes de la nouvelle culture que Vatican 11 avait déjà discernés.Par ailleurs, nous n’avons pas été habitués à vivre ensemble dans la communication vivante et nous risquons maintenant de vivre repliés en silence comme des copies conformes d’un même modèle.Nous devions garder une certaine distance dans nos partages de vie et conserver pour soi le secret du Grand Roi sans trop nommer nos rêves et nos pleurs.Nous avons maintenant à retrouver la dimension missionnaire et conviviale de notre vie fraternelle.En cette fin d’un temps de la vie religieuse, notre vie communautaire apostolique actuelle a besoin de se libérer d’un certain cadre de vie religieuse pour parvenir à une plus grande liberté pour la mission.Dans la pratique, nous vivons souvent une situation de souffrance face à la vie de fraternité.Nous avons été formés dans un cadre qui nous préparait mal aux nouveaux défis d’aujourd’hui.Très souvent, nos missionnaires, dans les pays de mission, ont retrouvé ce souffle de petites équipes tournées vers la mission.Aujourd’hui nous devons renaître à une vie fraternelle en communauté plus engagée et plus transparente.150 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION 3- La vie fraternelle à l’épreuve: Depuis une dizaine d’années, j’anime des sessions et retraites dans plusieurs communautés et j’ai pu constater que plusieurs, malgré leur bonne volonté, vivent péniblement leur mission d’annoncer une vie nouvelle au monde par la vie fraternelle.Dans nos communautés religieuses, nous sommes nous aussi rejoints par l’individualisme.Plusieurs de nos membres ont pris des distances de toutes sortes face au groupe uniforme de jadis.Même si nous avons parfois des jugements sévères envers les couples, il nous arrive nous aussi de vivre en accotés ou en pensionnaires en situation de divorce réel où dans une sorte de coexistence pacifique.Peu importe la grandeur de la fraternité, nous pouvons nous installer dans la distance et la fatigue fraternelles.Il y a des communautés-dortoir où chacun a sa chambre avant d’aller travailler.C’est un lieu où on ronfle religieusement, mais où on n’a pas de temps pour le projet commun.Il y a trop de travail.Le manque de communication, l’étiquetage fraternel et le manque de pardon conduisent parfois à une grande solitude.La vie fraternelle nous offre évidemment de grands avantages, car nous sommes à l’abri des grands fléaux de la vie et nous ne manquons de rien.Nous sommes cependant menacés d’indifférence face au monde et de vivre à l’écart des autres dans son silence et son espace vital bien protégé.Il y a aussi des communautés-oratoire où on se retrouve pour dire quelques psaumes.Il n’y a pas là non plus de projet commun ni de partage.On se rencontre seulement en Dieu.Dans ces fraternités, la télévision a parfois remplacé le partage et le Saint-Sacrement ! Il y a une certaine tranquillité, mais aussi la souffrance de ceux et celles qui voudraient avancer.Pour ne pas briser la tranquillité et l’unité, la communauté n’ose pas bouger et demeure cantonnée dans un cadre religieux qui risque de former de parfaits fonctionnaires de Dieu qui font le minimum de prières par devoir.Notre prière, où nos pleurs, nos rêves et les cris du monde sont absents, Mai-juin 2001 151 BENOIT FORTIN, CAP.peut devenir un prétexte pour se mettre sur le neutre et vivre dans son monde en s’échappant du réel.Pouvons-nous être rassemblés dans un seul corps dans l’Eucharistie sans passer par le lavement des pieds et par le partage quotidien de nos soucis?D’autres communautés sont comme des refuges ou des îlots au milieu de la mer.La communauté s’est installée dans une petite vie tranquille qu’il ne faut pas déranger et où les bmits du monde n’arrivent plus.Les laïques qui entrent dans nos maisons sont souvent regardés avec suspicion.Dans ce petit nid chaud et bourgeois, le supérieur surveille l’horaire, les dates de fête et apaise les conflits.L’économe veille à ce qu’il ne manque rien pour éviter les critiques et la mauvaise humeur.Tout est là dans cette fraternité: les repas, les collations, la messe, les prières, les siestes, la tranquillité, etc.Nous goûtons la joie d’être pauvre pourvu de ne manquer de rien et nous savourons le centuple promis qui est déjà arrivé ! Nous sommes loin alors de l’expérience d’être une communauté de mission solidaire de l’humanité en marche.Ces types de communautés observées sont certes des caricatures de ce que nous vivons parfois.Elles visualisent pourtant des tentations et des habitudes qui nous amènent à perdre de vue le dynamisme de la vie communautaire et sa dimension missionnaire.4- À la recherche d’un nouveau modèle de communauté: Heureusement, je connais de plus en plus de communautés prophétiques dont les membres ont à coeur d’inventer de nouvelles manières de vivre.La communauté prend du temps pour développer sa vision commune et sa mission partagée, pour lire et discerner les signes des temps.La prière s’exprime au coeur de la vie de la communauté et du monde.La liturgie est un temps fort de communion.Ce lieu est ouvert aux laïques et solidaire des appauvris et se laisse parfois déranger par les urgences du monde.C’est un espace de communion pour la liberté et la folle audace pour la vie en abondance.Je suis persuadé que l’avenir des communautés com- 152 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D ’EXCLUSION me celui de l’Église passe par le renouveau profond de la vie fraternelle en communauté.Nous devons trouver le courage de bâtir de nouvelles communautés prophétiques qui vont au bout du charisme d’une façon claire.Nous devons certes reconnaître que des efforts sont faits pour dynamiser notre vie fraternelle: il y a eu des petites communautés insérées en quartier et la formation de plus petits groupes dans les grandes communautés.Ce sont souvent malheureusement des aménagements cosmétiques d’un ancien modèle conventuel qui n’ouvrent pas d’autres voies.Notre situation missionnaire doit nous inspirer de nouveaux modèles de communautés.Si nous nous situons face aux jeunes générations, nous avons besoin de communautés “tout-terrain” qui vont avec audace comme un levain dans la pâte annoncer que Dieu commence à nous rassembler.Dom Helder Camara disait que le monde sera sauvé par “ des minorités abrahamiques”, des petits groupes un peu fous qui vont comme Abraham, sans peur, car ils savent Dieu avec eux.{Le Désert est fertile, Helder Camara, Livre de Vie, 1971 ,p.87) ) Nous réalisons que faire communauté d’espérance dans un monde éclaté est un enjeu majeur pour le renouveau de notre vie religieuse apostolique.Cette relation aux frères et aux soeurs est essentielle.En plus d’être un test sur la réalité de notre foi, nous illustrons par notre vie fraternelle la nouvelle situation des gens sauvés, de la société messianique: “Il n’y a plus ni Juif ni Grec; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il n’y a plus l’homme et la femme; car tous, vous êtes qu’un en Jésus” ( Gai 3,28).Toutefois, cette nouvelle voie plus prophétique prend un certain visage et elle suppose un grand travail de conversion.a- Une passion commune de Dieu et du monde: Le coeur de la vie communautaire de mission ne repose pas d’abord sur le fait d’avoir le même toit, le même cuisinier, la même télévision ni même de dire les mêmes prières.Nous sommes Mai-juin 2001 153 BENOIT FORTIN, CAP.d’abord réunis autour de la même brûlante passion de Dieu et du monde.Nous logeons au même feu et nous partageons des folies communes: “La véritable prophétie vient de Dieu.Le prophète sent brûler dans son coeur la passion pour la sainteté de Dieu.Le témoignage prophétique exige une recherche permanente et passionnée de la volonté de Dieu.il s’exprime aussi par la dénonciation de ce qui est contraire à la volonté divine et par l’exploration de voies nouvelles pour mettre en pratique l’Evangile dans l’histoire, en vue du Royaume de Dieu” (V.C.84).Nous avons été appelés par Dieu à cette vie: “Nous sommes engendrés non du sang, non d’un vouloir d’homme, mais de Dieu” ( Jn 1,13).Dieu nous a donné des frères et des soeurs.La vie fraternelle devient le lieu privilégié pour affirmer que Dieu nous rassemble et que nous avons besoin de l’autre pour être fidèle à notre vie de disciple.C’est un lieu de mémoire et d’utopie au service du Règne.Nous nous souvenons du Dieu de l’Alliance et nous nous laissons envoyer pour libérer le peuple opprimé d’aujourd’hui.Nous nous donnons les moyens pour creuser nos intuitions et notre vision commune et être vigilants sur le travail de l’Esprit du Vivant en notre temps.Nous ne sommes pas un regroupement de vieux garçons ou de vieilles filles qui se sont trouvés un coin tranquille pour se bercer en attendant l’éternité.Nous sommes une bande de prophètes envoyés pour annoncer que la délivrance est proche.(1 Sam 10,5; 19,20) Notre vie fraternelle est un lieu de soutien, de transparence et de communion au service de la mission (Col 3,12-18).Comme Abraham, nous prenons le risque de partir sans trop savoir où aller, mais avec l’assurance que Dieu marche avec nous: “Vous n ’avez pas seulement à vous rappeler et à raconter une histoire glorieuse, mais vous avez à construire une grande histoire! Regardez vers l’avenir où l’Esprit vous envoie pour faire avec vous encore de grandes choses” (Jean-Paul 11, in V.C.110).b- Un signe du monde qui vient: Par notre vie fraternelle en communauté, nous rendons visible l’avenir que Dieu prépare pour les nations.Nous vivons en sauvés et 154 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION nous proclamons que Dieu nous a rassemblés: “Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères” ; “si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli” (1 Jn 3,14; 4,12).Nous croyons en un Dieu-Communauté, Trinité, pour un salut communautaire.Nous avons été créés à l’image et à la ressemblance d’un Dieu qui est communion et solidarité avec l’humanité.Nous refusons toute exclusion et nous n’acceptons pas la faim, la violence, la guerre et tout ce qui défigure le visage des créatures de Dieu (V.C.75).Le Dieu-Trinité opte pour le plus faible et Jésus a célébré l’Eucharistie dans un geste de lavement des pieds (V.C.75).Si Dieu est un Père, nous sommes des frères et des soeurs et c’est pourquoi, nous trouvons insupportable que des créatures à l’image de Dieu soient bafouées et oubliées.L’amour préférentiel pour les pauvres est un trait essentiel de cette communauté de mission comme l’a si bien souhaité l’Exhortation sur la Vie Consacrée: “L’option pour les pauvres se situe dans la logique même de l’amour vécu selon le Christ.La sincérité de leur réponse à l’amour du Christ les conduit à vivre en pauvres et à embrasser la cause des pauvres” (V.C.82).La vie fraternelle illustre de nouveaux rapports entre les humains: avoir un seul coeur, une seule âme.Elle conteste le monde d’objets et de marchandises basé sur la loi du marché.Elle est une société qui commence à vivre l’égalité, la gratuité, le partage et la solidarité dans un monde de racisme, de ségrégation et de domination.C’est une société de contraste et de rupture qui montre une autre façon de vivre.Elle réintègre les exclus et les marginaux.Chez elle, le plus fort ne gagne plus, car le plus petit est au centre de la vie fraternelle.Les communautés apostoliques ont aussi la responsabilité de promouvoir dans l’Eglise l’esprit de communion (V.C.41,42) et d’évangéliser le monde par leur vie de fraternité (V.C.45).La vie fraternelle est sans cesse en marche et elle fait signe par en avant: “Nous ne possédons pas de cité permanente, mais nous sommes toujours à la recherche de celle de l’avenir” (He 13,14).Mai-juin 2001 155 BENOIT FORTIN, CAP.c- Illustration d’un modèle de vie chrétienne: Nous avons une fonction prophétique dans l’Église.Notre façon de vivre et de travailler illustre dans l’Église des manières de suivre radicalement le Christ dans une société concrète.Elle est une société alternative qui vit l’économie, la sexualité et la disponibilité à la volonté du Père d’une façon étonnante et contagieuse.N’avons-nous pas été récupérés par le modèle néolibéral de consommation et de vie?Notre style de vie religieuse n’est-il pas devenu un cadre religieux installé et figé qui ne dérange plus personne?Nous faisons pourtant le voeu d’être totalement en état de liberté, de passion et de mission pour que le Règne arrive.Nous évangélisons d’abord par notre vie fraternelle et notre être engagé profondément dans la cause du Règne.Nous rappelons à l’Église qu’elle vient de la Crèche et de la Croix, qu’elle ne doit pas s’installer, mais se tourner constamment vers le Règne de Dieu.Nous proclamons que notre foi chrétienne est créatrice de communautés de passion et de liberté qui défendent le faible et font arriver dans les faits les promesses des Béatitudes: “Les communautés religieuses incarnent l’Eglise désireuse de se livrer au radicalisme des Béatitudes.elles ont une importance spéciale dans le cadre du témoignage qui est, nous l’avons affirmé, primordial dans l’évangélisation” (Paul V1, E.N.no 69).Ces communautés ne se laissent pas récupérer par les puissances de ce monde.Par la vie fraternelle, en suivant Jésus à contre-courant, elles entrent en opposition avec les structures d’un monde qui marginalise et qui exclut.La communauté apostolique “doit dénoncer les injustices perpétrées contre bien des ffis et des füles de Dieu et s’engager dans la promotion de la justice”(y.C.82).Nous ne pouvons pas célébrer l’Eucharistie ni dire le Notre Père sans travailler à l’élimination de cette situation de non-fraternité (1 Cor 11,17-23 et V.C.84).Nous contestons le temps présent et nous sommes attentifs aux signes concrets du Règne de Dieu dans notre histoire: “Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement-discernement vous 156 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D ’EXCLUSION transforme, et vous fasse découvrir quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît” (Rm 12,1).Notre vie fraternelle et notre engagement créent la communion et bâtissent l’Église.Aujourd’hui, notre premier travail missionnaire n’est-il pas de créer des communautés et des réseaux dans le monde et dans l’Église?d- Une nouvelle appartenance: Il nous faut cependant renaître à de nouveaux modèles de vies communautaires plus souples, plus audacieux et plus ouverts à la culture actuelle.Dans une société où nous constatons l’éclatement des formes traditionnelles d’appartenance, nous avons la mission de faire des communautés qui donnent l’espérance.Notre formation, notre situation de vieillissement et les nouveaux défis de la mission rendent difficiles très souvent une véritable communauté de mission.Nous étions habitués à vivre et à travailler dans des oeuvres communes, mais maintenant la situation est totalement changée.Notre façon de vivre la fraternité est encore très tributaire des influences de la conception monastique et conventuelle de la vie religieuse.Il faut expérimenter de nouveaux modèles d’appartenance plus axés sur la mission et qui sont davantage conformes à l’Évangile et significatives pour la culture moderne.Elle sera aussi un espace de soutien et de résistance devant les persécutions qui attendent les disciples qui accompagnent Jésus dans sa mission.Il est important d’être vigilant sur notre style de communication qui nourrit notre complicité et notre passion profonde: “Ayez les mêmes sentiments et un même amour.Soyez cordiaux et unanimes.Avec grande humilité, estimez les autres meilleurs que vous-mêmes.Ne recherchez pas vos propres intérêts, mais plutôt que chacun songe à ceux des autres! Ayez entre vous les dispositions que l’on doit avoir dans le Christ Jésus” (Ph 2, 2-5).Il devient impératif de créer des réseaux créateurs de vie, de réflexion et d’engagement et des communautés nouvelles avec une vision commune et des projets étonnants qui auront des visages différents; intercommunautaires, avec des laïques, avec des groupes oecuméniques, etc.Dans un monde où la vie et la fraternité sont menacées et dans une nouvelle culture pleine d’appels, nous devrons avoir le courage et l’imagination créatrices.Mai-juin 2001 157 BENOIT FORTIN, CAP.5- Des chantiers à entreprendre: Pour devenir une communauté de mission, il y a des défis de différents ordres à affronter.Nous devons renaître ensemble et retrouver la folie commune qui a fait surgir nos communautés.Il est important aujourd’hui de réagir d’une manière prophétique à la situation d’affaissement d’une certaine vie religieuse et d’élaborer des stratégies de vie.Sans peur ni culpabilité, nous sommes entraînés à la suite du Ressuscité vers une vie nouvelle.Comme le disait quelqu’un, nous sommes des héritiers, mais serons-nous des ancêtres?Nous devons nous re-convoquer à partir de notre charisme et des cris et des mouvances de vie de notre époque.a- Cultiver une vision missionnaire: Il est important d’avoir les pieds et le coeur ensemble dans la société où nous annonçons Jésus-Christ.Nous devons creuser notre vision commune de la société et de Dieu.Où sont les signes des temps?Où sont les cris et les germes d’espoir de notre humanité?Nous qui sommes invités par l’Église à être aux avant-postes de la mission, nous devons mettre du temps dans notre analyse du monde et de la culture.Dans quel monde et quelle Église vivons-nous?Nous devons prendre du temps pour creuser les enjeux de la nouvelle culture.Les prophètes avaient une expérience profonde et personnelle de Dieu et du monde.Notre passion commune doit être enracinée dans le monde réel.Avec qui et à partir de qui voulons-nous bâtir l’Église?Aujourd’hui, les communautés religieuses sont menacées de perdre leur prophétisme en étant récupérées dans des tâches institutionnelles par une Église vieillissante et à bout de souffle au lieu d’être envoyées dans de nouveaux chantiers missionnaires.Les communautés masculines cléricales, en particulier, risquent d’être confisquées dans les ministères pour remplacer les prêtres manquants et d’oublier leur premier rôle prophétique.Si les communautés religieuses perdent leur prophétisme, Dieu n’a plus besoin d’elles! Comme communautés religieuses, nous avons d’abord un 158 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION rôle missionnaire et prophétique qui nous amène aux frontières et aux avant-postes de la mission: “Les communautés religieuses sont entreprenantes, et leur apostolat est marqué souvent par une originalité, un génie qui force Vimagination.on les trouve souvent aux avant-postes de la mission, et elles prennent les plus grands risques pour leur santé et leur propre vie ” (Paul V1, E.N.69).Nous devons avoir le courage de dire que nous ne sommes plus là pour perpétuer une Église de chrétienté trop souvent préoccupée de sa survie, mais que nous voulons travailler à la croissance d’une nouvelle Église.À ce tournant majeur de l’Église, nous devons aller dans les champs de la nouvelle culture et explorer des avenues inédites si nous voulons annoncer l’Évangile aux générations qui viennent.(Cf.L’engagement des communautés chrétiennes dans la société, par le Comité de théologie de l’Assemblée des évêques du Québec, 1994).Nous devons nous donner du temps et des moyens de formation pour articuler notre mission en lien avec le mouvement solidaire vers le Règne dans ce nouveau temps du monde.b-Travailler le vivre ensemble: Notre façon de faire communauté doit passer par des changements importants.Nous n’avons pas été formés pour affronter ces nouveaux défis de vie fraternelle en communauté.Nous devons renaître à une complicité nouvelle et à une spiritualité de communion: “soyez bien d’accord entre vous” (Rm 12,16); “accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueillis” (Rm 15,7) ; “supportez-vous les uns les autres dans l’amour” (Eph 4,2).La situation demande le courage de nous démarquer de modèles très crispés de vie fraternelle.Notre style de vie doit être marqué par la souplesse, la simplicité et les relations ouvertes et chaleureuses.Nous devons parvenir à avoir un seul coeur et une seule âme pour une mission commune et l’élaboration de nouvelles folies pour le triomphe de la vie.Notre expérience profonde de communion nous donnera un air de famille et un souffle contagieux.C’est tout notre style de communication qui est remis en cause.Pourrons-nous partager nos pleurs et nos rêves en toute simplicité et confiance ?Mai-juin 2001 159 BENOIT FORTIN, CAP.C’est par la réflexion, le dialogue avec le monde, la prière et l’échange que nous pouvons accéder à la profondeur de la communion: “Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il n’y a qu’un seul Corps et un seul Esprit.Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul Baptême, un seul Dieu et Père de tous.” ( Éph 4, 1-7).Nous avons besoin de nous recentrer sur Dieu et de retrouver un style de prière apostolique qui nourrit notre passion profonde de Dieu et du monde.Pour développer notre vie prophétique, il est nécessaire d’être dans des communautés créatrices de vie et d’espérance où nous nous sentons profondément accueillies et aimées.Nous ne sommes pas en communauté d’abord par sacrifice, mais pour vivre dans la paix et la joie devant la Vie qui se manifeste.Nous devons résister à une mentalité de couples fatigués qui cultivent une spiritualité d’anciens combattants qui frottent leurs médailles et regardent passer la vie! Notre vie religieuse doit nous permettre d’expérimenter de nouveaux styles de vie communautaire qui vont au bout du radicalisme de l’Évangile dans une complicité nouvelle.c- Etre solidaire du monde: La communauté de mission doit avoir un lien profond avec le monde pour être un signe de vie.Elle n’est pas un petit nid chaud loin des pleurs et des drames de notre temps.Aujourd’hui, dans nos communautés, nous sommes menacés d’indifférence, car nous sommes protégés des grandes angoisses des pauvres: la faim, l’insécurité matérielle, le logement, le chômage, etc.Nous devons revoir notre vision de la fuite du monde.Avons-nous vraiment quitté le monde des puissants, le monde qui crée l’exclusion et la non-fraternité, le monde aux “structures de péché” dont parle Jean-Paul 11?(L’intérêt actif de l’Église pour la question sociale, Jean-Paul 11, 38) Comment suivre le Christ pauvre aujourd’hui dans une société de consommation et d’exclusion?Nous devons, au départ, connaître dans notre chair ce qui arrive à l'humanité et être saisi du grand changement de culture que nous 160 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION vivons.Il y a le grand défi quotidien de l’information, de l’analyse et des solidarités.Pourquoi pleurent et chantent les gens de notre temps?Quelles sont les grandes urgences de notre planète?Nos communautés, pour être signes de vie, doivent être solidaires des appauvri(e)s et se lier aux forces de changement de notre monde.C’est une question de cohérence entre notre mystique et notre engagement concret.Nous croyons que Dieu est un Père et c’est pourquoi, nous trouvons inacceptables toutes les situations d’exclusion et d’inégalité.Nous rêvons d’une fraternité universelle.La communauté prophétique passe nécessairement par l’option d’une tendresse particulière pour les plus faibles et les opprimés.Elle doit aussi avoir un style de vie pauvre et simple et être solidaire des groupes qui luttent dans la perspective de la justice, de la paix et du développement durable.Je rêve de communautés religieuses qui, dans le souffle de leurs origines, se proposent comme projet collectif d’apporter une réponse à des problèmes urgents de notre société: les jeunes décrocheurs, les sidéens, les jeunes des rues, les femmes, les communautés multiculturelles, etc.La communauté devrait se redéfinir comme un lieu de compassion et de solidarité pour les exclu(e)s de la société.Cette communauté de mission devra être capable d’indignation face aux injustices et adhérer aux mouvements alternatifs de son milieu.Elle se situe dans l’espérance des pauvres d’aujourd’hui.Dans notre situation de vieillissement, nous pouvons être tentées par le repli sur l’institution, mais nous devons nous laisser entraîner dans des chemins nouveaux par le prophétisme des vieillards Anne et de Siméon qui ont reconnu l’heure de Dieu.Nous développons une nouvelle dimension de la communion des saints et des saintes au coeur de cette humanité en gémissement et en révélation: “ Un membre souffre-t-il, tous les membres souffrent avec lui.Un membre est-il dans la joie, tous les membres se réjouissent avec lui.Or vous êtes, vous, le Corps du Christ et membres chacun pour sa part ” ( 1 Cor 12, 26-27).Mai-juin 2001 161 BENOIT FORTIN, CAP.6- Des communautés de mission jusqu’au bout: Nous ne sommes pas à l’abri du risque de vivre dans des ghettos bourgeois loin des pleurs de l’humanité.Nous sommes pourtant en mission jusqu’au bout malgré notre situation et notre âge.Nous sommes des envoyés avec Jésus jusqu’au bout de notre dernier souffle.Notre façon de vivre, de vieillir, de souffrir et de mourir sont des visages obscurs, mais réels de l’évangélisation: “Je n’estime pas l’avoir déjà saisi.mon seul souci; oubliant le chemin parcouru.tendu de tout mon être, je m’élance vers le but” (Phil 3,13).C’est tout le sens de la mystique du vieillissement et de la retraite apostolique qui devient un signe de vie et de sagesse engagée dans une société vieillissante.a- Les différentes saisons de la mission: Nous sommes invités à être en tenue de service jusqu’au bout pour avoir la lampe allumée (Luc 2, 12-35).Il n’y a pas de retraite dans la mission, mais différents âges de la mission.Dans notre vie, la mission a plusieurs visages.Plusieurs d’entre nous sont à l’étape de la retraite apostolique.Nous constatons dans la vie concrète de nos communautés que la vie missionnaire prend de nouveaux visages.Nous devons cependant reconnaître, particulièrement dans nos grandes maisons, qu’il y a de grands défis d’animation pour demeurer en mission jusqu’au bout.Nous ne sommes pas à l’abri nous aussi de parquer nos personnes âgées sur des voies d’évitement et loin des enjeux du monde, où elles vivent dans l’inutilité et l’abandon parfois, en ignorant la profondeur de leur mission actuelle.La situation nous amène à approfondir le grand mystère de la mission et à fournir à nos frères et à nos soeurs âgées des moyens concrets de demeurer en mission jusqu’au bout.Au coeur de notre mission, il y a toujours le grand mystère de Dieu qui vient établir son Règne dans le monde à travers nos humbles efforts.Nous avons ainsi à entrer dans la mission de Jésus qui a été missionnaire dans son abaissement et pendant la grande partie 162 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION de sa vie cachée dans sa vie quotidienne parmi son peuple.Nous vivons la mission du Serviteur souffrant qui, au creux d’un échec apparent, a été le Sauveur du monde.La dernière étape de notre mission nous amène à accompagner Jésus dans sa mission, dans ses options et sa cause pour que la vie en abondance arrive pour ceux et celles qui en sont exclus.(Jn 10,10).b- La mission de la vie religieuse: La vie religieuse a sa manière originale d’évangéliser (E.N.69).C’est d’abord par notre vie fraternelle de consacré et par notre témoignage de vie que nous évangélisons.Notre vie de silence et de pénitence affirme que Dieu est notre vie.Le ministère de la fraternité et de l’espérance nous place aussi aux avant-postes de la mission.Quand l’activité baisse, il reste à communier à d’autres facettes essentielles de la vie missionnaire de Jésus.Nous sommes avec Jésus sur les terrains de la mission jusqu’à notre dernier souffle.Nous devons nous libérer d’une mentalité de rentabilité spirituelle et pastorale.Tout est grâce dans la mission.Quand nous avons oeuvré, avec ou sans succès, nous sommes encore des serviteurs inutiles, car c’est Dieu qui fait croître ce que nous semons.Nous devons vivre une spiritualité du dépouillement et de l’espérance.c- Être en mission avec Jésus: Nous sommes en mission avec Jésus sur les chemins du monde de différentes manières.La situation de vieillissement nous conduit à saisir la profondeur de la mission.Nous la suivons à contre-courant jusqu’à notre dernier souffle.Nous entrons dans sa cause et ses options par notre amour et notre action.1- Une mission par amour: Nous sommes d’abord en mission par notre amour.Dans les épreuves, les deuils, la souffrance, nous communions aux souffrances de Jésus.Nous sommes séduits par Lui.Nous sommes sur Mai-juin 2001 163 BENOIT FORTIN, CAP.les chemins de croix du monde avec Lui et nous l’accompagnons dans sa Passion, mais nous sommes surtout les témoins de la vie qui se manifeste: “La vie s’est manifestée, nous l’avons touchée, nous en rendons témoignage” (1 Jn 1,1).Notre prière nous fait communier à la mission cachée de Jésus quand il sauvait le monde dans sa vie quotidienne durant ses 30 ans parmi son peuple.L’amour nous rend solidaire avec tout le Corps du Christ dans le monde (1 Co 12, 26-27).Nous sommes dans la mission cachée du Serviteur souffrant et de l’Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde.2- Une mission par l’action: Nous sommes en mission aussi par notre action.Il est important de rester sur le terrain concret de la mission tant que c’est possible et de résister à la tentation d’aller trop rapidement dans nos infirmeries.Le sens de la présence discrète de solidarité dans le milieu par un groupe communautaire est un signe de la fidélité de Dieu pour son peuple.Quand la faiblesse ou la maladie nous ramènent à l’intérieur des murs de nos grandes maisons, il faut veiller à demeurer en mission de différentes manières.Nous vivons d’abord le ministère de la fraternité en portant les fardeaux les uns des autres, en s’encourageant, en se traitant avec douceur.La vie fraternelle en communauté demeure notre grand apostolat dans l’Église: “À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples: si vous avez de l’amour les uns pour les autres” ( Jn 13,35).Par l’information, nous demeurons aussi en lien avec le Corps du Christ dans le monde.Tous les jours, les nouvelles nous font écouter battre le coeur du monde.Quels sont les cris qui montent, quels sont les germes de vie de ce monde?Où l’Esprit du Christ est-il à l’oeuvre?La vieillesse nous ouvre à la sagesse et nous conduit à un regard contemplatif sur le monde.Nous boitons avec le Corps du Christ qui boite dans le monde! Dans les communautés, nous voyons aussi des actions de toutes sortes.Des frères et des soeurs veulent demeurer en mission jusqu’au bout et font preuve d’imagination et nous devons les soutenir.164 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION Ainsi, j’ai vu des soeurs et des frères âgés faire circuler des pétitions, réagir dans des lignes ouvertes, aller bercer des enfants, mar-rainer des sidéens ou des femmes en prison, tricoter, aller dans les manifestations, ramasser des découpures de journaux, marcher spirituellement avec les femmes, prier devant la carte du monde à partir des personnes et des groupes, etc.Il serait bon que cette créativité soit connue et stimule nos milieux comme les gens du monde qui n’en finissent pas d’être à la retraite! Il est aussi important que les personnes en retraite apostolique plus prononcée encouragent les soeurs ou les frères qui sont sur le terrain de la mission.Un communication dynamique entre les différents âges de la mission doit s’établir pour bâtir une communauté missionnaire vivante.3- À l’exemple de Marie et de Thérèse de l’Enfant-Jésus: La vie missionnaire de Marie et de Thérèse de l’Enfant-Jésus doit nous inspirer dans notre façon de vivre notre mission.Marie était missionnaire avec Jésus dans la vie quotidienne à Nazareth.Elle se tenait au pied de la Croix silencieuse en pleine mission.Dans sa Visitation, elle frémissait devant la vie qui se manifestait.Dans son Magnificat, elle célébrait la venue du Règne de Dieu et la victoire de la justice dans le monde.Sa vision contemplative doit inspirer ces moments où nous sentons nos capacités nous quitter.Nous devons nous centrer sur la réalisation du projet de Dieu dans l’histoire.Thérèse de l’Enfant-Jésus, patronne des missions, était missionnaire par l’amour.Dans son monastère, elle marchait avec les missionnaires dans le monde: “Je vais passer mon ciel à faire du bien sur la terre”.Sa vie de simplicité et de dépouillement la situait dans la mission de Jésus.Elle ne s’appuyait plus sur ses performances, mais sur la puissance de Dieu qui est sans cesse en travail dans ce monde en enfantement.Mai-juin 2001 165 BENOIT FORTIN, CAP.4- La prière apostolique: Notre prière nous tient dans la mission de Jésus.Nous devons réapprendre à prier à partir des cris et des signes de vie d’aujourd’hui.Nous reconnaissons dans les cris des hommes, des femmes et des enfants d’aujourd’hui, le cri du Christ qui monte vers son Père: “Pourquoi m’as-tu abandonné?” (Mc 15,34).Dans la vieillesse, nous sommes avec Jésus au Jardin de Oliviers et nous devons rester en état de vigilance: “Veillez et priez pour rester debout devant le Fils de l’homme” (Luc 21,36).Nous nous situons dans la prière de Jésus pour faire le tour du monde avec lui.Nous devons apprendre à prier à partir de nos maladies et de nos dépouillements, à partir des nouvelles, des cris et des pousses de vie.Le ministère de la prière apostolique nous relie constamment à Celui qui nous envoie.Nous communions aux souffrances de Jésus pour que sa vie l’emporte.La prière nous tient en état de passion avec Lui jusqu’à son retour dans l’énergie de l’Esprit du Ressuscité qui renouvelle la face de la terre: “Le connaître, lui et la puissance de sa Résurrection et la communion à ses souffrances, devenir semblable à lui dans sa mort, afin de parvenir si possible à la résurrection des morts” (Phil 3,11).À chaque moment de notre vie, nous nous tenons attentifs au Vivant qui marche avec nous dans nos chemins de crucifixion comme à Emmaüs.5- Préparer la dernière mission: Le missionnaire se situe jusqu’au bout dans la création en gémissement vers la libération totale.Sa manière de vivre le dernier passage évangélise tous ceux et celles qui ont une vision courte de la vie et de la mort.Dans sa souffrance et sa mort, il proclame que son Sauveur est Vivant et qu’il verra Dieu.C’est le sommet de sa dernière mission qui le fait passer dans la plénitude de la vie.Il vivra ce qu’il a proclamé toute sa vie: “Nous attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ.C’est lui qui nous fera tenir solidement jusqu ’au bout, et nous serons sans reproche au jour de Notre Seigneur Jésus Christ.Car Dieu est fidèle, lui qui nous a appelés à 166 La Vie des communautés religieuses RE-CONVOQUER UNE COMMUNAUTÉ DE MISSION DANS UN MONDE D’EXCLUSION vivre en communion avec son Fils ” (1 Co 1,7b-9).Notre façon de vieillir et de mourir révèle notre séduction profonde et la profondeur de notre mission.Nous demeurons en état de passion et de mission jusqu’à notre dernier souffle pour le triomphe de la vie.7- L’animation prophétique: Nous sommes à la fin d’une époque de la vie religieuse et de l’Église.La courbe des âges et les prévisions des actuaires hantent nos chapitres.Comment allons-nous transmettre notre héritage de fraternité aux générations qui viennent et combien serons-nous en l’an 2020?Ce sont des questions au coeur de notre animation.Nous pouvons être tentés de vivre à la petite semaine une animation d’entretien tournée vers la restauration de l’ancien modèle.Il me semble que nous devons plutôt opter pour une animation prophétique qui concentre ses énergies sur ce qui est en train de naître à partir d’une vision d’avenir.Les personnes qui sont dégagées pour le service fraternel de l’animation sont d’abord des prophètes qui scrutent les signes des temps et qui tirent leur communauté par en avant vers des voies d’avenir.Elles sont au service des énergies vouées à incarner le radicalisme et la nouveauté de l’Évangile.Il est essentiel de faire la vérité sur la conjoncture et d’avoir une vision et une action prophétique.Où le Christ vivant est-il à l’oeuvre en notre époque?Où l’espérance des pauvres est-elle en marche?Il faut d’abord libérer les prophètes de nos communautés et nous laisser re-convo-quer à partir du charisme, des cris et des mouvances de notre époque.Nous devons refonder notre vie religieuse, non pas repliés sur nous, mais le regard ouvert aux signes des temps dans une grande vigilance prophétique.L’animation prophétique oeuvre pour rendre possible des communautés qui vont au bout du charisme d’une façon claire et lisible.Le monde d’aujourd’hui a besoin de voir apparaître d’autres manières de vivre ensemble.8- Conclusion: Vers la mondialisation de la solidarité: Dans un monde de mondialisation de l’économie et des marchés, nous travaillons pour la mondialisation de la solidarité.Dieu Mai-juin 2001 167 BENOIT FORTIN, CAP.a commencé à nous rassembler “de toutes nations, tribus, peuples et langues” (Ap 7,9) pour que notre vie soit meilleure.Le Dieu Trinité est à l’oeuvre dans tout ce qui cherche à se réunir.Le Christ est partout où des hommes, des femmes et des enfants se rassemblent au nom d’un monde nouveau.Notre espérance est liée à la vie nouvelle qui se manifeste.Dernièrement, les communautés religieuses ont expérimenté ce souffle libérateur dans la grande marche internationale des femmes.Elles ont fait des pas dans cette grande marche fraternelle de notre humanité.Notre vie communautaire est tendue vers cette humanité rassemblée, mais nous avons aussi besoin d’être dans le mouvement qui marche vers cette humanité rassemblée.La vie communautaire est un enjeu spirituel profond pour nos communautés, car elle est liée à la vérité de notre foi et de notre culte.Nous nous situons dans cette grande marche fraternelle avec ceux et celles qui luttent et qui peinent dans la force de l’Esprit du Vivant qui renouvelle la face de la terre.Nous portons le grand rêve de la mondialisation des résistances et des solidarités.Nous sommes avant tout un signe que Dieu rassemble l’humanité et qu’un jour il n’y aura plus d’exclusion sur la terre de Dieu: “ Je vais créer des deux nouveaux et une terre nouvelle.plus de nouveau-né qui ne vive que quelques jour s.on n’y entendra plus désormais le bruit des larmes et le son des cris.ils ne peineront plus en vain” (Isaïe 65,17-25).Benoit Fortin, cap.165, rue Kent Hull, QC J8X 3K9 168 La Vie des communautés religieuses HOMMAGE AUX FRÈRES ÉDUCATEURS DU QUÉBEC Marcel Deshaies, f.é.c.Origine du projet Au printemps 1998, des autorités de la Ville de Québec ont été saisies d’une demande venant de Monsieur André Gaulin, ex-député de Taschereau.Il souhaitait la mise en place d’une oeuvre commémorative, en hommage aux communautés de Frères éducateurs.Cette possibilité a été examinée, en regard des travaux de réfection qui étaient prévus à l’angle des rues Chauveau, Sainte-Anne et Cook, afin de rendre cet espace plus convivial et mieux approprié pour les piétons et la circulation.En somme, cette requête fut bien accueillie; l’endroit approprié pour recevoir cette oeuvre commémorative semblait tout désigné, face à l’édifice Jean-Baptiste-de-La-Salle que le Gouvernement du Québec venait tout récemment d’ainsi désigner.J’ai été rejoint et j’ai accepté de porter ce dossier au nom des onze communautés d’éducateurs, Communautés religieuses /Ville de Québec.Un comité formé à partir de représentants de ces communautés a bien voulu s’attarder au projet et discuter des différentes modalités.À la suggestion de la Ville de Québec, Frère Maurice Lapointe, provincial des Frères des Écoles chrétiennes, a accepté de rejoindre les divers Frères provinciaux concernés pour obtenir une réponse positive au projet déjà en cours.Ce fut unanime.Le coût prévu pour la réalisation de l’ensemble s’élevait à 184 000$.La Ville de , mm Mai-juin 2001 169 MARCEL DESHA1ES, F.É.C.Québec et la Commission de la Capitale nationale du Québec acceptaient de verser 114 000$, tandis que les communautés firent les frais pour 70 000$.Confirmation du projet L’entente définitive entre les différentes parties impliquées ne fut pas tellement facile.Une fois l’endroit du monument accepté, il fallait rallier les esprits pour le contenu des textes et surtout déterminer la symbolique visée dans la présentation du monument.Le comité des Frères souhaitait une représentation plutôt simple : un socle surmonté d’un livre ouvert et d’un flambeau, tandis que les représentants de la ville, par leur artiste-sculpteur, Monsieur Jules Lasalle, document en main bien étoffé, proposaient un monument avant-gardiste, aux lignes modernes et, en réalité, plus évocatrices.Un membre de notre comité s’exprimait ainsi : « C’est trop moderne, trop visible et non réaliste.» Autre réaction bien différente : « Nous avons tellement fait pour l’éducation, ça ne sera jamais trop beau, ni trop visible.» C’est plutôt cette dernière affirmation qui a été retenue et qui connaît des lendemains heureux.Dévoilement et bénédiction Le 20 juin 2000, sous un soleil radieux, en présence des autorités civiles, dont Monsieur le Maire, des Frères éducateurs en grand nombre, des anciens élèves et autres, c’était le dévoilement du monument des Frères éducateurs du Québec.Frère Maurice Lapointe, notre délégué, livra ce message : « Permettez que j’exprime, au nom de toutes les communautés de Frères éducateurs, nos plus sincères remerciements, d’abord aux initiateurs de ce projet, en particulier à Monsieur André Gaulin, ex-député de Taschereau, qui en a eu l’idée première et qui a su rejoindre les bonnes personnes.Nous devons un merci très fraternel à Frère Marcel Deshaies qui a poursuivi le dialogue avec les initiateurs et les concepteurs, ainsi qu’avec son équipe de représentants des diverses communautés de Frères.Mesdames et Messieurs, nous retrouvons sur ce monument les noms des communautés religieuses de Frères éducateurs et la date du début de leurs activités en sol 170 La Vie des communautés religieuses HOMMAGE AUX FRÈRES ÉDUCATEURS DU QUÉBEC québécois.Ces activités les ont amenées à ouvrir en de multiples endroits des écoles élémentaires, à promouvoir l’enseignement secondaire populaire, à tenir des académies supérieures et autres institutions spécialisées.Ce fut longtemps par le biais de congrégations religieuses de Frères éducateurs et en s’appuyant sur eux que notre société a rempli ce devoir.Nous vous remercions de le reconnaître publiquement.» L’ENVOL est le nom qui désigne cette oeuvre magistrale, témoin du passé, réalisée par l’artiste Jules Lasalle, qui rend hommage à tous ces religieux qui ont oeuvré en éducation.L’ensemble est marqué au sol par deux carrés de granit créant un lieu intérieur de la maison d’enseignement.Le rôle éducateur/étudiant est mis en évidence par l’usage du granit, un matériau immuable, et un autre façonné, le bronze.Une aile gravée dans la pierre et répétée dans le bronze crée une arche symbolisant le passage vers le savoir, l’éducation de l’esprit, l’ENVOL.Au sommet, un visage représente les générations de jeunes à qui l’éducation a su insuffler l’idée de dépassement et d’épanouissement.Par votre propre observation, vous découvrirez d’autres aspects à ce témoin du passé.Bien sûr que l’originalité et la symbolique du monument ne peuvent rejoindre tous les passants.C’est Monsieur le chanoine Jean-Marie Chamberland, curé de la basilique de Québec, qui a fait une brève présentation des valeurs humaines et spirituelles, pour terminer par une bénédiction spéciale, adaptée à la circonstance.Une réception officielle s’en est suivie au salon de la Mairie de Québec.Chacun était invité à bien vouloir signer le livre d’or, en souvenir de l’événement de ce jour.Le texte d’inauguration qui apparaît sur le monument fait suite à ce propos.Il est suivi de la liste des communautés de Frères éducateurs qui y sont inscrits.Marcel Deshaies, f.é.c.20, rue Cook - C.P.846 Haute Ville Québec, Qc GIR 4S7 Mai-juin 2001 171 MONUMENTAUX FRÈRES ÉDUCATEURS À l’occasion de la canonisation, le 18 avril 1999, de Marcellin Champagnat, prêtre français et fondateur des FRÈRES MARISTES et du centenaire de la canonisation de saint Jean-Baptiste de La Salle, fondateur des FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES et du cinquantième anniversaire de sa proclamation, comme PATRON DES MAÎTRES CHRÉTIENS, la Ville de Québec et la Commission de la Capitale nationale du Québec sont heureuses de s’associer aux communautés des Frères éducateurs pour rendre hommage à tous ces hommes qui, au sein des écoles du Québec et des communautés religieuses, ont fait de L’ÉDUCATION, une VOCATION.Inauguré le 20 juin 2000.COMMUNAUTÉ DES FRÈRES ÉDUCATEURS Frères des Écoles chrétiennes Clercs de Saint-Viateur Congrégation de Sainte-Croix Frères de la Charité Frères du Sacré-Coeur Frères Maristes Frères de l’Instruction chrétienne Frères de Saint-Gabriel Presentation Brothers Frères de N.-D.de la Miséricorde Les Marianistes LIEUX ET DATES AU QUÉBEC D’IMPLANTATION Montréal 1837 Joliette 1847 Ville St-Laurent 1847 Montréal 1865 Arthabaska 1872 St-Hyacinthe 1885 Chambly 1886 Montréal 1888 Montréal 1910 Huberdeau 1923 Saint-Anselme 1938 Un témoignage de gratitude des Québécois et des Québécoises envers l’ensemble des communautés d’hommes vouées à l’éducation, ainsi qu’aux Frères Charon (1694-1747) qui en ont préparé la voie à Montréal et à Trois-Rivières.Note : Les Religieuses du Québec ont leur monument, non loin du monastère des Ursulines, rue Desjardins, à Québec.172 La Vie des communautés religieuses REFLEXION D’UNE RESPONSABLE DE FORMATION Sr Yvette Blouin, o.p.Lors d’une réunion des supérieurs majeurs du diocèse de Québec, les organisateurs et organisatrices avaient demandé à quelques formateurs et formatrices de parler de leur vision de la formation religieuse dans la situation actuelle.Sr Yvette Blouin, o.p.responsable de la formation chez les Dominicaines Missionnaires Adoratrices, a accepté de nous préparer un bref article à partir de la réponse qu’elle avait apportée à la question.1.Le témoignage chrétien, une révélation pour le monde « Libres sous la grâce » Rm 6,14 II revient aux personnes baptisées de signifier au monde que l’expérience spirituelle, pas n’importe laquelle, l’expérience chrétienne de Dieu, est révélatrice pour notre société en quête de repères, “vampirisée” par la consommation et blessée par sa difficulté de faire mémoire.Nous sommes, pour certains, des gens peu ajustés à la modernité.Mais nous, nous constatons avec reconnaissance que notre foi est avant tout un don de Dieu.La foi est aussi un défi personnel et ecclésial, une attitude libre et déterminée du coeur, une puissance spirituelle, une force évangélique qui s’exprime dans l’être humain par un engendrement, une nouvelle naissance tellement loin de cette “foi qui oblige” .Mai-juin 2001 173 SR YVETTE B LO U IN, O.P.La responsabilité qui revient particulièrement aux consacrés, est de proclamer que la suite du Christ pauvre, chaste et obéissant, demeure en profondeur et en permanence, une source de vie et de liberté, une force intérieure qui permet d’assumer la réalité de la condition humaine blessée par le péché et de réaliser avec justesse l’épanouissement des puissances (valoir-pouvoir-avoir), qui donne à l’humanité grandeur et beauté.2.La responsabilité des formateurs, formatrices: un art de vivre à transmettre «Nous prêchons la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée» 2, Co 2, 7 Certains, certaines d’entre nous avons la responsabilité d’initier et de former à la vie consacrée.Notre mode de vie est un art de vivre et comme tout art cela demande des dispositions préalables: l’attention du coeur qui écoute et répond à un appel de Dieu, le goût de travailler sur la matière première avec humilité, persévérance et courage, l’audace d’une vie prophétique, fortifiée par l’espérance et la générosité.Autant dire que de nos jours, cette sagesse évangélique n’est pas évidente ni populaire.Pourtant cet appel est de tous les temps et pour toutes les cultures, comme l’Église.Il me semble que le noyau vital de la vie consacrée est une affaire de coeur, un coeur visité par Dieu au plus secret de son mystère.Cet élan d’amour inspire à l’être visité, l’accueil et la prise en charge d’une manière d’être et d’une façon évangélique d’agir selon un charisme originel.C’est ce qui permet aux consacrés d’être signes et semences du Royaume dans un monde sécularisé mais à condition de préciser constamment, au niveau personnel et communautaire, les conversions qui touchent notre façon de vivre la vie consacrée, notre mission dans le monde en communion avec l’Église, et notre manière de traduire le charisme qui nous est propre.174 La Vie des communautés religieuses RÉFLEXION D'UNE RESPONSABLE DE FORMATION Depuis Vatican II, nous avons gardé et développé le souci d’assurer, après la structuration et l’unification humaine et chrétienne des candidats et candidates, une formation sérieuse aux plans spirituel, communautaire apostolique, théologique et religieux.Nous savons que tous ces aspects ne sont pas amenés à croître en même temps, bien qu’ils se recoupent ou s’emboîtent comme les morceaux d’un casse-tête.D’expérience nous constatons que travailler un point qui touche l’aspect l’humain peut régler des difficultés au plan communautaire ou apostolique, alors que le développement de la vie spirituelle enrichit inévitablement la vie fraternelle et épanouit l’existence marquée par les voeux.Quant à l’aspect théologal, notre appel, notre manière de vivre et de témoigner n’ont d’autre raison d’être que Dieu et son Fils Jésus-Christ.Perdre cet ancrage c’est s’exposer sérieusement, car le goût de la mission et du service ne suffisent pas pour gérer les crises qui adviennent en cours de route.Le choix que nous avons fait pour épanouir notre vie baptismale ne se comprend vraiment et ne se vit pleinement que dans une relation intime avec le Christ pauvre, chaste et obéisant, aimé plus que tout.Nous savons que pour maintenir et faire perdurer un tel projet de vie il faut assurer à ceux et celles qui nous rejoignent une transmission de valeurs religieuses qui se fait au moyen de rencontres personnelles, de cours, d’expériences engageantes et de témoignage de vie ensemble, de sens de discipline, de rigueur qui n’étouffent en rien la joie de vivre mais qui ordonnent la vie et font goûter la satisfaction après l’effort.Ainsi leur sera-t-il donné de saisir que l’engagement religieux, comme la foi, sont du côté de nos libertés humaines.3.Un processus évolutif qui affecte toute la personne.«Fortifiez en vous Vhomme intérieur» Ep 3,16 On peut organiser des plans de cours qui informent aux niveaux théologique et moral, religieux et pastoral, et assurent ainsi l’acquisition de bons principes, mais arriver à assimiler cela jusqu’à l’incarner dans une existence marquée par les voeux, la vie commune Mai-juin 2001 175 SR YVETTE BLOUIN, O.P.et apostolique, c’est une autre affaire.D’où l’importance de maintenir l’examen spirituel du conscient.Cette relecture constante de sa vie, pour confronter, ajuster et engager tout ce vécu selon les exigences de la Parole de Dieu et de la vie consacrée, illumine le coeur et l’existence.Cela relève évidemment du combat spirituel dont parle Paul, mais aussi comme en témoignent les maîtres spirituels, de la connaissance de soi, des vices et des vertus qui taraudent nos vies et qu’il faut apprendre à reconnaître en soi et à nommer en toute humilité.Se connaître lucidement et consentir à appartenir à une humanité blessée par le péché et sauvée dans l’amour du Christ, est une des grâces les plus précieuses que Dieu puisse accorder à quelqu’un qui entreprend un cheminement de formation en vue d’une option pour la vie consacrée.«La formation m’apparaît moins un programme qu’un processus évolutif », disait le Père Amppe, s.j.C’est une entrée progressive dans un mode de vie, une manière d’être qui affecte toute la personne.Celle-ci en arrive progressivement à assumer la vie de prière, personnelle et communautaire, à s’investir dans la vie fraternelle, à personnaliser le charisme originel, à partager la mission dans la joie et à s’impliquer d’une façon ou d’une autre dans le gouvernement.La formation demeure ainsi une recherche continue du coeur et de l’esprit qui ne se termine pas avec la formation initiale.Son rôle, cmcial et unique, n’est qu’une partie du processus de formation.Jamais, nous le savons bien, nous remettrons un “produit fini”.Tout au long de leur vie, les religieux-religieuses doivent poursuivre soigneusement leur formation.La vie consacrée est faite d’étapes à franchir, de passages obligés, de don, d’oubli de soi, de dépassements et de réajustements grâciés.4.Le devoir d’accompagner pour parvenir à une fidélité.«Jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » Ga 4J9 Les formateurs et formatrices ont cette responsabilité de transmettre et d’aider à développer une passion: celle de Dieu, Père, Fils 176 La Vie des communautés religieuses RÉFLEXION D’UNE RESPONSABLE DE FORMATION et Esprit Saint.Ils ont aussi l’obligation d’accompagner ceux et celles qui répondent de façon radicale à ce triple appel: celui de suivre le Christ et reproduire ses sentiments, celui de devenir communauté jusqu’à l’accueil des vulnérabilités et du sens aigu de l’appartenance, et enfin celui de partager le charisme et la mission d’une communauté dans la joie de la communion.En accompagnant dans l’intégration du mode de vie qui comporte des exigences objectives et incontournables, les responsables de formation ont le devoir de donner un sens fort de l’identité religieuse, puisé dans la tradition biblique et patristique, dans l’histoire de l’Église où se sont épanouis les charismes divers.Il me semble que cela permet de parvenir à une fidélité à Dieu, qui se manifeste dans une prière personnelle et communautaire, une fidélité aux soeurs et aux frères, qui est profondément transformante et créatrice de fraternité et une fidélité au charisme commun qui se vit dans le partage et le don pour la mission.C’est tout cet ensemble qui permet de vérifier un appel, de renforcer des convictions, de susciter un engagement et d’authentifier le témoignage de la bonne nouvelle.C’est plus qu’une histoire d’emploi généreux au coeur du monde et plus qu’un service utile à l’Église.Est ici rejoint le secret le plus intime du coeur, ce lieu où se précise et se déploie une expérience spirituelle personnelle et pascale, vécue dans la Sequela Christi.Au fond, c’est tout le “mystérieux” d’une vie chrétienne qui, à cause d’un appel incessant à suivre le Christ, devient témoignage de vie.Il faut le confesser sans gêne: la vie consacrée est signifiante et vivifiante pour un monde qui parodie et mendie souvent l’amour, la vérité, la justice et la paix, sans saisir que ces réalités humaines sont aussi ses plus grandes et plus pures aspirations.Mai-juin 2001 111 SR YVETTE BLOUIN, O.P.AVONS-NOUS DE L’AVENIR CHEZ NOUS?I.Au coeur de notre société, la formation initiale réclame des apprentissages essentiels.«Discernez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est agréable, ce qui est parfait.Ne vous modelez pas sur le monde présent.» Rm 12 J-2 C’est bien beau toutes ces considérations mais avons-nous vraiment de l'avenir?Voilà une question-choc qui nous laboure le coeur et les méninges.Nous vivons dans une société marquée par la rapidité, l’efficacité, l’instantané, le disposable, la consommation.Apprendre que le temps est grâce et qu’il est donné pour la réflexion, le silence, la prière, la rencontre de Dieu dans les Ecritures, la célébration du Corps livré et du Sang versé et saisir qu’il contribue au mûrissement du salut en nous est essentiel dans le parcours de formation initiale.La médiatisation, la performance, la mondialisation, la rivalité, la puissance (fossé nord-sud), la violence, les produits « super » améliorés, le bum-out, la fatigue chronique, le bruit, nous rejoignent de façon subtile et usante.Il est essentiel d’apprendre ce qu’est la condition humaine à même les expériences diversifiées qui dévoilent les limites, les fragilités, les insécurités, les désirs, les besoins, les vulnérabilités qui nous touchent.Nous conscientisons alors que la pauvreté, la justice, la vérité, la paix et la non-violence s’enracinent en nous et s’expriment dans nos manières d’être, dans nos attitudes et nos habitudes.Ce discernement aide à mieux vivre l’obéissance, le partage et l’engagement dans le service communautaire et apostolique.L’intensité émotive, les relations fonctionnelles, l’individualisme, l’instabilité, la solitude, le sexe à volonté, la difficile création d’alliances font partie du tableau quotidien de nos états de coeur.Apprendre au concret de nos existences, de nos rencontres, que la vie commune fraternelle est soutien et joie, défi et épreuve, pré- 178 La Vie des communautés religieuses RÉFLEXION D’UNE RESPONSABLE DE FORMATION sence et solitude, accueil et don, et accepter le décapage que cela suppose, à même nos orgueils, nos égoïsmes, devient incontournable pour qui veut se laisser affecter par le grand commandement du Seigneur.Ces caractéristiques de notre temps, nous le voyons, sont des signes, des défis, des lieux pour actualiser le prophétisme de notre vie religieuse en ce troisième millénaire, à condition d’être vigilants et de saisir les occasions favorables qui rendent à la vie religieuse son titre de noblesse.2.Des constats et des questionnements qui orientent.«Vous êtes des enfants de lumière.Examinez toutes choses; retenez ce qui est bon, abstenez-vous de toute espèce de mal » 1 Th 5,4,21 Le phénomène religieux présent chez nous est aussi à considérer.En effet, il y a dans notre société québécoise un pluralisme religieux qui engendre chez certains l’inquiétude.Plusieurs sont malheureusement emportés par un syncrétisme navrant.Ceux et celles qui vivent ce réveil du goût du sacré font souvent des expériences complètement détachées des stmctures religieuses connues.Ils ont accès à un véritable marché de consommation au niveau des sectes.De nouveaux groupes religieux intéressent maintenent des “baptisés endormis”.Ce réveil nous fait réfléchir et nous permet de constater que nos gens réclament aujourd’hui un parcours spirituel personnalisé plus que des discours, une expérience tangible plus qu’une organisation froide et stmcturée.Ceux et celles qui cherchent, désirent expérimenter une perception du sacré plus qu’une conduite morale et une intégration au cosmos, plus qu’un dévoilement de transcendance.Souvent ils pensent obtenir le salut par leurs propres moyens, et désirent maîtriser la souffrance.Ces nouveaux aventuriers du spirituel ont conscience que le témoignage est plus qu’un enseignement et ils apprécient faire partie d’un groupe de choix plus que d’une communauté anonyme.Mai-juin 2001 179 SR YVETTE BLOUIN, O.P.Ces besoins manifestés par nos contemporains en recherche, nous renseignent.Chez nous, depuis quelques générations, des croyants et croyantes ont peu à peu établi une rupture entre la connaissance et l’expérience, entre le vécu et les données de la foi.La perte de la dimension existentielle de la foi en a conduit plusieurs à prendre une distance face à 1 Église.Devant ces constatations, nous devons nous poser quelques questions! À quoi cela sert-il de connaître la morale si l’Esprit des Béatitudes n est plus le souffle de nos existences ?Il me semble qu’il y a une méconnaissance de l’Évangile et de ses exigences.On pense le connaître par coeur mais il est différent de le connaître par le coeur.L expérience évangélique a-t-elle été transmise avec toute sa force dans nos milieux?La formation initiale doit donner toute sa place à 1 Évangile comme livre de Vie parce que lieu de rencontre avec le Christ.À quoi cela sert-il de connaître la vertu si nous ne savons pas comment nous y prendre pour qu’elle soit levain dans nos vies et autour de nous?Il y a aussi une méconnaissance de soi et une maladresse à accueillir la Lumière du Christ dans nos existences.La formation doit donner toute sa place au discernement et au combat spirituel, en vue du témoignage.À quoi cela sert-il d’être un exégète si l’amour et le pardon qui sont au coeur des Écritures sont absents de nos relations?«Pardessus tout la charité», écrivait l’apôtre Paul qui avait compris tout comme Jean le primat du commandement du Seigneur.Il y a un sous-développement du dynamisme de la charité, de la vérité et de leurs ramifications qui sont source de beaucoup de difficultés relationnelles.Pas d amour sans vérité.Ce défi de nos sociétés est aussi le défi de nos communautés où amour et vérité doivent se rencontrer pour que justice et paix embrasent le monde.Dans les premières années de formation, l’acquisition d’un savoir précieux est source de grande satisfaction mais comment 180 La Vie des communautés religieuses RÉFLEXION D’UNE RESPONSABLE DE FORMATION faire descendre ce connu au creux de l’existence, comment le faire résonner dans les profondeurs du coeur, et le traduire de façon cohérente à même la vie?Voilà la question.Quel chemin empmnter pour se convertir à la radicalité de l’Évangile?Comment être témoins de la vie nouvelle dans le Christ et contester adéquatement des façons de faire, de vivre et de penser qui ne sont pas évangéliques?La réponse vient du Maître: «Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle».L’Évangile pris au sérieux, accueilli comme un don d’amour qui éclaire et libère, qui engage et fait porter témoignage: voilà notre héritage et le coeur de la formation.3.Avons-nous un avenir chez-nous ?«Allez, .faites des disciples, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps» Mt 28,19 La vie religieuse est liée au mystère même de l’Église.Nous appartenons au Christ-Église, à sa sainteté, à sa communion, à sa mission.En elle et avec elle, nous sommes envoyés au coeur du monde pour être signe de salut en partageant un trésor unique: Jésus-Christ, Sauveur et Évangélisateur.Dans une alliance de mission, nous sommes confrontés aux mêmes défis bien nommés par le synode de l’Église de Québec et la lettre de Mgr Maurice Couture sur l’évangélisation au coeur du projet pastoral de l'Église.Et il y en a pour tous les charismes.Ces défis évoquent une action pastorale précise à favoriser: l’inculturation de la foi, la promotion des valeurs évangéliques, un cheminement spirituel à offrir, une expérience profonde du Christ à susciter.Le Christ est la Vérité.Il est une personne à connaître, à expérimenter au coeur d’une relation personnelle et aimante.Au concret de la vie, sa vérité doit nous éclairer et nous orienter, puisque nous adhérons à lui comme disciples.Pour arriver à faire saisir cela, sans doute faut-il une théologie plus existentielle, plus expérientielle, plus biblique, qui sous-tend la formation religieuse initiale.Mai-juin 2001 181 SR YVETTE BLOUIN, O.P.Baptisés, nous sommes faits pour la vie trinitaire.Or l’Église offre toujours aux chrétiens des lieux privilégiés d’expériences évangéliques et spirituelles pour alimenter cette vie trinitaire et ces lieux ne passent pas.Il me semble que nous devons être des révélateurs de ces hauts lieux, des gens qui les ont fréquentés et les fréquentent encore, des guides formés pour dévoiler les richesses de ces lieux, spécialement à ceux et celles qui veulent nous rejoindre.Si nous manquons à cette tâche, les assoiffés, les démunis, les déroutés, les souffrants, les chercheurs de Dieu que nous rencontrons dans nos divers apostolats, iront grappiller ailleurs.4.Des lieux de révélation et de formation Je voudrais pointer quatre lieux d’expérience du Christ, essentiels à quiconque entreprend un parcours de vie religieuse, comme à tous ceux et celles qui ont ce désir de nourrir et de fortifier leur foi.«Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait.» Mt 26,40 a.Une expérience du Christ à partir de l’humain Jésus appelle à même les événements, à même les personnes.La lettre de Mgr Couture est sûrement un appel pour nous à intensifier l’annonce de l’Évangile dans nos milieux.Comment pouvons-nous donner à des hommes et des femmes de chez nous « l’occasion d’entrer réellement dans l’expérience de la vie chrétienne »?( lettre n° 4).Cette recherche que nous pouvons faire à même les besoins que nous pressentons en lien avec nos charismes propres est déjà une expérience du Christ.Il y a encore parmi nous des Zachée, des Matthieu qui ont un mal à vivre, des Samaritaines au coeur las, des Nicodème en recherche, des pêcheurs au coeur ouvert, des veuves généreuses, des pauvres Lazare, des chômeurs en attente d’une dignité, des jeunes assoiffés de stabilité, des riches démunis intérieurement, des souffrants, des mourants chargés d’un poids de mystère.Ces vécus questionnent notre audace et nos désirs d’incarner aujourd’hui le charisme.182 La Vie des communautés religieuses RÉFLEXION D’UNE RESPONSABLE DE FORMATION « Permettons-nous à chaque personne dans sa situation propre de rencontrer Jésus-Christ et d’emprunter le chemin de l’Évangile?»', nous rappelle Mgr Couture au n° 6 de sa lettre.La passion du Royaume peut faire de nous des intervenantes, des intervenants créateurs, des témoins d’une autre manière d’être, de valoir, d’avoir.Seul le coeur illuminé par la foi, l’amour et l’espérance donne de voir les événements qui touchent les gens d’ici avec le regard divin.Pour nous, il y a vraiment une manière évangélique d’être au monde, une force annonciatrice du Royaume qui est une expérience du Christ, Sauveur et Evangélisateur.«Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole » Jn 15,23 b.Une expérience du Christ dans la Parole de Dieu La Parole de Dieu resplendit sur le monde comme un appel à l’essentiel.Grâce à elle, la vie humaine est remise dans sa lumière.En elle se trouve la clé de toute expérience, de toute situation.Quand elle se meut en nous, la parole nous rapproche de la vérité et de l’amour.Elle doit être notre passion.Nous avons à garder cette Parole pour en être porteuses, porteurs.Nous avons à la proclamer par notre vie et par tant de façons.Elle doit brûler dans le coeur de nos frères et soeurs en même temps que dans le nôtre.C’est une expérience de transformation que nous avons à vivre et à faire vivre à ceux et celles que le Seigneur nous confie.Elle est incontournable pour des chrétiens.Qui offrira des lieux de la Parole, des lieux de la Lumière, à nos contemporains, à nos soeurs et frères chrétiens?«Je suis le cep et vous les sarments .sans moi, vous ne pouvez rien faire» Jn 15$ c.Une expérience du Christ dans l’Église Le Christ est le Pasteur et l’Église sa bergerie.Nous savons ça par coeur, mais le savons-nous vraiment par le coeur?Il est le cep et nous les sarments; nous savons ça par coeur, mais le savons-nous vraiment par le coeur?Avons-nous sur l’Église le même regard que celui que Dieu lui porte?Cette Eglise, sacrement du salut, en Mai-juin 2001 183 SR YVETTE BLOUIN, O.P.sommes-nous les bénéficiaires convaincus?Quelle est mon expérience ecclésiale, ma manière d’incarner et de manifester cette réalité qu’est l’Église du Christ ?En son sein, je peux reproduire l’icône du Christ.En elle, je reçois et porte le charisme de mon institut.En elle, j’en traduis l’impulsion originelle dans des conditions historiques autres.Le Christ-Église, ce n’est pas seulement pour Catherine de Sienne.L’Église garde la Parole et le Pain.La Parole et le Pain rassemblent en Eglise, forment en Eglise.Il y a une expérience de communion et de dynamisme ecclésiaux qu’en ce temps d’après jubilé, il ne faudrait pas rater.«Soyez remplis de T Esprit-Saint.Entretenez-vous par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels, chantant et célébrant de tout votre coeur» Ep 5 J8-20 d.Une expérience du Christ dans la liturgie Ici je voudrais citer un frère dominicain, André Gouzes: “ La liturgie est le lieu de l’expression affective par excellence de notre attachement au Christ.Pour nous, elle est nourriture et vie, pour ceux de l’extérieur, elle est révélation et prédication.La liturgie nous est offerte non pour que nous fuyions la réalité mais pour que nous retrouvions ce noyau qui nous porte, ce lieu secret qui nous constitue en Dieu et face à Dieu dans le Christ et la force de l’Esprit.”2 L’expérience liturgique nous permet de repartir avec plus d’intelligence, d’énergie, et d’amour vers nos tâches quotidiennes.« La liturgie est une attitude de nos coeurs et de l’Esprit Saint.Elle est le lieu de la révélation du mystère chrétien .Si les gens savaient combien la liturgie est la respiration du coeur et de l’âme bien des noeuds du coeur et de l’âme se déferaient.»3 Célébrer notre vie dans la Vie du Christ en Liturgie, c’est le sommet de l’expérience humaine.Ces quatre points, me semble-t-il, nous aident à revitaliser notre conditionnement spirituel, personnel et communautaire, essentiel à l’engagement prophétique que nous vivons.Ils nous aident à garder 184 La Vie des communautés religieuses RÉFLEXION D’UNE RESPONSABLE DE FORMATION la place qui nous revient dans l’aventure culturelle et spirituelle que nous offre le troisième millénaire.Ils nous permettent de répondre à cette urgence de la nouvelle évangélisation: refaire le tissu chrétien de notre société, forger une culture qui soit ouverte aux valeurs de la vie, à l’originalité de l’évangile, à la solidarité humaine.Là est notre champ d’apostolat selon nos charismes respectifs.Là est notre avenir.Il devient alors capital de former de façon expérientielle des hommes et des femmes au coeur attentif à l’expérience humaine; des hommes et des femmes de compassion.Il est aussi capital de former de façon expérientielle des hommes et des femmes au coeur attentif à la Parole de Dieu, à la Parole du Christ; des hommes et des femmes de contemplation.Il est capital de former de façon expérientielle des hommes et des femmes au coeur attentif au mystère ecclésial; des hommes et des femmes de communion.Il demeure urgent de former de façon expérientielle des hommes et des femmes au coeur de berger au sein du peuple de Dieu; des hommes et des femmes de célébration.5.Minorité et témoignage: Espérance! «Avancez en eau profonde et jetez les filets» Le 5,4 C’est ce qui nous permettra de demeurer et de continuer d’être au coeur du monde fragile et puissant, une impressionnante capacité de révélation du mystère de Jésus-Christ.C’est ce qui nous permettra de garder cet incomparable trésor d’inspiration évangélique au sein d’une société en mutation.C’est ce qui nous permettra de témoigner d’un amour inconditionnel au sein d’une société blessée en plein coeur.C’est ce qui nous permettra de demeurer des artisans, des artisanes de justice et de paix, dans une société de plus en plus brisée par la violence.C’est ce qui nous assurera un avenir.L’indifférence religieuse, épaisse et massive, a atteint notre société mais il y a aussi l’effervescence religieuse qui coexiste avec cette indifférence dans notre monde.La modernité n’a pas aboli les aspirations religieuses.Il se peut fort bien que dans un climat de désenchantement, quelques coeurs se mettent à rêver de divin, de Mai-juin 2001 185 SR YVETTE BLOUIN, O.P.sacré, de ces domaines mystérieux où surgissent des sources de salut.Oui, il y a un avenir ici pour la vie consacrée.Le nombre sera moins imposant, mais il sera à taille plus humaine.Cette fragile minorité que nous sommes témoignera encore du Christ et cette aventure spirituelle inspirera d’autres coeurs.Croyons à la force de la minorité.Nous avons entre les mains des richesses d’éternité, des trésors d’Évangile que nos fondateurs et fondatrices nous ont légués et qui sont à actualiser.Ils et elles nous ont transmis le goût de la Source qui désaltère, les énergies spirituelles qui raniment le coeur, un désir de la Vérité qui ravive nos intériorités, un besoin de la Lumière qui réchauffe nos froideurs.Nous avons reçu un héritage de feu et par amour pour Dieu Père, Fils et Esprit, par amour pour notre monde, par fidélité à nous-mêmes, avec simplicité, joie, audace, humilité, générosité, nous maintiendrons ce feu allumé.Nous venons de changer de millénaire.C’est plus qu’une réalité numérique, c’est un temps de grâce à conscientiser.Le prix et la condition d’une vie religieuse vivante c’est assurément pour nous, l’appropriation et l’approfondissement de notre vie consacrée.Demeurons à la Source.Alors ceux et celles qui viendront s’y désaltérer comprendront pourquoi nous y avons puisé et joué notre vie et pourquoi un tel héritage peut contribuer à refaire le tissu chrétien de notre société.Le défi est emballant.Là où nous sommes, ouvrons le chemin de Dieu, transmettons l’appel du Seigneur: «Venez et voyez».Il y en a qui comprendront par le coeur et qui oseront nous rejoindre.Sr Yvette Blouin, o.p.131, rue des Dominicaines Beauport, QC GIE 6S8 Notes 1 Dans la revue Pastorale-Québec, septembre 1999.2 André Gouzes, o.p., Revue Panorama, juillet-août 1987, p.85-89.3 Ibid.186 La Vie des communautés religieuses LE QUEBEC, TERRE DE PÈLERINAGES Gilles Leblanc Quelle belle terre que celle du Québec ! Elle fut découverte par des gens courageux, des croyants par surcroît.En cette Amérique française, Jacques Cartier, Samuel de Champlain, Marie de l’Incarnation, Mgr François de Laval, Jean de Brébeuf, Marguerite Bour-geoys ont non seulement fondé des cités, construit des écoles et des hôpitaux, mais aussi planté des croix et érigé des églises.D’autres les ont imités.Tant de magnifiques monuments, devenus dans bien des cas des lieux de pèlerinages et de prière, témoignent de la foi vivante et du grand amour de Dieu qui ont animé tout un peuple.Ce précieux héritage religieux, quelquefois dédaigné et souvent oublié dans le Québec actuel, mérite à la fois attention et respect.Pèlerin comme bien d’autres Au fil des ans, mon intérêt n’a cessé de grandir pour ces oasis de la foi et de la piété populaire.Comme des milliers de gens, j’aime m’y rendre pour me recueillir et refaire mes forces au plan spirituel.Dès mon jeune âge, j’observais ma mère qui confiait ses joies et ses peines à la bonne sainte Anne.Etudiant, je me suis rendu à quelques reprises à l’ermitage du Lac Bouchette.J’ai aussi le souvenir de nombreuses visites au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap dans lequel j’ai eu la joie de rencontrer le pape Jean-Paul II en 1984.Aujourd’hui, je gravis tous les jours le Mont-Royal où l’équipe de l’Oratoire Saint-Joseph accueille annuellement plus de deux millions de pèlerins et de visiteurs.Mai-juin 2001 187 GILLES LEBLANC Mon histoire est celle d’un peu tout le monde.La plupart d’entre nous connaissons et aimons plus particulièrement un lieu de pèlerinage.Que ce soit à Rigaud, à Carleton, à Ville-Marie ou à Beauvoir, des liens nous unissent à ces lieux et à ce qui y soutient notre prière.Touristes ou pèlerins De nos jours, on parle davantage de tourisme religieux que de pèlerinage.Le patrimoine et la culture prennent souvent le pas sur la spiritualité et les pratiques liturgiques.Qui sait quand un touriste devient un pèlerin et quand un pèlerin n’en est plus un ?Mystère de la foi, mystère de la personne.Une chose est sûre : de plus en plus de personnes, des jeunes surtout, veulent prendre la route, partir à la recherche de l’absolu, de ce qui donne un sens à l’existence.Notre monde cherche son Dieu, un Dieu dont il a perdu la trace.Un peu d’histoire Au Québec, aussi loin qu’on puisse remonter, les lieux de pèlerinage sont liés à la dévotion à la Sainte Famille.Sur la côte de Beaupré, près de Québec, on se rend, en hommage à la grand’mère de Jésus, en pèlerinage à sainte Anne, depuis 1658.À Montréal, Marguerite Bourgeoys a fait bâtir, dès 1657, une chapelle dédiée à Notre-Dame de Bon Secours qui deviendra un important lieu de prière et de pèlerinage.Bien sûr, la dévotion à sainte Anne demeure la plus importante.Dans toutes les régions, on a tenu à lui dédier des paroisses et des chapelles.C’est le cas à Pointe-au-Père, à Yamachiche, à Tadous-sac, à Roquemaure, à Chicoutimi, à Sainte-Marie de Beauce.Cependant, depuis le milieu du XIXe siècle, les lieux de pèlerinage dédiés à la Vierge Marie se multiplient.Que l’on pense à Notre-Dame-du-Cap, à la Pocatière, à La Ferme et à Blanc-Sablon.En effet, la proclamation des dogmes de l’Immaculée-Conception (1854) et de l’Assomption (1950) ainsi que les apparitions de Lourdes (1858) et de Fatima (1917) ont ravivé la dévotion mariale et inspiré bien des fidèles.188 La Vie des communautés religieuses LE QUÉBEC, TERRE DE PÈLERINAGES Au début du XXe siècle, d’autres lieux s’ajoutent, parmi lesquels le plus important, l’Oratoire Saint-Joseph à Montréal.Apparaissent aussi des sanctuaires pour susciter la dévotion au Sacré-Coeur comme la chapelle de la Réparation ou le Montmartre canadien.Saint Antoine, lui, aura son ermitage à Lac Bouchette et saint Jude, à son tour, deux lieux de prière à Montréal.Sous le pontificat du pape Jean-Paul 11, plusieurs fondateurs de l’Église du Québec ont été béatifiés : Marie de l’Incarnation, Mgr de Laval, Catherine de Saint-Augustin, Kateri Tekakwitha et bien d’autres.En leur honneur, plusieurs centres ont été aménagés permettant de se recueillir près du tombeau des bienheureux et de mieux connaître leur vie et leurs oeuvres.L’apport des communautés religieuses Tout au long de cette belle histoire, des religieux et religieuses ont joué et jouent encore un rôle déterminant.Plusieurs d’entre eux, le plus souvent des personnes humbles et près des gens, furent à l’origine de divers lieux de pèlerinage : le père Jean-Marie Watier, servite de Marie, pour le sanctuaire Notre-Dame-des-Douleurs à Gaspé; le bienheureux Frédéric Jansoone, franciscain, pour le sanctuaire Notre-Dame-du-Cap; le frère André, religieux de Sainte-Croix, pour l’Oratoire Saint-Joseph; le père Moïse Desjardins, oblat, pour la grotte de Lourdes à Ville-Marie; le frère Ludger Pauzé, clerc de Saint-Viateur, pour le sanctuaire Notre-Dame-de-Lourdes à Rigaud.D’autre part, bon nombre de communautés religieuses assurent la mission pastorale de nombreux centres de pèlerinage en tant que gardiens du lieu.Mentionnons les Rédemptoristes à Sainte-Anne de Beaupré, les Missionnaires Oblats de Marie-Immaculée à Cap-de-la-Madeleine, les Capucins au Lac Bouchette et au sanctuaire de la Réparation (Montréal), les Montfortains au sanctuaire Marie-Reine-des-Coeurs (Montréal), les Servites de Marie au sanctuaire Notre-Dame-des-Douleurs (Gaspé), les Soeurs de Saint-Joseph-de-Saint-Vallier à l’Oratoire Saint-Joseph de Québec, les Missionnaires Mai-juin 2001 189 GILLES LEBLANC du Sacré-Coeur au sanctuaire Notre-Dame du Sacré-Coeur (Québec), les Soeurs de la Charité de Montréal au sanctuaire de Mère d’Youville (Varennes), les Maristes au sanctuaire de Beauvoir (Sherbrooke), les Franciscains à la crypte du Père Frédéric (Trois-Rivières).À cette liste, on peut ajouter les Clercs de Saint-Viateur au sanctuaire Notre-Dame-de-Lourdes (Rigaud), les Jésuites à l’église du Gésu et au sanctuaire de la bienheureuse Kateri (Kahnawake), les Sulpiciens à la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes (Montréal) et à la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours (Montréal) en collaboration avec la Congrégation Notre-Dame, les Bénédictins à l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac, les Soeurs de la Présentation de Marie au sanctuaire de Fatima (Saint-Hyacinthe), les Pères du Saint-Sacrement au sanctuaire du Saint-Sacrement (Montréal), les Assomp-tionnistes au Montmartre canadien (Sillery), les Dominicains au sanctuaire du Rosaire et de Saint-Jude (Montréal), les Pères des Saints-Apôtres à Chertsey et la Congrégation Sainte-Croix à l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal.De nos jours, le problème de la continuité se pose de plus en plus.La diminution des effectifs des communautés ainsi que les exigences nouvelles pour les structures d’accueil et de service pastoral constituent des défis qu’uniquement un retour à la confiance inébranlable et à la créativité indéfectible des fondateurs permet d’entrevoir un avenir prometteur à ces havres de paix et de religion populaire.Publication d’un Guide Devant une terre aussi fertile en lieux de prière et de pèlerinage, il m’a paru utile de publier un guide.Dans un volume intitulé Pèlerinages et lieux de prière au Québec (Éditions Hurtubise HMH, 1999, 144 pages), j’ai pensé présenter cent lieux et les regrouper, pour une utilisation commode de la part du lecteur et du futur pèlerin, par régions touristiques.Le principal critère de sélection était que le rayonnement de ces lieux, leur histoire et leur mission ne se limitent pas à la communauté locale ou paroissiale.Mais même 190 La Vie des communautés religieuses LE QUÉBEC, TERRE DE PÈLERINAGES avec un tel critère, je n’ai pas pu tous les accueillir, plus spécialement les lieux de prière.Pour présenter les sites, j’ai favorisé non pas une approche historique ni archéologique, mais plutôt une approche, pour ainsi dire, spirituelle.Ainsi, pour les centres importants, je commence toujours avec ce que j’ai appelé l’esprit du lieu, c’est-à-dire le fait ou la dévotion particulière qui a inspiré et inspire encore les pèlerins à venir s’y recueillir.Puis, je rappelle la spiritualité et l’histoire propres au lieu ainsi que le patrimoine religieux et les services offerts.Pour les autres centres, je décris sommairement les points d’intérêts.Pour chacun des lieux, je donne également l’adresse et les moyens d’accès.Ce répertoire, une première au Québec, croyons-nous, a été rendu possible grâce à une étroite collaboration de la plupart des responsables des lieux de pèlerinage ainsi que celle des représentants des diocèses québécois qui ont accepté de répondre à un questionnaire sur le sujet.À qui servira ce guide ?Aux curieux ?Certainement.Aux amateurs d’histoire ?Sans doute.Aux touristes ?Peut-être.Mais pourquoi ne deviendrait-il pas l’outil privilégié d’hommes et de femmes qui ont le goût de prendre la route et de devenir des pèlerins du troisième millénaire ?Je le souhaite vivement.Homo viator Pour conclure, je propose à votre attention ce portrait de Vhomo viator qui se retrouve dans les Récits d’un pèlerin russe.«Par la grâce de Dieu, je suis homme et chrétien, par mes actions un grand pécheur, par ma condition un pèlerin sans toit de la plus humble espèce, qui erre de lieu en lieu.Tout mon bien n’est qu ’un sac sur mes épaules, avec un peu de pain sec et une sainte Bible que je porte sous la chemise.Je n’ai rien d’autre.» Gilles Leblanc 3800, Ch.Queen Mary Montréal, Qc H3V 1H6 Mai-juin 2001 191 OFFRE SPÉCIALE Après la parution de «Vita consecrata», Sr Gilberte Baril, o.p., présente au Synode sur la vie consacrée de 1994, avait fait paraître aux Éditions Sigier un Index analytique des mots et expressions de même que les tables de références bibliques et des documents cités dans l’Exhortation apostolique.Les Éditions Anne Sigier font une offre spéciale aux personnes intéressées à posséder cet instrument qui peut permettre d’approfondir ce texte de Jean-Paul II.Pour une commande de 50 copies et plus, le prix est de 2.00$ l’unité, plus taxes et frais d’envoi.La commande doit être acheminée à Anne Sigier, 1073 boul.René-Lévesque O., Sillery, Québec, GIS 4R5.Pour une commande de moins de 50 copies, le prix est de 2.00$ l’unité, plus les frais d’envoi.La commande doit être acheminée à Gilberte Baril, o.p., 131, rue des Dominicaines, Beauport, Québec, G1E6S8.Dans la belle nature des Laurentides ERMITAGE SAINTE-ANNE VACANCES REPOS DÉTENTE Les Soeurs de Sainte-Anne offrent aux religieuses de venir profiter de leur domaine au Lac Bellevue à Mont-Rolland.En 2001, l'Ermitage Sainte-Anne sera ouvert du 23 juin au 18 août.On y trouve : air pur, verdure abondante, accès au lac, nourriture équilibrée, chambre de camp non d'hôtel, un service liturgique quotidien et assuré.Le coût proposé est de 25.00$ par jour.Pour réservation, vous adresser à Louise Waddell, s.s.a.5822, 1ère Avenue, app.16 MONTRÉAL H1Y 3A5 Tél.: (514) 722-6072 192 La Vie des communautés religieuses La Vie des communautés religieuses ABONNEMENTS À l’une des adresses suivantes Sr Hélène Grudé 8, boulevard des Déportés b.p.28 35404 Saint-Malo Cédex France 251 St-Jean-Baptiste Nicolet, Qué.Canada J3T 1X9 La Vie des Communautés religieuses Les Éditions FIDÉLITÉ a/s M.Jean Hanotte Rue de Bruxelles 61 B5000 NAMUR BELGIQUE BULLETIN D’ABONNEMENT Canada Outre-mer ?surface : ?avion : ?soutien : 25$ taxes incl.29$ taxes incl 40$ taxes incl.35$ (175 FF) (1090 FB) 45$ (225 FF) (1400 FB) Nom: Adresse: _________________________________Code postal: N° TPS: 141050025 - N° TVQ: 1019014190 Mai-juin 2001 195 Envoi de Poste publication convention 1370960, pap 9280 Vie consacrée, présence spirituelle éducative et caritative s en Eglise :j9 des communautés religieuses 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9
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