La vie des communautés religieuses /, 1 septembre 2002, Septembre-Octobre
La VIB des communautés religieuses Vol.60 - no 4 - septembre-octobre 2002 LA VIE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES ISSN 0700-7213 Dépôt légal: Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec N° TPS: 141050025 N° TVQ: 1019014190 Envoi de Poste publication convention 40011751, pap 9280 «Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada, par l’entremise du Programme d’aide aux publications «PAP», pour nos dépenses d’envoi postal» Production: Hughes Corn.Maquette de la couverture Hughes Communications Direction Monique Thériault, s.n.j.m.Tél.: (514) 274-4721 Téléc.: (514) 274-3550 Courriel: monther@total.net Comité de rédaction Gilberte Baril, o.p.Lorraine Caza, c.n.d.Denis Gagnon, o.p.Micheline Marcoux, m.i.c.Ghislaine Roquet, c.s.c.Monique Thériault, s.n.j.m.Secrétariat Pauline Michaud, s.a.s.v.Madeleine Paquin, s.a.s.v.Rédaction et administration La Vie des Communautés religieuses 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9 Tél.: (819) 293-8736 Téléc.: (819) 293-2419 Courriel : viecr@concepta.com La revue paraît cinq fois par an Abonnements: Canada Outre-mer surface : 25$ taxes incl.35$ (28 euros) avion : 29$ taxes incl 45$ (35 euros) soutien : 40$ taxes incl.La Vie des communautés religieuses PRESENTATION Vol.60 - no 4 - septembre-octobre 2002 Monique Thériault s.n.j.m.À vous, lectrices et lecteurs de la Revue, Nous nous trouvons encore dans le rayonnement des journées vécues pour souligner notre soixantième anniversaire de fondation.Nous nous rappelons la richesse de la rencontre avec vous, le partage de nos préoccupations pour la vie religieuse d’aujourd’hui et de demain, surtout notre espérance collective qui ne cesse de se manifester chez les personnes engagées en vie consacrée.Ce numéro vous présente un diamant à plusieurs facettes: celui du partage de l’expérience de la vie consacrée vécue, et même rêvée par différentes personnes.Ces personnes ont accepté de nous dire ce qui les fait vivre, ce qui les fait souffrir, ce qui les motive à continuer.D’abord un choix crucial.Choisir de vivre, (pp.199-203) nous rappelle le F.Daniel Cadrin, o.p.«avec les risques et les joies qui viennent avec ce choix», même si «l’avenir est incertain, fragile, inquiétant et attrayant».C’est un saut dans la confiance, «incertain de soi, mais sûr de Lui».Viennent ensuite les témoignages et les réflexions de jeunes religieuses et religieux qui ont déjà opté pour cette vie.IsaBelle Couillard s.g.m., affirme qu’elle est bien le présent de sa communauté et non pas l’avenir; elle insiste alors sur l’importance d'Oser le présent (pp.204-209).F François Bergeron, s.c.est convaincu que La vie religieuse doit parler au monde (pp.210-214).Le radicalisme vécu, une vie de prière communautaire et la présence visible au milieu sont pour lui, entre autres, des manières concrètes de le réaliser.Sr Judith Giroux, o.p.affirme II y a de l’avenir (pp.215-219).Elle identifie ce qui la fait vivre et la stimule dans sa vie religieuse de même que les défis qui l’attendent.Elle nous invite à ne «pas avoir peur du petit nombre.Notre pauvreté est une chance qui nous pousse à l’essentiel.» Septembre-Octobre 2002 197 Sébastien Doane, c.s.c.n’y va pas par quatre chemins: «À vin nouveau, outres neuves» (pp.220-223).«Ce verset, affirme-t-il, me parle de changement et peut nous réveiller un peu dans notre discussion sur le futur de la vie religieuse.» Qu’en pensez-vous?Suivent les réflexions de personnes engagées en formation.Sr Diem Pham, c.s.c., détecte deux réalités dans la vie religieuse: Grain enfoui, racines nouvelles (pp.224-227).C’est sa façon à elle d’interpeller à la fois l’ancien et le nouveau.A partir de là, «nous avons à faire certains choix qui exigeront une évolution des mentalités et un ajustement de notre vision.» Denis-A.Lévesque, f.e., quant à lui, croit à une Crise de l’Église, crise de la vie religieuse (pp.228-233).«Le langage que les jeunes d’aujourd’hui comprennent et écoutent, c’est le langage de l’authenticité.» D’où la nécessité d’«un re-centrement et d’un consensus, sans quoi il ne peut y avoir de re-départ.» L’expérience de Sr Denise Morissette, s.c.i.m., l’amène à formuler un Credo plein de réalisme et d’espérance et à attirer notre attention sur la parole: Voici que je crée du neuf, ne le voyez-vous pas?(pp.234-238).F.Serge Poupin, s.c.nous dit: Change ton regard et la vie jaillira (pp.239-244), notre regard sur Dieu, sur nous-mêmes, sur les jeunes.«Ne tuons pas la vie d’aujourd’hui pour les beaux jours d’hier.» Tous les témoignages que vous lirez préconisent une intégration harmonieuse des différentes dimensions de la vie religieuse, même si certaines personnes mettent un accent particulier sur l’une ou l’autre.P.René Pageau c.s.v., à partir de certaines questions posées aujourd’hui par la vie concrète, suggère quelques éléments de réponse dans une réflexion intitulée Consécration-Mission (pp.246-259).«Il doit y avoir dans la vie du disciple, dans la vie de l’apôtre, une cohérence entre ce qu’il sait, ce en quoi il croit et ce qu’il vit.» En même temps, il préconise de «donner des chances à la fidélité».Une série de questions, posées lors de nos deux journées de célébration d’avril, vous est offerte pour alimenter votre propre réflexion, personnelle et collective.Bonne lecture! Bonne réflexion! 198 La Vie des communautés religieuses CHOISIR DE VIVRE Nous célébrons 60 ans de vie religieuse (1942-2002).Soixante ans qui ont vu des changements majeurs dans la vie des communautés religieuses au Canada, qui ont vu les hauts et les bas de la démographie : des nombres impressionnants d’entrées et de sorties, puis peu ou pas, et des reprises ici et là.Ces changements majeurs ont été marqués par ceux qui affectaient en même temps la société et l’Église.De même que la vie religieuse a aussi marqué cette société et cette Église.La vie religieuse, dans ses croissances, ses déclins et ses renouveaux, demeure un microcosme de l’Église, ici comme ailleurs; dans ses sensibilités, ses projets, sa composition, comme aussi dans ses hésitations entre la résignation et la confiance.En même temps, 60 ans, c’est peu dans l’histoire de la vie religieuse, qui a plus de 16 siècles derrière elle, faits de recherche de Dieu, de vie communautaire, de grandes figures inspirantes et d’inventivité dans la réponse aux besoins des temps et des lieux.Ces 16 siècles sont faits aussi de crises, de continuités étonnantes et de transformations profondes des modèles de vie et des spiritualités.Une vue plus longue permet de mieux voir que nous ne sommes ni les premiers ni les derniers religieux.Dans l’Église universelle, la vie religieuse est maintenant en croissance depuis quelques années.De ces 60 ans que nous célébrons, j’en ai passé 35, plus de la moitié, comme religieux.Mon parcours est différent de celui des jeunes intervenants.Et cela est heureux que nous soyons différents.Mais c’est aussi un sérieux défi pour les communautés religieuses.F.Daniel Cadrin, o.p.J-jà Septembre-Octobre 2002 199 La vie religieuse, c’est une drôle de vie, une plante délicate mais tenace.Elle ne va pas de soi, elle n’est pas pour tout le monde; dans l’Église, elle ne peut rejoindre qu’une minorité de gens.Cela est normal.Mais si c’est une vie spéciale, comme toute forme de vie, elle a besoin de conditions spécifiques pour naître et grandir, pour renaître et rester vivante.Je présente certaines de ces conditions dans l’article du numéro spécial de Vie des communautés religieuses : « L’écosystème nécessaire à la vie consacrée aujourd’hui ».J’aimerais ici en souligner quelques éléments.Une situation inconfortable La vie religieuse est prise actuellement dans une situation inconfortable, paradoxale, plus qu’avant.Mais peut-être aussi sommes-nous davantage prêts maintenant à avancer, car nous voyons plus clair qu’il y a 10-15 ans.• Pour l’avenir, la vie religieuse a besoin d’entrées nouvelles.C’est une loi de la vie qui est incontournable.Mais les nouvelles générations iront davantage dans les communautés où il y a déjà des jeunes, comme on le voit dans les communautés nouvelles.• Pour l’avenir, la vie religieuse a besoin de mettre en place des projets porteurs de sens et de service, qui répondent à des besoins réels, en regard de l’évangélisation, de l’éducation de la foi, de la quête spirituelle, de la paix et du dialogue interreligieux, des appauvris.Les besoins d’éducation face aux analphabétismes moraux et religieux et aux soifs spirituelles sont criants.Et c’est notre spécialité.Mais en même temps, nos forces sont vieillissantes et les ressources diminuent.Les préoccupations, par nécessité, sont souvent plus centrées sur les membres âgés et malades que sur les nouveaux projets.• Pour l’avenir, pour que de nouvelles générations viennent et demeurent dans nos communautés plus anciennes, cela suppose qu’elles puissent y avoir leur place, vraiment, avec leurs sensibilités, leurs aspirations, leur apport unique.Mais la culture dominante, dans les communautés religieuses qui ne sont pas nouvelles, est celle des générations plus âgées, simplement parce qu’elles sont majoritaires.Et il leur est difficile (parti - 200 La Vie des communautés religieuses culièrement les baby-boomers) de comprendre et d’accueillir ces voix nouvelles et de leur laisser place.• Pour l’avenir, la vie communautaire est un enjeu crucial.Elle a toujours été source d’attrait pour la vie religieuse; elle l’est encore et le sera dans une société fragmentée et une Église décousue.Mais cette réalité, si importante pour nous, n’est pas actuellement dans une santé florissante.Elle manque de vitalité et de convictions.Le sens de l’appartenance s’est affaibli.Par ailleurs, en 2002, nous ne sommes plus en 1942, ni en 1962 ou 1982.Je crois qu’il y a maintenant un regard plus lucide et ouvert sur le présent et l’avenir de la vie religieuse, une conscience plus vive des enjeux et une certaine sagesse acquise.Nous ne sommes plus dans les enthousiasmes, la créativité, les essais éclatés de toutes sortes des années 60-70.Certains le regrettent.Mais si ces années ont été excitantes, elles ont aussi laissé des ruines et une difficulté de reconstruire ce qui avait été débâti.Nous n’avons plus les ressources qui ont marqué plusieurs décennies.Et nous avons appris à être plus modestes dans nos ambitions.Mais aussi nous ne sommes plus prisonniers de rôles sociaux et institutionnels pré-définis, d’un statut prestigieux (c’est clair!), de spiritualités souvent figées.Nous sommes plus libres pour faire ce que notre mission nous convie de faire, sans attendre en retour.Plus libres pour vivre clairement notre vie consacrée, ses voeux, son charisme, comme des signes à la fois porteurs de sens et à contre-courant de la culture, sans compter sur les appuis extérieurs que nous avions.Nous sommes appelés à creuser le sens même de notre vie et à en témoigner.Personne ne le fera à notre place.Et tout cela est sain.Ces passages peuvent être féconds.Choisir de vivre Dans ce contexte, pour le présent et l’avenir, je redis quelques choix qui me semblent essentiels.Il s’agit de consentir à la vie, de choisir de vivre, avec les risques et les joies qui viennent avec ce choix.Septembre-Octobre 2002 201 Ce choix de vivre se montre, en vérité, dans les investissements en personnes, en ressources, dans des projets communautaires et apostoliques en lien au charisme de la communauté et ensuite dans le soutien à ces projets par les responsables.Ce choix se montre dans l’acceptation de changer des façons de faire, liées à l’habitude, pour que des entrées nouvelles soient possibles et demeurent.Cela touche, entre autres, une vie de prière plus consistante, inspirante et expressive; une vie communautaire plus relationnelle, structurée, et soutenante pour les personnes; la capacité de faire confiance aux nouveaux membres, donc de leur confier des responsabilités, même si certains n’ont que 35-40 ans! L’enjeu dans tout cela est la transmission de la vie, notre générativité.Choisir de vivre, c’est aussi choisir de partager la vie, de bâtir des réseaux, d’associer des gens, hommes et femmes, mariés et célibataires, à notre mission, à nos projets, à notre spiritualité.Ne pas vivre isolés, en vase clos, mais collaborer, pratiquer l’hospitalité et se réjouir d’accueillir des gens chez nous, même si cela dérange.Choisir de vivre, c’est aussi et beaucoup être témoins d’un certain bonheur, non parfait mais fait de paix et de confiance intérieure et pouvant se communiquer, être perçu.Cela dit que la vie religieuse est un chemin particulier en lien aux Béatitudes : heureux, heureuses, ce bonheur promis par Jésus aux miséricordieux, aux assoiffés de justice, aux artisans de paix.Comme invitation, rien ne peut remplacer des témoins heureux de leur choix, après 20-30-50 ans.Choisir de vivre, c’est aussi, dans nos communautés, choisir de nous parler, de parler de ce qui nous tient à coeur, nous habite, nous fatigue, nous attire en avant.Briser le silence sur nos malaises et nos espoirs tant personnels que communautaires et institutionnels.Nous aider les uns les autres à faire la vérité et à éclairer ce regard par la lumière de l’Évangile.Faire circuler une parole du dedans dans nos rencontres formelles mais aussi dans notre vie informelle.La Vie des communautés religieuses L’avenir est incertain, fragile, inquiétant et attrayant.Mais il est aussi un don à recevoir.Le don ne dépend pas de nous mais nous pouvons nous préparer pour l’accueillir.Cette préparation, cet accueil, dépend de nous.Le défaitisme engendre le défaitisme, la confiance engendre la confiance.Je termine en citant Lacordaire, qui disait : « Une communauté religieuse est à la fois le plus consolant et le plus douloureux des fardeaux ».Ce dominicain français, qui a joué un rôle capital pour re-fonder l’Ordre au 19e siècle, après que celui-ci se fut écroulé de la façon la plus forte de son histoire, disait aussi : « Je m’en vais où Dieu me mène, incertain de moi mais sûr de lui ».Daniel Cadrin, o.p.2715, ch.de la Côte Ste-Catherine Montréal, QC H3T 1B6 Vous pouvez vous procurer au Secrétariat de la Revue, au prix de 20$ chacune, les vidéocassettes des journées -29 et 30 avril 2002 Septembre-Octobre 2002 203 OSER LE PRÉSENT IsaBelle Couillard, s.g.m.J’ai bien aimé que dans le titre de l’invitation que nous avons reçue, on parle de la vie religieuse aujourd’hui et demain.Je bondis quand on me dit que je suis l’avenir de ma communauté.Je ne suis pas l’avenir, mais bien le présent.Dans un même ordre d’idées, mes soeurs âgées et malades n’incarnent pas le passé, mais bien le présent de ma communauté, et je dirais même l’avenir.Je me rappelle qu’un jour, après avoir passé une entrevue pour un emploi en pastorale sociale, le responsable m’annonça en ces termes qu’il m’engageait: « Nous avons pensé qu’une Soeur Grise ferait bien l’affaire pour ce type d’emploi ».Ce sont donc mes soeurs anciennes qui, par leur présence auprès des plus pauvres dans l’histoire, leur qualité d’être et de vie intérieure d’aujourd’hui ont influé sur l’avenir, donc dans ce cas-ci sur mon présent.Je crois profondément que l’avenir de la vie consacrée se joue directement auprès des personnes laissées-pour-comptes.À l’époque de nos fondations et de l’essor nouveau de différentes congrégations, il y avait à la base une réponse à un appel de Dieu lancé à travers des personnes délaissées dans leur quête de l’essentiel pour leur vie physique et spirituelle.En vue d’un essor nouveau pour nos congrégations, il nous faut entendre le cri de notre monde.Ce ne sont pas uniquement nos oreilles qui doivent entendre, mais tout notre être.pas seulement par l’intermédiaire du téléjournal.mais dans la rue.pas uniquement dans nos oeuvres ou par le biais de nos engagements.mais là où les cris sont étouffés, sans écho.204 La Vie des communautés religieuses Pensons au sort des personnes avec une déficience intellectuelle, aux immigrant-e-s, à la crise du logement social, au conflit au Proche-Orient, aux nombreuses guerres en sol africain dont on n’entend que très rarement parler.Le cri de notre monde ne nous parvient pas, cependant, uniquement à travers la violence.Il s’exprime aussi à travers les téléromans, la musique Techno ou les Raves, et même à travers l’humour lors de la tenue d’un festival “Juste pour rire”.Il nous faut être à l’écoute des thèmes qui reviennent souvent.Dieu est présent dans son peuple qui souffre: «J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple.J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses.Maintenant va, je t’envoie» (cf Exode 3, 7-10).Patricia Wittberg1, une religieuse et sociologue, insiste sur le fait qu’il nous faut réapprendre à discerner la présence agissante de Dieu dans des situations de violence, d’exclusion sociale, de marginalisation.En effet, sans cela, comment être des témoins signifiants et crédibles de l’amour compatissant de Dieu face à des individus et à des populations entières qui souffrent dans l’isolement.Le mystère de l’Incarnation nous montre la voie à suivre.Cette voie, c’est celle de Jésus qui prend nos chemins et qui nous montre comment être, à la fois pleinement humain et l’image de notre Père.L’incarnation est la clé qui nous permettra d’ouvrir notre coeur à la souffrance humaine et de nous engager à bâtir un monde de paix, d’amour et de justice.Ceci fera en sorte qu’on pourra dire de nous: « elle est bien la fille de son Père » et pourquoi pas:« il est bien une copie conforme de sa Mère ».Ce qui me fait vivre présentement, c’est ma communauté locale qui s’incarne peu à peu dans des voies nouvelles afin de faire Eglise, en s’engageant dans notre quartier (réseau Justice et Foi, logement social, groupe intergénération.).Nous sommes impliquées dans notre paroisse par l’intermédiaire des eucharisties dominicales avec partage de foi à partir de l’évangile.Notre maison est souvent « occupée » par un grand nombre de personnes qui viennent séjourner chez nous quelques heures ou quelques semaines.Nous nous retrouvons tous les jours pour la prière adaptée de Laudes et Vêpres.Nous attendons avec joie le Septembre-Octobre 2002 205 moment de nos rencontres de partage hebdomadaire.Avec ces femmes, je peux actualiser une inspiration intérieure.Mais cet appel continue de me pousser toujours plus en avant.Comme postulante, lors de nos premières assemblées de province, j’ai eu un choc en voyant autant de têtes blanches.J’ai demandé à Dieu ce qu’il pensait en m’appelant dans une communauté dont la moyenne d’âge était plus élevée que l’âge de ma propre grand-mère! Puis, j’ai appris à connaître la vitalité de ces femmes, la richesse et le don de leur expérience.et je me sens privilégiée de faire route avec elles.Mais à ma plus grande surprise, j’ai eu un deuxième choc, lors d’une rencontre où étaient présentes plus de 600 femmes consacrées de divers instituts.J’avais l’impression d’être dans une résidence de personnes âgées et je me suis demandée de nouveau ce que je faisais là.Je dois aussi avouer que la moyenne d’âge élevée des membres de ma communauté et la fermeture de nos petites maisons, me posent question.En effet, avec qui vais-je actualiser cet appel tenace en moi à vivre dans un milieu de vie communautaire toujours mieux adapté aux exigences de vie en ce troisième millénaire?Avec quelles autres communautés locales, allons-nous pouvoir partager nos joies, nos défis, nos questionnements face à cette incarnation de la présence du Christ pour notre époque?Je suis bien consciente que les jeunes qui cherchent leur voie d’avenir, ont la même réaction que moi.De plus, les jeunes et les moins jeunes me posent régulièrement la même question, à savoir comment je m’intègre dans la réalité d’une communauté vieillissante.Mais en communauté, on parle très peu de cette situation.À partir de cette réalité et devant le fait que peu de« communautés nouvelles» (du moins à ma connaissance) ont une option pour la libération des personnes opprimées de notre temps, j’ai la ferme conviction que nous devons libérer, dans nos communautés, des femmes et des hommes qui planteront des tiges nouvelles à partir de nos charismes propres.Je ne parle pas ici simplement d’ouvrir de nouvelles résidences, mais de rassembler des personnes consacrées qui ont une passion pour Dieu et son peuple.Des personnes capables d’être interpellées sur leur style de vie, sur la 206 La Vie des communautés religieuses réalité des trois voeux pour aujourd’hui, sur leur complicité face aux injustices socio-politiques et environnementales.Ces personnes, faisant maintenant partie d’une nouvelle réalité, seront libérées de l’administration de la communauté et de ses oeuvres, pour pouvoir se consacrer entièrement à chercher la présence de Dieu dans notre monde et à contribuer à déterrer les semences de vie enfouies dans la misère humaine.Cette nouvelle version de nos charismes respectifs saura, je le crois, attirer des jeunes qui cherchent un lieu pour actualiser le radicalisme de l’appel de Dieu qui les habite et apporter leur contribution aux besoins non-répondus de notre époque.Lors du Congrès intercontinental sur les vocations pour l’Amérique du Nord, Gilles Routhier2, prêtre et professeur à l’Université Laval, nous affirmait que chez nos fondatrices au Québec « on retrouve dans leur fondation une correspondance importante entre leur oeuvre et le mode de vie qu’elles empruntent et un trait marquant de l’histoire générale de leur époque.Elles sont si présentes aux grandes angoisses de leur temps - les ayant éprouvées ou en ayant fait souvent elles-mêmes l’expérience - que l’on peut dire que leur engagement, leur oeuvre ou leur mode de vie qu’elles proposent sont parfaitement accordés à l’esprit d’une époque et d’un lieu.Ces personnes sont d’abord des femmes de leur temps et c’est dans ce temps et dans ce lieu qu’elles ont été travaillées par la grâce et qu’elles sont devenues figures d’Évangile et manifestations du salut de Dieu ».« L’essor des vocations dans ces différentes périodes du catholicisme moderne ou contemporain passe par des créations originales qui sont en phase avec l’esprit de la période qui a connu de telles éclosions.Il y a, à la base de ces fondations ou de l’essor de ces congrégations, un partage des joies et des espoirs, des tristesses et des angoisses des personnes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, partage qui est aujourd’hui encore nécessaire si l’on veut “recréer” un climat favorable aux vocations en Amérique du Nord.» Pour sa part, Patricia Wittberg soutient que, sans une adaptation signifiante, une communauté ne mourra probablement pas Septembre-Octobre 2002 207 entièrement, mais elle demeurera prise dans un niveau minimal de survie en périphérie de l’Église et sera sans pertinence pour notre monde, et j’ajouterais pour les jeunes.Les communautés, comme à l’époque de leur fondation, doivent offrir des alternatives à notre monde.Dans un âge où le matérialisme engendre la surproduction et la surconsommation au prix de la misère humaine du deux tiers de la population mondiale, nous sommes appelés à être témoins de l’Essentiel par notre vie de contemplation et notre style de vie.Révélant ainsi un Dieu Père de tous et qui comble notre coeur d’un bonheur sans limite.Dans un monde où l’individualisme gagne sans cesse du terrain, nous sommes conviés à être témoins de l’amour inconditionnel que nous avons entre nous et avec les autres qui nous entourent, malgré nos différences.Une mission clairement définie avec des membres engagés avec passion sera un témoignage fort de la force de la communion.A une époque où les entreprises se regroupent pour faire davantage de profits provoquant la mise en place d’emplois précaires et même des abolitions de postes, il devient urgent de témoigner de notre solidarité avec et pour les plus appauvris en faisant, entre autres, des achats et des investissements avec une conscience sociale et environnementale toujours plus accrue.L’essence même de la vie consacrée bien vécue et mise sur la place publique saura interpeller notre monde devant les choix de société à faire ensemble.Il en va de notre rôle prophétique pour le troisième millénaire.Simon Pedro Arnold, o.s.b.3 traite de cette question.Il affirme que « le prophétisme de la vie religieuse se situe face à la frontière et face au centre de l’Église.Dès son origine, l’intuition des fondateurs, fondatrices visait les plaies dont souffrait l’Église du temps et cherchait, par la mission et le témoignage, des alternatives de vie évangélique qui questionneraient l’institution Église et en même temps la rendraient présente dans le monde».Il termine en déclarant que : « La crédibilité de notre vie dépend à la fois de notre cohérence avec l’idéal de Jésus et d’une vraie lisibilité dans le milieu environnant.Articuler les deux dimensions est précisément le plus difficile, le résultat fragile d’une liberté créatrice et d’une fidélité vigilante.» 208 La Vie des communautés religieuses Gilles Routhier stipule que « si l’on veut aujourd’hui travailler utilement à «re-créer dans l’Église nord-américaine un climat favorable aux vocations», il ne faut pas se contenter de se doter d’un plan de communication [.] ni envisager simplement la mise en oeuvre de nouveaux moyens de recrutement et d’interpellation [.] Il faut que chaque Église se donne une image-guide inspirante de son projet missionnaire, i.e.arriver à dire, en commençant à le réaliser et en mettant en place des bancs d’essai, comment elle imagine risquer à nouveau l’aventure de l’Évangile dans la société actuelle».Sommes-nous prêts et prêtes à mettre de l’avant des projets missionnaires qui répondent aux cris de notre monde d’aujourd’hui.Sommes-nous prêts et prêtes à créer de nouveaux projets à bâtir avec des jeunes?Si oui, ce serait là un véritable acte de foi sur le don de Dieu de notre charisme à son peuple.Mais ce serait aussi un acte de confiance en la jeunesse qui est habitée par l’Esprit et qui trop souvent cherche en vain un lieu et un groupe pour actualiser ses dons.Lors du Congrès intercontinental sur les vocations pour l’Amérique du Nord d’avril dernier, Marie Chin, r.s.m4 nous rappelait qu’il « est dangereux de s’approcher de Jésus, car nous pouvons prendre en feu ».Nous avons besoin les uns, les unes des autres pour faire mémoire de la présence de Dieu agissant encore aujourd’hui et pour déceler sa présence.Ceci afin de Le dire avec des symboles et des mythes pour aujourd’hui.Si nous sommes fidèles à l’appel lancé par Dieu dans le cri des pauvres, que nous avons le désir de l’actualiser par un partage et un engagement mutuel, d’autres femmes et hommes désireront porter le message du Christ dans « la langue de chez nous ».Références 1 Patricia Wittberg, « Pathways to Re-creating religious communities ».Paulist Press, 1996.2 Gilles Routhier, «Renouveau de la mission: Condition d’un réveil vocationnel» extrait d’une conférence donnée lors du Congrès continental sur les vocations, avril 2002 (www.vocations2002.org) 3 Simon Pedro Arnold, o.s.b., « Chemins de refondation », bulletin spécial de la CRC, 2001 4 Marie Chin, r.s.m., « Many more miles before we sleep », extrait d’une conférence donnée lors du Congrès continental sur les vocations, avril 2002 (www.vocations2002.org) Septembre-Octobre 2002 209 LA VIE RELIGIEUSE DOIT PARLER AU MONDE Frère François Bergeron, s.c.Frères et Sœurs dans le Christ.Dans son exhortation apostolique La vie consacrée, Jean-Paul II rappelle à plusieurs reprises le caractère prophétique de la vie religieuse dans l’Église.Ainsi, tous les religieux et toutes les religieuses ont à être prophètes dans l’Église selon ce style de vie particulier.Quand on me pose la question : «Quelle est ta vision de l’avenir de la vie religieuse et ton espérance face à ce style de vie?», je ne peux que répondre à la manière du prophète Osée.Ce prophète nous partage les fruits de son expérience conjugale : ses joies et ses peines.Comme lui, je veux vous partager les fruits de ma réflexion mais aussi de mon expérience de la vie religieuse.Mon expérience ne s’étend que sur une brève période et c’est avec beaucoup d’humilité que je viens vous partager ma réflexion.Si je ne vous apporte rien de nouveau, j’espère au moins vous rejoindre par mon zèle de jeunesse et par mes questionnements.Durant les quatre dernières années, ma mission première était celle de ma propre formation.Pendant mes quatre années d’études, à l’Université du Québec à Rimouski, j’avais pour souci de dire la vie religieuse par ma façon d’être mais aussi par l’écoute de ce que les gens avaient à me dire de ce style de vie.Une constatation : les jeunes d’aujourd’hui connaissent mal la vie religieuse.Ils la connaissent par le biais des médias qui présentent la vie religieuse des années 60 ou encore celle des années 2000 mais sous un angle pessimiste.La vie religieuse est-elle un résidu de l’histoire?En 1998, à ma première année à l'université, quand je me suis présenté comme jeune religieux, voici quelles ont été les réactions : «Ça existe encore 210 La Vie des communautés religieuses des jeunes religieux!», «C’est quoi un religieux?», «Vas-tu devenir prêtre?», «Es-tu le seul?», et j’en passe.J’ai été questionné principalement sur deux réalités de la vie religieuse : son sens et sa visibilité.Notre société vit une crise du sens.Sans doute est-ce une raison pour laquelle elle questionne le sens des engagements religieux qui vont à contre-courant.Les jeunes, les adultes et les personnes âgées ont soif d’un sens à leur existence humaine.Comme religieux et religieuses avons-nous quelque chose à leur dire à ce propos?J’entends souvent les questions suivantes: «Qu’est-ce que la vie religieuse veut dire et apporter au monde?», «Comment la vie religieuse peut-elle être signifiante pour les humains?» Je vous présente ma réflexion à propos du sens.À mon avis, la vie religieuse n’aura de sens que si elle est vécue selon sa mission propre : «être mémoire évangélique radicale pour le Peuple de Dieu».Auparavant, j’étais plutôt tiède à la notion de radicalisme.Depuis quelque temps, j’apprends à m’en faire un ami.La vie religieuse ne peut parler au monde que dans un certain radicalisme.Alors, je me méfie de plus en plus de ceux et celles qui auraient tendance à vouloir diluer la vie religieuse avec la vie du monde.Si nous voulons parler au monde et que nous vivons exactement comme lui, alors, peut-être aura-t-il plus à nous apprendre que nous?Vouloir rendre la vie religieuse belle et facile, pour s’attirer la sympathie des gens, est-ce parlant?J’en conviens, il faut à tout prix éviter de la présenter sous la face austère que les médias exploitent.Toutefois, si la vie religieuse ne rappelle plus les exigences de l’évangile alors, que reste-t-il?Dire qu’il n’y a plus ni d’obéissance (les supérieurs ne font qu’écouter ce que nous avons à leur dire!), plus de pauvreté (on peut avoir tout ce qu’on veut!) et plus de chasteté (je vous laisse penser ce que vous voulez) pour rendre la vie religieuse belle aux yeux du monde, il me semble que c’est dire qu’il n’y a plus de vie religieuse.Là n’est pas l’avenir.Comme jeune religieux en formation, on me demande d’évaluer à chaque année mon vécu des vœux.Si vous qui avez plus d’expérience me dites que c’est révolu, alors pourquoi tant d’efforts.Pour moi, ce n’est pas toujours facile, mais vivre les conseils évangéliques, ça me rend tellement libre.Alors, si la vie religieuse pouvait en dire autant au monde, combien plus grande serait notre liberté.Septembre-Octobre 2002 211 Oui, il faut savoir s’ajuster aux besoins de son temps.Il faut savoir se faire proche de tout le monde.Toutefois, il faut encore parler par notre style de vie.Notre vie communautaire a du sens et a quelque chose à dire au monde : «Il est encore possible de vivre ensemble et dans le dialogue!».Dans un monde où tout semble prendre des proportions démesurées, il me semble qu’il faut revaloriser les relations interpersonnelles.En ce sens, je mets beaucoup d’espérance dans les communautés de 4 ou 5 frères ou sœurs.Ce sont des communautés assez grosses pour dire les exigences de la vie communautaire mais pas trop grosses pour permettre une relation interpersonnelle enrichissante.Un frère plus âgé me disait : «Les petites communautés, c’est comme du papier sablé.Ça polit les frères pour les aider à vivre une vie communautaire intense».De plus, la vie dans les petites résidences est souvent celle qui nous permet une implication dans les milieux de vie.Comme tout le monde qui y vit, les frères et les sœurs présents dans ces maisons se rendent à l’église pour les rassemblements, chez le médecin pour les rendez-vous, au centre d’achat pour faire les courses.Sans doute est-ce exigeant.Mais nous n’avons pas fait le choix de ce style de vie pour sa facilité.En tous cas, je l’espère.Notre vie de prière communautaire peut aussi parler au monde.Nous ne sommes pas dans une communauté pour nous-mêmes mais pour le tout Autre, pour Dieu.Il faut pouvoir dire dans l’Eglise que Dieu est au cœur de notre vie, qu’il est la vitamine complète que nous prenons chaque jour.Il est aussi la force qui nous aide à vivre notre apostolat.Ainsi, notre vie apostolique par-lera-t-elle au monde.Si cet apostolat est fructueux, ce n’est pas à cause des «ondes» positives que nous dégageons mais bien plutôt à cause de notre foi, de notre espérance et de notre charité qui sont au principe du dynamisme de la vie chrétienne.Notre accueil ne doit pas laisser les gens indifférents.Dire que nous sommes des humains, c’est vrai.Mais dire que nous vivons comme tout le monde, c’est un piège.Notre mission est de vivre l’évangile dans le monde et non de vivre à la manière du monde.Sinon, l’individualisme, l’immédiateté, la consommation peuvent continuer à faire leur chemin dans nos communautés.212 La Vie des communautés religieuses Le deuxième pôle qui me touche dans ma réalité de religieux et qui semble poser question dans la société est la question de la visibilité.Nos engagements ont du sens mais les vivons-nous pour nous-mêmes?Les gens demandent : «Mais où êtes-vous?».J’aimerais vous exposer ma réflexion à ce sujet.Plusieurs fois, je me suis demandé si nous n’étions pas prisonniers de notre héritage.En effet, l’héritage que nous avons reçu est constitué d’immenses bâtiments.Je conviens que ces grandes maisons sont souvent des lieux d’accueil.Toutefois, est-ce que la location de locaux rend la vie religieuse parlante?Notre présence dans ces maisons nous a-t-elle isolés des jeunes, du monde et de la société?Tous les services sont offerts dans ces maisons.Alors, avons-nous encore des raisons d’en sortir?Il faut s’interroger.Devant ce constat, quelle est ma vision de l’avenir de la vie religieuse?Il appartient à tous ceux et à toutes celles qui sont religieux ou religieuses aujourd’hui.Il ne repose pas que sur le dos des jeunes religieux ou religieuses.Sinon, nous devons nous préparer à de nombreux «bum out» spirituels.Bien entendu, ces derniers auront-ils un rôle de premier plan à jouer dans les années à venir.Toutefois, restons aux aguets, «les oiseaux se cachent pour mourir» ne doit pas devenir notre marotte.Après tout, la profession des conseils évangéliques ne s’arrête pas à l’âge de 65 ans.Nous avons tous à rayonner par notre présence dans l’Église et dans le monde d’aujourd’hui.Nos grandes maisons nous ont peut-être isolés en ce sens.Cela n’est pas une règle générale parce que dans beaucoup de ces grandes maisons, nous avons encore des lieux d’apostolat qui nous permettent une proximité avec les jeunes et avec le monde en général.Je conviens aussi que plusieurs de nos religieux et religieuses n’ont plus la capacité de se déplacer ou de sortir de la maison comme avant mais plusieurs peuvent encore le faire.On dit souvent qu’il faut commencer par soi-même pour changer le monde! Ainsi, au cours des quatre dernières années que j’ai vécues à Rimouski, je me suis fait présent à plusieurs niveaux dans mon milieu et je crois que ma présence n’a pas laissé les gens indifférents.Cela est réciproque.De plus, ce n’était pas seulement moi qui étais présent mais toute ma communauté avec moi.Et cela Septembre-Octobre 2002 213 n’est pas vrai seulement parce que je suis jeune.Je connais des religieux et des religieuses qui ont une présence bien vivante auprès de leurs voisins malgré leur âge avancé.Leur présence et leur exemple est un beau témoignage de la vie religieuse au service du monde.Je retiens que pour témoigner de notre style de vie prophétique, il faut être présent.Bref, la vie religieuse aura de l’avenir si elle continue de parler au monde.• Elle parlera au monde tant qu’elle lui sera présente.• Elle parlera au monde tant qu’elle sera un rappel des exigences évangéliques.• Elle parlera au monde tant qu’elle lui présentera des témoins joyeux engagés dans le radicalisme des conseils évangéliques.• Elle parlera au monde tant qu’elle sera empreinte de cohérence et d’authenticité.J’aimerais terminer en citant un confrère qui m’écrivait : «Ouvrons-nous les yeux! C’est à nous tous, religieux, jeunes et vieux, de renouveler notre façon d’être présents en notre monde.De changer notre regard, de veiller à entretenir la flamme, d’abord la nôtre et celle de nos semblables! Oui, croyons que notre choix de vie donne encore la VIE!».Voilà tout un défi à réaliser.Je n’ai pas la prétention de vivre parfaitement tout ce que je viens de vous présenter mais j’y aspire.Je sais très bien que je dois passer des mots à l’action.Il ne faut pas oublier que ce défi s’insère dans un chemin de croissance qui ne doit pas oblitérer l’urgence de la conversion.D’où l’importance du respect du cheminement de ceux et de celles qui demandent à vivre la vie religieuse.Ce défi, certes, est de taille, mais moi, je suis fier de vouloir le relever! Et vous?214 La Vie des communautés religieuses IL Y A UN AVENIR.Judith Giroux, o.p J’aimerais vous partager bien simplement mes réflexions sur mon expérience de la vie religieuse.Qu’est-ce qui m’intéresse, me stimule, me fait vivre et quels sont les grands défis que j’y rencontre.Dans un deuxième temps, je vous partagerai comment j’entrevois l’avenir de la vie religieuse.L’expérience que j’ai de la vie religieuse est bien courte.Je suis entrée au postulat en octobre 1998 et j’ai prononcé mes premiers voeux le 11 août 2001.Cela fait donc 3 ans et demi que je vis en communauté dont seulement 8 mois comme professe.C’est donc sans prétention que je m’adresse à vous.L’expérience de base que j’ai faite et que je continue toujours de faire de la vie religieuse, est celle d’un appel amoureux de Jésus qui m’invite à entrer dans une relation d’intimité avec lui en vue de partager sa mission.C’est fondamentalement l’expérience d’une saisie du Christ et d’une réponse de cette saisie qui s’est concrétisée par l’engagement que j’ai prononcé lors de ma profession.Maintenant, qu’est-ce qui me stimule dans ce choix de vie?Ce qui me fait vivre et me stimule dans ma vie religieuse c’est: la vie de prière, la vie communautaire, la formation que je reçois et mon engagement apostolique.La vie de prière est pour moi très importante car c’est ce qui nourrit ma relation avec Jésus.C’est un temps privilégié où je me laisse aimer par Jésus et où je me livre de nouveau à Lui.Ce sont Septembre-Octobre 2002 215 mes tête-à-tête avec mon Grand Amour, mes rendez-vous d’amoureux si vous le voulez.C’est là que, dans la foi et la confiance, se réalise la grande transformation de tout mon être pour que je puisse dire comme saint Paul: (Ga 2, 20).C’est l’âme et le souffle de ma vie religieuse.C’est là que le feu de l’amour de Jésus vient me brûler le coeur, en particulier par l’Eucharistie et l’oraison.C’est aussi un lieu de purification et de dépouillement de mes intentions, de mes motivations car, vous le savez mieux que moi, on ne baigne pas toujours dans les consolations.Et comme Dominicaine, ma prière se nourrit particulièrement de la Parole de Dieu, lieu privilégié où je contemple le Christ.Autre point important qui me fait vivre et me stimule comme religieuse, c’est la vie communautaire.Je vis avec des femmes qui partagent les mêmes grands désirs de sainteté, la même foi, la même recherche de l’absolu, en un mot la même suite de Jésus.J’y trouve le soutien et le support fraternel pour avancer sur cette route ainsi que l’équilibre affectif indispensable pour bien vivre mon voeu de chasteté.Bien entendu, la vie communautaire est tout un défi.J’y rencontre la différence d’âge, de caractère, de point de vue, de façon d’aborder tel projet.C’est donc là, en tout premier lieu, que se vérifie ma contemplation de Jésus et que se pratiquent les valeurs de l’Évangile, qui se traduisent par la charité.On sait bien que si ce n’est pas le Christ et l’Évangile qui nous tiennent ensemble, notre vie communautaire est invivable.La vie communautaire est pour moi indispensable surtout avec ses défis, parce que j’y apprends à devenir plus humaine, plus chrétienne, à mourir à mon gros moi pour être en fin de compte réellement ce que je suis.Cela se vit en pardonnant et en étant pardonnée, en accueillant inconditionnellement l’autre, en se donnant dans le sacrifice par amour comme dirait ma fondatrice.Ma communauté, c’est ma famille qui m’aide à me connaître et à me donner véritablement.La formation aussi est, dans ma vie religieuse, source de vie et de lumière.Tout d’abord cette formation se vit dans le quotidien.Comme on apprend à nager en nageant, on apprend à suivre Jésus pauvre, chaste et obéissant en le suivant, on apprend à prier en priant et à vivre en communauté en vivant en communauté.Cet apprentissage est soutenu par des cours plus formels et par un 216 La Vie des communautés religieuses accompagnement individuel qui me permet de mieux discerner la volonté de Dieu par une relecture assidue de mon vécu.Le travail que j’effectue, soit dans un service à l’intérieur de la communauté soit dans une oeuvre d’évangélisation, est l’occasion pour moi de réaliser dans le concret le don de soi qui est une source de joie.J’expérimente le passage de l’évangile qui dit : si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour, et qu’il me suive.Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera (Luc 9, 24).De plus, mon travail me cimente davantage à ma communauté et m’intégre dans son charisme spécifique.Je peux conclure en disant que donner sa vie pour le Christ et sa mission est une aventure très stimulante et très exigeante, c’est un combat de tous les jours pour un jaillissement de vie et de liberté.C’est une expérience pascale.Maintenant, j’aborderai avec vous ma vision de l’avenir en ce qui concerne la vie religieuse.Je vous rappelle que je vous livre ce que je vois, bien simplement, sachant que ma vision est très limitée et incomplète.Je ne vous livre pas le résultat d’une étude exhaustive, mais je vous partage ce que je ressens et perçois comme jeune religieuse.Tout d’abord, lorsque je constate l’âge moyen des religieux et des religieuses et le nombre d’entrées par année, il y a de quoi donner des frissons dans le dos.Je ne peux pas faire abstraction des immenses défis qui attendent la jeune génération de religieux et de religieuses d’aujourd’hui au Québec.Surtout les défis qui touchent le peu de relève, le vieillissement des membres de nos communautés, l’administration de grandes maisons, le besoin d’une évangélisation dans un monde plutôt indifférent, ignorant de ce qu’est la vie chrétienne, plein de préjugés en ce qui concerne la vie consacrée, etc.Je pourrais continuer longtemps, mais je m’arrête tout de suite car des défis il y en a toujours eu et il y en aura encore petits et grands.Je suis convaincue que l’Esprit Saint donnera à notre génération ce qu’il faut pour passer à travers.Septembre-Octobre 2002 217 Je demeure donc confiante et remplie d’espérance pour l’avenir de la vie religieuse, car la vie consacrée est un don de Dieu.Dieu fait toujours résonner au coeur de ses choisis cet appel.Nous avons le Nouveau Testament à témoin et la tradition dans l’Église.Dieu a toujours appelé des personnes à se consacrer à Lui, à suivre de près la forme de vie de Jésus, comme les premiers disciples, pour continuer sa mission quelles que soient les situations historiques, culturelles, économiques que notre monde traverse.«La vie consacrée n’a pas seulement joué dans le passé un rôle d’aide et de soutien pour l’Église, mais elle est encore un don précieux et nécessaire pour le présent et pour l’avenir du Peuple de Dieu, parce qu’elle appartient de manière intime à sa vie, à sa sainteté et à sa mission» (Vita Consecrata, 14).Il y a donc de l’avenir, et cet avenir dépend aussi de moi.Si Dieu appelle, Il compte sur moi pour appeler.La question que je me pose est: Comment je participe à interpeller et comment, par la suite, je reçois ceux qui viennent?Les jeunes qui portent un appel pour la vie consacrée ont soif de sainteté, de vérité.Est-ce que le témoignage de ma vie consacrée est authentique?C’est la sainteté de Dieu qui passe en nous et nous transfigure, qui attire les jeunes.Je crois aussi que c’est en allant vers les jeunes par la proposition de projets qui rejoignent leur soif de vie spirituelle, de justice, de paix, de fraternité, d’authenticité en lien avec notre mission et notre vie que nous susciterons en eux le goût de donner leur vie pour l’Église.En terminant, je voudrais vous partager une expérience que j’ai faite alors que j’étais adolescente et qui a marqué ma vie.J’ai fait partie d’un groupe de prière où une dizaine de jeunes se réunissaient tous les samedis soirs à la paroisse pour animer la messe et ensuite prier ensemble.De ce groupe sont sortis un couple très engagé dans sa foi, un prêtre et une religieuse.Ce que je veux dire en vous partageant cela, c’est qu’il ne faut pas avoir peur du petit nombre.Notre pauvreté est une chance qui nous pousse à l’essentiel.L’avenir est devant nous et Jésus nous invite à avancer au large.L’avenir dépendra en partie de l’audace que nous mettrons à nous “mouiller” pour avancer au large et surtout de l’action sur- 218 La Vie des communautés religieuses prenante de l’Esprit Saint au coeur de chacun, chacune de nous, de l’Église et du monde.Question - Et le voeu de pauvreté, comment se vit-il dans la composante de notre vie d’aujourd’hui?Une réponse - Il est vrai que la soif des biens matériels, de la facilité nous rejoint, mais les jeunes reconnaissent vivre une soif plus grande qui est celle de donner un “témoignage de simplicité vécu en solidarité”.“Cette communauté vit avec rien, mais toutes sont rayonnantes”.Et votre réponse?.Question - Les jeunes s’attendent-ils à ce qu’on les appelle à la vocation religieuse?Une réponse - D’après le témoignage d’un jeune, il pensait à la vocation religieuse mais “il s’attendait à ce que quelqu’un l’invite.S’il n’y avait pas eu cette invitation, il n’aurait fait le pas”.Il faut oser les inviter.Il y a bien des petits gestes concrets qui peuvent amorcer cet appel, un café, un repas préparé ensemble.Mais c’est tout un défi.Les religieux ont reçu un héritage, il faut le remettre en invitant des jeunes à le recevoir.Il faut reconnaître qu’il n’y a pas beaucoup de promotion, de publicité autour de la vocation religieuse.Et votre réponse?.Septembre-Octobre 2002 219 À VIN NOUVEAU, OUTRES NEUVES Sébastien Doane, c.s.c.« Personne ne met du vin nouveau dans des vieilles outres; sinon le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres; à vin nouveau, outres neuves! » Mc 2, 22 Si on replace ce verset dans son contexte, Jésus est en train d’expliquer pourquoi ses disciples sont différents de ceux du Baptiste.Du côté de Jésus, on mange et boit alors qu’avec Jean, on jeûne.Ce verset me parle de changement et peut nous réveiller un peu dans notre discussion sur le futur de la vie religieuse.Des questions Quel est l’avenir des communautés religieuses au Québec?Quelles seront nos outres neuves pour le vin à venir?Comme le dit cette image biblique, mettre du nouveau dans du vieux ne donne pas vraiment de bon résultat.À quoi ressemblera l’avenir de nos communautés?D’abord, l’avenir ne va pas de soi.Depuis trente ans, il y a eu un manque criant de renouvellement.Ce n’est pas un secret pour personne, il n’y a plus beaucoup de jeunes religieux/ religieuses.Cependant, ce n'est pas le seul problème, ou peut-être qu’il a des racines plus profondes?Je crois que le problème du manque de vocations, est tributaire d’un problème vocationnel plus large : quelle est la vocation des communautés religieuses dans notre société?Quelle est notre identité, notre mission, notre spiritualité et surtout comment ces trois aspects répondent à la culture et la société d'aujourd’hui?Est-ce qu’on a une raison 220 La Vie des communautés religieuses d’être, du bon vin à offrir, ou sommes-nous de vielles outres incapables de porter le vin nouveau de la culture actuelle?Je n’ai pas de réponse claire à ces questions.Mais, il ne faut pas s’étonner qu’une communauté ne réussisse pas à fleurir, si elle ne répond pas à un réel besoin de la société.Chez Sainte-Croix Par exemple, en regardant le moment de fondation de ma communauté, je m’aperçois qu’après la révolution, la société française avait un grand besoin dans l’éducation : il y avait une génération complète sans éducation.C’est pourquoi notre fondateur Basile Moreau a rassemblé des frères, sœurs et prêtres ensemble pour répondre à ce besoin essentiel.Plusieurs se sont joints à lui, parce qu’ils voyaient que cette mission était signifiante et vitale pour ce temps.Aujourd’hui, si on continue l’exemple, il n’y a presque plus de religieux de Sainte-Croix impliqués directement dans l’éducation au Québec, car la communauté a discerné que le besoin n’est plus là.Par contre, il y a un besoin réel à l’Oratoire St-Joseph qui est considéré par notre société comme un lieu important et signifiant à plusieurs niveaux : spirituel, culturel, historique et même touristique.On a abandonné une partie de notre mission (l’éducation) parce que le besoin social nous a déplacés (à l’Oratoire).Je crois que pour s’épanouir, les communautés doivent se recentrer autour d’un lieu “identitaire” fort pour pouvoir rayonner de celui-ci.Pour les Sainte-Croix, ceci pourrait se faire naturellement à l’Oratoire.Mais, ce lieu n’a pas besoin d’être physique, d’autres communautés se recentrent de façons différentes.Par exemple, avec une mission centrée sur l’accueil des exclus.Dans les années 70, ma communauté, en quittant les collèges, a a pris un tournant très important.Avec ce changement, les religieux se sont trouvé des « jobs » un peu partout, en fondant des petites maisons un peu partout.Un petit problème est survenu : à la suite de ce mouvement (valable et salutaire pour l’époque) on a perdu notre identité et notre mission commune.A vouloir être le levain dans la pâte, en s’impliquant un peu partout de façon personnelle, Septembre-Octobre 2002 221 nous sommes aujourd’hui en train de disparaître.Le pain a grandi, et le levain n’est plus visible.La situation a changé depuis 1970, et nous devons nous rassembler pour devenir acteurs de transformation sociale.C’est en se recentrant qu’on pourra rayonner.C’est le projet des jeunes religieux de ma communauté.Un projet voulant remettre en valeur la vie communautaire et la vie de prière souvent éclipsées par nos différents engagements personnels.L’espoir À vin neuf, outres neuves! Sommes-nous capables de changer de cap?Pouvons-nous au moins nous parler de notre avenir?Avons-nous l’énergie pour le faire?Avec la diminution radicale du nombre de religieux actifs, nous sommes encore dans une phase de décroissance.Heureusement, nous croyons à la résurrection et même si nous sommes en hiver, la mort de certaines branches va peut-être permettre à de jeunes pousses de fleurir.Qui peut deviner ce que sera la vie religieuse de demain?La seule chose que je sais, c’est qu’elle ne sera pas que la répétition du passé ou du présent.Il faudra découvrir quelles seront nos nouvelles outres, car je suis convaincu que nous portons du vin nécessaire pour notre société qui a une grande soif spirituelle et communautaire.Nos valeurs sont très importantes à transmettre à notre société.Au pire, peut-être qu’il faudra faire comme Jésus et transformer l’eau en vin pour remplir nos nouvelles outres?Quelques pistes d’avenir • Refuser d’être des vieilles outres, même si ça peut être confortable et sécurisant de répéter le passé sans se poser de questions.• Connaître la culture actuelle, les nouvelles outres de notre société.C’est presque comme une nouvelle langue à apprendre.Il faut parler le langage des gens.• Ne pas se renfermer dans la sphère du privé, mais prendre notre place comme un acteur parmi d’autres sur la place 222 La Vie des communautés religieuses publique surtout dans le domaine des communications.• Évaluer les besoins de notre société et notre façon d’y répondre de façon signifiante, comme religieux/religieuse.• Poser la question de l’identité des religieux/religieuses dans notre monde.• Ne pas avoir peur d’être visible et fier de notre identité religieuse.• Investir dans la pastorale vocationnelle.Un auteur américain suggère que chaque membre d’une communauté devrait donner 20% de son temps à la pastorale vocationnelle.Je peux dire qu’on travaille fort à Ste-Croix du côté pastorale vocationnelle et ça porte fruit.Une centaine de jeunes fréquentent nos activités.• Revenir à un modèle plus communautaire, où la mission n’éclipse pas la prière et la fraternité.• Avoir le courage de regarder l’avenir à moyen et long terme.Pour préparer l’avenir.Il nous faut un plan d’avenir sinon, je vais me réveiller un jour et je serai le seul religieux de Sainte-Croix à l’Oratoire.Une relève, ça se prépare.• Donner une bonne place aux jeunes dans nos communautés.C’est sûr qu’ils peuvent déranger un peu, qu’ils ne sont pas parfaits, mais il ne faut pas avoir peur de leur donner des responsabilités.• Finalement, croire en l’avenir, au risque et à la présence de Dieu avec nous.“Personne ne met du vin nouveau dans des vieilles outres; sinon le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres; à vin nouveau, outres neuves!” Mc 2, 22.Septembre-Octobre 2002 223 GRAIN ENFOUI, RACINES NOUVELLES T.G.Diem PH AM, esc Comme vous pouvez le deviner, ma perception du présent et de l’avenir de la vie religieuse, est teintée de qui je suis : femme québécoise avec un fond asiatique - vietnamienne, religieuse apostolique de la famille frères - pères - soeurs de Ste-Croix, formatrice attirée personnellement par l’essentiel de la vie monastique et des communautés nouvelles (car au fond, nous sommes d’une même souche aux figures diverses).A partir de mon expérience de quelques années auprès de nos soeurs aînées et de celle d’aujourd’hui avec les nouveaux membres, je constate deux réalités dans la vie religieuse actuelle: Premièrement : la vie religieuse vécue par la majorité des personnes qui ont beaucoup d’années en communauté dans un style de vie ordonnée, avec une ténacité inouïe au travail, avec une vision de la vie religieuse inscrite dans des structures connues et éprouvées, etc.Deuxièment : la réalité vécue par la plupart des nouveaux membres de nos congrégations est marquée par la communication, l’expression d’une pensée personnelle, le partage du vécu, du cheminement, ainsi que par le plaisir de goûter la vie ensemble, etc.Aucune de ces deux réalités n’est supérieure à l’autre.Elles sont différentes.Nous avons à les accueillir ainsi.La première que j’appelle ancienne ou grain enfoui était nécessaire à une époque.Présentement, il semble qu’elle soit 224 La Vie des communautés religieuses appelée à laisser la place à l’autre qui n’a pas encore une forme très claire.Pourtant, sans l’existence de cette ancienne forme, l’Église aurait vécu un vide énorme et la vie religieuse n’aurait pas été transmise jusqu’à aujourd’hui.La deuxième que j’appelle nouvelle ou racines nouvelles est née à partir de la physionomie de la société d’aujourd’hui.Elle est nécessaire pour notre époque mais un jour, elle aussi, aura à laisser la place à une autre forme de vie religieuse.Au delà de ces deux réalités, et malgré la diminution de 50% des effectifs dans nos congrégations, la vie religieuse ressemble actuellement à un grain enfoui en terre, en train de germer.Ce grain est en train de craquer, d’éclater pour laisser sortir des racines nouvelles qui s’enfoncent au plus profond de la terre pour donner du neuf.Or, plus le grain enfoui est fort, plus les racines sont solides.Ici, j’aimerais vous poser une question : «Vous, soeurs et frères de la génération du grain enfoui, appelés à craquer pour donner la vie, êtes-vous des grains forts ?» «Et nous, soeurs et frères des racines nouvelles, reconnaissons-nous être nés de la génération ancienne avec sa beauté, ses faiblesses et qui a contribué à faire avancer l’Église et la société d’une époque.comme nous-mêmes sommes appelés à en faire autant aujourd’hui ?» La vie religieuse a-t-elle un avenir ?La réponse est positive ou négative, elle dépend de notre propre réponse, la vôtre et la nôtre.Ici, je ne néglige pas la part primordiale de Dieu en ce qui concerne notre avenir.Mais Dieu n’est pas chiche quand il donne.Comme le soleil, l’eau et l’air sont toujours là, en abondance, le grain enfoui accepte-t-il de laisser sortir les racines nou- Septembre-Octobre 2002 225 velles?et les racines nouvelles, à leur tour, acceptent-elles de s’enfoncer pour donner du neuf ?Une fois, j’ai entendu un commentaire d’une jeune femme : « Si les religieuses ne croient pas en leur avenir, comment oserons-nous entrer chez elles, nous qui cherchons un meilleur avenir, quelque chose que le monde ne peut pas nous offrir ?».Ce commentaire simple et logique m’interpelle profondément.Ainsi, quant à moi, je peux dire que la vie religieuse aura un avenir : 1.si chaque religieux-religieuse reconnaît avec conviction que cet avenir est le sien et non seulement une question à débattre par les autorités et les personnes qui travaillent dans la formation.2.si chaque religieux-religieuse croit profondément à cet avenir malgré le désert que nous sommes en train de traverser.Cette conviction s’appuie sur l’expérience spirituelle d’être appelée à vivre à la suite du Christ, c’est-à-dire à vivre l’Evangile en toute simplicité, humilité et patience au milieu de la foule; jusqu’au jour où l’on nous questionne: « Pourquoi vivez-vous comme ça ?» Et nous de pouvoir répondre: « Ce n ’est pas pourquoi, mais pour qui.» 3.si chaque religieux-religieuse rencontre vraiment Jésus Christ sur son chemin et est capable de raconter l’expérience de cette rencontre à d’autres comme l’ont fait les disciples d’Emmaüs.Les jeunes qui viennent dans nos congrégations ne désirent probablement pas entendre parler d’abord de la question des voeux ou des lieux de missions mais plutôt de notre expérience d’être séduits, séduites par Jésus-Christ et de notre soif de le rencontrer « Ayant un jour rencontré Jésus, je ne cesse de le chercher encore ».À cause de leur soif d’Absolu, les jeunes ont besoin de rencontrer des mentors qui eux aussi ont soif, ont cherché, ont 226 La Vie des communautés religieuses chuté, se sont relevés et ont cherché encore pour enfin trouver .4.si nous avons une confiance inébranlable au potentiel caché des jeunes d’aujourd’hui malgré leurs blessures, si nous sommes ouverts au dialogue, à l’accueil des richesses partagées par les jeunes.5.si nous choisissons vraiment et concrètement de considérer la formation comme priorité malgré les soucis de gérer la décroissance.C’est une formation qui nous concerne, chacun-chacune, et non seulement les nouveaux membres.C’est une formation solide qui privilégie l’expérience spirituelle, la capacité de discerner et une grande maturité humaine et spirituelle.C’est une formation qui favorise le développement d’un esprit universel qui suppose la reconnaissance de la différence, de l’altérité.Cette universalité qui aide les jeunes à rencontrer Dieu dans l’autre, à devenir des passeurs de frontières et non seulement de constituer un groupe d’amis chaleureux.Ainsi, face aux deux réalités de la vie religieuse actuelle : réalité du grain enfoui et celle des racines nouvelles, nous avons à faire certains choix qui exigeront une évolution des mentalités et un ajustement de notre vision.Tout cela devra entraîner des gestes concrets.En terminant ce partage, j’aimerais citer deux phrases de l’hymne Lumière enfouie que nous prions souvent durant ce temps pascal : .Agneau vainqueur, je suis votre flambeau .Moi seul peux vous donner la vie.Si Jésus a vaincu, de quoi avons-nous peur ?Septembre-Octobre 2002 227 CRISE DE L’EGLISE, CRISE DE LA VIE CONSACRÉE Denis-A.Lévesque, f e.Je tiens à préciser en premier lieu que je ne suis pas un religieux.Ma communauté est une Fraternité de vie évangélique qui comporte des membres consacrés internes, vivant commu-nautairement les conseils évangéliques et des membres séculiers externes qui sont, soit consacrés célibataires ou mariés et vivant leur engagement selon notre spiritualité franciscaine dans leur milieu de vie, et les Amis associés qui partagent notre spiritualité et notre mission sans engagement formel.La grande majorité des membres sont en formation, et notre Fraternité est en processus de reconnaissance canonique avec le diocèse de Montréal.Nous nous situons donc comme une Fraternité nouvelle à l’intérieur d’une tradition et d’une Famille spirituelle riche d’une expérience de 8 siècles.C’est pourquoi j’utiliserai l’expression “vie consacrée” au lieu de “vie religieuse”, car elle me semble plus large et me fait sentir plus concerné.J’entre donc au coeur du sujet: à savoir comment je vois la vie consacrée aujourd’hui et son avenir ?Je divise ma présentation en 4 parties soit: 1 - ma perception de la vie consacrée, 2- la réalité des communautés nouvelles, 3-les jeunes, 4-l’avenir.La vie consacrée est pour moi plus que jamais prophétique.Elle est à contre-courant du monde, du moins elle devrait l’être.Elle vient rejoindre les questions du monde, tout en touchant des éléments essentiels ignorés du monde.Ce monde, avec ses valeurs et contre-valeurs, où même la question de Dieu est plus ou moins soulevée ou totalement ignorée.La vie consacrée vient réveiller les questions du monde, elle devrait même les susciter.228 La Vie des communautés religieuses Elle provoque un monde qui se croit si proche d’un bonheur qui lui échappe tellement.Pensons au suicide, la violence, la dépression, les déceptions de toutes sortes, les illusions, etc.La vie consacrée vient casser le miroir d’une société qui favorise un engagement mitigé qui ne peut nourrir le coeur humain.Une société «plate» comme disent les jeunes, une société morose qui n’amène qu’à un don partagé de soi.Cela est vrai pour toutes formes d’engagement comme le mariage.La vie consacrée est nécessaire à l’Eglise, car les consacrés sont les témoins engagés, la mémoire de la vie terrestre du Christ.La vie consacrée, communautaire, «régulière», existera toujours parce qu’elle est un don permanent de Dieu pour son Peuple, et l’Esprit est créateur et ne se fatigue jamais.Pour moi, il m’apparaît évident que la vie consacrée continuera dans l’Église.Ne tombons pas, par contre, dans le panneau, soit d’une espérance naïve, pensant que tout va bien, que ça va continuer à bien aller, ou soit dans une démission facile, comme par exemple, et je l’entends : “les communautés religieuses, c’est dépassé”, “l’avenir est aux communautés nouvelles,” ou encore : “je gère la décroissance et le vieillissement.” C’est déprimant.La vie consacrée sera sans doute différente, pas dans sa forme et son contenu essentiel, mais surtout dans son expression et sa façon d’être vécue.C’est vrai qu’au Québec et en Amérique du Nord particulièrement, il y a une «crise», un problème, qui se situe dans une problématique plus large, celle de la société et de l’Église.La crise générale de l’Église provoque celle de la vie consacrée.Est-ce que la crise de la vie consacrée ne provoquerait pas celle de l’Église aussi ?Sans doute.Comme le signifiait Jacques Grandmaison : quand la mémoire part dans une personne, c’est tout de cette personne qui disparaît peu à peu, qui meurt.Je pense que le propre de la vie consacrée c’est d’être plus libre de toute institution, afin d’être disponible gratuitement, être simplement là pour Dieu et les autres, être là pour le témoignage, la mémoire, le prophétisme, pour le vivre ensemble évangélique.Septembre-Octobre 2002 229 Un jour, un évêque africain demande à des frères capucins de s’installer dans son diocèse.Après leur installation, ils vont demander à l’évêque ce qu’il voulait qu’ils fassent.L’évêque de leur répondre: “mais rien, tout ce que je veux c’est que vous soyez là.Soyez des témoins de vie évangélique dans mon diocèse.” Cela ne les empêche pas de faire des choses, mais avant tout être mémoire évangélique.Je remarque que chez les consacrés, il y a la tendance de vouloir s’occuper surtout de transformer le monde.On parle beaucoup d’implication dans le monde.De nous situer dans notre relation au monde.De trouver notre identité face au monde.J’entends très peu parler de ce qui est au-delà du monde.Pense-t-on à se situer face à Dieu, au Royaume, au transcendant.Et pourtant, il me semble que de témoigner du transcendant est le propre de la vie consacrée.C’est à partir de là que nous pouvons nous insérer dans le monde.Être avec le monde, sans être comme le monde.Une tentation, c’est de se préoccuper beaucoup du faire, de l’engagement social et de se définir à partir de là.Dernièrement, les responsables de formation à l’inter-noviciat, ont remarqué que dans le programme il y avait une grande place à la présence au monde, comprendre la société, l’engagement envers les pauvres, mais rien sur le prophétisme de la vie consacrée et sa mission d’évangélisation.Nous avons rectifié cela.Nous ne sommes pas des travailleurs sociaux, mais c’est au nom du Christ et de l’Évangile que nous nous engageons.L’apostolat, aussi important soit-il, peut être un lieu pour manquer le bateau.Je pense qu’il faut se diriger vers l’être avant le faire, vers la qualité spirituelle de l’être.Ce qui est nettement visible chez les communautés nouvelles, leur particularité, c’est l’accent mis et vécu sur le prophétisme : dire et témoigner du Royaume.Témoigner de l’autre réalité, de l’autre monde.On n’y parle pas du Royaume ou de l’Église comme d’un programme politique, mais comme d’une réalité concrète, d’un mystère qui surgit et se vit dans l’aujourd’hui, au quotidien et qui est accueilli comme un don rayonnant.Je ne dis pas que tout est parfait dans les communautés nouvelles, loin de là.Elles ont leurs lacunes et défis, mais cela est aussi vrai pour les communautés traditionnelles.Il serait aussi dommage de voir les communautés nouvelles comme étant déconnectées.230 La Vie des communautés religieuses N’oublions pas que c’est vers elles que vont des jeunes en grand nombre.Pour des milliers de jeunes, il est difficile de se retrouver ou de se reconnaître dans les communautés traditionnelles.Il y a 2 mois, lors d’un week-end vocationnel dans une communauté nouvelle, il y avait 176 jeunes inscrits pour réfléchir sur la vie consacrée.C’est parlant.Je crois qu’il y a des messages, des signes des temps, qu’il faut savoir écouter et comprendre.Par exemple, presque, sinon toutes les communautés nouvelles vivent l’adoration eucharistique quotidienne.Dans les grands mouvements jeunesse, comme aussi à notre maison, l’adoration est là.Et les jeunes aiment ça.Ils «trippent» et en redemandent.Cela est interpellant et très significatif.Ils ont une forte soif d’intensité.Ils souhaitent vivre quelque chose de profond et de solide.En même temps, la jeunesse actuelle vit des fragilités, elle vient de cette société éclatée, en recherche.Mais elle désire ce don total de sa vie, malgré les ratés et les incohérences.Les jeunes, particulièrement les nouveaux convertis, cherchent des lieux qui sauront répondre à leur soif d’absolu, de radicalité, d’authenticité.Lors du dernier congrès sur les vocations à Montréal, plus de 150 jeunes présents ont écrit une lettre manifestant leurs désirs, leurs attentes, leurs espérances.Ce qui me frappe en la lisant c’est le mot «authentique» qui revient régulièrement.Le langage que les jeunes d’aujourd’hui comprennent et écoutent c’est le langage de l’authenticité.C’est pour cela que le pape Jean- Paul II est notre héros et que la jeunesse l’accueille; c’est un témoin au langage unifié, ce qu’il dit, il le vit.Mais aussi, les jeunes manquent de racines, de structures, de fondements.C’est pourquoi nous avons besoin de vous comme vous avez besoin de nous.Les jeunes, les communautés nouvelles, les gens d’expérience, les communautés traditionnelles, nous avons besoin les uns des autres pour être et vivre.Le besoin pour les jeunes, c’est d’être guidés, soutenus, formés.Le Ministre général des Lrères Mineurs franciscains a fait, il y a quelques années, une étude pour comprendre pourquoi des jeunes profès, souvent perpétuels et même prêtres quittaient Septembre-Octobre 2002 231 l’Ordre chaque année.Cela représente presque l’équivalent d’une province, soit environ 80 frères.Il en conclut qu’une intensification devrait être mise dans la formation sur 1- la vie en Dieu et la prière comme lieu d’enracinement, 2- la vie fraternelle et communautaire significative comme lieu de croissance, 3 - le célibat comme lieu d’intégration, et j’ajouterais une formation qui tienne compte de toute la réalité du jeune d’aujourd’hui.De plus, les jeunes connaissent ce monde, et souvent, surtout pour les convertis, ils veulent en sortir car ils connaissent maintenant quelque chose de plus grand et de mieux qui les attire.Serons-nous capables de répondre à ces aspirations ?Un bon jeune que je connais est allé faire un stage dans une communauté traditionnelle et me disait que tous les soirs il était seul à la chapelle.De l’autre côté du mur se trouvait la télévision qui était contemplée assez assidûment.C’est cocasse et dramatique à la fois.Des jeunes espèrent une vie consacrée avec un cadre solide, nourrissant, tout en laissant place à une liberté et à l’enthousiasme d’aimer le Christ, où Dieu s’accueille joyeusement et se partage fraternellement et simplement.Où il se vit des défis concrets d’interpellation évangélique, comme une pauvreté concrète, une obéissance qui demande une liberté du coeur et qui conduit à une liberté dans l’Esprit.Je pense que pour avoir un avenir, et surtout face à la diminution en nombre, cela nécessite un re-centrement et un consensus, sans quoi il ne peut y avoir de re-départ.Avant, il y avait un certain projet commun qui solidarisait les membres.Depuis 30 ans plusieurs religieux ont pris leur voie propre.Mais ces voies parallèles qui changent l’esprit communautaire ne peuvent que s’éteindre avec la disparition de ses promoteurs.Je connais une communauté nouvelle franciscaine à New-York qui compte plus de 90 membres maintenant et qui, par l’engagement commun, a changé socialement toute une partie du Bronx, en plus d’avoir touché les coeurs au niveau de la foi.Je pense que cela fait partie de la tâche d’apprendre aux gens à pêcher: donner Dieu, voilà le plus bel héritage à transmettre.Le reste vient plus facilement et plus profondément, car nous devenons des donneurs de sens.232 La Vie des communautés religieuses Donc, un re-centrement de notre vie consacrée par un consensus qui unit et fait vivre une communion fraternelle plus rayonnante.Pour ce faire, il est capital de ré-embrasser non seulement le charisme du fondateur, mais la vie consacrée elle-même dans toute sa saveur, sa couleur et sa profondeur exigeante.Réembrasser le charisme originel suppose de ré-embrasser totalement et plus radicalement la vie consacrée, le défi est là.Les communautés nouvelles passent par là, les communautés traditionnelles peuvent aussi prendre ce chemin du prophétisme actuel puisque nous ne sommes plus dans les années ‘70, c’est terminé.La jeunesse d’aujourd’hui n’a pas connu l’avant Vatican II, elle n’est pas traumatisée par ce passé, mais elle est traumatisée de l’absence de Dieu.Nous sommes maintenant dans les années 2000.Notre avenir nécessite de reconnaître les attentes du monde, des chrétiens, des jeunes d’aujourd’hui.Je termine avec une citation du Ministre général OFM (1997): « Le récent Synode des Évêques sur la vie consacrée a parlé d’une situation de crise parmi les consacrés, crise qui peut être vue comme une menace mortelle, ou qui peut être vécue comme un moment de grâce, comme une découverte de nouvelles possibilités, comme une invitation à une plus grande fidélité créatrice à notre charisme et à notre histoire.Dans ce contexte, nous voulons rappeler avec force la nécessité de placer le Christ au centre de notre existence, de nos Fraternités, de notre témoignage.Nous sommes convaincus que notre avenir dépendra de notre capacité d’être des témoins de l’Absolu.» Comme sainte Claire d’Assise disait : « Rappelle-toi tes commencements.» Septembre-Octobre 2002 233 JE CRÉE DU NEUF, NE LE VOYEZ-VOUS PAS?Denise Morissette, scim D’abord ce en quoi je crois: • Je crois que le Seigneur appelle encore aujourd’hui et que la vie consacrée a un avenir certain.• Je crois que le Seigneur connaît et répond aux besoins de notre monde et de notre Église.• Je crois que le Seigneur veille sur la vie consacrée et la guide.• Je crois que les jeunes adultes d’aujourd’hui sont aussi généreux que les jeunes adultes d’hier.• Je crois que les défis qui donnent sens à leur vie ne leur font pas peur et qu’ils sont capables de dépassement.• Je crois que des jeunes adultes et des moins jeunes entendent l’appel et ont la disponibilité et la générosité pour y répondre.• Je crois que comme consacrées, je suis, nous sommes déjà aujourd’hui, présence d’avenir pour notre monde.• Je crois que la vie consacrée de demain prendra ses assises dans la vie consacrée d’aujourd’hui.• Je crois que le renouveau de la vie consacrée prend vie dans le coeur même des appelés.Les grâces de transformation, de conversion jailliront du coeur des personnes engagées aujourd’hui ou de celles qui s’engageront demain et qui, alors, seront porteuses de vie nouvelle.“Voici que je crée du neuf, ne le voyez-vous pas”?Isaïe 43, 19.Ce sont les prophètes de la vie consacrée.234 La Vie des communautés religieuses Les consacré-e-s d’aujourd’hui.Nous, les consacré-e-s d’aujourd’hui, pour préparer demain, nous avons une part active qui relève plus de la qualité de l’être que du faire.Le possible nous appartient, l’impossible appartient à Dieu.Notre rôle n’est-il pas d’abord d’être des personnes professionnelles de l’espérance pour notre monde; des professionnelles de l’espérance concernant la vie consacrée, et, concernant la relève: prier, supplier avec l’ardeur et l’espérance du vieillard Si-méon et la force de la foi d’Abraham.• D’être des professionnelles du radicalisme évangélique, du grand commandement de l’amour, de l’audace apostolique.Oser des projets qui exigent un saut dans la foi et une confiance inébranlable en Celui à qui nous avons remis notre vie.• D’être des témoins authentiques d’une vie donnée à la suite du Christ pauvre, chaste et obéissant.• D’être des professionnelles de la vie de prière, de la vie fraternelle, de la joie, du don, du pardon et de la miséricorde afin que notre vie dise aux autres: oui, le Seigneur peut combler une vie.Cette profondeur de vie, nous sera contagieuse et d’autres auront le désir de consacrer leur vie à Jésus.Nous avons certes des ajustements à faire pour être en mesure de nous laisser déranger, désinstaller par la relève qui pointe et qui nécessairement interpelle, relance, oblige au dépassement.La relève qui pose sur nous un regard neuf porteur de renouveau; la relève qui nous invite à emprunter des chemins nouveaux parsemés d’inattendus et d’inconnus.La vie nouvelle surprend toujours; nouvelle veut dire: inédite, originale, hardie; donc vie à découvrir, à favoriser, à explorer.«Voici que je crée du neuf, ne le voyez-vous pas?» Soyons des «guetteurs, des guetteuses» de la vie nouvelle.La vie est en avant.Septembre-Octobre 2002 235 Les personnes consacrées de demain.Elles et ils puiseront dans l’héritage que nous leur léguons aujourd’hui et l’enrichiront de leur propre expérience de vie.Deux précisions: • Les jeunes adultes qui frappent aux portes de nos Congrégations cherchent des personnes qui les aideront à saisir l’appel entendu au dedans.• Souvent entre le premier contact avec la Congrégation et l’aboutissement d’une demande concrète de cheminement, il s’écoule un long temps.Un long mûrissement, à tous les plans de l’être, est nécessaire pour creuser l’appel, l’apprivoiser et en découvrir les exigences et y adhérer de façon libre, autonome et responsable.• Avant de s’engager à la suite de Jésus dans la vie consacrée, il m’apparaît nécessaire, voire indispensable que la personne ait fait une ou des expériences de rencontre avec Jésus-Christ, Seigneur et Maître.Ceci dit, je poursuis avec ce qui, selon moi, caractérise les jeunes appelés d’aujourd’hui, donc avec ce qui donnera une couleur nouvelle à la vie consacrée de demain.Les jeunes appelés ont le dynamisme de leur jeunesse, le feu et l’ardeur de leur premier amour.Ce sont des richesses à accueillir, à favoriser et à laisser vivre.Les jeunes appelés sont très sensibles et très interpellés par la Parole de Dieu.Les prières communautaires signifiantes et actualisées sont importantes.La prière personnelle a aussi une place privilégiée.L’adoration silencieuse ou l’adoration avec animation entrecoupée de longs silences est aussi une prière qui les rejoint.Les regroupements de prière pour l’unité des chrétiens tel : la prière de Taizé leur parle beaucoup.236 La Vie des communautés religieuses Les jeunes appelés cherchent une vie communautaire authentique ce qui ne veut pas dire sans défi à relever; ils, elles désirent investir, bâtir, prendre au sérieux le «aimez-vous les uns les autres».Ce que toutes et tous veulent actualiser, c’est le «voyez comme ils s’aiment» et aussi une joie communicative qui se lit sur les visages et par le fait même est signe visible de la présence qui les habite.Ils, elles sont très sensibles à l’ouverture au monde, à l’amour universel.Étant de la génération de la télévision et de l’internet depuis leur enfance, le monde est à leur portée.Ils, elles ont beaucoup de tolérance et d’amour en regard des différences de toutes sortes.Vis-à-vis les inégalités sociales ils, elles ont une sensibilité très marquée.Prêts à s’investir pour les valeurs évangéliques: ils, elles sont très sensibles à la justice, à la paix, au partage des biens, à l’écologie et à bien d’autres encore.Ils, elles ont le courage et l’audace d’afficher leur foi dans un monde sécularisé et portent fièrement le signe distinctif qui les identifie.Le Fondateur ou la Fondatrice de leur Congrégation, qu’ils connaissent bien et à qui ils se réfèrent, est une personne très importante.Les jeunes ont à coeur de vivre et de transmettre le charisme qui les habite, charisme qu’ils, elles actualiseront d’une façon différente de la nôtre: il sera ajusté aux besoins du monde, ajusté aussi à la situation nouvelle de nos Congrégations dépouillées d’oeuvres à dimensions imposantes et appauvries d’effectifs.Ces personnes seront davantage insérées au coeur du monde et c’est là qu’elles seront «sel de la terre, levain dans la pâte et lumière du monde».Autant de caractéristiques qui donneront une couleur particulière à la vie consacrée de demain.Les accents seront différents et la mission apostolique sera en lien avec les points forts mentionnés ci-haut.Le choix des engagements tiendra compte de ces réalités dont notre monde a tant besoin.«Voici que je crée du neuf, ne le voyez-vous pas?» Septembre-Octobre 2002 237 Les consacrés de demain ressembleront au petit reste d’Israël et traverseront humblement les temps difficiles en s’appuyant sur la présence indéfectible du Seigneur «Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde»; en s’appuyant aussi sur le roc de la foi vécue au quotidien, la force de l’espérance et le feu de l’amour.En conclusion, j’aimerais vous dire que je partage avec vous tous et toutes un même désir, une même espérance en la vie consacrée.Comme vous, tous les jours je supplie le Seigneur de donner à nos Congrégations un ou une novice au coeur brûlant, au coeur de feu à l’exemple de nos Fondateurs et Fondatrices.Nous savons ce qu’a donné leur zèle infatigable, ce sera la même contagion.et le feu de l’amour embrasera notre terre.Vous savez, ce n’est pas à nous de décider si nous mourrons ou traverserons les âges.Je crois qu’il est de notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que l’oeuvre commencée se poursuive, bien sûr, si elle répond encore à un besoin de notre monde.Dans ce but, ce qui nous appartient, c’est de vivre à plein notre vie de personnes consacrées.Dieu sait où il va.Ce dont je suis certaine, c’est que la vie consacrée traversera les âges comme il est affirmé dans Vita consecrata au no 29 «à la lumière de Vatican 11, on a pris acte de ce que la profession des conseils évangéliques appartient indiscutablement à la vie et à la sainteté de l’Église, en tant qu’élément constituant et irremplaçable qui en exprime la nature même.» Question - Les communautés nouvelles sont différentes, qu’est-ce qui est davantage recherché?Une réponse - Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas de racines, ils cherchent un encadrement, une vie communautaire qui offre un milieu de croissance qui guérit, qui prie.Les valeurs qu’on y recherche : prendre du temps pour vivre ensemble, pour vivre la fraternité.On y apprend à se pardonner, à se corriger, à grandir, à partager un même idéal, une même foi en un Dieu bien vivant.Et votre réponse?.238 La Vie des communautés religieuses CHANGE TON REGARD ET LA VIE JAILLIRA F Serge Toupin, s.c.« Change ton regard et la vie jaillira.Change ton regard et la vie renaîtra.» Ces mots sont plus que le refrain d’un beau chant.Ces paroles sont vraies.Deux éléments ont été les déclencheurs de ma réflexion sur l’avenir de la vie religieuse On peut lire et entendre souvent que l’avenir des communautés religieuses est dans l’hémisphère sud.Dans ma communauté, cette affirmation choquait nos deux novices.Après avoir effectué une recherche, ils ont réalisé, et moi avec eux, que nous avions, ici au Québec, 40 frères entre 25 et 50 ans et que dans notre Institut, pourtant réparti dans plus de 30 pays à travers le monde, seulement 2 pays de l’hémisphère sud en comptaient davantage.A partir de ce constat je pose la question suivante: « Comment se fait-il qu’au Québec, quand nous avons 40 frères de cet âge, nous envisageons la mort alors que le même nombre, dans un pays d’Afrique ou en Haïti, est signe de vitalité?» Ne serait-ce pas, qu’inconsciemment, nous marchons encore avec l’ancien schème de nos grosses institutions, des grands nombres, de la gloire connue à une période donnée?Et puis ne serait-ce pas aussi que l’on tient, beaucoup par sensibilité, à maintenir nos dernières grandes oeuvres coûte que coûte ?Qu’ici on vend des maisons alors que là-bas tout est à construire, en devenir.Voilà un premier élément! Septembre-Octobre 2002 239 Pour le second élément, il m’est parvenu par un bref encart de mon curé écrit dans le feuillet paroissial.On pouvait y lire: «Dès cet automne, l’enseignement religieux catholique ne se donnera plus à l’école.Ce partenaire de longue date s’adapte à la pluralité et aux choix différents de sa clientèle.Nous aurons donc à prendre résolument en main la transmission de notre foi en tant que communauté chrétienne.» Le coup d’envoi était donné.Pas de récrimination et de pleumichage, mais un accueil de notre réalité d’aujourd’hui dans le plus grand respect, la vérité, de façon positive.Et puis une lancée vers l’avant dans la foi avec un appel sans équivoque à l’engagement comme communauté.« Change ton regard et la vie jaillira.Change ton regard et la vie renaîtra.» Qui est concerné dans l’immédiat par ce devenir?En tout premier lieu, Dieu lui-même.Puis il y a nous, religieux et religieuses d’aujourd’hui.Enfin, les jeunes de notre Eglise sont aussi impliqués.Qu’en est-il alors de chacun, chacune?Regardons d’abord « la part de Dieu » Pour employer un langage biblique, le moins que l’on puisse dire est que depuis la révolution tranquille, soit une quarantaine d’années, nous avons connu une expérience de désert.Mais sauf erreur, si le désert nous apparaît comme un lieu et un temps d’épreuves, le peuple de Dieu, comme Jésus lui-même, y fut conduit par l’Esprit.Et si c’est l’Esprit qui nous guide au cours d’une telle expérience, cela signifie que Dieu veut nous parler au cœur, qu’il a quelque chose à nous dire.A nous alors de l’écouter et de déchiffrer sa Parole.S’il nous conduit au désert, c’est pour que nous vivions davantage et non pour nous faire mourir.Toute vocation est don de Dieu pour son peuple et Dieu donne toujours ce qu’il faut en temps voulu.Notre Dieu est non seulement un Dieu de promesses mais un Dieu qui réalise toujours ses promesses.Or, Dieu en Jésus n’a-t-il pas promis à son Eglise d’être toujours à ses côtés?240 La Vie des communautés religieuses « Change ton regard et la vie jaillira.Change ton regard et la vie renaîtra.» Cette hymne du carême que nous avons chantée encore tout récemment, y croyons-nous vraiment?Dépouillez-vous.Pour que Dieu vous donne naissance.Ne craignez pas de vous défaire, il recréera ce que vous cédez de vous-mêmes.ici commence un autre âge apprenez Dieu Il a promis son règne à ceux qui emprunteront ses passages.Le jour viendra où le désert refleurira.Allez chercher au testament ce qui n ’est pas né de la terre.Jetons à présent un bref regard sur nous-mêmes Qu’en sera-t-il pour nous demain?Honnêtement! Au regard du divin, je suis tout plein d’espérance.Au plan humain, je n’en sais strictement rien, ou si peu.Notre avenir s’exprimera sûrement de manière plus effacée, en minuscule, mais Dieu se plaît à choisir les petits et les humbles.Regardons Thérèse de l’Enfant-Jésus.Peut-on être plus effacé qu’une carmélite dans le monde?Que dire chez-nous du F.André?Et Mère Teresa a commencé seule avec une charrette à bras! Faiblesse des moyens.force des effets.« Lorsque je suis faible c’est alors que je suis fort » dira saint Paul.Accent sur la fécondité plus que sur l’efficacité.Interpellation par notre manière d’être plus que par notre faire.Le secret pour cela : rester branché-e sur Jésus, le rejoindre là où II habite, dans notre coeur et l’habiter avec Lui.Regardant Jésus, notre regard change et notre être même se transforme en joie, foi, espérance, amour.« LA JOIE de croire entraîne dans son sillage la joie de vivre.» C’est Jean-Paul II qui disait: « pour vous religieux, le moyen privilégié pour toucher les jeunes est la joie.» Sommes-nous des hommes et des femmes heureux, heureuses, libérés intérieurement, unifiés dans notre être?Ai-je l’air joyeux, joyeuse, épanoui humainement et spirituellement?Saint Paul nous dira comment être dans la joie : « Soyez en paix entre vous, louez Dieu sans cesse Septembre-Octobre 2002 241 et priez.» Aujourd’hui comme hier, la mission se propage par attraction.Mais pour être joyeux, il nous faut regarder la vie, notre société, notre Église, les jeunes avec un regard positif, avec un regard de foi.LA FOI! Frères et Soeurs, croyons-nous que l'Esprit habite notre mission?Croyons-nous que l’Esprit habite les jeunes et qu’il les rend aptes à accueillir la Bonne Nouvelle, à s’engager pour elle?Alors, à nous d’être témoins de l’ESPÉRANCE! Ne tuons pas la vie d’aujourd’hui pour les beaux jours d’hier.Ne pleurons pas les novices que nous n’avons pas mais réjouissons-nous plutôt de ceux qui nous sont donnés.« Change ton regard et la vie jaillira.Change ton regard et la vie renaîtra.» Aujourd’hui, les lieux privilégiés de la révélation de Dieu sont les lieux de compassion.Les gens ne veulent peut-être rien savoir de Dieu et des discours prononcés sur Lui, mais quand arrive la souffrance (chômage, sida, cancer, suicide d’un enfant, séparation, toxicomanie) alors notre monde s’ouvre, pas à la rhétorique mais à la proximité, à la sympathie, à la solidarité.Il y a place à l’AMOUR! Etre sel de la terre, levain dans la pâte ne paraît pas beaucoup mais cela est nécessaire pour donner du goût, faire lever le gâteau de Dieu.Plus que jamais peut-être notre mission est-elle du domaine de l’être : donner le goût de vivre est réponse à une quête de sens.Enfin, regardons les jeunes de notre monde, de notre Eglise Ce sont des jeunes d’après Vatican II.Les années 50, 60, 70, sont pour eux aussi loin que Mathusalem.Ce que nous avons été et vécu, ils n’en savent rien sinon par personnes et médias interposés (ce qui est loin d’être toujours en notre faveur).Ce que nous sommes devenus, ils ne le connaissent tout simplement pas à part une bien faible minorité.242 La Vie des communautés religieuses Les jeunes vivent dans une société favorisant l’individualisme et ils ont soif d’esprit d’équipe, de corps.Les jeunes souffrent, majoritairement, de manques affectifs et ils recherchent des milieux de vie chaleureux où l’on peut être pleinement soi-même, sans masque et constamment sur la défensive.Les jeunes vivent dans une société matérialiste et technologique qui ne fait pas vivre et ils aspirent à trouver sens à leur vie.Les jeunes sont plus ou moins accueillis par le monde; par l’Église, par nos communautés et ils ne demandent qu’à trouver leur place, prendre leur responsabilité, se dépasser.Les jeunes vivent dans une société ou bien souvent la personne est considérée comme une machine, a du prix dans la mesure de son efficacité et de sa productivité et ils désirent être libres intérieurement, être féconds.Les jeunes connaissent une société où les non-dits et les façades sont choses courantes et ils veulent la vérité, la transparence, la sincérité.Les jeunes voient des inégalités criantes dans notre société et ils rêvent de justice, de solidarité, de paix.Vous le voyez bien, leurs besoins, leurs attentes, leurs aspirations, leurs soifs, c’est de l’Évangile « tout cru ».La vie religieuse peut être une alternative, un moyen de répondre à ces appels des profondeurs.De là, l’importance d’être en contact avec les jeunes et les jeunes adultes, là où ils se trouvent dans les mouvements, le bénévolat, les maisons de jeunes, etc.Je crois qu’une vocation à la vie religieuse naît et se concrétise par une interpellation, une reconnaissance opérée par une personne.Ensuite, mais tout aussi important, est l’expérience concrète, la mise en situation, le vécu avec une communauté qui permet une confirmation de ce qui est intuitionné, de l’appel auquel le jeune se sent interpellé.Et c’est alors la communauté qui attire, qui interpelle et non un seul de ses membres.Septembre-Octobre 2002 243 Je crois qu’un accompagnement prolongé, qu’un vécu conscientisé d’être aimé personnellement par Dieu, est le roc sur lequel peut se bâtir une vocation à la vie religieuse.Je conclurai mon propos par un credo qui tient en trois lignes et par la prière d’intercession du samedi matin 1,3 et 5 du carême.Mon credo • Je suis convaincu de l’appel que Dieu m’a fait à la vie religieuse FSC.• Ce que j’ai à faire, c’est vivre ma vocation au mieux dans l’aujourd’hui qui m’est donné et qui est don de Dieu pour moi.• Pour le reste, tout est entre bonnes mains.Prions Par toi Jésus Sauveur l’aveugle a vu la lumière, dévoile à nos yeux ta présence.Tu as délié la langue du muet, apprends-nous à célébrer ta louange.Tu as ouvert les oreilles du sourd, garde-nous attentifs à ta Parole.Tu as guéri le paralytique, donne-nous de courir dans la voie de ton amour.Tu as fait sortir Lazare de son tombeau, ramène à la vie ceux et celles que le péché retient dans la mort.244 La Vie des communautés religieuses Question - Que pensez-vous de l’inter-noviciat, de l’intercommunautaire ?Une réponse - La dimension intercommunautaire est très importante, parce que pour l’avenir, il faut compter sur nous-mêmes.L’Eglise ne se préoccupe pas de nous.Le clergé voit à son propre avenir, à ses prêtres, ses diacres, ce qui est tout à fait légitime.La collaboration intercommunautaire est très fructueuse.Elle est importante, féconde, utile.Elle évite la multiplication des ressources.Dans la formation des jeunes, elle est essentielle pour la qualité de ce qu’ils peuvent recevoir, pour les contacts entre eux, pour le sentiment de ne pas être une “personne absolument bizarre”.Etre un, deux, ou trois novices dans une communauté, c’est difficile et lourd car ils ne peuvent avoir de voix.Pour qu’ils aient une voix, il faut qu’ils se regroupent, qu’ils se rencontrent, qu’ils se soutiennent.Cela évite l’isolement, la dispersion.Seul, on risque de les voir comme des individus et non faisant partie d’une communauté.Laisser entrer des voix nouvelles, des sensibilités nouvelles dans nos communautés, les dialogues seront difficiles, mais c’est un enjeu crucial pour l’avenir.Les communautés qui ne peuvent le faire vont payer le prix, il ne s’agit pas d’avoir des jeunes qui entrent, mais des jeunes qui restent.Et votre réponse?.Septembre-Octobre 2002 245 CONSÉCRATION -MISSION René Pageau, csv QUESTIONS J’ai opté pour la vie consacrée il y a déjà plusieurs années.Actuellement, je gagne très bien ma vie.J’ai une bonne profession qui est rentable.Ma compétence est reconnue.Je travaille avec des collègues laïcs qui me semblent aussi dévoués que moi.Je m’interroge sur ce qui nous différencie.Qu’est-ce que j’apporte de plus au monde, à la société, le fait que je sois religieux ou religieuse ?II m’arrive parfois de remettre en question mes engagements.On me demande ce que je fais en communauté.Mes collègues me le demandent aussi parfois.ÉLÉMENTS DE RÉPONSES Il est question de ta consécration et de ta mission.Il est aussi question du sens de ta vie.Comment vivre ta consécration dans ton milieu professionnel?Comment vivre ta mission dans ton métier?Comment annoncer la Bonne Nouvelle quotidiennement au coeur même de ton travail?Comment être témoin de Jésus Christ dans ton milieu de vie ?Ta vie consacrée donne-t-elle encore un sens à ta vie ?1.Toutes tes interrogations sont légitimes.En effet, ces interrogations naissent spontanément en nous.Il est normal que tu t’interroges à différentes étapes de ta vie, que tu remettes en question ton option de vie pour voir plus clair, pour te relancer, te réengager, pour retrouver ou réaffirmer tes raisons d’es- 246 La Vie des communautés religieuses pérer.Le questionnement est inconsciemment la mise en évidence de ton honnêteté, de ta sincérité.C’est une grâce que d’avoir le courage de vérifier si le «oui» d’hier vaut encore aujourd’hui.C’est une façon de vérifier aussi si ta vie est cohérente avec une parole donnée, avec des promesses et des engagements librement choisis, à la suite de l’appel de Jésus.«Si tu veux, viens, quitte tout, suis-moi.» Se questionner, c’est recommencer, c’est se relancer pour donner une deuxième chance, une troisième chance à la fidélité., c’est aussi, dans la continuité, se bâtir un avenir, préciser ses choix.2.La qualité de ton appartenance.Il se peut que tu sois marginalisé-e dans ta communauté à cause de ton travail.Il se peut aussi que pour mille et une raisons tu ne te sentes plus de la communauté.On peut être exclu comme on peut s’exclure.Tu as l’impression que les membres de ta communauté ne sont plus tes frères, tes soeurs.Tu es démotivé-e.Ta communauté n’est plus ton milieu affectif privilégié.Tu n’as plus le temps, ni l’énergie, ni le goût d’investir pour apprendre à être frère, à être soeur, ni pour faire naître ton groupe à la vie fraternelle dans la communion et le partage.Pourquoi avoir pris des distances par rapport à ta communauté?Tu ne te sens pas reconnu-e par les membres de ta communauté ?Tu peux être reconnu-e pour ta compétence professionnelle certes, mais tu peux aussi être reconnu-e parce que ta vie inspire, attire, témoigne des valeurs de l’Évangile, des valeurs de la vie communautaire.Mais malgré tout cela, il arrive parfois que l’on ne se sente plus apprécié-e par les nôtres.C’est souvent dans notre imagination que naissent les sentiments de rejet.Pourtant c’est Jésus qui choisit, qui prend l’initiative d’appeler.Cet appel personnel est une convocation à vivre avec d’autres ton quotidien.La vie fraternelle fait partie intégrante de la vie religieuse, elle est constitutive de la vie consacrée.Il t’appartient de trouver les moyens de te réintégrer à ta communauté, de te reconvertir à la vie fraternelle.Demande, dans ta prière, la grâce d’être présent-e, de vivre plus de fraternité.Vérifie les raisons de tes absences.Septembre-Octobre 2002 247 3.Ta vie, ton option est une question de foi.Crois-tu que c’est le Seigneur qui t’a appelé-e et qui t’appelle quotidiennement à la vie consacrée?Cet appel attend quotidiennement une réponse qui vient du fond de ta conscience, sanctuaire où l’être humain est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre.(Pastores Dabo Vobis, no 38) Que se passe-t-il donc dans ta vie pour que tu remettes en question tes engagements avec le désir dissimulé de te retirer de la communauté ?On se remet en question pour continuer avec plus de détermination à cause de l’amour de Dieu qui est le plus fort.On se remet en question ou on est remis en question par des événements qui nous étonnent et nous surprennent.Tu as risqué ta vie sur les promesses de Dieu qui en Jésus Christ t’a choisi-e.Il a pris l’initiative de t’appeler, puis il t’envoie proclamer à travers ta profession, ton métier, ta vie, son message d’amour.Y crois-tu?L’Esprit Saint t’a fait entendre l’appel de Jésus, il t’a inspiré la réponse et il t’accompagne sur les chemins de ta consécration.Maintenant tu remets tout en question, Comment ravives-tu le don de la vie religieuse en ton coeur ?Tu y a cru, pourquoi aujourd’hui n’y crois-tu plus ?C’est la prière qui ravive la foi.Il te faut réapprendre à te donner du temps pour regarder et juger des choses et des événements avec le regard de Dieu, sinon tout est banalisé dans ta vie.II faut que tu réapprennes à prier.Il te faut reprendre le chemin de la prière qui te fera comprendre comment tu as été appelé-e et pourquoi tu as été choisi-e.«La foi n’est pas une possession, mais un accueil, une recherche, une réflexion.La foi exige un effort de réflexion et d’assimilation de la Parole reçue et des événements».La foi exige de méditer la Parole, d’approfondir la Parole qui donne sens à la vie, qui éclaire les événements.Et cette Parole est donnée à toute la communauté, partagée et célébrée entre frères et soeurs.Elle réveille en nous la présence du Dieu de la fidélité.«Si ta vie quotidienne te paraît pauvre, ne l’accuse pas.Accuse-toi plutôt.Dis-toi que tu n’es pas assez poète pour en convoquer les richesses», écrit Rainer Maria Rilke.Paraphrase cette citation.Si ta vie religieuse te paraît maintenant sans intérêt, ne l’accuse pas, n’accuse surtout pas tes confrères, ni tes consoeurs, ni ta communauté locale, accuse-toi plutôt.Prolonge le temps de ta prière, de ton oraison, de ta réflexion pour en convoquer la richesse.248 La Vie des communautés religieuses 4.Ton travail est devenu plus important que ta consécration Il se peut aussi que les membres de ta communauté locale ne forment qu’une équipe de travail.Vous êtes ensemble des professionnels: compétents, efficaces, dévoués, donnés à une cause.Mais en vérité, qui est-ce qui vous rassemble ?La prière te permet de comprendre dans une vision de foi le sens de tes engagements librement acceptés pour le Royaume, pour que son Règne advienne.Sans la prière, tu ne comprendras jamais le mystère de ta vocation qui est un choix, qui est un appel, qui est une réponse et est un envoi pour que son Règne advienne.La prière personnelle et communautaire te permet de comprendre la logique des Béatitudes, le pourquoi de ta consécration.C’est la prière, la contemplation, l’oraison qui te permettent de comprendre le sens profond du don radical de ta personne au service de Dieu à travers la voie des conseils évangéliques qui transfigurent ta vie.C’est ton expérience de Dieu qui donne à ton travail les couleurs de la mission évangélique.Tu es envoyé-e de par le monde pour faire des disciples, pour révéler l’amour du Père.C’est ta vie de foi qui fait que ton métier devient apostolat, mission.Ce que tu es profondément est plus important que ce que tu fais.Ce que tu es se traduit aussi dans ce que tu fais.Tes priorités révèlent ce que tu es.Il est heureux qu’on ne nous définisse plus par nos écoles, nos paroisses, nos dispensaires, nos collèges, nos hôpitaux.On ne nous définit plus dans l’Église par nos travaux, mais par notre style de vie, par ce qui fait de nous des frères et des soeurs qui vivent com-munautairement la suite du Christ.On ne nous définit plus par nos oeuvres mais par nos communautés locales qui deviennent de plus en plus des foyers de communion, d’intériorité, des foyers de prière.5.C’est à Dieu que tu t’es consacré-e.Il est entendu que tu t’es consacré-e à Dieu.Ta vie religieuse n’a pas de sens si tu n’entends plus l’invitation du Christ: «Quitte tout, puis viens, suis-moi.» Tu t’es consacré-e à Dieu dans ta communauté, en Église.Ta communauté et l’Église sont le terrain de ton alliance avec Dieu.C’est dans la prière que tu comprends le sens profond de ta consécration.Ravive en toi, dans l’émerveille- Septembre-Octobre 2002 249 ment, la grâce de ta consécration religieuse.«Il appela ceux qu’il voulait et ils vinrent à lui» (Mc 3, 13).«Tout l’espace spirituel du coeur doit être rempli d’une gratitude pleine d’admiration et d’émotion, et d’une espérance inébranlable, parce que ceux qui sont appelés savent que leur appui ne réside pas dans leurs propres forces, mais seulement dans la fidélité inconditionnée de Dieu qui appelle».(Pastores Davo Vobis, no 36) 6.Fais en toute conscience une relecture de ta vie.Revisite ton coeur, ta vie, les premiers moments quand tu as compris, entendu, senti que tu étais appelé-e à la vie consacrée; répète-toi l’invitation qui t’a séduit-e.Certains extraits de la Parole de Dieu ont nourri ton espérance.Ils t’ont gardé-e debout, témoignant dans ta faiblesse, de l’amour infini de Dieu.Demande-toi ce qui t’a amené-e à ne plus croire à l’appel du Seigneur et à ne plus croire en l’option de vie que tu as choisie librement dans la joie et l’action de grâce.Identifie les raisons de ta désespérance et tente, à l’aide d’un accompagnateur ou d’une accompagnatrice, de retrouver le goût de la vie religieuse vécue en communauté.Cette période d’hésitation, de refus, de négation est peut-être une autre grâce qui t’est donnée pour mettre plus de cohérence et de vérité dans ta vie.Essaie de renaître à ce qui jadis te faisait vivre et survivre.Repose-toi, détends-toi, prends du recul par rapport à ton quotidien, sois sincère avec toi-même.Fais silence et entends la voix de Dieu qui, du fond de ta conscience, te renouvelle son appel.Mets de l’ordre dans ta vie.Reprends le chemin de l’intériorité.Abandonne certaines activités, vise l’essentiel.7.Prends-tu réellement conscience que ta profession à la chasteté, à la pauvreté et à l’obéissance est une consécration de tout ton être à Dieu ?Il n’y a que la foi qui donne un sens à ta vie de consacré-e.Si ta foi n’est pas quotidiennement ravivée, plus rien ne tient.Les exigences de la chasteté, de la pauvreté et de l’obéissance ne tiennent plus.Ta vie est incohérente.On parle bien, on est rempli de talents, on rassemble des foules et l’on est de beaux parleurs qui ne pratiquent pas ce qu’ils enseignent.On cherche des voies d’accom- 250 La Vie des communautés religieuses modement.On se permet des liaisons sentimentales douteuses.On vit comme des bourgeois, des bourgeoises, dans le luxe et l’abondance.On fait uniquement ce qui nous plaît avec l’illusion de se libérer, de s’accomplir et de se réaliser.On a perdu le goût de la sainteté.On évite le chemin des Béatitudes.On se justifie en tout et sur tout.On consulte à la dernière minute pour se donner bonne conscience.La voie des conseils évangéliques est pourtant une voie de libération, une voie d’accomplissement.On étouffe la voie de Dieu dans les ténèbres de son coeur.Consacré-e à Dieu pour la mission qui est annonce, proclamation, service, partage d’une Bonne Nouvelle qui délivre, cette Bonne Nouvelle n’est pas une idée, ni une façon de faire, ni une recette, mais Jésus Christ lui-même.«Sans le Christ nous ne pouvons rien faire» (Jn 15,3).Se consacrer à Dieu pour servir à la suite de Jésus, pour se rendre coresponsable de sa mission, pour épouser sa mission.«L’Esprit du Seigneur a consacré le Christ et l’a envoyé annoncer l’Évangile (Le 4, 18).La mission n’est pas un élément extérieur et parallèle à la consécration, mais elle en constitue le but intrinsèque et vital; la consécration est pour la mission.De cette façon, non seulement la consécration mais aussi la mission se trouvent sous le signe et la force sanctificatrice de l’Esprit.Chacun-e reçoit l’Esprit comme appel et comme don de sanctification dans et par l’accomplissement de sa mission.” (Pastores Dabo Vobis, no 24).8.Consécration et mission.Il y a une identité entre le disciple et l’apôtre.Le disciple se met à la suite de Jésus, il est appelé, il est choisi pour devenir son compagnon, pour connaître, apprendre, approfondir et vivre de son message.L’apôtre doit maintenant annoncer, proclamer, expliquer le message.On ne peut pas être apôtre sans être disciple.Il doit y avoir une cohérence entre ce que je vis et ce que j’annonce, entre ce que je crois et ce que je prêche et ce que je fais.Il en va de la crédibilité de ce que je dis.Ce que je vis rend crédible le message que je communique.Si je ne vis pas ce que je proclame, ce que je prêche, le message que je communique peut être remis en question.Le message que j’annonce ne doit pas être contredit par ce que je fais.Il doit y avoir dans la vie du disciple, dans la vie de l’apôtre, Septembre-Octobre 2002 251 une cohérence entre ce qu’il sait, ce en quoi il croit et ce qu'il vit.On peut connaître et tout savoir sur le message de l’Évangile, on peut être un savant sans croire en ce message, mais on peut aussi y croire sans le vivre.Ajoutons, cependant, que nous sommes tous des «pâtres blessés», pour employer l’expression de Daniel-Ange, ou des «guérisseurs blessés», selon Henri Nouwen.Notre expérience d’être humain blessé nous apprend que l’on va à Dieu par des commencements et des recommencements, disait saint Irénée de Lyon au 2e siècle.L’accomplissement de notre mission, au coeur même de nos fragilités, nous conduit progressivement vers la conversion, les pulsions anarchiques qui marquent notre être en ses profondeurs s’assagiront, se calmeront en nous maintenant dans l’humilité.Nouwen cite saint Jean Climaque, qui au VIII siècle, passa quarante ans de sa vie dans la solitude du monastère du Mont Sinaï: «S’il se trouve des gens qui, quoique tyrannisés par leurs passions, soient capables de donner à leurs frères des leçons utiles et simples, je suis bien éloigné de le leur défendre.Qu’ils le fassent ; car, il pourra fort bien arriver qu ’à cause des exhortations qu ’ils feront, ils prennent honte d’eux-mêmes et commencent à faire mieux et à mener une meilleure vie» Je me suis consacré-e pour la mission.Je me suis donné-e à Dieu pour l’annoncer, pour le célébrer.La mission m’évangélise; elle m’aide à vivre ma consécration qui m’inspire, me soutient, m’éclaire, me fortifie.A cause de ma consécration, du don de ma personne à Dieu, j’apprends dans la prière, l’oraison, la contemplation à faire l’expérience de Dieu pour mieux l’annoncer et le célébrer dans les différents métiers que la vie m’amène à exercer.Ma consécration me rend de plus en plus apte à ma mission et ma mission me fait prendre conscience de la profondeur de ma consécration.Mais qu’en est-il de la consécration du religieux ou de la religieuse?Par sa consécration, la personne qui se voua à Dieu n’est pas sacralisée.Elle n’est pas introduite dans l’univers du sacré qui implique une mise à part, qui implique le retrait du profane, pour un usage sacré.La consécration spirituelle d’une personne, affirme le franciscain Laurent Boisvert, est dans l’ordre de la sainteté et non dans 252 La Vie des communautés religieuses l’ordre du sacré.Elle décida librement, à la suite d’un appel, de vivre l’engagement de son baptême dans le projet d’une communauté.Elle se donne à Dieu, elle se consacre librement à Dieu en réponse à l’exigence de son baptême; elle le fait en plus à l’intérieur d’un projet centré sur la recherche de Dieu et sur le service de son Royaume.Prenons un exemple pour clarifier: un calice consacré est retiré de l’usage profane pour servir au culte, mais sa consécration ne change en rien la nature de ce calice.La consécration d’une personne qui accepte de se vouer à Dieu est transfigurée au plus intime d’elle-même à travers les événements quotidiens parce que c’est l’Esprit Saint, l’Esprit de Sainteté qui lui fait saisir qu’elle est appelée à la suite du Christ, qu’elle est choisie parce que dans toute vocation c’est Dieu qui prend l’initiative; c’est lui l’Esprit qui suscite le désir d’une réponse, la croissance de ce désir portant à son terme la réponse affirmative et soutenant ensuite son exécution fidèle, c’est toujours lui l’Esprit Saint qui forme et façonne l’esprit de ceux et celles qui sont appelés, en les configurant au Christ chaste, pauvre et obéissant et en les poussant à faire leur sa mission (Vita Consecrata, no 19).Sous l’emprise de l’Esprit Saint, une personne n’est pas séparée du profane comme un objet.L’Esprit Saint ne sacralise pas, il sanctifie.Grâce à l’Esprit Saint, la personne fait sienne la mission de Jésus qui a vécu au coeur des réalités terrestres.La personne consacrée n’est pas retirée du monde.Elle témoigne de Dieu au coeur du monde.En se consacrant à Dieu la personne décide librement de radi-caliser son option baptismale, de se vouer à Dieu, de se mettre au service du Royaume, de centrer toute sa vie sur l’expérience de la connaissance de Dieu.La personne consacrée est sanctifiée par son option de vie sans se retirer du milieu du monde même si elle se donne des conditions pour vivre sérieusement sa consécration qui témoigne radicalement de la venue de Jésus, de sa présence et de son retour.Investir des énergies pour faire de sa communauté locale un lieu fraternel de communion, c’est annoncer et proclamer la Bonne Septembre-Octobre 2002 253 Nouvelle.Consacrer du temps à la prière, à la méditation, à l’oraison, c’est encore annoncer et proclamer le primat de la présence de Dieu dans sa vie.La mission m’intériorise, m’évangélise, me fait prendre conscience que je me suis consacré-e à Dieu parce qu’il m’a choisi-e, qu’il a pris l’initiative de m’appeler pour m’envoyer annoncer ce qu’il est ! C’est à lui que je me suis consacré-e pour témoigner de sa présence et plus je témoigne de ce qu’il est pour moi dans ma vie, plus je prends conscience que cette consécration est son oeuvre.L’accomplissement de ma mission est le fruit de l’Esprit en moi qui est le fil conducteur de toute la somme de mes multiples activités.Il est au coeur de mon dévouement qu’il inspire d’ailleurs! Ce n’est pas tout d’être compétent-e dans une profession.On n’est pas venu à la communauté pour faire carrière, on y est venu, on y est resté parce que nous croyons répondre à l’appel quotidien de Dieu.Nous y répondons au coeur de la vie fraternelle.Il ne faut pas que la carrière nous marginalise de la vie fraternelle, de la vie communautaire.Mais souvent la carrière dans la vie d’un religieux, d’une religieuse, risque de prendre toute la place.Elle fait alors oublier non seulement la consécration, mais aussi la mission.La mission est souvent réduite au métier, à la profession, au «job».Le religieux, la religieuse deviennent parfois des fonctionnaires.Nouwen affirme pertinemment que «dès que nous pensons que nos carrières sont nos vocations, nous courons le risque de retourner à ces lieux ordinairement et typiquement gouvernés par la réalité humaine et de nous servir de nos talents pour nous distinguer, nous séparer des autres au lieu de nous unir à eux-elles dans une vie communautaire.Une carrière, déconnectée d’une vocation, divise; une carrière qui exprime l’obéissance à notre vocation est une façon concrète de rendre disponibles, pour la communauté, nos talents uniques».II y a dans l’Église plusieurs communautés dites contemplatives, mais l’oraison, la contemplation et la sainteté ne leur sont pas réservées.Ce sont des chemins offerts à tous les baptisé-e-s.Nous sommes tous des apôtres qui devons communiquer aux autres ce que nous recevons de l’Esprit dans notre marche à la suite de Jésus comme disciples.254 La Vie des communautés religieuses La consécration ne donne pas une habileté au niveau du faire mais elle transforme en ses profondeurs l’être humain c’est pourquoi on peut affirmer pour toute personne baptisée «que chaque expérience de Dieu et toute action, non seulement surgit du contact avec Dieu, mais est elle-même approfondissement de ce contact: elle est contemplation».C’est donc au niveau de l’être qu’il y a transformation, transfiguration.Toutes les activités de la personne baptisée qui est appelée à la sainteté doivent être animées, unifiées et dirigées par ses relations à Dieu dans les profondeurs de son être, à plus forte raison pour une personne qui se consacre librement à Dieu et se donne consciemment le cadre de la vie communautaire pour être fidèle à sa consécration.L’Esprit suppléant à la faiblesse humaine permet que toute expérience de Dieu se traduise en action pour l’autre et tout action en faveur du prochain, du frère ou de la soeur, révèle le Père.9.Remets-toi à l’écoute de la Parole de Dieu.Reprends la lecture, médite dans ton coeur des passages de la Parole de Dieu qui t’inspirent depuis toujours.Il y a des passages de cette Parole dont le sens inépuisable interpelle, oriente, anime et façonne l’existence.On est porté par des passages de cette Parole qui nourrissent notre espérance, vivifient notre foi et dynamisent notre amour.Deviens serviteur-servante de la Parole, porte dans ton milieu cette Parole qui garde debout, au coeur des inévitables fragilités de l’être humain.Annoncer la Parole, cela fait redécouvrir et approfondir.On est souvent ré-évangélisé-e par ceux et celles que nous avons évangélisés.10.Pourquoi es-tu venu-e à la communauté ?.Tu es une personne compétente, tu as une profession reconnue, tu diriges efficacement ton école, tu enseignes de manière excellente, mais ce n’est pas pour cela que tu es entré-e en communauté.On entre dans une congrégation pour mille et une raisons : des témoins nous y invitent, des oeuvres nous y attirent, des projets missionnaires nous y sollicitent, des études nous fascinent.Il y a des étapes où notre vie est centrée sur le faire, sur l’agir, sur la pro- Sepîembre-Octobre 2002 255 duction, sur l’efficacité.mais à mesure que l’on vit en communauté, à mesure que l’on fait l’expérience de Dieu, les raisons qui nous ont conduit-e-s en communauté se purifient.On peut entrer en communauté pour faire l’école, pour être curé de paroisse, pour travailler en milieu populaire avec les défa-vorisé-e-s, ou pour nous investir dans toutes sortes d’oeuvres que l’on appelle apostoliques, mais on ne persévère pas en communauté pour ces raisons.A différentes étapes de la vie, les raisons se précisent en se purifiant.Nous vivons des étapes de conversion avec les années de la maturité.La notion d’efficacité, de rentabilité se modifie.Les raisons pour lesquelles nous sommes venu-e-s en communauté ne sont pas celles qui nous font rester en communauté.Avec l’expérience de Dieu on s’intériorise.On prend de plus en plus conscience de notre consécration qui nous permet de viser à l’essentiel à travers la multiplicité des activités même apostoliques qui nous sollicitent.On prend aussi conscience que la prière, la contemplation donnent un sens apostolique à nos activités.Nos raisons d’être et d’aimer ne se limitent pas à un travail quel qu’il soit et que notre vie communautaire est constitutive de notre mission.«Les communautés de Vie consacrée sont envoyées pour annoncer, par le témoignage de lumière, la valeur de la fraternité chrétienne et la force transformante de la Bonne Nouvelle» (Vita Consecrata no 5).“La communion s’ouvre à la mission, elle se fait elle-même mission, ou plutôt la communion engendre la communion et se présente essentiellement comme communion missionnaire” (Vita Consecrata no 46 reprend Christi fidelis laici no 31-32).11.Semblables mais différent-e-s.Nous sommes semblables.Tous les baptisés sont appelés à la sainteté.Nous sommes frères et soeurs en Jésus-Christ à cause de notre baptême.Mais nous vivons notre baptême dans des options différentes, dans des milieux différents, de façons différentes.Pourquoi tant et tant de personnes nous disent, et nous redisent : «Ne m’oubliez pas dans vos prières; priez pour moi ma soeur, mon frère, mon père !» Pourquoi disons-nous avant de chanter le Notre-Père à la célébration des heures du Temps Présent: Pour tous ceux et celles qui se sont recommandés à nos prières : «Notre Père.» 256 La Vie des communautés religieuses Oui, si semblables, mais si différent-e-s dans le style de vie.Si nous sommes membres d’une communauté, on sait que nous sommes consacré-e-s à Dieu, on sait que tous les jours nous nous rassemblons pour la prière communautaire, que nous recevons une formation catéchétique et théologique qui peut éclairer, que nous investissons notre vie pour des oeuvres de charité.Peu importe la religion, on fait confiance à ces personnes qui ont opté pour ce genre de vie.On l’exprime gauchement, mais on pressent qu’il y a du sacré, qu’il y a Dieu dans notre option de vie.On dit que ces personnes sont près de Dieu.On ne comprend pas toujours, mais on respecte, on admire parce qu’on est soumis à une règle de vie, on fait voeu de chasteté, de pauvreté et d’obéissance.La vie communautaire, la vie de prière tissent notre quotidien.On comprend que l’amour qui nous rassemble ne passe pas par la chair, mais que c’est Jésus Christ qui nous rassemble et que Dieu le Père a fait de tous les membres d’une même communauté des frères, des soeurs en leur donnant la grâce de vivre ensemble la grâce de la communion.Mon frère, ma soeur n’est pas celui ou celle que j’ai choisi d’aimer, mais celui ou celle que le Père me donne à aimer.On sait aussi que l’on n’a aucune possession personnelle et que dans la pauvreté, le Christ est notre unique richesse.On met en commun le fruit de notre travail et de notre dévouement pour des oeuvres caritatives.Et que l’obéissance nous amène à chercher la volonté du Père dans la volonté d’un frère, d’une soeur.Chasteté, pauvreté et obéissance pour vivre la fraternité du Jeudi Saint, le «aimez-vous les uns les autres» qui est exprimé dans le scandale du lavement des pieds.On sait que toute notre vie de soeur, de frère, de père est consacrée au Père à la suite du Christ pour être radicalement coresponsable de sa mission de Fils.Voilà ce qui, tout en étant semblables, nous différencie par une profession publique dans l’Église.Voilà ce qui nous met à part pour mieux vivre la communion entre nous et avec tous ceux et celles vers qui nous sommes envoyés.On est mis à part pour un meilleur service des autres, mais pas retirés du monde.Mis à part pour être au coeur du monde, le levain dans le pâte.Y croyons-nous encore ?Il nous faut y croire personnellement à nos engagements si l’on veut que nos confrères et nos consoeurs, et tous les chrétiens y croient.Si parfois on serait porté à l’oublier, d’autres personnes Septembre-Octobre 2002 257 devraient nous faire penser à ce don de la vie religieuse que nous avons reçu gratuitement.«C’est lui qui nous a choisi-e-s.» C’est dans la prière que nous approfondirons de plus en plus ce choix, cet appel et cet envoi pour le service du Royaume.Ce que tu apportes au monde, c’est le témoignage que Dieu dans ta vie est premier, qu’il donne sens à ta vie, que ta consécration est une grâce, que tes voeux sont des chemins d’accomplissement, de liberté et de réalisation plus que des chemins que tu franchis de sacrifice en sacrifice, de privation en privation.Le Seigneur t’a saisi-e, son amour est le plus fort, tu l’as trouvé, il fa rencontré-e, mais tu le cherches encore et toujours pour mieux l'aimer, mieux le servir.CONCLUSION J’ai rencontré des religieux et des religieuses qui ne comprenaient plus ce langage.La tiédeur les avait envahis.Ils étaient démotivés.Ils avaient perdu le goût de Dieu, de la sainteté.Oui, la sainteté n’était plus pour eux.Ils avaient peur de la sainteté.! Ou encore ils croyaient naïvement que pour demeurer fidèles à Dieu, ils devaient se retirer de la communauté, prendre un autre chemin pour vivre leur alliance avec Dieu.Ils devaient quitter le terrain de la vie religieuse pour continuer à vivre la foi de leur baptême.Leur retrait de la communauté a été parfois un grand bien pour eux, elles et pour la communauté.Mais plusieurs après quelques années se sont aperçus qu’ils faisaient fausse route.C’est librement qu’on s’engage, après un bon discernement, en toute bonne conscience, en toute honnêteté.Il se peut qu’on se soit trompé de chemin, il se peut aussi qu’à partir de l’expérience que la personne a vécue pendant dix, vingt ans, Dieu l’appelle ailleurs.Mais rappelons-nous qu’il se peut que l’on ne se retrouve pas chez soi en communauté, que l’on se soit trompé en choisissant la vie consacrée, mais Dieu ne se trompe pas en nous appelant, en nous choisissant, en nous envoyant.Tous et toutes, nous faisons douloureusement parfois l’expérience de nos incapacités.Nous sortons parfois de nos profondes faiblesses avec de l’amertume parce qu’on avait une fausse idée de Dieu.Relisons et méditons l’évangile de la miséricorde, celui de 258 La Vie des communautés religieuses saint Luc, et nous apprendrons à nous connaître dans notre marche vers Dieu.Peut-être avons-nous aussi une fausse idée de la sainteté.Laissons l’Esprit nous redire que nous allons à Dieu par des recommencements et qu’il nous faut vivre nos infidélités, nos échecs chrétiennement.Il est venu pour les blessé-e-s de la vie.À certains moments de notre vie, la blessure est plus difficile à accepter, plus lente que prévu à guérir.mais elle est peut-être notre chemin de salut! C’est à cause de cette blessure que nous sommes parfois appelé-e-s à la sainteté; c’est par elle et en elle que nous tenons parfois dans la prière, que nous ravivons la grâce de notre alliance avec le Dieu de l’amour.Ta blessure peut, comme une grâce, te faire approfondir la beauté de ta consécration et te donner le courage d’accomplir dans le dépassement ta mission.«La grâce est si gracieuse, dit François de Sales, que notre liberté n’est aucunement forcée.Elle la rend amoureuse.Elle nous presse, mais ne nous oppresse pas; nous pouvons résister ou accueillir ses mouvements.Elle se fait sentir à nous, sans nous, mais elle ne nous fait pas consentir sans nous».P.René Pageau, C.S.V Les Clercs de Saint-Viateur Haute-Turgeau C.P.1408, Port-au-Prince Haïti AVIS Les pages publicitaires pour la revue de novembre-décembre 2002 devront entrer avant le 8 octobre 2002.Septembre-Octobre 2002 259 Question - Dans les exposés des jeunes, on remarque un grand attrait pour la prière ?Une réponse - “Avoir fait son oraison, dit son chapelet, prier ensemble laudes et vêpres, j’ai fait mes temps de prières.” Ce qui intéresse les jeunes, c’est une vie de prière, prendre le temps de prier- une prière qui colle à la vie, aux événements, aux besoins de la communauté, du monde.Les jeunes n’ont pas peur des longs temps de prière.On raconte qu’un jour, dans une heure d’adoration où il y avait plusieurs jeunes, ceux-ci à un moment donné se sont mis les mains sur les oreilles, on ne voulait plus entendre parler.Il n’y avait pas d’espaces de silence, le flot de paroles était agressant.Il y a chez les jeunes une soif d’intériorité, de silence, un besoin de se retrouver.Toutefois, il y a des jeunes qui apprécient la prière traditionnelle.Il y a une très grande différence dans les sensibilités, les personnalités, c’est ce qui explique que parfois il y a des difficultés à se rejoindre.La prière est fondamentale à la vie religieuse.Les temps de prière ne sont là que pour alimenter, pour donner sens à la vie de consacré.Nous avons un passage à faire, un ajustement à réaliser : faire coller la Parole de Dieu à nos vies, dans les psaumes, faire ressortir ce qui nous rejoint davantage et comment on l’actualise dans notre vécu.Les jeunes chambardent nos prières habituelles, nos liturgies, et on admet que ce n’est pas facile pour les plus âgés.Il faut se demander qu’est-ce qui est le plus important pour que ça reste la prière de l’Église?Il faut vraiment mettre la prière dans sa vie.Un paneliste nous a révélé que les jeunes l’avaient sensibilisé à la prière dans sa vie.“On n’a pas de temps à perdre” “on a d’autres choses à faire.” Il faut se poser des questions sur nous-mêmes, creuser notre vie spirituelle et s’en nourrir.Être moins centré sur les tâches à faire, s’entraider, redécouvrir que nous avons une quête spirituelle à poursuivre, nous en parler.Et votre réponse?.260 La Vie des communautés religieuses La Vie des communautés religieuses ABONNEMENTS À l’une des adresses suivantes Sr Hélène Grudé 8, boulevard des Déportés b.p.28 35404 Saint-Malo Cédex France 251 St-Jean-Baptiste Nicolet, Qué.Canada J3T 1X9 La Vie des Communautés religieuses Les Éditions FIDÉLITÉ a/s M.Jean Hanotte Rue de Bruxelles 61 B5000 NAMUR BELGIQUE BULLETIN D’ABONNEMENT Canada Outre-mer France et Belgique ?surface : 25$ taxes incl.35$ 28 euros ?avion : 29$ taxes incl 45$ 35 euros ?soutien : 40$ taxes incl.Nom:________________________________________________________ Adresse:____________________________________________________ _________________________________Code postal: N° TPS: 141050025 - N° TVQ: 1019014190 Septembre-Octobre 2002 Envoi de Poste publication convention 40011751, pap 9280 Vie consacrée, présence spirituelle éducative et caritative en Église aÜÜi WM des communautés religieuses 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9
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