La vie des communautés religieuses /, 1 septembre 2003, Septembre-Octobre
La VtB des communautés religieuses Vol.61 - no 4 - septembre-octobre 2003 Lumière dans la nuit, aurore qui pointe à Vhorizon La Vie des communautés religieuses est publiée par un consortium de congrégations religieuses du Québec Administration et secrétariat 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9 Téléphone: (819) 293-8736 Télécopieur.: (819) 293-2419 Courriel : viecr@sogetel.net SOMMAIRE Vol.61 - no 4 - septembre-octobre 2003 Présentation Monique Thériault, s.n.j.m.173 La vie fraternelle sous le regard de Madeleine Delbrêl P.René Pageau, C.S.V.174 L’Affectivité spirituelle aujourd’hui, dans la vie consacrée et dans la vie communautaire D'où vient-elle ?Où conduit-elle ?Sr Marie-Ancilla, o.p.186 Deux voyages revenir chez soi et partir en pèlerinage Janette Malone, C.N.D.207 Pour une vie religieuse citoyenne quelques repères en complicité avec la bonne nouvelle aujourd'hui - lre partie Yvonne Bergeron, C.N.D.225 PRÉSENTATION Vol.61 - no 4 - septembre-octobre 2003 Monique Thériault s.n.j.m.À vous, lectrices et lecteurs de la Revue, La vie religieuse actuelle, avec son cortège de changements inédits et de questions souvent sans réponses précises, cherche une voie de renouveau en profondeur et cela depuis Vatican II, déjà 40 ans.Certains aspects de notre vie heureusement demeurent inchangés et peuvent être sans cesse approfondis.C’est ce que nous rappelle une première réflexion sur la vie de communion qui est la nôtre.De manière originale, « l’auteur commente quelques maximes d’Alcide, personnage imaginaire, inventé, devenu prieur de son monastère et double de Madeleine Delbrêl ».Mais l’imagination rejoint le réel!.Dans « L’affectivité spirituelle aujourd’hui dans la vie consacrée et dans la vie communautaire » l’auteure soulève de nombreuses interrogations.Elle affirme : « L’affectivité spirituelle est rarement prise en compte dans la vie consacrée, et pourtant c’est elle qui conduit la barque et évite les naufrages ».Et tout cela pour arriver à l’unification de l’être.Puis la réflexion se porte sur l’avenir de la vie religieuse.Que faire: « Revenir chez soi ou partir en pèlerinage »?L’auteure ouvre des voies d’espérance.« Comme religieuses et religieux, nous avons été invités à un pèlerinage d’ascension, par un chemin “moins fréquenté”, le long d’une route sur laquelle nous espérons voir de plus en plus avec les yeux du cœur ».Aurons-nous l’audace d’explorer, de choisir et d’emprunter résolument cette route?Parmi les routes les moins fréquentées, il y a l’engagement citoyen de la vie religieuse dans le monde d’aujourd’hui.Déjà Lumen Gentium nous y conviait : « .réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire » quoi de mieux que de considérer la vie religieuse citoyenne du monde ?L’auteure, dans ce numéro, situe la citoyenneté dans sa relation avec la mondialisation du système néo-libéral avant de redécouvrir la dimension citoyenne de la vie religieuse.Septembre-Octobre 2003 173 LA VIE FRATERNELLE SOUS LE REGARD DE MADELEINE DELBRÊL René Pageau, c.s.v.L’auteur commente quelques sentences d’Alcide, personnage imaginaire, inventé, devenu prieur de son monastère et double de Madeleine Delbrêl (1904 - 1964).« Le vrai silence n’abîme jamais la charité » Alcide écrit cette note après avoir pris connaissance qu’il répondait avec nonchalance, en balbutiant, à quelqu’un qui l’ennuyait.Il arrive parfois qu’on se sente tellement bien seul et que l’on vive dans sa solitude de grands moments de plénitude.Lajoie est grande.Le coeur est en fête.Un téléphone vient rompre cette quiétude.On croyait enfin vivre une expérience de silence qui, en nous rapprochant de Dieu, nous rapprocherait de nous-même et des autres.On vient frapper à notre porte avec des propos qui nous ennuient alors que nous avions tellement besoin de ce moment de silence pour nous refaire après une dure et dispersante journée de travail.Il y a de ces personnes qui viennent vous consulter à propos de tout et de rien.Sont-elles envoyées par le Seigneur pour vous réveiller et vous sortir de cette joie trop facile que vous savourez pour vous oublier?Il y a les silences de ceux qui vous boudent, les silences qui vous font sentir que vous êtes ennuyants, que vous êtes étrangers; 174 La Vie des communautés religieuses les silences qui vous gênent et vous tiennent à distance, qui vous enferment sur vous-même, qui vous révèlent que votre présence n’est pas désirée; les silences qui ne sont pas au service de la charité qui est humble, serviable, généreuse et magnanime; les silences qui nourrissent les préjugés, qui entretiennent les rancunes, qui élaborent des plans de vengeance, qui créent des malaises au cœur de la communauté, qui bloquent la vie fraternelle et qui inventent des procès d’intention contre l’un ou l’autre.Et pourtant, il y a aussi les silences du cœur qui font jaillir le feu dans les regards et font sourire les visages émerveillés; les silences qui font naître l’amitié, qui invitent à la communion, qui pacifient les angoissés et les inquiets; les silences de tendresse, de bonté et de compréhension; les silences qui créent un climat de confiance, qui sèment l’espérance et l’enthousiasme; les silences qui inventent des paroles de résurrection; les silences qui sont des points de repère, qui tracent des chemins de lumière, qui ne trompent pas; les silences de sagesse et d’émerveillement.Et toi, tes silences sont-ils pleins de douceur, d’amour et de compassion?Tes silences te permettent-ils de faire la paix, de savourer dans ton cœur la parole de Dieu, de demeurer là tout simplement dans la contemplation de sa présence qui t’habite?Des silences qui, avec une intensité nouvelle, te font plus frère de ton frère, plus sœur de ta sœur pour consoler, pour soutenir, pour guérir les blessures d’une enfance mal assumée?Que tes silences unifient ton cœur comme une prière, comme un geste de bonté, de compassion devant la face défigurée du Seigneur qui te regarde à travers le visage de celui qu’on a repoussé dans la marge.Il arrive que, dans la vie, mes silences dialoguent avec les silences de Dieu.On finit par se comprendre à la longue parce qu’on s’attendait depuis longtemps.On parle parfois dans le silence le même langage.Ces moments de silence, je les accueille à genoux dans mon cœur comme une grâce.Ils me donnent le courage du dépouillement pour être plus frère, plus sœur, de mes frères et de mes soeurs.Septembre-Octobre 2003 175 Prends-tu le temps de faire silence pour revisiter ta vie, pour inventer des chemins nouveaux de rencontre, pour goûter à la joie d’être en harmonie avec toi-même?Le silence rend la foi contagieuse.Un être silencieux ne laisse jamais indifférent, indifférente.Le silence donne de la sagesse et de la vérité aux mots.Tes silences sont-ils ceux de personnes paresseuses qui craignent l’effort et n’ont pas le courage de donner leurs opinions ou ceux des prophètes, des disciples ou des apôtres?Demande au Seigneur que tes silences soient sel de la terre et lumière du monde et qu’ils répandent la joie et la paix en abondance.Les vrais silences sont communion et contemplation! C’est dans ces moments que les anges nous visitent discrètement pour nous annoncer de bonnes nouvelles.On se transmet leurs secrets, à voix basse, qui nous font vivre dans un geste, dans une parole, dans un regard.La révélation de ce qui nous fait vivre nous vient sans doute du silence qui se prolonge et nous souffle des réponses qui donnent le courage d’aller aussi loin que l’espérance.Ce souffle invisible et discret, c’est l’Esprit qui est à l’œuvre dans la chambre haute de mon cœur.C’est lui qui nous guide sur les sentiers de la nature, dans les sous-bois des quatre saisons, dans les jardins de pivoines et de tournesols, là où je retrouve la paix.C’est toujours lui qui nous garde sur le Thabor des grandes amitiés.C’est encore lui, l’Esprit, qui au coeur des personnes que je rencontre, me fait don de l’amitié qui me procure de grands moments de transfiguration et de résurrection.Le silence de l’amitié est la plus belle parole de Dieu.Ecoute, Dieu parle.Il te permet d’exister quand ton frère, ta sœur te parle.«Ne lui coupe pas la parole», comme disait Alcide.« Servir ses frères et soeurs, c’est régner avec Dieu» Le cher Alcide, alors qu’il pensait au ciel, alors qu’il voulait s’évader en rêvant à un ciel artificiel, note brièvement en d’autres mots le testament de Jésus, le «Aimez-vous les uns/les unes les autres, c’est à ce signe que l’on reconnaît mes disciples.Celui qui dit aimer Dieu qu’il ne voit pas et ne pas aimer son frère qu’il voit est dans le mensonge.» parce que le visage de son frère et de sa sœur est le rayonnement de la splendeur même de la gloire de Dieu.176 La Vie des communautés religieuses Je porte en moi et l’autre porte en lui, en elle, l’image et la ressemblance de Dieu.En l’autre, je reconnais le visage de Dieu, comme en moi, il-elle reconnaît aussi le visage de Dieu.Entre frères, entre sœurs, on se donne le vrai visage de Dieu qui nous habite, que nous portons dans l’ostensoir de notre cœur.Nous sommes les uns, les unes pour les autres des porteurs de Dieu! Quelle merveilleuse mission! Dieu n’est tout de même pas le fruit de notre imagination.On ne l’invente pas non plus.On ne rêve pas au ciel en étant absent de son milieu.Dieu nous donne rendez-vous, mais il ne nous attend pas dans les nuages.Ne le cherchons pas ailleurs qu’au milieu de nos frères et sœurs.Il est là à nous faire signe dans la présence de l’un ou de l’autre.Il nous appelle à travers les besoins de nos frères, de nos sœurs.Chacun, chacune de nous est un envoyé pour l’autre.Mon frère, ma sœur sont des envoyés auprès de moi.C’est d’eux que je me reçois.C’est en les accueillant que j’accueille le règne, que j’accueille le Royaume.Accepter généreusement et dans la reconnaissance la mission de service de mes frères et sœurs.Demeurer en habit de service tous les jours de sa vie pour vivre librement, sans contrainte et avec ferveur la joie des recommencements, le don de la continuité, la grâce de la fidélité.À l’exemple du Christ, servir les plus malheureux, les plus blessés, guérir ceux et celles que la vie malmène, redonner joie et courage aux opprimés, aux délaissés, aux rejetés.Aller à la rencontre de Dieu sur le chemin des fragilités humaines et spirituelles.Aller dans les marges, là où habitent les délaissés, pour leur révéler qu’ils sont des bien-aimés du Père.Serviteurs, servantes inutiles qui ne cherchent pas à être adulés, reconnus, qui à travers leurs frères et soeurs se mettent au service du Père.Serviteurs bénévoles, discrets, amoureux qui ne comptabilisent pas leurs heures de travail, de dévouement.Gratuité des serviteurs, des servantes qui donnent leur temps, leurs personnes, qui Septembre-Octobre 2003 111 prodiguent leur amour.Gratuité des serviteurs, des servantes inutiles, apparemment inefficaces, qui ont toujours le temps de donner un sourire, de dire une bonne parole, de jeter un regard d’amitié et de tendresse.Gratuité simple et calme des serviteurs et servantes qui ne sont pas surexcités, nerveux, toujours à la course, divisés entre une multitude d’activités qui dispersent.Qui ne se souvient pas de ce jour de grande fête quand le Seigneur est allé rejoindre son Père?Les apôtres étaient là, bouche bée, étonnés, déconcertés, bouleversés.L’ange est venu et leur a dit: « Ne restez pas là à regarder le ciel, descendez dans la plaine, allez dire ce que vous avez vu.partez.» Et depuis, nombreux sont ceux et celles qui se mettent en route pour aller annoncer cette bonne et joyeuse nouvelle.Être au service de la Parole, c’est annoncer le règne, c’est régner avec Dieu au milieu de nos frères et de nos sœurs.Être soi-même Parole, Bonne Nouvelle, quelle grâce! Oui, Alcide avait raison! Sans même que nos proches saisissent le pourquoi de notre engagement, partons sur les routes des hommes et des femmes de nos villages, de nos communautés et du monde.Le ciel est ici, le Verbe se fait chair au milieu de nous, au cœur de notre propre humanité, dans le quotidien des hommes et des femmes qui croisent notre chemin.Dieu n’est pas ailleurs que là où il nous appelle à vivre, là où il nous donne des frères et des sœurs à aimer.Prendre soin de son frère, de sa sœur, c’est régner avec Dieu.Prendre soin de son proche comme le Samaritain, c’est le porter sur son dos, dans son coeur.Si je ne le vois pas, si je passe tout droit, je manque le rendez-vous de Dieu, c’est parce que mon cœur n’a pas vu, n’a pas senti, n’a pas expérimenté l’indicible joie de la compassion.Régner avec Dieu dans l’amour, dans le don, dans le dépassement, au cœur de nos frères et sœurs que l’on sert tout simplement.Dieu ne nous a-t-il pas aimés et servis le premier dans son Fils jusqu’à la croix pour que nous puissions le voir dans nos frères et sœurs qui sont pour tous les baptisés la porte du ciel?178 La Vie des communautés religieuses Régner avec Dieu, c’est lutter contre tout enfermement, c’est ouvrir les portes de la joie, de l’abandon, de la confiance, c’est libérer par un mot, un geste, un regard celui ou celle que je rencontre.« Ne fais pas de tes nerfs le baromètre de la maison » On n’est pas obligé, dans une communauté, d’être tous, toutes en même temps et à la même heure dans la joie.N’oblige pas les autres à être à ton diapason.La vie nous apprend à la longue que la différence est une richesse.L’uniformité est la première ennemie de la vie fraternelle.Il y a un temps pour la prière, un temps pour le travail, un temps pour les loisirs et la détente.Il y a le rythme du cœur, le rythme de l’âme et celui du corps! Quand il y a des personnes malades dans la communauté, donne-leur la chance de découvrir leurs maladies.N’essaie pas de guérir tout le monde en même temps par des paroles, même d’évangile, qui deviennent impertinentes sur tes lèvres à certains moments d’inconfort communautaire.J’ai vécu avec des confrères qui, après la messe matinale, n’avaient rien à se dire au petit déjeuner.Ils étaient ennuyants à mourir.La bonne humeur des autres les paralysait, les agressait.Ces tristes confrères se repliaient et se renfermaient sur eux-mêmes et boudaient jusqu’à midi.Ils auraient aimé que toute la communauté boude avec eux.Tandis que d’autres emplissaient le réfectoire de rires, de farces, de commentaires.Eux aussi auraient aimé que les silencieux se mettent à leur rythme.La vie communautaire a ses “hauts” et ses “bas”.Elle a aussi ses mystères.Elle peut être à certains moments des espaces de paradis, mais elle peut devenir un enfer, comme le rappelle Sartre.Donnons à chacun, à chacune, le temps de sortir, à son rythme, de son silence pour naître à une nouvelle journée.Quand j’étais jeune, je croyais que la messe à l’aube suffisait à mettre tout le monde sur le chemin de la joie.Maintenant je comprends mieux que la tristesse a elle aussi ses secrets et ses mystères, et que l’on ne peut vraiment pas avoir, à la même heure, le goût de la fête et de la danse.Pour saisir la différence qui est une force de résurrection Septembre-Octobre 2003 179 communautaire, il faut apprendre à se respecter les uns, les unes les autres.Cette richesse se livre discrètement.Pour saisir la beauté de nos différences, il faut vivre ensemble de longs chemins de patience qui nous apprennent en même temps que le temps doit accomplir son oeuvre.On se doit de respecter l’horloge biologique de chacun, de chacune.La mesure du temps pour l’un n’est pas la même mesure pour l’autre.Ne mets pas tout le monde au même pas.La différence ouvre les portes de la communauté sur un jardin de fleurs.Mais il arrive aussi qu’une personne, à certaines étapes de croissance difficiles à vivre, refuse alors d’entrer dans la danse.Quand elle se marginalise, c’est, inconsciemment, la main qu’elle tend à la communauté, le cri désespéré qu'elle lance à son frère ou à sa sœur.Comment lui répondre pertinemment par un geste discret, un regard, une parole, un simple signe d’invitation.Dis-moi franchement comment lui être présent-présente silencieusement par un regard de compassion, une parole de compréhension, un signe d’amitié, sans lui imposer ma présence?Il faut être naturel dans une telle démarche.C’est en voulant trop bien faire qu’on en arrive parfois à se mettre les pieds dans les plats.On doit avoir beaucoup de délicatesse pour inviter une personne proche, abîmée par la tristesse, à entrer dans la danse, dans la fête.Ne faut-il pas lui donner le temps de reprendre son souffle, de répondre à sa façon et à son rythme à notre invitation?Ne l’obligeons pas, ne lui imposons pas de sortir à tout prix du cercle dans lequel elle s’est enfermée.Faire naître la communion exige une très grande liberté à toutes les étapes de son évolution.En communauté, il arrive parfois qu’on se sente trahi et abandonné par des amis.Comment faire pour que le “baromètre de la maison”, de la communauté soit celui du pardon qui ouvre à des regards nouveaux les uns, les unes sur les autres, qui fait d’une certaine façon renaître encore une fois pour reprendre généreusement le chemin de la fraternité?« N’oublie pas que vivre avec toi peut suffire aux autres pour gagner le ciel » Quel humour! Alcide voit clair.Il est un fin observateur.La vie commune n’est pas facile en vie matrimoniale comme en vie reli- 180 La Vie des communautés religieuses gieuse.On est si différent l’un de l’autre.Mais si l’autre n’était que le miroir de ce que je suis, on vivrait dans du pareil au même.On n’aurait rien de nouveau à partager.Il y a la différence entre les êtres, cet espace sacré, qui appelle la complémentarité et rend la communion possible La vie communautaire est un monde où l’on doit apprendre à vivre avec tous les tempéraments, tous les caractères et toutes les personnalités: du très étroit d’esprit qui nous énerve et juge tout le monde sévèrement à l’esprit très ouvert dont les débordements et les excès prennent les couleurs de la vertu.Où est donc le juste milieu?Il n’a jamais été facile de vivre ensemble le coude à coude et le face à face.De grands amis deviennent parfois des étrangers, ou même des ennemis.De grands ennemis peuvent aussi devenir de grands confidents, de grands amis.Si je suis en compétition avec l’autre, je tenterai de le diminuer, de le rapetisser à mes propres yeux comme aux yeux des autres.Si je vis avec l’autre une amitié fusionnelle, je serai celui ou celle qui l’épie jalousement parce que je voudrais être son seul ami et que lui soit aussi mon seul ami.Où est donc la mystérieuse mesure de la distance que je devrais garder pour demeurer une personne de communauté, convoquée à la vie fraternelle?La communion dans la vie quotidienne, dans l’élaboration et la réalisation d’un projet nous fait prendre la juste mesure de notre capacité de vivre en communauté.On se fait mutuellement gagner le ciel, comme me disait l’un de mes amis! C’est une façon de parler.On ne “gagne” pas son ciel, il nous est donné en Christ gratuitement.“Gagner son ciel” signifie ici endurer, souffrir, pâtir à cause d’un-e autre, de sa présence, de ses paroles, de son éducation.Il ne faut pas s’illusionner sur la vie fraternelle.Plusieurs viennent à la communauté parce qu’ils y sont attirés dans un premier regard par une vie fraternelle de qualité, mais plusieurs s’en retournent déçus après l’expérience de quelques mois de vie communautaire.Ils se sont vite aperçus que la vie fraternelle était malade.Elle souffrait d’une maladie presque incurable.L’individualisme envahissait de plus en plus les rangs de la communauté.Quand on Septembre-Octobre 2003 181 est au service de ses intérêts, de sa carrière, il est difficile de vivre dans la communion.Même la multiplicité des activités apostoliques dispersait les frères, les sœurs, à tel point que la vie fraternelle était devenue impossible.On était incapable de se rencontrer même pour le strict nécessaire.On y venait pour consommer.La bonne camaraderie, on le sait, ne suffit pas pour tenir en communauté fidèlement et témoigner dans un monde cassé que la communion est encore possible, que la communion est un don qui se demande dans la prière.Quand on vit tous en étrangers sous un même toit et que le Christ n’est plus le centre de notre communauté, on se fait mourir mutuellement et quotidiennement à petit feu.On fait l’expérience en communauté de certaines mesquineries qui nous bouleversent.La guerre du silence, le bombardement des préjugés, le barbelé des rancunes, les fusées de la jalousie font partie des affrontements entre personnes qui ne prennent pas le temps de se réconcilier.Mais disons-le, les grands moments d’exaltation, de grâce, d’adoration et de communion sont plus nombreux que les guerres intestines dont la plus violente est celle de l'indifférence.Il faut bien des années pour apprendre qu’on ne peut pas aimer tout le monde de la même façon, avec la même ouverture, la même confiance et la même intensité.Jésus n’avait-il pas lui aussi ses amis, ses préférés?Souvenons-nous que la charité est inventive, créatrice et libératrice, mais encore faut-il lui donner le temps d’éclairer les cœurs.Dis-toi toujours qu’une personne qui ne connaît pas les joies de l’humour, qui est susceptible à l’excès et prend tout au sérieux est profondément blessée.Il peut arriver fort bien que Dieu nous donne à aimer de ces êtres impossibles, toujours sur la défensive, pour que nous apprenions d’autres façons d’aimer, de se faire proche pour en faire nos frères, pour en faire nos sœurs, pour que dans la communion nous puissions dire ensemble: “Notre Père.” « Si tu veux devenir petit, ne méprise pas la grandeur des autres » Devenir petit, désirer être oublié, caché, effacé.Il peut y avoir beaucoup d’orgueil dans ces attitudes.Il peut y avoir aussi une es- 182 La Vie des communautés religieuses pèce de mépris de soi-même, de rejet, de non-acceptation.J’ai connu des frères de petite taille qui se faufilaient partout.Ils étaient absents et partout à la fois.Ils vivaient là, ailleurs et nulle part.J’en ai connu d’autres de petite taille aussi qui prenaient toute la place, la leur et celle des autres.Ils étaient bourrés de talents avec un leadership incroyable.On dirait à les voir aller qu’ils compensent pour leur petite taille.Ils font toujours de belles et grandes choses avec bonheur et avec goût, avec détermination et avec passion, sans jamais douter ni hésiter.Mais devenir petit veut dire plus que cela.Faire avec grandeur et noblesse de toutes petites choses de rien du tout.Faire avec amour des gestes tout petits et pleins de délicatesse, des gestes qui font vivre les autres, qui relèvent les déprimés, qui donnent la place aux fragiles, des gestes de considération qui font plaisir et qui révèlent que celui, celle qui est devant toi est une personne, est quelqu’un d’important.Devenir petit, cultiver le chemin de la discrétion, de la simplicité, de l’humilité, sans trop le savoir, c’est s’engager sur le chemin de l’intériorité.C’est passer de l’extérieur à l’intérieur; c’est entrer en dedans, dans le coeur qui est maison de Dieu.On peut cultiver ses attitudes qui sont parfois méprisées dans notre société de compétition mais qui révèlent par ailleurs une grandeur d’âme qui rayonne de lumière.J’affirme encore une fois que dans nos communautés l’efficacité de celui qui est vu, le rendement de celui que l’on applaudit, que l’on reconnaît publiquement, que l’on honore, que l’on décore vient souvent, pour une grande part, de l’efficacité de celui que l’on ne voit pas, mais qui travaille joyeusement et bénévolement dans l’ombre et y fait son bonheur.Il y en a qui sont faits pour la galerie, pour les foules, pour les grandes réunions.Ils sont aimés, vénérés, chéris de tout le monde sans même le rechercher.Leur manière de vivre et d’être avec naturel étonne et en fait des personnages remarqués et remarquables.Ils sont heureux avec les grands.Ils en ont aussi le talent et la manière Septembre-Octobre 2003 183 de faire.Mais d’autres aussi heureux se sentiront réalisés dans des services plus effacés et plus discrets.Certains rencontrent Dieu au cœur du monde tandis que d’autres le rencontrent dans le silence de la chapelle et de leur chambre.Ce qui importe, c’est que chaque personne se réalise dans la joie et s’accomplisse sous le regard de Dieu.L’humilité et la discrétion ne sont pas liées à une fonction, c’est souvent une question de tempérament et d’éducation.On peut être très orgueilleux en accomplissant de petites choses dans le secret comme on peut l’être en réalisant des gestes d’éclat.On peut être aussi très humble en refusant la réalisation de grandes choses sans être à l’abri de l’orgueil.L’humilité, c’est un état d’âme qui révèle la beauté et la simplicité du cœur.Il n’y a ni petits ni grands.C’est l’amour de chacun, de chacune qui fait la grandeur d’un être, l’amour qu’il y met et qu’il déploie dans ce qu’il fait.On peut être mesquin et jaloux des autres en accomplissant de petites choses ou de grandes choses.La grandeur vient de la qualité de son cœur, vient du cœur que l’on y met en faisant ce que l’on doit faire.Il y a des premiers et des derniers, dit Jésus, mais les premiers seront derniers et les derniers seront premiers.C’est vrai! Mais ce n’est pas la place qui compte à moins que cette place ne soit le fruit d’un très grand amour.A ce propos, il faut aimer beaucoup pour aimer juste assez.« Le jour où la joie des autres, écrit Michel Quoist, devient ta joie, le jour où la souffrance des autres devient ta souffrance, tu peux dire que tu aimes.Mais c’est dur d’aimer! Que cela fait souffrir! » Il te faut devenir petit pour être grand, comme il te faut devenir grand pour être petit.C’est l’amour qui en fait la différence.Il te faut prendre les mesures de l’amour pour mesurer la beauté d’un être.Si tu veux devenir grand, apprends à être petit, si tu veux devenir petit, apprends à être grand.Oui, si tu veux devenir grand-grande, mets-toi à l’école de la simplicité, de l’humilité et de la bonté; si tu veux devenir petit-petite comme Thérèse de l’Enfant- 184 La Vie des communautés religieuses Jésus, prends le même chemin.Ne méprise jamais les grands si tu es petit, ne méprise jamais les petits si tu es grand.C’est dans le cœur que l’on est beau, que l’on soit grand ou petit.Il nous faut être à la mesure de l’amour.Ce qui fait la qualité du cœur, c’est l’intensité de la charité.Si tu veux devenir grand, accueille avec simplicité les petites joies quotidiennes que l’existence, mine de rien, te livre en abondance.Sois attentif, attentive à la richesse de la pauvreté qui a transformé la vie de mère Teresa de Calcutta et de mère Emmanuel du Caire, qui sont devenues les grandes et aventureuses servantes des pauvres.René Pageau, c.s.v.C.P.1408 Port-au-Prince Haïti À l’Institut des pastorale des Dominicains 2715 ch.de la Côte Ste-Catherine Montréal QC H3T 1B6 Hymnes liturgiques et poésie (PSL 3775) Analyse littéraire d’hymnes composées pour la liturgie, notamment la Liturgie des Heures, par un des meilleurs auteurs actuellement.Le cours sera donné par Soeur Marie-Pierre FAURE, o.c.s.o.membre de la Commission francophone cistercienne de liturgie.Dates: 10, 11, 17, 18 octobre 2003 Horaire : 10 et 17 : 18 h30 à 21 h 11 et 18 : 9 h à 12 h; 13 h30 à 15 h30 Septembre-Octobre 2003 185 L’AFFECTIVITÉ SPIRITUELLE AUJOURD’HUI, DANS LA VIE CONSACRÉE ET DANS LA VIE COMMUNAUTAIRE D’où vient-elle ?Où conduit-elle ?Trois grandes orientations émergent dans cette portion d’É-glise qui regroupe la vie consacrée et les « communautaires » chrétiens : la vie religieuse telle qu’elle a évolué à la suite de Vatican II, le courant de restauration présent à l’intérieur d’Ordres anciens comme dans des fondations nouvelles, et enfin les associations de fidèles menant une vie communautaire — généralement issues du Renouveau charismatique — qui sont davantage dans la ligne d’une forme renouvelée des instituts séculiers.Chacun, chacune est venu-e parce que Dieu est l’objet de son amour, Dieu perçu à travers ce qui attire dans ce mode de vie.L’affectivité spirituelle est donc concernée.Mais quel rôle y joue-t-elle précisément?Quel niveau de l’affectivité est mis en cause?S’agit-il bien de l’affectivité spirituelle?Un discernement s’impose.Pour l’opérer avec plus de précision, nous commencerons par examiner les divers niveaux de l’affectivité et par mettre en lumière le spécifique de l’affectivité spirituelle.1.Les divers niveaux de l’affectivité A.Être affecté Être de désir, la personne humaine cherche l’objet de son amour.Si celui-ci se présente, elle en est affectée : une délectation s’éveille et oriente le désir vers l’objet perçu; la volonté se mobilise pour l’atteindre.Captivés par cet objet, le cœur se rassemble et l’être s’unifie.Or nous pouvons être affectés par tout ce que nous Sr Marie-Ancilla o.p.186 La Vie des communautés religieuses rencontrons : les choses, les personnes, le monde, les événements; Dieu aussi.Cette capacité d’accueillir, d’être touché, de réagir, de vibrer, suppose une ouverture à ce qui nous entoure.Cette ouverture même fait de la personne un être de désir tendu vers l’objet qui transformera sa quête en repos.L’esprit se repose dans la certitude d’avoir touché la Vérité, une vérité qui a du goût; il touche la paix.Ce repos est plaisir et délectation; et même volupté de l’âme, dit saint Augustin1.Le goût joue un rôle fondamental.Il déclenche, en effet, le mouvement de la volonté vers l’objet du désir.L’amour fait alors courir sur le chemin de la vie sans dévier à droite ou à gauche, il permet de durer au milieu des difficultés.Ce mouvement de la volonté est entièrement libre; l’acte posé ne naît pas d’une contrainte, mais de la délectation qu’il procure.Le contact avec l’objet désiré se fait par l’intermédiaire de la sensibilité; sensibilité physique, psychique, spirituelle.L’affectivité concerne donc aussi bien le corps et les puissances de l’âme (avec la double dimension consciente et inconsciente), que l’esprit — encore appelé « fine pointe de l’âme ».L’esprit est le lieu où Dieu entre en contact avec la personne, la « touche ».À chaque niveau, la sensibilité réagit au contact de ce qui se présente à elle selon un mode propre.Cela permet de distinguer l’affectivité physique qui libère des sensations, des émotions, des pulsions; l’affectivité supérieure qui est source de sentiments; l’affectivité spirituelle qui permet de capter les motions divines, qui se traduisent en consolations et désolations, selon le vocabulaire igna-tien2.Chaque niveau est en quête de joie, d’amour, de plaisir, et fuit ses contraires : la haine, la douleur, la tristesse, etc.B.Affectivité sensible et affectivité supérieure L’affectivité sensible, premier niveau de l’affectivité humaine, n’a pas été assez prise en compte par la vie religieuse.Elle est pourtant une donnée de base de notre être et elle fait cavalier seul, de façon anarchique — refoulée ou défoulée — si elle n’est pas intégrée dans le dynamisme spirituel.Nous avons là un point clef Septembre-Octobre 2003 187 de la quête contemporaine.Il est donc important d’essayer d’en percevoir le « fonctionnement ».Un objet, extérieur ou imaginé, provoque sur nous un retentissement plus ou moins important, selon les moments et selon les personnes.Les sens corporels, la physiologie, les organes corporels, la psychologie, le caractère, en sont affectés.Une tentative d’avortement, par exemple, provoque une blessure prénatale qui marque le psychisme et même le corps.Un traumatisme, conscient ou inconscient, peut provoquer l’angoisse, des modifications dans l’équilibre hormonal.À l’inverse, un milieu chaleureux contribuera à un équilibre du corps et du psychisme.Un corps en bonne santé peut contribuer à une amélioration du caractère.Et ainsi de suite.Essayons de préciser ce qui se passe.L’impact de l’objet extérieur fait naître des sensations, des émotions, active des pulsions instinctives.Le cas qui retient le plus l’attention aujourd’hui est peut-être celui des blessures de l’enfance qui provoquent la colère ou l’enfermement et peuvent s’accompagner de troubles physiologiques.Ce niveau de l’affectivité longtemps délaissé fait l’objet de nombreuses études, appuyées le plus souvent sur les sciences humaines et plus particulièrement sur la psychologie.Le deuxième niveau de l’affectivité est plus profond; il sous-tend le domaine de la morale.Les anciens — on peut remonter à Platon — attachaient une grande importance à ce qu’ils appelaient les puissances de l'âme.En inculturant la foi chrétienne dans le monde grec, les Pères de l’Église ont intégré ces notions à la morale chrétienne, et par ce biais à leur réflexion sur la vie spirituelle.On distingue donc trois puissances de l’âme : le désir, l’ardeur et la raison.Ce sont les trois composantes du dynamisme intérieur, mis en mouvement soit vers le bien, soit vers le mal.Il ne faudrait pas en faire une structure qui ferait nombre avec le corps, la psychologie, etc.Ces puissances sont comme des vecteurs qui orientent l’âme dans une direction, en drainant tout son dynamisme soit 188 La Vie des communautés religieuses vers le haut soit vers le bas, pour s’exprimer sous mode symbolique.Dans le premier cas, le bien, le beau, le vrai exercent une attraction et dans le second, le mal et le mensonge tirent à eux le dynamisme intérieur.L’attraction vers le « haut » est source de délectation, de force, d’endurance, de déploiement de l’intelligence par une ouverture à la vérité.L’attraction vers le bas, par contre, éveille la concupiscence, la colère, l’orgueil.Les sentiments qui naissent de cette double attraction sont totalement neutres au niveau moral.Nous sommes encore au stade de l’attrait.Mais l’attrait met en mouvement la volonté : nous nous portons vers ce qui nous attire : « Qui peut s’attacher de cœur à ce qui ne l’attire pas ?3 » dit Augustin.Ce mouvement de la volonté, selon l’orientation prise, engendrera soit les vertus, soit les passions.Ceci par un choix qui dépend de notre libre arbitre.Les vertus sont l’expression de l’unification de notre affectivité supérieure et les passions, de sa dispersion.C.Affectivité spirituelle L’affectivité spirituelle est un registre de la vie absent de l’enseignement officiel de l’Église sur la vie consacrée.Les nouveaux courants spirituels la recherchent confusément, mais en se trompant souvent sur sa réalité profonde.L’affectivité sensible et l’affectivité supérieure ne sont pas deux réalités étrangères l’une à l’autre : elles ont un retentissement l’une sur l’autre.Elles sont elles-mêmes inséparables du troisième seuil d’affectivité : l’affectivité spirituelle, qui les imprègne comme le liquide qui assouplit une éponge lorsqu’on le verse sur elle.Les deux premiers niveaux de l’affectivité entrent en activité lorsqu’ils sont mus par un élément extérieur.À l’inverse, la source des mouvements de l’affectivité spirituelle vient « d’en haut » : nous pouvons être affectés par Dieu, touchés par sa Parole, attirés par le Christ, mus par l’Esprit Saint, parce Dieu nous en a donné la capacité.La mens ou le nous des Pères, la fine pointe de l’âme des auteurs spirituels, tel est le « lieu » où Dieu nous touche.Préci- Septembre-Octobre 2003 189 sons qu’il n’est pas de l’ordre de la structure de la personne humaine; il ne fait pas nombre avec l’âme, le corps, le cœur.Parler du noûs, c’est dire notre capacité d’être tournés vers Dieu, c’est dire la capacité pour le psychique et le charnel de devenir spirituels.Saint Ignace de Loyola a parlé de motions.Alors que les émotions, les sensations, naissent d’un « toucher » par un objet extérieur, les motions naissent d’un « toucher » divin.La tradition, à la suite des Pères, a perçu une analogie entre notre senti charnel et notre senti spirituel.C’est ainsi que l’on parle de « sens spirituels » pour dire notre capacité d’être affectés par Dieu.Les motions divines peuvent être soit des consolations, soit des désolations, selon l'effet produit.Le discernement spirituel permet de les reconnaître.Pour parler de l’affectivité spirituelle, tout un vocabulaire s’est peu à peu forgé, distinct de celui qui est utilisé pour l’affectivité purement humaine.Si les mots sont différents, c’est parce que les réalités sont différentes et, plus précisément, appartiennent à deux ordres différents.Les motions rejaillissent sur toutes les dimensions de notre être, du plus spirituel au plus charnel.Les sentiments qui naissent reçoivent aussi un nom particulier : affections spirituelles4.Elles entraînent vers le Père5, font courir sur le chemin des commandements de Dieu, font trouver un attrait dans la pratique des vertus.Sous la motion de l’Esprit, par un don de Dieu, nous pouvons encore poser des actes à niveau divin : la foi, l’espérance et la charité.La foi est délectation dans l’attraction exercée par le Christ par un don du Père; l’espérance est certitude que ce qui est promis sera un jour totalement donné, que notre désir possédera son objet : le partage de la vie de Dieu; et la charité est attachement, adhésion à Dieu dans l’amour.L'affectivité spirituelle draine aussi toutes les forces vitales, elle réoriente le désir, réorganise la vie et par là même se répercute sur le corps, sur le psychisme, sur l’inconscient, sur la vie morale et aussi sur l’affectivité sensible : les émotions et les pulsions.Toutes les zones de l’être — les réactions psychologiques, les pulsions, les sentiments, les émotions, la raison, la volonté, le désir — sont unifiées par le dedans, à partir du lieu où Dieu nous touche.190 La Vie des communautés religieuses Les sciences humaines ne pourront jamais faire accomplir un travail d’intégration qui atteigne une pareille profondeur.Ce passage de la dispersion à l’unité se fait à travers une mort, une Pâque : l’Esprit fait toujours passer par une mort, pour purifier l’affectivité; et peu à peu la volonté retournée ne fait plus qu’un avec la volonté de Dieu.Un apophtegme montre à quel point, sans l’intégration de la croix du Christ dans sa vie, il est impossible d’aller de l’avant : on revient à sa niche après avoir été captivé par les attraits d'une course sportive : « On demandait à un ancien comment le moine zélé pouvait ne pas se scandaliser du retour de certains frères dans le monde; il répondit : “Le moine doit remarquer comment les chiens chassent le lièvre; l’un d’eux voit-il un lièvre, il court à sa poursuite; d’autres chiens qui, dans cette course, n’ont aperçu que leur compagnon, le suivent un peu de temps; mais la fatigue les fait retourner sur leurs pas.Le chien qui a vu le lièvre continue seul, jusqu’à ce qu’il l’ait atteint; la direction de sa course n’est pas modifiée parce que les autres sont retournés en arrière; précipices, taillis ou buissons, il n’en a cure; il s’écorche pourtant et se blesse de temps en temps aux épines; mais il n’aura de repos qu’il ne l’ait attrapé.Tel doit être le moine, et celui qui cherche le Christ Seigneur : il garde sans cesse les yeux fixés sur la croix et passe par-dessus les scandales qu’il rencontre, jusqu’à ce qu’il parvienne au Crucifié”6 ».L’affectivité spirituelle est la face subjective de ce qu’on appelle, en termes patristiques, la divinisation par la charité.La charité est une vertu divino-humaine qui se propage comme une onde attractive dans tout l’être, jusque dans le corps, pour nous diviniser.On comprend que Cassien assimile la chasteté à la charité7.Cela peut surprendre au premier abord, mais la force de la charité est si unifiante qu’elle entraîne toutes les pulsions dans son mouvement.Le corps touché par la charité, est orienté, aspiré, dans un mouvement vers Dieu.La propagation de l’attraction divine part toujours de l’intérieur vers l’extérieur.Septembre-Octobre 2003 191 Les divers niveaux de l’affectivité ne sont donc pas séparés les uns des autres et n’évoluent pas chacun pour leur propre compte.Il n’y a repos que lorsque Dieu exerce une attraction sur tout l’être, comme l’aimant sur la limaille de fer, pour reprendre une comparaison du P.Flipo8.« Mon cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi » (Augustin).9 11.A quoi vibre l’affectivité aujourd’hui10?A.Les diverses sensibilités en dialogue Le grand enjeu de la vie consacrée et de la vie communautaire reste, comme au IVe siècle, celui de l’unification, de l’intégration de tous les niveaux de l’être.Il serait bon aujourd’hui de rassembler des membres des diverses communautés existantes et de leur demander qu’est-ce qui, d’après eux, unifie.On peut cependant s’en faire une idée par la littérature qui s’en fait l’écho.La diversité des réponses apportées montre que des éléments n’étaient pas pris en compte par les réponses classiques.immuables, pensaient certains.Dans cette population ecclésiale, des réalités diverses font vibrer l’affectivité, reflet des aspirations qui émergent dans le monde contemporain.Ceci est de tous les temps, car la visibilité de l’affectivité spirituelle se manifeste à travers la transfiguration de l’affectivité naturelle.La question sera donc : à quoi reconnaître que l’affectivité est passée par une Pâque?Il serait faux de croire que chacun des courants en présence a une façon de sentir spécifique.Des ponts existent d’un courant à l’autre et même une pluralité d’appartenance.Il n’est donc pas possible de dégager un registre de sensibilité caractéristique de chacun des trois courants.Pour mieux rendre compte d’une réalité aux frontières mouvantes, nous entrerons dans un « dialogue » entre membres de ces trois courants, en se gardant d’établir une classification.— La théologie unifie, c’est elle qui divinise, disent certains.Pourquoi aller chercher les philosophes modernes?Tout a été dit par saint Thomas qui a christianisé Aristote.192 La Vie des communautés religieuses — Soit, leur répondra-t-on.Mais aujourd'hui, de nouveaux maîtres sont apparus : Freud, Frankl, Jung.Ils s’intéressent au psychisme.Nous devons intégrer leur apport dans la mesure où il est compatible avec la foi.Ne faut-il pas faire dans ce domaine ce que saint Thomas a fait avec Aristote?Nous devons retrouver la dimension holistique de la théologie.Il faut arriver à élaborer un psy-thomisme.— Non, diront d’autres : c’est la psychospiritualité qui est chemin du salut aujourd’hui, elle permet d’atteindre tout l’être et pas simplement la tête.Il faut libérer les émotions qui ont été trop longtemps refoulées.La rencontre du Christ avec les disciples d’Emmaüs n’est-elle pas un signe que Jésus est venu pour cela?Il faut guérir les traumatismes psychologiques : la raison ne suffit pas.Que faites-vous du corps?des sens?des blessures enfouies dans l’inconscient?Nous devons découvrir à frais nouveaux que le Christ est le grand thérapeute.Il suffit de regarder les ravages produits dans les communautés religieuses où les supérieurs ont eu l’imprudence d’envoyer leurs frères ou sœurs chez des psychiatres non chrétiens.Il faut absolument unifier la démarche de guérison psychologique et la démarche spirituelle.On a laissé inexploitée la puissance de guérison des sacrements.La confession a été délaissée.N aurait-on pas dû prendre en compte sa dimension thérapeutique?C’est un appoint important pour sentir que Dieu nous sauve.La santé psychologique est la réalité la plus apte à venir au secours de la foi.— Nous vivons dans un monde blessé, malade.Le premier souci des chrétiens doit être de guérir : le Christ n ’a-t-il pas opéré des guérisons?Comment la proclamation du salut par l Eglise peut-elle être fiable tant qu’il y a des malades?L’Écriture le dit : « Guérissez les malades ».Et que faites-vous de la parole : « Je ne suis pas venu pour les bien portants, mais pour les malades »?— Oui, surenchérit un autre, mais le look aussi est important.Il faut qu’en nous voyant, on sache que Jésus est vivant.Le sourire et la joie sont primordiaux.Une jeune approuve : « J’ai passé deux ans devant un miroir pour arriver à sourire sans cesse! » Septembre-Octobre 2003 193 — L'important, aujourd'hui, est de toucher les cœurs par le témoignage d'expériences vécues.Les pauvres, ceux qui sont loin de Dieu, y sont très sensibles : le témoignage bouleverse, remue jusqu’au fond des entrailles.On a trop centré la formation sur le dogme et la morale.— Non, leur répond-on, il faut retrouver un enseignement qui parle aussi à l’intelligence.N’est-ce pas la vérité qui rend libre?La seule affectivité et l’expérience personnelle ne suffisent pas.Et que valent ces témoignages qui sont une façon de parler sans cesse de soi?Les laïcs ne feraient-il pas mieux de témoigner du Christ par leur engagement dans les tâches du monde?On dirait quelquefois que seuls les médecins peuvent rendre témoignage par leur profession.Que font-ils de la vie politique, de la vie civile, des engagements professionnels?Ce serait plus urgent que de se mettre un habit religieux : l’habit ne fait pas le moine.— Vous oubliez, réplique-t-on, que l’évangélisation demande une visibilité.Regardez à quoi a conduit une vie religieuse immergée dans le monde?Pas d’habit, pas de couvent, pas de prière commune.C’est le signe de quoi?— Pas du tout, nous devons nous impliquer dans la vie de la société pour être ferment dans la pâte.Vatican II a voulu une ouverture au monde.La vie consacrée ne peut se désintéresser du monde.Les religieux doivent être proches de la façon de vivre des gens qui n’ont pas la foi.— Mais vous oubliez que l’important est la visibilité, une identité fortement marquée.Dans un monde qui bouge, qui se disloque, nous devons être signe du monde de Dieu; l’habit, les observances monastiques telles qu ’elles étaient pratiquées lorsque la vie religieuse était fervente et bien vivante, sont des signes dont notre temps a besoin.S’immerger dans le monde partait peut-être d’une bonne intention.Mais qu ’est devenue la communauté quand chacun a son horaire propre?quand il est impossible de se rencontrer pour célébrer la liturgie ensemble?quand les repas ressemblent plus à un self-service universitaire, qu’à un partage du pain qui 194 La Vie des communautés religieuses rassemble des frères ou des sœurs?Les religieux ont dénaturé la vie religieuse après Vatican II.Il faut la restaurer dans sa pureté.— Aujourd’hui, c’est l’intériorité et la spiritualité qui attirent des foules.Sainte Thérèse de VEnfant-Jésus indique un bon chemin : « Dieu n’attend pas d’abord de nous des œuvres, des actes, la production d’un certain bien.Nous sommes des serviteurs inutiles ».Elle dit aussi : « Dieu n ’a pas besoin de nos œuvres, mais il a soif de notre amour »".Donc l’essentiel, c’est de se mettre sous le soleil de Dieu et de se laisser aimer.Il fera tout.Nous n ’avons qu ’à recevoir.— Cela ne suffit pas : la politique est pourrie, et la société en décomposition.Nos contemporains ont soif d’une spiritualité renouvelée.Nous devons redécouvrir la spiritualité à frais nouveaux, en interrogeant le Nouvel Âge, tout ce qui est proposé sur le marché de la spiritualité et de la psychologie.C’est là que nous avons à apporter le message chrétien.— Nous devons renouer avec le monde invisible.Les guérisons, les miracles, les apparitions, les conseils que les âmes du purgatoire donnent à des voyants, tout cela attire.On a besoin de sentir la présence du divin.Regardez aussi les anges.Après les avoir chassés des églises, ils y reviennent avec force : ils ont le vent dans les plumes! — Vous semblez oublier que c’est la fidélité à soi-même, l’épanouissement, l’ajustement du comportement à son expérience profonde, qui rend la vie authentique.Que faire d’une vie religieuse qui ne voyait que par l’ascèse, la mortification?On a étouffé la sensibilité, on a créé des névroses.Pourquoi se priver de tant de bonnes choses qui sont dans le monde?— Et pourquoi la vie religieuse a-t-elle séparé les hommes, les femmes, les enfants?Elle n’est pas un reflet de la réalité ecclésiale où il y a communion dans la diversité.Soyons signes de la communion entre gens mariés, célibataires laïcs, prêtres, consacrés hommes et femmes.La mixité est une réalité sociale et ecclésiale, pourquoi ne serait-elle pas une réalité communautaire?Il faut Septembre-Octobre 2003 195 donc insérer la profession des conseils évangéliques en prenant en compte cette réalité de la mixité.Devant tant de tendances diverses, beaucoup restent perplexes, quand la peur ne leur fait pas dresser des barrières.Comment s’y reconnaître?Nous allons essayer de poser quelques jalons qui pourront servir de points de repère.Tout d’abord il faut établir une distinction entre les questions concernant des communautés nouvelles — quelles que soient leurs tendances — et celles qui naissent face aux courants déviants qui s’infiltrent partout.Qui peut se dire totalement à l’abri de l’influence de l’individualisme et du subjectivisme ambiant?Car ce sont essentiellement ces deux courants qui érodent l’affectivité spirituelle et en donnent des caricatures et des contrefaçons attrayantes.B.Entre dureté et relâchement : savoir grandir et vieillir Examinons d’abord ce qui est nouveau.La nouveauté est liée à la jeunesse.Ce qui est neuf n’a pas subi l’épreuve du temps; son développement ne sera harmonieux que si les lois de la croissance sont respectées.C’est le propre du vivant.Une part des questions actuelles tient donc à une confrontation du neuf et de l’ancien.Les Ordres et congrégations anciens ont une expérience que les communautés nouvellement fondées n’ont pas.On est tenté de dire : rien de nouveau sous le soleil! Prenons les courants de restauration du XIXe siècle et plus précisément la restauration dominicaine.La correspondance du P.Potton avec la prieure d'un monastère pour qui l’essentiel était de retrouver la vie dominicaine primitive, est éclairante.Il soulève des questions proches de celles que nous rencontrons.Tout d’abord, il note les excès présents dans ce qui commence; ils sont liés à l’élan de la jeunesse : « Il y a quelque chose de touchant dans cette ferveur des commençants qui croient que rien ne leur est impossible, et que rien n’est trop lourd ou trop difficile pour leur bonne volonté » (1866).196 La Vie des communautés religieuses Malgré leurs excès, leurs erreurs, les projets de la jeunesse sont utiles au corps tout entier, spécialement à ceux qui les ont dépassés et qui risquent de tomber dans le relâchement.Ils ont fait le tour de la vie, et l’élan s’est déplacé vers des buts « raisonnables » : « Et bien, ma fille ! qui avait raison, de vous, ou de moi, sur ce point important [de l’observance]?de moi qui, sans rien imposer, penchais pour quelques légers adoucissements, ou de vous, qui vous montriez, sur ce point seulement, passablement tenace, et même un peu opiniâtre, dans votre sens?A moins que vous ne vouliez dire, de l’Ordre, ce que Luther disait de l’Église : « qu’elle et son Chef avaient fait fausse route, en plein, et que lui venait, pour la fonder à nouveau, sur des traditions antiques » à moins d’avoir quelque chose de cet esprit détestable (ce dont je suis bien loin de vous accuser) il me semble que maintenant, l’Ordre et son Chef ayant parlé, et catégoriquement, il faut reconnaître que c’est plutôt moi qui avais raison, et non pas vous.Et cependant, vous n’aviez pas tort non plus, comme le Général me l’exposait, avec beaucoup de bonté, dans une de ses dernières lettres.Il disait le grand service que « vos prétendues exagérations » (qui sont aussi les vôtres) avaient rendu à l’Ordre, en permettant d’obtenir la décision raisonnable, également éloignée des partis extrêmes » (1868).« Si autrefois vous me paraissiez un peu trop austère certainement, je crois que maintenant, autant que je puis voir, vous passez heureusement entre les deux extrêmes de la dureté et du relâchement : milieu difficile à saisir, et où il y a nécessairement une certaine latitude, suivant les besoins des corps et la ferveur des âmes » (1870).S’il y a un juste milieu à trouver, il est entre deux extrêmes, et il n’est pas le fait de la jeunesse.L’affectivité spirituelle mûrit avec les années, elle a ses propres lois.Mais malheur à celui qui sera trop confiant dans les seules lumières qui viennent de la jeunesse : il fera à ses dépens l’expérience de ceux qui l’ont précédé, bien que sous d’autres apparences.C’est une loi de la vie spirituelle, et n’y a-t-il pas quelque prétention de jeunesse à vouloir faire subir à la spiritualité une révolution copemicienne?Comme chacun sait, les Septembre-Octobre 2003 197 jeunes de tous les temps ont difficilement accepté d’être enseignés par l'expérience de leurs aînés.Et aujourd’hui plus que jamais, chacun veut faire son expérience.Les faux pas se chargeront de donner de l’expérience à ceux qui voudront bien en tenir compte.Sinon leur œuvre s’écroulera.Pour être spirituelle, l’affectivité doit être régulée par le sens ecclésial, par l’obéissance, par le renoncement à ses vues propres, par le juste milieu que constitue la vertu.C’est à cela qu’on reconnaît l'affectivité spirituelle.Mais une Pâque sera le passage obligé : Pâque d’un institut, Pâque des communautés, Pâque de chacun de ses membres : c’est perdre sa vie pour la trouver.Pour reprendre l’apophtegme cité, combien de chiens poursuivront le lièvre à travers épines et ronces, jusqu’à ce qu’ils l’aient atteint?Probablement pas plus que dans les époques antérieures.D’où les départs après cinq, dix, quinze ans de vie communautaire ou de vie consacrée.Cette Pâque est plus difficile aujourd’hui, parce que l'individualisme pousse à remettre en cause un engagement quand il n’apporte plus ce qu’on en attendait.Je suis déçu.ailleurs peut-être je trouverai l’épanouissement dont j’avais rêvé.Ne suis-je pas fait pour le bonheur?Il y aurait peut-être aussi à réintégrer les signes de la vie religieuse qui ont été abandonnés : non pour revenir en arrière, mais parce qu’il faut être assez libre pour rejoindre l’autre où il en est, même si l’on a soi-même dépassé ce seuil et si on est libre des formes extérieures.C.Questions et dangers Le problème de la maturité, inévitable à toutes les époques, n’est pas le seul.Les diverses formes de l’affectivité, en effet, sont imbriquées l’une dans l’autre.On ne peut les articuler harmonieusement qu’après une longue expérience spirituelle.Il n’est donc pas étonnant que des dangers surgissent : tant que l’affectivité spirituelle n’a pas donné un senti évangélique aux autres niveaux de l’affectivité, celles-ci peuvent se laisser entraîner par bien des choses.198 La Vie des communautés religieuses 1.Difficulté à articuler l’affectivité sensible et l’affectivité spirituelle Confusion entre les émotions et les motions Lorsque les émotions — intenses et « authentiques » — sont au premier plan et que la raison ne joue pas un rôle de régulation, les émotions l’emportent sur le langage parlé, sur les sentiments.Le ressenti devient critère de vérité.Ce n’est plus l’expérience de la foi qui est première, mais le ressenti de l’expérience religieuse.On cherche la vérité de l’expérience, à partir de son retentissement sur le corps.Il est symptomatique que l’on parle de la vérité de l’expérience et non d’une vérité objective.On n’a plus besoin de raisons de croire, mais de sentir une expérience de la foi : expérience émotive ou émotionnelle.Or dans la vie spirituelle, c’est Dieu qui nous « touche » et nous qui répondons.Il nous touche comme nous sommes, et l’impulsion qu’il donne à la racine de notre désir, se répercute sur la totalité de nous-même; ce sont les motions.C’est le mouvement inverse des émotions, qui partent de la périphérie.Épanouissement ou ascèse ?L’anonymat des grandes villes, l’insécurité de l’avenir, engendrent inquiétude et dépression.D’où la recherche de méthodes pour « être bien » avec soi-même, avec son corps, pour s’épanouir, pour être « confortable » : on est passé du confort matériel au confort touchant la personne dans son identité même.On utilise pour cela des moyens psychologiques ou corporels.Cette harmonie avec soi-même va de pair avec un désir d’être performant.Le souci de soi flatte le goût de la réussite et du pouvoir.Il se sert du besoin de plaisir, contrepartie de la contrainte et du stress toujours plus envahissants.Cette recherche du plaisir a pour corollaire le rejet de la souffrance, de toute souffrance.Performance et plaisir sont une forme de l’épanouissement.La dimension pascale du chemin vers Dieu, l’ascèse, est très ténue, pour ne pas dire inconnue.Septembre-Octobre 2003 199 Un diagnostic psychologique contribue-t-il au discernement spirituel?La vie spirituelle est d’un tout autre ordre que ce qu’appréhendent les diverses spécialités « psy ».Elle est hors de l’atteinte des « psy ».Jésus n’est pas venu pour apporter sa contribution en ce domaine; il est venu nous parler de son Père, et non révéler un super-thérapeute.Le créneau propre de la vie spirituelle, c’est la relation qui se noue entre Dieu et nous.Apprendre à en connaître les diverses facettes, aucune démarche « psy », de quelque ordre qu’elle soit, ne pourra y contribuer.Il ne saurait y avoir de discernement psycho-spirituel.On porte un diagnostic psychologique, qui relève de la compétence de ceux et de celles qui sont formés pour cela, ou on exerce un discernement spirituel qui s’apprend et demande un long apprentissage : il faut du temps pour arriver à discerner et à interpréter les mouvements spirituels qui se produisent en nous.La spiritualité n’est pas « le salut par la santé »; elle consiste à discerner les appels de l’Esprit en soi, dans le monde, dans l’Église.Il est urgent de prendre garde à ne pas se laisser phagocyter par la doctrine gnostique des nouveaux courants spirituels : la psycho-mystique n’est qu’un avatar de l’absorption de la vie spirituelle par le monde.Son point focal est le discernement psychospirituel qui sous une autre forme a fait des ravages dans les années 70.Le revêtement séculier d’alors s’est mué en revêtement religieux.Il n’en est que plus dangereux.Témoignages et expérience de la foi.L’attrait pour les témoignages va de pair avec un désintérêt pour la doctrine.On peut distinguer deux causes.Le ressenti l’emporte sur l’universel et on en vient à universaliser le particulier.« Mon » expérience devient une norme.Mais on constate aussi un regain du piétisme.La confession de foi ne fonde plus l’expérience.Il y a le dogme, regardé comme une connaissance et, à côté, un piétisme à tonalité protestante : Dieu pour moi, le salut considéré avant tout comme une certitude personnelle.Le « MOI » est au centre de la quête spirituelle.La subjectivité est première.L’ontologie est remplacée par le subjectivisme.200 La Vie des communautés religieuses • Le dialogue avec les autres religions, en particulier le judaïsme, a fait renaître le vieux risque bien connu des premiers chrétiens : judaïser.La liturgie juive attirait déjà les chrétiens dans l’Église de Constantinople, au temps de Jean Chrysos-tome.Mais que peut bien être la beauté perceptible aux sens de la liturgie du sabbat, ou le son du chofar, au regard de la nouveauté apportée par la résurrection du Seigneur?2.Difficulté à articuler l’affectivité supérieure et l’affectivité spirituelle Connaissance de Dieu et connaissance de soi Cette question est très en vogue.Mais la connaissance de soi est prise comme l’équivalent de l’amour de soi lié à l’évolution psychologique de l’enfant, à l’amour qui lui permet de se découvrir comme bon, comme aimable.En un mot, l’amour de soi est lié à la phase narcissique du développement de l’être humain.Il résulte que la connaissance de soi est fondamentalement située au plan psychologique.Elle est devenue un regard sur soi qui relève en grande partie de la psychanalyse.Le « Connais-toi toi-même » est réinterprété sur mode gnostique.À quelle connaissance de Dieu peut-elle conduire?Qu’est devenu le mystère de l’homme image de Dieu, fondement de l’anthropologie chrétienne, de la morale et de la spiritualité?Objectivité et subjectivité On oppose souvent « témoignage et formation chrétienne », ou encore « expérience profonde et objectivité de la foi ».Il est urgent de retrouver une théologie qui prenne en compte l’affectivité; de transmettre une doctrine qui a du goût, une expérience de la foi et non une théologie purement spéculative.Sans une expérience de la foi, il ne peut y avoir unification des divers niveaux de l’affectivité.Les Pères de l’Église proposent certainement la doctrine plus adaptée à notre monde, parce qu’ils se trouvaient dans des conditions assez proches des nôtres.Tout un courant, par exemple, insiste sur l’urgence de remettre en lumière les vertus théologales.Mais quelle place font-ils au Septembre-Octobre 2003 201 désir transformé par la foi, l’espérance et la charité, tendu vers Dieu?C’est pourtant au plus profond du désir que la vie théologale devient source de divinisation12.Les médiations suspectées Nombreux sont ceux qui voient des signes de Dieu partout.Dieu nous rejoindrait-il de façon immédiatement visible et palpable?Non.Il est le « Tout Autre », il nous fait signe à travers les événements, dans une présence voilée.Pour le saisir, il nous a donné une clef de lecture : la Révélation.Sans une formation spirituelle adaptée, il est impossible de reconnaître un signe de Dieu dans les événements.Car comment les interpréter?Seule la fréquentation du Dieu de la Révélation, apprend à sentir ce qui est signe de son action et ce qui est signe de l’action du « Prince des ténèbres ».Médiation de la révélation, mais aussi médiations ecclésiales : le droit canon, les normes liturgiques, tout ce qui est inhérent à la vie d'un Corps.Tout cela blesse un jour ou l’autre l’affectivité sensible, mais permet à la sensibilité spirituelle de réorganiser la vie, à partir d un autre pôle : Dieu qui touche au profond du cœur et fait sortir de nous-mêmes.L’Écriture : lecture médiate ou immédiate ?Dieu, on ne le voit pas, on ne le touche pas, on ne l’entend pas directement.Mais l’Écriture nous apprend à décrypter les signes de sa présence.Elle n’est pas une sorte de lampe magique qui éclairerait un événement et permettrait d’en comprendre le sens immédiatement.Cette lecture immédiate de l’Écriture n’est ni une lecture spirituelle ni une lecture ecclésiale.Entrer dans l’intelligence des paroles du Seigneur demande du temps.Un certain recul est indispensable : souvent après plusieurs semaines ou plusieurs années, un verset s’éclaire tout d’un coup à la lumière d’un événement vécu.Il faut aussi beaucoup de temps pour que les événements de notre vie soient éclairés par la lumière de la Parole de Dieu.Pourquoi cette durée?parce que l’Écriture n est pas un livre de recettes qui nous dirait ce que nous avons à faire.Elle est une lumière qui éclaire notre liberté, une boussole qui 202 La Vie des communautés religieuses donne sens (direction et signification).Mais il faut apprendre à se servir d’une boussole.Alors le monde deviendra à son tour le lieu où Dieu parle.Holistique ou catholique?La démarche holistique exclut la dualité, mais elle n’est pas « selon le Tout », hath olon : catholique; le principe qui rassemble organiquement le tout de la Révélation est méconnu.Cela aboutit à l’abolition des ordres : l’ordre de la nature et l’ordre de la grâce; le psychologique et le spirituel.On cherche l’unité du corps, de l’âme et de l’esprit; l’unité entre le divin et l’humain (quête des miracles, guérison, retour des anges, attention aux âmes du purgatoire).Une nouvelle gnose Le déclin du monde occidental, un monde culturel qui s’écroule, sont favorables à la prolifération de la gnose, comme aux IIe et XIIIe siècles.Celle-ci se propose en effet de répondre à l’angoisse qui étreint les hommes déstabilisés par la fin d’un monde; elle trouve donc aujourd’hui un terrain propice à son développement.Quelques constatations.Une rupture s’est produite entre la doctrine et la spiritualité : la doctrine est juxtaposée à une spiritualité réinventée à la carte; elle sert à donner un label ecclésial, même s’il y a contradiction interne entre les deux.C’est le vécu qui fonde la vérité.Il se produit un décentrement du cœur de la révélation qui désarticule le lien organique des divers éléments de la foi; celle-ci est reconstruite, ses données sont réinterprétées.D’un point de vue intellectuel, c’est l’éclectisme.On fera référence de façon massive à Jean-Paul II, au catéchisme de l’Église catholique; mais pas à Vatican II.Un courant a même construit un psy-thomisme.Les maîtres à penser sont les grands noms « psy » : Freud ne vient plus en tête, il a laissé la première place à Frankl.Ces nouveaux maîtres sont à la source de nouveaux courants spirituels, dits psycho-spirituels.Une nouvelle forme de gnose est née; elle abolit la distinction des ordres, au sens de Pascal.Il n’y a plus d’analogie, puisqu'il n’y Septembre-Octobre 2003 203 a plus d’ordres divers : tout est confondu et inclus dans un ordre homogène.On asservit ainsi la foi à la culture ambiante dans la confusion.Quelle relation au monde?En fin de compte, comment chaque courant se situe-t-il par rapport au monde?Ouverture au monde ou repli identitaire?Quelle position vis-à-vis d’une Eglise qui a voulu s’ouvrir au monde, au dialogue œcuménique, au dialogue avec les autres religions?Depuis les origines, la vie monastique — ancêtre de la vie consacrée moderne — s’est située par rapport au monde, dans une situation de rupture prophétique.Mais la démarche n’a pas été pure d’emblée : Cassien, par exemple, décrit la nostalgie de l’Église primitive présente chez des moines qui fuyaient une Église décadente, compromise avec l’Empire13.Aujourd’hui encore, les résonances affectives sont provoquées dans bien des cas, autant par une contestation du monde et de Vatican II, que par Dieu qui touche.Est-ce identifiable d’emblée à la vigueur de la rupture prophétique?Un signe fait répondre par la négative.L’Esprit unifie, met en communion tandis que l’affectivité sensible désorganise, divise.Or, on constate entre les divers courants une certaine ignorance réciproque, une grande difficulté à dialoguer.Les courants actuels sont en continuité avec la société, même lorsqu’ils veulent en prendre le contre-pied; ils en ont donc la fragilité.Mais ils disent qu’un monde a disparu.Aussi l’ouverture au monde demandée par le Concile ne peut plus se faire sans tenir compte de ce message.3.Conclusion L’emprise de l’individualisme a un fort impact sur l’affectivité moderne; or rien n’est aussi mouvant que l’individualisme, car il est par définition sujet au changement : il n’est pas porteur d’une structure qui assure la transmission, et il va de pair avec une intelligence limitée à une perception très partielle du réel, sans la fécondation que l’histoire peut apporter.Donc ce qui apparaît aujourd’hui, risque fort de s’écrouler au premier retour de balancier.Mais 204 La Vie des communautés religieuses à travers ces manifestations, quelquefois un peu sauvages, une question est posée, dont la vie religieuse devrait tirer la leçon.L’affectivité spirituelle, en effet, est rarement prise en compte dans la vie consacrée, et pourtant c’est elle qui conduit la barque et évite les naufrages.Mais comme cette réalité touche à toutes les dimensions de l’être, pour la réintégrer dans l’univers des consacrés, il serait indispensable de se poser de sérieuses questions en divers domaines.• Quelle anthropologie sous-tend la vie spirituelle?• Où en est-on de l’intégration vitale du Mystère de la foi?d’une expérience de la foi?• Comment articulons-nous connaissance de « l’enseignement officiel de l’Église » et expérience spirituelle?combat spirituel et morale?affectivité et raison?• En un mot : quel chemin transmet-on pour parvenir à une unification de l’être?La collaboration entre les divers Ordres serait de la plus haute importance.Il est temps d’inventorier à frais nouveau le retour aux sources demandé par Vatican II.Sr Marie-Ancilla, o.p.Monastère des Dominicaines Route de Pontacq 65100 Lourdes France BIBLIOGRAPHIE 1 AUGUSTIN, Tract, in Io.Ev.26, 3-4.5 ; B A 72, p.491-497.2 Ch.-A.BERNARD, Traité de théologie spirituelle, Éd.du Cerf, 1986, p.192-194.3 AUGUSTIN, Quaest.ad.Simpl., L.I, q.II, 21 ; B A, 10, p.503-505.4 R POURRAT, « Affections », Dictionnaire de Spiritualité, 1.1, col.235-240.5 « Un seul et même homme, dont le corps se tient en un même lieu, s’approche de Dieu en l’aimant, et s’éloigne de Dieu en aimant le mal.Sur ce chemin, nos pas, ce sont nos affections.Selon notre affection, selon notre amour, nous nous approchons ou nous nous éloignons de Dieu » (AUGUSTIN, En.in Ps.94, 2).Septembre-Octobre 2003 205 6 L.REGNAULT, Sentences des Pères du désert, Solesmes, 1966, p.108-109.7 CASSIEN, Inst., VI ; Coll., XII.8 Cl.FLIPO, « La transmutation des passions », Christus, n° 168 HS, 1995, p.5-9.9 AUGUSTIN, Confessions, I, 1.10 Quelques ouvrages ou articles qui permettraient d’approfondir les divers points de vue.Liste disponible au secrétariat de la Revue.11 J.PHILIPPE, Du temps pour Dieu.Guide pour la vie d’Oraison, Éd.des Béatitudes, 1992.12 Cf.Cassien, Coll, XI, 6.13 CASSIEN, Coll., 18, 5 ; cf.Inst., 7, 18.SUGGESTION DE LECTURES Simone Pacot, avocate honoraire à la Cour d'appel de Paris, articule harmonieusement foi et psychologie dans les trois ouvrages qu'elle consacre à la recherche de l'unité intérieure.1.L'évangélisation des profondeurs, terne 1, Paris, Cerf, 2003.De façon très concrète, le lecteur apprend ccmnent Dieu peut revivifier toutes les zones de son être, même les plus blessées.2.Reviens à la vie ! Tome 2, Cerf/Fides, 2002.L'auteure y met en lumière cinq lois de vie gravées dans nos coeurs.3.Oser la vie nouvelle ! Tome 3, Cerf/Fides, 2003.206 La Vie des communautés religieuses DEUX VOYAGES Revenir chez soi et Partir en pèlerinage Janet Malone, C.N.D.«Le présent et le passé se trouvent peut-être tous deux dans le futur.» (T.S.Eliot, Burnt Norton) Afin de chercher où se trouveraient les semences d’espérance pour l’avenir de la vie religieuse, je nous convie à deux voies d’exploration.La première voie est un voyage de retour ‘chez soi’, ce retour qui est particulièrement nécessaire pour pouvoir réfléchir sur le passé et le présent de la vie religieuse, telle que nous l’avons vécue, avant Vatican 11 et depuis Vatican 11.Je remarque deux réactions principales aux changements proposés par Vatican 11 dans la vie religieuse: le ‘restaurationisme’, le retour en arrière et le statu quo, le ‘sur place’.La seconde voie est un pèlerinage dont les différents aspects sont explorés par des exemples tirés de la Bible et d’autres classiques.Comme élément du pèlerinage propre à la vie religieuse se trouve l’abandon de ce qui est connu et assuré.En particulier, un deuil est requis dans le pèlerinage.Une spiritualité de la compassion, avec ses volets de solidarité et de mobilité volontaire, constitue le pont et le guide au cours de ces deux voyages, nous permettant de nous rappeler le passé et de vivre pleinement dans le présent, afin d’entrer totalement et passionnément dans l’avenir.Finalement, dans cet article, je veux mettre en interface pèlerinage et ‘sabbatique’ et, en même temps, nous mettre au défi d’examiner les ‘sabbatiques’ actuelles dans nos congrégations.Septembre-Octobre 2003 207 Selon l’esprit de T.S.Eliot, ces réflexions soulignent le temps présent et le temps passé de la vie religieuse apostolique dans un esprit de gratitude, de pardon et de guérison et anticipent sur le temps futur dans une attitude d’attente et d’espérance.REVENIR CHEZ SOI, LE CHEMINEMENT INTÉRIEUR En vue de revenir là où nous étions dans la vie religieuse, reconsidérons certaines caractéristiques de notre vie consacrée appelée vie religieuse apostolique.Ce genre de vie où plusieurs d’entre nous sommes entré-e-s, est maintenant appelé le modèle de vie religieuse pré-Vatican 11, conservateur ou traditionnel.De nombreuses congrégations ont été fondées selon ce modèle pour répondre à un besoin spécifique dans l’Église et la société de leur temps.A cause de l’influence profonde exercée par des formes antécédentes de vie religieuse, et en particulier par la forme monastique, la vie religieuse pré-Vatican 11 a conservé plusieurs des coutumes du modèle monastique, et en fait ceux de l’Église hiérarchique et institutionnelle dont elle était un microcosme.Ceci est devenu une réalité dans la plupart des congrégations, malgré les efforts de plusieurs fondatrices, comme Angèle Mérici et Marguerite Bourgeoys pour faire autrement.Dans le pire des cas, ce modèle pré-Vatican 11 de notre formation et d’une bonne part de notre vie religieuse était un système clos.On pourrait le décrire par la métaphore d’une forteresse : fuir un monde pervers, sous la protection des douves du style de vie monastique, avec la séparation physique et l’identification physique évidente, qui contribuaient toutes deux à notre mystique et à l’élitisme clérical de la vie religieuse et du sacerdoce.Le modèle pré-Vatican 11 était généralement directif, dominateur, secret, légaliste; l’uniformité et la soumission étaient à l’ordre du jour.Nous étions de bonnes religieuses et de bons religieux si nous obéissions au son de la cloche, laissant la phrase inachevée et la couture en plan.Ce modèle visait une obéissance aveugle à l’autorité qui avait toujours raison.À cause du cadre de ce modèle, les abus de pouvoir et de rang étaient nombreux et des injustices se produisaient.208 La Vie des communautés religieuses Donc aujourd’hui il est important de revenir sur les blessures données et reçues sous ce modèle.Nous devons prendre le temps de pardonner et d’être pardonnées pour toutes les fois où nous avons humilié les autres, nous-mêmes et nos congrégations, toujours au nom de la volonté de Dieu.Il est très important d’identifier, de s’approprier et de “bénir” les souffrances, les malentendus et les conflits que tant d’entre nous conservons au fond de notre cœur.Ces blessures et ces injustices, que nous avons reçues et causées, si elles ne sont pas pardonnées et mises de côté avec amour, d’abord en nous, puis chez les autres, vont détruire, par le ressentiment et la vengeance, la reconnaissance, l’amour et la passion qui nous ont ame-né-e-s ici, en premier lieu.En même temps que nous revenons à ce modèle traditionnel de vie religieuse d’avant Vatican 11 avec toutes ses nuances, nous voulons aussi remercier pour les multiples dons et grâces issus de ce modèle.Nous avons travaillé intensément, nous avons prié ardemment, et les loisirs que nous nous sommes permis constituaient une véritable délivrance de la tension causée par des ressources trop limitées de confiance en soi, de formation, d’argent, de temps, d’énergie.Oui, nous voulons rendre grâces d’avoir appris à devenir contemplatifs et contemplatives en dépit de la rigidité et de l'insistance sur la lettre de la loi dans notre formation à la prière.Nous avons aussi acquis les diplômes, la compétence et, j’espère, la compassion nécessaires dans nos ministères.Nous avons établi des amitiés durables; nous avons trouvé beaucoup de satisfaction en répondant aux besoins de l’Église, situés dans le contexte de la mission de Jésus Christ, concrétisés dans nos charismes propres et précisés dans nos ministères spécifiques.LES EFFETS DE VATICAN 11 Avec le Concile de Vatican 11, la petite ouverture pratiquée par le prophétique Jean XX111 a connu depuis beaucoup de coups de vent différents.L’appel, le défi plutôt, que Vatican 11 a lancé aux religieux et religieuses de renouveler et de refonder se poursuit depuis plus de quarante ans.Aujourd’hui, dans l’Église où tous et toutes, laïques et clergé, sont reconnus comme un seul peuple de Dieu en pèlerinage, cheminant avec Jésus, nous, religieux et religieuses, Septembre-Octobre 2003 209 avons tenté de vivre l’engagement d’alliance, qui est notre vocation, dans ce nouveau contexte.En même temps que ces changements de structures en Église, se produisaient aussi des changements économiques et politiques avec une insistance, depuis la Deuxième Guerre mondiale, sur la domination du capitalisme et de la consommation, qui ont aussi profondément influencé plusieurs des groupes et des situations où nous nous trouvions à servir.Avec les expériences post-Vatican 11, le modèle de vie religieuse s’est davantage orienté vers une manière d’être plus ouverte, plus libérale, soit l’envers du modèle plus traditionnel, plus conservateur.Dans un effort pour discerner les signes des temps, et notre place dans le sacerdoce du laïcat, où tout le monde est appelé à la sainteté, la tendance à l’élitisme a diminué, et par le fait même notre sens d’identité, notre raison d’être.Maintenant, l’insistance porte sur la collégialité, le discernement, la coopération et l’esprit de la loi au lieu du légalisme d’autrefois.On pourrait dire que les murs sont tombés en même temps que les longues jupes et les soutanes, les voiles et les bérets disparaissaient.Nous avons changé nos structures, notre vie communautaire et notre façon de prier ensemble.Tout était en expérimentation; tout était en évolution et, au cours de ce temps de transition, c’était le chaos.Ce modèle plus libéral de la vie religieuse a connu des hauts et des bas pendant ces trente dernières années.Au cours de cette période, nous avons vu beaucoup de poètes, de prophètes et de pragmatistes contribuer au changement, et pour le mieux, de plusieurs aspects de notre vie communautaire, changements qui ont rendu nos vies et nos ministères plus faciles.Nous avons remercié pour le souffle de l’Esprit de Dieu qui, au sein de la confusion et de l’expérimentation, nous a interpellés pour lire les signes des temps.Le modèle de la forteresse disparaissait rapidement et les douves des règlements, des structures rigides changeaient pour un système plus ouvert à l’image d’une porte battante, impliquant responsabilité interne, spirituelle et impectabilité.En même temps, nous demandons pardon, comme nous offrons notre propre pardon, pour 210 La Vie des communautés religieuses les abus et les injustices que comportait ce modèle plus ouvert de vie religieuse, y compris l’individualisme extrême et l’absence concomitante de responsabilité envers soi-même, envers sa communauté et envers Dieu.Ce fut aussi l’époque où, à cause d’une insistance nouvelle sur le développement personnel et professionnel, de l’orientation modifiée de nos charismes, d’une appartenance plus claire au peuple de Dieu, plusieurs de nos sœurs et de nos frères ont quitté la vie religieuse, convaincus de pouvoir vivre leur appel plus pleinement ailleurs.Aujourd’hui alors que nous revenons à ce que nous étions et ce que nous sommes maintenant dans la vie religieuse, des questions difficiles se posent à nous par rapport à l’avenir de cette vie.LES QUESTIONS DIFFICILES Alors que le consumérisme et le capitalisme galopants minent la vie quotidienne des gens avec qui et pour qui nous travaillons, nous devons nous demander si nous sommes cette voix radicale et contre-culturelle qui conteste ces maux?Avons-nous été plus ou moins subtilement séduits, séduites par ces systèmes avec notre insistance sur l’efficacité, la productivité, la sécurité, les pensions, les voyages?Le modèle post-Vatican de vie religieuse a-t-il survécu à sa capacité de nous propulser comme des gens appelés aux frontières, à la prophétie?En d’autres mots, la subtilité insidieuse de ce que sont devenus aujourd’hui le libéralisme et le postmodemisme nous a-t-elle éloi-gné-es de la raison d’être liminale et contre-culturelle de la vie religieuse au point que les deux profonds POURQUOI se sont égarés de leur place sacrée dans nos cœurs où Dieu nous appelle à la conversion et à une constante metanoia?À ces deux questions : POURQUOI JE SUIS VENU-E?et plus encore POURQUOI JE SUIS RESTE-E?chacun, chacune de nous doit pouvoir répondre de façon responsable et imputable face à nous-mêmes, face à Dieu et à nos congrégations.Septembre-Octobre 2003 211 Dans le fait de revenir chez-soi, je pense qu’il s’est produit au cours des dix dernières années un exode silencieux dans nos congrégations.En cheminant avec des religieuses et des religieux, je pressens que cet exode comporte deux facettes.D’une part, des religieuses et des religieux plus âgés prennent la décision de laisser la vie religieuse pour différentes raisons.En particulier si elles ont l’assurance de pouvoir se supporter financièrement, ces personnes quittent réellement.D’autre part, un certain nombre de ces personnes demeure physiquement dans la vie religieuse mais ils-elles quittent psychologiquement et spirituellement.Comme me l’ont confié un certain nombre, ils ou elles partiraient s’il y avait un endroit où aller, ou des moyens financiers pour s’en tirer.Ceci fait partie de la réalité de la vie religieuse post-Vatican 11.RÉACTIONS: REVENIR EN ARRIÈRE, NE PAS BOUGER Les réactions au changement varient.Je veux présenter ici deux réactions principales à l’état présent de la vie religieuse, à part l’exode silencieux que j’ai mentionné plus haut.Une de ces réactions consiste à revenir à la sécurité du passé (restaurationisme), et la seconde, d’après moi, consiste à ne pas bouger (paralysie.rester en place).Quelques-uns/unes peuvent tenter de récupérer des aspects de la vision de congrégation qui faisait partie intégrante de la vie pré-Vatican II, revenir au «bon vieux temps».Voilà ce qui se produit pour les éléments les plus conservateurs de notre Église et alors aussi, naturellement, dans nos différentes congrégations ou dans les congrégations toutes nouvelles.Le restaurationisme nous ramène au modèle de la forteresse dans la vie de notre Église et dans la vie religieuse, un modèle où l’ordre et la stabilité se réglementent, se décrètent, se dictent en ‘faites’ et ‘ne faites pas’ (permis et défendu).Nous le voyons dans les partis politiques et les cultes d’extrême droite qui prônent le ‘retour aux valeurs fondamentales’ dans la vie de la famille.C’est un retour aux structures et aux restrictions d’un modèle plus traditionnel de vie religieuse où l’on espère que, si les autorités réglementent de nouveau toute la vie, avec la fuite du monde et une identité physique, il y aura une poussée de vocations et toutes nos inquiétudes quant à la mort de nos congrégations seront résolues.212 La Vie des communautés religieuses Ceux et celles qui vivent dans un modèle plus libéral de vie religieuse ne voient pas qu’il soit viable de revenir en arrière et sont peut-être trop confortables dans leur style de vie consumériste pour vouloir tout risquer au profit d’un avenir pour la vie religieuse.Ces personnes acceptent, de bien des façons, le statu quo, l’immobilisme dans la vie religieuse, ce piétinement.ne voulant ni reculer ni avancer parce qu’elles craignent le prix à payer.Nous avons entendu dire que c’est seulement quand nous serons prêt-e-s à tout perdre que nous trouverons vraiment notre voix prophétique et liminale.Nous savons que notre système économique capitaliste nous enseigne à planifier pour nos besoins futurs, pour notre sécurité.En même temps, nous savons dans la profondeur de notre être que dans la vie religieuse il ne s’agit pas de sécurité, de survie et de grands nombres; il s’agit de l’amour passionné de Jésus incarné en chacun et chacune de nous quand nous lisons les signes des temps dans les circonstances particulières vécues par nos congrégations.Nous n’avons pas l’air de nous apercevoir que notre consommation croissante dans la vie religieuse renforce le capitalisme de consommation en Amérique du Nord, et nous fait participer au problème systémique que nous contestons si bellement dans nos énoncés de mission.En d’autres mots, une part de la crise que nous expérimentons est due à l’écart entre nos énoncés de mission professés publiquement et nos actions de mission.Nous professons que nous voulons être contre-culturels, mais de bien des façons, nous sommes en collusion avec un système dominant qui opprime.Peut-être trouvons-nous facile de pointer dans notre congrégation ou ailleurs d’autres personnes plus gagnées au restaurationisme que nous.Mais voyons-nous également comment la consommation dans la vie religieuse nous maintient dans le statu quo, détruisant ainsi tout témoignage contre-culturel?Nous pourrions nous demander quelle sécurité possédaient nos mères fondatrices et nos pères fondateurs?Essentiellement, le modèle actuel de vie religieuse avec ses variations survit à son utilité.Ainsi, en maintenant ce modèle et ses variations nous ne faisons que revenir en arrière ou rester sur place, incapables en quelque sorte de nous libérer de ce qui nous retient.Septembre-Octobre 2003 213 Le défi qui nous confronte consiste à sortir dans le risque et l’espérance afin de vraiment venir à ce à quoi nous sommes appelé-e-s dans les circonstances actuelles de la vie religieuse.ESPÉRANCE J’ai de l’espoir en l’avenir de la vie religieuse et je crois qu’il y aura toujours une forme ou l’autre de vie religieuse, parce que par essence la vie religieuse correspond aux valeurs liminales et contre-culturelles que la société désire consciemment ou non.La vie religieuse durera pour les personnes qui renoncent à tout et risquent l’inconnu.Une question hante nos cœurs : nos propres congrégations survivront-elles?Peut-être que oui; peut-être que non.L’important c’est que chacun et chacune de nous, personnellement et collectivement, restions vraiment à l’écoute de la douce et paisible voix de l’Esprit, apparemment si faible en ces temps de transition.Voulons-nous vraiment vivre la vie religieuse ici et maintenant?Quels changements seraient alors exigés dans nos vies?Espérons-nous vraiment dans l’avenir de la vie religieuse?Inviterions-nous quelqu’un, quelqu’une à entrer dans notre congrégation?Pourquoi?Pourquoi pas?En somme, nous en sommes à ce point dans notre vie religieuse où certaines personnes appartenant à la même congrégation et parfois habitant la même maison, ont des visions différentes de la vie religieuse selon que nous vivons une expérience conservatrice ou libérale, de restauration ou de ‘sur place’.Dans ce voyage vers chez-soi, ce voyage du cœur et de l’esprit, l’invitation est faite à tous et toutes d’adopter une attitude de pèlerin et d’entreprendre le second voyage, soit le pèlerinage.Une dimension intégrale du passage à ce second voyage et du retour chez-soi dans faction de grâces et le pardon/guérison consiste dans la démarche de deuil.DEUIL Nous pouvons considérer les Israélites d’autrefois en pèlerinage dans le désert pendant quarante ans jusqu’à ce qu’ils renoncent à leur sécurité illusoire : leurs poireaux, leur ail et leurs oignons.Ils devaient faire leur deuil, dans une démarche de renoncement au 214 La Vie des communautés religieuses dépassé, de façon à créer un merveilleux espace ouvert pour le neuf, pour la Terre Promise.Le dépassé doit être nommé pour y renoncer, et là où il y a une forme de refus, la vie devient un exercice de survie.Dieu promettait aux Juifs la vie, pas seulement la survie.Comme nos ancêtres, jusqu’à ce que nous agissions correctement, nous allons continuer d’errer sans but et sans ardeur dans les arides déserts du retour en arrière et/ou de l’immobilisme que nous nous sommes fabriqués.Agir correctement dans cette première phase du deuil consiste à reconnaître et à accepter la perte causée, en nous séparant du connu, du certain, de l’authentique.«Cesse.de t’attarder au passé.» (Isaïe 43,18) Après avoir accepté cette perte, nous passons à la deuxième phase du deuil, celle de la désorientation et du chaos qui s’ensuit.Ici, dans cette désorientation déchirante, on réalise que le présent ne fonctionne pas et avec cette réalisation naît la tentation de retourner vers ce qui est éprouvé.C’est ce qu’ont vécu les Israélites et peut-être est-ce dans une certaine mesure ce que nous expérimentons dans la vie religieuse aujourd’hui.Nous en sommes à ce stade limite; nous sommes sur le seuil d’une vie selon la passion à laquelle nous avons été appelé-e-s dans l’espérance pour l’avenir.Mais ce seuil est un point de décision dans la vie de nos congrégations.Parce qu’il n’est pas clair pour nous à ce point-ci quel est notre appel, nous, comme les Juifs d’autrefois, voulons retourner à nos poireaux, notre ail et nos oignons.La restauration du modèle traditionnel et le statu quo/ immobilisme du modèle actuel plus libéral deviennent les réalités de ce temps de transition.Si nous pouvons supporter ce moment de transition, cette deuxième phase de deuil dans la vie religieuse, ce stade liminal et le vivre, alors la troisième phase de deuil, le passage plein d’espoir dans le neuf, dans toute sa fragile et tendre finesse pourra se produire.Cet appel s’adresse à chacun et chacune, quel que soit notre âge, parce que la vie que nous avons choisi de vivre (Pourquoi suis-je venu-e et pourquoi suis-je resté-e) concerne la vie et non la survie.Qui je suis maintenant comme religieuse ou religieux et comment je vis ma vie : voilà qui influence la vie religieuse de l’avenir, Septembre-Octobre 2003 215 même si, par ailleurs, je ne sais pas ce dont il s’agit et/ou si je ne suis plus en vie pour expérimenter ce nouveau modèle de vie religieuse.Le fait important cependant est que la manière dont je vis la vie religieuse ici et maintenant affecte la vie religieuse de l’avenir.Si j’ai abandonné tout espoir pour l’avenir de la vie religieuse, je dois en venir à la constatation qu’il n’y a pas d’avenir pour la vie religieuse sans moi, parce que moi, nous sommes les semences par lesquelles la vie religieuse vivra ou mourra dans l’avenir.L’avenir de la vie religieuse se trouve en moi, en nous, de certaines façons que nous ne comprenons pas.Nous avons confiance dans la fidélité de Dieu, même si la nôtre est incertaine parfois.«Voyez, je fais quelque chose de nouveau.Dans le désert, je trace une route, dans les terres arides, des cours d’eau» (Isaie 43, 19).Dans l’Évangile, nous trouvons l’Agonie de Jésus comme un archétype de deuil (Marc 14, 32-42).Jésus savait que sa mort était imminente quand la culture politique de son temps et les responsables ne pouvaient plus supporter ses remises en question prophétiques du statu quo.La situation était à son paroxysme et Jésus se trouvait au Jardin de Gethsémani.Ici, nous remarquons le premier stade du deuil: celui de la séparation d’avec le connu, le rassurant.Nous constatons qu’il se fait accompagner de Pierre, Jacques et Jean, laissant les autres de côté.Mais une fois dans le jardin, Jésus se sépare de ses amis très chers, en prenant conscience de sa douleur et de sa peur.«Mon âme est triste jusqu’à mourir.Restez ici et veillez.et il s’éloigna quelque peu.» (34-35).Puis nous remarquons que Jésus passe au deuxième stade du deuil : celui du chaos et de la désorientation, quand il s’éloigne du soutien de ses amis intimes.Jésus tomba à terre et supplia Dieu : «Père, tout t’est possible.Éloigne de moi cette coupe.» (36).Trois fois, dans ce stade liminal, il est tenté de revenir au connu, au confortable, au plus facile.Trois fois, il revient vers ses amis pour leur soutien, leur réconfort, et trois fois, il ne le trouve pas.Quand il le leur reproche, «ils ne savent que lui répondre» (40) parce qu’ils tiennent encore à leur idée de ce que Jésus ferait pour eux dans son royaume.Ils avaient fait leur propre rêve de succès, de pouvoir et de renommée dans ce nouveau royaume; ils étaient pri- 216 La Vie des communautés religieuses sonniers des systèmes politiques de leur temps.Parce qu’ils étaient en collusion avec la culture de leur temps, ils étaient incapables de compatir à la souffrance de Jésus, incapables de contester leur culture.Enfin, Jésus passe au troisième stade du deuil : l’ouverture au nouveau, à l’inconnu, dans l’espérance.«Père, non pas ma volonté mais la tienne.Cela suffit.L’heure est venue.Levez-vous, allons.Voici celui qui doit me livrer» (Marc 14, 41-42).Dans ce troisième stade du deuil, Jésus manifeste clairement son passage dans l’inconnu, dans le nouveau avec conviction, abandon et espérance.UN CHEMIN VERS L’EXTÉRIEUR: UN PÈLERINAGE Aujourd’hui, à ce carrefour dans l’histoire de notre vie religieuse où il nous faut choisir, en reconnaissant le fait que le modèle actuel, dans ses différentes nuances libérales et conservatrices, est dépassé, nous sommes appelé-e-s à un deuil comme les Israélites dans l’Ancien Testament et Jésus dans le Nouveau Testament.Ce deuil doit être proactif plutôt que réactif; dans un esprit de kénose et de metanoia, nous choisissons de passer par les différents stades du deuil : séparation d’avec les modèles actuels connus de notre vie afin de passer dans la désorientation et le chaos de ce temps de transition et d’entrer ensuite en toute espérance dans un avenir assuré pour la vie religieuse, même si nous n’en connaissons pas les caractéristiques.Pour réaliser cela, nous devons devenir à l’aise dans un renoncement aux anciens paradigmes et aux pseudo nouveaux paradigmes où nous avons changé le langage en conservant le même contenu.Sommes-nous préparé-e-s à poser la question incisive et frappante, et à en vivre: «QUELLES SONT LES SEMENCES D’ESPÉRANCE POUR L’AVENIR DE LA VIE RELIGIEUSE ET OÙ SE TROUVENT-ELLES?» De bien des façons nous vivons dans une époque stimulante, une époque où nous pouvons prendre part dans la recherche de ce “neuf’ auquel nous sommes appelé-e-s.Autrement, «si nous nous contentons de notre situation présente, la recherche spirituelle est morte en nous» (Chittister, 1997, 51).Comment trouver ce neuf sans devenir des pèlerins recherchant des lueurs d’espérance?Septembre-Octobre 2003 217 Voilà le second voyage auquel je veux vous convier.En pénétrant dans notre deuil de la vie religieuse, avec la perte de ce qui est familier, connu, facile, nous devons entrer dans une attitude de séparation, de déplacement et passer dans la désorientation et la nuit obscure du chaos et de la purification afin de nous préparer à avancer vers ce qui se trouve devant.Comme nous le rappelle T.S.Eliot dans East Coker: «Le point de départ, voilà notre chez-nous» (31) pour partir en pèlerinage.QU’EST-CE QU’UN PÈLERINAGE ?Selon sa racine étymologique latine, “peregrinus”, notre dimension de pèlerin, fait de nous un étranger, une personne déplacée, qui quitte son chez-soi, le connu, le familier, et part pour un long voyage, habituellement un voyage sacré à la recherche de quelque chose ou quelqu’un de sacré.«Quand nous partons en pèlerinage, nous devenons par choix des personnes déplacées, nous quittons notre milieu habituel de vie ou de travail et nous nous rendons en un lieu saint.» (Leddy, 1990, 104-105).Transformé-e-s par le pèlerinage, par la recherche spirituelle, nous revenons avec un rayon d’espoir qui nous conduit dans un avenir de la vie religieuse selon des voies dont nous n’avions pas rêvé.Les pèlerins «abandonnent leur vie habituelle et partent à la recherche de quelque chose, de quelqu’un/e qui leur manque, sans bien savoir ce que c’est» (Shinoda Bolen, 1994, 33).L’histoire est remplie d’exemples de gens qui sont partis en pèlerinage.Nous avons déjà rappelé le pèlerinage des Israélites vers la Terre Promise et nous avons contemplé le deuil et le pèlerinage de Jésus au Jardin de Gethsémani.Nous pourrions aussi considérer l’Iliade et l’Odyssée ou les légendes du Roi Arthur avec les Chevaliers de la Table ronde à la recherche du Saint-Graal.Ou nous rappeler les recherches d’Ayla dans Le Clan de l’Ours et de la Caverne et La Vallée des Chevaux.Qui d’entre nous n’a pas lu ou feuilleté Pilgrim’s Progress.The Wav of a Pilgrim ou Siddhartha?Peut-être quelques-uns, quelques-unes ont aussi lu le récit que fait Shinoda Bolen de son deuil et de son pèlerinage dans son livre Crossing to Avalon.Pensez aussi au pèlerinage de nos ancêtres venus en ce pays.Et également, les pèlerinages de tant de nos fondateurs et fon- 218 La Vie des communautés religieuses datrices qui ont quitté le connu pour s’acheminer vers l’inconnu dans la désorientation et le chaos, uniquement pour trouver Dieu dans ce qui n’a pas encore été expérimenté.Supposons qu’ils n’aient pas voulu risquer?Qu’elles, qu’ils n’aient pas dit “oui”?Alors nous ne serions pas ici aujourd’hui.ASPECTS DU PÈLERINAGE Alors quels sont les différents aspects du pèlerinage?Le pèlerinage est une démarche à la fois physique et spirituelle.Il se réalise uniquement lorsqu’il y a, au plus profond de soi, un espace ouvert de disponibilité où nous devenons conscients que nous n’avons rien à perdre et tout à gagner.C’est le stade liminal sur le chemin de notre vie où nous sommes au seuil de quelque chose de neuf.Comme nous l’indiquions plus haut, il nous faut faire le deuil de l’ancien.Sans quoi, nous retournerons vers le passé avec une vigueur nouvelle pour restaurer ou simplement faire du «sur place», pour survivre dans le statu quo mais non pour vivre réellement.Le pèlerinage nous amène à saisir le fait que nous ne pouvons plus mettre le vin nouveau dans de vieilles outres, ni cacher la lampe sous le boisseau.Il y a d’une part une grande stimulation à trouver enfin le courage de faire quelque chose, et d’autre part une crainte significative de l’inconnu.À cette frontière, sur ce seuil, nous avons maintenant la grâce et l’espérance d’aboutir à un but, nous ne savons ni quoi, ni où.De bien des manières, le pèlerinage se produit lorsqu’on est vulnérable et disponible.C’est un moment de choix dans nos vies, personnellement et collectivement, où nous vivons le deuil et l’abandon du passé et de ce qui n’est pas porteur de vie dans le présent, afin de pouvoir voyager allège vers l’inconnu, converti-e-s et débar-rassé-e-s de tout le bagage superflu de l’ego, du pouvoir et du succès.Le pèlerinage concerne cette conversion où notre Dieu Potier nous remet bien des fois sur le roue jusqu’à ce que nous soyons «comme l’argile entre les mains du potier.» (Jérémie 18, 6).Septembre-Octobre 2003 219 DIMENSION COMMUNAUTAIRE DU PÈLERINAGE Le plus critique dans un pèlerinage, c’est sa dimension communautaire où ce sont les visionnaires, les prophètes qui, par leur foi profonde et leur confiance en Dieu maintiennent présente à l’esprit de tous, y compris eux-mêmes, la vision du pèlerinage.Le pèlerinage est un cheminement de foi et un processus de profonde kénose et métanoia.Nous connaissons plusieurs guides de pèlerinage, incluant Moïse, Gabriel, Marie à la Pentecôte, nos fondateurs et fondatrices.Au départ, la vision du pèlerin semble d’abord très claire.les Israélites en route vers la Terre Promise, ou Jésus comblant de bénédictions et de biens les opprimé-e-s de son temps.Une fois en route cependant, le chemin peut devenir obscur, et les doutes apparaissent.L’enthousiasme cède la place à la désillusion quand les obstacles et les défis paraissent.C’est alors que le guide des pèlerins leur rappelle le rêve, les réconforte à certaines heures, les cajole à d’autres et même les confronte quand ils demandent leurs poireaux, leur ail et leurs oignons du bon vieux temps passé.La suite d’un pèlerinage est aussi un défi mais, dans la foi et l’espérance, les pèlerins peuvent poursuivre avec compassion.La compassion est le pont qui facilite l’intégration continue des deux cheminements, le cheminement extérieur du pèlerinage et le cheminement intérieur de conversion.«La candeur de la ne doit pas nous amener à tenter d’oublier que, sans le centre paisible, le cheminement soit intérieur ou extérieur est impossible» (de Waal, 1997,9).Sans le travail du cheminement intérieur où, comme pèlerins, nous reconnaissons notre impuissance devant Dieu et comment tout est finalement l’œuvre de Dieu.«Si Dieu ne bâtit la maison, en vain travaillons-nous à tenter de l’édifier » (Ps.127), alors le pèlerinage, le cheminement extérieur, n’est qu’une excursion, une bonne sortie, comportant tout le cynisme, l’arrogance et le contrôle qui font tellement partie de notre culture actuelle soumise au décalage horaire.« Suis allé-e là, j’ai fait ça, me suis acheté un t-shirt »! C’est la compassion qui nous garde ciblé-e-s et centré-e-s dans les hauts et les bas du pèlerinage.220 La Vie des communautés religieuses LA SPIRITUALITÉ DE LA COMPASSION La compassion est un mode de vie, une attitude d’amour consumant au point de ‘souffrir avec’ (en latin cum patior).C’est cette vertu qui endigue le flot de compulsion, de contrôle et d’ascension qui sont tous des aspects de notre culture actuelle de productivité et d’efficacité.Jésus est l’exemple de cette kénose.« Jésus s’est anéanti lui-même et s’est fait homme comme nous.»(Phil.2, 7).Revêtir la compassion de Jésus, ce n’est pas offrir notre pitié et nos aumônes aux démuni-e-s.Plutôt l’exigence fondamentale de la compassion, c’est la solidarité avec tous les autres dans une conversion à l’égalité, la mutualité et l’interdépendance.En recherchant, au cours de nos voyages intérieur et extérieur, des signes d’espérance pour l’avenir de la vie religieuse, nous allons vite réaliser, dans cette position, que les semences d’espérance ne se trouveront pas dans le déjà connu de nos ‘sabbatiques’, nos congrès, nos ateliers, nos symposiums, mais plutôt dans des endroits déserts, des régions incultes qui ne sont pas encombrés par ce qui est expédient et efficace.Je suis convaincue que l’avenir de la vie religieuse est déjà parmi nous mais nous sommes incapables, à partir de ce lieu, de lire les petits signes de fécondité.Le voyage intérieur de conversion et le voyage extérieur de pèlerinage, unis par une compassion de solidarité, exigent la discipline du déplacement volontaire.Ceci demande que nous soyons ‘déplacés’, partant à la recherche des semences d’espérance pour l’avenir de la vie religieuse.Il s’agit de quitter ce qui est assuré et ordinaire et d’aller là où les divines semences d’espérance peuvent travailler en nous et avec nous dans la solidarité.Ce n’est pas l’aspect physique du déplacement qui est essentiel au déplacement volontaire.L’important est plutôt l’attitude spirituelle du pèlerin qui renonce et s’en remet à Dieu pour le conduire n’importe où et n’importe comment.« Sans ce déplacement, cette sortie, la solidarité devient une agence bien gérée où l’on comprend tout sauf ce que c’est qu’être pauvre » (Scott, 1979, 18).Septembre-Octobre 2003 221 Il est sans doute évident, à partir de ces réflexions, que c’est seulement avec du silence, de la solitude et de la prière que la nécessaire conversion a lieu, de sorte que nous puissions nommer, rendre grâce et pleurer ce qui a été, afin d’avoir de l’ouverture et de la réceptivité à ce qui n’est pas encore en nous.LES PÉRIODES SABBATIQUES REVISITÉES Avant de terminer et à la lumière des réflexions qui précèdent, je nous invite à ‘revisiter’ ce qui se produit quand nous prenons une période sabbatique.Avec le vieillissement de nos congrégations, il est passé le temps où nos membres demandaient un congé d’étude pour obtenir qualifications, diplômes, certificats qui servaient de ‘cartes d’embarquement’ pour la plupart des responsabilités qui nous étaient confiées.Nous y contribuions sûrement par notre temps, notre argent et nos talents.Cependant, nous n’équilibrions pas tout ce travail par du véritable repos, des périodes sabbatiques.Beaucoup de travail, peu ou pas de sabbat/ sabbatique.Aujourd’hui, quand nos membres vont en congé, demandons-nous si le pendule ne va pas trop dans la direction opposée.Parce que le temps des indispensables diplômes est passé, avons-nous abandonné la démarche d’éducation permanente, d’apprentissage d’une solide théologie, psychologie et spiritualité dans des cours qui comprennent contenu et pratique?Nos sabbatiques ne sont-elles pas devenues des vacances prolongées, des voyages touristiques comportant un minimum de sérieux apprentissage et de mise à jour?Avons-nous perdu notre capacité de devenir un peuple pèlerin?C’est dans ce contexte que je propose une invitation et un défi.INVITATION ET DÉFI En tant que congrégations, pourrions-nous nous ajuster à ce que sont des sabbatiques et des pèlerinages?Dans ce but, je suggère d’intégrer, d’une manière plus holistique, sabbatique et pèlerinage dans tous leurs aspects de solidarité et de déplacement volontaire, de responsabilité et d’imputabilité.222 La Vie des communautés religieuses Peut-être ceux et celles d’entre nous qui demandent une période sabbatique pourraient être invité-e-s à aller en pèlerinage, à aller vers ceux et celles qui sont exclus, vers ces déserts et ces terres en friche, pour y trouver des semences d’espoir pour l’avenir de la vie religieuse.Ceci signifierait s’éloigner des programmes, des endroits et des gens connus.Cela signifierait le risque et la recherche dans l’inconnu.De même, pour stimuler une vision de Congrégation, une partie de la responsabilité du leadership consiste à chercher ces rêveuses et ces rêveurs et à les inviter à aller en pèlerinage.Ceci peut commencer par une année sabbatique.Les pèlerins sabbatiques peuvent revenir et partager leurs histoires hic et nunc, semant ainsi les semences d’espoir pour l’avenir.Ceux et celles qui ne peuvent plus aller physiquement en pèlerinage devraient se rappeler et nous rappeler que nous sommes toutes et tous des pèlerins du cœur.« Nos cœurs sont agités jusqu’à ce qu’ils se reposent en Dieu.» Le dépaysement dont j’ai parlé n’est pas tellement une question de lieu physique que de déplacement de confort ou de convenance que nous prenons trop pour acquis.Alors, notre pèlerinage peut signifier soustraire du temps de certaines de nos activités actuelles de loisirs (par exemple des programmes de TV, tels que des ‘romans-savons’ et des sports) et alimenter notre esprit, notre cœur et notre intelligence par des lectures substantielles, une écoute critique qui peut nourrir nos discussions et nos rêves au sujet de l’avenir de la vie religieuse.De telles ressources sont disponibles en abondance.Notre pèlerinage pourrait signifier en inviter d’autres à partager et à réfléchir avec nous.Naturellement, le voyage intérieur du silence, de la solitude et de la prière vont de pair avec un tel effort et une telle activité.LA ROUTE LA MOINS FRÉQUENTÉE Comme nos ancêtres, nous restons des pèlerins, mais, comme eux aussi, nous venons parfois à la maison et nous nous y sentons parfois à l’aise.À la maison, nous pouvons nous poser les questions profondes : ‘Qui somme s-nous?’, ‘À quoi tenons-nous?’Si nous ne savons pas ce qui nous tient à cœur, nous pouvons en arriver à com- Septembre-Octobre 2003 223 battre les valeurs mêmes auxquelles nous affirmons tenir : douteuse position! Nous avons besoin de vision pour voir la réalité et chercher honnêtement, que ce soit à la maison ou en pèlerinage.Rappelons-nous ce que disait le renard au Petit Prince de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu’avec les yeux du cœur; l’essentiel est invisible ».(p.87) Comme religieuses et religieux, nous avons été invité-e-s à un pèlerinage d’ascension, par un chemin ‘moins fréquenté’ (Frost, p.223), le long d’une route sur laquelle nous espérons voir de plus en plus avec les yeux du cœur.Janet Malone, c.n.d.52 Aylmer Avenue - app.3 OTTAWA, ON K1S 2X1 n.d.r.Cet article a été publié en anglais dans "Reviav for Religious", may-june 2002 : Two Journeys : Corning Home and Going on Pilgrimage.Traduction : Ghislaine Roquet, c.s.c.AVIS Les pages publicitaires pour la revue de novembre-décembre 2003 devront entrer 224 La Vie des communautés religieuses POUR UNE VIE RELIGIEUSE CITOYENNE QUELQUES REPÈRES EN COMPLICITÉ AVEC LA BONNE NOUVELLE AUJOURD’HUI n.d.r.- Cette communication a été faite durant les Journées sociales du Québec 2003' qui se sont tenues à Montréal en mai.Nous vous en présentons la première partie dans ce numéro, l’autre partie suivra dans la prochaine parution.INTRODUCTION Ils sont multiples les bouleversements profonds que vivent nos sociétés : changements technologiques, pluralismes culturels, incertitudes sur le plan politique, rapports intergénérationnels qui se cherchent, diversité d’appartenance et crise d’identité, montée de la violence et du terrorisme.Et tout cela en lien plus ou moins étroit avec le phénomène d’une mondialisation accentuée.Phénomène qui n’est pas récent car, comme le souligne l’archéologue Patrick Plumet, la mondialisation accompagne très tôt le processus de l’hominisation et il « en marque aussi l’originalité »2.Mais aujourd’hui nous en prenons conscience surtout dans ses dimensions économiques et politiques et, de plus en plus, en regard de la responsabilité qui nous incombe.Dans la présente réflexion, je m’arrêterai d’abord sur la pratique de la citoyenneté considérée spécialement dans sa relation avec la mondialisation du système néolibéral.Système où l’économie de marché occupe « la » place centrale et rend fort difficile l’exercice de la citoyenneté.Dans un deuxième temps, je me demanderai comment redécouvrir la dimension citoyenne de notre vie religieuse : ce qui peut nous inspirer particulièrement pour aller de l’avant et quelques balises pour ouvrir des chemins.Bergeron, C.N.D.Septembre-Octobre 2003 225 PREMIÈRE PARTIE LA PRATIQUE CITOYENNE CHEZ NOUS : DU DÉCROCHAGE À LA RECONSTRUCTION Parler de citoyenneté c’est évoquer le « vivre ensemble » et le « faire ensemble ».C’est aussi faire référence à une réalité juridique qui accorde aux individus des droits civiques, politiques et sociaux sans oublier leurs responsabilités dans la cité.Plus largement encore, définir la citoyenneté renvoie non seulement à la possession des droits mais également à l’élaboration de ces droits et à la capacité de les exercer.Cela veut dire avoir les moyens de participer au devenir de la société, de prendre part aux décisions, de s’épanouir personnellement et de faire naître des solidarités.A.Un rappel de la situation au Québec Les Journées sociales du Québec 2001 avaient comme thème « La citoyenneté : au-delà des obstacles »3.Je m’inspire partiellement ici du contenu des interventions, des résultats du travail en ateliers, des conclusions de la rencontre en plus d’un ensemble d’éléments recueillis en ces lieux où tant de femmes et d’hommes exercent leur citoyenneté au quotidien.1.La globalisation marchande envahissante Voilà la constatation qui monte largement du cœur même des engagements les plus concrets! Le marché fonctionne selon ses propres lois et il a tendance à s’immiscer dans tous les secteurs de la société tranformant les relations humaines en relations mercantiles.Les personnes sont alors subordonnées aux lois et aux intérêts de corporations, d’entreprises et de milieux financiers.Nous le savons, il existe des « prédateurs » fort voraces.La logique marchande se présente comme le modèle unique d’organisation de l’économie et n’accepte pas d’autres principes régulateurs.Ses lois sont la rentabilité (c’est-à-dire la croissance économique comme seul objectif, les profits et rendements comme seuls critères) et la compétitivité comme règle éthique et « bonne nouvelle » du système.226 La Vie des communautés religieuses Une telle logique influence grandement notre façon de vivre la citoyenneté.Nous y reviendrons plus loin, mais disons tout de suite que les citoyennes, les citoyens et même l’État se voient discrédités, déqualifiés, infantilisés, non reconnus dans leur capacité d’intervention sur le plan économique et financier.Les personnes sont réduites aux rôles de consommatrices, de clientes, de contribuables au service du marché.Nous assistons à diverses formes de lutte pour s’accaparer des marchés, à l’effondrement d’économies locales ou nationales, à la marginalisation sociale d’un pourcentage important de populations chez nous et dans les pays du Sud spécialement.Finalement cette logique met enjeu la vie et la dignité de multitudes d’êtres humains.C’est de l’anti-solidarité-en-acte! Comme l’affirme Peter Leuprecht, doyen de la faculté de droit de l’Université Mc Gill à Montréal, il n’est plus possible aujourd’hui de « défendre efficacement les droits humains » sans remettre en cause les lois du marché et l’idéologie qui les sous-tend.Voilà donc, très brièvement résumé, ce qu’est le système économique néolibéral et envahissant qui pollue nos chemins, nos lieux d’engagement, les terrains où nous rencontrons nos frères et sœurs en train de fabriquer la citoyenneté.2.Des répercussions qui invitent aux actions créatrices Si, de plus en plus, les gens réalisent l’étendue des dégâts, ils sont aussi de plus en plus nombreux à ne pas en rester là.C’est pourquoi, tout en soulignant certaines conséquences néfastes du modèle économique actuel, je signale en contrepartie quelques éléments qui permettent de reconstruire une pratique citoyenne en tenant compte des nouveaux repères.2.1 L’individualisme et le nouvel essor du réseau social Devant l’ampleur et la complexité de la globalisation du marché, monte visiblement une tendance au repliement sur soi souvent exprimée par la protection des acquis, le recours fréquent aux services offerts et l’ajout d’assurances fiables en prévision des coups durs.Avec le temps, l’isolement s’installe, le tissu social se défait Septembre-Octobre 2003 227 et même l’exercice de la citoyenneté se transforme en outil de promotion pour défendre les intérêts privés des individus.Pour contrer cette tendance, en nombre impressionnant, des femmes et des hommes cherchent à recréer un réseau social fort et dynamique.Sans perdre de vue cette visée, ils suscitent des liens nouveaux entre les gens marginalisés, entre ceux-ci et des intervenants ou des intervenantes communautaires, des organismes, des membres de conseils d’administration, des parlementaires attentifs à leurs causes et d’autres instances du milieu.Ce faisant, ils renforcent les rapports sociaux déjà existants et travaillent à former des réseaux à la fois sur le plan national et international.Mondialisation n’oblige-t-elle pas?Pour y arriver, ils n’hésitent pas à utiliser les nouvelles techniques de l’information comme l’ont fait, par exemple, les organisations de la Marche mondiale des femmes en 2000, du Sommet des peuples à Québec et du Synode du Peuple de Dieu à l’automne 2001.2.2 Le sentiment d’impuissance et la revalorisation des intuitions Comme deuxième répercussion, je mentionne le sentiment d’incapacité à agir ou à réagir en regard du système en place et de l’idéologie qui le soutient.Souvent les citoyennes et les citoyens ne sont pas reconnus.Tout se passe comme si leurs savoirs étaient inutiles, leurs habiletés dépassées, leur compétence inexistante.Ils deviennent pour ainsi dire une sorte d’analphabètes sociaux.Et à cette réalité s’ajoute l’inquiétant phénomène de la « désinformation ».En effet, une communication trop technique, un discours de propagande, une grande concentration des mass médias, un langage unique confirmant le modèle en place, tout cela aggrave la situation.Pour remédier à pareille conséquence, plusieurs insistent sur la nécessité de nous redonner des marges de liberté et d’initiative.Aucune action n’est trop petite, redisons-le.Ainsi, par exemple, multiplier les prises de parole, communiquer nos savoirs, assurer une formation bien ajustée, mettre en place de nouvelles manières de partager et d’exercer le pouvoir, créer des structures de fonctionnement mieux adaptées et plus humanisantes, promouvoir des 228 La Vie des communautés religieuses médias alternatifs pour faire circuler un autre discours, tout cela stimule l’imagination créatrice et redonne le goût de prendre en main le vivre ensemble de nos cités.Cela ranime aussi la confiance dans nos rêves personnels et collectifs, dans les valeurs dont ils se nourrissent et dans les projets dont ils sont porteurs.Alors, en nombre croissant, des femmes et des hommes redécouvrent l’impact de leur engagement citoyen.2.3 La déresponsabilité et la réappropriation du pouvoir Il peut être facile le passage du sentiment d’impuissance à la déresponsabilité.Or celle-ci s’exprime assez souvent sous forme de décrochage ou d’abdication concrète sur le plan individuel et collectif.Quand l’économie impose ses règles et n’a aucune considération pour la participation des humains au domaine politique, quand le rôle des citoyennes et des citoyens est pratiquement réduit à consommer ou à « jouer », c’est-à-dire à servir le marché et les intérêts financiers des prédateurs, la tentation de laisser aller le courant peut parfois devenir très forte.Par ailleurs, dans ce contexte, des femmes et des hommes cherchent à se réapproprier du pouvoir au quotidien.Ils le font en des lieux multiples et de manière à contrer les effets paralysants du discours dominant.Pour cela, ils privilégient des pratiques et des réalisations qui reflètent leur conception d’une société axée sur des valeurs humaines au service des individus et de la population.Ainsi, par exemple, des personnes mettent davantage l’accent sur le développement local, d’autres s’engagent au sein des conseils municipaux ou participent aux assemblées des Caisses populaires.Fait à remarquer, plusieurs soulignent l’importance de se joindre au mouvement des groupes, des organisations et des coalitions qui mondialisent la solidarité et proposent des alternatives à la société de marché.2.4 L’exclusion et la lutte à l’appauvrissement Comment ne pas évoquer ici les conditions de vie inacceptables (chômage, travail précaire, revenus insuffisants, pour ne mentionner que cela) qui sont le lot d’un nombre grandissant de per- Septembre-Octobre 2003 229 sonnes?Quant aux impacts sociaux qui en découlent, signalons spécialement l’affaiblissement au quotidien des réseaux habituels, voire naturels (collègues, familles, personnes amies.), l’isolement qui l’accompagne et la marginalisation du « circuit social ».La concentration scandaleuse de la richesse accentue les inégalités et les gens laissés-pour-compte voient leur avenir se fermer.Mais heureusement, en contrepartie, plusieurs citoyens et citoyennes, des groupes, des organisations et des coalitions venant d’horizons politiques ou religieux diversifiés opposent une lutte active à la pauvreté.Rappelons-nous à ce sujet l’imposant travail du Collectif qui a initié et fort bien orchestré la démarche portant sur la « proposition d’une loi-cadre pour l’élimination de la pauvreté au Québec ».Souvenons-nous également des projets d’économie solidaire, des Groupes d’achats, des Fonds d’investissement éthique et d’autres encore.Sans cesse ces personnes citoyennes affirment ou réaffirment l’urgence d’intensifier et de mieux organiser la lutte à l’appauvrissement jusque sur le plan mondial.2.5 L’aliénation et la redécouverte de son identité Dans la conjoncture économique actuelle, parce que nous sommes considérés surtout comme des consommateurs et des consommatrices au service du marché, nous perdons notre identité de citoyenne et de citoyen.De tous les milieux monte ce sentiment de « dépossession ».Qu’il s’agisse du domaine économique, politique, culturel ou idéologique, partout nous constatons le démantèlement de certains acquis sans consentement de notre part.Le modèle sociétal qui est en voie d’élaboration contredit nos choix fondamentaux car, au-delà de la fragmentation de la réalité qui a favorisé de grands progrès technologiques, nous subissons davantage aujourd’hui les inconvénients d’une telle logique (divisions administratives, spécialisations de toutes sortes, multiplicité de programmes en santé, en services sociaux et la liste pourrait s’allonger).Nous sommes donc fortement justifiés de nous interroger à ce sujet.Aussi, bonne nouvelle, de plus en plus refait surface la conscience d’une tâche urgente : celle de redécouvrir notre identité.230 La Vie des communautés religieuses Par exemple, de nombreux intervenants et intervenantes s’y adonnent.Préoccupés par la totalité de la personne, ils redéfinissent leurs pratiques en tenant compte le plus possible de l’ensemble des composantes qui constituent cette personne et des conditions qui l’affectent.Des citoyennes et des citoyens découvrent de nouveau leurs aptitudes, leurs compétences et leurs divers savoirs.D’autres, refusant l’étiquetage ou la catégorisation des humains, reprennent du contrôle sur des projets qui incarnent à la fois leurs valeurs et la vision sociale de leurs rêves.Voilà donc ce que vivent jour après jour ces femmes et ces hommes qui travaillent au mieux-être des gens de leur cité.Les rencontrer, faire route ensemble et surtout décider de participer avec eux à la reconstruction citoyenne, n’est-ce pas voir surgir progressivement les enjeux majeurs qui s’y logent?B.Refonder la citoyenneté : des enjeux de taille Dans nos sociétés, les enjeux les plus profonds s’enracinent dans la dimension humaine de nos existences individuelles et collectives, là où nous pouvons leur donner sens.Et si les espaces où nous vivons (quartiers, villes, régions.) sont plus ou moins des micro-territoires, ne demeurent-ils aussi singulièrement en lien avec le monde par de nombreux facteurs tels que l’histoire, les communications, la diversité des populations et d’autres encore?Et c’est particulièrement dans ces espaces que nous pouvons « refonder » la pratique citoyenne par un vivre ensemble et un faire ensemble réel et ajusté aux besoins, aux espoirs, aux projets des humains, des groupes et des populations.Aussi, avant de pointer quelques enjeux, je crois opportun d’évoquer brièvement une expérience considérée comme une référence majeure sur le plan international.Il s’agit de la méthode du budget participatif qui a d’abord été expérimentée à Porto Alegre au Brésil.C’était en 1989 et le budget participatif constituait un élément majeur d’un ensemble de mesures visant à renforcer ou à créer des structures de participation à la gestion publique du budget comme à d’autres décisions.Or, dans ce budget, ce sont les citoyens et les citoyennes qui « tranchent » les questions à travers un mécanisme de consultations, de débats, de prises de décisions.Septembre-Octobre 2003 231 La population détermine la somme des recettes et des dépenses, les priorités et les lieux d’investissements.Les retombées majeures de cette expérience méritent amplement d’être soulignées.Dans son article intitulé « L’expérience du budget participatif de Porto Alegre », Raul Pont les évoque en ces termes : « Contrairement à ce que voudraient laisser croire certains technocrates, la participation populaire a favorisé l’efficacité de la dépense publique, et, en dix ans, les projets décidés dans ce cadre ont entraîné des investissements de plus de 700 millions de dollars.» Il mentionne aussi que, pendant la décennie subséquente, la priorité est allée aux travaux d’assainissement : « Aujourd’hui pratiquement tous les foyers ont accès à l’eau potable et, de 1989 à 1997, la fraction de la population bénéficiant du tout-à-l’égoût est passée de 46% à 74%.» Et il ajoute que des progrès semblables « ont été enregistrés dans l’éclairage public, la voirie, le logement, la santé et l’éducation.» L’auteur signale également les bienfaits de la gestion démocratique comme « moyen d’éviter la corruption et les malversations ».À son point de vue, la preuve a été faite que les mécanismes de participation et l’engagement des autorités municipales à respecter les décisions de la population « jouent un rôle fondamental pour briser les barrières bureaucratiques entre la société et l’Etat, et pour construire une citoyenneté active et mobilisatrice.» Enfin, reconnaissant que tout n’est pas parfait dans ce système, Raul Pont conclut en affirmant qu’à Porto Alegre « les habitants sont au fait des affaires publiques, qu’ils décident sur elles, devenant ainsi chaque jour davantage des acteurs de leur propre avenir »4.Venons-en maintenant aux enjeux qui, de toute évidence, sont déjà présents dans cette expérience.Premier enjeu : La reconnaissance des êtres humains comme sujets égaux, libres et responsables Dans son ouvrage intitulé Le principe d’humanité, Jean-Claude Guillebaud exprime une inquiétude profonde.« Saurons-nous encore, dit-il, définir l’homme, le distinguer de l’animal, de la machine, de la chose?En toute logique, des interrogations aussi fondamentales devraient occuper la totalité de l’espace démocratique »5.Or, considérer les humains comme sujets, c’est les reconnaître dans leur dignité et leurs compétences, dans leur capacité de 232 La Vie des communautés religieuses maîtriser leurs choix, de prendre en compte la vie de leurs milieux et d’identifier les actions gagnantes et porteuses d’avenir.Et c’est précisément sur cette reconnaissance d’une commune humanité entre les personnes que se base la véritable citoyenneté.Refusant que les individus n’entretiennent entre eux que des relations d’affaires ou des calculs intéressés, elle recrée et renforce le « nous social », lequel repose d’abord sur une gratuité fondamentale.Par ailleurs, la pratique citoyenne récuse une concentration du pouvoir, c’est-à-dire un type de gouvernance qui échappe aux parlementaires, aux députés, aux assemblées et qui, même sur des questions éminemment importantes pour les populations, maintient la politique du secret.Comment ne pas évoquer ici, à titre d’illustration, l’événement historique du Sommet des Amériques 2001 à Québec?Souvenons-nous que 900 négociateurs commerciaux travaillaient dans le plus grand secret, depuis 1994, pour discuter de l’avenir de 800 millions de personnes et que seul le Forum des gens d’affaires a reçu l’autorisation d’intervenir au sein du rassemblement officiel.Un mur fut élevé, rappelons-le.Symbolisant le bâillonnement du pouvoir citoyen et de la démocratie, il indiquait la frontière entre la « prise de pouvoir » de quelques décideurs et le « pouvoir de droit » des personnes citoyennes.Bref, dans la résistance de celles-ci à ce qui se passait à l’intérieur des barricades et dans les efforts concertés de tant d’autres, ici et ailleurs, pour que les humains soient reconnus comme des sujets égaux, libres et responsables, n’est-ce pas la solidarité citoyenne qui est finalement en cause?Cela nous conduit au deuxième enjeu.Deuxième enjeu : La recherche du bien commun par la solidarité De passage au Québec en janvier 2001, Monseigneur Samuel Ruiz affirmait : « Notre rôle en tant que société civile est justement celui-là.Nous devons insérer un virus dans le système, le virus de la solidarité »6.Et parler de solidarité sociale, c’est évoquer un vivre ensemble où il n’y a ni perdants, ni exclus.Pour y arriver, dans la conjoncture actuelle, il faut redonner à l’économie sa vocation.Or, selon son étymologie grecque (oikos : maison et nomos : gestion), l’économie est la gestion des nécessités de base de la société (sorte de maisonnée fraternelle) où chacun, chacune a sa place.Une économie au service du bien commun mondial.Septembre-Octobre 2003 233 L’enjeu du bien commun demeure toujours primordial car c’est ce qui permet à nos sociétés non seulement de « vivre », mais de vivre en « faisant du bien » à tous les citoyens et toutes les citoyennes.Aussi nous faut-il rester singulièrement en état de vigilance face à la mondialisation d’un marché qui prétend définir lui-même le bien commun à partir de sa logique de rentabilité et de compétitivité.Pourtant n’est-ce pas plutôt l’existence des autres dans sa complexité qui constitue la base de toute société?Quand les autres « nous habitent », le bien commun devient possible.En effet, pour que leur vie puisse se réaliser au meilleur, nous cherchons à mettre en place les conditions nécessaires.Cela nous conduit à préciser plus concrètement l’objet du bien commun comme richesse collective ou, selon la définition de Riccardo Petrella, comme « l’ensemble des principes, des règles, des institutions et des moyens qui permettent de promouvoir et garantir l’existence de tous les membres d’une communauté humaine »7.Et la façon la plus sûre de reconstruire le bien commun dans la vérité, c’est de le faire à partir des humains appauvris et exclus.Assurer d’abord la vie en qualité des plus maganés et des plus délaissés.La particularité des personnes exclues n’est-elle pas un passage obligé pour atteindre l’universalité des humains?Juger l’activité économique et sociale du point de vue des laissés-pour-compte permet de mettre en avant un principe universel concret qui devient aujourd’hui, comme le souligne Alain Durand, « le principe éthique le plus radical qui juge nos pratiques économiques »8.Nous le voyons, le bien commun doit s’organiser autour des valeurs du respect de la dignité des personnes, de la justice sociale, de l’égalité des chances, de la participation démocratique, de la solidarité allant du local au national et à l’international.Voilà la reconstruction du bien commun qui nous sollicite! Un bien commun inscrit dans une démarche citoyenne et inspiré par la logique de la vie des humains en opposition à la logique froide de l’appareil économique en cours! Troisième enjeu : Une démocratie-en-acte Souvent, au gré de rencontres sociales ou de sessions de travail, nous entendons des questions semblables à celles-ci : 234 La Vie des communautés religieuses «Avons-nous encore du pouvoir réel?Sommes-nous encore capables d’intervenir efficacement?Que pouvons-nous faire quand les règles du jeu nous échappent?» Évitant de répondre d’une façon simpliste à ces interrogations profondes et complexes, je m’en voudrais cependant de ne pas indiquer combien elles sont en lien avec la réflexion que nous sommes en train de faire.En effet, nous l’avons brièvement illustré en rappelant la situation actuelle, c’est la présence active des citoyennes et des citoyens au cœur des problématiques sociales qui, en résistant à la tentation de défaitisme, fait contrepoids aux obstructions du système et, en même temps, fait progressivement diminuer le déficit démocratique dans lequel nous entraîne l’emprise du modèle économique dominant.Dans toute son extension, le processus démocratique comporte trois fonctions essentielles que la pratique de la citoyenneté nous permet de mettre en œuvre : la participation par des actions au quotidien, la délibération qui entend construire un véritable jugement citoyen en vue d’assurer la recherche ensemble du bien commun et enfin la représentation par les personnes élues, mandatées pour porter la visée du bien commun tout au long de la démarche décisionnelle.La vigilance et l’action citoyennes permettent de remédier à la crise fréquente de la démocratie représentative.Crise qui se produit quand la délégation entraîne une confiscation du pouvoir et donne aux élus un chèque en blanc.Pour vivre le pari démocratique, il ne faut jamais séparer le « couple indissociable » formé par la participation au jour le jour et la représentation.Comme cela s’est passé dans l’exemple du budget participatif de Porto Alegre, l’exercice d’un pouvoir partagé produit un « effet levier » et suscite des projets invitant à s’auto-organiser collectivement.En conséquence, les expériences en cours le montrent, nous réapprenons l’importance de respecter l’initiative et la créativité des gens comme citoyens, d’ouvrir de nouveaux chemins d’humanisation et de transformer nos façons d’agir dans le domaine du politique, c’est-à-dire en regard de l’organisation sociale, des structures d’ensemble, des formes de pouvoir et des types de partage du bien commun.Voilà ce que nous apprenons sur les routes Septembre-Octobre 2003 235 de nos Galilées, c’est-à-dire là où la vie nous convoque.Et nous l’apprenons en nommant les êtres et les choses, en cherchant à comprendre plus et mieux, en identifiant des enjeux que seule la solidarité peut nous permettre de porter debout, ensemble et en marche : « Dites à mes frères de se rendre en Galilée, car là ils me verront » (Mt 28,10).Yvonne Bergeron, c.n.d.1336 La Rocque Sherbrooke Qc J1H4S2 1 Les Actes de ces Journées seront publiés prochainement.2 « Pour une nouvelle citoyenneté européenne, 1-Le mythe américain devrait servir d’inspiration », Le Devoir, 13/07/02.3 Voir La citoyenneté : au-delà des obstacles, Actes, Journées sociales du Québec, Québec, mai 2001, 57 pages.4 Pour les citations qui précèdent, voir Raul PONT, « L’expérience du budget participatif de Porto AÎegre », dans Le Monde diplomatique (Mai 2000).Pour en connaître davantage sur cette expérience, voir Tarso GENRO et Ubiratan de SOUZA, Quand les habitants gèrent vraiment leur ville, Le Budget Participatif : l’expérience de Porto AIegre au Brésil, Paris, éditions Charles Léopold Mayer, 1998, 108 p.5 Le principe d’humanité, Paris, Seuil, 2001, p.24.6 Voir L’EMI en bref, no 18 (avril 2001).7 Le bien commun, Éloge de la solidarité, coll.« Quartier Libre », Bruxelles, Labor, p.13.8 La cause des pauvres, Société, éthique et foi, coll.« Théologies », Paris, Cerf, 1991, P- 153.236 La Vie des communautés religieuses Rédaction Direction Monique Thériault, s.n.j.m.Tél.: (514) 274-4721 Téléc.: (514) 274-3550 Courriel: monther@total.net Membres de la rédaction Gilberte Baril, o.p.Lorraine Caza, c.n.d.Denis Gagnon, o.p.Micheline Marcoux, m.i.c.Ghislaine Roquet, c.s.c.Monique Thériault, s.n.j.m.Secrétaires Pauline Michaud, s.a.s.v.Madeleine Paquin, s.a.s.v.Production et design Hughes Communications inc.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec Numéro international des publications en séries ISSN 0700-7213 Membre de l'Association canadienne des périodiques catholiques.ABONNEMENTS La revue paraît cinq (5) fois par année Pour le Canada : vous adresser au Secrétariat surface: 25$ avion: 29$ soutien: 40$ Outre-mer surface: 35$ 28 euros avion: 45$ 35 euros Pour la France: vous adresser à Sr Hélène Grudé 8, boulevard des Déportés B.P.28 35404 Saint-Malo Cédex France Pour la Belgique: vous adresser à Les Éditions FIDÉLITÉ a/s M.Jean Hanotte Rue de Bruxelles 61 B 5000 Namur Belgique BULLETIN D’ABONNEMENT Nom:_____________________________________ 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