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Titre :
La vie des communautés religieuses /
Revue publiée à l'intention des membres des communautés religieuses catholiques. Elle aborde amplement les questions théologiques et vocationnelles et les enjeux d'adaptation aux changements sociaux. [...]

À consulter : Site Web de la revue, incluant un index de La vie des communautés religieuses (1942-2006).

Éditeurs :
  • Montréal :RR. PP. Franciscains du Canada,1942-2006,
  • Montréal :RR.PP. Franciscains de la Province St-Joseph au Canada,
  • Montréal, Québec, Canada :La vie des communautés religieuses,
  • Nicolet, Qué., Canada :publiée par un consortium de congrégations religieuses du Québec
Contenu spécifique :
Septembre-Octobre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
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  • En son nom
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La vie des communautés religieuses /, 2006-09, Collections de BAnQ.

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La vie des communautés religieuses Vol.64 - no 4 - septembre -octobre 2006 Lumière dans la nuit, aurore qui pointe à Vhorizon La Vie des communautés religieuses est publiée par un consortium de congrégations religieuses du Québec Administration et secrétariat 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9 Téléphone: (819) 293-8736 - Télécopieur.: (819) 293-2419 Courriel : viecr@sasv.ca SOMMAIRE Vol.64 - no 4 - septembre - octobre 2006 Bienheureuses et bienheureux.! Groupe Cailloux page 195 DOSSIER INTERET JI Tl IR AUTE L’interculturalité dans les communautés religieuses Menace ou richesse Bernard Roy, pm.é.page 204 Compte-rendu des ateliers page 213 Témoignages Collectif page 217 En relisant l’expérience du 8 avril 2006 Lorraine Caza, c.n.d.page 234 En communion pour servir en sa présence René Pageau, c.s.v.page 240 V Convention de la poste-publications N° 40011751.N° d’enregistrement 9280.Retourner toute correspondance ne pouvant être livrée au Canada au 251, rue Saint-Jean-Baptiste, Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9.Courriel : viecr@sogetel.net PRÉSENTATION Vol.64 - no 4 - septembre - octobre 2006 Monique Thériault s.n.jm.À vous, lectrices et lecteurs de la Revue, En ce 21e siècle, en cette ère de mondialisation, d’abolition des frontières, de brassage de populations, la vie religieuse change, influencée qu’elle est par cette situation universelle.Un phénomène de plus en plus présent dans les communautés religieuses, c’est la diversité : il n’est pas rare de trouver, surtout dans les Congrégations internationales, des groupes formés de membres de nationalités et de souches très diversifiées.Comment vivre cette nouvelle situation?Sans donner de réponses toutes faites, ce numéro rend compte d’un colloque intitulé « Interculturalité : richesse ou menace?», rencontre organisée par la Chaire Tillard reliée au Collège dominicain d’Ottawa, Canada.Après avoir affirmé qu’elle est à la fois richesse et menace, un auteur propose trois approches selon trois logiques : celles de la différence, celle de la similitude et celle de l’interaction.Il conclut en disant : « Aime l’autre qui engendre en toi l’esprit.» Ensuite des témoins racontent leurs expériences et une réactrice relit ce qu’elle a entendu pour arriver à la conclusion qu’ « on ne naît pas interculturel, on le devient.» À sa façon, le « Groupe Cailloux » relit certaines Béatitudes : les cœurs purs, les miséricordieux, les pauvres et même les fous et l’apôtre découragé.qu’une surprise attend au tournant.Ces jeunes donnent le goût de relire les Béatitudes avec un regard tout neuf.Enfin, un auteur fidèle continue de commenter les maximes d’Alcide pour nous rappeler d’être : « En communion pour servir en sa présence » par la parole, le silence, la communauté, le travail, l’obéissance, le leadership, l’amour, la tolérance, l’humour .et quoi encore !.Bonne lecture! Septembre-Octobre 2006 193 .¦ ¦ Bienheureuses et bienheureux.! Groupe « Cailloux » Oui, nous sommes bienheureuses et bienheureux, appelés à l’expérimenter toujours davantage.Voici quelques fioretti de cet apprentissage vécu au cœur de notre pâte humaine.! « Heureux, heureuses, vous les fous! » C’est avec une joie profonde que je médite cet appel à une vie de béatitude, alors que je me prépare à prononcer mes vœux perpétuels à Dieu dans l’Ordre des Prémontrés, cet été 2006.Alors, bienheureux, bienheureuses, vous les fous! En effet, cette béatitude, cela fait longtemps que j’y pense.Elle est en quelque sorte ma devise d’engagement.Elle remonte au moment où j’ai franchi la porte des Prémontrés pour y commencer la formation à la vie religieuse.J’avais partagé ce choix à mon entourage.Plusieurs m’ont dit ouvertement : « Mais tu es fou! » ou encore « Ça va pas : tu es tombé sur la tête! »,« Tu capotes! »,« T’es malade! », J’en ai fait jaser plus d’un, plus d’une.! etc.À leurs yeux, j’étais donc fou de faire cela.Je suis donc arrivé à la conclusion qu’« embarquer » dans une communauté religieuse, c’était pour eux-elles l’équivalent de rentrer dans un centre psychiatrique.Franchement, quel défi! Pour m’encourager, j’ai pensé à Jésus.S’il était ici aujourd’hui en chair et en os, n’irait-il pas « exulter de joie sous l’action de l’Esprit Saint en disant » (cf Le 10, 11) : 194 La Vie des communautés religieuses « Bienheureux, bienheureuses, vous les fous, les fous de Dieu, car le Royaume des cieux vous ressemble.Bienheureux, bienheureuses, êtes-vous de chercher en Dieu à devenir droit-e-s, personnellement et ensemble, même si cela vous amène à prendre une orientation contraire à celle qui domine dans la société.Bienheureux, bienheureuses êtes-vous d’apprendre à creuser la fidélité à Dieu et à son appel.Bienheureux, bienheureuses, vous qui vous laissez désarmer dans la liberté pour être à la fois humblement ouvert-e-s aux personnes qui ne comprennent pas votre choix et à la fois audacieusement engagé-e-s sur votre chemin.Bienheureux, bienheureuses, vous qui vivez dans ce que certaines personnes considèrent des centres psychiatriques, car c’est là que vous êtes appelé-e-s à construire avec les autres la demeure de Dieu sur terre.Bienheureux, bienheureuses serez-vous toujours, à la lumière du témoignage de ceux et celles qui ont répondu à cet appel et qui sont rempli-e-s de la joie du Christ Ressuscité, fiers de cheminer là et d’y demeurer.Bienheureux, bienheureuses, ceux et celles qui garderont vivante dans leur vie la folie de Celui qui est passionné de notre humanité! » Stéphane Demers, opraem « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.» (Mt 5,8) La béatitude qui me parle le plus est celle des « cœurs purs » car seuls les cœurs purs voient Dieu.Et comme je cherche toujours à voir Dieu là où II est, j’aspire à ce « cœur pur » qui semble être Septembre-Octobre 2006 195 un préalable.En priant la Liturgie des Heures, deux passages de psaume qui parlent de « cœurs purs » m’ont frappée.Le verset 12 du psaume 50 demande : « Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.» Et les versets 3 et 4 du psaume 23 en donnent le sens ultime : « Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ?L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles (et ne dit pas de faux serment).» L’image de la montagne me renvoie à l’Horeb, la « montagne de Dieu » dans l’Exode (3,2) et à Moïse, celui qui a vu Dieu dans ce « lieu saint ».Moïse devient donc pour moi un modèle de « cœur pur ».Dans une méditation sur le livre de l’Exode, j’ai découvert comment Dieu était proche de son peuple.À Moïse, Il dit avoir vu la misère de son peuple en Egypte, entendu son cri, avoir même connu ses angoisses et être descendu pour le délivrer (Ex 3,7-8).Si Dieu a utilisé les verbes voir, entendre et connaître, n’était-ce pas pour révéler que déjà II était descendu parmi son peuple, car pour voir et entendre, il faut être présent à la scène devant soi et pour connaître, il faut l'éprouver en soi.Mais si Dieu se faisait déjà proche d’Israël, eux ne pouvaient pas Le voir, L’entendre, ni Le connaître car leurs cœurs n’étaient pas encore purifiés.Leurs cœurs étaient encore livrés aux idoles de l’Égypte.Oui, Dieu a voulu délivrer son peuple du fardeau de l’esclavage, mais sa pensée était encore plus profonde et son œuvre plus grandiose.Quant au verset 12 du chapitre 3 de l’Exode, Dieu donne à Moïse sa mission, Il lui en donne le but final : « Quand tu feras sortir le peuple d'Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne.» La mission de Moïse est donc double : celle de libérer de l’oppression extérieure et celle de purifier les cœurs afin que comme lui, ils puissent voir et entendre Dieu, Le connaître et L’adorer.Dieu n’a pas voulu limiter sa Présence à la montagne de l'Horeb, lieu où le peuple devait aller à Lui.Il a voulu être parmi eux en établissant une Demeure au milieu d’eux, la Tente de la Rencontre.Dieu veut pérégriner avec son peuple jusqu’en Terre Promise.A la fin du livre de l’Exode, Il investit de sa gloire la Demeure (40,34-35) et tout le peuple voit la nuée.Mais le but est- 196 La Vie des communautés religieuses il véritablement atteint ?À écouter les prophètes nous comprenons que la purification du cœur se fait lentement.Ézéchiel rappelle l’Alliance des deux présences et par lui, Dieu dit : « Je les sauverai des infidélités qu’ils ont commises et je les purifierai » (37,23); « je ferai ma demeure au-dessus d’eux, je serai leur Dieu et ils seront mon peuple » (v.27).Jésus est le chemin vers cette purification du cœur.Sa mission est de nous conduire au Père en faisant de nous une Demeure.Jésus nous dit que nous sommes déjà purs grâce à sa parole : « Demeurez en moi, comme moi en vous » (Jn 15,3-4).Je ne peux m’empêcher de voir ici l’Eucharistie.Sa Présence sacramentelle purifie notre cœur en même temps qu’elle fait de nous sa Demeure; les deux actions se réalisent simultanément.Avec ce cœur purifié, notre regard se transforme et nous apprenons à voir Dieu en nous.Ce n’est plus uniquement dans un lieu extérieur où nous pouvons rencontrer Dieu, mais dans notre propre cœur, là où II fait sa Demeure.Ce mystère inépuisable en soi, atteindra sa plénitude quand tous en vivront.Cette réalité en devenir se révèle dans le livre de l’Apocalypse au chapitre 21, quand la Jérusalem céleste descendra du ciel et fera sa Demeure au milieu de la terre nouvelle et des cieux nouveaux.« Voici la demeure de Dieu avec les hommes.Il aura sa demeure avec eux; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu » (v.3).Permettez-moi d’y voir l’accomplissement des deux types de Demeure : celui de l’Exode, où tous verront Dieu grâce à un cœur purifié et celui de l’Eucharistie, où Dieu sera tout en tous.Ginette Généreux, rm « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.»(Mt5,7) Dans les Béatitudes, Jésus décrit les vertus des citoyens du Royaume des Cieux, et montre comment chacune d’elles est/sera bénie.Chacune des Béatitudes présente une situation dans laquelle la personne décrite ne serait pas considérée par le monde comme « bénie », et pourtant Jésus déclare qu’elle est vraiment bénie et d’une bénédiction qui durera plus longtemps que toute bénédiction Septembre-Octobre 2006 197 que le monde est capable de lui offrir.C’est la voie d’un bonheur inespéré.Les miséricordieux sont ceux et celles qui sont tendres de cœur et qui ressentent dans toutes les fibres de leur être la douleur et la souffrance des personnes qui ont besoin.Cette compassion est certes fort louable, mais la miséricorde, telle que présentée dans les évangiles, va beaucoup plus loin : sortir de son chemin et faire l’effort d’aider concrètement.Comme religieux, je me sens interpellé à vivre cet amour radical de miséricorde.J’ai tellement reçu de ma famille, de ma communauté, de la vie.Fréquenter Jésus au quotidien m’apporte une paix intérieure, une joie profonde.J’ai beaucoup à donner aux autres.Je donne beaucoup de mon temps à mes élèves, à mes collègues, aux jeunes que j’accompagne.L’évangile m’appelle à marcher avec disponibilité et dans la joie, avec affection et tendresse, toujours prêt à donner et à pardonner.L’Evangile est plein de ces invitations à agir avec miséricorde envers ceux et celles qui cheminent avec nous.J’essaie de faire ma part pour que le Royaume advienne.Les miséricordieux sont ces personnes spéciales qui aiment les personnes telles qu’elles sont.Nos communautés regorgent de ces personnes extraordinaires.En écrivant ces lignes, plein de visages défilent dans ma mémoire : Jacques qui nettoie les plaies purulentes d’une vieille femme, Gérard et Marie-Paule qui animent des personnes sourdes, Pierre qui accompagne beaucoup de laïques et de jeunes, Livain qui va faire son tour à l’accueil Bonneau, Jean-Pierre qui visite les malades, Nick qui a consacré sa vie aux marginaux, Gilles et Clément qui enseignent le français à des élèves étrangers.Je suis certain que vous pouvez également faire une liste de ces saints et saintes qui vivent près de vous.Pour moi, il est certain que ces personnes « carburent » à l’évangile.C’est une énergie propre, inépuisable et transmissible voire même contagieuse ! La miséricorde touche certes à la bonté au cœur des personnes, mais elle concerne également le pardon au quotidien.Il nous faut pardonner.comme Lui l’a fait pour nous.La fréquentation de 198 La Vie des communautés religieuses Jésus dans les évangiles, l’exemple de saints et saintes autour de moi sont source d’inspiration pour mieux répondre à l’appel de cette béatitude.C’est la grâce reçue de Dieu qui se prolonge.afin que son règne vienne ! Sylvain Brabant, csv « Heureux, vous les pauvres, le royaume de Dieu est à vous ! » (Le 6,20) Mais qui sont ces pauvres?Je pourrais commencer par chercher une réponse nouvelle à partir d’une étude d’exégèse.Non encore initiée à cette démarche, je laisse le soin de cette analyse à d’autres, du moins pour le moment.Je fais ici un clin d’œil à nos frères dominicains avec qui j’ai cheminé et collaboré cette année! Je vais me mettre en route à partir de la pauvreté de mon expérience de vie à l’étape de « bourgeon ».Un fait me vient à l’esprit.C’était en juillet 2000, à Zaghreb (Croatie), chez les Missionnaires de la Charité (Mère Theresa) chez qui j’ai demeuré pendant deux semaines pour y vivre une expérience de « Visitation ».Je ne connaissais pas encore la CND! Chaque midi, les Missionnaires recevaient pour le repas une centaine de personnes itinérantes, hommes et femmes.Un midi, alors que les personnes entraient dans la salle « du banquet », quelqu’un attire mon attention sur un homme dont le visage était marqué de traits durs : cheveux foncés rasés à la militaire —tout comme les moines, d’ailleurs! — , les joues sillonnées de cicatrices, les yeux entr’ou-verts, les lèvres crispées.Il y avait de quoi se tenir sur ses gardes! Et pourtant, cette perception me semblait n’être qu’un masque que je lui posais sur son trésor encore caché à mes yeux.Je n'ai pu m’empêcher de me diriger vers la table où il s’était assis pour apporter le dîner, à lui ainsi qu’à chaque personne qui l’entourait.A la fin du repas, une Missionnaire me demande de me tenir à la porte de sortie pour veiller à ce que les personnes ne partent pas avec les ustensiles.Je la trouvais audacieuse de me demander d’être « chien de garde » étant donné que j’étais plutôt de gabarit menu à côté des grands gaillards solidement bâtis! Je m’y suis donc rendue, désireuse avant tout d’être là une « femme de Visitation ».N’est-ce pas la vérité de l’amour qui nous rend mutuellement libres pour le bien et justes avec les autres?Quand l’homme au trésor caché est passé Septembre-Octobre 2006 199 devant moi, il m’a regardée dans les yeux et m’a dit : « Bog, Maria! », ce qui en français signifie « Salut, Marie! ».Comment pouvait-il connaître mon nom.?Cette salutation toute simple vécue dans l’espace d’un instant furtif, laisse en moi aujourd’hui, après plus de cinq ans, une flamme rayonnant une ardente douceur.Voilà une personne qu’on appellerait communément en Occident « un pauvre » car sans travail, sans domicile, avec un passé judiciaire peut-être peu élogieux, avec une santé psychologique potentiellement fragile.Implicitement, cela revient à dire « Dis-moi quels sont ta profession, tes diplômes, ton avoir quantifiable et ton pouvoir attitré, et je te dirai qui tu es.» Il y a du vrai dans cette affirmation.Oui, tes talents, tes compétences, ton charisme, ton trésor, peuvent s’exprimer à travers ta profession, tes études, les biens que tu as acquis, le pouvoir que la société te reconnaît.Mais tout cela n’est qu’une forme d’expression parmi tant d’autres.De plus, cette forme d’expression n’est pas nécessairement la plus révélatrice.Ces personnes que nous appelons « pauvres » sans nous identifier à elles, ce sont elles qui nous apprennent à descendre de nos piédestaux et, à leur suite, à élever tout notre être vers la vraie richesse.Cette richesse dont nous sommes toutes et tous, chacune et chacun, dépositaires de manière égale et unique.Jésus nous a dit : « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » (Mt 26, 11).Pourquoi?Peut-être parce que tant que le Royaume de Dieu ne sera pas pleinement advenu, notre humanité portera en sa chair des structures de péché.Cela n’enlève rien à notre espérance de pouvoir contribuer à la transfiguration de celles-ci, jour après jour.Oui, sont pertinents nos pas de conversion personnelle et notre engagement de baptisé-e dans la société! Peut-être aussi parce que le fait de nous approcher de ces personnes « en besoin » pour chercher à nous rendre utiles auprès d’elles, ce serait un prétexte aux yeux de Dieu.Un prétexte pour permettre à ces « missionnaires » de nous éduquer, de nous apprivoiser à la seule véritable richesse capable de déployer les potentialités de notre humanité.Serait-ce le chemin de la nouvelle humanisation, de la nouvelle évangélisation.?200 La Vie des communautés religieuses Ces quelques mots, c’est l’expression du cheminement d’une personne, une femme, désireuse de devenir une pauvre parmi les pauvres pour découvrir avec eux et elles cette richesse qui nous ouvre intégralement à la vraie Vie.! Oui, « l’heure vient et c’est maintenant » (Jn 4, 23), où nous sommes appelé-e-s à entrer dans cette communauté humaine et à la bâtir.Parmi les pierres vivantes qui la façonnent, chacune est pétrie manifestement différemment, et en même temps, il n’y a plus d’un côté les riches et d’un autre côté les pauvres, mais une seule chaîne de personnes, chacune à la fois pauvre et riche, égale et unique.! Marie de Lovinfosse, end 5035 av.N.D.-de-Grâce Montréal Qc HIC 1B8 « Heureux l’apôtre découragé, une surprise l’attend au tournant! » « Me voici » fut le thème de la dernière Montée Jeunesse pendant le long congé du mois de mai 2006.Or durant les deux semaines qui ont précédé ce voyage de St-Jérôme (ma paroisse) à Québec, rien ne semblait fonctionner.Pas moyen de savoir combien de jeunes de St-Jérôme seraient du nombre et donc de pouvoir organiser un transport en commun.Jusqu’au jour du départ, pas moyen de partir ensemble d’un seul et même endroit, chacun voulant faire du tourisme et prendre le temps de sortir du travail.Avec au cœur le désir de « faire » l’unité dans mon groupe, le vendredi après-midi, j’étais bien découragé.Tous les critères que je considérais importants pour réussir cette activité avec nos jeunes, me paraissaient absents.Heureusement, ma fidèle collègue et amie de la Mission-Jeunesse était avec nous! Une pluie battante nous a accompagnés pendant la quasi-totalité du trajet.Assez pénible de conduire dans ces conditions.Finalement, de peine et de misère, nous arrivons à Québec avec un quart de notre délégation, presque à l’heure! En nous présentant à l’accueil, je m’aperçois, avec un minimum de contrariété, que notre groupe ne figure pas sur la liste des participants attendus pour cette Montée Jeunesse.Et Dieu m’attendait au tournant.J’ai appris à reconnaître davantage Son action alors que la mienne finissait de me désespérer.Oui, Il est toujours avec nous! Je l’ai vu dans les personnes qui nous ont accueillis avec tellement de bonté et dans les responsables de la Montée Jeunesse Septembre-Octobre 2006 201 qui ont accepté que les inscriptions dépassent les 600 personnes pour s’étendre en dernière minute jusqu’à 625! Plus la fin de semaine avançait, plus un enthousiasme paisible se manifestait au cœur des jeunes.Le fait de rencontrer des personnes venues de tout le Canada, personnes connues ou pas, ravivait aussi en moi un sentiment de bonheur profond! La communion dans l’amour de Jésus-Christ présent dans son Eucharistie (sans qu’il y ait pour autant besoin de vivre une messe), la joie ainsi que le dynamisme de tous ces jeunes, tout cela m’a ardemment renouvelé dans mon désir de servir l’Église du Christ.En tant que diacre transitoire depuis bientôt cinq ans, l’ordination presbytérale du frère Marcel Dumont, OP, le dimanche après-midi, m’a aussi profondément touché.Quelle belle fête qui n’était rien d’autre que la naissance d’un nouveau prêtre au service du Christ, au cœur de cette jeunesse qui renouvelle la face de l’Église! Je continue à méditer le témoignage du frère Marcel et surtout la présence de tant de beaux jeunes à cette naissance, en Église.Quelle merveille de toucher combien les jeunes peuvent aimer l’Église et combien ils-elles sont prêt-e-s à l’aimer en s’y donnant ! Dans la mesure aussi où nous les accompagnons, où nous prions pour et avec eux-elles, disponibles à nous laisser surprendre, même au cœur de nos éventuels découragements.Bruno-Emmanuel Dechelette, fsj POUR ALLER PLUS LOIN.¦ Quelle béatitude rejoint mon vécu?¦ Puis-je écrire mes propres béatitudes?¦ Dans le monde d’aujourd’hui, de quelle béatitude avons-nous le plus besoin?202 La Vie des communautés religieuses L’INTERCULTURALITÉ DANS LES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES : MENACE OU RICHESSE ?- Bertrand Roy p.m.é.Le thème de notre rencontre se présente sous la forme d’une alternative : « L’interculturalité dans les communautés religieuses : menace ou richesse?» Pour introduire notre réflexion, je propose de prendre au mot cette alternative.Celle-ci n’est pas une formule rhétorique, mais une réalité.Oui, l’interculturalité peut être une menace et une richesse dans la vie des communautés religieuses.Car l’interculturalité dépasse le simple constat de la diversité des cultures dans une société pluraliste.Cette notion implique une prise de position découlant d’une approche particulière de la diversité culturelle.Dynamite ou dynamo?La notion d’interculturalité fait référence à la situation dynamique résultant de l’interaction entre des êtres humains qui, confrontés à leur étrangeté mutuelle, savent qu’ils ne peuvent pas s’isoler les uns des autres.Quand la rencontre de l’étranger questionne ce qui pour nous va de soi et semble naturel, cette situation n’est-elle pas menaçante, un peu comme de la dynamite pouvant déconstruire notre univers familier?Par contre, quand cette rencontre élargit notre horizon sur la condition humaine et nous aide ainsi à mieux connaître les qualités et les limites de notre manière d’être humain, cette situation n’est-elle pas enrichissante en agissant comme le dynamo d’un développement personnel et communautaire?L’interculturalité, menace ou richesse?Dynamite ou dynamo?Cette ambivalence suggère que la notion d’interculturalité Septembre-Octobre 2006 203 s’inscrit dans un débat.Nous préciserons le sens de cette notion en évoquant différentes façons d’approcher la diversité culturelle.Nous verrons mieux alors en quel sens l’interculturalité peut être à la fois une menace réelle et une richesse véritable dans la vie des communautés religieuses.Une notion empirique de la culture Notre façon d’approcher la diversité culturelle s’inscrit dans un développement de la notion de culture.Sans entrer dans la forêt des définitions de la culture, qu’il suffise ici de rappeler la distinction que faisait Bernard Lonergan entre culture classique et culture empirique.Alors que la notion classique de culture était normative, s’opposait à la barbarie comme manque de culture et ne pouvait que se prétendre universaliste, « la notion contemporaine de culture est devenue empirique.Une culture se définit comme un ensemble de significations et de valeurs informant un style de vie collectif et il y a autant de cultures qu’il y a d’ensembles différents de significations et de valeurs1 ».Parler de la culture en ces termes, c’est s’intéresser à la manière dont un groupe humain partage la vie humaine, c’est chercher à discerner la vision du monde et l’ethos qui s’expriment dans les formes visibles de son style de vie.Cette notion empirique de la culture n’implique aucun jugement de valeur.À l’encontre de l’ethnocentrisme que dissimule la prétention universaliste de la culture classique, cette notion de la culture affirme la diversité culturelle, car il y a autant de cultures qu’il y a d’ensembles distincts de significations et de valeurs informant des styles de vie collectifs.La diversité culturelle, un patrimoine commun En novembre 2001, la Conférence générale de l’UNESCO adoptait à l’unanimité une Déclaration universelle sur la diversité culturelle.Au lendemain des événements tragiques du 11 septembre, c’était l'occasion pour les États d’affirmer la conviction que le dialogue interculturel est le meilleur engagement pour la paix et de rejeter catégoriquement la thèse du conflit inéluctable des cultures et des civilisations.Voici le premier article de cette Déclaration : 204 La Vie des communautés religieuses La culture prend des formes diverses à travers le temps et l’espace.Cette diversité s’incarne dans Voriginalité et la pluralité des identités qui caractérisent les groupes et les sociétés composant l’humanité.Source d’échanges, d’innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant.En ce sens, elle constitue le patrimoine commun de l’humanité et elle doit être reconnue et affirmée au bénéfice des générations présentes et des générations futures2.Cette Déclaration vise à préserver la diversité culturelle face au pouvoir uniformisant des grands flux économiques, médiatiques et migratoires qui caractérisent la mondialisation actuelle.Tout en préservant ce patrimoine commun de l’humanité, la Déclaration veut aussi contrer les ségrégations et les fondamentalismes qui, au nom des différences culturelles, sacraliseraient ces différences à l’encontre des droits humains.« La défense de la diversité culturelle est un impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine.(.) Nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme garantis par le droit international, ni pour en limiter la portée», lit-on à l’article 4 de la Déclaration.La diversité culturelle n’est évidemment pas un fait nouveau, mais la signification et la valeur qui lui sont attribuées aujourd’hui sont plus récentes.Affirmer que la diversité culturelle est aussi nécessaire pour l’avenir de l’humanité que la biodiversité dans l’ordre du vivant et déclarer que sa défense est un impératif éthique, voilà un fait culturel nouveau.Non sans paradoxe, l’uni-versalime de la culture moderne des droits humains s’y conjugue au relativisme de la culture post-moderne de la diversité où pointe la menace de fragmentation du lien social et de nouvelles ségrégations.Comment penser et vivre la diversité des visions du monde et des valeurs dans nos sociétés pluralistes où se côtoient plusieurs cultures (nationales, ethniques, générationnelles, professionnelles, etc.)?Comment penser et vivre cette diversité culturelle Septembre-Octobre 2006 205 quand la rencontre de l’autre interpelle nos convictions les plus profondes, surtout si elle touche le nerf sensible des rapports complexes entre religion et culture?En somme, comment penser et vivre la rencontre de l’étranger?Approches « diverses » de la diversité culturelle A grands traits, donc en caricaturant un peu, nous pouvons identifier trois approches de la diversité culturelle correspondant à trois logiques opérant dans la rencontre de l’étranger.Ces logiques, dans le sens d’un discours et d’une action, assument le fait de la diversité culturelle de manière distincte et le débat qu’elles alimentent est le contexte où s’inscrit la notion d’interculturalité.Une première approche de la diversité culturelle est l’approche multiculturelle selon la logique de la différence.Celle-ci identifie l’autre à ce qui le différencie.En donnant priorité à un groupe d’appartenance culturelle (ex.nationale, ethnique, etc.), elle permet de quantifier et de classifier cette différence.Poussée à l’extrême, cette logique réduit l’identité de l’autre à une différence objectivée dans l’appartenance à un groupe, à une communauté.Partant d’un constat de la diversité qui ne préjuge pas d’un devenir favorable ou non des relations entre les membres des différentes cultures, l’approche multiculturelle aménage la coexistence des communautés culturelles dans le sens de la reconnaissance de leur droit d’exister et d’être autres.Non sans risquer un relativisme total par excès de différence et l’émergence de « solitudes » incapables de communiquer entre elles.Une deuxième approche de la diversité culturelle, l’approche transculturelle selon la logique de la similitude, s’attache aux ressemblances et aux convergences.Dans une démarche de comparaison et de traduction, elle cherche à transcender les particularismes étrangers en vue de découvrir les significations et les valeurs communes.Si cette logique est poussée à l’extrême, l’autre est identifié à ce qui chez lui est semblable à nous, ce qui conduit en pratique à l’assimiler et à le faire disparaître comme étranger.L’approche transculturelle promeut l’interdépendance au nom de valeurs universelles, non sans le risque d’un universalisme abstrait et uniformisant par manque de différenciation.206 La Vie des communautés religieuses Comment relier le principe du respect de la diversité (logique de la différence) et le principe d’universalité sans lequel la communication est impossible (logique de la similitude)?Comment éviter les extrêmes contradictoires du relativisme total par excès de différence et de l’universalisme uniformisant par manque de différenciation?C’est dans le contexte de ce questionnement et du débat qu’il soulève, particulièrement dans le monde de l’éducation, que s’inscrit une troisième approche de la diversité culturelle.L’approche interculturelle selon la logique de l’interaction est une autre manière d’envisager la diversité culturelle, non pas à partir des cultures prises en soi, mais à partir du dynamisme de l’interaction entre personnes, groupes et sociétés.Des êtres humains entrent en relations et, confrontés à leur étrangeté mutuelle, prennent conscience de leur culture respective avec ses forces et ses limites.Ils savent qu’ils ne peuvent pas s’isoler les uns des autres, car les relations positives ou négatives qu’ils entretiennent sont le creuset de leur identité.Cette logique de l’interaction, sans nier les différences et les similitudes, donne priorité aux acteurs en présence ainsi qu’aux divers processus, stratégies et dysfonctionnements de leur rencontre dans une situation particulière.Martine Abdallah-Pretceille décrit très bien le changement de perspective qui caractérise l’approche interculturelle.L’approche interculturelle n’a pas pour objectif d’identifier autrui en l’enfermant dans un réseau de significations, ni d’établir une série de comparaisons sur la base d’une échelle ethnocentrée.L’accent est mis sur les rapports plus que sur des cultures ou des individus pris comme des monades.(.) Le préfixe « inter » dans le mot interculturel renvoie à la manière dont on voit l’autre, à la manière dont on se voit.Cette perception ne dépend pas des caractéristiques d’autrui ou des miennes, mais des relations entretenues entre moi et autrui.Ce sont, paradoxalement, les relations qui justifient les caractéristiques culturelles attribuées, et non pas les caractéristiques qui définissent les relations.(.) Septembre-Octobre 2006 207 L’approche interculturelle pose l’interaction comme fondamentale.C’est VAutre qui est premier, et non pas sa culture3.Apprendre la rencontre L’autre étant premier selon cette approche de la diversité culturelle, l’important est donc d’apprendre la rencontre plutôt que les caractéristiques culturelles qui sont attribuées à l’autre pour le comprendre.L’anthropologue Christoph Wulf exprime bien cette attitude fondamentale qui rejoint le désarmement culturel (Raimon Panikkar) ou le renoncement (Raul Format-Betancourt) qu’exige la pratique de l’interculturalité : « Comprendre peut être une stratégie de pouvoir.Et c’est pourquoi j’aimerais inverser les termes, et dire que ce qui est essentiel, c’est partir de la non-compréhension, d’une situation où on ne comprend pas l’étranger et où on ne peut pas se comprendre soi-même.À partir de cette incertitude, on a une attitude beaucoup moins violente à l’égard de l’autre et de soi-même4».Dans le vif de l’expérience d’étrangeté qu’implique la confrontation des visions du monde et des valeurs, apprendre la rencontre pour apprendre de la rencontre est le projet de l’approche interculturelle.Parmi les compétences que vise cet apprentissage, mentionnons seulement les capacités de décentration (prendre une distance par rapport à soi-même), de compréhension du système de l’autre (se mettre à sa place, adopter son point de vue) et de négociation (accueillir l’inconnu et vivre le changement en approfondissant sa propre identité).Si le projet d’apprendre la rencontre pour apprendre de la rencontre exprime bien la prise de position interculturelle face aux extrêmes des logiques de la différence (relativisme total) ou de la similitude (universalisme uniformisant), la notion d’inter-culturalité ne se limite pas à cette dimension volontaire.Jacques Demorgon fait une distinction importante entre Vinterculturel volontaire (énoncé et voulu comme tel, visant à favoriser les meilleures relations possibles) et Vinterculturel factuel (non voulu comme tel, interactions positives ou négatives modelant les identités personnelles ou collectives)5.Cette distinction permet de 208 La Vie des communautés religieuses voir une limite de l’approche interculturelle : l’interculturel volontaire risque de dissimuler l’interculturel factuel qui le dépasse largement dans l’histoire des personnes et des peuples.En effet, ce serait un leurre d’imaginer trop facilement que l’interculturel volontaire puisse être la réponse à tous les problèmes raciaux, politiques et socio-économiques associés à la diversité culturelle.L’interculturalité, menace ou richesse?La notion d’interculturalité se dégageant de cette présentation de diverses approches de la diversité culturelle oriente notre réflexion sur le thème de l’interculturalité dans les communautés religieuses.Cette question dépasse le constat de la diversité des cultures nationales, ethniques, générationnelles, etc., qui caractérisent nos communautés de plus en plus multiculturelles.L’approche interculturelle nous invite à envisager cette diversité sous l’angle précis de l’interaction entre les personnes et les groupes composant nos communautés.Selon cette approche, les différences culturelles au sein de nos communautés nous renvoient à la nature des relations entre nous, à notre perception de l’autre et de nous-mêmes.L’interculturalité désigne cette dynamique relationnelle.Comment est vécue la rencontre de l’autre dans le vif de cette expérience d’étrangeté où nous ressentons le choc de la diversité des visions du monde et des valeurs?Selon la logique de la différence, de la similitude ou de l’interaction?En quel sens l’interculturalité est-elle une menace réelle et une richesse véritable pour nos communautés?Cette dynamique relationnelle est menaçante, comme de la dynamite déconstruisant notre univers familier, quand elle remet en question ce qui pour nous va de soi et semble tout à fait naturel.Car l’interculturalité implique des renoncements pour laisser de la place à l’autre.Par exemple, renoncement à la sacralisation des origines d’une tradition communautaire liée à un contexte culturel particulier; renoncement au désir d’unanimité conduisant à occulter les conflits dans l’histoire communautaire; renoncement au confort de sa langue maternelle; renoncement à la clarté Septembre-Octobre 2006 209 des appartenances et à la complicité d’un même terroir culturel.Si l’interculturalité peut apparaître comme une menace par les dépouillements qu’elle exige, la plus grande menace vient peut-être du danger que l’interculturel volontaire dissimule l’interculturel factuel (relations de pouvoir: majorité/minorité, inégalités sociales et économiques, héritage du passé colonial, etc.).La volonté de vivre de bonnes relations ne doit pas minimiser la difficulté de guérir les mémoires, de réparer les injustices, de résoudre les conflits et d'instaurer des rapports harmonieux.Par ailleurs, la dynamique relationnelle de l’interculturalité est une richesse véritable quand elle offre l’expérience d’étrangeté sans laquelle nous demeurons étrangers à nous-mêmes, quand elle favorise cette rencontre de l’autre sans laquelle nous ignorons les forces et les faiblesses de la culture qui a façonné notre identité.En élargissant notre horizon sur la condition humaine, cette dynamique relationnelle agit comme le dynamo du développement personnel et communautaire.Comme processus d’expression de soi, de création et d’innovation, le dialogue interculturel est un véritable partage de dons où nos communautés peuvent discerner l’action de l’Esprit qui souffle où II veut pour donner la vie.« Aime l’autre qui engendre en toi l’esprit » Dans son livre Le Tiers-Instruit, Michel Serres montre comment, dans l’éducation d’un être humain, c’est l’intervention d’un autre qui permet l’émergence de l’esprit qui se manifestera dans sa liberté créatrice.L'action du pédagogue sera bousculante à l'occasion, forçant l’enfant à sortir de la maison, à prendre la route, à affronter les grands vents, à apprivoiser ses peurs, à maîtriser sa violence.Michel Serres invite à la gratitude pour cette action, si dérangeante soit-elle : « Aime l’autre qui engendre en toi l’esprit6».Ne peut-on pas en dire autant de ces interactions bousculantes où se manifeste la diversité culturelle dans nos communautés?Ne peut-on pas considérer la situation dynamique que désigne l’interculturalité, à la fois menace et richesse, comme un moment privilégié où la rencontre de l’autre, si dérangeante soit- 210 La Vie des communautés religieuses elle, permet à l’Esprit de Pentecôte de secouer nos maisons, nous pousser à sortir de nos certitudes et nous mobiliser pour la mission?En partageant notre expérience à ce sujet, nous nous aiderons mutuellement à discerner cette action de l’Esprit.Bertrand Roy, p.m.é.180 Place Juge-Desnoyers Laval (Québec) H7G 1A4 1 Bernard Lonergan, Pour une méthode en théologie, Montréal, Fides, 1978, p.341.2 UNESCO, Déclaration universelle de VUNESCO sur la diversité culturelle, 2 novembre 2001.Disponible sur le site www.unesco.org 3 Martine Abdallah-Pretceille, L’éducation interculturelle, Paris, PUF, 1999, p.56-57 (Que sais-je?no 3487).4 Christoph Wulf, in: Edgar Morin et Christoph Wulf, Planète : l’aventure inconnue, Editions Mille et une nuits / ARTE Editions, avril 1987, p.22.5 Jacques Demorgon, Critique de Vinterculturel, 2005, ch.2 et 3.6 Michel Serres, Le Tiers-Instruit, Gallimard, 1991, p.87.POUR ALLER PLUS LOIN.¦ Quelle est mon expérience de l’interculturalité?¦ « Aime l’autre qui engendre l’esprit.» Qu’est-ce que cela veut dire pour moi?Septembre-Octobre 2006 211 COMPTE RENDU PRS ATFT TFRS ATELIER 1 Après mon expérience, qu’est-ce qui me menace?Qu’est-ce qui m’enrichit?Une question, une interrogation que cela me pose?MENACES Danger de dissimuler le factuel à cause de notre désir de communion La culture dominante Catégoriser, généraliser, assimiler A) nous-même B) notre difficulté d’ouverture C) notre difficulté de comprendre Généralisation (identifier la forêt à partir de l’arbre) Perte de notre culture originale Culture dominante qui ne fait pas d’espace à la minorité Assimilation (minorité), perte d’identité Relations de pouvoir: a) le fait d’être chez soi ou non b) l’influence de la culture occidentale Peur de me perdre, de perdre mes points de repère Peur de perdre son identité (assimiler l’autre ou se faire assimiler) Devant l’inconnu, peur d’être assimilé et de perdre son identité Domination de l’autre au détriment de nos valeurs RICHESSES Communications où nous osons être différents, différentes Ouverture, accueil de la nouveauté : valeurs, identité Ouverture à « l’être humain » Notre parenté profonde (charisme) élargit nos visions Ouverture à une diversité de visions Humilité / Se libérer mutuellement de nos complexes de supériorité ou d’infériorité 212 La Vie des communautés religieuses Changement intérieur qui me fait grandir, me fait cultiver la confiance en l’autre Communication qui oblige à une qualité d’attention à l’autre (vérifier le sens des mots, habitudes, etc.) Ouverture (élargit la vison du monde, prendre conscience de la complexité) Nous oblige à aller vers le cœur de l’être Ouverture à de nouvelles valeurs La rencontre de l’autre me pousse à l’ouverture dans un processus de purification et de consentement Faire l’expérience de la rencontre de l’étranger en l’autre et en nous QUESTIONS Comment vivre l’interculturalité dans l’intergénérationnel ?Comment construire une identité vivante plus commune et respectueuse des identités individuelles ?Place de la minorité dans n’importe quel groupe ou milieu ?Comment ne pas réduire à la culture ?(bloque le dialogue) Jusqu’où faut-il que je change pour m’adapter tout en restant soi-même ?Ne sommes-nous pas à la croisée d’un passage obligé à faire pour de meilleures relations ?Y a-t-il un juste milieu entre chercher la différence et tout ramener aux similitudes ?Est-ce qu’on se donne des outils pour favoriser une meilleure communication entre nous ?Comment discerner, en soi et chez l’autre, ce qui est culturel et ce qui relève de la personnalité?Au niveau de la relation, qu’est-ce qui est personnel ou culturel ?Comment vivre l’unité dans la diversité, conscientEs du poids de la majorité culturelle ?Comment se préparer à vivre cette inculturation ?Septembre-Octobre 2006 213 ATELIER 2 Quels sont pour moi les enjeux d’avenir autour de la question de l’interculturalité?A la lumière de ces enjeux, quel serait un pas ou un geste (symbolique) à poser?ENJEUX Pour être fidèle à sa vocation prophétique au milieu du monde multiculturel, la vie religieuse doit vivre l’interculturalité Redécouvrir notre charisme en le laissant se purifier par l’expérience de l’interculturalité pour le vivre aujourd’hui Alternative implique un choix : vivre ou mourir.Vivre : nouvelle évangélisation mutuelle Entrer en interrelation avec l’autre, ce qui suppose de se connaître soi-même et de connaître la culture de l’autre Vivre un dialogue franc et ouvert Renouveler mon identité pour mieux reconnaître l’identité de l’autre Ouverture qui va à la rencontre de l’autre tel qu’il est dans l’écoute bienveillante Connaissance de soi et des autres, reconnaissance (altérité), transformation (réciprocité) PAS À FAIRE Au niveau local, créer un espace où chacun, chacune peut exprimer quelque chose de son identité et de sa couleur S’exercer au dialogue et au partage en profondeur Accueil du souffle de l’esprit autour de la table ouverte de Jésus.« Rassemblement » « Communion ».Créer des lieux de parole dans nos communautés pour se conscientiser et mieux se comprendre Appropriation du charisme et développement d’une culture communautaire 214 La Vie des communautés religieuses En formation initiale et continue, avoir l’occasion de vivre l’expérience avec une autre culture « Sortir ».témoigner de cette « communion » Le pont est construit par: humilité, amour, confiance, patience, dialogue, dépouillement POUR ALLER PLUS LOIN.Je réponds, seule ou avec d’autres, aux questions des ateliers sur l’interculturalité AVIS Les pages publicitaires de novembre-décembre devront entrer pour le 1er septembre 2006.Septembre-Octobre 2006 215 Témoignages Hyacinthe Ndiaye,f.s.c.A ce sujet, je ne peux manquer de me référer à la règle de vie de ma famille religieuse: la congrégation des Frères du Sacré-Coeur, qui il me semble a été très tôt consciente de cette réalité en disant en son chapitre III, à l’article 26 des constitutions: « nos différences de mentalité manifestent la richesse de l’Esprit dans la diversité de ses dons », fin de citation.Je commencerai mon témoignage en disant que l’acceptation de l’autre dans ses différences, passe par des exercices mais surtout par tous les aspects de la vie quotidienne, il en est de même dans la vie communautaire.En regard de cette considération, l’expérience que j’ai de l’interculturalité dans ma communauté religieuse a été d’abord une richesse, une construction enrichissante où la rencontre de l’autre de culture différente est restée le moteur du projet de bâtir une communauté véritable.Pour ce faire, cela a demandé de la part de chacun un dépassement des stéréotypes.De sorte que, par exemple la langue et d’autres aspects de la culture étrangère ne sont plus vus comme des barrières mais comme une richesse, une curiosité et un centre d’intérêt, un attrait.Ce qui m’amène à dire que les frères, en dépit de leurs différences culturelles (canadienne, croate, vanouataise, sénégalaise) ont pu créer des espaces où chacun peut exprimer sa coloration culturelle: par exemple, dans l’animation des prières, dans les célébrations liturgiques, dans l’animation de soirées récréatives, dans les temps de partage de vécu, et même dans l’art culinaire.Ce qui fait qu’au-delà des barrières culturelles, des amitiés se sont tissées au point d'avoir conscience d’appartenir à un même corps, constituant ainsi un témoignage éloquent face aux incohérences de la société.216 La Vie des communautés religieuses Cependant, tout n’est pas rose dans mon expérience de l’in-terculturalité en communauté, qui a pu constituer une menace pour mon identité culturelle.Et cette face sombre, je la situe en contexte de pays de mission où j’ai eu à vivre avec des confrères de culture occidentale et où j’ai pu me rendre compte que le vécu communautaire était purement et simplement une assimilation de la culture autochtone à la culture occidentale.Ainsi sous le prétexte de pouvoir se comprendre en communauté, la langue parlée est celle de l’occident et non celle de l’autochtone, de même le mode de vie est un mode de vie occidentale, repas servi à table avec couvert.Ce qui a abouti à un certain moment de ma vie religieuse à un refus manifeste de fonctionner selon des valeurs prétendues universelles et qui ne sont rien d’autres pour moi que des idéologies occidentales.Ceci a été à un point tel que dans mon milieu d’origine, je ne me reconnaissais pas du fait que l’on me traitait plus en occidental qu’en autochtone.Pour finir je dirai que l’interculturalité doit être vécue dans une approche intégrative pour arriver à une meilleure compréhension mutuelle, qui n’est pas une compréhension contrôlante, dialoguante.Car le vrai dialogue n’est possible que s’il existe une connaissance mutuelle des valeurs culturelles des uns et des autres.Il s’agit d’accepter chaque membre de la communauté sans qu’il faille qu’il perde son identité culturelle, ce qui mènera à l’épanouissement de la communauté, à son unité dans la diversité, ce qui est différent de l’uniformité qui appauvrit plutôt que d’enrichir de la différence d’autrui.Hyacinthe Ndiaye, f.s.c.ndiay ehy acinthe @ yahoo .fr Septembre-Octobre 2006 217 Marie-Josèphe Simard, mic Introduction C’est avec beaucoup de modestie que je viens vous parler de l’interculturalité dans notre Institut, les Sœurs Missionnaires de rimmaculée-Conception, car notre histoire communautaire est très jeune comparativement à d’autres communautés.Je vous partagerai donc très simplement notre courte histoire sur la réalité de l’interculturalité ainsi que les expériences qui s’y sont inscrites.Brin d’histoire Fondé à Montréal en 1902, notre Institut compte actuellement 638 sœurs dont 88 en formation initiale.Nous travaillons dans 13 pays et sommes de 17 nationalités différentes.Le fait de « l’interculturalité » n’est pas arrivé chez nous comme une génération spontanée.Ah non! C’est le fruit d’un long processus.D’abord, j’aimerais vous dire que même pour notre fondatrice, cette réalité n’a jamais été claire.Son rêve d’enfance où elle avait vu un champ de blé changé en têtes d’enfants de diverses nationalités n’a jamais été évident pour elle.Toutefois, elle a toujours été ouverte à cette question.De plus, elle était très prudente quand il s’agissait d’accepter des compagnes de nationalités différentes.Elle disait souvent que nous n’étions pas encore prêtes, et elle ajoutait : « pour le moment.» Dans l’extrait d’un témoignage d’une conseillère générale (1922) elle dit : 218 La Vie des communautés religieuses « oui, nous en accepterons des sœurs indigènes, mais pas maintenant, nos sœurs sont à peine formées, comment voulez-vous qu’elles soient capables de former des sœurs indigènes.?Et elle ajoutait : « Chacune a une mentalité et une langue différentes, que ferait notre maîtresse des novices?Ce serait la tour de Babel.» Après le départ du premier contingent de 6 jeunes sœurs professes pour la Chine en 1909, elle a commencé à recevoir des demandes d’entrée dans la communauté.Délia consulte Mgr Paul Bruchési, archevêque de Montréal, sur cette question et y subit son influence.Il la déconseille pour différentes raisons, tout particulièrement il ne souhaiterait pas qu’il y ait différentes catégories de sœurs dans la communauté.Avec l’arrivée de 5 MIC aux Philippines en 1921 et au Japon en 1926, les demandes continuent d’affluer.Encore là, Délia se questionne sur l’opportunité d’accepter des candidates dans ce jeune Institut.Sa réflexion se poursuit et, de nouveau elle consulte.La question qui demeurait était celle-ci : « Comment des personnes de langues et cultures différentes pourraient-elles arriver à se comprendre et à vivre la charité fraternelle ensemble?» Délia avait déjà accepté une sœur chinoise, Cécilia Chan, en 1920.Cette dernière n’est demeurée que 2 ans.D’après certains témoignages, elle aurait subi des pressions de l’extérieur.Plus tard, elle aurait dit : « J’aurais dû rester.».Cette expérience avait laissé Mère Délia perplexe et hésitante.Délia continuait toujours à chercher la volonté de Dieu qui ne lui était pas donnée clairement.Elle appréhendait des divisions à l’intérieur de la communauté.Pour elle, l’amour de charité était de première importance.Elle avait déjà dit que si elle savait que la charité n’était pas vécue dans ce petit Institut, elle préférerait le voir s’éteindre tout de suite.C’est en 1929 que Mère Marie-du-St-Esprit conseille la fondation de communautés religieuses indigènes totalement autonomes et ceci dès que les sœurs seront formées.(Lettre à Sr Marie-de-l’Épiphanie, le 13 février).Deux communautés autochtones furent alors fondées, une en Mandchourie et l’autre Septembre-Octobre 2006 219 à Shanghai, en Chine.Plus tard une autre communauté vit le jour en Afrique.Après le décès de notre fondatrice, en 1941, des demandes d’entrée venant de différents pays, continuèrent d’affluer.C’est ainsi qu'entre 1953 et 1968, neuf noviciats virent le jour: Japon, Philippines, Haïti, États-Unis, Hong Kong, Cuba, Taiwan, Madagascar et Bolivie.A chaque chapitre, des questions importantes sont alors posées comme celles sur l’envoi missionnaire ad extra, sur les droits et les devoirs de toutes les sœurs, sur la compréhension de l'internationalité, etc.Ce n’est qu’au chapitre général de 1976 qu’on reconnaît avec joie un réel cheminement vers une vie internationale plus fraternelle.Le fait international est évident, non seulement au niveau des statistiques mais aussi au niveau de la vie quotidienne.A partir de ce moment, l'internationalité se développe de plus en plus.On insiste sur l’importance d’une formation doctrinale et apostolique orientée vers l’universalité de l’Église et la diversité des nations (AG #26) et on demande que le pluralisme soit vécu dans toutes les maisons de l’Institut.C’est alors qu’on voit apparaître la participation active de sœurs de différentes nationalités à tous les paliers d’autorité : local, provincial et général.L’internationalité prend forme et devient réalité.Au chapitre de juin 2005, des 51 participantes 31 sont non-canadiennes.Où en sommes-nous aujourd’hui?Voici quelques expériences communautaires.Ces dernières années, nous avons fait le passage de l’internationalité à l’inter-culturalité.Nous ne voulons pas seulement vivre différentes nationalités ensemble mais plus encore, nous voulons passer à un vécu de communion fraternelle.Nous voulons vivre des relations de réciprocité de qualité en tenant compte des différences.Je dis bien « nous voulons vivre » car je reconnais que nous avons encore beaucoup de chemin à faire pour une vie de communion.220 La Vie des communautés religieuses Nous pouvons quand même avouer que de grands efforts sont faits et que nous voulons poursuivre en ce sens.Nous continuons notre route concrètement d’abord par des envois missionnaires d’une province à une autre.Les premiers départs ne se font plus uniquement à partir du Canada mais aussi à partir des autres pays.Au Canada, nous accueillons plusieurs compagnes des autres provinces qui y sont envoyées pour la mission.Cet échange permet un vécu en fraternité interculturelle.Puis, au niveau de la formation, nous avons un noviciat Inter-Asie, pour les 4 provinces asiatiques.Là où il n’y a qu’une seule novice, il y a possibilité qu’elle se joigne à un groupe de novices dans une autre province.Il semble qu’il y ait plus d’avantages que d’inconvénients mais nous ne sommes pas au bout de nos réflexions communautaires sur le sujet, et nous continuons nos questionnements.De plus, en 1990, un projet important a été mis sur pied, celui du Scolasticat International, qui se vit à la fin de la formation initiale.A date, 76 candidates, venant de 12 pays différents, ont vécu cette expérience d’interculturalité.L’objectif global est vraiment d’approfondir et d’intégrer le charisme de l’Institut, en fraternité évangélique multiculturelle, aux lieux des origines de l’Institut.Cette expérience est prometteuse d’avenir.Elle donne le goût de poursuivre non seulement nos questionnements mais notre engagement sur le chemin de l’interculturalité.Ce qui nourrit l’interculturalité Un tel vécu, si limité soit-il, porte déjà de bons fruits.Pour vous en parler, je me sers d’un sondage qui a été fait à la grandeur de l’Institut en vue du dernier Chapitre général qui a eu lieu l’été dernier.Voici quelques éléments importants relatifs à ce vécu interculturel : 1.Le charisme de l’Institut nous ouvre à l’universalité, i.e.au-delà des frontières et des cultures.2.La connaissance mutuelle, le partage de nos valeurs culturelles et de notre vécu facilitent la communion.Septembre-Octobre 2006 221 3.L’accueil, l’ouverture, le dialogue, le respect des différences enrichissent notre vie fraternelle interculturelle.4.Les langues communautaires permettent la communication.5.Les objectifs et les projets communs de l’Institut unifient notre vision.À cela, on ajoute des moyens qui facilitent notre bonne marche vers l’interculturalité.En voici quelques uns : Les célébrations des fêtes nationales et autres.La connaissance de notre propre culture pour entrer dans un processus de complémentarité sans complexe (supériorité et infériorité).L’engagement à parler les langues officielles quand nous sommes ensemble afin de n’exclure personne.L’apprentissage du fonctionnement en équipe coresponsable pour vivre la complémentarité en vérité.Aussi faut-il parler de défis?Problèmes de communication, y compris celui de la langue.Difficulté d’accepter les différences.Attachement exagéré à sa manière de voir et d’agir.Difficulté de savoir distinguer entre ce qui est culturel et ce qui relève de la personnalité.Préjugés défavorables, méfiance.Complexe d’infériorité et de supériorité (personne et culture).Racisme.Peur du questionnement sur des valeurs et des contre-valeurs.Un lâcher-prise pour confier des responsabilités à du nouveau personnel.Etc.Dans ce processus d’interculturalité : une vision d’avenir se dégage 1.Notre Institut répond à un appel à devenir de plus en plus un mode de communion, de charité et de solidarité pour 222 La Vie des communautés religieuses tous les peuples, un prototype de la famille de Dieu, celle de la vie trinitaire.(Code gén.p.26, #17.1) 2.Les échanges que nous réalisons entre les Églises d’accueil et les Églises d’envoi sont une source d’enrichissement réciproque et un témoignage de l’universalité du salut.3.L’avenir de la vie fraternelle interculturelle deviendra plus significative dans la mesure où l’esprit de notre Fondatrice.le voyez comme elles s’aiment.sera bien vivant et que les échanges au niveau de l’envoi et de l’accueil se continuent.4.Des programmes de formation initiale et continue assureront ce chemin de croissance.Conclusion Comme vous le voyez, le fait « interculturalité » chez les MIC est le fruit d’un long cheminement : réflexions de toutes sortes, expériences diverses, certaines bonnes et d’autres plus pénibles.Cela ne se fait pas sans heurts ni souffrance.Mais grâce à ce cheminement, nous pouvons parler aujourd’hui d’in-terculturalité dans l’Institut.Ma conviction face à cette réalité est forte car l’expérience m’apprend qu’il est possible de vivre comme des sœurs en fraternité dont les membres viennent de différents coins du monde.L’expérience de communion, je l’expérimente très concrètement avec les personnes avec qui je vis.Le plus extraordinaire, c’est que cette communion a maintenant des « embranchements » dans tous ces pays dans lesquels habitent des personnes concrètes, des MIC, que j’ai eu le bonheur de connaître dans un cœur à cœur.Dans ce projet, la communication devient importante, mais au-delà des mots, il y a le langage du cœur qui appelle une conversion de chaque instant dans le concret de la vie.C’est pourquoi une autre de mes croyances est l’indispensable aventure de Septembre-Octobre 2006 223 la croissance en profondeur de toutes les personnes qui s’engagent dans ce chemin.Enfin une dernière croyance et non la moindre est celle d’être appelée à vivre, comme des sœurs en Jésus-Christ, pour être signe du Royaume aujourd’hui dans notre monde qui a tellement soif de relations vraies et de communion, même dans les différences.Je termine par un article de nos constitutions (no.17) qui dit ceci : Filles de l’Eglise, réunies au nom du Christ par l’Esprit, nous construisons jour après jour des communautés de réconciliation et d’amour.Le cœur de la fraternité c’est le Christ.Et le code général ajoute : l’apprentissage à la vie MIC interculturelle est une longue route où nous sommes invitées, comme des sœurs en Jésus, à une conversion personnelle et communautaire.Où que nous soyons dans le monde, notre fraternité évangélique rencontrera le défi et souvent la joie, « de rendre visible la communion qui fonde l’Eglise ».Marie-Josèphe Simard, mic marijosim@hotmail.com POUR ALLER PLUS LOIN.¦ Quelle est l’histoire interculturelle de votre Congrégation?¦ Où en êtes-vous actuellement?224 La Vie des communautés religieuses Jean-Marc Biron, s.j.1.Mon expérience de l’interculturalité Je suis né et j’ai grandi à Trois-Rivières.Bien qu'élevé dans une famille où l’ouverture au monde était une valeur importante, à cette époque, l’une des gloires de Trois-Rivières était de se proclamer la ville la plus francophone d’Amérique.De plus, l’époque duplessiste n’avait rien pour aider à vivre l’ouverture à la diversité culturelle.J’ai vécu l’une de mes premières expériences de « conversion culturelle » en 1990, lors de la crise d’Oka.Au début, je partageais le courant commun de pensée des Québécois francophones.Lorsque je voyais des reportages à la télévision, je me disais : « Mais qu’est-ce qu’ils veulent ces gens-là?» Ces gens-là, c’étaient les Mohawks.Pour moi, il y avait un «nous» et un «eux» qui ne pouvaient se rencontrer.Puis, en regardant les reportages, je me suis rendu compte que des «Blancs» participaient à leurs manifestations et je me disais :« Comment cela se peut-il ?» Partageant ce trouble avec un compagnon jésuite, celui-ci me dit : « Peut-être que tu comprendrais mieux si tu lisais quelque chose qui te déplace de ce que tu as appris en Histoire du Canada pour entendre le point de vue de ce que les Amérindiens ont vécu dans la rencontre avec nos ancêtres.Si tu lisais, par exemple, le volume de Bruce Trigger, Les enfants d’Aataentsic : l’Histoire du peuple huron.»' Cette lecture a été une révélation pour moi car elle m’a permis de saisir que dans la rencontre de deux cultures, il y a toujours deux côtés à une médaille.Cela m’a aidé, à partir de là, à essayer de mieux connaître et de mieux comprendre la situation des nations autochtones au Québec.Septembre-Octobre 2006 225 Le désir profond de m’ouvrir à l’interculturalité et la conviction que l’avenir prochain m’amènerait à la vivre réellement m’ont été donnés comme une grâce au moment où je vivais les Exercices spirituels, contemplant Jésus qui invitait ses disciples -et m’invitait- à accueillir la nouveauté comme Bonne Nouvelle.Pour moi qui me préparais à devenir responsable du noviciat, il m apparaissait clairement que cette vision de la nouveauté faisant irruption dans mon rôle de formateur se réaliserait par la venue de candidats à la Compagnie de Jésus nés ailleurs qu’au Québec.Dans ma prière, cette réalité se présentait d’une façon étonnamment claire.Sans connaître l’avenir, je me préparais à vivre une situation qui devait se réaliser.L’une des façons de me préparer a été de m’inscrire à un certificat donné à l’époque à l’Université de Montréal, Intervention en milieu multiethnique; l’autre a été de m engager au secteur Vivre ensemble du Centre Justice et Foi.Mon travail au Centre Justice et Foi et, particulièrement, au Secteur Vivre ensemble où se développe une réflexion sur les questions d’immigration, les rapports interculturels et le passage d’une pastorale des immigrants à une pastorale interculturelle m’a amené à une conviction profonde : c’est que la rencontre interculturelle est un lieu privilégié de fécondité et de croissance.Elle produit des transformations qui s’opèrent habituellement dans les deux sens, dans le sens des nouveaux arrivants mais aussi dans celui de la société d'accueil.Ces transformations créent en somme une entité nouvelle, enrichie au fil du temps par l’apport de groupes venus de l’immigration qui eux-mêmes se sont laissés transformer par la société nouvelle.La communication interculturelle n’est possible que par la connaissance de l’autre et par la reconnaissance qui se vit en des attitudes qui dépassent la tolérance ou le laisser-faire mais qui s’incarnent dans une véritable acceptation et dans une réciprocité fructueuse.Expérience comme maître de novices Responsable du noviciat depuis août 1998, j’ai eu à accompagner dans leur cheminement 7 novices.De ce nombre, seulement 2 étaient nés au Québec, 3 venaient d’Haïti, un était né en Amérique latine et un autre en Afrique.226 La Vie des communautés religieuses Le caractère international de la Compagnie de Jésus et cela, depuis son origine.Présente dans 124 pays, en développement dans les divers pays d’Asie du Sud et d’Afrique, la Compagnie de Jésus tient son caractère international depuis ses origines.Dans les documents de fondation de la Compagnie de Jésus, un écrit daté de 1539, intitulé La manière dont s’est instituée la Compagnie, relate ceci .« Après que le Seigneur très clément et très miséricordieux ait daigné nous rassembler et nous unir ensemble, nous si faibles et issus de régions et de cultures si différentes, nous ne devions pas briser ce que Dieu a rassemblé et uni, mais plutôt l’affermir et le consolider de plus en plus, en nous groupant dans un corps unique, nous souciant les uns des autres et en communion entre nous pour un plus grand fruit des âmes.» Dans ce groupe, il y avait des Français, des Espagnols, des Savoyards, et des Can-tabrais, originaires du nord de l’Espagne, près du pays basque.Aujourd’hui, pour s’approprier la richesse de cette diversité culturelle, on demande aux jésuites en formation de vivre l’une des étapes de la formation dans un pays autre que leur pays d’origine.Une rencontre des formateurs jésuites des États-Unis en 2004 m’a confirmé que cette réalité n était pas accidentelle car la venue, dans le Compagnie de Jésus, de candidats d’horizons culturels différents fut alors identifiée par les jésuites américains comme l’un des principaux défis à relever.Dans les noviciats jésuites des États-Unis, au moins le tiers des novices sont nés hors des États-Unis ou proviennent de familles qui ont émigré peu avant leur naissance.Ces novices viennent du Vietnam, de Corée, du Mexique, du Salvador et de certains pays d’Europe de l’Est.2 L’accompagnement de candidats venus d’horizons culturels différents.Ce que m’a appris mon expérience.Dans un monde marqué par le pluralisme culturel, nous avons à tenir compte de la diversité sans tomber dans le piège des stéréotypes qui enferment « l’autre » dans une identité figée, ce qui est à l’origine des divisions entre le « nous » et le « eux ».Septembre-Octobre 2006 227 Amin Maalouf, dans son volume Les identités meurtrières, nous rappelle que « l’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence.»3 Un exemple m’a beaucoup aidé à mieux saisir cela.Lors d'une session, je parlais avec quelqu’un qui avait visiblement un faciès et un accent différents, mais qui connaissait très bien les enjeux sociaux, politiques et religieux du Québec.Au bout d’un certain temps de conversation, je lui demandai : « De quel pays es-tu originaire ?» Il me répond avec une certaine force : « Moi, mais je suis Québécois, ça fait 25 ans que je suis Québécois.C’est le pays où j’ai vécu le plus longtemps.Combien de temps faut-il vivre dans ce pays pour être accepté comme l’un des siens ?» J’ai appris de cette rencontre que l’identité culturelle ne tenait pas uniquement à l’accent et au faciès et que de situer cet homme comme « autre » venait de créer une distance alors que je percevais que j’avais beaucoup de choses en commun avec lui.Comme accompagnateur de novices venus d’horizons culturels différents du mien, j’ai surtout appris à me situer devant une personne avec qui je partage des choses en commun, d’abord, une même humanité, une même appartenance à une congrégation et à un charisme, une même tradition de foi : « Une seule foi, un seul Seigneur, un seul baptême, un seul Dieu et Père ».« Il n’y a plus ni juifs, ni païens », écrivait saint Paul.J’ai à accompagner quelqu'un qui porte en lui des valeurs humaines et universelles qui sont en lui comme elles sont en moi (besoin d’aimer et d’être aimé, de donner sens à sa vie, de s’engager, d’être fécond).J'ai à aider une personne à croître dans son humanité, dans sa foi chrétienne, dans son appartenance à un corps; j’ai à aider une personne à recevoir plus clairement son identité spirituelle, son élection, son appel, son nom nouveau; j’ai à aider une personne à se découvrir telle que Dieu l’appelle à être.Comme jésuite, c’est à travers une tradition spirituelle, dans la dynamique des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, que s opère cet accompagnement.Il est évident que les Exercices spirituels sont situés culturellement, mais ils portent quelque chose 228 La Vie des communautés religieuses qui peut être traduit dans différentes cultures.Donner les Exercices en Amérique latine, en France ou en Inde se traduit à travers des modes culturels différents, mais quelque chose de commun émerge à travers les manières différentes de donner les Exercices, ce qui signifie : aider le novice à se sentir davantage aimé par Dieu, voulu dans l’amour, existant dans son amour et tourné vers son amour, ce que l’on vit avec le Principe et fondement, aider le novice à prendre conscience de sa blessure profonde, à l’identifier comme source du mal d’être et à ouvrir cette blessure pour que l’amour de Dieu puisse y pénétrer.Se reconnaître comme pécheur aimé et pardonné.C’est ce qu’on appelle l’intégration du mal.Cette étape est fondamentale si l’on veut aider quelqu’un à croître.Quelqu’un, quelle que soit sa culture, qui ne peut assumer sa propre histoire de connivence avec le mal et le péché peut difficilement grandir à partir de là.aider le novice à offrir sa vie dans la suite du Christ pauvre et humble, partager son intimité pour se consacrer avec lui à la mission.aider le novice à devenir témoin du mystère pascal du Christ Jésus et accepter d’y avoir part.Tenir compte de certains traits culturels qui peuvent parfois être des facteurs de croissance mais aussi des freins à la croissance humaine globale ou intégrale.C’est souvent en partageant son histoire sainte avec la personne qui l’accompagne que certains traits culturels seront mis en évidence.Avec l’expérience, l’accompagnateur pourra y découvrir des indicateurs pouvant expliquer certaines attitudes ou certains comportements.L’essentiel étant que la personne qui chemine devienne consciente de ces indices et de ce qu’ils révèlent et suscitent.Des chercheurs en anthropologie ont identifié des éléments présents dans toutes les sociétés et toutes les cultures qui influencent les valeurs et les croyances : ces éléments sont d’abord l’individu, le groupe et la nature.Suivant que l’on a vécu dans une Septembre-Octobre 2006 229 société plus traditionnelle ou dans une société marquée par la modernité ou la post-modernité, ces éléments influenceront différemment nos valeurs et nos croyances.Dans les cultures traditionnelles, l’individu existe peu par lui-même, sinon en référence à son groupe d’appartenance.De même, l’individu et le groupe se situent comme partie du cosmos, de la nature.Avec la modernité, l’individu se perçoit davantage comme sujet autonome et la nature est vue comme soumise à la rationalité humaine.La perception de la personne comme individu, comme sujet autonome: L’individu développe-t-il son identité en tant que lui-même ou en référence à sa famille et au groupe plus large (famille étendue, village d’origine, région ou pays) ?Comment une personne issue d’une société marquée par une appartenance très forte à la famille et au groupe vivra-t-elle sa coupure de sa famille et de son groupe pour développer son appartenance à la congrégation ?Comment vivra-t-elle cela si elle a perdu tous ses repères ?Dans certains noviciats d’Amérique latine ou des Caraïbes, les novices préfèrent vivre à deux ou à plusieurs dans leur chambre.Sinon, ils se sentent isolés.Ce qu’on ne pourrait imposer à des candidats et candidates nés au Québec qui ont acquis une certaine autonomie, qui ont déjà eu une vie professionnelle et sociale, leur propre appartement, leur voiture, etc.Les novices haïtiens me disaient : « L’Haïtien pense plus collectivement qu’individuellement.» Ce qui fait que l’Haïtien est porté à défendre et même à couvrir son compatriote pris en faute, ce qui peut avoir des bonnes et des mauvaises conséquences.De son côté, les jeunes Québécois, élevés dans une société pluraliste, vont plutôt choisir leurs appartenances selon des affinités ou des intérêts, passant facilement du local à l’international (avoir des amis partout à travers le monde, etc).230 La Vie des communautés religieuses Le rapport à l’autorité De quelle façon l’autorité est-elle partagée et vécue ?Si, dans l’enfance, quelqu’un a été éduqué dans un milieu où l’autorité est concentrée dans une seule personne, le père, par exemple, quel effet cela pourra-t-il avoir dans l’accompagnement alors que le maître ou la maîtresse de novice pourra être perçu-e- comme l’autorité ?Quelle image de soi le ou la novice va-t-il, va-t-elle choisir de laisser transparaître ?Dans quelle mesure peut-il s’ouvrir et faire confiance ?Et quelle image de Dieu cette présence du père-autorité façonnera-t-elle ?Un jésuite, maître des novices en Jamaïque, me racontait qu’un jour, à la fin de son noviciat, un jeune lui disait : « Père, je ne vous ai jamais menti, mais je ne vous ai pas toujours dit toute la vérité.» Le rapport au surnaturel Formés dans une société qui a rationalisé le rapport au religieux et qui en a élagué beaucoup de symboles et de pratiques, comment pouvons-nous comprendre les gens qui ont été élevés dans des cultures où le groupe humain • est considéré comme faisant partie de la nature ambiante et où Dieu est vu comme intervenant à travers les phénomènes de la nature ?Comment aider quelqu’un à vivre une relation personnelle avec Dieu alors que cette relation a probablement toujours été vécue en lien avec son groupe d’appartenance, sa famille, les gens de son village et même, dans une relation avec le cosmos ?Conclusion La diversité est une chance pour l’Église et pour nos congrégations, parce que, en nous ouvrant à l’internationalité et à l’in-terculturalité, nous nous situons comme membres de l’Église dans le monde de ce temps où les rapports internationaux sont des signes des temps qui nous ramènent à la vision de la Pentecôte.Septembre-Octobre 2006 231 Cette diversité présente chez nous peut aider à développer la dimension missionnaire de nos Églises locales et la solidarité avec les autres Églises.J’aime beaucoup le livre de Ruth parce qu’il peut nous aider à éclairer le sens de la diversité culturelle comme élément de renouveau et de fécondité.Après le retour d’exil, on voit se dessiner, dans le judaïsme, deux courants opposés.L’un, plus majoritaire, veut maintenir l’intégrité de la communauté et la séparation d’avec les autres nations.Mais un autre courant s’ouvre à l’universalisme, à l’accueil des étrangers dans la communauté d’Israël.C’est dans cette perspective que se situe le livre de Ruth.La question que pose l’auteur du Livre de Ruth est la suivante4 : devant un avenir bloqué, comment frayer un chemin à la vie ?La réponse n’est pas simple, mais le livre de Ruth nous apporte trois pistes : la première c’est qu’il est inutile de cultiver la nostalgie du passé.Comme Ruth, il faut prendre le risque d’un avenir incertain.La deuxième, c’est que le renouveau prend naissance là où des êtres humains ont la possibilité d’être eux-mêmes dans une authentique rencontre de l’autre.La troisième, c’est que la rencontre de l’autre est le lieu où Dieu multiplie ses dons et se manifeste.Jean-Marc Biron, s.j.jmbiron@colla.net 1 Bruce Trigger, Les enfants d’Aataentsic, Montréal, Libre Expression, 1990.2 Lire dans Studies in the Spirituality of Jesuits, 33/5 Novembre 2001 : How Multicultural Are We ?3 Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Bernard Grasset, Paris, 1998, p .33.4 André Wénin, Le livre de Ruth, une approche narrative, cahiers Évangile n° 104, Éditions du Cerf, juin 1998.232 La Vie des communautés religieuses Lorraine Caza, CND En relisant l’expérience du 8 avril 2006 J’étais à peine entrée dans la salle où devait se tenir cette rencontre que l’on m’informe qu’un jeune religieux d'un pays du Sud a décidé de ne pas assister à cette journée sur l’intercultura-lité, parce que l’utilisation du terme « menace » dans le titre le blessait.Son geste corroborait pour moi ce que le Père Bertrand Roy, p.m.e., nous disait au tout début de son exposé : l’intercul-turalité a à voir avec le niveau relationnel de nos existences.Il nous faut être vraiment à l’écoute de cet « autre » que nous rencontrons, du lieu où il reçoit ce que nous lui disons.Lorsque le père Bertrand évoquait les trois logiques : logique de la différence, logique de la similitude, logique de l’interaction, en montrant une préférence pour cette logique de l’interaction, il exprimait, pour la question de l’interculturalité, l’importance de développer l’art de la conversation dans lequel on se veut attentif, bien sûr, à l’un et à l’autre des interlocuteurs en présence, mais aussi, à ce qui se construit dans la rencontre, à la relation.J’ai été particulièrement frappée par une conviction de départ du père Bertrand : ne pas faire l’expérience de l’étrangeté, c’est se condamner à demeurer étranger à soi-même.Ce lien entre mon identité et la rencontre de l’autre, je l’ai expérimenté d'une façon toute spéciale au cours de mes longues années à la Faculté de Théologie des Dominicains à Ottawa.J’ai progressivement développé une conscience très vive du fait que c’est ma vie au quoti- Septembre-Octobre 2006 233 dien dans une institution dominicaine bien campée qui m’avait aidée à articuler toujours plus clairement mon identité de soeur de la Congrégation de Notre-Dame.Et si j’ai eu une vraie passion pour l’approfondissement de notre charisme, de notre spiritualité, je le dois, en bonne part, à ce milieu où s’est déroulée une bonne partie de ma vie.J’ai aimé que le père Bertrand réfère au dialogue interculturel comme à la meilleure arme pour la paix et qu’il affirme que la diversité culturelle est un patrimoine de l’humanité qui est à protéger tout autant que la biodiversité doit l’être pour la pérennité du cosmos.Le dialogue culturel permet que soit respectée, nourrie, enrichie chaque culture, que soit valorisée et encouragée la diversité culturelle.Et ici, le père Bertrand a pris bien soin de nous inviter à ne pas penser uniquement cultures ethniques, mais également cultures générationnelles, cultures des styles de vie alternatifs.Dans un monde où la diversification devient chaque jour plus complexe, on ne dira jamais assez l’importance de développer 1 art de la conversation.Je trouve important de rappeler combien le professeur Emberly de l’université Carleton à Ottawa voyait fart de la conversation comme un très précieux apprentissage à donner dans les universités.Sans quoi, comment éviter la gestion en silos?Comment éviter les écarts de plus en plus grands entre spécialistes de champs de savoirs de plus en plus étroits?Comment éviter les incompréhensions, les guerres, etc.?Le père Bertrand a signalé un risque relié à chacune des logiques utilisées en interculturalité.Avec la logique de la différence qui a le mérite de reconnaître à l’autre le droit d’être autre, vient le risque d’étiqueter, de classifier les gens, de les réduire à l’une de leurs appartenances, de les qualifier, d’encourager la création de ghettos.Avec la logique de la similitude, qui a le mérite de rechercher les points communs au-delà des différences, de prendre une approche transculturelle, vient le risque de l’assimilation, la tentation de réduire l’autre à ce qui me ressemble.La logique de 234 La Vie des communautés religieuses l’interaction a le mérite de permettre aux deux partis en présence de dire qui est chacun, de regarder les relations positives et négatives entre personnes ou groupes de différentes cultures.Le risque inhérent à cette logique, ce serait de camoufler les négativités factuelles des relations, dans le but de préserver à tout prix l’harmonie.Ici, le père Bertrand nous disait : il y a 1 interculturel factuel (les faits) et l’interculturel volontaire (l’idéal, le désir profond, ce qu’on voudrait être).Acceptons de reconnaître et de nommer le négatif et le positif dans l’interculturel factuel, et non pas de les camoufler au nom d’une communion mal comprise.L’interaction pourrait être mise au service d’une stratégie de pouvoir.Mais alors, mettrait-elle la personne au centre ou celle-ci serait-elle utilisée pour dominer?Ici le père Bertrand nous invitait à reconnaître en soi la non-compréhension de tant d’aspects de l’autre, l’incertitude face à bien des éléments du réel, l’étranger en soi et en l’autre.Dans nos rencontres avec les différentes provinces et régions nous avons, comme membres de l’administration générale, partagé nos convictions, nos questions, les défis que nous pensions devoir révéler.Soeur Kyoko Terashima, conseillère japonaise, avouait aux soeurs : Si vous me demandez : « Voulez-vous une tasse de thé ?» selon ma culture, je commencerai par dire non, comptant que vous allez me poser la question à nouveau et qu’après la troisième fois, je vous dirai oui.Nous savons tous et toutes qu’une personne qui agit ainsi en Amérique du Nord risque de ne pas boire de thé très souvent.Soeur Kyoko, au début de notre mandat, nous percevait, sans doute comme assez barbares en réunion, alors que nous débattions fortement et clairement les différentes options sur la table.Au Japon, elle aurait rencontré chaque personne devant être présente à la réunion pour s’assurer, avant que débutent les échanges, que les personnes sont déjà très près d’un consensus.Voilà deux petites illustrations de cultures différentes.Il ne s’agit pas pour nous simplement de nommer les différences externes mais bien d’essayer de comprendre ce que ces différences révèlent des valeurs de la personne.Cette rencontre de l’autre, poursuit le père Bertrand, qui me fait m’ouvrir à l’autre et partager quelque chose de moi avec Septembre-Octobre 2006 235 l’autre nous enrichit tous les deux, nous permet d’accéder à une identité vivante où le « je » et le « tu » font place au « tiers instruit », où il est question de mise en route, de pas à pas, de flou nécessaire, d’une certaine ambiguïté.L’interculturalité n’est pas une conquête instantanée.Vous connaissez le Péguy des casseurs de cailloux?Un des casseurs décrit son métier comme un travail inhumain qui le met en colère; le second, comme un travail qui lui permet de faire vivre les siens, d’élever ses enfants; le troisième dit construire une cathédrale.L’interculturalité peut être vue comme un pensum avec lequel on ne se réconcilie pas, ou encore, comme une réalité qui permet une ouverture plus grande sur la vie.Mais, l’intercultura-lité peut aussi être regardée comme construction de l’indicible cathédrale qu’est une humanité digne de ce nom.Au cours de cette réunion du 8 avril, j’ai eu l’immense privilège de partager le repas du dîner avec deux femmes aux expériences tout à fait remarquables.Cécilia, une MIC, est une Chinoise qu’à six ans, ses parents ont dû confier à une tante pour qu’ils puissent sortir du pays et trouver la nourriture pour leur survie.Auréa, comme Hutue, avait été la négociatrice des soeurs de sa congrégation à Kibuye, au Rwanda.Plusieurs fois, elle s’était trouvée dans des situations particulièrement périlleuses.Nous étions nombreuses à être réunies, en ce 8 avril.L’expérience de ces deux soeurs me permettait de deviner toute la richesse d’expérience dans ce groupe.Ma question était celle-ci : Nous donnons-nous suffisamment de lieux où nous pouvons raconter nos histoires, partager quelque chose de ce que la vie nous a appris?C’est un danger réel que celui qui vit à nos côtés soit profondément méconnu.Je pense au directeur de la revue Collectanea Cisterciensia publiée par les trappistes en Europe.À la demande de la Revue, j’avais accepté de présenter une étude sur les 50 années de publication.Dans une lettre qu’il m’adressait et où il mentionnait que mon article se lisait au réfectoire durant le repas, il disait : « Les gens apprennent de vous, aujourd’hui, ce qui s’est fait sous leurs yeux pendant cinquante ans.» On peut être tout à fait ignorant de ce que vivent des gens à nos côtés.236 La Vie des communautés religieuses Parmi les questions qui ont été posées à l’intérieur du premier atelier portant sur notre expérience personnelle de l’intercultura-lité, je trouve que nous avons à réfléchir tout particulièrement aux questions suivantes : Comment construire une identité vivante, commune?Comment distinguer ce qui tient à la personnalité et ce qui s’explique par la culture?Quelle est la place de la minorité dans un groupe?Comment vivre l’interculturalité dans l’intergénérationnel?Des interventions du panel que j’ai trouvées fort pertinentes, je retiens d’Hyacinthe sa loyauté envers sa Congrégation, les frères du Sacré-Coeur, en même temps que cette lucidité qui lui permet de nommer « l’assimilation » vécue.On entendra toujours sa mère lui dire, après son entrée dans l’institut : « Est-ce que tu veux être servi sur assiette ou si tu manges au plat commun avec nous?» Marie-Josèphe Simard, MIC, a situé sa réflexion dans le rayonnement de l’image intérieure du champ de blé qui avait capté l’esprit et le coeur de Délia Tétreault.Je retiens de la présentation de Marie-Josèphe, la détermination de son Institut à croître en interculturalité.Parmi les moyens concrets cités, je retiens le souci de célébrer, aux dates appropriées, les fêtes nationales.Jean-Marc Biron, S.J., en début d’exposé, mentionnait que, dans son enfance, sa ville natale, Trois-Rivières, leur était présentée comme la ville la plus canadienne-française.Et Jean-Marc, de nous parler de son ouverture croissante à d’autres cultures.Il date sa première conversion à l’interculturel de la crise d’Oka, en 1990, au moment où on lui a lancé : «Et si tu essayais de comprendre la tradition des autochtones.» Puis, il a eu la responsabilité d’accompagner des candidats à la compagnie de Jésus venant de plusieurs horizons.Puis il a travaillé au centre Justice et Foi, à la pastorale des immigrants.Je retiens surtout combien Jean-Marc a compris que, sur tous les visages, il fallait reconnaître la personne et qu’en chaque personne, il y a une blessure qu’on peut parfois aider à découvrir.Lui aussi accorde grande importance aux récits de vie.Septembre-Octobre 2006 237 Avec France Royer-Martel, nous étions tous et toutes capables de saisir que l’on ne naît pas interculturel, mais qu’on le devient.Et j’ai fort aimé qu’en fin de journée, on revienne à quelques reprises sur le fait que cet élargissement de notre horizon, nous le voulons « au nom de Jésus-Christ ».N’était-il pas merveilleux qu’en cette veille du Dimanche des Rameaux, la liturgie nous redonne, en réponse au « Il vaut mieux qu’un seul homme meure ».de Caïphe, l’émouvante parole : « Il fut prophète en révélant que Jésus allait mourir pour la nation.Or, ce n’est pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (.Jn 11).Je crois que nous avons tous et toutes quitté cette réunion, décidés à être pro-actifs dans l’interculturalité.Merci! Sr Lorraine Caza, c.n.d.2330 rue Sherbrooke Ouest MONTRÉAL QC H3H 1G8 AVIS Désormais, la répondante pour les avis de réabonnement en France sera : Sr Geneviève Calmettes 10 rue Henri Cloppet 78110 Le Vésinet FRANCE ?Nous remercions de tout coeur Sr Hélène Grudé qui s’est investie avec beaucoup de fidélité et de compétence pour recueillir les abonnements et réabonnements à la Revue.Elle a donné le meilleur d’elle-même et plusieurs années à ce service.Notre reconnaissance est profonde.238 La Vie des communautés religieuses EN COMMUNION POUR SERVIR EN SA PRÉSENCE P.René Pageau c.s.v.1 Ne dis que ce qui ne fait pas taire Dieu Que peut-on dire qui peut faire taire Dieu, le réduire au silence, ou encore lui couper la parole?M’arrive-t-il de l’interrompre lorsqu’il me parle ou quand il parle aux autres?À bien y penser, il est vrai que j’oblige Dieu à se taire quand j’empêche les petits, les humbles et les pauvres à dire leur tristesse, à clamer l’injustice dont ils sont les victimes, à raconter leurs misères et à redire leur histoire qui me fait mal et que je ne peux pas supporter.Chaque fois que je dévie la conversation pour ne pas donner la chance à la souffrance de crier sa douleur, son infernale douleur, j’interromps Dieu.Je crains ce qu'il va me dire.Ses reproches me font peur.Alors je change de propos.Comment pourrais-je lui affirmer en toute sincérité que je ne suis pas responsable de mon frère, de ma soeur qui a faim ou qui a froid, qui est abandonné-e ou qui est malade, qui est seul-e et désemparé-e?Je coupe la parole à Dieu quand, par mes intrigues, mes colportages et mes indiscrétions, je divise et désunis, quand je rends impossible la communion et que j’assombris la joie de vivre de mes frères et sœurs.J’interdis donc à Dieu d’intervenir quand je cherche les coupables, quand je rends les autres responsables de mes échecs, quand je juge et condamne mes frères et sœurs d’après les apparences et quand je sombre dans le mensonge pour arriver à mes fins.Septembre-Octobre 2006 239 Dieu qui est vérité n’est certes pas présent dans mes duplicités, dans mes tours de passe-passe, dans mes stratégies.Dieu peut-il être présent quand je prends toujours sa place, quand je me perds dans mes discours à expliciter sa volonté, quand j’interprète en ma faveur des passages de sa parole, quand je la découpe et la recoupe pour me donner belle apparence, quand j’accommode les béatitudes à ma façon de vivre pour justifier mes incohérences?C’est étonnant de connaître ce que Dieu veut me dire, mais il me faut faire silence pour entendre sa voix.Il me faut écouter le plus effacé de mes frères et la plus discrète de mes soeurs pour entendre Dieu me parler et me révéler son amour infini pour le fils, la fille bien-aimé-e que je suis.« Elles sont indicibles les hauteurs où nous porte l’amour.» (Saint Clément de Rome) Dieu est amour.Il corrige en aimant.Il ne dit que des paroles d’amour, de pardon et de miséricorde.Il a mangé avec les pécheurs.Il a accueilli et guéri les plus blessés de la vie.Il continue à visiter ceux et celles qui en ont le plus besoin, ceux et celles à qui la vie n’offre pas d'issue.On dit beaucoup de choses en gardant le silence.Même si tu as reçu le don de la parole, même si tu aimes t’entendre parler, donne la chance à ton frère, à ta soeur de s’exprimer.Il, elle te révélera peut-être la volonté de Dieu que tu adaptes trop souvent à ta propre volonté.En disant des paroles de bonté, d’amour, de compréhension et de miséricorde, tu permets à Dieu d’intervenir, de prendre sa place dans ton discours pour éclairer et vivifier tes propos.Aux Éphé-siens, Paul donnait la consigne suivante : « Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche; mais, s’il en est besoin, dites des paroles bonnes et constructives, bienveillantes pour ceux qui vous écoutent.En vue du jour de votre délivrance, vous avez reçu en vous la marque du Saint-Esprit de Dieu : ne le contristez pas.Faites disparaître de votre vie ce qui est amertume, emportement, colère, éclat de voix ou insulte ainsi que toute espèce de méchanceté.Soyez 240 La Vie des communautés religieuses entre vous pleins de générosité et de tendresse.Pardonnez-vous les uns les autres comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.» (Ep 4, 29-32) Ta parole, Seigneur, est vérité, elle est délivrance et lumière sur nos pas.« Celui qui écoute ma parole, et la met en pratique, dis-tu, mon Père l’aimera et nous viendrons chez lui pour faire notre demeure.» La parole doit être annoncée, accueillie, gardée et méditée dans notre cœur.Parole inépuisable, toujours neuve, toujours fraîche comme la première heure du matin, toujours à redécouvrir et à réapprendre.Laisse parler Dieu en toi.« Je vous enverrai mon Esprit, lui vous fera tout connaître.» Ouvre ton cœur aux inspirations de l’Esprit qui clarifiera ce que Dieu veut te dire, te permettra de saisir, de comprendre et d’approfondir, sa parole qui est semence de vie et de lumière.La parole de Dieu ne doit pas être étouffée dans les ronces et les épines.Ne la laisse pas sécher sur une terre aride et rocailleuse.Elle doit s’enraciner profondément dans nos vies pour ne pas, qu’à la première tempête, elle ne se déracine, et qu’au premier coup de soleil, elle ne se dessèche.Tais-toi, fais silence, donne la parole à Dieu.Laisse-le te raconter ce qu’il a à te dire comme il l’a fait simplement sur le chemin d’Emmaüs, comme il l’a fait dans la barque sur la mer de Galilée, comme il l’a fait au puits de Jacob avec la Samaritaine, comme il l’a fait avec ses apôtres quand il se racontait en paraboles, quand il mettait en mots humains les grandes réalités de son aventure, quand il dessinait avec ses histoires la beauté de son Royaume.« Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » comme disait Samuel.Oui j’écoute, je bois tes paroles qui sentent la terre de mon jardin.Je les entends tes paroles et à certains moments, je les comprends.Aide-moi à en vivre un peu plus chaque jour.Plus d’une fois, ta parole m’a refait-e, m’a recréé-e, m’a relevé-e, m’a remis-e en marche et m’a relancé-e avec mes frères et sœurs sur les chemins de ton aventure.Que ta parole m’aide, Seigneur, à être juste comme tu le désires, à être humble, à être obéissant-e comme tu nous le demandes ! Que Septembre-Octobre 2006 241 ta parole m’aide, Seigneur, à m’accepter avec mes fragilités qui viennent de je ne sais où, mais qui me surprennent douloureusement.Je t’offre mes promesses non tenues, mes rancunes tenaces, mes pardons sans cœur, mes jours de comédie quand je me moque de tout le monde pour cacher ma tristesse.De temps en temps, je me sens dans la peau de Pierre, de Thomas et de Jean.et malheureusement de Judas ! Je renie, je doute, mais j’aime comme Jean et je te livre aussi pour si peu qu’un soir de folie.En même temps je t’entends me redire : « M’aimes-tu plus que ceux-ci?» et « Lève-toi et marche.» Allons, ouvre encore une fois le livre de la parole de Dieu, cherche au hasard de cette longue et sainte histoire une parole qui a été dite hier pour qu’elle te guérisse aujourd’hui.Accueille cette parole, c’est Dieu lui-même qui te parle.Il ne te raconte pas autre chose que son amour qui vient te révéler le long chemin qu’il a pris pour te rejoindre, pour te rencontrer.« Seul Dieu peut dilater sans rompre le contenant fini.Et si un cœur a pu s’élargir jusqu’à la mesure de Dieu, voici un miracle plus grand encore : que Dieu ait pu se restreindre jusqu’aux mesures de f homme.» (Hans Urs von Balthasar) Oui, un long chemin d’alliance qui se prolonge toujours quand je me nourris de sa parole et de son pain de vie.C’est avec l’un des miens, avec mon frère, que je fais eucharistie.Mon frère, avec les mêmes paroles de Jésus redit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, prenez et buvez.Faites ceci en mémoire de moi.» Mon frère, en la personne du Christ, fait eucharistie pour me nourrir et pour nourrir la communauté.Seigneur, fais-moi la grâce d’habiller mon cœur avec les couleurs de ta parole et à la mode de ton amour.Tu es venu en ton Fils prendre la parole au milieu de nous.Elle se prolonge en Église.Fais-nous la grâce de l’écouter et de la comprendre, de l’approfondir, de la célébrer et de la mettre en pratique.Rends-nous souples aux transformations qu’elle nous oblige de faire pour que tu puisses continuer à nous parler et à intervenir dans nos vies, même à travers nos faiblesses, nos contradictions et nos inévitables incohérences.242 La Vie des communautés religieuses Une grand’mère me confirmait qu’on ne peut convaincre personne à aimer et que l’amour était la plus grande faiblesse qui nous enchante, nous surprend et nous fragilise.Un jour, il ne restera que l’amour.Si cette faiblesse, c’est Jésus en nous, on n’en guérira jamais! Avec notre faiblesse qui a plusieurs visages, « ce qui importe, disait Péguy, c’est d'aller.Aller toujours.Ce qui compte, c’est le chemin qu’on fait.» Oui marcher, avancer en y mettant tout l’amour que notre cœur peut y mettre, demeurer en marche jusqu’au bout de la vie pour rencontrer celui qui nous accompagne.Ah, la longue marche amoureuse et silencieuse de la vie! Marcher sans désespérer, sans se plaindre et se taire pour écouter Dieu! Si tu n’as pas de «charge» déterminée, c’est que tu dois porter toutes celles des autres Dans la vie, il y a ceux et celles qui sont surchargés du matin au soir.Ils n’ont pas de méthode, ni de vue d’ensemble de ce qu’ils ont à faire, ils se perdent dans des minuties.Ils n’ont jamais le temps de réaliser ce qu’ils rêvent de faire.Ils ne savent pas comment s’y prendre.Ils remettent souvent à demain ce qu’ils devraient faire aujourd’hui.Quand on doute de ses compétences, de son efficacité, de ses aptitudes, quand on se croit incapable, inapte à réaliser tel ou tel projet, on perd tous ses moyens.À cause de l’âge ou de la maladie, il se peut fort bien qu’on décide de ne pas t’attribuer une fonction précise.On ne veut pas présumer de tes forces.Mais tu sais bien qu’à ne rien faire on s’avilit.Tu ne peux pas passer tout ton temps, à longueur de journée, au service de toi-même en multipliant tes besoins.Méfie-toi des pièges de la paresse, de la nonchalance, de l’ennui et du sentiment d’inutilité.Evite de mettre tout le monde à ton service.Tu es fait pour servir et le jour où tu refuseras de servir, ton cœur s’assombrira, ton sourire s’éteindra, tes yeux se fermeront et ton visage se fanera.La meilleure façon de t’épanouir, c’est de rendre généreusement service.À ne rien faire, on perd toute motivation.On se replie sur soi-même, on s’enferme sur son monde pour entretenir sa neurasthénie.On rêve alors à ce qu’on pourrait bien faire ou on s’imagine qu’on a fait de grandes choses que l’on magnifie en fabulant.Septembre-Octobre 2006 243 Si tu n’as pas de charge déterminée, va vers ceux et celles que la vie surcharge.Si tu n’as pas de tâche précise, c’est peut-être parce que tu t’es fait oublier dans ton milieu, tu as pris des habitudes prin-cières, habitué-e à te faire servir.On se dit alors comment peut-il, peut-elle réapprendre à servir ?A force de refuser de rendre service et de multiplier les raisons pour lesquelles tu ne peux plus rendre service, on en arrive à t’oublier et à ne plus compter sur toi.A celui-ci ou celle-ci, on ne demande rien, parce qu’il-elle refuse toujours.Il-elle s’est habitué-e à ne rien faire, on s’est aussi habitué à sa paresse! A celui ou celle-là, on demande tout parce que même surchargé-e, il-elle est toujours disponible pour répondre aux besoins des handicapés, des vieillards et des malades.Se préparer à rendre service en développant des habiletés dans un domaine ou dans un autre, c’est acquérir une certaine liberté pour rendre les autres plus libres.Dans une communauté, ce qui fait la richesse, c’est la complémentarité des multiples services que l’on se rend les uns aux autres et qui nous permet de répondre à des urgences qui augmentent de jour en jour la qualité de la vie.A se rendre service mutuellement, on développe un milieu de confiance qui favorise l’épanouissement de chacun, chacune et de l’ensemble.On prend goût à servir comme on prend goût à se faire servir.On a mille et une façons de mettre les autres à son service comme on a mille et une façons de refuser de rendre service.Demander un service, c’est avouer qu’on a besoin des autres, c’est aussi révéler ses fragilités, c’est reconnaître ses incapacités.C’est parfois aussi difficile de demander un service que d’offrir un service et d’accueillir ce service, généreusement et dans la reconnaissance.Aimer Dieu en soi, c’est aussi le servir dans les autres.Suis le maître qui est venu pour servir et non pour être servi.Lève-toi, noue le tablier, lave les pieds des autres, revêts toujours la tenue de service.Si tu portes attention à l’Esprit qui transforme le cœur, il te sollicitera pour te placer sur le chemin du service de tes frères et soeurs.Mais, comme dit Alcide, « la brise légère du Saint-Esprit ne sent pas forcément le mimosa.» Il y a des services qui exigent un plus grand effort, un plus grand renoncement.Je le répète : « Le plus grand dans une communauté, c’est celui, celle qui sert le plus! » 244 La Vie des communautés religieuses Quand tu sers quelqu’un, quand tu viens à son secours, quand tu veux l’aider à porter le poids de son quotidien, fais-le généreusement, mais attention pour ne pas le rendre dépendant, veille à son autonomie.Quand on a reçu beaucoup de la vie, de sa communauté, de Dieu, il ne nous reste, si la santé nous le permet encore, qu’à aider à porter toute la charge des autres, il ne nous reste qu’à continuer à faire tout ce que nous avons fait durant notre vie, servir pour demeurer libre.Un jour viendra où ton service ne sera que ton sourire à ceux et celles qui te visiteront.Ne ménage pas tes gestes d’attention, ne ménage pas ton sourire et ta bonne humeur, c’est une façon de porter la charge des autres en allégeant leur cœur.« Celui qui aime, chante » dit saint Augustin et saint François de Sales nous affirme qu’un « saint triste est un triste saint.» Ouvrons donc notre cœur à la joie que Dieu nous promet à chaque service qu'on nous demande de rendre.Quand tu pleures sur les autres es-tu bien sûr que tu ne pleures pas sur toi?Vous est-il déjà arrivé de pleurer sur l’inconduite des autres?Les journaux nous en apprennent de toutes les couleurs.On a peine à se consoler d’un événement malheureux qui entache la crédibilité de l’Eglise, d’un autre événement qui nous apprend qu’un grand témoin que l’on admirait pour la qualité de sa pensée et de son enseignement a tout abandonné et le voilà aux prises avec la justice.D’autres ont mis brusquement fin à leurs promesses et ont pris la clé des champs.Ils se sont engagés sur des chemins qui, apparemment, contredisent tout ce qu’ils nous ont enseigné pendant quarante ans.Ces événements nous secouent, nous interrogent et nous ramènent à nos propres faiblesses, à nos propres infidélités.Ils sont pour nous un avertissement : la fragilité des autres nous attriste parce que souvent elle nous fait découvrir nos propres et douloureuses fragilités.On se déçoit soi-même quand on se sait si faible et si incapable d’être fidèle à ses engagements.Septembre-Octobre 2006 245 Attention à tes jugements quand tu te mets à analyser, à soupeser, à condamner même l’agir des autres parce qu’ils te révèlent ce que tu es fondamentalement.Quand tu te mets à réfléchir, c’est Alcide que tu portes en toi qui prend la parole.Qui donc est-il cet Alcide?Ne cherche pas trop loin.Alcide c’est toi, c’est moi, avec tout le bagage de notre inconscient.Ce que je reproche à l’autre, à mon frère ou à ma sœur, c’est à moi que je fais le reproche.Quand l’intolérance, l’orgueil, le pharisaïsme de mon frère ou de ma sœur m’accablent c’est qu’ils me dévoilent mon intolérance, mon orgueil, mon pharisaïsme.Quand tu parles des autres, « ne dis pas trop de mal de toi-même, » dit Alcide qui vise juste.Ses remarques sont toujours pertinentes; elles sont au présent de l’être humain qui se questionne et cherche la voie de la sagesse.Tu ressembles tellement à ce que tu reproches aux autres.Corrige en toi ce que chez les autres t’amène à les critiquer, à les abandonner, à les juger misérablement.« Ce que tu veux toi-même que les autres soient, sois-le toi-même davantage.» note pertinemment Alcide.Si tu exiges chez les autres la sainteté, prends au sérieux le chemin des béatitudes.Si tu exiges chez les autres la fidélité, pratique-la toi-même quand tu es seul-e, même quand les autres ne te voient pas.Toute personne que l’on critique, que l’on condamne et que l’on juge sévèrement est un miroir dans lequel on se surprend à se découvrir.On se regarde et on s’aime à travers les qualités de l’autre, ou on se rejette à travers leurs défauts qui nous rendent à nos propres yeux méprisables.Alcide, c’est ton miroir et c’est aussi le mien.A tout prendre, c’est vrai qu’en pleurant sur les autres, c’est sur moi-même que je pleure, parce qu’en méprisant l’autre dans sa fragilité c’est moi-même que je méprise.Oui, pleurer sur soi en pleurant sur les autres, s’accueillir douloureusement soi-même à travers les incapacités et les gaucheries des autres, accepter d’avoir besoin d’être pardonné-e à travers les péchés des autres, saisir son propre déséquilibre à travers la folie, l’instabilité et la fantaisie des autres.Quelle sagesse! Demain, je recommencerai une autre journée comme tous les gens de mon quartier, fatigué-e avant même de me lever, je conti- 246 La Vie des communautés religieuses nuerai la route avec, dans mon cœur, tous les défauts des autres, toutes les vanités de ceux et celles qui m’entourent, et toutes les médiocrités à faire pleurer ces clochards pour que je me reconnaisse et qu’enfin j’accueille ce qui me paralyse.Quand je prends pitié des autres, de mes frères et sœurs à cause de leur pauvreté c’est véritablement de moi que je prends pitié.Moi qui crois être sur le chemin de la sainteté, moi si semblable à tous les abandonnés, à tous les rejetés, à tous les humiliés.Moi seul qui, avec tous les autres, au milieu de tous les autres, comme tous les autres, joue la comédie pour ne pas pleurer de mes nombreux masques que je change à toutes les heures du jour.Je ne veux pas me reconnaître dans le miroir de ceux et celles qui croisent mon chemin en me révélant celui ou celle que je suis.Quand je me moque des autres, quand je ris des autres, quand je m’ennuie avec les autres, je me moque de moi-même, je ris de moi-même, je m’ennuie avec moi-même.Mais attention, si les autres nous permettent à travers leurs fragilités de découvrir les nôtres, ils nous permettent en même temps de redécouvrir aussi le visage des fils et des filles bien-aimés que nous sommes.Il ne faut pas s’enliser dans les apparences.Il y a le cœur insondable des êtres humains où l’amour est encore plus profondément enraciné que souvent les apparences ne nous livrent pas.À travers la médiocrité des autres, je redécouvre la mienne.Le miroir des autres me renvoie à ce que je suis, mais derrière cette médiocrité, il y a encore un cœur qui fait naître l’amour.Un peu d’humour à pleurer ce que nous sommes! Beaucoup de bonheur, de joie à nous reconnaître aimé-e à jamais par ce Dieu venu au milieu de nous pour ceux et celles qui en ont besoin.En lui, je me revois, transformé-e par cet amour divin qui me renvoie à moi-même, envahi d’une joie intarissable.Je suis beau, je suis belle, et je m’aime quand je me regarde en Lui.« L’eucharistie sera pour ma communauté le lieu de sa naissance, de sa renaissance.Elle ne porte ses fruits d’unité où l’unité est au moins désirée, mendiée, préparée.C’est le Christ non divisé en Septembre-Octobre 2006 247 son eucharistie qui guérira le Christ divisé en nos communautés.» (Daniel-Ange) « Seigneur, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route.Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve.» (Ps 24,4-5) Méfie-toi de ton jugement sur ceux dont tu n’as pas l’estime Alcide écrit cette note au premier jour de son priorat.Il savait à qui il aurait à faire comme responsable de la communauté.Il savait ce qui l’attendait! Il n’a jamais été facile de faire l’unanimité.Certains sont déjà déçus de sa nomination.Comment s’y prendra-t-il pour faire croître la communion entre les frères?Et lui-même malgré sa bonne volonté, il a aussi ses préjugés sur l’un ou l’autre.Il n’est certes pas facile d’aimer ceux qui ne nous aiment pas.Faire confiance à ceux qui ne semblent pas nous apprécier, quel défi! Mais l’amour va jusque là.Aimer c’est faire confiance.Celui qui aime son frère, sa soeur vit dans la lumière.Celui qui n’aime pas son frère, sa soeur vit dans le mensonge.Ce n’est tout de même pas drôle pour Alcide de s’engager pendant un ou deux mandats à rassembler et à consoler ceux qui pleurent, à rire avec ceux qui rient, à toujours faire confiance pour pardonner ou demander pardon.Ce n’est pas drôle d’accepter d’être épié par ceux qui n’ont rien à faire ou par ceux qui sont déçus de ne pas avoir été nommés à sa place parce qu’ils croyaient que c’était à leur tour, et qu’ils avaient les aptitudes pour être supérieur de la communauté.Ce n’est pas drôle de rappeler à l’ordre ceux qui ont la manie de dépenser, de gaspiller, et de motiver les paresseux, ou de calmer les intrépides qui se fuient dans le travail à en oublier la prière.Ce n’est pas drôle non plus de rappeler à la bergerie les rebelles qui quittent clandestinement et qui avouent à qui veut les entendre que les supérieurs ne les ont jamais aimés, jamais compris.Il y a vraiment des moines que le célibat durcit, isole, frustre au lieu de les faire naître à la tendresse, à la douceur, à la compréhen- 248 La Vie des communautés religieuses sion.Il faudrait leur dire que la chasteté devrait remplir leur cœur d’amour et d’amitié, de bonté et de beauté, de joie et de paix.On est peu porté à juger favorablement ceux qui à nos yeux ne sont pas aimables, qui n’ont pas le sens de la vie fraternelle parce qu’ils ne permettent pas aux autres d’exister.On voit spontanément le côté négatif de ceux que l’on aime moins.Il est plus difficile de les accueillir et de s’en faire des amis.Le responsable de la communauté, comme tous les membres d’ailleurs, ne peut pas aimer tous les frères d’une même amitié, d’un même amour, mais dans un regard de foi, on sait bien que Dieu est présent en chacun, que ce Dieu peut transformer ce frère comme il le fait pour bien d’autres.Aimer ce frère dans son devenir, dans ce qu’il est appelé à devenir avec la grâce de Dieu.Ne nous fions pas à ses allures détestables de gamin qui nous font pressentir à travers ses apparences l’image qu’il veut donner de lui-même.Il se cache derrière cette image! Croire que ce frère est meilleur dans ses profondeurs et plus aimable qu’il ne le laisse paraître.A travers le visage déplaisant de ce frère, Dieu nous dit : « C’est moi qui vous attends, c’est moi qui suis caché derrière ce visage, c’est moi qui ai besoin de vous dans cette misère.» ( Zundel ) J’aime l’expression de Zundel quand il dit que la charité nous amène à « faire crédit à la grâce » parce que Dieu c’est celui qui va « naître en ce frère, qui va surgir en lui, qui va faire jaillir en lui cette source étemelle, qui va faire de ce frère une origine, un commencement, un créateur, un trésor unique, irremplaçable.» Vois tes frères avec les largeurs de ta foi, reconnais en eux leur dignité, leur grandeur.Cesse de les rapetisser par tes préjugés, tes jugements hâtifs, étroits, injustes.Accueille chacun avec compréhension.« La charité, ne l’oublions pas, dit Paul VI, doit être comme une espérance active de ce que tes frères peuvent devenir avec l’aide de notre soutien fraternel.Le signe de sa vérité se trouve dans la simplicité heureuse avec laquelle tous s’efforcent de comprendre ce qui tient à cœur à chacun.Si certains religieux paraissent comme éteints par leur vie communautaire, qui devrait au Septembre-Octobre 2006 249 contraire les épanouir, n’est-ce pas faute d’y trouver cette sympathie compréhensive qui nourrit l’espérance?» Tu es le père de ta communauté.Que ton cœur soit généreusement ouvert, humble et serein pour gagner tous tes frères.Sois au milieu d’eux un artisan de la joie et de la paix.N’aie pas l’air anxieux, inquiet, angoissé comme si un malheur terrible devait assaillir ta communauté.Que ta présence rende tes frères heureux et confiants parce que « Le seul bonheur impérissable c’est la joie que l’on donne aux autres.l’héroïsme de la foi, c’est de vouloir la joie, de créer la joie et de tourner vers Dieu un univers de joie.» ( Zundel) « Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.» (Jn 15,11 ) Fais-toi donc aimer sans concession, sans base politique par la joie que tu sèmes, par ta bonté qui te fait proche de tes frères et tu surprendras ceux que ta nomination a déçus, ceux qui désiraient être à la place que tu occupes.Tu n’es certes pas le meilleur du monastère, mais on finit par s’habituer aux choix de Dieu qui étonnent presque toujours! Dis les choses qui sont à dire non les choses que tu aimes dire La mesure n’est pas facile : il y a des choses que l’on doit dire, il y a des choses que Ton doit taire.Il arrive parfois que dans des heures de débordement, on se laisse aller et on dit des paroles qui blessent, même en voulant faire plaisir.L’abondance de nos paroles rend les autres silencieux, paralyse souvent la communication.N’aie pas la langue téméraire, la double langue des égarés qui ne savent pas ce qu'ils disent.On reconnaît un sage par ses paroles.Une parole aimable multiplie les amis, une langue affable crée souvent un climat de cordialité et de convivialité.N’oublie pas que ta bouche parle de 1 abondance du cœur.Tes paroles révèlent inconsciemment ce que tu es.On fait confiance à celui, à celle qui dit les choses qui doivent être dites, les choses qui embellissent, qui « réenchantent » et « ré-aventurent » la vie.On a besoin de s’entendre dire de belles et bonnes choses.« Méfie-toi, dit saint-Paul, de celui 250 La Vie des communautés religieuses qui est malade de la discussion et des querelles de mots, il ne sort de tout cela que rivalités, discordes, insultes, soupçons malveillants, disputes interminables.» (lTm 6,4-5) J’ai l’impression qu’Alcide était un fin lecteur.Il s’est sans doute inspiré des Écritures.« Si quelqu’un s’imagine être dévot sans mettre un frein à sa langue qui détrompe son propre cœur, sa dévotion est vaine.» On doit discipliner sa langue pour plaire à Dieu.Qui peut donc dompter une langue indisciplinée, une langue bavarde, une langue indiscrète qui médit et calomnie?Nous bénissons par elle le Seigneur et Pere, nous maudissons par elle aussi les humains faits à l'image de Dieu.De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction.En effet si quelqu’un peut dire les choses qu’il doit dire et non les choses qu’il aime dire, c’est un sage.Alcide dit encore : « Préfère le silence pour tes frères, au don de ta parole.» Quand on est responsable d’une communauté, on aimerait bien nous aussi nous plaindre de l’un ou de l’autre qui paralyse la vie fraternelle.Mais il nous faut toujours mesurer nos paroles, prendre patience et taire les paroles qui retardent la communion.« Ne dis jamais à un de tes fils, conseille Alcide, ce qui peut diminuer sa tendresse pour un de ses frères.» Ménage tes épanchements et plains-toi à Dieu de l’un de tes frères, l’une de tes sœurs, qui rend intenable ta mission comme supérieur-e.On aurait bien le goût parfois de se vider le cœur, de dire une fois pour toutes à certains frères, certaines soeurs indésirables notre façon de penser.Un seul peut empoisonner la vie d’une communauté.On aurait bien le goût de changer de monastère pour éviter ce frère ou cette sœur qui nous est désagréable, mais Alcide nous revient avec humour et nous souffle à l’oreille que « changer de monastère ne change pas le moine et que changer de lieu ne change pas Dieu.» Si de vivre avec tes frères, tes soeurs te rend malheureux, malheureuse et si tu es inconfortable dans ta fonction comme supérieur-e, Alcide suggère comment t’y prendre pour retrouver la paix intérieure.Il n’y a qu'une seule façon incontournable de réussir, une seule recette : « Et pour que nous ne soyons pas indécis, en peine Septembre-Octobre 2006 251 de savoir nous y prendre, Jésus nous a dit que la seule façon, la seule recette, le seul chemin c’était de nous aimer les uns les autres.» Mais il faut toujours se souvenir que si un frère, une soeur te déplait, dis-toi qu il se peut fort bien que toi aussi tu lui déplaises.Et chaque fois que tu te plains de lui, d’elle, il se peut fort bien que ce soit de toi que tu te plaignes.Chaque fois que tu juges défavorablement c’est sur toi que tu portes le jugement, chaque fois que tu as des choses à lui reprocher, c’est à toi que tu les reproches, c’est de toi que tu parles.Un peu d’humour dans tes paroles, dans tes prières, dans tes façons de servir tes frères, tes soeurs.Ce que tu reproches à l’un ou à l’autre, corrige-le chez toi en apprenant avec le sourire à te connaître davantage.Dans un de ses poèmes Alcide écrit : « Quand on sait ce que nous sommes, il serait ridicule, vraiment de n’avoir pas dans notre amour un peu d’humour, car nous sommes d’assez comiques personnages, mais mal disposés à rire de notre propre bouffonnerie.» Oui, la sagesse d'Alcide sème partout la lumière.Il n’a pas besoin de grand discours pour dire l’essentiel : parle, raconte, explique, mais « ne dis que ce qui ne fait pas taire Dieu.» Sache bien, nous dit-il encore, que le « premier degré de la mystique échelle du silence, c’est d’éviter de s’écouter parler.» Quand on s’écoute parler, il n’y a plus personne qui croit à ce que l’on dit! Les mots sont gonflés d’orgueil et de suffisance et ne disent plus alors la vérité.« Puissent les lèvres ne pas trahir le cœur : lorsque tes lèvres s’approchent des lèvres de ton frère, ton cœur ne doit pas s’éloigner de son cœur.» (Saint Augustin ) Partage équitablement l’espace de la parole.Donne la chance aux silencieux de s’exprimer.Peut-être te révèleront-ils un des aspects du visage de Dieu que tu as oublié, perdu, noyé dans tes longs et interminables bavardages.Peut-être te confirmeront-ils 252 La Vie des communautés religieuses aussi, dans ta façon d’éveiller la joie, d’entretenir la vie, de lutter contre l’usure au cœur de la communauté.Sois attentif, attentive à la réaction des silencieux quand tu parles, quand tu discutes, quand tu argumentes, quand tu livres tes opinions spontanément.Tes prises de parole au cœur de ta communauté rassemblent-elles les frères, les soeurs ou les invitent-elles à fuir discrètement un à un la salle communautaire?L’attitude de tes frères, de tes soeurs te révélera les choses qui sont à dire pour réanimer la vie communautaire ou les choses que tu dois taire pour ne pas diviser la communauté.Il y a des silencieux qui sont mortellement ennuyants, mais il y a aussi de grands parleurs qu’on n’a plus le goût d’écouter.Il faut retrouver une certaine finesse d’intervention pleine d’humour, de délicatesse et de simplicité pour susciter des rassemblements communautaires.Il y a, dans la communauté, des frères, des soeurs qui ont reçu le don de pacifier, de rassembler et d’unifier dans la communion.Il arrive parfois que cette mission revienne comme par miracle à certaines personnes discrètes qui ont une timidité séduisante et à qui on fait unanimement confiance.L’obéissance est un peu une affaire de corps et beaucoup une affaire de cœur Alors qu’Alcide courait en gémissant pour faire ce qu’on lui avait demandé de faire, il prend conscience que l’obéissance est une affaire de corps, c’est-à-dire, une affaire d’obligation, de soumission, de devoir, de tâche, de loi et de prescription.Pour Alcide, l’obéissance oblige le corps à se soumettre à la fatigue du travail, au poids inconfortable de certaines responsabilités, à l’inquiétude du lendemain qui empêche parfois de dormir en paix.C’est surtout le corps qui est impliqué dans les tâches à faire et dans les ordres à exécuter.Il n’y a rien de plus déshumanisant que de faire ce qu’on nous demande de faire sans y mettre son cœur.C’est là qu’est remise en question la joie que procure le service, le bonheur qu’apportent le dévouement, la beauté et la gratuité de la disponibilité.Quand le Septembre-Octobre 2006 253 cœur n’y est pas, le travail use, avilit, robotise, épuise.Il n’y a rien de plus efficace pour endurcir le cœur qu’un travail que l’on subit.On se sent exploité, utilisé, abusé, c’est alors la révolte.On fait des procès d'intention à ceux, à celles qui sont en service d’autorité, qui ont pour mission de planifier, de distribuer et de faire exécuter le travail pour un mieux-être de la vie fraternelle.On les identifie à des patrons qui commandent, qui donnent des ordres, qui exigent un bon rendement.Le travail devient donc une punition imposée, un devoir, une obligation et non une heureuse occasion de s’initier à de nouvelles connaissances, de développer de nouvelles habiletés, de découvrir certains talents ignorés.On oublie le bonheur que l’on reçoit à rendre un service spontanément, généreusement, gratuitement et librement pour augmenter la qualité de notre vie fraternelle.Sans compter que le travail est comme une incarnation de la prière, parce qu’il implique tout l’être.Mon corps devient prière, offrande et il participe à la célébration de toute la création.Mon esprit et mon corps, par leur travail, collaborent à l’achèvement de la création.L’être humain est co-créateur et il continue à écrire et à chanter, tout émerveillé, l’hymne de la création.Mais peu importe le travail, quand on y met tout son cœur, c’est la face du monde qui change.On est heureux de répondre à l’appel parce qu’on découvre que le service embellit la communauté.Si on me sollicite pour rendre service, c’est parce qu’on me fait confiance, on m’apprécie, on me considère, on reconnaît mes capacités.Alors je ne me sens pas exploité, je ne me sens pas commandé, je ne me sens pas minimisé, mais je me sens collaborateur utile qui travaille pour améliorer la qualité de la vie communautaire.On a recours à mes services parce que j’ai plusieurs cordes à mon arc : je suis spécialiste en plusieurs domaines.Il y a une certaine fierté à constater que mon absence prolongée déstabilise la vie de la communauté.Je ne suis pas irremplaçable, mais pour le moment je suis nécessaire à la bonne marche de la vie commune.Je suis nécessaire au bon fonctionnement de la maison, je suis ingénieux, je peux dépanner tous et chacun.La façon de faire mon travail, le dévouement et la spontanéité que j’y apporte, au lieu de 254 La Vie des communautés religieuses faire de moi un esclave, me transforment en personne libre qui suscite l’émerveillement et l’admiration.Rendre service fait mon bonheur, rendre les autres heureux fait ma joie.L’obéissance, c’est aussi une affaire de cœur! Dans l’obéissance, tu découvres ta vraie grandeur à servir, à te donner, à t’offrir.Zundel écrira : « Celui-là est le plus grand qui se donne le plus.» La vraie grandeur ne consiste pas à commander ni à être au-dessus de l’un ou de l’autre de mes frères, de l’une ou l’autre de mes soeurs.La vraie grandeur est dans le dévouement, la générosité et le don de soi.« Qui perd sa vie à cause de Lui, la trouvera.» Jésus à genoux, serviteur de tous, lave encore aujourd’hui mes pieds et ceux de mes frères et soeurs.Et cette histoire amoureuse se continue dans l’eucharistie, ici et maintenant.La personne qui se sent toujours commandée, exploitée, abusée, non respectée quand on lui demande le moindre service, c’est parce qu’elle refuse de marcher à la suite de Jésus.Sans ferveur et sans ardeur, elle s’éteint et s’étouffe, s’enferme et se replie sur elle-même.Le cœur n’y est pas.Le cœur est paralysé.Elle décide dorénavant de mettre tous ses talents au service de son bien-être.Elle se marginalise de la communauté, parce qu’elle est tournée vers elle.Elle s’organise une petite vie bien tranquille.On n’ose plus lui demander un service.Elle consacre tout son temps à ne rien faire.Elle s’imagine alors ne pas avoir le temps de rendre service à qui que ce soit.La personne paresseuse a toujours les yeux rivés sur l’horloge.Elle s’ennuie.Elle attend que le temps passe.Quand on n’a rien à faire, les heures sont longues et vident le cœur.Tandis qu’une autre trouve sa joie, élargit son univers, en faisant le bonheur des autres dans mille et un services qu’elle rend à sa communauté.Elle vit librement et généreusement sa vieillesse en semant la joie autour d’elle.« Dès que nous voulons nous enfermer en nous-même, dit Zundel, nous sommes prisonniers de nos préfabrications, de nos ténèbres et de nos convoitises.C’est en desserrant nos mains, c’est en les ouvrant pour donner, c’est en regardant vers l’autre, et d’abord vers l’Autre divin, que nous entrons dans les chemins de la Septembre-Octobre 2006 255 véritable liberté.Le Nouveau Testament, le testament étemel c’est d’aimer l’homme pour être sûr de ne pas manquer Dieu.» Je me sais aimé-e en ce Jésus que j’aime, en mon frère, en ma sœur! Ma vie communautaire, si pauvre soit-elle, prolonge l’eucharistie.La vie fraternelle vécue au quotidien est le plus beau fruit de notre célébration eucharistique.Rendre grâce pour l’amour qui nous tient ensemble, c’est parfumer ma communauté des joies de la vie fraternelle, lieu où je reçois Dieu qui se donne dans mes frères et sœurs, lieu où je me reçois moi-même de mes frères et sœurs.Obéir, c’est accueillir à travers les événements quotidiens la volonté de Dieu! Obéir, c’est l’amour qui rend service pour humaniser mon milieu de vie.Je vous communique le souhait que Zundel formulait à une responsable de communauté qui était en service pastoral de l’autorité.« Je vous souhaite de tout cœur que vous ne soyez pas accablée par le travail et que le Silence de l’Hostie rayonne en vous.Vos Filles ont tant besoin de trouver en vous le Visage de Fête du Christ.Je prie souvent pour vous, en demandant à Notre-Seigneur de répandre en vous l’esprit de l’Évangile, l’esprit de Nazareth, qui est aussi Celui du Tabernacle.» Quel programme pour une personne responsable d’une communauté! P.René Pageau, C.S.V.C.P.1408 Port-au-Prince, Haïti.1 L’auteur a publié en 2004 chez Médiaspaul un petit volume dans lequel il com- mente à loisir des maximes d'Alcide, personnage imaginaire inventé par Madeleine Delbrêl.C’est par le truchement de ce personnage devenu moine et prieur de son monastère qu’elle s’exprime.L’auteur prépare actuellement un autre ouvrage dans lequel il continue à commenter les aphorismes d’Alcide.256 La Vie des communautés religieuses Redaction Direction Monique Thériault, s.n.j.m.Tél.: (514) 255-9372 Téléc.: (514) 255-1088 Courriel: monther@snjm.qc.ca Membres de la rédaction Raymond Leroux, f.s.g.Micheline Marcoux, m.i.c.Ghislaine Roquet, c.s.c.Monique Thériault, s.n.j.m.Rick Van Lier, o.p.Secrétariat Pauline Michaud, s.a.s.v.Madeleine Paquin, s.a.s.v.Production et design Hughes Communications inc.Dépôt légat Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec Numéro international des publications en séries ISSN 0700-7213 Membre de l'Association canadienne des périodiques catholiques.ABONNEMENTS La revue paraît cinq (5) fois par année Pour le Canada : vous adresser au Secrétariat surface: 30$ soutien: 40$ Outre-mer : surface: 45$ Pour la France: vous adresser à 30 euros Sr Geneviève Calmettes 10 rue Henri Cloppet 78110 Le Vésinet FRANCE Les Éditions FIDÉLITÉ a/s M.Jean Hanotte Rue de Bruxelles 61 B 5000 Namur Belgique Pour la Belgique: vous adresser à BULLETIN D’ABONNEMENT Nom:_____________________________________ Adresse:_________________________________ ______________________________Code postal: No de téléphone:_________________________ N° TPS: 141050025 - N° TVQ: 1019014190 Poste publication enregistrement no 9280 convention no 40011751 Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide aux publications «PAP», pour nos dépenses d’envoi postal § i Vie consacrée, présence spirituelle éducative et caritative S en Eglise La Vie des communautés religieuses Nicolet, Québec, Canada
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