La fortune : journal littéraire, 1 septembre 1892, samedi 3 septembre 1892
Oloü'^0 J"OTJKnsr^-31, LITTÉRAIRE.HEBDOMADAIRE.Première année MONTRÉAL, 3 SEPTEMBRE 1892.Numéro Treize BEDARD, BRUNET & Cie, RODOLPHE BRUNET, Directeur-gérant.J.G.BOISSONNEAULT, Propriétaires.Bureaux : 1588, rue Notre-Dame, Montréal.—Téléphone 9348.Secrétaire de la Rédaction.SOMMAIRE DE CETTE SEMAINE Yann Nibor et les marins français.11.Brunet Le Château hanté.H.de II.Comme on pense â 15 ans.Laura Une aventure.Ilrek A tort et â travers.Louis Tesson Gladstone dans l’intimité.J.G.11.De tout un peu./.G.B.Feuilleton.Anne ïladdiffe YANN NIBOR et les MARINS FRANÇAIS L’arrivée parmi nous des marins de \ Arctliusc et du Hussard est une bonne occasion pour parler du poète breton, Yann Nibor.Yann Rohm, plus connu sous son pseudonyme littéraire : Yann Nibor, est remarquablement doué.Le Grand Yann est incomparable, comme disent ses concitoyens de Saint-Malo, avec un mélange d’orgueil et d’estime qui leur fait vraiment honneur.Le Vieux Corsaire, journal breton, très bien écrit, parle souvent de ce Yann qui n’a qu’à apparaître sur un théâtre, même à Paris, pour recevoir des applaudissements sincères et spontanés.Partout, on aime son talent si original.“ Oh ! ce Yann, écrivait M.Gaston La Perrière dans le Vieux Corsaire, en voilà un qui sait empoigner son public ; il le prend par l’esprit, il le prend par le cœur, le façonne à sa guise pour l’élever au summum de l’émotion.” La noble famille Malouine entière est heureuse d’applaudir son Yann, et avec quelle joie le Vieux Corsaire accueille ses succès multiples ! Yann Nibor a un genre à lui, bien breton et, cependant, ce n’est pas Pierre Loti qui parle par la voix d’un disciple, c’est Yann Nibor qui charme étrangers comme compatriotes.D’ailleurs, c’est un écrivain français, c’est un peintre des mœurs de la marine, un de ceux dont nous aimons à lire les pensées.A ceux-là nous ne marchandons, pas notre sympathie, et nous nous réjouissons toujours de leur joie.Aussi, ces marins ne nous rappellent-ils pas notre Jacques Cartier ?Lorsqu’un vaisseau — portant à son grand mât le pavillon tricolore — entre dans notre port, nous en sommes heureux pareeque si l’Angleterre possède des droits sur nous, la France seule est encore maîtresse de nos sentiments les plus intimes.Voilà pourquoi nous applaudissons, avec tant de plaisir, les talents véritables du chantre de ces braves qui sillonnent en tous sens la grande bleue.Ce Yann Nibor est donc un des plus charmants conteurs marins.Rien de plus émouvant que ces poésies qu’il chante, que ces historiettes qu’il narre, ou que ces pensées profondes dont il émaillé tout ce qu’il inspire et qui forcent l’admiration de tous.Lise/, la Boite de Chine, et dites-moi, ensuite, si ce naïf talent, dont il a seul le secret, n’est pas enchanteur ! LA BOITE DE CHINE (Chanson bretonne) Parole et musique de Yann Nibor I —“ Adieu mon p’tit gas, va, j’seu ben chagrine, “ De t’voir t’en aller au Tonkin, là-bas, '* J’seu ben veille à c’t’heure, et j’courbe l’échine, “ Tu n’me r’trouv’ras p’us quand tu t’en r’vien- [dras.—“Ai’ pas peur, grand’mèr’, t’as cor un’ bonn’- [mine, •• J’t’apport’rai d’ià-bas un’ belT boîte dé Chine, “ Avec un’ douzain’ de jolis foulards.” II —“ Ah ! mon pau’p’tit gas, va, j’seu ben trop [veille “ Pour cor me gréyer d’ees biaux alïutiaux."C’était bon v’ià trente ans, mais, j’seu à la veille “ D’dormir près d’ta mère dans le champ aux na- [viaux.” —“ Comme un vieux turco j’vas m’battre à la [guerre, “Et, quand j’s’rai de r’tourdc d’chez l’Tonkinois, “ Avec mes cent francs d’médaill’ militaire, “ J’épous’rai, si j’veux, la fill’ d’un bourgeois.” III —“Avant que d’partir, p’tit gas, pour me plaire, “ Pa’c’que j’divin’ ben qu’ lu t’cogn’ras, sans peur “ Laiss’ ma t’mettre au cou mon vieux scapulaire, “ Not’ bon curé dit que ça porte bonheur.Et, dès l’surlend’main, le p’tit gas s’efnbarque, Avec ses deux sacs, au port de Toulon, Joyeux et d’attaqu’ comin' dans sa p’tit’ barque, Sur son grand transport de guerr’ le Yinh-Long.IV S’battit comme un chien, démolit un’ masse D’sal’s têt’s à longu’s mèch’s, mais reçut en plein [cœur Un’ balle.et puis.v’ià qu’ raid’ mort, on l’ra- [masse Lui qui méritait la bell’ croix d’honneur !.Six s’main’s après ça, la pauv’ vieill’ grand’mère Eut, d’son pauv’ p’tit gas, la p'tit’ boîte en bois ; La p’tit’ boîte cont’nait un vieux scapulaire Teint d’sang et troué d’là bail’ du chinois.V Avec sa p’tit’ boît’ la pauv’ vieill’ se couche, Dans son grand lit clos, du chagrin plein l’eoeur.LMend’main, el’tait morte, ayant sur sa bouche L’morceau d’drap bénit qui porte bonheur.Allons, mes mat’lots, faut boire un s’eond verre A la bonn’ santé d’là vieille et du gas Qui repos’nt en paix sous six pieds d’terrc.Y repos’rons-nous ?.Voilà c’qu’on n’sait pas.Une saine morale s’allie à tout cela, et elle est si touchante qu’elle nous fait relire “ Y repos’rons-nous ?Voilà c’qu’on n’sait pas.” Le Vœu du Mousse et Braves Gas que je viens de lire ne sont pas moins empoignants.M.Yann Nibor fait passer chez tous ses lecteurs ce qu’il éprouve ; il ne plaide pas, il raisonne et avec un accent bref, coupé, pénétrant qui se rend maître des sentiments.C’est un marin, un matelot qui parle, et il est fier de son état.Il est fier d’être l’enfant de la mer, et il a raison.Avec quelle joie n’accueille-t-on pas partout ce vieux loup de mer ?Pourquoi notre ville est-elle aussi pavoisée, ces jours-ci ?pour qui donc se presse-t-on de toute part ?- - C’est que des frères de Yann Nibor sont ici et qu’on veut leur souhaiter une digne bienvenue.Il est vrai que tout ce qui vient de la France, cette patrie lointaine que nous n’oublions pas, est toujours le bienvenu chez nous. O LA FORTUNE Mais des frères qui rappellent par leur carrière celle de Jacques Cartier—le marin cher à tous nos cœurs—le sont peut-être plus, pareeque leur venue réchauffe des souvenirs inoubliables.A leur retour au pays, i!s ne diront pas avec Ya/tn ; “ Les bonnes femmes étaient tout's à g'noux.mais ils pourront bien dire : __les p’tiots se découvraient devant nous.” Et les Canadiens sont des Français ! En parlant ainsi ils diront vrai ; car pas un Canadien-français ne voit sans émotion le drapeau blctt-bla nc-rougc Hotter dans l’espace.Si ces couleurs, ne sont pas celles du Canada, élies sont les nôtres, à nous Canadiens, et personne ne peut nous empêcher de les aimer.“ Nous restâmes tiers après notre défaite Aussi brillante, aussi noble que le succès ; Et tous, nous roidissant au fort de la tempête, Nous poussâmes ce cri :—Restons toujours fran- [çais ! ” ( II '.Chapman).Depuis lors, nous n’avons point changés, et notre patriotisme ne sait pas pailer anglais pareeque le cœur n’a qu’une langue officielle.Rodolphe Brunet.LE CHATEAU HANTÉ Certes, mesdames, vous n’avez pas peur des revenants et, même, devriez-vous avoir un peu de frayeur que je n’hésiterais pas à vous raconter cette histoire ; car rien n’est lion, rien n’est agréable comme de sentir quelques frissons vous courir sur la peau lorsque, dans une chambre bien close et dans une demi clarté on se sent à l’abri de tout danger.Du reste ce qui suit, relation d’un fait absolument exact, est une nouvelle preuve qu’il ne faut qu’il bon escient croire à une intervention surnaturelle dans les différents actes de notre existence.Non que je veuille nier la possibilité d’une intervention de cette nature, la puissance de Dieu étant infinie, mais elle n’a lieu que lorsque doit en résulter la glorification de son nom ou le bien de l’humanité, et non dans ie simple but de frapper de terreur les esprits timides.Ceci dit, passons à notre En Bretagne, les revenants ont toujours fait des apparitions dans cette contrée, est-ce (pie le pays, un peu triste, couvert qu’il était par les bois et les landes, se prêtait mieux il ces appa-| ridons d'outre tombe ou, est-ce que ces j esprits avaient une plus grande confian-j ce dans la foi naïve et la grande simplicité des habitants de cette partie de la France, je l’ignore.Toujours est-il que c’est en Bretagne que se passent les faits que je vais vous raconter ; vcnil-lcz donc me suivre dans cette pérégri-natiojn lointaine.Nous voilà transportés dans un petit village du Morbihan, près de Ricux, pays (pii prend son nom d’une des plus anciennes familles de la Bretagne, ïhéhillac, ainsi se nomme cette localité, est calme et silencieux, au midi des | bois, au nord des bois, quelques cultures de place en place, puis des landes (pii s’étendent aussi loin que peut por-| ter la vue.Les habitants, malgré l’as-j pect du pays environnant, ont un air J content, qui ne dénote aucunement la misère, leurs petites chaumières sont | proprettes, un blanc badigeon sur lequel le soleil vient refléter scs rayons leur donne une certaine gaité.Devant nous se déroule la route qui conduit à Ricux mais nous n’allons pas jusque là.Voyez-vous, à droite, ce sombre manoir (pii a j 1 air abandonné ?C’est le but de notre voyage.Jadis ce château était habité par la famille Radalec dont le chef avait réalisé une assez grosse fortune dans le commerce des étoffes dites Rouennerie.Il avait acheté ce domaine pour venir, seul avec sa femme, le Ciel ayant refusé de féconder leur union, jouir de sa fortune dans le calme de la campagne.Le bonheur semblait devoir être l’hôte habituel de ce logis, entre ces deux époux parfaitement unis ; mais Dieu en avait ordonné autrement.Monsieur Radalec avait un frère que, depuis un certain nombre d’années, il avait perdu de vue, même, le bruit avait couru qu’il était mort sans cependant que la nouvelle officielle lui fut jamais parvenue.Ce frère avait fait le chagrin de M.Radalec.D’une inconduite notoire, il avait subi plusieurs condamnations en police correctionnelle, et, à la suite, d’une faute d’une gravité plus grande, un meurtre disaient les uns, un vol avec effraction disaient les autres, M.Radalec, pour ne pas voir son frère sur les bancs de la cour d’assises, lui avait mis une forte somme dans la main, 1 fait promettre de passer à l’étranger.Exécuta-t-il sa promesse, je l’ignore, mais il est certain que, pendant une quinzaine d’années, on avait plus entendu parler de lui, lorsque tout-à-coup, un soir, la sonnette fut agitée violemment.M.Radalec courut à la grille et ! se trouva en face de son frère, pâle, défait.exténué et les vêtements en lambeaux, il le prit eu pitié, le réconforta, lui fit changer de vêtements et le garda I près de lui, espérant que la misère j aurait apporté une amélioration dans sa conduite.L'expérience sembla, en effet, confirmer les prévisions de M.Radalec, il était soumis, sa conduite était devenue régulière, en un mot ; il paraissait complètement changé.Mais le feu couvait sous la cendre.Cet homme (pii n’avait jamais fait que le mal, qui se contentait de dépenser l'argent, (pie lui donnait son frère sans jamais chercher un moyen d’en gagner lui-même, amassait de la haine plein son cœur contre celui (pii le nourrissait, jaloux qu’il était de la situation que M.Radalec avait su se faire, ne se disant pas (pie lui-même, s’il l’eut voulu, par son travail, eut pu se créer une situation identique.Il se contentait de haïr son bienfaiteur attendant l’occasion de se venger des bienfaits reçus.Que se passa-t-il ?Personne ne le sait ; un jour d’hiver, le boucher se rendant, le matin, au château pour prendre sa commande, ne trouva personne à l’office.II appela, pas de réponse.Pris de peur, il descendit vivement au village prévenir les gendarmes qui accoururent.Un horrible spectacle les attendait.Dans la première chambre, Madame Radalec était étendue sans vie sur le tapis, le crâne ouvert.Sa main crispée tenait encore une mèche de cheveux qu’elle avait sans doute arrachée à son meurtrier.Dans son cabinet de travail, M.Radalec était sur un soplia un poignard enfoncé, jusqu’à la garde, dans la poitrine ; à l’étage supérieur, la servante, sur le parquet, violette, le cou serré dans un nœud coulant était étranglée ; récit.SI VOUS TOUSSEZ, PRENEZ LE baume rhum al. Bibliothèque et Archives nationales Québec La Fortune Pages manquantes
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