La Nouvelle-France, 1 septembre 1881, jeudi 15 septembre 1881
Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle-France Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 REVUE BI-MENS U ELLE Directeur : BT.JACQUES AUGER Volume I.15 Septembre 1881.Numéro 4.DE LA NAVIGATION HIBERNALE SUR LE SAINT.-LAURENT Depuis les origines les plus reculées de l’histoire, jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, le monde a marché avec une lenteur .relative dans la voie du progrès.Sans doute l’histoire nous enseigne que les empires se sont élevés les uns après les autres sur les ruines de ceux qui les ont précédés ; mais rien qui ressemble au progrès matériel de notre temps ne se peut trouver dans les pages du passé.En effet, il appartenait à l’époque actuelle d’être témoin d’une succession rapide des plus merveilleuses innovations ét inventions au moyen desquelles la puissance de l’homme sur la matière s’est accrue d’une manière surprenante, et dont le résultat a été le progrès incessant et sans parallèle de la race humaine.Quel qu’ait été ce mouvement progressif dans l’ancien monde, c’est, on ne peut en douter, sur ce continent qu’il a été le plus remarquable.Les Etats-Unis, surgissant de quelques colonies sans importance, ont, en peu d’années, acquis la puissance d’une grande nation, tandis qu’au Canada le développement de notre commerce et de nos industries, quoi qu’un peu éclipsé par les éclatants progrès de nos voisins, sollicite une large part de l’attention des vieilles nations de l’Europe.Il nous reste par conséquent à ne perdre aucune occasion de nous mettre à même de tirer parti, de ce que l’art et la science ont accompli pour favoriser l’homme dans ses luttes quotidiennes contre la nature.Ces luttes contribueront sans doute à l’avancement du pays, qui devra cesser peu à peu de compter sur ses voisins pour s’assurer de certains avantages, sans lesquels, il ne pourrait espérer avoir sa part de ces flots d’immigration que déverse le vieux monde sur le continent américain.Beaucoup a été fait pour améliorer notre navigation intérieure ; nous devons maintenant tourner notre attention vers l’achèvement de notre réseau de chemins de fer, atteignant, comme il le fait, le cœur du Dominion, et faire, en même temps, que cette grande artère du pays, le fleuve Saint-Laurent, nous assure une communication indépendante, non interrompue, avec le monde extérieur, au moyen de la navigation hibernale, dans les eaux du fleuve, de Québec à l’Océan.Quelqu’un a dit : “ A mesure que le champ de la science est cultivé sur certains points, de nouvelles idées sont le produit naturel de cette culture ;—une idée peut-être conçue et dormir, longtemps avant qu’elle croisse et devienne, en se développant, une réalité.” Quand donc le peuple de cette grande et importante partie du pays canadien, s’éveillera-t-il à l’idée qu’il perd un temps précieux à avoir si peu de foi dans la science, qui lui serait pourtant une alliée si sûre, pour lui aider à surmonter certains obstacles imaginaires que la nature a placés sur la voie du progrès ?Je dis obstacles imaginaires, car ceux-ci ne constituent pas des difficultés physiques, puisqu’elles ont disparu à l’inauguration de ce triomphe de l’art, le vapeur océanique à hélice.Quant aux navires, qui dépendent de leurs voiles comme puissance motrice, certaines difficultés matérielles existent réellement, en tant quelles se rapportent aux communications rapides et régulières et sant à n'en pas douter insurmontables ; mais avec le propulseur moderne, avec le 50 M.E.W.SEWELL.— De la Navigation Hibernale.vapeur à hélice, aménagé et armé pour naviguer l’hiver, il n’en existe pas ; car les glaces facilitent la navigation de ces vaisseaux et deviennent pour eux un élément de sûreté.C’est à ce fait que celui qui écrit ces lignes doit d’avoir émis l’idée, il y a un quart de siècle, de faire traverser le fleuve en face de Québec, durant l’hiver, par des bâteaux-à-vapeur.Cette idée fut accueillie comme une utopie ; le public, à part quelques exceptions, condamna l’entreprise comme excessivement hasardeuse et impraticable.Le passage au moyen de vapeurs entre deux villes, Québec et Lévis, devient chaque hiver une réalité et figure parmi les entreprises les plus profitables dans la province de Québec.Vers 1874, le même écrivain conseilla l’établissement de relations pendant l’hiver entre Elle du Prince-Edouard et la terre ferme.Trois ans plus tard, sous l’obsession de son idée, il construisit pour le compte du gouvernement fédéral, le vapeur d’hiver le Northern Light, dont le succès a dépassé toute attente, même en se trouvant sous la plus mauvaise des directions.Qu’on retire l’entreprise des mains des politiciens, et sa réussite sera aussi complète qu’elle l’a été lorsque, durant le premier hiver de service, le constructeur,—l’auteur du présent article,— en avait la direction, ayant soustrait l’entreprise, qui était en péril, des mains de gens incompétents et d’intrigants politiques qui s’en étaient malheureusement emparé.s De ce qui précède nous tirons des exemples de succès de deux entreprises, qui devaient résulter, suivant la prédiction de bien des gens, en un échec total.Et dans les deux cas, il était nécessaire que les tentatives fussent faites avec des navires d’une capacité et d’un tonnage infiniment plus petits que ceux des grands et puissants vaisseaux, au moyen desquels la navigation hibernale du Saint-Laurent serait tentée.M.de Lesseps, le grand ingénieur français, dans son étude sur la construction du canal de Suez, a dit : “ Durant mon séjour en Angleterre, tandis que l’on me témoignait des sympathies dans le monde des lettres et de la finance, je trouvai visage de bois parmi les politiciens : ils dirent comme les mages de Pharaon que l’œuvre était impossible.” Ce grand homme ne s’était-il pas trompé en cherchant des sympathies et de l’encouragement chez une classe d’hommes “ professionnels ” qui ne pouvaient résoudre ces difficultés apparemment insurmontables, difficultés d’une importance assez mince pour le célèbre et persévérant ingénieur.Dans la présente entreprise, et nous disons aussi dans n’importe quelle entreprise, où l’on a besoin de l’aide de la politique ou plutôt du gouvernement, il est absolument nécesssaire que ce dernier soit soutenu + .f " - ; ' * y "N par l’opinion publique.C’est donc au public canadien de faire son devoir, en cessant dç montrer une indifférence aussi impardonnable à l’endroit d’une question dont la solution ne devrait être aucunement retardée.Le fleuve Saint-Laurent, du port de Québec à l’Océan, différant de sa partie supérieure, n’est jamais entièrement gelé.A partir du premier décembre sa surface se couvre de glaces,qui, dans leur accumulation à un moment quelconque de la saison, ne s’étendent jamais sur toute la surface du fleuve, de sorte qu’elles se meuvent d’une rive à l’autre selon le souffle du vent, et comme le vent nord-est est le plus fréquent, elles gisent la plus grande partie de l’hiver sur la rive sud.Nous avons de ce fait la preuve la plus irréfragable en lisant les rapports télégraphiques des diverses stations du golfe et du fleuve Saint-Laurent.De ce qui précède, on comprend de suite qu’un navire à vapeur, remontant le fleuve durant les mois de l’hiver, aurait les glaces à bâbord, une large bande en bouclier entre lui et le côté sous le vent ; tandis que celui qui opérerait la descente du fleuve serait assuré du même avantage à tribord.Un autre avantage qu’assure cette navigation, c’est la tendance qu’ont les glaces à éduire les vagues ; et puis l’absence totale de brume, avantage inappréciable, quand on songe que le seul danger pour cette navigation disparaît.Il est évident que la navigation retirera des eaux du fleuve durant la saison d’hiver, de tels avantages que ceux-ci suffiraient à contrebalancer le frottement que le navire pourra éprouver de temps en temps.Je dis de temps en temps, car il est de fait qu’un navire faisant vapeur soit en amont soit en aval du Saint-Laurent, durant l’hiver, ne viendrait jamais ou que très rarement en contact avec la glace, au point d’en éprouver aucun ralentissement dans sa marche ou de courir aucun danger.Au contraire, il trouverait ses conditions de sûreté et de rapidité dans cet élément même, que l’on a l’habitude de considérer comme étant un obstacle insurmontable.Les tempêtes de neige, l’intensité du froid et les dangers auxquels s’exposent les officiers et le reste de l’équipage, sont des obstacles imaginaires qui se sont emparé de l’esprit du public et lui ont inspiré des préventions que, au début, j’ai eu à combattre sans relâche.Ces préventions faisaient de la traversée par bateaux à vapeur entre Québec et Lévis la bête noire des passagers ; il en a été ainsi quant au détroit de Northumberland, et il en est encore de même aujourd’hui pour ce qui regarde la navigation d’hiver dans le golfe et sur le Saint-Laurent.Dans aucune des entreprises dont M.E.W.SEWELL.— De la Navigation Hibernale.5i nous parlous, les équipages n’ont souffert, et les tempêtes de neige ne leur ont fait courir aucun danger.Le Northern Light, durant cinq hivers consécutifs, a navigué à travers le détroit de Northumberland sur une étendue de 50 milles, dans une région entourée de rochers et de battures, subissant bien des tempêtes de neige sans le plus petit danger.La raison en est évidente : cette neige “ qui croûle du ciel,” comme dit Victor Hugo, est toujours accompagnée de tempêtes de vent qui, comme on a l’a déjà expliqué, poussent les glaces sous le vent ; le navire en se tenant au vent les a toujours du côté sous le vent et puis, il lui devient impossible d’être entraîné à la côte, attendu que le Northeni^Light est couvert de l’avant à l’arrière et que l'appareil du gouvernail et la cabine de vigie sont convenablement placés à l’avant.Les équipages des vapeurs engagés dans le commerce au nord de l’Atlantique, durant l’hiver, sont exposés à de grandes souffrances à cause de l’accumulation des glaces sur le pont et dans le gréement, un désavantage dont ils ne souffriraient pas s’ils naviguaient sur le Saint-Laurent durant cette saison.Le docteur Hayes, le célèbre explorateur des régions arctiques, a dit quelque part : “ Les naufrages et les désastres ont lieu d’éprouver les âmes, mais ils arrivent ailleurs el si souvent qu’un entrefilet écrit à la hâte en dispose sans façon, tandis que les épreuves exceptionnelles du voyageur arctique, sont plus frappantes à raison des dangers qui l’entourent ; nous sommes pleins de terreur devant ce qui nous est inconnu et ce qui nous paraît impossible ; mais l’épreuve elle-même dissipe l’illusion.” Cette citation s’applique très-bien à [la question qui nous occupe.Tout ce dont on a besoin, pour faire évanouir l’illusion, c’est l’épreuve sous nos yeux, et alors les obstacles imaginaires cesseraient de nous saisir de crainte et de terreur, et l’on aura trouvé le moyen de conjurer les prétendus dangers qui entourent les régions glacées encore inconnues et inexplorées du Saint-Laurent.La navigation hibernale du golfe et du fleuve Saint-Laurent, une fois assurée, Québec deviendrait, durant tous les mois de l’hiver, le grand distributeur, pour ainsi parler, des importations et exportations à l’ouest de la Baie des Chaleurs ; de nouvelles entreprises seraient créées ; l’agriculture, les pêcheries et l’exportation de nos bois prendraient un nouvel élan, grâce aux communications faciles et constantes avec les grands centres ; le commerce n’aurait plus à subir ces restrictions que lui cause le transit américain ; notre émancipation commerciale daterait vraiment de cette ère et mettrait fin à la position humiliante de dépendre d’un territoire étranger pour nos relations avec le monde extérieur, et les navires du Canada et de l’Angleterre seraient enfin libres de décharger leurs marchandises canadiennes que dans un port canadien.Cela nous élèverait davantage aux yeux des nations commerçantes et nous mettrait à même de poser de meilleures conditions d’intercourse à nos voisins si peu accommodants.Quand on considère que cette route d’hiver fait la distance plus courte entre Chicago et Liverpool de 780 milles, qu’elle réduit la traversée océanique de 2000 milles, Davantage qu’elle aurait sur tous les centres devient de toute évidence ; et on ne doutera pas que Chicago, pour se libérer du vasselage commercial que lui impose New York, n’adopte cette voie plus courte et par conséquent moins coûteuse.Ne perdons pas de vue que dans notre époque de progrès, peu d’entreprises succombent là où la lutte existe entre l’art et la nature, et il est de règle que lé premier réclame la victoire.Pour en témoigner, nous mentionnerons le pont Victoria et les grandes voies océaniques veis tous les points du monde; le canal de Suez ; les paquebots Cunard, et cette brillante entreprise conduite avec tant de sagesse et de bon sens, malheureuse au début, mais réussissant enfin, grâce à l’énergie et à la persévérance d’un homme ! Nous voulons parler de la ligne Allan, créée par l’homme éminent dont elle porte le nom : Sir Hugh Allan resta calme en présence des désastres qui marquèrent les commencements de sa grande entreprise ; qui, sans lui, eut fait naufrage ; mais il eut le courage de se mettre à la roue du navire en détresse, alors que les vagues du désespoir allaient l’ensevelir, et, à force de sang froid et d’habileté, sut fortifier tous les cœurs ! Pour conclure, je n’hésite pas à déclarer que toutes tentatives faites pour assurer des communications non interrompues, au moyen de la navigation hibernale dans les eaux du fleuve et du golfe Saint-Laurent, ne seront accompagnées d’aucun de ces -désastres qui ont caractérisé d’une façon si lamentable l’établissement de notre navigation à vapeur océanique, celle de l’hiver étant indépendante des causes qui conduisent invariablement aux sinistres et aux sacrifices d’existences.E.W.Sewell. 5 2 Hon.H.(1.JOLY.—, La Culture des Arbres Forestiers.LA CULTURE DES ARBRES FORESTIERS Le voyageur qui arrive d’Europe est toujours désappointé en voyant si peu de beaux arbres dans nos campagnes.En s’écartant des chemins battus, en remontant l’Ottawa, le Saint-Maurice, le Saguenay, il verra de beaux arbres, s’il s’aventure assez loin ; mais, dans les districts cultivés de la Province, c’est seulement de loin en loin que la vue d'un bel orme, modèle de grâce et de majesté, viendra réjouir ses yeux, et il le saluera avec un sentiment de reconnaissance envers l’homme de cœur qui l’a épargné.Personne n’admire notre beau pays plus que moi, maïs je dois néanmoins admettre que, par une chaude journée d'été, le désert du Sahara, avec ses rares oasis, présente un spectacle à peu près aussi rafraîchissant que celui de la plupart de nos campagnes.Pas d’arbres, pour jeter leur ombre bienfaisante sur nos chemins poudreux et nos pacages desséchés où le bétail haletant se couche à l’abri des clôtures pour se protéger contre les ardeurs du soleil, pas de verdure pour encadrer nos jolies maisons blanches ; bien loin, à l’horizon, une longue ligne, triste et noire, d’arbres négligés, qui ne doivent leur existence qu’à la rigueur des hivers ; le colon a été obligé, malgré lui, de les épargner ; c’est là qu’il prend son bois de chauffage, une affaire de vie et de mort sous un climat comme le nôtre.Si chaque arpent de terre ainsi dénudé d’arbres rapportait un profit raisonnable au cultivateur, l’on se consolerait de la destruction des arbres en s’inclinant devant la loi inexorable de notre siècle, qui convertit tout en argent.Mais que la proportion profitable-ment cultivée de ce terrain est Taible ! Combien y a-t-il, partout, de coins de terres qui ne peuvent être utilisés qu’en y laissant croître les arbres forestiers.Les arbres ne sont pas seulement le plus bel ornement de nos campagnes, ils ne sont pas seulement le produit le plus utile de la nature, donnant le bois de chauffage, de construction, l’ombre, l’abri contre les vents, retenant l’humidité, empêchant les grandes sécheresses, etc., etc.; au point de vue strictement commercial, leur culture est le placement d’argent le plus productif et le plus sûr que l’on puisse faire.C’est une tâche difficile que celle d’engager les habitants dc.nptre Province à planter des arbres forestiers.Pendant des générations ils ont vieilli avec l’idée que l’arbre de la forêt était leur ennemi naturel, dont il fallait se débarrasser à tout prix.En arrivant sur leur nouvelle terre, ils trouvaient chaque pouce de terrain [en possession de l’ennemi ; avant de construire leur premier abri £et de semer leur première poignée de grain, il fallait non seulement abattre des centaines d’arbres, mais les faire disparaître, les anéantir ; les branches et le tronc disparus, la souche se cramponnait encore au terrain avec ses longues racines, et pendant bien des années offrait un obstacle insurmontable à toute culture soignée.Le défaut de communications faciles avec les grandes villes empêchait les colons de tourner à profit le bois des arbres abattus par eux ; quelques hommes entreprenants extrayaient un peu de potasse des cendres, mais la grande majorité ne voyaient dans l’arbre de la forêt qu’un obstacle sérieux, et non un profit ; ils le brûlaient sur place, heureux quand leur ennemi mourant ne se vengeait pas en mettant le feu à toute une concession.J’ai vû des vieux colons menacer du poing des souches gigantesques, encore debout pour leur rappeler les luttes de leur jeunesse.Les enfants et les petits enfants des conquérants de la forêt, ont trop bonne mémoire pour chérir l’ennemi de leurs pères, mais dans leur propre intérêt, ils doivent voir que le temps est venu d’oublier les haines instinctives et les vieux préjugés.Ici la terre n’a pas un prix trop élevé pour en consacrer une petite partie à la culture du bois ; en Europe, où il y a beaucoup moins de terrain disponible, et où il y a beaucoup plus de valeur qu’ici, l’on plante, chaque année, des milliers d’arpenis en arbres forestiers.L’on me dira : “ C’est bon pour les vieux pays, “ mais non pour un jeune pays comme le nôtre.La Nouvelle Zélande, les Colonies Australiennes, les Indes Orientales même et l’Algérie (relativement à leur colonisation par les Européens), sont des pays plus jeunes que le nôtre, et cependant l’on y travaille sérieusement à planter les arbres forestiers sur une grande échelle.Dans les Etats-Unis, le gouvernement fédéral et les gouvernements des différents Etats encouragent la culture des arbres forestiers, au moyen d’octrois de terres, de récompenses en argent et d’exemption d’impôts, et des sociétés puissantes, co-opérent avec énergie et libéralité à cette œuvre bienfaisante.Le gouvernement du Canada à fait un pas dans la même voie, en offrant des octrois gratuits de terres à ceux qui planteront une certaine quantité d’arbres dans les prairies de l’ouest, mais je crois qu’il faudra des.mesures plus énergiques pour donner l’élan, comme l’établissement de {pépinières, où l’on pourra se procurer les jeunes arbres et la graine et d’au moins Hon.H.G.JOLY.— La Culture des Arbres Forestiers.53 une plantation, pour donner l’exemple, et démontrer d’une manière pratique que la culture des arbres forestiers est à la portée de tous.Les compagnies de chemin de fer de l’ouest ont commencé la culture des arbres "pour leur propre compte ; on dit que la compagnie du chemin de fer de Saint-Paul, Minneapolis et Manitoba, compte maintenant parmi ses employés un surintendant spécial de la culture des arbres, qui vient de faire un contrat pour trois cent mille plants d’arbres ; la plupart des chemins de fer à l’ouest du Mississipi et du Missouri ont commencé à planter des arbres, pour s’assurer, dans l’avenir, un approvisionnement suffisant de traverses et autres bois indispensables.“ Nous ne vivrons pas assez longtemps pour en retirer du profit ”, est la réponse que l’on reçoit bien souvent, lorsque l’on conseille de planter des arbres forestiers.On ne pense pas ainsi en Europe ; même du temps du bon Lafontaine “ un octogénaire plantait.” Permettez-moi de vous rappeler sa réponse aux jeunes gens qui se moquaient de lui, parce qu’il plantait des arbres à son âge : .La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également.Nos termes sont pareils, par leur courte durée.Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier ?Est-il aucun moment Qui nous puisse assurer d’un second seulement ?Mes arrière-neveux me devront cet ombrage : Eh bien ! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui : J’en puis jouir demain, et quelques jours encore ; Je puis enfin compter l’aurore Plus d’une fois sur vos tombeaux.Les hommes sont-ils plus égoïstes en Amérique qu’en Europe ?Ou bien, plutôt, le sentiment d’indépendance est-il assez fortement développé, dans le Nouveau-Monde, pour que la présente génération se contente de ce qu’elle a fait pou» elle-même, laissant à ceux qui lui succéderont à se tirer d’affaire, comme leurs pères l’ont fait ?C’est très-bien, mais rappelez vous que, dans un pays où le bois est un objet de première nécessité, vous avez trouvé le bois en abondance.Où est il, maintenant ?Si vous voulez que vos enfapts se tirent d’affaire comme vous l’avez fait, donnez leur les mêmes avantages que vous avez eus, laissez leur du bois.Ce n’était qu’un païen, après tout, celui qui disait il y a deux mille ans : arbores serit diUgens agricola quorum fructus numquam videbit.Mais je m’écarte de mon sujet, pour me perdre dans les nuages.Revenons à la réalité ; il sera plus utile de démontrer que la culture des arbres forestiers ne rapporte pas seulement des profits énormes, mais encore que la réalisation de ces profits n’est pas aussi éloignée qu’on le pense généralement.Je ne prétends pas que toutes nos terres doivent être plantées en arbres forestieis ; cela serait absurde.Elles sont généralement trop étendues pour les forces de ceux qui les cultivent.Il y a toujours quelque coin isolé, quelque angle informe, quelque coteau rocheux, quelque fond humide que l’on ne cultiverait qu’à perte et que l’on n’a pas le moyen d’améliorer ; commencez à planter des arbres sur ces terrains qui ne vous donnent maintenant aucun profit, choisissez l’arbre d'après la nature du sol ; vous en trouverez pour chaque espèce de terrain.Une fois plantés et bien repris, ils demanderont peu de soin et augmenteront annuellement de valeur dans une proportion étonnante, qui a été établie avec soin par Thon, F.B.Flough, chef de la branche des forêts, dans le département de l’agriculture des Etats-Unis ; ses calculs sont très intéressants et le résultat en est frappant.Depuis plusieurs années, je cherche le moyen le plus économique et le plus efficace d’opérer le reboisement des terres dénudées d’arbres, dans la Province.Mes expériences sont de date comparativement récente et tendent à confirmer la vérité des assertions faites par les hommes éminents qui s’occupent de la culture des arbres forestiers.Ce n’est pas pour attirer l’attention publique sur ces expériences, en particulier, que j’en donne le résultat, mais cela me paraît plus utile et plus pratique que de copier ou de condenser ce qui a déjà été écrit par d’autres, souvent dans des conditions tout à fait différentes de celles où nous nous trouvons placés.En choisissant les arbres que l’on se propose de cultiver, la première considération doit être la nature du sol où l’on veut planter.Si ce sol n’est pas favorable à une certaine espèce d’arbres, ne perdez pas votre temps en les plantant, vous trouverez d’autres arbres auxquels ce sol conviendra.Après avoir dûment considéré la nature du sol et le climat, les considérations qui doivent vous guider dans le choix des espèces d’arbres sont les suivantes : x.La valeur du bois.2.Le degré de facilité avec lequel les arbres reprendront.3.Le temps qu’ils mettront à atteindre leur maturité. 54 Hon.H.G.JOLY.— La Culture des Arbres Forestiers.J’ai essayé le noyer noir, le noyer tendre, le chêne, l’orme, l’érable, le frêne, le tamarac, le pin, le sapin et le peuplier.Noyer noir.—Le prix de ce bois est si élevé (une piastre le pied cube, maintenant) et il devient si rare, qu’il m’a semblé plus digne qu’aucun autre d’être introduit et cultivé avec soin.Il est vrai qu’il ne pousse pas spontanément dans la Province, mais cela ne m’a pas paru une raison suffisante pour conclure qu’il ne pourrait pas y réussir.Voyez le lilas, ce n’est pas un arbre canadien, il vient de la Perse et cependant sa végétation est plus vigoureuse que celle de l’érable, l’arbre canadien par excellence ; il ouvre ses bourgeons au printemps, avant l’érable, et conserve ses feuilles, en automne, plus tard que lui.Nos grands froids ne m’ont pas paru devoir être un obstacle fatal, car dans l’ouest, la patrie du noyer noir, le thermomètre descend souvent aussi bas qu’ici, quoique pour moins longtemps à la fois.Dans tous les cas, l’arbre était trop précieux pour quejcela ne valût pas la peine d’essayer.M.Wm.Evans, de Montréal, importa pour moi un sac de noix du noyer noir dans l’automne de 1874 ; je les reçus tard en novembre ; il fallut pelleter la neige et défoncer la terre gelée, mais je crus plus prudent de semer les noix de suite que de risquer de les garder dans la maison ou dans la cave, exposées à un excès de sécheresse ou d’humidité.Les arbres commencèrent à sortir de terre vers le milieu du mois de juin suivant ; je n’en ai pas perdu dix sur plus de deux cents ; ils n’ont jamais été protégés d’aucune façon contre le froid ; cela ne vaudrait pas la peine de les cultiver s’ils ne pouvaient pas se protéger eux-mêmes.Je n’ai pas perdu un seul de ceux qui n’ont pas été transplantés ; ils ont maintenant six étés de croissance (mars 1881).Je viens d’en faire mesurer quelques uns, pour pouvoir donner un rapport exact de leurs progrès : les quatre plus grands ont les dimensions suivantes : quinze pieds et demi, quatorze pieds et demi, quatorze pieds et douze pieds, et épais en proportion.Ceux-là n’ont pas été transplantés ; l’on remarquera la différence entre eux et ceux qui ont été changés de place.Dans l’automne de 1875, j’en ai transplanté un certain nombre ; le sol n’était pas favorable, ils ont langui pendant longtemps, mais ils commencent à re prendre, les plus grands ont environ six pieds.Dans’ le printemps de 1876, j’en ai transplanté d’autres dans un meilleur-terrain, plusieurs d’entre eux ont atteint une hauteur de huit pieds.Le printemps dernier (1880), environ quarante ont été transplantés dont les plus grands ont dix ou onze pieds.Tous ces arbres de six, huit, dix pieds, ont le même âge que ceux de quatorze et quinze pieds; la différence dans leurs dimen-tions résulte de ce que les uns ont été transplantés, les autres ne l’ont pas été, d’où l’on doit conclure qu’ils vaut mieux semer le noyer (et tous les arbres à racine pivotante) là où ils sont destinés à croître, lorsqu’il est possible de le faire.Contrairement à l’opinion générale, même de ceux qui manient et qui travaillent le bois tous les jours, je crois que le noyer noir et le chêne augmentent leur diamètre beaucoup plus rapidement que le pin et l’épinette.En comptant les cercles annuels qui indiquent l’âge de l’arbre, dans les billots et les plançons, l’on verra que le noyer noir et le chêne prennent ordi-rement trois ans, tandis que le pin et l’épinette en prennent le double pour chaque pouce de leur diamè-tre4Comme de raison, les résultats doivent varier considérablement suivant la qualité du terrain où les arbres ont poussé, leur exposition et les circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés ; dans le même arbre l’on 11e trouvera pas deux années dont la croissance soit absolument la même.Le noyer noir donne un bois plus précieux que le pin et l’épinette ; il pousse plus vite qu’eux et il reprend beaucoup plus facilement ; il n’y a pas à hésiter entre le choix de ces arbres, lorsqu’on a du bon terrain, mais ne plantez pas le noyer noir dans une terre pauvre ; il mérite d’être bien traité.Quels sont les profits de sa culture ?En jugeant d’après les cercles annuels, dans le bois coupé, et d’après la croissance d’arbres maintenant vivants, je n’hésite pas à dire que le noyer noir, dans des conditions ordinaires, atteindra vingt et un pouces de diamètre dans soixante-cinq ans ; il contiendra alors environ cinquante pieds cubes (rappelez-vous qu’il vaut aujourd’hui une piastre le pied cube).Combien d’arbres de cette dimension peuvent pousser à la fois sur un arpent en superficie ?Il est difficile de trouver au Canada une plantation régulière d’arbres de cette taille, et la manière irrégulière dont les arbres sont groupés dans la forêt ne laisse qu’une vague impression, qui varie suivant l’expérience de chaque personne.Je ne crois pas exagérer en disant qu’un arpent en superficie peut contenir de quatre-vingts à cent arbres de vingt-et-un pouces de diamètre ou leur équivalent ; si tous ces arbres sont des noyers noirs, contenant en moyenne cinquante pieds cubes par arbre, le résultat est que cet arpent vaudra de quatre à cinq mille piastres, au bout d’environ soixante-cinq ans.La valeur de cette plantation augmente régulièrement de jour en jour, à partir du moment où les Hon.H.G.JOLY.— La Culture des Arbres Forestiers.55 arbres ont pris racine ; c’est une valeur négociable longtemps avant l’échéance.Dans tous les cas, c’est une fortune à laisser à vos enfants, c’est une assurance sur votre vie en leur faveur, avec cette différence que vous n’avez pas de prime à payer, chaque année.Vous vous procurez quelques poignées de noix, vous mettez un arpent ou deux à part, et une fois les arbres bien repris, vous n’avez pas d’autres soins à leur donner que de veiller aux clôtures, d’engraisser un peu la terre, si elle est trop pauvre, et d’éloigner les branches nuisibles, de temps à autre.Généralement, lorsqu’on prend à cœur de faire réussir une entreprise, on est porté sans mauvaise foi, à en exagérer les profits.Les résultats que je viens de rapporter sont'beaucoup moins brillants que ceux qui, de temps à autre, sont publiés même dans les journaux qui traitent du bois et du commerce que l’on en fait ; on parlait dernièrement de noyers noirs qui ont atteint leur maturité dans trente ans.Il faut qu’ils se soient trouvés dans des conditions extraordinairement favorables, sous tous les rapports ; les miens ne sont que dans des conditions ordinaires.J’essaierai, à l'avenir, de les mettre dans des conditions aussi favorables que possible, pour activer leur croissance et développer leur volume plus rapidement.Il vaut mieux semer les noyers assez dru, en massifs, de quatre pieds en quatre pieds dans tous les sens.Ils se protégeront mutuellement dans leur jeunesse et on les éclaircira à mesure que le besoin s’en fera sentir.On doit rechercher autant que possible pour les nouvelles plantations quelque abri contre le vent qui souffle ordinairement avec le plus de violence, le voisinage d’une colline ou d’un grand bois.Les branches du noyer noir sont tendres, c’est le seul inconvénient que j’aie remarqué jusqu’ici, mais il n’est pas fatal ; même les plus jeunes arbres perdent souvent plusieurs branches et reçoivent de larges blessures sans en mourir ; c’est un arbre extraordinairement vivace.Le noyer tendre (butternut).—Pousse spontanément dans la Province de Québec.Son bois se travaille aussi facilement que le pin le plus tendre et il se vend plus cher que le pin ; il n’est inférieur au noyer noir que par sa couleur, qui est beaucoup moins foncée.L’huile de lin lui donne une belle teinte qui se rapproche du bois de santal, et, quand il est scié avec discernement, les âges du bois produisent le plus bel effet.Je recommande fortement sa culture ; c’est un de nos arbres qui réusissent le mieux, il ne peut y avoir aucun doute sur son sort ; outre la valeur du bois, il donne d’abondantes récoltes d’excellentes noix.Le chêne.—-Le gland doit être semé aussitôt que possible après qu’il est tombé de l’arbre, car il perd rapidement le pouvoir de se reproduire ; pour éviter les retards et les risques de la transplantation il devrait, quand cela sera possible, être semé à l’endroit même où il est destiné à vivre.Je ne crois pas que la croissance du chêne soit aussi rapide que celle du noyer noir, mais comme nous avons transplanté nos chênes deux fois, il n’est pas facile de comparer leur croissance à celle des noyers qui n’ont pas souffert du désavantage de la transplantation.Le bois du chêne est plus fort que celui du noyer et il peut être placé dans des positions plus exposées, sans courir le risque de voir arracher ses branches par les grands vents et le verglas.Tout le monde connait la valeur du chêne ; il n’y pas la moindre difficulté à le cultiver, pourvu que les glands soient semés de suite, en automne.Comme de raison sa croissance sera proportionnée à la qualité du sol ; nous avons principalement le chêne rouge ; dans ce district, le chêne blanc, qui est abondant dans l’ouest, est bien préférable au rouge.L'orme.—Cet arbre se recommande assez par sa beauté pour qu’il soit inutile d’en conseiller la culture.Je ne connais pas d’arbre plus facile à élever.Sa graine mûrit au milieu de juin, et germe de suite.Cet été, au milieu de juillet, j’ai arraché, sous les ormes une centaine de petits plants d’environ un mois de croissance et les ai placés dans de la bonne terre ; ils étaient alors gros comme des épingles, ils ont maintenant environ cinq à six pouces de hauteur, et je n’en ai perdu qu’un ou deux.L'érable.—Voici, je crois, la manière la plus sûre et la plus économique de créer une sucrerie.Dans les érablières, le terrain est couvert de jeunes érables de l’année comme d’un épais tapis ; en automne après une bonne pluie, on les arrache à la main très facilement et sans briser aucune de leurs petites racines, si l’on est modérément soigneux.On les plante de suite dans un coin du jardin, à deux pieds l’un de l’autre dans tous les sens, l’on sarcle de temps en temps avec une pioche et l’on retranche les branches nuisibles.Après quatre ans, ces arbres sont prêts à être transplantés ; ils ont cinq à six pieds de hauteur ; comme le terrain est bien ameubli, on les enlève sans leur faire beaucoup de mal.La transplantation est moins à redouter, avec ce procédé, que lorsqu’on va chercher des érables de la même grandeur dans les bois où les racines sont enchevêtrées avec celles d’autres arbres, mêlées aux souches et aux pierres, et se trouvent en grande partie détruites par la violence qu’il faut employer pour arracher les jeunes arbres.Il y a une grande différence dans le coût des deux pror 56 Hon.H.G.JOLY.— La Culture des Arbres Forestiers.cédés, qui se fait sentir sur plusieurs centaines d’arbres ; en suivant le premier, outre l’économie, on s’assure du succès, on diminue les risques, et comme il y a moins de retard, après la transplantation, on arrive au moins aussi vite au but.Les érables commenceront cà donner du sucre à l’âge de vingt à vingt-cinq ans.Le frêne.—Est un arbre utile, surtout le frêne blanc ; il se recommande par son élasticité et la beauté de ses veines ; il est maintenant fort recherché pour les meubles, les panneaux etc.Il prospère, là ou le noyer, le chêne et l’érable ne font que végéter.Je me rappelle une avenue d’érables dont une partie périssait régulièrement toutes les années, là où-le terrain était bas et humide et où de grandes bâtisses donnaient une ombre continuelle.Après plusieurs essais infructueux, nous renonçâmes à replanter des érables et nous les remplaçâmes par des frênes ; aucun d’eux n’a manqué et ils poussent parfaitement.Le tamarcic.—Croît très bien dans les terrains bas et humides ; nous avons réussi à le faire reprendre dans des endroits où des boutures de saule refusaient de pousser.La valeur de son bois et de ses courbes est trop bien appréciée pour qu’il soit nécessaire d’en parler.Pin de la Russie.^Pinus Sylvestris)-—En établissant une nouvelle plantation, surtout si l’on sème, au lieu d’acheter les plants, il est intéressant d’essayer les arbres des pays étrangers dont le climat se rapproche du nôtre, et dans beaucoup de cas, cela n’est pas plus dispendieux.Quelque singulier que cela puisse paraître, au premier abord, j’ai trouvé plus facile de me procurer la graine du pin de la Russie et de l’Himalaya que celle du pin du Canada.Notre climat convient parfaitement au pin du nord de la Russie, et il croît avec plus de vigueur que le pin blanc du Canada ; nos arbres sont encore trop jeunes pour pouvoir former une opinion sur la qualité du bois.La graine a été semée dans le printemps de 1873 ; en commençant, la croissance fût très lente; elle est beaucoup plus rapide maintenant, mais nos pins n’ont pas encore atteint les noyers noirs, semés deux étés plus tard.J’ai mesuré, l’année dernière, le 3 juillet, la pousse que l’un de ces pins avait faite depuis le printemps et j’ai trouvé vingt six pouces de longueur produits dans environ trente jours, car les bourgeons des conifères ne s’ouvrent guère avant le commencement de juin, dans notre district.Depuis le jour où je mesurai cette pousse, jusqu’à la fin de la saison, elle ne gagna rien en longueur, mais son bois s’épaissit et se durcit.Ainsi, le 3 juillet, cet arbre avait déjà poussé tout çe qu’il devait pousser cette année-là.Quelle rapidité de végétation ! Il en est de même pour tous les conifères.Il est plus difficile d’observer dans les autres arbres le moment exact où le travail de croissance de l’année cesse ; leur forme n’est pas aussi favorable que celle des conifères pour faire cette observation, mais, dans tous les cas, je n'hésite pas à dire que la plus grande partie de ce travail se fait pendant le mois de juin.Puisque l’époque de la croissance est si courte, chaque été, il n’y a pas de temps à perdre, si l’on veut aider les arbre à faires des progrès, soit en les éclaircissant, ou en coupant les branches inutiles, ou en sarclant le terrain ; tout cela devrait être fait de bonne heure le printemps, afin de les placer dans les conditions les plus favorables pour mettre à profit la courte période de leur croissance.Peuplier.—Je dois prier l’indulgent lecteur d’écouter patiemment ma plaidoirie en faveur de cet arbre de réputation assez équivoque, et de ne pas le condamner sans l’entendre ; je parle de l’arbre connu sous le nom de peuplier du Canada (cotton-wood., populus Canadensis¦, on monilifera) et non du peuplier Baumier ou Liard.Mon client croît avec une rapidité merveilleuse.Il y a vingt-trois ans, je fis mon premier essai d’arboriculture en piquant dans la terre trois branches de ce peuplier du Canada.Ces branches sont devenues des arbres de plus de soixante pieds de hauteur, l’un d’eux a vingt-cinq pouces de diamètre, le second vingt-quatre et le troisième vingt-deux, en moyenne un pouce de diamètre par année.Dans les nouvelles plantations, surtout dans des contrées sans arbres forestiers, comme dans nos prairies de l’ouest, je recommanderais, en commençant, la culture de cet arbre sur une assez grande échelle, sans négliger, comme de raison, les arbres plus précieux.Il se propage par boutures que l’on peut se procurer et transporter au loin avec une grande facilité.Grâce à sa croissance rapide, il orne de suite le paysage, donne de l’ombre, sert d’abri aux autres arbres et fournit en peu de temps une quantité considérable de bois, pas de la meilleure qualité, il est vrai, mais pouvant s’employer utilement, à défaut d’autre, pendant que les arbres d’une croissance plus lente se préparent à donner leurs produits plus pré-deux ; son bois est excellent pour manufacturer du papier d’après les nouveaux procédés.Ce peuplier a été introduit du Canada en France où il est connu sous le nom de “ Peuplier du Canada ” et considéré comme un arbre utile et profitable.Mais il est temps de terminer ce [long article.Je me demande avec une certaine inquiétude, s’il va atteindre le but que je me suis proposé ; le compte 57 M.J, MARMETTË.— Kirouët et Cantin Etudes de Mœurs Canadiennes.4.| Tendu du résultat de ces quelques expériences Va-tdl encourager ou décourager ceux qui seraient disposés à entreprendre la culture des arbres forestiers.Qu’ils ne craignent pas d’essayer ; personne ne peut être plus ignorant que je l’étais, lorsque j’ai commencé ; j’ai commis une foule d’erreurs que des hommes expérimentés n’auraient pas commises, et cependant je n’ai pas honte du résultat, et je fais des préparatifs pour continuer sérieusement ce que je n’ai fait qu’étudier jusqu’icû Tout homme qui veut s’en donner la peine peut se mettre facilement au courant de la culture des arbres forestiers et l’entreprendre avec confiance ; les déboursés sont presque nuis, il faut du soin et de la patience, les profits sont hors de toute proportion avec les déboursés.Comme nous n’avons pas d’école forestière, au Canada, nous devons nous instruire nous mêmes.Nous avons pour nous aider les écrits d’hommes éminents et l’expérience de l’Europe, où la culture des arbres forestiers est enseignée et pratiquée depuis des générations, et, toujours ouvert devant nos yeux, nous avons le grand livre de la création où tout homme qui le veut peut apprendre à lire.H.G.Joly.KIROUËT & CANTIN ETUDE DE MŒURS CANADIENNES Saint-Omer, l’un des plus considérables de tous les ’“bourgs” assis sur la rive droite du Saint-Laurent,compte un bon nombre de pêcheurs parmi sa population de deux mille habitants—Si quelque lecteur, plus ou moins fort en géographie, me fait remarquer qu’il n’existe sur tout le parcours du fleuve aucun village appelé Saint-Omer, je me hâterai d’ajouter que cette désignation ne s’en applique pas moins à un endroit bien connu dans le bas du fleuve, de même que les noms Kirouët et Cantin sont des masques qui voilent les traits des personnages vrais de cette véridique .histoire_le disais donc qu’une partie de la population de Saint-Omer se compose de gens qui partent de compagnie tous les printemps, pour aller faire la pêche à la morue sur les différents points du Golfe où l’on prend ce poisson en abondance.Le plus grand nombre de ces pêcheurs habite, durant la saison morte, cette partie de Saint-Omer que les gens du lieu appellent la Basse-Bretagne.Situés immédiatement sur le bord du Saint-Laurent, ceux qui résident en cet endroit ont sous les yeux les vaisseaux de toutes sortes qui, durant l’été, sillonnent incessamment les eaux du fleuve large ici de cinq grandes lieues.Il n’est donc pas surprenant que la vue de ces navires qui défilent fièrement à toute vapeur ou penchés sous leur blanche voilure, inspire de bonne heure aux fils de ces pêcheurs le goût des aventures et des hasards de la vie de marin.Aussi les voit-on, dés l’âge de quatorze ou quinze ans, quitter la maison paternelle et s’embarquer avec leurs aînés sur des barges ou des goélettes.Dans les premiers jours de mai, quand le vent est favorable, on peut voir une petite flottille appareiller dans le bassin de Saint-Omer, mettre à la voile, gagner le large et puis s’évanouir dans les lointains brumeux qui regardent le Golfe, Souvent, hélas ! quelques-uns de ces hardis travailleurs de la mer, que les épouses et les mères regardent s’éloigner sur de frêles barques, ne doivent plus jamais revenir au logis.Une goélette, au retour d’un voyage dans le bas du fleuve, apporte un jour la sinistre nouvelle de la perte de quelques pêcheurs, partis au printemps pleins de vie.Cette rumeur saute comme une traînée de poudre jusqu’à la Basse-Bretagne :—“ Le petit Jean Couture s’est noyé avec Pierre Joncas et Thomas Fournier dans un coup de vent qui a fait chavirer leur barge à la Grand’ Grave f ” Et le deuil ouvre brutalement de sa main de fer la porte des chaumières qui retentissent des sanglots d’une veuve ou d’une mère éplorée, que les voisines s’efforcent de consoler, en songeant que peut-être la tempête leur réserve un pareil malheur pour un prochain avenir.De tels accidents n’empêchent cependant pas ces pêcheurs de naissance, de suivre, pères et fils, la même voie dangereuse qui conduit tous les ans des milliers de nos gens dans les régions poissonneuses du golfe Saint-Laurent.Au nombre des familles qui habitaient la Basse-Bretagne en 1850, celle des Kirouët comptait cinq pêcheurs, le père, Thomas, avec ses quatre fils aînés.C’étaient de rudes gaillards, solidement bâtis, hardis navigateurs, halés comme il convient à des loups de mer, durs à la misère comme des Canadiens de la vieille roche ; au demeurant les meilleures gens du monde.Le plus jeune fils de Thomas Kirouët, Pierre, qui avait alors quinze ans, ne paraissait pas être sorti du même moule que ses aînés.Petit, grêle et faible, avec des yeux bleus rêveurs, tout en lui contrastait avec ses robustes frères, dont la musculature épaisse semblait avoir été taillée à coups de hache dans 58 M.J.MARMËTTË.— Kiroüét et Cantin Etudes- de McëuRs Canadiennes d’énormes blocs de chêne tordu.Aussi bien, le petit Pierre, comme on l’appelait, ne suivait-il pas encore les autres dans leurs voyages, quoi qu’il eût alors passé quinze ans.Il fallait pourtant qu’il s’habituât à gagner sa vie ; une bouche de plus à la maison eût fait à la fin une entaille trop large dans la pitance déjà fort maigre de la famille.Pierre fut placé comme domestique chez le médecin du bourg.¦ Le service y était assez doux : prendre soin d’un cheval, faire les commissions, conduire l’été deux vaches au champ et les en ramener le soir, vaquer aux petits travaux de l’intérieur, tels étaient les devoirs de Pierre chez le docteur Gérard.Comme tout cela n'exigeait pas un rude exercice du corps, Pierre Kirouët ne se trouvait pas trop mal et ne songeait nullement à envier les fatigues et la vie de misère dont ses frères se contentaient.Il y avait deux ans qu’il était en service, lorsqu’un sentiment aussi nouveau qu’étrange, qui depuis quelque temps germait en lui, finit, en se développant, par provoquer un grand changement dans son existence.Le docteur Gérard avait deux enfants, un fils, Jules, qui était âgé de douze ans et fréquentait l’école du village, et une fille, Hélène, qui blondissait dans son quinzième printemps.Elle était mignonne, avec de grands yeux noirs pleins d’étincelles et une bouche petite et fraîche comme un bouton de rose à peine entr’ouvert.Elle arrivait du couvent, lorsque Pierre Kirouët, qui comptait alors dix-sept ans, s’aperçut à son maintien plus réservé que l’enfant avait, durant l’année, fait place à la jeune fille qui était déjà très jolie.Avec ses airs de petite dame et ses fraîches toilettes, elle lui semblait bien gentille à côté des grosses filles mal étriquées de la Basse-Bretagne.Et comme les moindres paroles qui tombaient de sa fine bouche lui paraissaient une musique ravissante et quasi divine, comparée au rude accent et au langage commun des filles de pêcheurs avec lesquelles il avait grandi 1 D’abord, simple sentiment d’admiration pour la distinction, la grâce et l’élégance qui ornaient déjà la jeune personne, et la recherche dans la toilette, choses auxquelles il n’était pas habitué, ce mouvement intérieur ne devait pas tarder à s’accentuer chez le pauvre garçon.De l’admiration à l’adoration, la progression ne tarda pas à se produire.L’heure du jour où il ne se sentait pas de joie, c’était quand Mlle Gérard sortait en voiture avec sa mère ; parcequ’alors il était le plus près de la jeune-fille.Pendant qu’il retenait le cheval trop ardent, il la contemplait avec extase comme elle montait en platéon.D’abord, sa petite main, enserrée dans un gant de peau de couleur tendre, saisissait la garde en exposant sous la manche de la robe un avant-bras blanc et déjà bien arrondi.Et puis son pied mignon s’avançait sur le marche-pied, laissant apercevoir les délicates attaches roses de la cheville à travers le léger tissu du bas de soie blanc.Et dans un gracieux élan de jeune chatte, elle sautait en voiture et se laissait doucement tomber sur le siège avec un grand froufrou de sa robe de soie gris de perle.Cette rapide et charmante vision, ce froissement de soie sur un corps souple et jeune où s’accentuaient pourtant déjà de gracieux contours, faisaient frissonner Pierre jusque dans la moelle de ses os.Le malheureux garçon sentait ses jambes lui flageoler comme il allait prendre place sur le siège de devant.Tout le temps que durait la promenade, il lui semblait que là voix d’Hélène causant avec sa mère lui venait d’un autre monde, et que c’était celle d’un ange qui murmurait à son oreille des chants du paradis.La première fois que le pauvre diable se prit à réfléchir sur la passion malheureuse qui s’allumait en lui, il eut frayeur.La distance qui le séparait de l’objet 0 ' de sa vénération lui semblait un abîme béant, dans lequel il ne pouvait manquer de choir et de se casser les reins.Comme il était intelligent, il se figurait entendre le grand éclat de rire que la fille de ses maîtres lui jetterait au nez, si jamais elle venait à s’apercevoir que Pierre Kirouët était épris d’elle.I^a seule idée de sentir le poids de tout le mépris dont elle saurait écraser son audace lui donna froid dans le dos, et il se jura bien que jamais personne au monde ne surprendrait rien de son terrible secret qu resterait entre Dieu seul et lui.Dans un recoin le plus intime de son être, il n’en éleva pas moins un autel à son idole et lui voua un culte voisin du fétichisme.Quelles pensées ruminait-il habituellement, tout en luttant contre les désirs qui l’envahissaient, c’est ce que le cadre de cette étude ne permet pas de développer.Nous dirons seulement qu’un jour—c’était le dernier qu’Hélène devait cette année-là passer à Saint-Omer, vu qu’elle retournait à son couvent le lendemain—comme Mme Gérard et sa fille faisaient leur promenade habituelle en voiture, Pierre se frappa soudain le front et dit tout haut :—Qui sait !.l__ Mme Gérard surprit le geste et entendit le mot.—Qu’as-tu donc, Pierre, demanda-t-elle.—Rien, madame., balbutia le jeune homme qui sentit un tressaillement passer par tous ses membres en voyant qu’on l’avait entendu.—Voilà que tu parles haut sans t’en apercevoir ¦ reprit sa maîtresse.Commencerais-tu à radoter ?Pierre devint rouge, et il lui sembla que le sang allait lui sortir par les oreilles qui lui chauffaient en arrière M.J.MàRMETTë.— Kieouet et Can'tïn Etudes de Mœurs Canadiennes.59 comme si.elles eussent été frappées d’un coup de soled.Mme Gérard, qui était très bonne, remarqua la confusion dans laquelle elle avait mis le pauvre garçon dont elle était du reste à cinq cent millions de lieues de soupçonner la folle passion, et elle se remît à causer avec sa fille.Le soir, comme il sellait le cheval que son Jeune maître montait tous les jours après souper : —Monsieur Jules, lui demanda-t-il d’un ton suppliant, voudriez-vous bien me montrer mes lettres ?Je veux apprendre à lire.—Mais oui, répondit Jules en mettant le pied à ï'étrier.Nous commencerons à la veillée.• —Oh ! merci, monsieur Jules, cria Pierre à l’enfant que son cheval emportait au petit trot.Deux heures après, les vingt-quatre lettres de î’aphabet dansaient devant les yeux écarquillés de Pierre Kirouet, à la lumière fcremblottante de la chandelle de la cuisine, comme autant de petits diables fantastiques qui semblaient lui faire la nique et se moquer de lui.—Jamais je ne viendrai à bout de rien comprendre à tout cela l soupim-t-il, tandis que Jules tâchait de lui faire retenir les sons que chaque lettre représente.Ce qui n’empêcha pas que quinze jours après le départ de Melle Gérard, Pierre commençait à épeler passablement, et qu’au bout de sept à huit semaines, grâce à l'application, à la volonté qu’il sut y mettre, il lisait couramment Alors il songea à s’initier aux mystères de l’écriture.Mais il devait se heurter ici à un obstacle qu'il n’avait pas prévu.Jules Gérard avait bien assez de ses classes à suivre et ne sentait pas pour l’école plus d’entraînement que n’en ont la plupart des enfants de son âge.Aussi commençait-il à témoigner beaucoup d’ennui de passer une partie de ses soirées à rabâcher les choses qui l’avaient lui-même tant ennuyé.Au premier moment.Pierre se sentit bien malheureux de l’apathie de son jeune maître ; mais après deux heures de réflexions profondes, il se jeta dans le banc-lit où il couchait en se disant : —C’est égal, le pire est fait, puisque je sais lire ; et je crois que j’ai trouvé le moyen d’apprendre à écrire sans M.Jules.L’automne était arrivé et les pêcheurs revenus du golfe.Pierre, qui les connaissait tous, guetta les plus jeunes le dimanche suivant, à la porte de l’église, et leur représenta avec chaleur tout le bien qu’ils pourraient retirer d’une classe du soir qu’un vieil instituteur à la retraite offrait de leur faire, trois fois la semaine, moyennant ia-modeste somme d’un éeu par mois que lui donnerait chacun de ses élèvjs, s’ils pouvaient se réunir une douzaine, Plusieurs rirent au nez de Pierre Kirouët et lui demandèrent s’il avait la prétention de devenir aussi savant que son maître le docteur Gérard.D’autres haussèrent les épaules en tirant de grosses bouffées de leur brûle-gueule.Quelques-uns enfin, après s’être- fait tirer l'oreille, promirent à Pierre de I suivre avec lui l’école du soir, s’il pouvait trouver un nombre suffisant d’élèves.Celui-ci fit si bien qu’après j quinze jours de démarches incessantes, après avoir 1 sollicité toute la jeunesse oisive et ignorante des | environs, il put annoncer au père François Boulet j qu’ils étaient onze prêts à suivre ses leçons durant | l’hiver.Sur une trentaine de jeunes gens qu’il avait | sollicités, dix seulement s’étaient laissés gagner, et | avec quelle peine ! Le vieil instituteur avait bien fixé le nombre des élèves de sa classe à douze ; mais enfin, puisqu’il n’y en avait que onze de bonne volonté dans le village, il faudrait se contenter de ce nombre.D’ailleurs les cinq piastres et demie qu’ils lui donneraient chaque mois n’étaient pas à dédaigner dans l’état de pauvreté où se trouvait le vieillard.On sait à quelle vie d’abnégation sont condamnés nos instituteurs ; on connaît l’insuffisance du traitement qu’ils reçoivent pour leur ingrate besogne et l’exïguité de la pension qui leur permet à peine de ne pas mourir de male-faim après toute une vie vouée à l’instruction de la jeunesse, C était chose curieuse de voir les onze gars réunis le soir dans le grenier de la maisonnette du père François Boulet.Elles auraient certes mérité d’être saisies sur place par le pinceau d’un Téniers toutes ces grosses figures, halées par les âpres caresses du soleil et de la mer, et dont les yeux s’ouvraient grands comme des écus en face des signes cabalistiques de l’alphabet ; tout comme le second groupe de ces grands écoliers qui, plus avancés que les premiers, traçaient d’une main lourde, avec leurs doigts noueux crispés sur la plume, les bâtons traditionnels titubant entre de nombreux pâtés.Ils suaient à grosses gouttes et semblaient fatiguer bien plus que s’il se fût agi de tirer à bord d’une barge un flétan de cinq cents livres.Quant au père Boulet qui, assis en face de ses élèves, sur une petite estrade improvisée, pour mieux jouer son rôle de professeur, avec sa tête au crâne dénudé et surmontée de deux touffes de cheveux blancs qui se tordaient en cornes sur les tempes, ses grandes lunettes rondes aux fortes montures de cuivre à califourchon sur son gros nez rouge, et cette bonne figure vieillotte et placide, animée pourtant par le sourire un peu dédaigneux que l’ignorance profonde 6 a M.F.de KASTNER.— La Littérature et la Philosophie Allemandes.et la balourdise de seg élèves faisaient courir de sa bouche lippue jusque sur ses joues tombantes et creusées de rides profondes, il offrait le plus beau sujet d'étude que pût caresser le pinceau si finement observateur du grand peintre flamand, auteur de ces admirables scènes villageoises, mi-grotesques, mi-sé-rieuses, et partant si vraies.Et puis, quel merveilleux effet de clair-obscur le peintre n’eût-il pas tiré de a iutte fantastique à laquelle se livrait la lumière douteuse et vacillante qui tombait de cinq oii six 1 chandelles de suif, avec l’ombre épandue dans la partie supérieure du comble oû les poutres et.les chevrons s’entrecroisaient dans de mystérieux accouplements.Malgré l’attrait que peat offrir un pareil tableau, nous ne saurions, pour l’étudier davantage, rester assis plus longtemps sur les bancs de l’école du père Boulet, et nous dirons de suite qu’au printemps Pierre Kirouët écrivait assez lisiblement et possédait bien les quatre premières règles, simples et composées, de l'arithmétique.Aussi avait-il énergiquement travaillé pendant l’hiver ! Une fois muni de ce léger bagage, il jugea qu’il était temps de réaliser son rêve, depuis longtemps caressé, d’entrer dans une maison de commerce à Québec, Vers la fin d’avril, il alla trouver le capitaine Poitras qui employait les Kirouët à la pêche.Pierre savait que le capitaine était cousin de l'un des marchands de nouveautés les plus achalandés de là rue Saint-Joseph et le pria de le faire entrer dans cette maison qui, l’une des premières, a fait la réputation commerciale de Saint-Roch.—Je ferai tout ce que l’on voudra, dit Pierre ; pour commencer je porterai les paquets, s’il le faut, —Sais-tu lire ?demanda le capitaine.—Lire, écrire et compter, j’ai appris tout cela, —C’est bon, je parlerai de toi au cousin Brassard, reprit Poitras qui partit la semaine suivante pour Québec.Huit jours après, il apportait à Pierre l’heureuse nouvelle que M, Brassard voulait bien l’engager, à raison de six piastres par mois, avec la nourriture et le logement.Pour Pierre Kirouët, qui jusqu’alors n’avait gagné que deux piastres et demie, c’était une superbe position ; sans compter qu’il mettait enfin le pied sur le premier degré de l’échelle au bout de laquelle miroitait son rêve d’azur et d’or.Le jeune homme demanda tout aussitôt son congé au docteur Gérard qui le félicita de chercher, en travaillant, à améliorer son sort, et lui donna un excellent certificat de conduite.Quand il quitta la maison oii il avait passé près de trois ans, Pierre, en songeant à Mlle Hélène qu’il ne reverrait pas comme d’habitude au temps des vacances, eut le cœur si gros, que les larmes lui en jaillirent aux yeux.Mais il secoua la tête, s’essuya les joues avec la manche de sa blouse, et murmura de nouveau les deux mots qui lui étaient échappés en présence de son idole :—-Qui sait 1.Cette fois personne ne l’entendit.Joseph Marmette, (A suivre.) LA LITTERATURE ET LA PHILOSOPHIE ALLEMANDES Conférences données à V Université Laval par M./M f (livre, Consul-général de France.r Schelling (1775-1855), le principal disciple de Fichte, personnifie surtout la transition du panthéisme abstrait et dogmatique à la rêverie mystique et contemplative, La préoccupation esthétique et l’imagination tiennent dans son système la place dominante, ce qui s’explique par le long séjour du philosophe au milieu des artistes attirés à Munich par le roi Louis 1er de Bavière.D’après Schelling, Dieu est la force, la pensée qui, répandues dans toute la nature, cherchent perpétuellement à se dégager des enveloppés et des formes grossières, et se perfectionnent, s’idéalisent par une série d’efforts continus, d’ébauches analogues à celles de l’artiste.Cette immense évolution, cette tendance idéale est l’âme de l’univers, Elle sommeille dans la pierre, végète dans la plante, s’élève à la sensation dans l’animal, et c’est dans l’homme qu’elle acquiert les éléments supérieurs, de son organisme, la raison, la conscience, le sentiment du beau, le désir de la perfection, La philosophie allemande est déjà lancée à toute vapeur vers le Darwinisme.Mais nous arrivons à son type le plus caractéristique, à son expression la plies haute, à Hegel dont l’influence sur la jemnesse allemande fut considérable dans la première moitié de ce siècle.Il n’avait rien de brillant, et ses abstractions sont désespérantes, mais c’était un esprit vaste et profond, pénétrant chaque problème au moyen d’une analyse inflexible.Son point de départ est toujours le moi de Fichte.“ Le véritable être,” dit-il, “ c’est l’idée et la con.- M.F.de KASTNER.— La Littérature et la Philosophie Allemandes.6i science de nous-mêmes.” Mais en envisageant le non-moi, c’est-à-Jire la nature extérieure, le philosophe allemand constate une série d’évolutions dont le but, l’objet et l’explication, se trouvent dans l’espèce humaine.Il envisage l’être humain comme le produit des forces spontanées qui créent et font circuler la vie dans l’univers, et qui cherchent toujours à s’exprimer dans un moule et un type parfaits.Le genre humain est actuellement l’expression de cette tendance cosmogonique, et la preuve en est dans ses facultés perfectibles et son développement historique.Toutes les nations ont contribué aux conquêtes de la civilisation par leurs découvertes, l’association de leurs efforts, souvent même par leurs guerres et leurs divisions.La loi de l’espèce est donc le progrès, c’est-à-dire le perfectionnement continu de ses organes, de ses facultés intellectuelles et de sa puissance.A ce progrès, il n’y a pas de limite , l’espace et le temps nous appartiennent, et nous devons les conquérir, comme nous avons déjà conquis le monde visible à notre savoir.On ne peut donc rien imaginer de plus grand que le rôle de l’homme tirant de lui-même la force dominatrice de tout l’univers.C’est en lui, et non hors de lui, qu’il faut chercher et constater la puissance divine.Telle est la théorie de Hegel appelée l’humanisme, parce qu’elle place la divinité dans l’espèce humaine, prise collectivement.Dieu n’existe pas ; il devient : nous le réalisons par la science, l’art et l’industrie.Il nous est permis aussi de le réaliser par notre mérite moral et la hauteur de notre vertu.Le progrès ne sera que le chemin qui nous conduira à être Dieu nous-mêmes.Car la place est vacante depuis Kant et Fichte, et elle est bonne à prendre.Dieu a été exproprié par la raison.Les encyclopédistes français n’avaient promis à l’esprit humain que la souveraineté de la terre, mais, maintenant, nous allons régner sur les planètes et les étoiles.Nous serons beaux et diserts comme Apollon, prudents comme Minerve, savants comme les neuf muses, forts comme Hercule, riches comme Plutus.Comme Jupiter enfin, nous commanderons aux nuages et disposerons de la foudre.Et cet Olympe est démocratique, puisque chacun de ndus est Dieu en naissant.Voilà le système de Hegel, les idées qui respirent dans une foule d’écrits populaires, et qui représentent le mieux l’orgueil, les rêves désordonnés et maladifs de notre temps.M.Lefaivre croit inutile de discuter devant les élèves de l’université de telles extravagances.L’enseignement qu’ils y reçoivent les prémunit suffisamment contre les sophismes du moi, du non-moi, et les enivrements de l’humanisme.EJ eritis sicut //eus, disait déjà à nos premiers parents l’esprit tentateur.Tel est le mirage que fait luire encore de nos jours au génie humain l’arbre de la science.Contre cette fascination, le meilleur préservatif est dans ce simple précepte du formulaire de la foi chrétienne, credo in Deum, je crois en Dieu.Le système de Hegel, si séduisant pour l’orgueil humain, eut pour prosélytes les rêveurs, les poètes, les ambitieux et les déclassés dont il justifiait les instincts révolutionnaires.Le sentiment germanique l’envahit à son tour et en fit sa principale forteresse.De même que l’humanité concentre en elle-même les forces les plus subtiles et les plus généreuses du monde organique, il est certains peuples chez lesquels s’opère une concentration de forces intellectuelles, physiques et morales, et qui peuvent guider les nations inférieures vers le type de l'humanité future, vers l’idéal.Ces peuples supérieurs se reconnaissent à certains caractères particuliers qui sont précisément ceux de la nation germanique.C’est de son développement que dépend la grandeur future du genre humain.Contrarier son essor, c’est retarder l’éclosion de la puissance divine, c’est s’insurger contre Dieu même.La destinée des autres peuples est de subir son légitime ascendant.Mais la race allemande est trop modeste, elle a besoin d’être stimulée.Voilà la théorie qui fut tirée par les professeurs patriotes de l’humanisme hégélien et qui, vers 1840, était enseignée, acclamée dans les universités allemandes, avec l’ardeur d’une nouvelle religion qu’il fallait imposer au monde.Les logiciens, il est vrai, les vrais continuateurs de Fichte et de Hegel, étaient étrangers à ce délire et se contentaient de conduire la doctrine de leurs maîtres à leur conséquence dernière, le matérialisme.A quoi bon, disaient-ils, puisque Dieu n’existe pas, nous imposer la tâche ridicule de donner à l’univers un législateur dont il n’éprouve pas le besoin.Puisque le monde s’est créé tout seul, qu’il se conserve de même, c’est dans ses lois, dans ses forces intrinsèques, dans la matière qui le compose, qu’il faut chercher exclusivement l’explication de tous les problèmes.Les sciences mathématiques, physiques, naturelles, guideront nos investigations.Cette philosophie nouvelle, qui avait la prétention de tout expliquer par les propriétés de la matière, a pour nom le naturalisme.Ses initiateurs, MM.Moleschott et Büchner, se sont rendus fameux par la brutalité systématique de leurs théories.Pour eux, Dieu, l’âme, le devoir, la destinée humaine, la vie future, toutes les conceptions spirituelles, tous les problèmes moraux sont des rêves, des duperies dont le vrai philosophe doit s’émanciper.“ Tous les phénomènes de la nature,” dit Büchner, “ s’expliquent par les pro- 62 M.F, de KASTNER.— La Littérature et la Philosophie Allemandes.priétés et les applications des forces matérielles.Le même atome qui fut eau, air, pierre, fait aujourd’hui partie de votre corps, et met en jeu votre intelligence.” La diversité intellectuelle provient des variations de l’organisation, mais les atomes sont tous les mêmes.C’est l'atome qui est la cause, l’origine de toutes choses, le Dieu à qui tout ce qui respire doit sa naissance.Nous voilà revenus aux atomes crochus d’Epicure.Ce n’était vraiment pas la peine de convoquer toutes les sciences pour arriver à un pareil résultat.En dépit de leurs grands mots, de leur jargon scientifique, tous ces systèmes n’apportent au monde pas grand’chose de nouveau.Ce sont toujours les mêmes idoles avec des noms différents.La succession en est monotone, et il est peu intéressant pour nous de les étudier en détail.Demandons-nous plutôt quelle en est la portée morale, quel bien peut en retirer une société.Car enfin les devoirs sociaux subsistent.Nous ne pouvons pas toujours passer notre vie à jouir.I! faut travailler, souffrir, s’abstenir de beaucoup de choses agréables, aider son prochain, être bon hls, bon père, bon époux, bon citoyen.Mais comment ces obligations s’accordent-elles avec les principes du naturalisme.Un vrai philosophe ne peut négliger un pareil problème qui avait retenu Kant au bord de l’abime, où il allait sombrer.Mais cette noble préoccupation disparaît complètement chez Fichte et les successeurs de Hegel qui n’ont qu’un sentiment, qu’une passion, l’orgueil teutonique, sans cesse échauffé et surexcité par la haine de la France.L’école naturaliste, il faut le reconnaître, est ex-eiqpte de ce fanatisme.Pour elle, le mot de patrie comme celui de religion, de liberté, n’a pas de sens.Toutes ces questions sont oiseuses, tout le bruit qu’on a fait autour d’elles, de vaines logomachies.“ La nature,” dit M.Büchner, “ n’a pas de but, l’homme n’a pas de destinée à remplir.La matière a enfanté l’homme fatalement et sans le vouloir.” Entre notre destinée et celle du ciron, il n’y a aucune différence.Que l'homme s'arrange de ce néant ; qu'il y trouve le mot de sa destinée, la boussole de sa conscience ; qu’il en tire la vertu, la discipline, le sacrifice, la charité, ou la soif des jouissances, la justification du vol ou de l’assassinat, c’est son affaire.Entre le saint et le malfaiteur, entre Saint-Vincent de Paul et Cartouche, le vrai philosophe ne fait aucune différence.On ne peut sortir plus lestement d’une discussion importune.Malheureusement pour Büchner, un grand nombre d’esprits persisteront toujours à réclamer de la philosophie l’assistance morale, et prétendront qu’après avoir ruiné leurs croyances,, elle est tenue de guider leur vie.Mais tous les philosophes allemands ne sont pas de froids doctrinaires.Il eu est qui compatissent à nos souffrances et qui se croient obligés de nous soutenir dans nos défaillances, de nous armer pour la bataille de la vie._ De ce nombre est Schopenhauer, et voici les enseignements moraux, les maximes fortifiantes qu’il tire pour nous du naturalisme.D’abord la destinée de l’homme est-elle le bonheur ?non, Schopenhauer est très pessimiste dans la contemplation des maux qui nous accablent.A ses yeux, la société moderne vaut moins que la société antique.Ses perspectives pour l’avenir sont encore moins brillantes.“ Nous approchons d’un temps,” dit-il, “ où l’injustice prendra des formes plus raffinées encore, où le vol et certaines fraudes condamnées par la loi seront méprisés comme des fautes vulgaires, comme une maladresse inférieure.On aura plus d’habileté à respecter le ffixte de la loi en violant le droit d’autrui.Les progrès de la démocratie doivent augmenter la perversité humaine (bien loin de nous améliorer) ; car les instincts populaires sont la cupidité et l’envie.Les haines internationales, les haines entre les classes de la société, sont aujourd’hui bien plus vives, bien plus violentes que par le passé.” Ainsi, d’après Schopenhauer, c’est vainement que nous nous proposons le bonheur.L’existence est une servitude dont nous ne pouvons nous délivrer que par la destruction de notre être.C’est vers l’anéantissement que nous devons tendre.“ C’est là,” dit Schopenhauer, “ l’état sans douleur qu’Epicure estimait le plus grand bien, et comme la manière d’être habituelle des dieux.” Le dernier mot de cette philosophie, est donc un suicide, non pas un suicide physique, mais moral.“ Ce qui importe,” dit-il, “ ce n’est pas de mourir, mais de vivre en exténuant graduellement en soi l’amour de la vie, en persuadant avec une inflexible douceur, au principe de l’être qu’on porte en soi, de renoncer à lui-même.” C’est la vieille doctrine du bouddhisme, le fameux Nirvanah de Çakya-Mouni, le nihiliste indou.Le vrai sage n’est pas le chrétien qui se dévoue ; c’est le contemplatif qui renonce à toute activité et s’immobilise à l’ombre du lotus, dans un sommeil léthargique.Mais l’annihilation personnelle du bouddhisme ne suffit pas à Schopenhauer.Il veut que l’espèce humaine renonce à se perpétuer par le mariage et se voue en masse au célibat.Son ambition ne s’arrête même pas là : il ne rêve rien moins que la destruction complète de l’univers.“ A cette libération de l’homme,” dit-il, “ s’ajoutera par la solidarité de tous les êtres la délivrance de toute la nature.Je crois pouvoir admettre que toutes les manifestations phénoménales de la volonté se tiennent entre elles, et M.BALTHASAR.— Sur la Route Sainte-Foyë.«3 que la disparition de l’humanité qui est la manifestation la plus haute de la volonté, entraînerait celle de l’animal qui n’est qu’un reflet affaibli de l’humanité, et aussi celle des autres règnes de la nature qui représentent les degrés inférieurs de la volonté.C’est ainsi que devant la pleine clarté du ‘jour le phénomène s’évanouit.” Voilà le dernier mot de cette philosophie, un suicide cosmique gigantesque.Le nihilisme est dépassé ; nous en sommes au destructivisme.Il existe en Allemagne une secte qui se propose pour but l’application de cette doctrine particulière.M.Lefaivre ignore le nombre de ses adeptes, mais ne pense pas qu’elle menace sérieusement l’existence du monde, ni qu’elle doive déterminer de si tôt l'humanité entière au néant.F.de Kastner.CHRONIQUE SUE LA ROUTE SAINTE-FOTE Combien de Québecquois ignorent peut-être ou ont complètement oublié ce qu’on peut voir sur la route Sainte-Foye, quand on s’y promène de cinq à sept heures de l'après-midi, par un beau jour de septembre.31s ont passé une partie de l’été à trente, à quarante, à cinquante lieues de Québec.Il n’est pas un point des rives du Saint-Laurent qu’ils n’aient parcouru des yeux, pas une station balnéaire dont ils ne connaissent à fond les hôtels, pas un district'Campagnard dont ils n’aient affronté les routes cahoteuses.Comme il arrive souvent, ce qu’ils connaissent le moins, c’est leur vieille cité, leur joie et leur orgueil cependant, mais qui leur est tellement familière, elle et ses environs, qu’ils les foulent négligemment du pied sans les voir.Or donc, l’autre jour, vers cinq heures et demie, j’arpentais à grands pas le faubourg Saint-Jean, en me dirigeant vers la barrière.Un beau ciel d’été épanchait sur les ruines du dernier incendie et sur les maisons en construction, ses ondes lumineuses.Le soleil à son déclin, mais dont aucun nuage ne voilait les rayons, éclairait de lueurs rafranées les nouvelles demeures, et teignait de colorations étranges les façades de briques rouges ou grises, ainsi que les tas de matériaux amoncelés des deux côtés de la rue.Sur | its échafaudages accrochés aux flancs des murailles, | les chevaliers de la truelle, à la face basanée, résolvaient dans toutes sortes d’attitudes biscornues les problèmes les plus difficiles de la statique.Grâce à la transparence de l’atmosphère et aux faisceaux de clarté qui les traversaient de part en part, les ruines memes des édifices dévorés par la conflagration de juin, revêtaient je ne sais quoi de gai qui éloignait de l’esprit l’idé ; de la catastrophe.Quelle charmeresse que la lumière 1 et comme une cheminée branlante, un pan de mur léxardé et noirci par les flammes, ravissent les yeux lorsqu’ils se détachent sur le fond radieux d’un pur ciel d’opale.Pour qu’on ne m’accuse pas ici de lieu commun poétique, je liens a constater que c’est là précisément la couleur du firmament de Québec, à ce moment de la journée et dans cette saison de l’année, et j’en atteste tous les rêveurs qui comme moi, aiment à plonger leur regard dans l’immensité de l’éther.Mais me voilà près de la barrière et ie va-et-vient de la route me détourne un- moment du spectacle de la nature.De nombreuses voitures sortent de la ville et y rentrent, chargées de jeunes filles et d’enfants qui, sous l’œil paternel ou maternel, vont aspirer l’air du soir.D’autres moins fortunés ou plus vigoureux, tout de blanc habillés, cheminent modestement à pied.Ça et là des garçons brasseurs ou boulangers reviennent de distribuer la bière et le pain quotidiens.Des polissons, fraîchement échappés aux griffes du ma* gister, courent en poussant leurs cerceaux dans les jambes des passants.Un gentleman bien habillé, mais qui me paraît avoir trop goûté du whiskey national, fait voler son véhicule avec une rapidité vertigineuse et manque estropier les piétons qui circulent sur le trottoir de bois, dont sa roue endommage le rebord extérieur.Un monsieur, un notable de la ville, qui jouit d’une panse à la John Bull, me demande en anglais d’un air courroucé, si je connais ce quidam dévastateur, mais je suis obligé d’avouer, à ma grande confusion, qu’il m’est aussi inconnu que feu Nabuchodonosor.Un peu plus loin deux charrettes se croisent.L’une est chargée de foin, dans l’autre il n’y a qu’une femme ; les deux conducteurs qui marchent à pied sont des habitants.L’homme à la charrette vide ne faisant pas mine de “ grouiller,” l’autre lui crie de lui faire de la place en lui adressant cette remarque profonde, mais qui n’est pas toujours vraie : “ Ça pèse pas lourd, une créature.” Un char des pompes funèbres revient paisiblement du cimetière, sans parvenir à assombrir le paysage ni à me plonger dans une 64 i M, BALTHASAR.— Sur la Route Sainte-Foye.triste rêverie sur les vicissitudes des choses humaines.Du reste, ceux qui ont accompagné le défunt à sa demeure dernière, y mettraient bon ordre.Les voilà qui reviennent en voiture à la queue leu leu et je vous assure que leurs faces ne respirent nullement la mélancolie.Ils ont tous l’air d’hériter., Mais qu’aperçois-je, juste ciel ! sur une clôture de bois peinte en noir, je lis en énormes majuscules jaunes cette inscription pleine de mystères : “ Saint-Jacobs oil.” L’intérêt mercantile ose jusqu’ici profaner les beautés de la campagne.Mais le soleil qui brille pour tout et pour tous, jette sur la vilaine clôture des reflets d’or, et me rappelle ainsi au spectacle des splendeurs qui vont s’évanouir.Tantôt il disparaît derrière les maisons de campagne qui se trouvent à droite du chemin et dont je distingue dans les intervalles des palissades qui courent le long du trottoir, les galeries blanches et les volets verts ; tantôt il reparaît au travers du feuillage des arbres qui les entourent, comme un globe resplendissant d’or et de feu.On ne peut se figurer l’effet merveilleux qu’il produit ainsi.La parole humaine est impuissante pour le décrire.C’est un flamboiement d’une richesse inouïe.C’est ainsi que sur le Sinaï dut resplendir la gloire de l’Eternel.Le gazon des pelouses est d’un vert éclatant, métallique pour ainsi dire.Les troncs noirs et gris des sapins et des érables se recouvrent de teintes mordorées, tandis que sur leurs voisins, les bouleaux à la blanche écorce, le pinceau divin jette des touches roses.Il n’est pas jusqu’aux prosaïques patates qui ne se colorent de reflets étincelants et ne fassent bonne figure dans ce tableau splendide, dans ce poëme éblouissant de la nature.Mais ma rêverie m’a conduit jusqu’au chemin de Lainé, et l’éclaircie qu’il fait dans le fouillis des maisons, des arbres, et des haies vives, me permet d’assister au coucher de l’astre glorieux.Il disparaît lentement derrière les Laurentides avec une majesté indicible.Les teintes laiteuses et bleuâtres du ciel se nuancent en s’abaissant vers l’occident de vert et de jaune pour aboutir à une bordure orangée semée de carmin.Une nuée semble vouloir suivre l’astre radieux, par delà l’horizon sans bornes.A quoi bon vouloir décrire ses volutes éblouissantes,ruissellement-d’or et d’argent fondus.J’aime mieux me tourner du côté de l’orient plus terne, à la teinte violacée et surmontée de tons roses, sur lesquels ressortent comme de gros pâtés d’encre, des petits nuages bleu de Prusse.Mais il est temps de s’en retourner à la maison.La fraicheur du soir me tombe sur les épaules, et les feuilles se mettent à frissonner au souffle de la brise nocturne.Aussitôt le soleil couché, un silence relatif se fait dans la nature, qui permet de mieux distinguer les quelques sons qui se font encore entendre.Le mouvement des feuilles, la note brève et stridente d’un petit oiseau qui cherche un abri pour la nuit, le c i-cri monotone du grillon, un choeur lointain de grenouilles,les aboiements d’un chien de ferme, le roulement de quelque voiture regagnant à la hâte la remise du maître, les voix argentines des enfants qui s'ébattent à la table du souper de famille, les sons lamentables d’un piano qui écorche une romance langoureuse, tout cela s’unit en une immense et mystérieuse harmonie dont il serait impossible de décomposer la gamme, mais dont le charme pénétrant s’insinue doucement au plus profond de notre être.De distance en distance, je rencontre un ouvrier marchant d’un pas rapide et tenant à la main la gamelle de fer blanc dans laquelle la ménagère lui a apporté le dîner.J’avais un peu dépassé le monument des braves dont la statue se profile sur le ciel, lorsqu’un enfant suivi de deux chiens, m’arrête en me montrant un endroit de la palissade à côcé duquel croissent quelques broussailles et me disant : “ There is a dead man there.” Je me précipite éperdu vers la place en question, croyant à un meurtre, à un crime peut-être.Le mort est de l’aiitre côté de la clôture., il est en chemise, étendu à plat ventre dans le gazon et j’aperçois un de ses pieds dans la pénombre de la broussaille.Je m’apprête à escalader, lorsqu’il soulève lentement une tête chevelue et murmure des paroles incohérentes et inintelligibles.C’est tout bonnement un ivrogne en train de cuver son gin, et je m’éloigne ench anté, en songeant qu’après tout, il vaut être mieux ivre que mort.L’ombre devient plus épaisse, je presse le pas.Deux molosses noirs pensent me renverser en se poursuivant avec une furie toute française, et ils sont déjà loin, lorsque je songe à les menacer de ma canne.Je repasse la barrière, quelques réverbères éclairent faiblement les squelettes des maisons brûlées qui revêtent dans l’obscurité un caractère plus solennel.Les ruines de l’église Saint-Jean dominent tout ce qui les environne de leur masse sombre.La nuit, elle aussi, a son pinceau magique qui donne aux débris les plus informes la majesté des âges disparus.Mais les ornières de la route, les briques et les plaques métalliques provenant des toits consumés, les clous à moitié sortis du trottoir que le feu a léchés, me rappellent aux réalités de ce monde, et je rentre au logis après avoir failli vingt fois m’estropier ou déchirer mes chaussures, en bénissant la corporation dont le cœur paternel veut sans doute, par les épreuves de cette vie, nous faire gagner le purgatoire.Balthasar.1 Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle-France Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : 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