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Titre :
La Nouvelle-France
Éditeur :
  • Québec :[La Nouvelle-France],1881-1882
Contenu spécifique :
samedi 1 octobre 1881
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
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La Nouvelle-France, 1881-10, Collections de BAnQ.

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Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle-France Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 LA NOUVELLE - FRANCE REVUE BI-MENSUELLE Directeur : H.JACQUES AUGER Volume I.1er Octobre 1881.Numéro 5.LA PETITE FRANCE ou LE CANADA CONTEMPORAIN I.Le Canada ! quel nom et quels souvenirs !—Trois siècles durant, au milieu des alternatives de sa fortune, la France monarchique se prit d’affection pour cette aînée de ses colonies.Et quelle époque pour la fondation d’un établissement lointain ! L’Europe, à peine remise des troubles dont l’avaient agitée les prétendants à l’Empire, toute frémissante des discordes religieuses, enfiévrée d’expéditions militaires, et cependant artistique et savante, revenait, après un long détour, aux sources du beau, ressuscitant l'antiquité et ses chefs-d’œuvre.Sur nos frontières, les Etats, nos voisins, s’efforçant de constituer leur unité nationale, s’affirmaient comme nos rivaux êt se disposaient à nous disputer la prépondérance.Aussi ce premier essai de colonisation, tenté entre le déclin du régime féodal 'et l’aube de l'âge moderne, témoigna non-seulement de la puissance politique du royaume, mais encore de la vitalité de notre race, de l’expansion et de l’influence du génie français.Œuvre à la fois de spontanéité et de prévoyance, tous considérèrent cette tentative comme la prise de possession d’un monde, et le germe d’un empire futur.Pendant les intervalles de répit que lui laissèrent les succès et les revers de ses campagnes d’Italie, au plus fort des guerres de religion ; durant les troubles de la Ligue et de la Fronde ; en dépit des embarras créés par ses discordes, ainsi qu’au milieu des fêtes o ganisées à Versailles en l’honneur de ses victoires, la France se préoccupe constamment de cette fille établie à l’étranger.—Depuis François 1er jusqu’à Louis XV, souverains et ministres, et, parmi ceux-ci, Sully, Richelieu, Mazarin, Vauban, Colbert, s’intéressèrent aux progrès et à l’avenir de la colonie.Si François 1er et ses successeurs parurent se rappeler que le nom de Nouvel le-France, donné à ces terres par le Florentin Verazzam, dans l’hommage qu’il en fit à son royal armateur, avait une portée plus haute qu’une flatterie de courtisan, le peuple, de son côté, et particulièrement les populations des provinces de l’ouest : Bretagne, Normandie, Aunis et Saintonge, se souvinrent toujours que ces compatriotes d’outremer, la plupart leurs parents ou leurs amis, avaient, dans un jour d’enthousiasme, en souvenir du vieux pays, baptisé cette terre du nom familier mais touchant de Petite-France.C’est sous ces appellations patriotiques que les deux classes de la société du temps, noblesse et bourgeoisie, exprimèrent, chacune à leur façon, la pensée nationale.—Nouvelle ou Petite-France, c’était toujours la patrie.Si la Nouvelle-France, celle des traités, a disparu, celle du peuple survit, et tant qu’un cœur canadien battra sur les bords du Saint-Laurent, la Petite-France comptera un autel et un fidèle.Ce fut aux commencements de cette tâche laborieuse que la France employa la valeur de ses capitaines et les talents de ses administrateurs.Maintes fois, elle s’émut aux récits des aventures et des périls de cette poignée d’enfants que l’audace d’un de ses marins et la sagesse d’un ministre avaient jetés par 66 M.A.ACHINTRE.— La Petite France.delà l’océan, comme l’avant-garde d’une armée de pionniers.Il faut, hélas ! l’avouer, cette troupe, composée d'un petit nombre de matelots et de soldats, de quelques artisans et de laboureurs, bien que vaillante et djvouée, ne disposa jamais des forces qu’exigeait son œuvre.Elle n’en soutint pas moins avec éclat, d’abord contre l’hostilité des tribus indiennes, plus tard, en face de l’ennemi séculaire, l’Anglais, l’honneur et les intérêts de la métropole.La France qui lui confia son drapeau, n’eut point lieu de s’en repentir : jamais mains plus loyales ne le défendirent jusqu’au dernier jour avec plus de constance et de courage.Il ne tint pas qu’à eux de conquérir cette partie de 1!Amérique du Nord, comme les Espagnols l’avaient fait du Mexique et du Pérou.Les Cortez et les Pizarre ne m niquèrent point à leur vaillance; ce qui fit défaut ce furent les services de la métropole, et, aux moments critiques, décisifs, l’appui, la voix de cette patrie alors muette, et qu’en dépit de son indifférence et de son abandon, ils saluaient, expirants, d’un dernier cri de fidélité et d’amour 1 Les échos des plaines d’Abraham, (i) interrogés, rediraient encore ce suprême appel de nos phalanges.Aujourd’hui même, après plus d’un siècle de séparation, aux fêtes, aux solennités nationales, le drapeau tricolore pavoise les maisons des particuliers et flotte sur les édifices publics, mêlant ses plis à ceux du pavillon d’Angleterre.Un tel fait témoigne de la vivacité des souvenirs, et des indestructibles liens qui attachent ces populations à la France.Page écourtée de nos annales, l’établissement de la France au Canada, restera, quoiqu’on dise, une des pages émouvantes, et la plus glorieuse de notre histoire coloniale.Là, sur ce vaste théâtre, au milieu des solitudes d’un continent inexploré, couvert de forêts, sillonné de fleuves, constellé de lacs, qui sont des mers, (2) peuplé de tribus guerrières, un noyau de Français accomplit pendant deux siècles des prodiges d’héroïsme.Sur cette scène d’un genre si nouveau pour l’époque, et dans tous les rangs, apparurent de vrais héros et d’admirables talents : chefs militaires, administra- (1) Flateaux situes en arrière de la ville de Québec, et où se livra, en 1759, la bataille de ce nom, qui décida de la perte de la Colonie.(2) Le Canada possède plus de 1,500 lacs, offrant une superficie de 130,000 milles carrés.teurs, prélats, missionnaires, découvreurs ; des plus haut placés aux plus humbles, à tous les degrés de la hiérarchie, éclate un même élan et une égale ardeur.C’est comme une sève généreuse qui circule dans les veines de ce petit peuple, et rend l’esprit de sacrifice, chose si simple que nul fi’en est surpris, ne s’en prévaut ou ne s’en flatte.Mais aussi quelle histoire ! Cinq années sont à peine écoulées depuis que Christophe Colomb a doublé la terre ;le pape vient de faire deux parts égales des mondes nouveaux, donnant l’une à l’Espagne et l’autre au Portugal ; les souverains, mis en éveil, lancent aussitôt vers cet hémis?phère convoité, à travers toutes les mers, des découvreurs à leur solde : il s’agit d’arriver premier.Ferdinand le Catholique, outre Colomb et Améric Vespuce, a Mendana, Savedra, Juan Cabrillo ; Henri II de Portugal, Cabrai, Cortéréal ; Henri VIII, Jean Cabot, Drake, Frobisher, Davis ; François 1er, Verazzani, Sébastien Cabot, Jacques Cartier.Arrive un jour où la France, obéissant à l’inspiration du meilleur de ses rois, et cherchant un remède aux dissensions religieuses, veut fonder, en Amérique, une colonie ouverte aux réformés.Ce sera pour ceux-ci un asile sûr à l’abri des persécutions ; pour le royaume, la suppression de sanglants conflits ; dans l’avenir, un débouché pour les produits de notre industrie, et un comptoir pour notre commerce.De cette pensée datent les premiers établissements de l’Acadie, et les désastreuses tentatives des Huguenots, Desmonts et Poutraincourt, dont les fiotilles disparurent dans deux effroyables sinistres.A quoi tient cependant la destinée d’un monde [ Deux tempêtes de moins, et le sort du nouveau continent devenait tout autre ! Au lieu de la race anglo-saxonne, la race française dominerait aujourd’hui dans l’Amérique du Nord 1 —Presque au même moment, Jacques Cartier remontait le Saint-Laurent, et reconnaissait les sites, où, plus tard, Champlain devait fonder Québec, et Maisonneuve, Montréal.(1) Les guerres indiennes, commencées au lendemain de la découverte, continuent sans trêve ni merci.Au milieu de ces luttes, où chaque colon, sous peine de mort, doit cultiver, la pioche d’une main et le mousquet d; l’autre, s’élèvent les premiers établissements hospitaliers : monastères, hôpitaux, maisons d’éducation.Les terres sont défrichées et les champs se couvrent de moissons.Autour d’une église, d’un [î] Québec fut fondé, par Champlain, en 1608 ; Montréal, par Maisonneuve, en 1642. M.A.ACHINTRE.— La Petite France.67 manoir seigneurial, se groupent les maisons des censitaires ; le village naît.Les forts, jetés de ci de là, étendent au loin leur cordon protecteur ; l’adminis-tion s’organise, fonctionne 5 l’impulsion est donnée, la colonie a une tête, des membres, elle prend corps enfin : le Canada est fondé ! —Alors arrivent les expéditions, les découvertes, qui ouvrent le pays, et reculent de tous côtés les limites de la colonie.Les premiers explorateurs nous ont fait connaître la région des lacs ; les coureurs des bois s’enfoncent plus avant, pénètrent dans l’ouest et portent nos frontières jusqu’aux pieds des montagnes Rocheuses.Le Canada s’étend de l’embouchure du Saint-Laurent à celle du Mississipi, et des rivages de l’Atlantique au centre des Illinois: la Nouvelle-France dépasse l’ancienne en étendue.Etablis en Amérique, plus d'un demi siècle après nous, (x) les Anglais, que fortifie un courant continue d’émigration, jalousent nos succès, et envieux de nos possessions, rallument sur ce sol les vieilles haines nationales ; les préjugés, les rancunes, l’opposition des intérêts, envenimant les rapports de voisinage, la guerre éclate, et l’Amérique, elle aussi, aara sa guerre de cent ans.Elle dura un siècle et demi.Cette époque, que nous appellerons héroïque et qui embrasse entière la période coloniale française, est un tissu d’événements merveilleux, où les prouesses, les combats, les découvertes et les aventures de tout genre, se détachent comme les têtes d'apôtres et de saints d’une fresque du moyen-âge, sur le fond d'or d’un portique.C’est une suite de courts poèmes dont la réunion forme une épopée.Rien n’y manque.Les découvreurs se nomment : Jacques Cartier, Champlain, Roberval, Joliette, Lamothe-Cadillac, Cavalier de La Salle, Bienville, De la Veranderey ; les militaires, Tracy, de Caliières, de Frontenac, Lévis, Montcalm ; les héros, d’Aulac, d’Iberville, Sainte-Hélène, une héroïne, madame de Verchères ! Cherchez-vous un grand administrateur ?Talon.Un prélat illustre ?Monseigneur de Laval de Montmorency, la tige des archevêques de Québec.Faut-il citer des martyrs ?les pères de Brebœuf et Lallemand.Des victoires, des sièges ?on devrait rappeler chaque engagement, chaque assaut.Oui, nous le répétons, rien ne manque à ces Fastes, pas même le chapitre d’un douloureux exode, acte barbare, sans analogue dans l’histoire moderne, et qui surpasse en cruauté ces enlèvements de peuples que les despotes de l’Asie traînaient à la suite de [ïj Elisabeth donna )e premier acte de concession de terres en Amérique en 1578, mais sans résultat.Le second acte, suivi d’e.'iet, fut accordé par Jacques 1er en 1606.leurs hordes.Nous voulons parler de cette transportation en masse des habitants de l’Acadie, exécutée en t 7 7 5, au mépris de la foi jurée.L’histoire et la poésie, vengeant la justice et le droit outragés, se sont chargées de flétrir les coupables.Sur l’emplacement des ruines embrasées de leurs foyers, de leurs champs dévastés et de leurs troupeaux détruits ; aux lieux mêmes où cette population, jetée par groupes sur cent rivages, vivait paisiblement, plane, comme un remords, le fantôme de ce peuple agricole et pasteur, la poétique figure d’Evangéline, cette fiancée qui mourut vierge, et dont la destinée et les malheurs ont assuré l’immortalité à celui qui les a chantés dans un impérissable poème.(1) Deux grandes figures, deux caractères, résument cette Iliade coloniale.L’un, modeste pilote de Saint-Malo, représente la hardiesse d’esprit unie à la foi, la patience doublée de décision et d’audace, vertus qui semblent s’exclure, mais qu’on trouve à un haut degré dans cette bourgeoisie déjà virile de marins et de marchands du seizième siècle.L’autre, âme généreuse, cœur intrépide, ayant servi sous le maréchal de Villarsen Italie, porte sur les champs de bataille du Nouveau-Monde le courage chevaleresque des soldats de Fontenoy.Chargé de livrer le dernier combat, et voyant la victoire inhdèle, Montcalm sut ravir encore, par l’héroïsme de sa mort, une part de la gloire de son vainqueur.(2) C’est entre les lueurs des éclairs jaillis de deux épées françaises, presque aux mêmes lieux, bien qu’à deux siècles d’intervalle, que s’écoule cette légende, qui a nom l’histoire du Canada.Sur la première page, datée de 1535, Jacques Cartier, l’épée nue, étincelant au soleil de juillet, ouvre ces annales.Entouré de son équipage agenouillé, il prend possession de ces terres au nom de son souverain François 1er.A l’épilogue, en l’année 1759, sous un ciel gris d’automne, l’on aperçoit, au milieu des plaines d’Abraham, le marquis de Montcalm qui, à pied, l’épée à la main, conduisant ses troupes sur les batteries anglaises, tombe mortellement frappé, et scelle de son sang le dernier feuillet de ce drame national.Quatre années plus tard, le traité de Paris, consommant la ruine de notre empire colonial, enrégistrait la cession du Canada à l’Angleterre.[1] Longfellow, poète américain.[2] A la bataille des Plaines d’Abraham, les deux généraux ennemis, Wolfe et Montcalm, furent tou» deux tués pendant l’action. 68 M.A.ACHINTRE.— La Petite France.La perte de cette province extérieure fut pour la France une diminution de force et de prestige ; comme le serait pour une famille la mort d’un de ces fils dévoués en qui les parents ont placé, avec leurs affections les plus chères, les espérances de leur vieillesse.Cette mutilation fut comme un lambeau de chair violemment arraché des flancs de la mère-patrie.La plaie, maintenant cicatrisée, s’ouvre à certains jours ; elle saigne même parfois ; et pas une âme française, en visitant Québec, Montréal, ou parcourant les campagnes qui bordent le Saint-Laurent, ne verra, sans émotion, revivre les mœurs, les coutumes de nos aïeux, n’entendra, sans tressaillir, résonner à son oreille cette langue française qu’on dirait avoir été expressément formée pour faciliter, parmi les hommes, l’échange des sentiments et des idées ; car nulle, en sa précision et sa clarté, n’exprime mieux qu’efle, et sans équivoque, tout ce que l’esprit conçoit d’honnête et de beau, tout ce que le cœur ressent de généreux et de bon.\ II.Le désastreux traité de Paris,— io février 1763— cédait non-seulement à l’Angleterre nos possessions du Canada, mais livrait à la merci de notre rivale les colons qui avaient fécondé cette terre de leurs sueurs et de leur sang.Au lendemain de la cession, commença pour les 63,000 Français restés en Amérique, une existence difficile, semée de pièges et d’embuches.Privés tout d’un coup de leurs chefs naturels,—car tous ceux qui avaient un nom, un poste, ou quelque aisance : nobles, officiers, fonctionnaires, notables, profitèrent des stipulations du traité pour passer en France,—ces braves gens, demeurés sans autre guide qu’un clergé, alors peu préparé aux luttes qui allaient s’ouvrir, se rattachèrent énergiquement à leurs traditions, et à leur glorieux passé.Disséminés sur d’immenses espaces, mais groupés autour de leurs pasteurs, et répugnant d’instinct à une assimilation, à laquelle, dans un but facile à corn.-prendre, poussait la nouvelle métropole, les Canadiens se retranchèrent derrière l’infranchissable barrière qu’élève entre deux races, la différence du culte et du langage.Aussi la conclusion de la paix, en suspendant les rencontres armées, laissa subsister les ressentiments.Calme à la surface, le pays demeurait au fond très agité.Chaque jour les nouveaux occupants outrageaient cette population au sujet de ses croyances, ou la lésaient dans ses droits.La lutte se continua, latente, mais opiniâtre.De militaire elle devint politique.Les délibérations secrètes des Conseils, les lentes procédures des Assemblées, remplacèrent l'agitation des camps et les coups de mains.Cette tactique nouvelle embarrassa d’abord nos Canadiens ; mais dans ces bouches, muettes au début, la parole devint bientôt aussi dangereuse (pie l’épée l’avait été dans les mains de leurs pères.Ils se servirent de la nouvelle arme légale avec autant de prudence que d’habileté.Pour ce peuple, demeuré fidèle a son origine et à sa foi, l’enjeu du combat en valait la peine ; il n’y allait rien moins que de son existence même.Pour lui il s’agissait de ne point se laisser enlever les dei x< biens qui, pour l’homme, représentent tout ici-bas, cœur et esprit, sentiment et raison ; c’est-à-dire sa langue et sa religion.Ravir à la fois le Dieu et le Verbe d’un peuple, c’est plus que le détruire, c’est l’avilir, car dans la vie mécanique où il s’agitera désormais, il ne conserve que juste le degré de sensibilité nécessaire pour ressentir l’insulte et la honte.Etre ou ne pas être : tel se posait le problème.Le premier succès qu’obtinrent les Canadiens date de 1791.Ce fut l’octroi d’une constitution, substituant à l’autorité absolue des gouverneurs, une sorte de régime parlementaire.— (1) Ce n’était pas la liberté, l’égalité des droits et des fonctions réclamées, mais les moyens de les acquérir.Dés ce moment, les deux partis excités par des colères et des provocations, mutuelles, luttèrent à visage découvert, aux applaudissements d’un public attentif.Si les guerres de l’époque précédente avaient eu leurs illustrations, les luttes parlementaires eurent aussi les leurs.Grâce à l’éloquence, à l’énergie de tribuns, tels que les Viger, les Bourdage, les Papineau etc, aux sacrifices de tout genre d’un clergé patriote, les Canadiens conservèrent leur langue, leurs lois et leurs droits religieux.Quelques années auparavant, la guerre de l’indépendance des Etats-Unis avait servi les intérêts de nos compatriotes ; car l’Angleterre, redoutant la contagion de la révolte de ses colonies, effrayée de la propagande des agents des Etats rebelles, devint tout à coup conciliante, et céda sur maints points disputés.—Fait curieux, la Révolution qui, en France, emporta l’ancien régime, le Directoire, le Consulat et l’Empire, passèrent presque inaperçus chez nos Français [1] Ce fut à une proposition faite par le célèbre Pitt, que le Canada dut cet acte constitutionnel. M.A.ACHINTRE.— La Petite France, 69 d’Amérique, tant eux-mêmes se trouvaient alors occupés de leurs propres intérêts.—S’ils connurent, à l’époque, les détails de nos victoires et de nos revers, ce fut par les récits de ces prisonniers français qui, ayant à choisir entre la cale d’un ponton et le service des troupes coloniales, s’en vinrent comme soldats dans le pays.(1) L’effet de ces événements ne se produisit que plus tard.Il en résulta deux choses : l’horreur de la Révolution et le culte du héros.Mais, amour d’un homme ou haine d’un régime, l’affection des Canadiens pour la France ne s’affaiblit jamais.La révolution de 1837, dernière explosion d’un patriotisme réduit au désespoir par un arbitraire renouvelé des plus mauvais jours, assura une fois pour toutes à ce peuple vaincu, mais qu’on ne put asservir, cette liberté politique sans laquelle toutes les autres sont précaires.Douze Canadiens, esprits d’élite, cœurs magnanimes, payèrent de leur tête ce triomphe d’une cause juste.Nous rappellerons ici qu’antérieurement au traité de 1763, ainsi qu’après sa conclusion, autour de ce Bas-Canada, germe avorté d’un grand dessein, les Loyalistes, (2) précédés et suivis plus tard d’autres colons, étaient venus s’établir dans les possessions de l’Amérique Britannique, restées fidèles à la couronne.L’émigration, les progrès de la natalité, augmentèrent ces groupes, et de nouvelles colonies naquirent à la vie politique.Ainsi se sont développées les provinces aujourd’hui confédérées : Nouvelle-Ecosse, Nouveau-Brunswick, Haut-Canada, Ile du Prince-Edouard.Jusqu’à l’établissement de la Confédération actuelle, à l’exception du Haut et du Bas-Canada qu’une mal* heureuse combinaison réunit trop longtemps, chacune de ces colonies s’administrait séparément.En 1866, les délégués de toutes les provinces de l’Amérique Britannique du Nord, assemblés à Québec, adoptaient sous le nom de : the Dominion of Canada, (La Puissance du Canada) les bases d’un système fédératif, que le Parlement de la Grande-Bretagne déclara loi du royaume, le 1er juillet de la même année.Dix-huit mois plus tard, l’abolition, ou plutôt le rachat que l’Angleterre fit des territoires jadis octroyés à la compagnie de la Baie d’Hudson, et cédés au Canada, moyennant indemnité, augmentait d’autant (1) Nous avons connu personnellement plusieurs de ces vieux militaires ; trois, entre autres, qui demandèrent, et obtinrent la médaille de Sainte-Hélène, (2) On désigne sous ce nom les colons anglais qui dans la révolte des colonies demeurèrent fidèles à la couronne.le jeune Etat anglo-américain.Une province, Manitoba, et un territoire, (1) celui du Nord-Ouest, se formaient aussitôt des débris des privilèges concédés par Charles II à son cousin lord Ruppert.(2) La Confédération existait depuis trois ans à peine que la Colombie Anglaise, comprenant l’Ile de Vancouver, entrait volontairement dans l’association.Peu après, l’Ile du Prince-Edouard imitait sa sœur du Pacifique.Aujourd’hui, et grâce à ces acquisitions successives, le Canada qui dépasse en étendue la superficie des Etats-Unis, (3) voit trois océans : l’Atlantique, le Pacifique et la mer glaciale, former la mobile ceinture de ses rivages.(4) Dans ces espaces immenses, réserves offertes aux déshérités du vieux monde, s’étale, au milieu de climats divers, une variété de productions extraordinaire.C’est un champ sans limites ouvert à l’intelligence et à l’activité des hommes de bonne volonté ; à l’agriculture, ali commerce et à l’industrie.Pêcheries, forêts, céréales, mines, élevage, transport, etc,, etc., tout un monde de richesses à exploiter, Par ce qui 'a été fait, l’on peut juger de ce qui se fera, et le présent pronostique l’avenir.Ainsi, en un siècle, les quelques milliers de colons qui, en 1763, occupaient le Canada, sont devenus quatre millions d’âmes.Des rivières, des fleuves, autrefois semés d’obstacles, grâce aux travaux de colonisation, couvrent le#pays d’un réseau de voies navigables, et aux lieux mêmes où ne se hasardaient point sans danger des embarcations, passent maintenant des flottes de navires de fort tonnage.(5) Des chemins de fer de quinze cents [1] La différence entre un territoire et une province consiste en ce que celle-ci jouit d’un gouvernement responsable, tandis que celui-là est administré par des lois spéciales, votées par le gouvernement fédéral, jusqu’à ce que le chiffre de sa population, chiffre fixé, ’le fasse passer d'un état à l’autre, [2] La charte de cette concession, qui comprenait les territoires cédés en 1626 par Louis XIII à la compagnie de la Nouvelle-France, date de 1670, et porte ce singulier préambule 5 o Le gouverneur et la compagnie des Aventuriers d’Angleterre, traitant dans la Baie d’Hudson.” [3] Le territoire des Etats-Unis, y compris Alaska, ou l’Amérique Russe, comprend 3,510,970 milles carnés ; celui du Canada mesure 3,528,805 milles carrés.[4] Le Canada a un développement de côtes maritimes de 3,500 lieues.[5] Les canaux du Saint-Laurent qui n’avaient admis jusqu’ici que des navires de 500 tonneaux, reçoivent depuis cette année des navires de 1,500 tonnes, 7o M.A.ACHINTRE.— La Petite France.kilomètres traversent des provinces aussi vastes que la Hollande et la Belgique réunies, rattachant d’un lien d’acier les membres de ce grand corps.L’industrie, née d’hier, prospère et se développe.Le commerce a centuplé, et le chiffre total des importations et des exportations, de quelques millions, il y a trente ans, atteint actuellement un milliard de francs, [i] Quant à la forme du Gouvernement, à la nature des institutions politiques du pays, c’est sans souverain ni corps prévilégié, le régime parlementaire anglais ; la république moins le nom et ses écueils ; admirable système pour assurer le développement de la fortune publique, car il provoque, encourage et protège l’action féconde et réciproque du capital et du travail.— Les rouages de la machine sont aussi simples qu’effectifs.Chaque province a son gouvernement responsable, composé d’une ou deux Chambres et d’un Lieutenant-Gouverneur.Souveraine et indépendante, en tout ce qui touche ses finances, les lois civiles, l’éducation, les terres et les forêts, les mines etc., etc., chacune d’elles administre ses affaires à sa convenance.—Le gouvernement fédéral comprend un parlement, formé d’un sénat, nommé par l’exécutif, d’une chambre des représentants, dont chaque province, proportionnellement à sa population, élit les membres ; plus un Gouverneur-Général, nommé par la Reine.Voilà l'outillage.—Le mécanisme fonctionne à merveille, car en ce pays il n’existe point d’antagonisme de province à province, aucune rivalité de classes et nul privilège.L'arbre de la liberté ayant conservé toutes ses branches, porte ses fruits.Libertés politique, individuelle, religieuse, de la presse, droit de réunion, d’association, existent, sans autre restriction que des règlements de police communs à tous, et font partie des droits garantis à chaque citoyen par la constitution.Aussi la dignité de la vie et le caractère de l’individu, se ressentent-ils de l’inviolabilité assurée à la personne et au foyer, à la pensée et à la conscience.— Les sociétés et les compagnies de toute sorte, financières, industrielles, commerciales, politiques, littéraires, religieuses, fleurissent partout, dans les villes aussi bien que dans les campagnes.Le pouvoir moteur, en ce libre pays, c’est l’initiative de l’individu qui, elle, engendre l’esprit d’association.—Si la force des lois se fait partout sentir, nulle part n’apparaît la main du fonctionnaire, ou le caprice de l’administration.Au point de vue social et politique, et la part faite aux imperfections inhérentes à toute œuvre d'homme, c’est l’idéal du genre ; la reproduction de la nature en son essence et ses manifestations : la variété dans l’unité.—Nous n'avons pas eu l’intention de présenter, en ces quelques lignes, un résumé d’histoire ou un tableau des ressources du Canada, mais seulement d’esquisser les traits généraux d’un pays quelque peu oublié, et sur lequel sa participation à l’Exposition Universelle de 1878, les produits de son sol et les objets de son industrie, ont attiré de nouveau l’attention.Pourquoi la France et le Canada ne renouvèle-raient-ils pas aujourd'hui, les rapports de commerce et d’amitié dans lesquels ces deux pays trouvèrent autrefois tant d’avantages ?L’entreprise en vaut la peine, et des produits tels que les bois, les poissons le beurre, le fromage, le pétrole, sans compter les céréales, les viandes etc., offriraient certainement des bénéfices aux avisés qui en tenteront l’importation.(1) N’oublions pas que la partie la plus commerçante, une des plus riches de la Confédération canadienne, c’est la province de Québec, l’ancienne Petite-Francc> où notre langue, nos mœurs et jusqu’à nos légendes se sont conservées plus vivantes que chez nous.Raconter ce pays lointain, décrire les scènes de cette nature sauvage ou cultivée, mais partout pittQ-resque, ce serait découvrir à nouveau une province de l’ancienne France.En effet quelque part que nous allions, à travers ses bois, sur ses fleuves, ses lacs ou son golfe ; aux sommets des montagnes comme au fond des vallées ; sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi, aux bords de l’Atlantique, et jusque sur les banquises de la mer polaire, nous retrouverons les pas de nos explorateurs, les ruines de nos forts, les traces de nos expéditions militaires, et celles de cette légion d’aventuriers ; voyageurs, coureurs de bois, corsaires, etc., qui, un siècle avant les Américains, pénétrèrent dans le Far-West, marquant de leur hutte de pionnier ou de leur poste de trappeur, avec une étonnante sagacité, les endroits ou s’élèvent aujourd’hui des villes populeuses ; frayant, au milieu des solitudes, les admirables sentiers sur lesquels l’industrie n’a plus eu qu’à poser ses rails.Oui, nous pouvons le dire, avec un légitime orgueil, malgré tout, et en dépit des millions d'Anglo-Améri-cains qui couvriront bientôt ce continent, le souvenir de notre occupation ne s’effacera jamais.[1] Le commerce du Canada de 149 millions de francs en 1850, s’est élevé en 1871-72, à 971 millions de francs.(1) Une grande partie des beurres et fromages que nous allons acheter en Angleterre, viennent du Canada . M.OCT.CUISSET.— Des Phosphates.7* De nos jours encore, à chaque fois qu’un émigrant ou un chasseur, perdu dans les plaines de l’Ouest, campé près d’une source ou sur la lisière d’un bois trouve, en creusant le sol, une vieille lame, ou la pièce rouillée de quelque mousquet, s’il est français il peut la réclamer comme sienne : c’est une épave de notre naufrage ! L'histoire, qui a parfois d’étranges retours, semble d’ailleurs vouloir venger notre mémoire.Malgré l’irruption d’une race absorbante, et les prescriptions officielles, le sentiment et les souvenirs protestent, et l’univers entier traduit Dominion, (i) par Canada ! Surgit-il du i>assé ce nom de Canada comme un reproche à notre adresse, ou demeure-t-il vivant, ainsi que la compensation des sacrifices accomplis ?Nous l’ignorons.Mais, quoiqu’il en soit, réparation de l’histoire ou dédommagement de la postérité, le Canada est, fut, et sera toujours la France d’Amérique 1 A.Achintre, DES PHOSPHATES ET DU Hole que joue l’aoide phosphorique dans le régné organique " Quant on considère l’in-“ fluence prépondérante qu’exer-“ ce la production du sol sur la v.“ puissance des Etats et sur le “ bien-être des populations, on “ ne peut s’empêcher de recon-£ “ naître que tout ce qui contribue 1 “ à son augmentation est digne “ de fixer l’attention des hommes *4 d’Etat et des esprits les plus “ éminents.” Ch.de.Molon '^Hicide phosphorique joue un rôle considérable dans le développement des végétaux aussi bien que dans l’accroisse ment ou l’entretien de l’organisme ani- [i] Nom officiel de la Confédération des provinces Britanniques de l’Amérique du Nord.mal, auquel il fournit la plus grande partie de la matière qui compose la charpente osseuse.Je vais dans les lignes qui suivent, étudier la fonction de ce corps en agriculture.J’étudierai aussi les sources d’où il provient et la manière dont il peut être avantageusement employé par les cultivateurs, lorsqu’il devient nécessaire d’en faire usage comme engrais, c’est-à-dire lorsque les terrains n’en contiennent pas une suffisante quantité à l’état assimilable pour pourvoir à l’alimentation des plantes, et que l’on doit avoir recours à des additions artificielles de phosphate pour compléter les exigences de la végétation.* * * Pour produire les plantes, il faut nécessairement que la terre puisse leur fournir tous les éléments qui les constituent.Ces éléments sont d’abord le carbone, l’oxygène l’hydrogène, et l’azote, qui concourent ensemble à former la partie organique, et qui ne manqueront jamais aux plantes tant qu’il y aura de l’eau et de l’acide carbonique dans la terre et dans l’air ; tant que le sol arable se trouvera dans des conditions favorables pour fixer l’azote de l’atmosphère.Les autres éléments appartiennent au lègne minéral \ ce sont la chaux, la magnésie, la silice, le fer, l’acide sulfurique, le chlore, la potasse et la soude.Si j’en excepte la potasse^qu’il est quelquefois nécessaire de restituer, tous ces corps sont assez abondamment répandus dans le sol pour suffire aux besoins des végétaux.D’ailleurs quelques-uns sont apportés par les pluies et par le mouvement même des eaux.Mais il n’en est pas de même des phosphates qui ne peuvent être restitués par aucun des phénomènes de la nature.Tous les sols productifs en contiennent, mais le prélèvement de récoltes successives tend à épuiser le stock à la longue, et l’acide phosphorique est tellement nécessaire aux plantes, qu’on en arrivera fatalement à une stérilité complète si l’on ne maintient pas, par des additions convenables d’engrais, une richesse suffisante dans la terre.Un manque partiel des autres principes minéraux pourrait ne pas nuire d’une manière sensible aux récoltes.D’ailleurs, l’élément le plus généralement répandu, la chaux, peut se substituer à la magnésie, quoiqu’il soit rare que la magnésie fasse défaut, et la soude, qui est aussi très abondante dans le sol, peut remplacer jusqu’à un certain point la potasse.Mais pour l’acide phosphorique, il n’y a pas de substitut possible, et la dose disponible ne peut manquer sans inconvénients graves.L’histoire ne nous offre que trop d’exemples de contrées autrefois d’une fertilité remarquable, et qui sont 72 M.F.de KASTNER.— Littérature et Philosophie Allemandes.frappées aujourd’hui d’une stérilité presque compl été ; ainsi les plaines de la Sicile, certaines parties de la Grèce, de l’Asie Mineure, du nord de l’Afrique, autrefois les greniers de l’Italie.Et sous nos yeux, n’avons -nous pas des contrées cultivées depuis une couple de cent ans qui étonnaient autrefois par leur fertilité extraordinaire, et qui sont maintenant épuisées : la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France produisaient par arpent quarante minots et plus de blé, ou l’équivalent en d’autres récoltes, et maintenant, le rapport est presque nominal.On a touj Durs pris au sol sans rien lui rendre et avec des terres d’u le grande richesse, on en est arrivé à la ruine.Il n’y a plus qu’un moyen pour le cultivateur de se relever.Il fuit qu’il emploie des engrais énergiques pour ramener sa ferme dans un état normal, et quand il en sera venu à ce point, il faut qu’il ne se départisse plus du système qu’il aura adopté et qui sauvera certainement sa situation.* # * Si tous les produits de la ferme demeuraient à la ferme même, la terre pourrait être conservée en bon état à l’aide de ses propres ressources, mais le résultat définitif et immanquable des cultures est d’emporter au loin les principes fertilisants accumulés à la surface du sol par le travail de la végétation.Une grande partie des denrées est portée sur le nvftché.Les fourrages mêmes, consommés par le bétail de la ferme, ne passent pas entièrement dans le fumier, puisqu’une quantité notable est portée dehors sous forme de lait et de viande.Or, un bœuf de 1,000 livres qui sort de la ferme emporte 72 livres de phosphate de chaux contenant 33 livres d’acide phosphorique, c’est-à-dire une dose suffisante pour une récolte de 40 minots de blé.* * * Nous avons vu que ies plantes devaient trouver dans le sol une suffisante quantité d’acide phosphorique.Tous les terrains qui produisent les plantes fournissant à l’alimentation animale, contiennent nécessairement ce principe à l’état assimilable.Cet acide phosphorique, disséminé dans le sol en plus ou moins grande proportion, se'présente sous la forme de phosphate de chaux, allié avec une petite quantité de phosphate de magnésie, de fer et d’alumine.Il ne peut en effet en être autrement, puisque toutes les parties du corps animal contiennent de l’acide phosphorique, et que l’animal, quel-qu’il soit, puise dans les plantes ou leurs produits tous les éléments de sa cons- titution.Or les plantes qui fournissent au corps de l’animal tous les éléments doivent les contenir elles-mêmes, et où peuvent-elles les puiser, si ce n’est là 0:1 elles puisent toute leur nourriture, c’est-à-dire dans le sein de la terre ?La terre contient donc de l’acide phosphorique combiné, mais à l’état assimilable, qui est absorbé par les végétaux et par suite transmis à •l’organisme animal.Les principales sources d’acide phosphorique dont l’agriculture peut tirer parti sont : Le fumier de ferme ; Les os des animaux réduits en poudre ; Les phosphates naturels et les superphosphates ; La cendre d’os ; Le guano.Dans un prochain article, j’examinerai ces différentes sources d’engrais phosphatés.Oct.Cuisset.LA LITTERATURE ET LA PHILOSOPHIE ALLEMANDES Conférences de M.Lef(livre, à P Université Laval.Si M.Lefaivre s’est un peu étendu sur la philosophie allemande, c’est que nulle part plus qu’en Allemagne, la pensée abstraite n’a une corrélation plus étroite avec toutes les formes de l’activité nationale.L’action n’est pas pour l’Allemand l’effet immédiat d’une impulsion, mais la réalisation d’un système.De là son entêtement et sa ténacité dans tous les projets qu’il médite.Il y a l;eu de signaler ici une différence caractéristique entre la France et l'Allemagne.Chez les Français, nation sociable, l’opinion s’est formée d’abord à la cour, dans les salons, les théâtres les réunions élégantes.Toutes les branches de notre littérature sont visiblement influencées par les femmes, ont quelque chose de mondain.L’allemand vit plus retiré, plus concentré en lui-même, il se réunit 4Mbts.Les femmes sont confinées à la maison, s’amusent et s’invitent entre elles.Les hommes passent leurs soirées à la brasserie, à boire de la bière, à fumer de mauvais tabac et à disserter gravement.Le péda- M.F.de KASTNER.— Littérature et Philosophie Allemandes.73 gogue, le professeur, ont ainsi un auditoire tout pré-pari.Delà leur influence sur la nation allemande.Ces moeurs ont subi de nos jours de profondes modifications, mais de 1S15 à 1848, les professeurs on: été les maîtrçs de l’Allemagne ; c’était aux universités d’ailiems qu’avait été due la délivrance nationale.M is quel usage les professeurs faisaient-ils de leur ascendant ?Tenaient-ils école de vertu ?Non, ce quiis versent dans les cœurs, c’est l’ivresse de l’orgueil, i amour de la domination, les excitations de la hame.Le seul devoir des Allemands est de fonder un grand empire, d’imposer leur prépondérance à l’Europe, et si c’est possible, à l’univers.Voilà la morale des Allemands.Pour réaliser cet idéal, que faut-il ?L’unité, la concentration des forces nationales dans une même main.De là la guerre sans merci faite par les patriotes aux petits souverains allemands, quoique leurs gouvernements fussent éclairés et paternels.Mais, chose plus étrange, ce mouvement unitaire recevait des encouragements des libéraux et des publicistes français.Aucun d’eux ne voyait que la principale préoccupation de ces unitaires allemands, leur seul souci, était la ruine de la France.Un phénomène caractéristique de cette évolution intellectuelle, c’est que la poésie disparaît.Elle s’envole d’un pays livré exclusivement aux calculs de la haine et de l’ambition.Heine a cessé de chanter dès 1830.Ses vingt-cinq dernières années sont consacrées à la satire, à des articles de revue.La transformation d’Uhland, le barde Wurtembergeois, qui, dans le commencement du siècle, avait charmé toute l’Allemagne par ses compositions lyriques, est encore plus singulière.Arrivé à l’apogée de la réputation, il quitte la poésie pour la politique et s’enrôle dans la milice du progrès et du teutonisme.Nommé député au parlement de Francfort en 1848, il s’y distingue par son zèle démocratique, ses illusions naïves, son ardeur à fonder un empire germanique où les professeurs et les hommes de lettres auraient eu pour vassaux et subordonnés les rois et les princes.Ici, M.Lefaivre raconte la déconfiture amusante de ce parlement qui, expulsé de Francfort par les troupes autrichiennes, finit par se dissoudre à Stuttgard sous la pression des baïonnettes prussiennes, sans effusion de sang toutefois.Cette dispersion, cet avortement prosaïque, mirent fin au règne des professeurs en Allemagne ; non point que leurs conceptions n’eussent point porté fruit, mais on n’en avait conservé que les rêves de grandeur et d’expansion nationale.La baïonnette et le canon avaient eu partout raison des utopistes, des tribuns.Il se fait alors une transformation étrange dans la nation allemande.Elle renie le droit, l’idée, et se jette avec une sorte d’ivresse dans l'adoration de la force ; n • 1 pas les ignorants, le peuple, mais les écrivains et les penseurs.“ Plus de théories, de systèmes, disent ils ; il est temps que l’Allemagne sorte de l’idéal et qu’elle revendique sa place sur la terre.Voilà trop longtemps que d’autres races très inférieures, moins bien douées sous tous les rapports, usurpent le monopole de l’action et de la puissance.Le mo ent i est venu de créer une Allemagne, émule de la France, de l’Angleterre, possédant une armée, une flotte, une diplomatie, un parlement national, en un mot tous les rouages d’un gouvernement fort.” Cette ambition, cette idée fixe s’accuse surtout chez les historiens.Nul genre ne se prête mieux que l’histoire à la glorification de la force.Elle excite en nous l’idolâtrie du succès, du génie.La moralité à ses yeux n’est qu’un intérêt secondaire.Les historiens allemands excellent dans l’art de déguiser sous les procédés narratifs les convoitises, les rancunes et les aspirations de leur orgueil national.Ils ont refait l’histoire du monde depuis les âges primitifs pour établir la supériorité de leur race.Les ancêtres des Allemands sont les Aryens, l’élite de l’humanité, qui, établis primitivement dans l’Asie centrale, ont émigré en Europe et se sont établis en Germanie où ils ne tardèrent pas à entrer en lutte avec la corruption romaine.Alaric, Genséric et tous les ravageurs de l’empire romain sont des exterminateurs bienfaisants, qui ouvrent une ère nouvelle et réparatrice sur la terre.Telle est la refonte historique opérée par l’érudition allemande, popularisée sous le nom d’exégèse, et qui aboutit à la fameuse théorie du pangermanisme ou à la prépondérance de l’élément allemand dans tout l’univers.Dans les travaux les plus divers, les plus disparates, éclate cette monomanie de patriotisme.Parmi tous les historiens allemands, M.Mommsen mérite une mention à part pour les défis arrogants qu’il jette aux idées de justice et de moralité dans son histoire romaine.Il professe ouvertement le culte du succès.Il témoigne d’une médiocre estime pour les orateurs, pour les triomphes de la parole.Son héros favori est César.Il prêche aux Allemands les vertus guerrières, non pour leur mérite intrinsèque, mais comme un moyen de reproduire l'empire., romain dans le monde moderne.La ruse, la fourberie même ne lui répugnent pas.Il éprouve une sympathie secrète pour toutes les machinations et les efforts qui visent à la conquête du pouvoir.Ces maximes eurent une énorme influence sur l’esprit public de l’Allemagne, qui se proposa dès lors l’hégémonie militaire de l’Europe pour but de ses destinées.“ Je ne reconnais plus les Allemands, ” disait un jour 74 M.F.de KASTNER.— Littérature et Philosophie Allemandes.à M.Lefa’vre un vétéran de 1848, revenu en Allemagne en 1865 ;“les rêveurs mystiques, les penseurs désintéressés ont aujourd’hui des allures de forbans et de condottières.Les agneaux sont changés en tigres, les colombes en vautours, ” Ainsi parlait ce pur, ce libéral, devenu dans l’Allemagne bismarkienne un anachronisme, et lui-même, quelques mois après, était enrégimenté dans la phalange des reptiles, c’est-à-dire dans la presse payée par la Prusse.Abstraction faite des ravages que de telles maximes doivent produire dans les sentiments d’une nation, il y a dans cette poursuite de la domination matérielle, dans ce culte de la force, une profonde méprise.La nature des sociétés modernes ne comporte plus de telles ambitions.Partout la tyrannie rencontre une barrière insurmontable dans la vitalité des croyances chrétiennes, source vivifiante, intarissable, dans laquelle se retrempent les idées de droit.Les monarchies universelles ne durent plus à notre époque ou ne durent que quelques années.Est-il sage, est-il patriotique même de la part d’un historien, d’exciter chez ses compatriotes des passions qui doivent les conduire fatalement à des catastrophes et à de douloureuses déceptions.En attendant que l’avenir se charge de vérifier ces présages, les leçons de M.Mommsen ont fructifié.“ Ce n’est point par des phrases ni par des discussions philosophiques, ” disait Bismark dés 1862, “ que la Prusse entend remplir sa mission, c’est par le fer et le sang.” A ces mots, une tempête s’éleva dans le parlement, la presse allemande cria au scandale, car les Allemands avaient encore des préjugés, des réminiscences libérales.Mais quatre ans plus tard, après Sadowa, lorsque toute l’Allemagne fut aux pieds de la Prusse, les libéraux et les philosophes entonnèrent un chant d’allégresse et célébrèrent le génie providentiel qui venait d’unifier leur patrie.A partir de cette époque, l’Allemagne sent qu’elle touche au but de ses rêves.Un changement remarquable se fait aussitôt dans tous les organes germaniques.Aux récriminations, aux doléances contre la supériorité française, succède un ton de hauteur et de provocation menaçante.Vainement la France se fait modeste et désintéressée ; on la raille de sa résignation, on veut y voir une marque de faiblesse.“ Il est temps, ” disaient les journaux et les brochures populaires, “ il est temps que l’Allemagne unifiée prenne sa revanche des humiliations infligées à son honneur par la France depuis deux siècles.Il est temps qu’elle reprenne ce qui lui a été pris frauduleusement à la faveur de ses divisions.” Un géographe officiel, M.de Liebenon, faisait graver et publiait en 1869, la carte de la frontière allemande, adjugeant sans façon à la patrie germanique, la Lorraine et l'Alsace.Malgré l’attachement bien connu de cette dernière pour la France, on affectait dès lors de la considérer comme une province allemande.Voici ce que disait à ce propos un romancier célèbre, Ber-thold Auerbach : “ quand un enfant a quitté le foyer paternel pour suivre une bande de saltimbanques et qu’il s’est encanaillé dans cette joyeuse compagnie, le père a le pouvoir absolu de ramener de force le drôle au logis, s’il ne veut pas y rentrer de plein gré.” Ces excitations étaient utilisées habilement par la politique prussienne, qui mettait tout en œuvre pour exaspérer les susceptibilités de la France et rendre inévitable l’explosion d’une guerre, sans avoir l’air de la provoquer.C’est la France qui passe pour avoir été l’agresseur et avoir forcé l’Allemagne à la guerre.C’est le reproche qu’adressent aux Français bien des Allemands, quand ils s’attendrissent sur le mal qu’on les a forcés de faire à la France.C’est la sensibilité du spadassin de la comédie italienne qui ne provoque jamais, auquel il faut faire violence pour le déterminer à utiliser sa botte secrète, mais qui, après avoir couché par terre sa victime, l’accuse avec des larmes dans la voix d’avoir méconnu son affection et de s’être méchamment fait couper la gorge par le plus dévoué, le plus fidèle des amis.Mais nous voilà arrivés à la guerre néfaste qui s’est terminée par la défaite et la mutilation de la France.Ici, un Français doit s’arrêter ; il ne peut juger impartialement les œuvres de cette époque, des poésies qui célèbrent le bombardement des villes françaises et décrivent avec complaisance des champs ravagés et des ruines fumantes, une prose qui démontre que les Français ont été justement châtiés pour leurs fautes et leur corruption, et que le démembrement de la France est nécessaire à la paix et au bonheur de l’Europe.Grâce à Dieu, la vieille Gaule existe cependant, elle a survécu à l’attaque préparée, combinée savamment et patiemment contre elle pendant un demi-siècle ; elle a recouvré sa force, sa vitalité ; elle peut se taire, se recueillir et attendre.L’Allemagne a réalisé son rêve ; elle est la première puissance militaire de l’Europe.M.Lefaivre ne veut pas rechercher à quel prix elle s’est payé, se paye et se payera cette satisfaction, ce serait faire de la politique, et son étude ne doit porter que sur l’art et les productions intellectuelles.Mais l’inspiration, l’idéal, la poésie, ne peuvent fleurir dans un pays auquel il manque la conception de l’idéal et le respect du droit et du malheur, la générosité, la compassion pour les faibles ; ils ne peuvent fleurir dans une société éprise Kirouet et Cantin M.|.MARMETTE K J ROUET & CANTIN (*) (Suite.) de la force, glorifiant systématiquement la violence et la ruse.Il est sans doute très piquant d’exalter la gloire de chefs barbares comme Arminius et Alaric, de raviver le culte des dieux Scandinaves au dix-neuvième siècle ; mais ces excentricités ne font pas eclore des poèmes comme le Paradis perdu, la Mes-suide ou hvangèline.Il n’y a plus de Klopstock en Allemagne.Goethe et Schiller s’y trouveraient également dépaysés, Schiller qui a fait Marie Stuart et Jeanne d'Arc, Goethe qui a professé toute sa vie un suprême dédain pour l’idée allemande.Aujourd’hui l’Allemagne n’admet plus en fait de poésie que des cantates et des dithyrambes teutoniques.Le ciel et la terre doivent raconter sa gloire, sa mission humanitaire, ses droits à l’empire du monde.M.Richard Wagner se charge de les mettre en musique.Les lettres allemandes resteront dans leur stagnation actuelle, tant qu’un effort ou une secousse salutaire n’auront pas arraché l’Allemagne à cette idolâtrie d’elle-mème, tant qu’elle ne sera pas revenue au sentiment chrétien, hors duquel il n’y a que dureté de cœur et pharisaïsme, c’est-à-dire stérilité pour l’intelligence, tant qu’elle ne sera pas revenue à l’humilité, à la conscience de nos incurables misères.M.Lefaivre a vu l'Alsace, le pays de ses aïeux, arraché violemment à la France ; il a vu ces écrivains dont il aimait, dont il admirait le génie, répondre par des chants de triomphe, des ricanements et même des insultes, aux gémissements de 1,600,000 Alsaciens-Lorrains.Il a lui-même eu l’honneur d’être caricaturé sur la scène allemande par Richard Wagner.Comme on a pu le voir, il n’est pas hostile à l’Allemagne ; mais en voyant l’empire d’aujourd’ui, bardé de fer, hérissé de forteresses, se préparant au sein du triomphe à cinquante ans de guerre, il ne peui s’empêcher d’évoquer dans son souvenir ces beaux vers du poète Longfellow : Puisse toute nation qui portera de nouveau la main sur une nation sœur, être marquée au front de l’éternel stigmate de Caïn.” En appliquant ces vers à l’Allemagne, on peut dire que son génie a été stérilisé par le souffle glacé de la haine.Elle ne retrouvera l’essor de ses puissantes facultés qu’en tendant une main fraternelle à la France.F.de Kastner (*) N’ayant fait aucun apprentissage, Pierre fut naturellement le dernier d’entre les commis qu’employait la maison Brassard et Cie.D’abord on lui fit porter les achats à domicile.Ce fut le temps le plus dur qu’il eut à passer.C’était lui qui ouvrait le magasin, à sept heures du matin durant l’hiver, à six heures pendant l’été.Lorsqu’il descendait, tout grelottant, du grenier où il c >uchait avec les autres commis—c’était alors l’usage chez les marchands de loger leurs employés —lorsque, les pieds dans la neige et l’air froid dans le cou, il enlevait les contrevents de la boutique ; lorsqu’il entrait dans le magasin glacé pour y allumer le poêle, ses rêves de fortune à venir se refroidissaient bien un peu comme ses doigts devenus gourds.Mais bientôt le bois pétillait sous les mordantes caresses de la flamme, le poêle se mettait à ronfler et commençait à pénétrer d’une chaleur bienfaisante le pauvre commis qui, pelotonné tout auprès, en attendant l’arrivée de ses compagnons, sentait bientôt ses espérances se dégourdir, et les voyait, entre ses paupières encore à demi fermées par le sommeil, reprendre vie et s’agiter en traits distincts dans une perspective assez rapprochée.Et puis le soir, lorsque la chaleur de son corps avait un peu réchauffé son lit glacé, pendant que les autres commis bavardaient ou vidaient quelque flacon d’eau-de-vie introduit dans le grenier en contrebande, Pierre donnait libre cours à son imagination qui fuyait à tire-d’aile ce misérable réduit et se mettait à planer dans les nuages que doraient ses désirs.Là, il se revoyait tout métamorphosé, à la tête d’une grosse maison de commerce, riche, bien mis, avec de beaux équipages où trônait Mlle Gérard devenue sa femme ; et, vermisseau amoureux d’une étoile, il s’endormait en la voyant rayonner tout au fond du firmament radieux où l’enlevaient les ailes de ses ambitieuses rêveries.Cependant, son air intelligent et son teint rosé le firent bientôt remarquer de M.Brassard, qui le garda au magasin.Les jolis garçons font bien derrière un comptoir.Les patrons le savent, les commis ont l’air de s’en douter et les acheteuses de s’en apercevoir.(*) Voir le numéro précédent.Au bas de la page 58, dans le premier feuilleton, lisez : “ quand elle montait en “ phaeton, au lieu de “ platéon.” 76 M.J.MARMETTE.— Kirouet et Cantin.Nous n’avons pas le temps de suivre Pierre Kirouët dans sa carrière d’employé.Il nous suffira de dire qu’il montra tant de bonne volonté, d’adresse, d’intelligence et d’activité, qu’il sut si bien courber l’échine sous les'averses de brusqueries et de gros mots que M.Brassard faisait souvent pleuvoir sur ses employés, qu’en moins de trois ans Pierre était l’un des premiers commis de la maison.Dans l’intervalle, il lui fut donné de revoir une fois Mile Hélène Gérard à Saint-Omer, pendant un congé de huit jours qu’il put attraperai! temps des vacances que la jeune fille passait chez son père.Pierre, attifé d’un habillement tout de drap noir, le cou raidi par un faux col droit autour duquel s’enroulait une cravate voyante et ornée d’une épingle trop volumineuse pour être d’or, Pierre Kirouët, une badine à la main, frappa un beau jour—avec le marteau—à la porte d’honneur de la maison de son ancien maître.On le fit entrer et s’asseoir dans la salle à dîner, en attendant que le docteur, Mme et Mlle Gérard qu’il demandait, fissent leur apparition.Quoique la servante, qui l’avait reconnu, ne l’eût pas fait monter au salon, Pierre ne ressentit pas moins beaucoup d’orgueil de se voir admis dans cette pièce où il lui était donné pour la première fois de s’asseoir.Il se dit qu’il avait bien dû gravir quelques degrés de l’échelle sociale pour en être arrivé là.Le docteur, qui parut le premier, accueillit son ancien domestique avec bonté et s’enquit avec intérêt de sa position présente et de ses projets pour l’avenir.Pierre commençait à répondre, quand Mme et Mlle Gérard apparurent et lui tendirent la main avec cet air moitié hautain moitié bienveillant qu’elles croyaient devoir garder avec leur serviteur de jadis.Le jeune homme, qui avait pourtant fait bonne provision de ces façons de petits-maîtres que se donnent messieurs les commis, perdit tout à fait contenance à la vue de Mlle Gérard qui était maintenant une grande et belle personne, à la mine fière et distinguée.Un nuage passa devant ses yeux, et c’est à peine s’il put répondre par monosyllabes aux questions banales que l’on daigna lui poser.Pourtant, lorsque la porte se fut refermée derrière lui et que l’air du dehors eut un peu rafraîchi son visage en feu, il s’écria à part soi : —Est-elle belle !.et fière !.Mais qui sait ! Dans la maison Brassard et Cie se trouvait un autre jeune homme de Saint-Omer nommé Louis Cantin.Il y était entré quelque temps après Kirouët et à l’instigation de celui-ci qui le connaissait de longue date.Louis Cantin était fils d’un cultivateur qui possédait un bien d’une certaine valeur à Saint-Omer.Depuis longtemps Pierre savait cela et avait imaginé de s’aider du futur héritage de son compagnon, Cantin, p nir se pousser dans le monde.Celui-ci était plus jeune que lui et de beaucoup moins futé.Aussi Pierre réussit-il à lui faire partager ses espérances de fortune rapide à gagner dans le commerce.Le soir, sur les dix heures—l’automne était venu—quand le magasin se fermait, Kirouët, qui avait su capter tout à fait la confiance de ses patrons et avait une clef pour rentrer quand il voulait, faisait un signe à son ami Cantin qui le suivait avec empressement à certain cabaret de la rue du Pont.La.tout en avalant de compagnie une couple de douzaines d’huitres, arrosées de quelques verres de bière ou d’eau-de-vie qu’il payait généreuseusement, Pierre faisait miroiter aux yeux de son ami—quelque peu grisé par l’alcool et par le plaisir d’être ainsi libre à l'heure où les autres commis grelottaient dans leurs lits froids du grenier de la maison Brassard—la séduisante perspective d’être bientôt tous deux à la tête d’une maison de commerce, de réaliser de jolis bénéfices et de jouir enfin à leur tour des bonnes choses de la vie.Kirouët chauffa si bien son ami qu’il le persuada d’engager le bonhomme Cantin à hypothéquer son bien, pour permettre au fils d’acheter un fonds de commerce avec Pierre, qui joindrait au montant qu’apporterait son associé, quelque quatre cents piastres qu’il avait su mettre de côté.La plus grande expérience que Kirouët avait des affaires comblerait la différence de leur mise de fonds ; Cantin jeune devant prélever un emprunt de sept à huit cents piastres sur la terre paternelle.Lorsque, plein de ce projet.Louis Cantin s’en ouvrit à son père, celui-ci se regimba tout d’abord, effrayé de grever ainsi son bien.Mais au voyage suivant que le bon paysan fit à la ville, son fils revint à la^charge assisté cette fois de Pierre Kirouët qui leur offrit à souper dans un hôtel de la basse-ville.On était à la fin de l’hiver et les magasins fermaient encore à sept heures.Une demi-heure plus tard, les deux Cantin et Kirouët étaient assis en face d’un plantureux souper auquel une couple de verres de whiskey avalés coup sur coup avant le repas, leur permit de faire brillamment honneur.Quand le vieux paysan, satisfait, s’essuya la bouche du revers de sa main, l’ami de son fils rompit la glace.Pierre s’étendit d’abord sur l’état singulièrement prospère du commerce à cette époque :—Un grand nombre de vaisseaux se construisaient, qui donnaient ouvrage et argent à la population ouvrière de Saint-Roch ; on commençait aussi les travaux préliminaires de ce fameux chemin defer du Nord dont on parlait tant depuis quelques annés, ce qui allait encore faire hausser les gages et amener un surcroît extraordinaire M.J.MAR METTE.— Kirouet et Cantin.77 de travail et de numéraire dans la ville (x).Aussi, depuis plusieurs mois, une activité inusitée, sans précédent, se manifestait dans le commerce.C’était le temps, pour les jeunes gens întellïgetits et vigoureux, de tenter fortune.Et justement, une occasion superbe s’offrait d’acheter à bas prix le fonds de commerce d’un mar-chand qui venait de mourir, laissant une veuve incapable de continuer les affaires de son mari, et qui cherchait à se défaire de l’établissement du défunt.La chose «’était guère encore connue et ce serait grand dommage de laisser échapper l’opportunité de s’établir dans les conditions les plus avantageuses.— Ici, Cantin fils intervint et fit l’éloge des capacités commerciales de Kirouët qui, en trois ans, avait su monter si rapidement dans la maison Brassard dont il était maintenant l’un des premiers employés.Bref, ils tirèrent tous deux un tel feu d’artifice, que le brave cultivateur, ébloui par toutes les étincelles qu’on lui faisait danser devant les yeux, se laissa convaincre.Huit jours après, son bien était grevé d’une forte hypothèque, le fils touchait fargent, s’associait avec Pierre Kirouët, et tous deux—Pierre sachant toujours garder la préséance,—fondaient la maison connue sous la raison sociale de “ Kirouët & Cantin.” Le printemps vint, amenant avec lui ce renouveau de floraison dans le commerce qui remet l'espérance au cœur de nos négociants, après le long chômage de l’hiver, jamais, de mémoire de marchands, ne vit-on pareille activité, semblables bénéfices.Plus de cinquante vaisseaux étaient en construction dans le portaussi l’argent affluait-il dans la classe ouvrière et de là chez les marchands.Chacun se rappelle encore à Saint-Roch cette ère de prospérité qui—il y a une vingtaine d’années—passa sur notre ville et ne devait être, hélas ! que de bien courte durée.La maison Kirouët & Cantin ne fut pas sans profiter de cette aubaine, et, grâce au travail des deux associés, en moins de six mois, ils avaient fini de payer et doublèrent même leur fonds de commerce.L’automne vint et cette saison où l’on achète le plus chez nous pour subvenir aux besoins de l’hiver, donna même mieux que la précédente.Ce fut pour nos jeunes gens une année splendide ; aussi, lorsque après la clôture de la navigation, ils exposèrent leur bilan au père Cantin, en lui payant plusieurs mois d’avance l’intérêt de la somme empruntée sur sa terre, et qu’ils (i) On se rappelle les tentatives infructueuses faites il y a quelque vingt ans, pour construire cette voie ferrée dont il a été si longtemps question à Québec et qui aujourd’hui, à peine terminée, produit déjà des résultats avantageux.lui firent cadeau d’un pardessus de beau drap de Moscou, le bonhomme sentit se dissiper ses dernières craintes et ne demanda plus au Seigneur que de le laisser vivre assez vieux pour voir son fils devenu l’un des plus riches négociants de Québec.Durant l’hiver, la compagnie du chemin de fer du Nord ne réalisant pas les fonds sur lesquels elle avait compté, suspendit, ajourna indéfiniment les travaux, commencés.D’un autre côté, la vente des navires n’avait pas été aussi fructueuse que pendant les deux dernières années, par delà l’océan ¦ et les constructeurs, les uns restreints par leurs bailleurs de fonds, les autres de crainte d’y perdre de l’argent, mirent sur les chantiers moins de vaisseaux qu’ils ne l’avaient fait précédemment.Sans être affecté d’une manière désastreuse par la diminution du travail, le commerce de détail n’en souffrit pas moins d’une manière sensible durant le printemps qui suivit.Quoique les bénéfices de la maison Kirouët & Cantin se ressentissent de ce contre coup, cependant, comme les associés n’avaient pas autant à rembourser cette année-là que la première, ils firent encore assez de profits pour bien asseoir leur crédit, vivre convenablement et bien augurer de l’avenir.Du reste, l’automne, sans être aussi productif que celui qui l’avait précédé, jeta un nombre assez considérable de minots d’écus dans les boutiques de Saint-Roch, pour laisser voir que les marchands de l’endroit trouvaient encore à tondre d’assez épaisses poignées de laine sur le dos de ces moutons qui se nomment consommateurs.Pierre Kirouët n’était plus maintenant le domestique frêle et gauche que nous avons connu au début de ce.récit.Il avait près de vingt-quatre ans et possédait l’aplomb que donne la maîtrise d’une boutique bien achalandée.* Il fallait le voir à la porte de son magasin, surtout le samedi soir, jour où les ouvriers sont payés de leur travail de la semaine, et encombrent les établissements de commerce du plus populeux faubourg de la ville.Debout, à l’entrée, pour recevoir et saluer les chalands, les deux mains plongées dans les poches de son pantalon et y remuant à pleins doigts deux poignées de pièces d’argent dont le son lui chatouillait agréablement l’oreille, il contemplait, souriant, ce va-et-vient incessant, cette affluence extraordinaire d’acheteurs qui ne se voient que dans cette partie de la vuie.Le rêve qu’il faisait autrefois, dans son galetas de petit commis, ne lui semblait-il pas maintenant à bon droit près de se réaliser ?Il n’avait plus besoin de fermer les yeux pour se voir traverser les rues emporté par un cheval fringant ; car il en avait acheté un, de moitié avec^, son associé, 7« \ Vi V i.CR.Préface aux Lettres sur I/AsrÉRrQüE.ainsi qu’une jolie v< i .u .: s allaient le dimanche se promene.uix .vrs ce la ville.Il est vrai que Mlle He'iê .v.n::r-nt bien encore pour achever d'aninv.put Ce devenu réalité ; aussi Pierre son.- : ¦ nmènccment de l’hr- ver, qu’il était temp-.r : voyage à Saint- Omer, afin d'y en tain i .• !:; son futur bonheur conjugal.Un vend 0 - prévint son associé qu’il serait absent trœs jou : -i parfit ie lendemain.Le dimanche, a pré.- la ; Du-se, à la porte de l’église de Saint-Omer, eut.¦ de ses anciens compagnons de pauvreté, restés aussi besogneux que par le passé, et qui l’interrogeaient en ie contemplant d’un œil d’envie, Pierre aperçut le docteur Gérard, s’ouvrit un passage à travers les rangs de ses admirateurs, et manœuvra de manière à se trouver sur le passage du médecin.Celui-ci, qui était au fait des succès de son ancien serviteur, le reconnut, lui tendit cordialement la main, et, après quelques questions banales au sujet du commerce, invita Kiroxët à dîner.C’était tout ce que voulait le jeune homme qui accepta sans se faire prier.Il comptait voir Mile Gérard ; mais quel ne fut pas son désappointement lorsque, avant de se mettre à table, il apprit que la jeune fille était en ce moment à la ville chez une de ses tantes.Pierre avala sa déconvenue avec le petit verre que lui offrit le docteur.—C’est égal, se dit-il à part lui, en prenant place à la droite de Mme Gérard, j’ai fait quelque chemin depuis six ans que je suis parti d’ici, pour y manger aujourd'hui a la table- des maîtres de la maison ! Pour ce qui est de Mlle Gérard, je m'arrangerai tie manière a la voir a Québec.Je n’en serai la que mieux pour lui parler.Quand il prit congé du docteur, celui-ci lui dit qu’il irait ians quelques jours à la ville pour y'faire- certains achat*, assez considérables, et qu'il ne manquerait pas y.o se rendre à son établissement.Ivirouët remercia son hôte.S'assura qu’ii serait toutaussi bien servi chez lui et a mebieur marché que partout ailleurs, et revint à !a vine.ef.chante de la reception du Dr Gérard et caressant plus que jamais sa séduisante espérance, Joseph Marmette.{La fin prochainement.') LETTRES SUR L’AMERIQUE Monsieur Xavier Marmier, de 1’'Académie Française, a bien vouhi faire part à la Revue, comme primeur, de la préface à une nouvelle édition de ses lettres i sur les Etats-Unis, le Canada, etc, qui eurent, dans le temps, un profond retentissement.PREFACE Si dans ces lettre.*, j’avais eu (a prétention de faire-une statistique américaine, je ne pourrais aujourd’hui les réimprimer sans de nombreux changements.Tout change si vite sur le sol du nouveau monde 1 Dans l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, tout est si souvent bouleversé par les guerres civiles et les révolutions ! Dans notre cher Canada, travail agricole, fondations industrielles, sciences et littératures, tout grandit si promptement par une saine activité, par les vertus : de famille 1 Dans cet admirable pays où Voltaire ne voyait que quelques arpents de neige, il y a maintenant 884 bateaux à vapeur, 11,332 kilomètres de chemins dé fer.Dans la province de Québec, essentiellement : française et catholique, il y a 3 universités, 224 écoles secondaires, 3 écoles normales, 27 écoles spéciales, .4,25 t écoles primaires-pour une population de 1,256,-000 âmes fi L L\ l'instruction n’est point obligatoire, et les institutions religieuses ne sont point persécutées, i De ces écoles surgissent des savants, des orateurs, des poètes que nous devons inscrire dans nos annales littéraires.Ils appartiennent à la France par leur origine ; ils honorent la France par la dignité de ¦ leurs œuvres et la pureté de leur langue (2}.(1) Nef es sur te Canada, par M.Paul de Gazes, p.146.[2] Un écrivain anglais, M.Bender, a publié récemment un excellent livre sur la littérature du Canada français : Literary sheaves ; drama, history, ; etnat.ce, /
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