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Titre :
La Nouvelle-France
Éditeur :
  • Québec :[La Nouvelle-France],1881-1882
Contenu spécifique :
mardi 1 novembre 1881
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
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La Nouvelle-France, 1881-11, Collections de BAnQ.

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Prix du Numéro 8 Cents.Volume I.1er.Novembre 1881.Numéro 7.LA NOUYELLE-FBANCE REVUE MENSUELLE SOMMAIRE I Des Phosphates.II Stéphanie III De l’enseignement du dessin IV Poesies.V Brunaud—chronique .VI Le journal de la jeunesse VII Le theatre a Quebec VIII Le hallage du pauvre mendiant AVIS TRES IMPORTANT.Porn: des causes que nous expliquerons en temps opportuiÉ, avec pièces à l’appui, la publication de notre Recueil a été forcément suspendue.Nous reprenons cette publication, mais avec ce changement, qui nous est imposé par le temps perdu qu’elle sera maintenant mensuelle.on r F p ’ Nos abonnés peuvent être assurés que nous nous efforcerons de leur donner, soit en prolongeant l’abonnement, soit en augmentant la matière de quelques numéros, ce qu’ils étaient en droit de recevoir s’il n’v eut pas eu d’interruption.y Pour le moment, qu’il suffise à tous nos abonnés et amis de savoir que notre matériel d’imprimerie a isparu, qu une partie nous est revenue par l’intermédiaire de la Police, et que nous avons dû renouveler le caractère necessaire à l’impression de la REVUE.M.OCT.CUISSET * H.P.O.MASSELOTTE * * * M.BALTHASAB U.N.LEGENDRE U.J.AUGER V» I QUEBEC > d’ELZ.224 Rue et Faubourg St.Jean.1881 LA NOUYELLE-FRANCE REVUE MENSUELLE Directeur : ST JACQUES AUGER Volume L 1er.îfovembre 1881.Numéro 7.DES PHOSPHATES ET DU Rôle que joue l’acide phosphorique dans le régné organique Découverte et exploitation en Canada des mines d'apatite ou phosphate de chaux cristallisé.—Jusque dans ces derniers temps, la France a été le seul pays où l’exploitation des mines de phosphaté ait pris une extension considérable.Et il faut le dire, bien peu de pays ont le bonheur de jouir d’un sol qui renferme dans son sein des dépôts aussi abondants d’un minerai si précieux pour l’agriculture.Non seulement elle produit pour la régénération de ses terres, mais encore elle exporte une quantité énorme de phosphate, soit en poudre, soit en nodules tels qu’ils sont extraits, et cette exportation a heu surtout pour l’Angleterre.Il est vrai que depuis nombre d’années, les Anglais ont aussi retiré de l’apatite ou phosphate cristallisé en roche des mines de la Norwège et de l’Estramadure en Espagne, mais ces emprunts aux contrées du nord et du midi de l’Europe ont été peu importants, comparativement à la masse qu’ils retirent annuellement de la France.Nous avons dit ailleurs qu’on avait signalé en Angleterre l’existence du phosphate de chaux, mais la quantité que l’on peut extraire est très limitée et suffit à peine à fournir aux bésoins des localités environnantes.La vieille France avait commencé, la nouvelle France devait venir après elle, et par une coïncidence remarquable, c’était la vieille France qui devait fournir son expérience et ses capitaux pour que la nouvelle France pût profiter des richesses de phosphate minéral renfermées dans son sol.Cependant, la présence du phosphate minéral dans le sol canadien avait été signalée depuis longtemps déjà et Sir W.Logan, dans son rapport sur la géologie du Canada, en 1867, indiquait les régions, dans la vallée de l’Ottawa, où des dépôts importants existaient, et il attribuait à ces dépôts une richesse remarquable.Ainsi, d’après ses observations, la richesse en phosphate de chaux du phosphate cristallisé du Canada allait jusqu’à go pour cent, correspondant à 41 d’acide phosphorique.La richesse maximum constatée des phosphates fossiles de France est de 70 pourcent de phosphate de chaux, correspondant à 32 d’acide phosphorique.Ces constatations firent d’abord peu d’impression.Il semblerait que les Anglais qui allaient fouiller tous les coins du monde, partout où ils pouvaient trouver un aliment de phosphate pour leurs terres, eussent dû les premiers s’émouvoir d’une pareille découverte faite dans une de leurs colonies, et l’on peut s’étonner à juste titre si le contraire arriva.S’ils se fussent occupés de la chose, l’exploitation des immenses gisements que possède le Canada serait en pleine exploitation depuis plus de dix ans, et n’eût-on produit que l’approvisionnement de l’Angleterre seule, c’est-à-dire la quantité qu’elle importe chaque année, que l’industrie minière du phosphate en ce pays eût déjà acquis un mouvement des plus avantageux.Mais la découverte demeura presque inaperçue pendant plusieurs années.Cependant, vers 1875 ou 1876, la question des phosphates en Canada fut considérée avec plus d’attention ; des échantillons furent 98 M.OCT.CUISSET.— Des Phosphates.envoyés à l’Exposition Internationale de Paris, en 1878, et ces spécimens attirèrent vivement l’attention des hommes compétents.Dans les années qui suivirent, quelques tentatives d’extraction furent faites, mais sans amener encore une exploitation bien considérable.Le rapport du commerce et de la navigation pour l’année 1876-77, ne fait mention d’aucune exportation de phosphate, tandis que celui de 1878-79 mentionne une exportation de 11,927 tonnes ayant une valeur de $216,295, soit un peu plus de $.8 la tonne.Sur cette quantité, 9.385 tonnes ont été expédiées en Angleterre, 2,018 aux Etats-Unis, i33 en France et 336 en Allemagne.Le rétablissement de relations suivies avec la France était destiné à donner une grande impulsion à cette branche de l’industrie minière canadienne, et cette reprise a été inaugurée par trois événements d’une haute importance : la négociation de l’emprunt provincial de quatre millions sur la place de Paris, la création du Crédit-Foncier Franco-Canadien et la constitution de l’Union Sucrière Franco-Canadienne, événements qui se sont produits coup sur coup en 1880.En 1880, M.H.Legru arriva au Canada, et après une étude approfondie de la situation du pays, il parvint à organiser l’Union Sucrière.Mais ce premier résultat obtenu, il tourna ses vues de côté des mines de phosphate.Avec l’esprit de clairvoyance qui le distingue, l’intimité entre la question des phosphates et celle du sucre de betteraves et de l’agriculture en général, ne pouvait lui échapper, et l’existence des gisements inépuisables de phosphate de chaux dans un pays où il voulait établir l’industrie sucrière, a dû le frapper d’abord et lui paraître d’une importance capitale.Pas de bonnes betteraves, pas de bonne culture sans phosphate de chaux.Les terres du Canada sont plus ou moins épuisées : rendons-leur la vigueur première, conservons-la à celles qui ne l’ont pas perdue, avec les engrais phosphatés, et donnons la vie et le mouvement aux campagnes par l’industrie sucrière.Nous avons sous nos pieds du phosphate plus qu’il ne nous en faudra jamais ; profitons de cette circonstance heureuse, et l’industrie agricole fera bientôt des merveilles.Tel est le raisonnement qu’a fait M.Legru, lorsqu’il eut considéré attentivement les ressources que présente le ’ Canada, relativement au but qu’il s’était proposé.Aussi son prochain retour au Canada sera-t-il signalé par l’annonce d’une heureuse nouvelle : celle de la formation d’une puissante compagnie française pour l’exploitation des phosphates.Cette nouvelle et celle de la création du Crédit Mobilier Franco-Canadien ne pourront manquer d’être bien accuillies ici.Mais déjà une autre compagnie française pour le même objet, vient de se constituer au capital de 1,500,000 francs sous la raison sociale de : Société Française des Phosphates en Canada, et est entrée en pleine opération dès les derniers jours de septembre.Les travaux sont placés sous l’habile direction de M.Maurice Jeautet, ingénieur des mines, ancien élève de l’Ecole Nationale des mines, à Paris, et M.Labouylie est nommé inspecteur à Buckingham.Nous félicitons M.C.O.Perrault, vice-consul de France, d’avoir été choisi par la Compagnie, pour remplir la haute charge d’agent supérieur au Canada, et d’avoir été mis à la tête du bureau des affaires à Montréal.Le siège de la société est à Bordeaux, mais, comme nous venons de le dire, le bureau des affaires est à Montréal sous la direction de M.Perrault.La Compagnie possède actuellement cinq mille acres de terres dans les cantons de Buckingham et de Templeton, dans la région la plus riche en phosphate.D’ailleurs, cette région s’étend sur une grande partie du bassin de la Rivière-au-Lièvre, où les gisements se continuent et où l’on se propose de faire de nouvelles acquisitions.Déjà 150 hommes sont engagés pour les travaux et l’on se propose d’en employer au moins 300 pendant tout l’hiver.Pour faciliter les transports et les rendre économiques, des tramways de sept à huit milles seront construits et conduiront le phosphate des différents centres d’extraction jusqu’au chemin de fer.Jusqu’à l’année prochaine, la Compagnie se bornera à faire extraire le minerai, mais alors, elle se propose d’établir une manufacture d’engrais dans laquelle elle transformera le phosphate de chaux en superphosphate propre à être livré à l’agriculture.Ainsi, voilà l’industrie minière des phosphates établie définitivement et solidement en Canada.Une Compagnie puissante a commencé ses opérations ; une autre non moins importante les commencera bientôt, et toutes deux sont constituées par des capitalistes français et exclusivement avec des capitaux français qui viennent concourir â augmenter la richesse du pays : l’année 1881 ne pouvait plus dignement succéder à l’année 1880.Le Gouvernement actuel est bien heureux de recueillir ainsi le fruit des efforts multipliés faits par les différentes administrations qui se sont succédé depuis dix ans.Nous allons, pour terminer, ajouter quelques mots M.OCT.CUISSERT.—Des Phosphates.99 au sujet de l’emploi des phosphates canadiens comme engrais, de leurs applications en agriculture.Nous avons vu que M.de Molon avait pris, en 1856 et 1857, deux brevets pour Fapplication à Fagriculture des phosphates de chaux fosssi/es à F état de poudres naturelles, que les phosphates français étaient employés sous cette forme avec le plus grand avantage, sans autre préparation que la pulvérisation pure et simple, et que cette pratique avait été couronnée d’un plein succès.Les phosphates fossiles proviennent de débris organiques, d’ossements enfouis par les cataclysmes qui ont bouleversé la terre dans les temps préhistoriques.Ils ne forment pas des masses cristallines, mais bien des amas de concrétions peu volumineuses appelées nodules.Dans cet état, les phosphates se désagrègent plus ou moins rapidement par l’action des phénomènes naturels, et l’acide phosphorique devient assimilable pour les végétaux.La division mécanique qu’on lui fait subir ne sert qu’à activer la désagrégation et à stimuler la propriété assimilante.Mais on s’exposerait à de graves mécomptes si, séduit par cette théorie exacte et justifiée en ce qui concerne les phosphates fossiles, on prétendait en arriver aux mêmes résultats avec les apatites ou phosphates cristallisés du Canada, et si l’on se contentait de leur faire simplement subir l’opération de la pulvérisation pour les livrer ensuite directement à l’agriculture.Nous savons que certaines personnes, bien intentionnées sans doute, ont cherché à mettre cette idée en avant, et qu’elles ont même essayé de plaider la cause de leur utopie devant les autorités, mais elles ne-pouvaient même se baser sur des expériences pratiques et ne se basaient que sur des données superficielles, sur des présomptions purement gratuites et tout à fait en contradiction avec les faits prouvés par la science et l’expérience : la théorie de l’application directe à l’agriculture des phosphates cristallisés, réduits en poudre, cette poudre fût-elle impalpable, n’est qu’une utopie qui ne séduira certainement aucun praticien sérieux.Qu’elle que soit la richesse absolue d’un phosphate, sa valeur réelle immédiate, c’est-à-dire celle qui se transforme immédiatement en valeur produits, est en raison de la quantité d’acide phosphorique immédiatement assimilable qu’il contient.Or dans l’apatite qui tire jusqu’à 40 et plus d’acide, 01190 de phosphate de chaux pur, l’acide phosphorique est complètement inerte, dans son état naturel ; il n’a donc aucune valeur agricole immédiate ; son degré d’assimilabilité est o.Prenons maintenant, comme exemple entre mille, un phosphate du Lot (France), dont l’analyse a donné : acide total 21,808 ; assimilable 9.51 ; le degré d’assi- milabilité de ce phosphate est 43.60, c’est-à-dire que sur 100 parties d’acide, 43,60 sont assimilables et profite à la récolte qui vient immédiatement après l’application de l’engrais.Il ne s’en suit pourtant pas que l’acide inerte ou non assimilable soit perdu.Non, cet acide, par l’action prolongée des agents de transformation contenus dans le sol, devient lui-même peu à peu assimilable, et profite aux récoltes subséquentes.Mais il est un principe immuable de mnomie dont l’agriculture ne peut s’écarter, dans l’application des engrais.L’emploi des engrais occasionne une dépense qui constitue un prêt fait à la terre, et le cultivateur ne fait ce prêt que pour retirer le plus vite possible l’avance faite augmentée d’un bénéfice légitime.Aussi l’agriculture, parmi des engrais artificiels dont elle peut faire usage, recherche-t-elle avec raison, non pas ceux qui pourront agir dans deux, trois, quatre ou cinq ans, mais bien ceux qui sont les plus actifs, qui seront les plus efficaces sur la récolte de la première année.De là l’empressement avec lequel la découverte des gisements de guano et de ses propriétés fertilisantes fut accueillie par le monde agricole.De là aussi la rapidité avec laquelle l’emploi des phosphates fossiles se généralisa dès que leur valeur agricole réelle fut reconnue.Pour que l’agriculture puisse profiter de la découverte des gisements de phosphate cristallisé en Canada, il faut donc que cette substance soit amenée à un état tel qu’il lui soit permis d’en attendre des effets avantageux dans le plus court délai possible.Le seul moyen efficace d’arriver à ce bût, c’est de faire subir au phosphate de chaux un traitement industriel capable de transporter son acide inerte en acide assimilable, c’est de le convertir en supherphos-phate de chaux, en le traitant par l’acide sulfurique.Le pays possède, du reste, en abondance, la pyrite, matière première dont on pourra extraire l’acide sulfurique nécessaire pour le traitement des phosphates.L’établissement en Canada des fabriques d’engrais phosphatés sera le corollaire naturel de la mise en exploitation des immenses gisements d’apatite que le sol renferme dans certaines régions, telles par exemple que la vallée de l’Ottawa, dans la province de Québec.Le pays fournira ainsi à l’un des besoins les plus urgents de son agriculture, tandis que l’exportation du minérai à l’état naturel formera un appoint considérable pour alimenter son commerce maritime.Oct.Cuisset. IOO STEPHANIE.STEPHANIE NOUVELLE.* 1 Dans cette partie sauvage des Ardennes, où les bois croissent plus majestueux et où les ormes et les pins géants se déploient toujours en avant vers la Forêt Noire, gît, au cœur même de toute cette verdure, un village que nous appellerons Saint-Elme, village d’une merveilleuse beauté.Si l’on excepte Bouillon, où est né le grand Godefroy, l’on ne trouve-vera pas un hameau dans la forêt, avec ses recoins pittoresques et son paysage étrange, qui puisse lui être comparé.Il y a bien des années, je fis un voyage à Saint-Elme, tout exprès pour une semaine de pêche dans la rivière grondante et tumultueuse qui, coulant de rochers en rochers, arrive de la forêt en bondissant et s’élance ensuite à travers le village dans sa route vers la Meuse.Le chemin se prolongeait à travers la bruyère et les bois pleins de beauté.Tout le long de la route chantaient le loriot et le rossignol.Dans ces solitudes, cet oiseau n’attend pas le crépuscule pour lancer ses chants glorieux, et il semble que ces mélodies ont une plénitude que l’on entend rarement ailleurs.Le soir, où il aime le mieux à chanter, il jaillit des bois des jets de musique qui remplissent l’air.Le loriot d’or, ou plutôt la grive dorée est un oiseau au brillant plumage ; le bec, la poitrine et la tête sont d’une couleur d’or foncé ; les ailes, les yeux et la queue, quoique d’un noir éclatant, sont marqués et garnis de points d’or et lustrés comme du satin.Son chant qu’il répète tout le jour sur un ton bas, mais très doux, semble dire : “ lorio ! lorio ! ” De là, le nom familier de loriot que le paysan lui a donné.Mâle et femelle construisent leur nid suspendu, se balançant au souffle de la brise avec le feuillage, et si curieusement lié et cousu aux milieu des feuilles, que l’œil le plus exercé peut à peine l’y trouver.A mesure que le jour croissait et que la chaleur devenait plus forte, je me plongeai plus avant dans l’ombre douce de la verdure jusqu’à midi.Alors que tout invitait au silence, j’atteignis une magnifique clairière de six milles de longueur, droite comme le vol de la flèche, et dont la voûte de branches entrelacées était recouverte de feuilles.Cette toiture en forme d’arc était excessivement belle, et si rafraîchissante à toute lassitude, que 1 œil se baignait dans * Adaptée de l’Anglais pour la Revue, ses flots de verdure, que la main voulait y toucher et que l’oreille se délectait de silence.Assurément, dis-je en moi-même, voilà bien un endroit fait exprès pour un repas arcadien.Je sautai de mon cheval et l’attachai à un arbre.Je pris alors le panier lié à la selle, j’en tirai le contenu et l’étalai sur l’herbe .Quel bon repas d’anachorète était le mien ! J’en jouissais à la façon d’un hermite : — un merveilleux sentiment de solitude, de satisfaction, de vie enfin emplissait tout mon être.—Qui que tu sois, voyageur, je bois à ta santé, dis-je tout haut, comme j’allais donner à la bouteille sa première accolade.—Je vais trinquer avec toi, étranger, me répondit une voix, à laquelle je ne m’attendais guère.Surpris, je regardai tout autour, ça et là dans la verte clairière, mais à travers l’avenue solitaire, les flots de feuilles et d’herbes n’é ’ roublés que par quelques ombres tremblantes ou le passage rapide de quelques oiseaux.Coucou là là ! coucou là là ! se mit à chanter la voix.C’est le refrain d’une chanson ardennaise, que chantent les paysans en vieille langue Wallonne ; l’air exprimait à ce moment toute la fraîcheur et la gaieté de la vie libre des bois.Cette voix si joyeuse faisait écho au-dessus de moi, parmi les feuilles, et en élevant le regard, je vis, se tenant à une grosse branche de bouleau, à mi-chemin entre moi et la voûte verte, une figure étrange de petit garçon avec de longs cheveux, une face halée par le soleil et de grands yeux noirs, presque toujours en mouvement, quoique pleins de gaieté.Voyant que je l’avais aperçu, il se laissa choir de la branche sur le sol et se serait enfui si je ne l’eusse saisi par le bras.C’était un jeune gars d’environ quatorze ans, sauvage, ombrageux et libre comme l’oiseau.—Laissez-moi m’en aller, cria-t-il.Nous jouons à cache-cache ; si vous vous ne me laissez pas courir, Stéphanie me trouvera.Une petite face épanouie se montra au travers des feuilles, comme l’enfant parlait, mais disparut comme un oiseau effarouché en voyant l’étranger.—Eh bien, va me chercher Stéphanie, lui dis-je, et vous aurez tous deux ces gâteaux et tout ce que tu vois empilé sur l’herbe.Je ne l’eus pas sitôt lâché, qu’il partit comme une flèche, et je doutai fort que la promesse des gâteaux serait assez puissante pour venir à bout de sa méfiance sauvage et me le ramener.Il revint pourtant en se laissant conduire par la jeune fille.Elle était plus petite que lui, d’une apparence plus vieille et 00 STEPHANIE.IOI plus calme.Pendant qu’elle me regardait, elle tenait ses lèvres roses très fermées.Ses yeux exprimaient la surprise, celle qu’éprouve un animal sauvage nouvellement pris.Son regard, si décidé, si singulier dans son calme parfait et son innocence me déconcertait presque.En fixant mes yeux sur les siens, je leur trouvai une expression que l’on ne rencontre nulle part chez les jeunes filles vivant au sein de notre civilisation, une expression si absente de l’esprit du mal, si dépourvue de cette timidité consciente qui amène la rougeur au front et détourne le regard, que dans ma pensée elle se rapprochait plutôt de l’ange que d’aucun être que j’eusse vu jusque-là.Et puis elle était belle, et sa beauté était d’un ordre supérieur.Son teint était de ce clair olive qui, le soir, reluit comme l’ivoire ; ses joues, quoique sans couleur, brillaient de santé ; ses lèvres de corail, ses noirs sourcils arqués et ses longs cils donnaient à toute Sa figure tout le brillant du contraste.Ses yeux étaient de ce gris-vert que l’on trouve si rarement dans les contrées du nord, quoique justement appréciés en Italie et en Espagne,— des yeux qui gagnent le cœur sur le champ, tellement extraordinaire est leur profondeur ténébreuse, leur puissance.Son visage mignon était la grâce parfaite ; elle avait les mains et les pieds forts petits.Sa chevelure était d’un brun particulier, le brun d’aile d’oiseau, et qui n’était relevé d’aucune teinte plus légère.C’est le portrait que j’essaie de faire de cette délicieuse personne, mais les mots manquent pour traduire la puissance et le merveilleux de sa beauté.C’est la magie et le charme de l’amour, non la forme seule qui constituent sa véritable domination.En quelques mots embarrassés, je lui demandai son nom.—Stéphanie l’Etrangère, me répondit-elle.—Moi aussi je suis étranger, Stéphanie.Elle me regarda fixement.—Etes-vous du pays de ma mère ?Yenez-vous d’Angleterre ?—Oui, l’Angleterre est mon pays.—Alors, embrassez-moi, si vous le voulez bien.Et elle me présenta d’abord une joue, puis l’autre, à la façon française, tandis que je me baissais et les touchais de mes lèvres.Peut-être qu’elle vit sur le visage du gars un léger dépit à cause de cette caresse, car elle mit sa main dans la sienne, et l’entraîna, en lui disant : —Viens, Gustave, jouons encore à cache-cache.—Mes enfants, emportez ces fruits, leur criai-je.Ee gars détourna la tête, mais ne bougea que quand Stéphanie revint vers moi ; il lui fit signe alors de s’en retourner et se saisit du petit panier.—Es-tu aussi étranger, Gustave ?lui demandai-je —Non, je suis Ardennais.•—Alors, tu n’es donc pas le frère de Stéphanie ?remarquai-je un peu surpris.¦—Non pas son frère ! Vous vous trompez ; je n’ai de sœur que Stéphanie.Gustave s’enfuit, et je pris plaisir à observer ces deux beaux enfants dans leur course à travers la longue avenue., jusqu’à ce qu’ils eurent disparu sous un dais de feuillage.Comme je chevauchais une heure plus tard dans la petite rue du village, le médecin saisit la bride de mon cheval.—je vous attendais il y a longtemps, s’écria-t-il ; mais enfin, grâce au ciel, vous arrivez dans le bon temps.—Qu’y a-t-il ?Qu’est-il arrivé ?—L’Anglaise — le mystère de notre village — est mourante.Cela dure depuis douze ans.—Mon cher ami, m’empressai-je de répondre, c’est ma première visite à Saint Elme, et je ne sais rien des mystères de votre village.C’était vrai ; nous nous étions rencontrés le médecin et moi, pour la première fois à Bruxelles, et c’était dans cette ville qu’il m’avait invité à passer quelques temps chez lui à Saint Elme.—Venez avec moi, me répondit-il, en me prenant le bras.Je vous conterai ce mystère chemin faisant.Il m’entraîna d’un pas rapide, tout en me parlant de l’Anglaise.•—Il y a douze ans, continua-t-il, une dame, vêtue de noir, descendit de la diligence sur la grande route et demanda le chemin qui conduit à Saint Elme.Elle m’mdiqua la Barrière, que vous connaissez, où ses malles devaient être laissées,et prenant le chemin le plus court à travers le bois, elle atteignit à pied le village solitaire.Elle portait dans ses bras un enfant—une petite fille d’environ un an.—Stéphanie ! m’écriai-je.—-Oui, c’est son nom.La dame trouva un logement chez un petit fermier et c’est là qu’elle a demeuré depuis.Pendant ce temps elle n’a reçu la visite d’aucun étranger.Tous les ans elle recevait deux paquets de Paris, adressés sans doute par quelque notaire ou homme d’affaires.Elle a vécu ici, dans ce village isolé, comme quelqu’un qui voudrait s’enterrer vivant. 102 STEPHANIE.—Mais qui est-elle ?—Tout le monde l’ignore.Elle se nomme madame Grey.Ses moyens d’existence paraissent fort limités, mais suffisants néanmoins pour un endroit comme celui-ci.Tout récemment elle eut besoin de quelques douceurs que je lui ai procurées de mon mieux.Elle a lutté contre la consomption depuis ces deux dernières années ; aujourd’hui elle se meurt.Je vous amène chez elle.—Moi ?m’écriai-je.Pourquoi lui faire cette peine de voir un étranger ?—Elle vous a fait demander ;—je veux dire, elle a demandé s’il ne se trouvait pas un Anglais tout près, à qui elle pût parler, et, me souvenant que vous veniez, je lui ai mentionné votre nom.Alors elle m’a prié de vous mener auprès d’elle aussitôt que vous arriveriez.Comme elle se meurt, et rapidement encore, vous n’userez d’aucune cérémonie dans votre conversation ; car elle sait qu’elle n’a plus de temps à perdre.-—Savez-vous pourquoi elle désire tant voir un compatriote ?—Je ne saurais le deviner.Elle peut avoir quelque communication à vous faire, quelque prière à formuler,—peut-être à cause de l’enfant.—Est-elle veuve ?—Je ne puis vous le dire, répliqua le médecin, avec un étrange haussement d’épaule.Je sais que depuis douze ans elle a mené la vie d’une sainte et qu’à l’exception de la société de son enfant, elle a vécu absolument seule.Elle s’est employée à travailler pour les pauvres et à faire l’éducation de sa fille, lui donnant pour compagnon Gustave, le fils du fermier.Comme Paul et Virginie, ces deux enfants sont devenus inséparables.Les gens d’ici, les voyant toujours ensemble, ont presque oublié qu’ils ne sont ni frère ni sœur.Nous étions à ce moment arrivés à une bruyère solitaire et sauvage, environnée de roches escarpés,— aux brisures fantastiques,—d’où pendaient des bouleaux nains, et au pied du plus élevé se trouvait le cottage avec un petit jardin tout autour.Un peu plus loin, à travers la vallée, la rivière qui se faisait plus petite entre deux rochers, coulait et s’élançait ensuite pour faire une chûte de vingt pieds.La précipitation et le mugissement de l’eau ajoutaient d’une façon inexprimable à la solitude et à la sévérité du paysage.Nous entrâmes, et en un moment je me trouvai en présence de Madame Grey.La mourante me regarda anxieusement avec de grands yeux étonnés ; puis méprenant la main, elle me dit en anglais : —Je veux vous parler à vous seul.Le médecin et la fermière, que nous avions trouvée assise auprès du lit, comprirent qu’il leur fallait s’éloigner avant que je leur exprimasse les désirs de la malade.-—Je suis peinée, monsieur, d’avoir à vous déranger, vous m’êtes inconnu, et.Ayant à l’esprit le conseil du médecin de ne pas perdre de temps en cérémonies, j’en vins au point sur le champ.—Ne faites aucune excuse, madame; mais dites-moi, je vous prie, ce que je puis faire pour vous, et quoique étranger, je sens qu’il m’est possible d’obliger beaucoup une compatriote.-—C’est peu de chose, monsieur, et si vous me promettez de l’accomplir, je mourrai contente.Je lui en fis la promesse.Elle prit alors de dessous son oreiller un petit portefeuille duquel elle retira une carte qu’elle me plaça dans la main.—Lorsque je serai morte, voulez-vous écrire à cette adresse, et lui dire de venir chercher son enfant?Mon regard tomba sur le nom et l’adresse d’un noble autrichien, réputé excessivement riche, connu comme l’un des plus fiers et des plus exclusifs de l’aristocratie de Vienne.Je considérai la mourante avec une compassion profonde.Il y avait encore sur son visage amaigri les traces d’une grande beauté.Il me semblait que les traits altérés de cette femme pouvaient raconter sa douleureuse histoire —Et si le comte ne veut pas reconnaître sa fille,—s’il n’envoie ni ne vient la chercher, quels sont vos désirs, madame ?Une pâle rougeur se montra sur ses joues amaigries, tandis qu’elle me répondait péniblement.—C’était de moi.de Sa femme seule., qu’il avait honte ; son orgueil ne l’empêchera pas de reconnaître sa fille.—Dieu du ciel ! m’écriai-je.Etes-vous la comtesse von H— ?Vous, mourante ici ?Je ne savais s’il fallait croire ou nier ses paroles.Il me semblait impossible qu’un homme comme l’était le comte, pût laisser sa femme mourir ainsi dans l’obscurité et le dénuement.Mais la pauvre mourante ne parut pas observer le doute que renfermait mon exclamation.__Nous avons à nous pardonner tous deux, dit- elle faiblement .Dites-lui que j’implore son pardon.Mon orgueil était plus grand que le sien.Que le ciel me pardonne ! M.P.G.MASSELOTTE.—De l’Enseignement du Dessin.103 Elle retomba sur l’oreiller, défaillante, mais revint à elle tout aussitôt en entendant la voix des enfants qui, la main dans la main, entraient en chantant.—J’ai caché à la pauvre enfant que je me mourais.Qui donc la consolera lorsque je ne la verrai plus ?—Vous avez eu tort de cacher la vérité à Stéphanie.Il faut que vous la lui disiez maintenant.Je vais aller la chercher.Je la saluai avec bienveillance et m’éloignai.En descendant je trouvai non seulement les enfants mais le fermier et sa femme dans une ignorance complète quant à la situation de la dame anglaise.Elle leur avait toujours parlé avec enjouement, et la maladie insidieuse dont elle souffrait avait contribué à les tromper.En leur révélant la vérité, les pauvres gens fondaient en larmes ; Stéphanie, avec un air de doute sur son visage devenu pâle, se glissa doucement vers la chambre de sa mère.Madame Grey ne revit plus la lumière du soleil ; mais avant qu’elle rendît le dernier soupir, j’eus le bonheur de lui remettre dans la main ce tendre message de son mari : “ Je reviens instamment vers toi, Marie,—je t’en prie, vis pour moi et pour mon enfant.” Cela je l’avais accompli en faisant une course à cheval d’environ trente milles à la station télégraphique la plus proche, d’où je lui avais transmis la dépêche.C’est d’un cœur souffrant que je galopai vers Saint-Elme, parceque je craignais d’arriver trop tard avec ces réconfortantes paroles.Mais j’atteignis le village avant la chute du jour, et, accompagné du docteur, je m’empressai de me rendre au cottage.Mes yeux étaient obscurcis lorsque je plaçai le papier dans les mains de Madame Grey ; il lui fut pourtant impossible de le lire.Ce fut la petite Stéphanie qui ouvrit et lut la dépêche, avec larmes et sanglots.Puis elle s’élança vers le lit de la mourante.—Je ne puis aimer que toi, maman ! —Stéphanie, tu aimeras ton père à cause de moi.Mais, où.où est Gustave?demanda la malade en étendant les bras en aveusje.Etouffé par les sanglots, le petit garçon s’agenouilla à côté de Stéphanie et les mains amaigries de la mourante furent placées sur la tête de chacun des enfants.—Ne vous oubliez pas l’un l’autre, chers enfants, tant que vous vivrez.Stéphanie, n’abandonne pas Gustave- Ne permets pas que l’orgueil.Mais le cours troublé de la vie s’achevait rapidement et ses lèvres restèrent immobiles.Un autre murmure s’en échappa : Stéphanie ! mon amour ! mon amour ! Sa tête se renversa, et nous éloignâmes les enfants.{La fin au prochain numéro) DE L’ENSEIGNEMENT DU 'DESSIN.Parmi les branches spéciales sur lesquelles M.Legendre appelait l’attention dans son remarquable et courageux article du No 3 de cette Revue,* il en est une principalement qui, malgré son importance, ne reçoit qu’une bien petite place dans l’enseignement.Je veux parler du dessin.Je viens donc ici placer quelques lignes par lesquelles je m’efforcerai de démontrer : i° Que le dessin est indispensable à tous.20 Qu’il est généralement mal compris et enseigné d’une manière défectueuse quant aux résultats pratiques.Et d’abord le dessin est indispensable à tous : L’homme vivant en société doit à chaque instant communiquer et développer ses pensées.Pour cela, deux moyens s’offrent à son service : la parole e t l’écriture.La parole qui est la manifestation momentanée de la pensée est souvent insuffisante.Elle est éphémère et agit dans une sphère trop restreinte en raison du petit nombre d’auditeurs à qui elle s’adresse directement.De plus, sa transmission présente le danger d’altérations trop faciles.Dans le principe, les hommes n’ont pourtant pas eu d’autre moyen de communiquer entre eux.Mais c’est qu’alors la pensée était resserrée dans des bornes très-étroites.L’intelligence humaine était pour ainsi dire au maillot.Puis, les relations sociales se réduisaient presque à des rapports de famille.Quand la condition de l’homme changea, que les familles patriarcales se séparèrent et que les villes se bâtirent, il fallut avoir recours à des moyens de communication plus efficaces et plus étendus.C’est alors qu’on inventa l’écriture.Les monuments anciens nous attestent que tout d’abord, pour perpétuer le souvenir des grands évènements de l’histoire, on grava sur la pierre des images dont les modèles étaient empruntés à la nature.Le dessin était donc le moyen le plus naturel et le plus simple, qui se présentât aux hommes pour imprimer à leur pensée un caractère ineffaçable.Ce genre revêtit même chez les anciens peuples un caractère sacré, et les hiéroglyphes des prêtres de l’Egypte en sont une preuve.Ce n’est que plus tard qu’on .inventa les caractères de l’alphabet qui * 1er.Septembre. 104 M.P.G.MASSELOTTE.—De l’Enseignement du Dessin servirent aux relations usuelles.Mais le dessin garda toujours sa place d’honneur ; et chez tous les peuples, même les plus barbares, on le voit cultivé avec plus ou moins de succès.On ne peut aujourd’hui contester l’importance capitale du dessin dans certains cas.Que serait l’étude de la géométrie, de la physique, de la chimie, de la botanique, sans les nombreuses figures qui, en complétant le texte font comprendre clairement ce que les plus savantes dissertations n’eussent pu expliquer d’une manière bien intelligible.Et pourtant, ces dissertations sont faites par les hommes les plus savants, et les plus habiles à manier la langue et à la mettre au service de leur génie.Pour faire produire à celui-ci tous ses fruits admirables, il lui faut l’indispensable concours du dessinateur, sans lequel il serait presque réduit à l’impuissance.Tout homme intelligent tire généralement de ses pensées une application pratique.Pour l’obtenir, il lui faut le concours d’ouvriers de divers métiers.Combien de fois son esprit sera-t-il mis à la torture pour communiquer à son auxiliaire une idée bien nette de ses conceptions, s’il n’a pas à sa disposition la faculté de dessiner les formes et de traduire le mouvement qu’il veut imprimer à ses machines en indiquant chacune de ses phases.Combien d’inventeurs ont été arrêtés par cet obstacle ?Combien le sont encore aujourd’hui ?Après des dépenses assez fortes causées par les nombreux changements qu’il leur a fallu faire subir aux modèles de leurs inventions, ils ne possèdent souvent, faute de pouvoir se faire bien comprendre, qu’une traduction incomplète de leur conception.Dans la pratique de mon art (décoration), j’ai fréquemment rencontré des ouvriers intelligents et adroits qui éprouvaient de sérieuses difficultés à opérer des tracés qui ne sont qu’un jeu d’enfant, pour quiconque est initié aux procédés géométriques.J’en connais aussi plusieurs qui, faute de savoir dessiner, sont obligés de rester dans les rangs inférieurs, tandisque, avec leur expérience et leurs talents naturels, ils pourraient produire de fort belles choses.La justice m’oblige à remarquer ici que, chez nos ouvriers québecquois, ce n’est ni l’intelligence ni les facultés qui manquent, c’est seulement l’instruction.Du jour où l’on voudra sérieusement donner à l'ouvrier une instruction professionnelle suffisante, il pourra sans crainte travailler à côté des ouvriers étrangers qui, aujourd’hui, dans beaucoup d’industries, réclament le haut du pavé.Un petit épisode qui me revient en mémoire sera mon dernier argument pour prouver que le dessin est indispensable et qu’il peut, en maintes circonstances, nous tirer d’embarras.C’était à la fin de Septembre 1870.Un navire à bord duquel je me trouvais, avait quitté les îles d’Elyères au lendemain de la prise de Wissembourg par l’armée française.Tous, à bord, nous avions la certitude que cette campagne se réduirait pour les Prussiens à une marche rétrograde jusqu’à Berlin, où bientôt acculés, ils seraient obligés de déposer les armes en implorant merci.Les semaines s’étaient écoulées sans nous présenter la moindre occasion d’avoir des nouvelles de la guerre, lorsqu’enfin, peu après avoir passé le détroit de Gibraltar, nous fûmes accostés par une de ces balan-celles espagnoles qui courent sus aux navires pour les approvisionner de légumes, d’oranges, de raisins, de melons et de grenades.Pas un de nous 11e parlait l’espagnol ; aucun de nos colporteurs flottants n’entendait un mot de français.Tant qu’il ne s’agit que d’affaires commerciales, tout alla bien.C’est ainsi que moyennant quelques objets de toilette et un peu de menue monnaie, nous regarnîmes notre cambuse de fruits délicieux.Mais quand chacun eût fini de trafiquer tant bien que mal et par gestes, nous voulûmes savoir où en étaient nos troupes sur la route de la gloire et de l’honneur.A chacune de nos questions, articulée dans un espagnol de fantaisie qu’un de nos matelots fabriquait avec emphase, nos chaloupiers secouaient la tête, montrant qu’ils ne comprenaient pas.Alors nous fîmes mine de nous fusiller les uns les autres, nous poursuivant avec des balais en guise de baïonnettes, sabrant à droite et à gauche avec des cabillauds, refoulant, avec des anspects, des pièces d’artillerie imaginaires et nous arrêtant par intervalles, pour essayer par une mimique désespérée de faire comprendre ce que nous voulions, Ces braves gens riaient à se tordre, convaincus sans aucun doute que nous voulions les régaler du simulacre d’un abordage à la française.Voyant l’inutilité de nos efforts et le ridicule de notre situation, nous allions abandonner tout espoir, quand une idée soudaine me traversa l’esprit.Je sautai sur un crayon et un chiffon de papier et en quatre traits j’eus dessiné quelques zouaves, groupés autour du drapeau tricolore, et en face de soldats allemands facilement reconnaissables à leurs casques pointus.Je coupai la feuille en deux, entre les deux troupes, et faisant signe au patron de la balancelle, je me mis à faire marcher mes bonshommes sur la lisse, les prussiens reculant devant les zouaves qui semblaient les poursuivre. M.P.G.MASSELOTTE.—De l’Enseignement du Dessin.ïoS L’Espagnol s’approcha, considéra quelque temps mon croquis ; puis le montra à ses hommes.Ils se parlèrent entre eux, et un des plus jeunes, s’emparant du dessin, déchira le fragment où était représenté notre drapeau.Il le plaça dans sa main et les Prussiens par dessus, puis il imprima aux zouaves un mouvement de retraite ; les Prussiens les poursuivirent quelques instants ; enfin lesFrançais allèrent rejoindre leur étendard dans la main de notre homme qui, avec force grimaces,nous fit voir les Allemands restant seuls maîtres du terrain.Mais ce n’était pas tout.Il nous fit comprendre par un geste non équivoque que zouaves et drapeau étaient sous clef et que les Prussiens étaient positivement vainqueurs ! Ce denoûement nous frappa comme un conp de foudre.Nous savions les troupes françaises invincibles et nous ne pûmes, de suite, croire à un désastre.Mais pourtant, la pantomine de notre Espagnol avait été si expressive que nous dûmes soupçonner la vérité et nous reprîmes tristement le cours de notre voyage.Ce n’est que trois mois après que nous apprîmes toute l’horrible vérité que nous étions pourtant préparés à recevoir, grâce à un leste croquis qui avait aplani devant nous des obstacles autrement insurmontables.Combien ont, au moins une fois dans leur vie, amèrement regretté de ne savoir dessiner d’une manière intelligible, ne fût-ce que pour donner un corps aux fantômes de leur imagination et faire vivre pour leurs yeux les rêveries enfantées par leur cerveau ou les délicieuses images évoquées par leurs méditations ou leurs espérances.Maintenant, il me reste à dire que l’enseignement du dessin, tel que généralement pratiqué ne produit que peu de résultats.Tout d’abord, tournons nos regards vers ces écoles d’arts et métiers que le gouvernement subventionne et qui coûtent au pays des sommes assez rondes.En les créant, a-t-on voulu fournir à quelques aptitudes spéciales le moyen de se produire dans l’art abstrait ?on y a réussi ; car depuis la fondation de ces écoles, plusieurs jeunes gens se sont appliqués à dessiner des portraits et ont remporté de véritables succès en ce genre.Mais a-t-on voulu, en instituant ces écoles généraliser la connaissance du dessin dans les masses ouvrières, s’est-on proposé pour but d’améliorer le goût public, de faire progresser l’industrie, de familiariser le travailleur avec une science qui lui est si nécessaire ?On a échoué, totalement échoué.A combien d’ouvriers la fréquentation de ces écoles a-t-elle profité pour l’exercice de leur métier.Qu’on jette un coup d’œil impartial sur les ouvrages de menuiserie, de ferblanterie, de sculpture, de peinture, etc, qui sont sortis des ateliers québecquois depuis dix ans ; qu’on interroge la sincérité des gens qui vraiment s’y connaissent et qui ont fait leurs preuves et qu’on me dise ensuite si réellement, d’une année à l’autre, on peut constater un progrès sensible.On est à chaque instant douloureusement frappé par des formes bizarres, qui décèlent le mauvais goût, l’ignorance des vrais principes, l’absence du sentiment du beau.Qu’on pénètre dans les ateliers, on est peiné d’assister aux tâtonnements dispendieux que la routine impose à beaucoup de nos ouvriers pour le moindre des tracés.Je crois que l’on ne suit pas la bonne voie pour l’enseignement du dessin.Nul n’est prophète en son pays et il est bien difficile de l’être dans les autres.Aussi, je ne tends pas à faire école, ni à imposer quand même mon sentiment.Je voudrais seulement suggérer quelques remarques que mon expérience personnelle me fait croire propres à produire un résultat satisfaisant.Tout d’abord, que fait-on dans une école de dessin?Neuf fois sur dix, on copie servilement un modèle défectueux auquel l’élève ne comprend absolument rien et le maître fort peu de chose.L’étudiant tâtonne, mesure avec un compas ou une bande de papier, reporte ces échelles sur sa copie, tire des lignes, de droite, de gauche, en haut, en bas, conduisant son dessin suivant son caprice.Le maître, lui, de temps en temps, s’assied à la place de l’èlève, efface, corrige, recorrige encore et toujours jusqu’à ce que le dessin plus ou moins fini, estompé et pommadé fasse place a un autre pour lequel la même méthode sera absolument suivie.Au bout d’un an ou deux l’élève saura mesurer parfaitement un original et en faire une copie très-propre.Et voilà tout ! sera-t-il dessinateur ?Certes, non ! Prenons une comparaison : Faites copier La Fontaine pendant dix ans à un enfant pour lui apprendre à faire des fables.De l’orthographe, de la grammaire, de la rhétorique, des règles particulières de la versification, ne soufflez mot.Comme le professeur de dessin, contentez-vous de faire copier le maître.Quel résultat obtiendrez vous, à la fin ?Je n’ai pas besoin de répondre.Et cependant, c’est bien ainsi qu’on agit avec le dessin qui, lui aussi, a sa grammaire, son orthographe et sa rhétorique.“Copiez les maîtres,” dit-on avec effronterie, “tout est là ! Avec un tel système, on produit deux résultats.Ou on dégoûte complètement un élève dès le début en lui faisant croire qu’il n’a pas de talent ni aucune ap- io6 M.P.G.MASSELOTTE.—De l’Enseignement du Dessin titude ; car, après avoir copié assez bien plusieurs dessins, il ne pourra, d’invention, produire que des atrocités; ou bien encore, on aide à certains jeunes gens, mieux doués de facilités naturelles à se croire des phénix et on leur ferme à tout jamais la voie des succès véritables s’ils ne sont pardessus tout dominés du goût de l’étude.Ils ont, grâce à leur facilité, à peu près réussi deux ou trois sujets, ils sont convaincus qu’il savent dessiner et, sans plus de façons,traitent de chefs-d’œuvre, tout ce qu’ils produiront par la suite.J’ai connu un pauvre garçon qui avait reçu du Créateur des aptitudes merveilleuses.Il n’a jamais rien fait de sérieux parce qu’il se croyait trop fort pour avoir besoin d’étudier.Il était, il est vrai, sous l’empire d’une paresse phénoménale, mais sa foi en lui-même était le fruit d’une conviction profonde plus encore qu’une excuse grotesque pour atténuer son défaut capital.A chaque instant, ceux qui savent sont douloureusement affectés par les fautes grossières qu’ils dé.couvrent dans des dessins qui, au premier abord, flattent l’œil.Cela est plus commun qu’on ne pense.Il est pourtant facile d’y remédier.Pour que le dessin soit d’une utilité pratique dans l’industrie, il ne faut pas que son exécution soit trop laborieuse.Il faut qu’il soit une copie exacte de l’objet qu’il représente et qu’il en donne une idée parfaite.De plus il faut qu’il soit bien intelligible à tous ceux qui pourraient avoir intérêt à s’en servir pour la construction ou autrement.D’où il suit que bien peu des élèves des écoles peuvent utiliser leurs études, car ils ne sont pas habitués à travailler sur la nature, ni à faire des croquis qui soient d’une correction suffisante pour permettre l’exécution postérieure, sur une plus grande échelle, d’un dessin soigné.Si les croquis sont suffisants dans une foule de cas et que l’ouvrier n’ait pas à sa disposition ce moyen si rapide et si commode de se procurer la représentation d’un objet quelconque sous tous ses aspects, il est privé d’un puissant auxiliaire et il est obligé à une perte de temps et à des tâtonnements toujours préjudiciables.Pour faire un bon croquis, il faut avoir la connaissance intime de l’objet qu’on représente ou plutôt celle des solides géométriques en lesquels il peut toujours se décomposer.Il faut être rompu d’avance au mécanisme des transformations que la position de l’observateur leur fait subir par l’effet des lois de la perspective.Ensuite, il faut un coup d’œil rapide, sûr, exercé ; un coup de crayon, ferme, vigoureux, expressif.Il faut encore posséder suffisamment la théorie des om- bres ; car quelques hachures mises bien en place donnent immédiatement le relief et la vie.Le coup d’œil et la facilité d’exécution s’acquièrent par la pratique.Mais les sciences s’acquièrent seulement par l'étude.Les uns et les autres sont inséparables.Pourquoi veut-on les séparer dans l’enseignement actuel ?Demandez aux grands génies de la Renaissance, à quelle source ils ont puisé leur étonnante perfection, leurs conceptions hardies, l'ampleur merveilleuse de leur facture, leur énergique puissance ?Ils vous répondront que tout leur secret consiste en ce qu’ils avaient donné une égale part dans leurs études à toutes les sciences qui, ayant quelque rapport entre elles, devaient se prêter un mutuel appui.En effet, tous les grands hommes de l’école italienne étaient à la fois géomètres, architectes, sculpteurs, peintres, etc.Léonard de Vinci, entre autres, de la même main qui peignit la Cène, traçait les retranchements d’une ville assiégée et ravissait d’admiration un auditoire d’élite aux accords d’une lyre d’argent qu’il avait fabriquée lui-même.Il improvisait des vers et composait leur accompagnement en musique ; un habile guerrier fut obligé, dans un tournois, de demander grâce sous les rudes assauts de son épée courtoise.Il éleva le dôme de Milan, construisit un aqueduc célèbre et creusa des canaux.Enfin son ciseau fit surgir du marbre une splendide statue équestre du duc Ludovic Sforza.Voilà un génie universel, un des prodiges de l’humanité et qui prouve quelle est la puissance des études sérieuses bien comprises, et poursuivies avec ardeur sur des matières diverses,judicieusement groupées.Je ne prétends pas qu’il faille exiger autant de tous ceux qui fréquentent les ecoles, mais au moins, il faut bien avouer que la science théorique doit aller de pair avec l’exécution pratique et que de l’union intime de l’une et de l’autre, des résultats incontestables doivent être obtenus.C’est encore Léonard,qui dans un des nombreux ouvrages qu’il nous a laissés, dit que “ ceux qui s’éprennent de la pratique sans nulle science, ne savent jamais où ils vont.” Cette phrase n’est-elle pas applicable à beaucoup de nos dessinateurs d’aujourd’hui ?Exercez donc l’œil et la main en copiant la nature ; mais, qu’en même temps, le professeur enseigne.Pour cela, il doit faire remarquer à ses élèves, les transformations successives qu’un même objet peut subir suivant la manière dont on le regarde, et faire connaître les lois qui président à ces transformations. M.P.G.MASSELOTTE.—De l’Enseignement du Dessin.107 Il doit aussi indiquer les procédés mécaniques er expéditifs dont les praticiens font usage dans une foule de cas particuliers.Mais, son rôle ne se bornera pas là, il faudra surtout qu’il éclaire le goût des jeunes, gens, qu’il fasse ressortir clairement la différence qui existe entre les formes et qu’il raisonne sur les caractères qui distinguent la beauté, l’élégance et la grâce.Il faudra, en un mot, qu’il s’adresse à l’intelligence au moins autant qu’aux organes matériels.J’ai dit que dans les écoles, ou doit s’attacher à copier la nature; par ce mot j’entends tout objet présentant le relief qui lui est propre ; car alors, il donne lieu à plusieurs interprétations suivant l’endroit d’où on le considère et il facilite l’étude du clair-obscur, c’ést-à-dire des lois qui régissent les effets d’ombre et de lumière.C’est par l’interprétation raisonnée des divers aspects d’une même forme que l’on se familiarise avec elle; la mémoire s’en empare et peut, plus tard, traduire fidèlement et sans peine ce que l’imagination aura conçu.Si l’on se borne à l’étude de la copie, sans le secours de la théorie, ce résultat sera difficilement atteint ; car l’œil, privé du guide auquel il est habitué, laissera le dessinateur imposer à ses conceptions des formes incorrectes, ne pouvant invoquer la science et le raisonnement pour en démontrer l’inexactitude.Par la science du dessin ou la théorie du dessin, je veux dire la connaissance au moins élémentaire de la géométrie et des tracés les plus usuels qu’elle enseigne.La théorie du dessin comprend encore la perspective, les règles du clair-obscur, celles de la composi- ! tion et les premières notions de l’architecture.Il faut y joindre l’anatomie ostéologique et myologique superficielle pour les élèves qui veulent se livrera l’étude de la figure.De plus, il est fort utile, dans beaucoup de métiers,de savoir modeler en terre ou en cire ainsi que mouler par divers procédés les modèles ainsi obtenus.Toutes ces diverses branches doivent être menées de front, étant étroitement liées entre elles, et faire la matière d’un cours unique.Le dommage est que dans la plupart des cas, les élèves qui suivent un cours de dessin à main levée n’apprennent pas les tracés géométriques et que ceux qui étudient le dessin linéaire ne font pas de dessin à main levée à moins de suivre deux cours séparés, de deux maîtres différents qui souvent, professent des idées contraires.C’est pourquoi il faut absolument un seul et même cours où l’enseignement soit raisonné et calculé de manière à ce que chacune de ses diverses branches, se prêtent un mutuel appui.Pour les peintres, l’étude de la couleur, de la combinaison des teintes et de la formation des tons, de même que la théorie des harmonies demandent à elles seules un enseignement spécial.Je n’ai pas besoin de parler ici de ces assortiments de teintes impossibles dont, trop souvent, quelques peintres en bâtiment ou en décor se rendent coupables et qui écorchent, au mépris du droit des gens, l’œil le moins délicat en cette matière.Je le répète encore, nos ouvriers sont pleins de bonne volonté et ne demandent qu’à apprendre ; mais au moins faut-il qu’on leur enseigne.Je dois avouer, en terminant, que le système que je préconise n’est pas toujours absolument praticable.Il ne convient entièrement qu’aux élèves intelligents et studieux qui apprécient la nécessité et l’importance de leurs études et qui veulent réussir.Avec lui ceux que le travail n’effraie pas, feront des progrès rapides, réels et solides.Quant aux jeunes gens insouciants et paresseux, ou à ceux qui ne voient dans l’étude du dessin qu’une récréation plus ou moins agréable, ce système ne leur convient pas.Mais ce n’est pas d’eux que je m’occupe.Ils ne peuvent étudier, puisque l’étude exige le travail, la réflexion, la peine.Si, comme cela arrive quelquefois, on a de très-jeunes enfants, on ne peut exiger d’eux, immédiatement, une application soutenue.A ceux-là, on doit dorer un peu la pilule.Du reste, avant d’entreprendre des études sérieuses il faut bien qu’ils sachent manier un crayon, que leur œil s’habitue à bien voir, à apprécier les grandeurs et qu’ils se familiarisent avec certaines proportions invariables; En un mot, il faut qu’ils aient reçu la première initiation En ce cas, on les fait dessiner, si l’on veut,d’après des gravures.Il suffit de les bien choisir ! On ne saurait être trop sévère sur ce point, afin que leur œil ne se trouve en présence que de belles formes et de porpor-tions rigoureusement correctes.Si le contraire avait lieu et qu’on admit, parmi les modèles à copier, des représentations peu soignées et contraires aux règles, l’organe se fausserait et l’élève acquerrait des idées erronées, desquelles, il aurait, dans la -suite, une peine infinie à se débarrasser.Pour clore ce long article, il ne me reste plus qu’à le résumer en disant que puisque le dessin est indispensable à tons, et surtout à l’ouvrier, 011 doit faire les plus grands efforts pour en généraliser l’étude et ceux qui l’enseignent doivent se rappeler que pour le rendre vraiment utile, il faut qu’ils prennent des moyens efficaces. io8 Balthasar.-—Brunaud.La devise du dessinateur pratique doit être : “ Faire vite et bien.” C’est vers ce résultat que doivent tendre les efforts du maître et des élèves.J’ai l’intime conviction qu’on y arrivera sans peine, si pour cela, on suit un système d’enseignement qui, basé sur le raisonnement et l’expérience, ne peut manquer d’obtenir l’approbation et les suffrages de tous les hommes compétents.C’est, du reste, ce système qui ayant doté l’Europe d’artistes à jamais célèbres, doit certainement être préféré à tout autre.P.G.Masselotte.PASSE Appuyée à mon bras, elle m’écoutait dire : Je parlais de l’amour et du coeur inconstant.Sa lèvre se plissait en un moqueur sourire ; Ses yeux noirs brillaient d’un reflet inquiétant.Comme l’abîme, ainsi la femme nous attire ; “ Mais l’oeil se plonge en vain dans le gouffre béant, “ Car où règne la nuit toute lumière expire ; il \jt dernier mot qu’on lit, c’est l’éternel néant.” Ainsi j’allais parlant, ma main pressait sa main, Et du sein de la mer comme monte l’écume, De mon coeur à ma lèvre arrivait l’amertune.Mais elle, alors, levant son regard vers le mien : “ Ingrat ! ” Et dans ce mot l’ardente et pure flamme De l’amour véritable illumina mon âme.FL0R J’avais une fleur bien jolie, Son frais bouton allait s’ouvrir Hier, hélas, j’ai vu mourir Sa pauvre corolle pâlie ! En elle était tout mon bonheur ; De mes mains je l’avais plantée, Et, dans cette rose enchantée, Tout au fond j’avais mis mon cœur.Mais ma fleur était trop jolie ; Iœ vent est venu la briser, Emportant dans son dur baiser L’âme en la fleur ensevelie.* * * BRUN AU i) CHRONIQUE Il s’appelait Brunaud et personne ne l’avait jamais vu sourire.Bien qu’il fût de petite taille, sa physionomie rébarbative inspirait le respect, et une rangée de dents formidables, de ces dents qui emportent le morceau ou y restent incrustées, éloignaient de lui les importuns.Son nom disait assez sa couleur.Ses jambes courtes et grosses ne l’empêchaient pas de courir avec une certaine vélocité, mais son allure habituelle indiquait le calme de la force.Le sérieux s’alliait chez lui à un certain fond de bonhomie, bien rare chez ses congénères.Chaque fois qu’il accompagnait son maître, en ce temps-là sous-inspecteur à la compagnie du chemin de fer de l’est à Luxembourg, il ne manquait jamais de faire une visite aux employés de l’inspection principale dont j’avais l’honneur de faire partie.Nous n’eûmes jamais à nous en plaindre, et Dieu sait pourtant si nous nous faisions faute de le faire enrager, cet honnête BALTHASAR.—Brunaud.1C9 Brunaud, et de l’exciter avec une canne dont il finissait par saisir le milieu entre ses terribles mâchoires ; et alors chacun de nous, à son tour, le levait en l’air en prenant le bâton par les deux bouts, car il y restait suspendu et ne l’aurait pas lâché pour un empire.Il eut le bon goût de ne jamais s’en prendre à nos mains ni à nos mollets, ce qui aurait mis fin pour toujours à la mauvaise plaisanterie dont nous le faisions victime.Nous réparions d’ailleurs nos torts, quand il nous arrivait par aventure d’avoir en poche quelques friandises de son goût.Et puis il aimait la nature, et de notre fenêtre qui surplombait un jardin, le faubourg de Clausen et les roches agrestes et boisées qui lui font face, on découvrait une vue magnifique.Jamais ! non jamais 1 je n’oublierai l’air recueilli, solennel, avec lequel, du haut de la chaise où nous l’avions installé, il contemplait immobile le panorama radieux qui se déroulait devant lui ; jamais je n’oublierai l’attention avec laquelle il suivait des yeux les oiseaux sautillant de branche en branche sur l’arbre qui poussait au pied de la muraille.Quand j’ai dit que Brunaud était honnête, je voulais dire qu’il était civil, je n’entendais nullement parler de sa probité, qui hélas ! était à bon droit suspecte.Un jour que je me promenais avec lui dans la grand, rue de Luxembourg,—car il nous tenait volontiers compagnie quand il nous rencontrait en ville, —il s’approcha en tapinois de l’étalage d’un charcutier, décrocha en silence un énorme saucisson et se remit en route avec sa proie, de l’allure la plus tranquille du monde et avec la physionomie satisfaite d’un paisible bourgeois faisant sa promenade du dimanche.Je ne m’aperçus du forfait que lorsqu’il était accompli.Vous jugez de l’hilarité des passants en voyant mon Brunaud marcher à pas comptés “comme un recteur suivi de quatre facultés,” avec son saucisson en travers dans la gueule.Et comme il me suivait, je m’enfuis précipitamment pour ne pas être accusé de complicité.Il me rejoignit paisiblement au bureau où il dégusta sa capture tout à son aise.Aucun moraliste imprudent ne s’était avisé d’aller extraire d’entre ses canines cette charcuterie corruptrice.L’armée du Grand-Duché (400 hommes dont 50 musiciens), aurait bien pu y mettre bon ordre si elle s’était trouvée à Luxembourg, mais une partie était campée à distance, les autres étaient allés respirer le parfum des deux qui les avaient vu naître, et il ne restait en ville que la musique ; or l’âme héroïque de Brunaud eut affronté tous les trombones de l’univers.Mais c’est ici que je prie mes lecteurs de me prêter un œil et un esprit attentifs, car j’en viens à la principale faculté de Brunaud, à celle qui faisait de lui un être exceptionnel dans son espèce.Il connaissait au-si bien que les employés les heures des trains et la direction des lignes ferrées.Luxembourg estime gare de jonction où couvergent quatre voies, deux venant de la Belgique, une de la Prusse Rhénane et l’autre de notre pauvre Metz.Eh bien ! jamais Brunaud ne confondit l’une avec l’autre.Il voyageait gratis sur toutes ces lignes et connaissait parfaitement tous les chefs de train, les garde-freins et serre-freins du chemin de fer Guillaume—Luxembourg, lesquels se seraient bien gardés de ne pas accueillir amicalement le chien de M.le sous-inspecteur, sur toutes ces lignes ; aussi, il avait des amis et des connaissances, et quand il en avait assez de la capitale grand-ducale, il allait passer quelques jours à la campagne.Ce qu’il y avait de plus plaisant dans ces occurrences, c’est que son train se croisait quelquefois à une station quelconque avec celui de son maître,—les lignes étaient à voie unique—Brunaud était toujours très satisfait de la rencontre et témoignait de son contentement intérieur par des frictions vigoureuses contre le pantalon “inspectorial” et les frétillements de sa queue minuscule ; mais il était bien rare qu’une pareille rencontre le détournât de ses projets antérieurs, et il reprenait généralement son train, tandis que son excellent patron continuait en sens opposé dans un autre train.Un jour, le train de siège venait de s’ébranler.Les dernières voitures défilaient devant nous, lorsque Brunaud s’élance par la porte du buffet restée entrouverte, traverse au galop les voies qui le séparaient du train et se précipite d’un seul bond dans le fourgon de queue.Sentant qu’il avait enfreint les règlements, il resta cette fois-là huit jours à la campagne, chez un chef de station, son ami intime.Je dois à la vérité de dire que ses remords l’avaient engraissé.Il est vrai qu’il avait passé cette huitaine à la cuisine.Il est sans exemple d’ailleurs qu’il ait jamais manqué un train.Séparé brusquement de Brunaud par une des clauses du traité de Francfort, la cession de Guillaume— Luxembourg à la Prusse, j’ignore ce qu’il est devenu.J’espère l’apprendre un jour de son maître, s’il vit encore et que j’aie jamais l’occasion de le revoir.Il est sans doute allé rejoindre ses ancêtres dans un monde meilleur, mais je suis bien sûr que sa mémoire est restée dans l’esprit de quelques-uns de mes camarades français et luxembourgeois et que son ombre vient quelques fois jeter un mélancolique regard sur le faubourg de Clausen et les devantures des charcutiers dans la grand’rue de Luxembourg.Quelques-uns de ces lecteurs dont la curiosité est insatiable, me demanderont peut-être à qu’elle variété appartenait Brunaud ; comment un être de petite sta TIO NAPOLÉON LEGENDRE.— Le Journal de la Jeunesse.ture, diront-ils, pouvait-il piller les charcuteries sans qu’un citoyen honnête l’arrêtât sur le fait ; comment pouvat-ü se précipiter dans un train en marche sans qu’un surveillant lui mît la main au collet—je veux dire au collier ?Ainsi lecteur, croyez-moi, vous auriez imité cette prudente circonspection.Brunaud était un boule-dogue.Balthasar.LE JOURNAL DE LA JEUNESSE Je n’ai pas l’intention de faire de la réclame ; je viens seulement signaler aux lecteurs canadiens une publication qui est très-peu connue parmi nous et qui mérite de l’être davantage.On se plaint, et avec raison, que l’Europe nous expédie chaque année des milliers de romans, feuilletons ou pièces de théâtre dans lesquels, sous une forme agréable et brillante, les principes de morale sont fort maltraités.Ces livres, tirés par quantités énor mes, sont litéralement dévorés par la classe des liseurs et des liseuses.Pourquoi?Un peu à cause de l’attrait qu’exerce toujours ce qui est dangereux et défendu ; beaucoup surtout parceque ces ouvrages sont écrits dans un style entraînant et offrent des péripéties émouvantes et pleines d’intérêt.Or, le Journal de la jeunesse, avec des principes moraux irréprochables, présente, sous le rapport de la forme, des avantages égaux, sinon supérieurs.Lisez les récits si touchants et si palpitants d’intérêt intitulés : le Violoneux de la Sapinière, les Braves gens, Nous autres, La Fille de Carrillés, Grand père, l'Oncle Placide, Une Sœur ^ Pendragon etc.et tant d’autres, signés J.Girardin, Mme.Colomb, Melle Zénaïde Fleuriot, Alfred Assolant etc.et vous verrez si, dans ce genre, la langue française a jamais eu de plus charmantes créations ; cela peut se lire le soir, tout haut et en famille • les enfants et les parents y sont également intéressés et y trouvent ces émotions tantôt douces et tranquilles, tantôt vives et âpres, mais toujouas saines et bienfaisantes, qui laissent dans le cœur comme un parfum d’honnêteté.On sent à cette lecture que les auteurs sont de nobles caractères dans la société desquels on ne peut que gagner.Chacun de ces récits,du reste, loin de se limiter aux espaces imaginaires, contient une foule de notions pratiques et exactes sur les arts, les sciences et la vie sociale et de famille.En les lisant, on ne fait pas seulement une provision de jolies phrases, on s’orne la mémoire d’une foule de détails pré- cieux, utiles ou intéressants.Outre les récits de longue haleine, il y a encore des articles spéciaux sur les sciences, les arts et les métiers, des contes, des légendes, des voyages, le tout enrichi de nombreuses illustrations hors texte et dans le texte même.Le Journal de la Jeunesse est publié par Hachette, à Paris ; le prix de l’abonnement est de 20 francs ($4.00) par an ; il paraît chaque semaine par cahiers de seize pages à deux colonnes grand format,—à peu près celui de notre Revue et forme,à la fin de l’année,deux beaux volumes de 416 pages chacun.La seconde et les dernières pages de la couverture contiennent une foule de problèmes, rébus, énigmes, bouts-rimés, jeux d’esprit de toutes sortes et notions curieuses qui exercent agréablement l’intelligence aux heures de récréation.C’est, en résumé, une publication complète à tous égards, et irréprochable, comme j’ai déjà dit, sous le rapport de la morale.Je crois, cependant, qu’il ne compte, à Québec, à part le département de l’instruction publique, que deux ou trois abonnés.Encore une fois je ne veux pas faire de réclame : je ne connais, autrement que de nom, ni les éditeurs ni les écrivains du Journal delà Jeunesse.Cependant il m’a tellement intéressé et m’a fait passer tant de de soirées agréables au milieu de ma famille, que j’ai cru rendre un service en le faisant connaître à ceux de mes compatriotes qui aiment les lettres dans leur expression la plus saine et la plus honnête ; qui désirent avoir des livres que l’on peut lire, le soir, en présence des enfants, sans avoir à redouter des questions embarrassantes et dangereuses ; qui veulent, enfin, des ouvrages que les parents ne sont pas obligés de mettre sous clef lorsqu’ils s’absentent de la maison, ï’ai cru aussi,—à cause des relations nouvelles qui s’établissent entre la France et notre Province,—qu’il était de mon devoir, au nom de nos hommes de lettres, d’exprimer aux écrivains du Journal delà Jeunesse mes sentiments de sincère admiration pour le beau et noble travail qu’ils ont entrepris et qu’ils poursuivent avec tant de succès, et ma profonde gratitude pour les saines émotions qu’ils m ont fait éprouver.Peut-être apprendront-ils avec plaisir que, dans ce pays lointain, dans cette France d’outre-mer, nous les connaissons et nous savons les apprécier et les aimer.Napoléon Legendre. J.AUGER.—Le Théâtre a Quebec.rrr t» : A LE THEATRE A QUEBEC l'i m’a semblé qu’une étude sur le théâtre à Québec, tel qu’il existait il y a quelque trente ans, présenterait un côté curieux et intéressant pour l’histoire de la littérature canadienne: Ce théâtre, on n’en jouissait alors que par le bon vouloir de quelques jeunes amateurs résolus à maintenir sur la scène un petit nombre de pièces de l’ancien repertoire classique,ou à s’essayer dans des entreprises dramatiques avec des oeuvres auxquelles Paris venait de donner sa consécration.Cette étude rétrospective me fournira le prétexte de reparler de certaines pièces,—comédies ou drames, —écrites par des compatriotes, sans oublier quelques représentations retentissantes, presque légendaires, auxquelles le public de Québec, toujours si sensible aux spectacles, assistait comme à de véritables fêtes intellectuelles.La scène de Québec, et c’est celle-là qui sera l’objet de mes études, était, à une époque déjà éloignée de nous, le partage de jeunes gens, la plupart fort instruits et très au courant de la littérature théâtrale de l’ancienne mère-patrie.C’est par le théâtre que notre public n’a cessé de s’intéresser a la littérature contemporaine de la France.Ce seul fait suffirait peut-être à démontrer que mes études ne resteront pas tout à fait stériles et que, reprises plus tard par un écrivain en possession de plus de loisirs, elles pourront contribuer à faire mieux comprendre certaines époques de notre histoire où la littérature, réfugiée au théâtre, avait aussi ses fidèles et ses adorateurs.L’âBBE BE L’EPEE I Ce fut le 22 avril 1853, que l’on joua pour la première fois à Québec, le drame émouvant de Bouilly, L'abbé de L'Epée.C’est sous la direction intelligente ;t très entendue de Charles Berger, professeur de angue française au High School,—mort depuis,—que les amateurs- de théâtre entreprirent de représenter :ette pièce en cinq actes, le directeur s’étant chargé lu rôle le plus difficile, qui en est comme la cheville mvrière, celui de l’abbé de l’Epée.Il le remplit à uerveille et contribua le plus largement au succès de a.soirée, qui fut très grand.L’onction qu’il mettait, —il joua ce rôle plus d’une fois,—dans le long récit les malheurs du comte d’Harancour, orphelin et îfirme, pénétrait tous les coeurs.Ce récit, on le sait du reste, se fait chez l’avocat Franval, à qui l’abbé de l’Epée veut confier la tâche, de revendiquer l’héritage de son jeune et intéressant protégé.Je jouai, à cette première représentation, le rôle de Franval, et, selon le compte-rendu du Canadien, j’eus parfois, dans l’expression de ma colère contre le détenteur de l’héritage du jeune homme, le cupide Darlemont, des “accents énergiques.” On ne trouverait maintenant à Québec que deux amateurs qui prirent part à la représentation de l'abbé de l'Epée: M.Cyrille Junot, ancien employé au ministère de la milice et celui qui écrit ces lignes.M.Junot, dans les quatre actes du drame parut sous la livrée du bon et naïf Dominique, le domestique de la famille de Franval, et, au cinquième acte, sous l’habit de velours brodé d’or de Darlemont ; il réussit à passer dn comique au tragique avec un égal talent.Si je mentionne le compte-rendu du Canadien, c’est un peu avec prémiditation.Cela me mène à parler de son rédacteur d’alors, M.R.Macdonald, qui avait suivi les répétitions de la pièce avec un intérêt très vif et facile à comprendre, quand on saura qu’il avait lui même dirigé une école de sourds-muets.Ce qui marqua d’un trait profond cette “ première, ” ce n’est pas qu’elle fut donnée sous le patronage du président de l’Assemblée Législative, John Sandfield Macdonald, non ; c’est la présence de vraies femmes sur la scène de Québec.Le garçon beau, joufflu et imberbe, embarrassé dans ses jupes et ne sachant où se mettre les mains, semblait avoir fait son temps.Les rôles,un peu effacés il est vrai de madame Franval, et de Clemence sa fille,avaient été confiésà des femmes, et ce fut là l'attraction de la soirée.La mère, je veux parler de madame Franval, car les actrices n’avaient de parenté que dans la pièce, joua avec dignité ; le rôle, du reste, ne comportait pas autre chose ; et Clémence, en dépit d’une timidité inséparable d’un premier début, pour employer un vieux cliché, fit une une ingénue assez passable.Notons, en passant, qu’un jeune Valin, chargé de représenter Jules d'Ha-rancour, avait les deux doigts de la main coupés, et que la preuve de l’identité de la victime de Darlemont, donnée d’une façon aussi réelle, ajouta à l’émotion du public.Bref, la pièce eut un véritable succès de larmes.Qu’il me soit permis maintenant de parler du drame lui-même, de la part qu’il faut faire à l’histoire et à l’invention.Bouilly fit jouer sa pièce le 14 décembre 1799 (23 frimaire, an VIII).On sait que l’abbé de l’Epée s’occupa de l’éducation des sourds-muets.On lui amena un jour, étant à Paris, un jeune sourd-muet égaré dans la grande ville.Le digne ecclésiastique 11 2f La Ballade du pauvre mendiant.apprend que l’enfant se nommait Joseph Solar, qu’il était héritier d’une ancienne et riche famille de Toulouse et que des collatéraux, à la faveur de son infirmité, s’étaient débarrassés de lui pour mettre la main sur son héritage.Par une sentence du Châtelet de Paris, rendue en 1784, l’identité du sourd-muet et du comte de Solar fut reconnue.Les collatéraux en appelèrent de la sentence au Parlement et réussirent, par leur crédit, à faire suspendre l’arrêt definitif durant de longues années.L’abbé de l’Epée mourut en 1789, le Parlement sombra dans la débâcle révolutionnaire et le pauvre sourd-muet, manquant de ressources et de protecteur, vit sa revendication repoussée par des tribunaux nouvellement institués.Le jeune Solar, malgré son infirmité, prit bravement son parti : engagé dans les dragons, il tut tué, quelque temps après, dans une rencontre avec des soldats autrichiens.C’est avec cette histoire que Bouilly a fait son drame.Darlemont le spoliateur,—c’est là la part de l'invention,— cède aux remords dont il est dévoré et le bon droit du jeune sourd-muet triomphe enfin.La reprise du drame de l’abbé de l’Epée a eu lieu, il y a trois ans, sur un théâtre de Paris, l’Odéon, devant une foule immense.Auguste Vitu, dans le Figaro, termine ainsi le compte-rendu de la représentation : “Lepick-pockd le plus délié n’aurait pu trouver un mouchoir dans la poche des deux mille spectateurs de l’Odéon.” Le drame a eu donc à Paris comme à Québec son succès de franche émotion.J.Auger.La ballade du pauvre mendiant Marche, marche, pauvre mendiant !— Dans le froid et dans la faim—dans la misère et dans les haillons— Marche : Ton voyage n’est pas encore fini.* 5jC La neige tombe sur ses épaules et lui fait un manteau royal.—Le vent glacé du soir lui souffle au visage; et près de lui, compagne invisible, la Mort chemine avec un rire silencieux.ïk Marche, marche, pauvre mendiant!—dans le froid et dans la faim—dans la misère et dans les haillons.* * * Voici le village, la nuit approche ; ses pieds engourdis et livides se raidissent ; ses dents claquent et s’entrechoquent—son vieux corps frissonne tout entier—il va faiblir.—Mais voyez: la Mort vient à son secours et le pousse par les épaules.* Marche, marche, pauvre mendiant—dans le froid.et dans la faim—dans la misère et dans les haillons.*1 * La maison du riche étincelle ; on entend le cliquetis des verres et les accents de la musique : à travers les rideaux danse et joue la flamme joyeuse—Oh ! si je pouvais m’y réchauffer un instant ! * * * Un peu de feu, un peu de pain pour le pauvre mendiant ?Dieu vous le rendra—Mais le laquais galonné répond : Va-t-en.Ne vois-tu pas que tu salis notre seuil avec la neige de tes haillons ?—Va ! Pourquoi ne travailles-tu pas ?Nous n’avons ni feu ni pain pour les fainéants.* * * Il reprend sa marche, le vienx mendiant.—Le pauvre sera plus accueillant—Voici la cabane au toit de chaume—Il entrouve la porte—Dans le poêle de fonte, s’éteint lentement un triste feu : accroupis à l’entour les enfants pleurent et demandent à manger.* * * Va-t-en pauvre homme, va-t-en—Ne vois-tu pas que la porte entrouverte refroidit notre chambre?Le charbon est trop cher, et je n’ai pas de pain pour mes propres enfants—Va chez le riche, il t’en donnera.* * * Et brusquement la mère referme la porte—Marche pauvre mendiant, marche.—De plus en plus épaisse tombe la neige ; de plus en plus froid souffle le vent— Va, jusqu’au prochain village—Peut-être y trouveras-tu des cœurs plus charitables.» * * Mais ses pieds saignent; ses genoux chancellent; ses yeux se ferment—Il n’ira plus loin, le pauvre mendiant.Au bord du chemin, le long du'fossé, la Mort le dépose doucement et le quitte, car son œuvre s’achève.—En flocons épais la neige tourbillonne ; elle monte, monte encore et doucement, silencieusement lui tisse son linceul éblouissant et glacé.* * * Il ne marchera plus, le pauvre mendiant—dans le froid et dans la faim—dans la misère et dans les haillons ! IBS
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