La Nouvelle-France, 1 mai 1882, lundi 1 mai 1882
Volume I Prix du numéro : 8 cents 1er Mai 1882 Numéro 13 LA NOUVELLE - FRANCE REVUE MENSUELLE SOMMAIRE DU N ° 13 Le Darwinisme.Le roman d’une vieille fille.Ideal et philistinisme.Notes et impressions.Vil metal !.Anthropologie : metis franco-indiens M.FEED ERIC de KASTNER EUDOXE BALTHASAR M.J.AUGER PRIX DE L’ABONNEMENT Î12 mois.-$2 oo 6 “ .i oo ^12 mois.t 2 francs.France < [ 6 “ .6 “ FRANC DE FORT M.ISRAEL TURCOT est l’agent autorisé de la Revue QUEBEC Imprimerie d’ELZ.VINCENT 224 Rue et Faubourg St.Jean.t.¦882. fr V\ T i l LA NOUVELLE-FRANCE REVUE MENSUELLE Directeur : M.JACQUES ÂUGER Volume I 1er Mai 1882 Numéro 13 LE DARWINISME I Darwin ! ce nom a retenti dans le inonde entier et rempli toutes les bouches, les plus doctes et les plus ignorantes, les plus humbles et les plus fières ; mais que représente-t-il réellement, ce grand nom, digne de tous les respects ?Malgré la popularité des principes qui font la base de sa doctrine,beaucoup philistins, race naturellement bête et que la sélection naturelle ne parait pas près, hélas ! d’éliminer, les philistins, disons-nous, ne voient encore dans l’œuvre immense du naturaliste anglais que la fameuse queue de notre ancêtre préhistorique, appendice qui leur fait pousser des cris d’horreur, à eux qui mériteraient si bien d’en être affublés.Au dessus de ces niais malveillants qui dénigrent ce qu’ils ne connaissent pas et ce qu’ils ne comprennent pas, se trouve une catégorie intéressante d’hommes que leurs études n’ont pas initiés aux questions scientifiques, auxquels leurs occupations n’ont pas permis de réparer cette lacune fâcheuse, mais qui ont le désir de comprendre, de savoir, de s’assimiler quelque chose du grand mouvement qui porte notre époque à pénétrer les secrets de la nature, à trouver les lois éternelles qui président à l’ensemble de l’univers.C’est pour ceux-là que nous écrivons, c’est pour eux que nous tenterons de faire un résumé aussi clair que possible de la doctrine de Darwin, et pour arriver à ce résultat, nous aurons soin de définir tous les termes scientifiques que nous serons dans la nécessité d’employer.Et afin que quelques-uns de nos lecteurs ne nous prennent pas pour un thuriféraire, prêt d’avance à soutenir le darwinisme et à l’encenser envers et contre tous, nous déclarons d’abord que jusqu’à plus ample démonstration, nous ne croyons pas à ce qui en fait le point principal pour le naturaliste, à la variabilité indéfinie des espèces.Avant de définir la doctrine de Darwin et sans prétendre entrer dans des détails biographiques qui seraient hors de place ici, il nous faut pour l’intelligence de ce qui va suivre, dire quelques mots sur les commencements de la carrière du grand homme qui vient de mourir.II Né le 12 février 1809 à Shrewsbury, il prit ses grades à l’université de Cambridge en 1831, et la même année partit en qualité de naturaliste avec l’expédition du capitaine Fitzroy, visita le Brésil, la côte ouest de l’Amérique du sud, les îles de l’Océan Pacifique et rentra en Angleterre après cinq ans de navigation-Dans ce voyage il avait recueilli de nombreuses obser vations scientifiques qui parurent dans plusieurs ouvrages successifs, (1) qu’il a comme condensés et présentés sous une forme populaire dans son “ Voyage d’un naturaliste autour du monde.” A la même époque il donnait son ouvrage sur les coraux, (2) puis quelques années plus tard une monographie des cir-rhipèdes pédonculés et sessiles.(3) (Les cirrhipèdes (1) Journal of researches into the zoology and natural history of the various countries visited by H M S Beagle (1839).Zoology of the voyage of H M S Beagle (1840-43).Geological observations on south America (1846).(2) The structure and distribution, of coral reefs (1842).(3) Monograph of the pedunculated and sessile Cirripedia (1851-53). M.F.de KASTNER.—Le Darwinisme.194 sont des mollusques sans tête et sans yeux, à corps non articulé muni de pieds cornés ou cirrhes plus ou moins nombreux, disposés sur deux rangs.Pédoncules, qui ont un pédoncule, un support.Sessiles, sans pédoncule).Enfin en 1859, paraissait son célèbre livre “ De l’origine des espèces par voie de sélection naturelle.”(4) Ses observations sur l’Amérique du sud avaient déjà démontré à Darwin l’insuffisance des classifications admises jusqu’ici.La détermination du principe des différences entre les espèces des êtres organisés devint dès lors le but de ses études.Cuvier et Jussieu admettaient la fixité absolue des espèces, théorie condamnée par l’expérience de tous les jours dans l’élève des animaux, par les changements résultant de l’influence des milieux, par les phénomènes de l’hybridation (production d’animaux hybrides, c-a-d nés de deux animaux de différentes espèces, comme le mulet), du polymorphisme (propriété qu’ont certains êtres ou certaines substances de se présenter sous plusieurs formes).Dès le commencement de ce siècle l’illustre naturaliste français Lamarck prétendait que l’action des milieux, l’habitude et le besoin ont transformé progressivement l’animalité et l’ont élevée de la simple monade (unité substantielle, élément de toutes choses) à la forme la plus parfaite, la plus complexe, celle de l’homme.Darwin reprit ce système qui porte dans la science le nom de transformisme, parcequ’il admet que par des transformations successives, les espèces peuvent se changer en d’autres espèces.Il le compléta et le développa, en fit tout un corps de doctrine en lui donnant des assises puissantes par une foule de faits et d’expériences.Le naturaliste anglais prend pour point de départ la lutte pour l’existence.Tous les êtres organisés tendent à se multiplier, en suivant une progression géométrique dont la somme des termes pour un temps donné est la somme des générations qui ont vécu pendant ce temps, et la raison, le nombre d’individus produit par chaque femelle.Or tous ceux qui ont une connaissance même élémentaire des mathématiques, savent à quels nombres formidables on arrive rapidement dans ces sortes des progressions.L’éléphant est l’animal qui se reproduit le plus lentement ; Darwin, en prenant les chiffres les plus modérés pour le taux de la reproduction, n’en a pas moins calculé que dans 740 ou 750 ans, il y aurait 19,000,000 d’éléphants vivants, tous descendant du premier couple, si tous les individus nés durant cette période avaient vécu et reproduit à leur tour.Il liait donc beaucoup plus d’individus qu’il n’en peut vivre, de là pour chacun d’eux résulte la lutte pour l’existence, soit avec d’au- (4) On the origin of species by means of natural selection (1859.très individus de la même espèce, soit avec ceux des espèces différentes, soit avec les conditions physiques de la vie.Supposez maintenant que grâce à une cause naturelle dont il nous est impossible de saisir le pourquoi, mais dont nous constatons tous les jours l’existence et les effets, il vienne à se produire chez un ou plusieurs individus d’une espèce des variations qui tendent â préserver ces individus ou a leur être utiles dans leur rapports avec les autres êtres organisés et avec les conditions de la vie, il est évident que leurs descendants auront une plus grande chance de persister, puisqu’ils sont mieux armés ou doués de quelque avantage que les autres ne possèdent pas ou possèdent à un degré inférieur.C’est ce principe en vertu duquel une variation, si insignifiante qu’elle soit, se conserve et se perpétue, si elle est utile, auquel Darwin a donné le nom de sélection naturelle.C’est ce que Herbert Spencer appelle “ la persistance du plus apte ”, expression que Darwin lui-même trouve plus exacte, Chez un grand nombre d’animaux, la sélection sexuelle vient en aide à laasélection ordinaire, bien qu’elle ne provienne pas de la lutte pour l’existence avec d’autres individus ou avec le milieu, mais de la lutte entre les individus d’un sexe, ordinairement les mâles, pour la possession de l’autre sexe.Elle assure aux mâles les plus vigoureux et les mieux adaptés au milieu ambiant le plus grand nombre de descendants.Les variations sont d’ailleurs fixées pour un temps plus ou moins long par l’hérédité, car bien que nous ignorions les lois qui la régissent, nous ne pouvons pas moins conclure de notre expérience que, en règle générale, tout caractère se transmet par hérédité et que la non transmission est l’exception.Mais comment, dira-t-on, comment une légère différence entre les individus ou les variétés, fixée par l’hérédité, peut-elle s’amplifier au point de devenir la grande différence que nous remarquons entre les espèces?C’est que plus il s’écoule de temps et plus les différences à peine appréciables d’abord augmentent d’intensité, plus les races tendent a s’écarter chaque jour davantage les unes des autres et de la souche commune.C’est ce qu’on nomme le principe de “ la divergence des caractères ”.La nature devient ainsi l’initiateur de races nouvelles, puis de nouvelles espèces.Ce dernier mot ne désigne plus qu’un état passager ; or comme le temps passé est infini, il ne saurait y avoir d’objection théoriquement à ce que les divers types existants de vie ne soient pas le résultat de l’évolution d’un petit nombre de types préexistants, peut-être d’un seul organisme primitif.Enfin le modifications innombrables des espèces, des races et des variétés, leur distribution sur la terre ; les adaptations de structure si nombieuses 'et si complexes que nous observons dans la nature 195 M.F.de KASTNER.—Le Darwinisme.organisée ont eu lieu sous l’empire du changement des conditions (climat, alimentation etc) de l’usage ou non usage de certaines parties qui en résulte, du principe “ de corrélation de croissance,” de celui “ d’économie et de compensation ” Par le premier de ces principes, on entend que les différentes parties de l’organisation sont, dans le cours de leur croissance et de leur développement, si intimement liées les unes aux autres, que d’autres parties se modifient quand de légères variations se produisent dans une partie quelconque et s’y accumulent en vertu de l’action de la sélection naturelle.Pour en citer un des cas les plus curieux, les chats entièrement blancs et qui ont les yeux bleus sont ordinairement sourds, du moins les mâles.Quand au principe de la “compensation et de l’économie de qroissance ” Geoffroy St.Hilaire l’ainé et Goethe l’ont formulé à peu près à la même époque,et le dernier en ces termes : “ Afin de pouvoir dépenser d’un côté, la nature est obligée d’économiser de l’autre.” C’est ainsi que chez les volailles, la présence d’une touffe de plumes sur la tête correspond à' un amoindrissement de la crête.III Dans la partie qui précède, nous avons donné un résumé du darwinisme, et pour ce faire nous n’avons pas été consulter des publications ou des recueils divers faits par d’autres naturalistes ou même des personnes plus ou moins étrangères aux sciences.C’est Darwin lui-même que nous avons interrogé sur Darwin ; aussi espérons-nous avoir réussi à esquisser les grandes lignes du système auquel il a attaché son nom.Le darwinisme dut sa fortune aux deux principes de la sélection naturelle et de la lutte pour l’existence ; c’est qu’en effet ils sont incontestables et reconnus comme tels par les naturalistes les plus opposés à l’idée de la variabilité idéfinie des espèces, de leur transformation en espèces nouvelles.L’homme dans l’élève des animaux, applique artificiellement le premier de ces principes, ne fait que profiter des variations dues en premier lieu à la seule action de la nature.Quant au second principe, il est trop évident pour qu’il y ait lieu de donner aucune explication à cet égard.La lutte pour l’existence, nous la luttons nous-mêmes tous les jours, et Dieu sait souvent avec quelle âpreté.Le combat perpétuel donne d’ailleurs perpétuellement l’empire aux meilleurs et aux plus forts,, ce qui n’est pas fait pour humilier les survivants.Enfin cette doctrine est d’accord avec la grande idée de progrès indéfini, de perfectibilité, qui est consolante après tout et qui est une des religions de notre temps.La doctrine darwinienne est contenue dans les trois volumes “ L’origine des espèces ” dont nous avons déjà parlé, “ De la variation des plantes et des animaux sous l’action de la domestication,”(i) et “La descendance de l’homme ” 3(2) mais ce n’est pas encore là toute l’œuvre que nous avons à bon droit qualifiée d’immense.Sans doute les travaux que nous venons de mentionner sont le principal titre de gloire de Darwin, mais dans sa féconde carrière, les études pour ainsi dire accessoires qu’il a faites, suffiraient pour lui assurer le renom d’un grand naturaliste.Outre son ouvrage sur les coraux dans lequel il cherche à expliquer la formation des continents par le corail, il faut citer entre autres “ De la fécondation des orchidées par les insectes ”, (3) “ Les mouvements et les habitudes des plantes grimpantes ” “ L’expression de l’émotion chez les hommes et les animaux ”, (4) ouvrage pour lequel ses petits enfants lui servirent de sujets, “ Les plantes insectivores ”, (5) enfin le dernier mais non le moins intéressant, “ La formation de la terre végétale par l’action des vers.” (6) Tels furent les délassements de ce puissant esprit, les oasis dans lesquelles sa pensée toujours en éveil venait se retremper avant de poursuivre derechef la solution du grand problème qui la tourmentait.Iei nous arrivons au côté métaphysique du darwin-bme, côté dont Darwin ne se préocupait guère, mais qui n’en existe pas moins.Quel problème plus intéressant pour l’homme que celui de l’origine des espèces, puisque de sa solution dépendent en somme les idées que nous nous ferons sur l’origine même de la vie, nos commencements et nos destinées.On voit que cette grande doctrine appartient par tout un côté et le plus important peut-être, à la philosophie.Elle n’attribue pas l’origine de chaque espèce à un acte purement créateur ; de là les attaques passionnées dont elle a été l’objet de la part de croyants plus zélés que bien inspirés, car Darwin n’a cessé de considérer Dieu comme le principe de toutes choses, et la cause de cette nature organisée pour la formation de la quelle il voulait simplement présenter une explication nouvelle.Que l:s espèces différentes aient été crées séparément ou qu’elles viennent d’un organisme primitif, il a toujours fallu à l’origine un acte créateur.(1) Variation of animals and plants under domestication (1867).(2) Descent of man (1871).(3) Fertilisation of Orchids, 1862.(4) The expression of the emotions in Man and animals, 1872.(5) Insectivorous plants, 1875.(6) The formation of vegetable mould, through the action of worms, 1881.t 196 M.F.de KASTNER.—Le Darwinisme.et ne pourrait-on pas dire justement que la puissance divine s’est manifestée plus puissamment encore par l’évolution d’une seule forme primordiale en une infinité de types divers, que par la création d’une multi- | tude de types différents à l’origine de la vie organisée ?j Darwin ne songeait qu’à étudier les faits ; jamais homme ne fut moins porté vers la métaphysique.Comme beaucoup de grands esprits, il désirait “ ne pas conclure,” sachant mieux que personne combien il est difficile à l’homme d’affirmer ou de nier.Mais les disciples, moins discrets que le maître, comme il arrive toujours, ont tiré des prémisses posées par lui des conséquences dont quelques-unes, sans doute, en sortaient bien naturellement, mais dont les autres étaient fort inattendues.Aux passions religieuses répondirent les passions antireligieuses et politiques.Le darwinisme devint le champ de bataille de tous les sectaires que la vraie science repousse également, qu’ils viennent de gauche ou de droite.En France, Mme Clémence Royer, la première traductrice de “ l’Origme des espèces”, proclamait hardiment la descendance simienne de l’homme, question que Darwin avait réservée.L’Àllemagne de son côté, venait greffer sur le nouveau système ses rêves énormes.Hœclul créait de toutes pièces notre généalogie.Notre premier ancêtre comme celui de tous les êtres vivants porte nom Monères.Ce sont des êtres microscopiques, présentant le dernier degré de simplicité et qui se trouvent dans l’eau stagnante ou les matières liquides animales ou végétales, a l’état de masses d’un tissu contractile, continuellement en mouvement, qui n’est limité par aucune enveloppe et change de forme à chaque instant.D’eux à nous, le savant Germain, avec le sérieux de sa race, décrète vingt et une formes transitoires, ni plus ni moins.Nos plus proches voisins parmi les espèces vivantes sont les grands singes anthropomorphes, oranges, gorilles, chimpanzés,.etc.Bien que la distance qui nous sépare de ces quadrumanes soit peu considérable suivant Hæckel, il a bien voulu admettre un intermédiaire entre l’homme et les singes les plus élevés.C’est Yhomme singe ou pithécoïde dont rien ne justifie l’existence, dont jamais le moindre vestige n’a été retrouvé dans la nature ; mais cela n’embarrasse nullement un faiseur de systèmes.Ce singe qui n’était plus un singe, n’était pas un homme non plus, car il ne possédait ni le langage articulé, ni la conscience du moi.L’homme pithécoïde n’est pas le seul chai-non que Hæckel crée de son autorité privée.Les sozoures qui forment le 14e degré sont des amphibies entièrement inconnus à la zoologie.Comment, direz-vous, justifie-t-il une hvpothère aussi audacieuse ?C’est bien simple, écoutez : “ La preuve de leur exis-cence ressort de la nécessité de ce type intermédiaire entre le 13e et le 15 degré.” Malheureusement pour ce bel échafaudage, l’introduction d’un des types intermédiaires était due à des considérations anatomiques reconnues depuis comme erronées.Enfin un français, M.Rovelacque, non content de reconstituer anatomiquement notre ancêtre préhistorique (7) tirait, nous ne savons comment, du fait que les plus forts mangent les plus faibles, des arguments en faveur de la démocratie.Darwin est innocent de ces exagérations ; la religieuse Angleterre ne s’y est pas trompée, elle qui, par l’organe des ministres du culte, a fait l’éloge de son glorieux enfant et lui a donné une place dans son panthéon national, à Westminster.IV Malgré la patience, l’étendue et la profondeur de ses recherches, la nouveauté de certains phénomènes dont il a arraché le secret à la nature, Darwin a moins été un inventeur qu’un organisateur d’idées.L’hy pothèse du transformisme existait avant lui, mais jusqu’alors elle n’avait pas droit de cité dans la science.Sans parvenir à en rendre la démonstration complète, il lui donna un caractère de vraisemblance qui tout au moins appelait la discussion et par là même,il a rendu un grand service à la science, en pro voquant de nouvelles recherches dans une voie ignorée ou peu suivie jusqu’alors.D’autres avant lui avaient appliqué la doctrine de l’évolution à la question de l’origine des espèces, d’autres avaient parlé de la lutte pour l’existence : on connaissait les effets de la sélection consciente opérée par l’homme dans l’élève des animaux, la loi de compensation et d’économie de croissance.Mais Darwin a généralisé les principes, et les formules qui n’avaient été qu’indiqués ou qu’ébauchés avant lui, les a groupés, les a appuyés sur le fondement solide des faits et a fait du tout un ensemble imposant, une nouvelle théorie de la nature organique.Le principe de la sélection naturelle qui est sa part d’invention personnelle dans son système, a fait la fortune de l’hypothèse transformiste et par conséquent de la philosophie de l’évolution.Voici d’ailleurs ce que dit de la doctrine darwimste l’illustre-naturaliste français, M.de Quatrefages, dont le témoignage en pareille matière est d’autant moins suspect qu’il est de la vieille école et admet des limites aux variations des espèces.“ En prenant pour point de départ la lutte pour l'existence; en expliquant ainsi la sélection; on précisant les résultats de ^hérédité ; enremplaçant les \o\sp réétablies de Lamarck par les lois de divergence, de continuité, de (7) Revue d’anthropologie, 1877, Notre ancêtre. M.F.De KASTNER.—De Darwinisme.197 caractérisationpermanente^) et cl’ hérédité à terme ; en expliquant ainsi Xadaptation des êtres à toutes les conditions d’existence, la puissance expansive des uns, la localisation des autres, les modifications successives de tous, sous l’empire des lois de compensation, economic et de corrélation de croissance ; en appliquant ces données au passé, au présent, à l’avenir de la création animée toute entière, le savant anglais a for' mille un corps de doctrine complet, dont il est impos' sible de ne pas admirer l’ensemble et souvent les détails”.(2) Que pourrions-nous ajouter à ces éloquentes paroles, à ce résumé fait de main de maître ?Quelle-que soit dans l’avenir la fortune de la doctrine de Darwin, elle a donné naissance à un mouvement d’idées qui n’est pas près de finir.Salut donc à toi, grand esprit qui a pris ton vol par delà la tombe.Le sillon lumineux que ton dur labeur a creusé ici-bas n’est point près de disparaître.Salut à vous toutes, nobles et libres intelligences, penseurs, savants, poètes, cpii cherchez à soulever un coin du voile qui nous dérobe la grande Isis.Quelle que soit la nature de vos travaux, la diversité de votre génie ; que vous scrutiez les êtres en apparence les plus méprisables du règne organique, ou que vous planiez dans les hauteurs de l’éther pour mesurer les mondes ou chanter leurs harmonies, nous saluons en vous les Œdipes du sphinx universel.Qu’importe si quelques-uns méconnaissent ou cherchent à obscurcir votre oeuvre ! Armés de votre flambeau inextinguible, vous marchez à travers les âges, vous marchez, vous marchez toujours, et l’humanité vous suit, Sur votre passage rentrent dans l’ombre les vieux mythes dévo-rateurs des vieilles générations humaines.Ah ! si nous vous suivons,c’est, que nous avons soif de savoir, de connaître.Il ne nous suffit plus de descendre au fond du Tartare, de ravir le feu céleste sur la cime du Caucase, c’est plus bas, c’est plus haut que nous voulons aller.C’est vous que nous voulons découvrir, principes cachés des choses, c’est vous que nous voulons atteindre, sphères rayonnantes de l’espace sans limites.Allez donc devant nous, grands frères humains qui nous servez de guides dans cette poursuite glorieuse ; si nous vous suivons enfin, c’est qu’en (2) “L’Espèce humaine”, page 67.(3) La loi de caractérisation permanente est celle en vertu de laquelle, l'organisme une fois modifié dans un sens déterminé, pourra subir des transformations secondaires, tertiaires, etc., mais n’en conservera pas moins à jamais l’empreinte du type original.C’est en vertu de cette loi que tous les descendants du premier mollusques ont été des mollusque ; tous les descendants du premier vertébré, des vertébrés.(DeQua-trefages, “L’Espèce humaine)”.marchant sur vos traces, nous savons bien que nous avançons à pas lents, mais sûrs, vers l’idéal, le but suprême, le soleil de la vérité.Frédéric de Kastn-er.LE ROMAN D’UNE VIEILLE FILLE Vous avez bien connu, n’est-ce pas, ma tante Estelle?.Non?cela m’étonne ! Voyons, rassemblez vos souvenirs.Ma tante étant une femme ni grande ni petite, mais sèche, ridée aux paupières rougies et enfoncées dans des orbites teintées de bistre.Elle ne sortait jamais que de neuf à onze heures du matin pour aller faire sa provision quotidienne.Elle allait, d’unpasautomatique,toutde deuil habillée,son antique cabas pendu au bras gauche et invariablement armée d’un immense parapluie, quelque temps qu’il fît.Son chien, un affreux caniche l’accompagnait.Il était, en toute saison, tondu par la moitié du corps, de sorte que la longue crinière qui lui garnissait le cou et les épaules, opposée à son arrière-train parfaitement glabre, lui donnait de faux airs d’un lion en miniature.Au reste, rien de plus inoffensif que ce burlesque toutou.Durant sa promenade, ma tante Estelle tirait fréquemment de son cabas, un gigantesque mouchoir lugubrement encadré d’une large bordure noire.Les nombreuses réparations qu’il avait subies témoignaient de ses longs et fidèles services.Ma tante l’étendait majestueusement et s’en essuyait longuement les yeux avec les gestes de quelqu’un qui san* glotte ; puis, tout à coup, elle le précipitait au fond de son cabas pour l’en tirer deux cents pas plus loin et recommencer la même pantomine.Là, je savais bien que vous l’aviez rencontrée quelque part, seulement vous ne saviez pas que c’était ma tante, voilà tout.C’est qu’elle a eu bien du chagrin ma pauvre tante Sa malheureuse existence n’a été qu’une suite non interrompue de catastrophes.Je vais vous raconter cela ; c’est une triste histoire et si vous avez le cœur sensible, vous allez pouvoir san-glotter tout à votre aise.D’abord, vous saurez que ma tante Estelle a contracté avec Sainte-Catherine des liens de patenté plus étroits que ceux qui m’unissaient à elle.C’est assez vous dire que ma bonne tante est morte dans içS LE ROMAN D’UNE VIEILLE FILLE.tout l’éclat de sa virginité.Ce n’est pourtant pas que les occasions lui aient manqué plus que la bonne volonté pour allumer le flambeau de l’hyménée.Au contraire ! Mais une implacable fatalité s’est acharnée sans cesse à la poursuivre de ses coups.Mais c’est> du reste, Ce qui fait le sujet de mon récit.Donc, ma tante, en 1790, avait à peine dix-sept ans Elle était jolie, blonde, vive, gaie, spirituelle, élégante.Elle avait en un mot toutes les qualités qui, chez les jeuues filles, attirent et captivent les regards.Elle avait fait, à la fête de la Fédération, au Champ de Mars, la rencontre fortuite d’un jeune gentilhomme, à qui, de suite, elle avait plu.Dans ce temps d’effervescence générale, la jeune noblesse n’était plus aussi sévère sur le placement de ses affections, et les alliances roturières, du moins pour certaines familles, n’étaient plus un sujet de scandale.Les principes nouveaux qui venaient d’être proclamés avaient soulevé trop d’enthousiasme pour qu’une foule de jeunes gens des hautes classes ne se ralliassent pas, d’un fougueux élan, à ces idées égalitaires.Aussi M.le marquis de Chef Bouillant s’était positivement amouraché de ma tante qui, comme beaucoup d’autres l’eussent fait à sa place, le laissait débiter tout à son aise déclarations, protestations, adulations, &c.Pourtant elle était, de son côté, fort réservée, prenant toutes ces belles tirades pour ce qu’elle, pouvaient valoir, lorsqu’un beau jour, son soupirant lui proposa sérieusement de l’épouser.Oh ! alors, une révolution subite s’opéra chez ma tante Estelle.Il y avait encore dans le titre de marquise quelque chose de trop alléchant pour ne pas séduire au premier abord une pauvre petite lingère n’ayant pour tout bien que son aiguille et ses beaux yeux ! Elle se laissa donc persuader, mais M.de Chef Bouillant avait compté sans son père.Ce vieux gentilhomme, tout farci des anciens usages, cria au déshonneur et menaça de bâtonner son fils aux premiers mots que celui-ci prononça au sujet de son mariage.Le consentement était pourtant indispensable et ma tante avait trop à y gagner pour ne pas exiger que les choses se fissent bien en règle.Le jeune marquis pria, supplia, inventa mille ruses et subterfuges, le papa demeura inflexible.Durant ce temps les événements marchaient, la révolution s’était nettement accentuée, l’émigration était à l’ordre du jour.Un beau matin le vieux Chef Bouillant disparut ne laissant à son fils, par les soins d’un intendant fidèle, qu’une fort maigre pension.Ma tante Estelle était jeune, elle avait l’avenir devant elle et n’était donc pas pressée.On convint de part et d’autre d’atten- dre la fin de la tourmente ; des serments et des gages furent échangés.Mais hélas, voilà qu’un jour, le marquis qui par la faute de son nom sans doute, avait la cervelle chaude, et, comme on dit, la tête près du bonnet, se prit de querelle avec un des membres les plus influents du comité de Salut public, et le fatal destin commença à s’immiscer dans les affaires de ma tante.Le marquis provoqua en duel le sans culotte qui trouva immédiatement d’excellentes raisons pour refuser le cartel.Jusque-là, les idées libérales de M.du Chef Bouillant l’avaient mis à l’abri de toute inquiétude.Mais ce soir même, il fut arrêté comme suspect, le lendemain il fut jugé, condamné et guillotiné.C’est qu’en ce temps-là, on n’abusait pas, comme aujourd’hui, des délais de procédure ; et il ne faisait pas bon, alors, d’avoir des démêlés avec quelqu’une des puissances du trop célèbre tribunal révolutionnaire.Ma tante Estelle, prévenue à la hâte avait pu, de loin, assister aux derniers moments de son fiancé.Il était naturel que cet événement tragique qui venait si brusquement détruire ses espérances, retentît violemment jusqu’au fond de l’âme de la pauvre infortunée.Elle resta d’abord eomme pétrifiée sur place, puis, après qu’elle eût repris ses sens, elle rentra au logis.A peine enfermée dans sa chambre, elle pleura, sanglotta, s’arracha les cheveux ! Elle resta deux jours sans manger ni boire.Elle étouffa, dans un accès de rage et de désespoir, son chat favori et ouvrit la porte de la cage à deux serins qu’elle .aimait tant autrefois.Plus rien au monde, ne pouvait la toucher ni la distraire.Tout son être était anéanti par la douleur : elle allait succomber ! Par bonheur, ou par malheur, comme vous voudrez, ma tante Estelle avait chez elle un paquet d’ouvrage très pressé que lui avait envoyé une lingère du quartier.Celle-ci s’inquiéta de ne pas avoir de nouvelles de ma tante non plus que de son ouvrage.Elle dépêcha donc, ruprès d’elle, son neveu, joli garçon de vingt ans, qui, quoique d’une naissance eommune, réunissait en sa personne toutes les qualités physiques et morales.Il tiouva ma pauvre tante tout en larmes, au paroxysme du découragement et sur la pente qui conduit au suicide.Il essaya de la consoler, de lui rendre un peu de cœur et de courage.Elle ne voulait rien entendre et il dut la quitter en aussi triste condition qu’il l’avait trouvée.Cependant il fallait que la lingère livrât sa commande et ma tante Estelle était sa meilleure ouvrière.Aussi le neveu fut-il obligé de réitérer ses visites, ses consolations et ses encouragements, tant et si bien que ma tante, considérant, qu’après tout, les morts sont bien pour LE ROMAN D’UNE VIEILLE FILLE.199 toujours disparus de ce monde et qu’il n’y a plus rien à attendre d’eux, se prit à regarder encore l’avenir et rendit en affection à son sauveur les bons offices qu’il lui avait prodigués.Le jeune homme s’éprit.La maîtresse lingere se mêla d?l’affaire, tout fut bientôt conclu : ma tante Estelle allait se marier !.Hélas ! Hélas l’homme propose et Dieu dispose.Le drapeau noir flottait sur tous les édifices et la Patrie était déclarée en danger.D’innombrables bataillons étrangers menaçaient le sol de la France.Un souffle d’héroïsme parcourut les masses; bientôt des milliers de volontaires couvrirent de leur vaillance les frontières du sol sacré ; Marcel, le deuxième fiancé de ma tante, était à l’armée d’Italie.La pauvre fille était bien triste et le temps lui paraissait bien long.En même temps que les premières victoires du général Bonaparte, elle apprit que l’idole de son cœur s’était distinguée en plusieurs circonstances et que sa carrière militaire s’annonçait des plus brillantes.C’est qu’on allait vite à cette époque.A Lodi,Marcel était sergent,sous lieutenant à Arcole; à Rivoli,capitaine.Il avançait à pas de géant dans cette route que devaient parcourir avec tant d’éclat Ney, Murat, Junot, Lefebvre, Lannes et tant d’autres qui, de simples soldats, sont devenus maréchaux, ducs, princes et pairs.Après la paix de Campo Formio, le capitaine Marcel donna à espérer qu’il allait rentrer en France et qu’il en profiterait pour unir à tout jamais sa glorieuse destinée à celle de sa chère Estelle.Aussitôt on acheta la couronne d’oranger traditionnelle, on broda le voile nuptial.Avant que le brave officier, resté en garnison au delà des Alpes, ait pu serrer sur son cœur l’objet de sa tendresse, ordre lui fut dominé d’aller s’embarquer à Toulon pour l’Egypte où il plaisait au fameux héros d’Italie d’aller porter la guerre.Ce fut un cruel contretemps pour ma tante.Mais la lingère était une femme qui avait eu bien des traverses dans sa vie.Elle aida sa future nièce à supporter avec résignation ce nouvel embarras et à attendre patiemment des jours meilleurs.Après la destruction de la flotte à Aboukir, les nouvelles devinrent plus rares.La correspondance particulière se ralentit et les familles demeurèrent très incertaines sur le sort de leurs membres retenus sur le sol africain.Enfin, la guerre cessa, les troupes revinrent.Pas de Marcel ! Il était resté comme tant d’autres sur le champ de bataille de l’Egypte ou de la Syrie.Quand ma tante fut bien certaine qu’il n’y avait plus aucun espoir, ce fut encore une scène déchirante, une explosion de fureur contre le sort, un déluge de larmes.Comme elle avait pleuré l’autre, elle pleura celui-ci.Son chagrin fut aussi profond, son dégoût aussi intense.Elle passait des nuits entières à soupirer, la tête cachée dans les plis du mouchoir à bordure qui avait déjà essuyé le deuil de son premier amour.En peu de temps le beau visage de ma tante perdit tout son éclat.La désolation de son âme se peignit sur ses traits, elle devint méconnaissable.Cependant l’hiver arriva et son étreinte glaciale rappela ma tante aux réalités prosaïques de ce monde.Il lui fallut, pour se garantir des rigueurs de la saison, descendre chez un charbonnier auvergnat qui tenait boutique en face de chez elle.Il la connaissait depuis longtemps déjà et savait par cœur toute son histoire.Il fut frappé du triste état où il la revoyait, elle naguère si fraîche et si pimpante que lui,maître Fripouillat,l’avait souvent regardée d’un œil d’envie.“ Fouchtra mademogelle,faut pas chefaire mourir de chagrin ! Chi j’étais auchi joli que vous,je ne pleurerais pas tant que chela de peur de nuire à ma beauté ”! Chi vous javez perdu votre amoureux, que vous gen en retrouverez bien d’autres, allez ! ” Telle est la puissance de la flatterie sur les femmes que dès l’instant où l’on rend hommage à leurs charmes vrais ou supposés,immédiatement on conquiert leur estime.Tel fut aussi, sur ma tante Estelle, l’effet de l’apostrophe du charbonnier auvergnat.Quand, la semaine suivante, elle redescendit dans la boutique, elle avait les yeux moins rouges ; il s’en aperçut et l’en complimenta.Ma tante Estelle lui répondit et la connaissance fut, dès lors, intimement liée.Maître Fripouillat, fils petit fils, arrière petit fils et successeur de charbonniers, ses ancêtres, possédait,outre une jolie clientèle de bons écus sonnants, en nombre respectable et que, par ces temps de trouble, il tenait soigneusement en-enfermés dans les bas de son aïeul paternel.C’était un parti comme un autre après tout ; ma tante en convint et ne se montra pas trop rebelle aux avances de ce troisième tenancier de son cœur.Maître Fripouillat partit un beau jour pour l’Auvergne en quête de ses papiers et revint bientôt solennellement annon cer que la noce se ferait dans la huitaine.Mais voici qu’encore le mauvais génie de ma tante se jeta à la traverse.Vers le milieu de la semaine qui précéda le joui fixé, Fi îpouillat,portant un splendide bouquet vint frapper à la porte de sa fiancée.Il la trouva en tête à tête avec un monsieur de fort Donne mine.U resta un instant interdit sur le seuil, passa du rouge au blanc, du blanc au jaune et du jaune au vert jusqu’à ce que tout son corps fût pris d’un tremblement convulsif.Il déposa précipitamment le bouquet sur une table, ébaucha une gauche révérence et redescen- 200 LE ROMAN D'UNE VIEILLE FILLE.dit l’escalier du pas d’un homme qui voit s’écrouler à ses pieds le clocher d’une cathédrale.Figurez-vous que le pauvre capitaine Marcel s’était, en Egypte, lié d’amitié avec le secrétaire d’un des membres de la commission scientifique envoyée par le Directoire pour étudier le pays.C’était un jeune homme érudit, plein de bons sentiments, chevaleresque et digne en tous points de l’amitié que lui témoi gnait le capitaine.Ces deux caractères à l’unisson-s’étaient bien compris.Or, le soir de la bataille des Pyramides, Guillaume Lejeûne, le sécrétaire, parcourait la plaine avec les brancardiers.Son ami n’était plus à son poste : ses grenadiers l’avaient vu tomber durant l’action.Déjà on avait fouillé bien des monceaux de cadavres, interrogé bien des fragments d’armes brisées, sans trouver quelque indice qui révélât le sort de son ami, lorsqu’enfin on le trouva couché à plat ventre, le visage dans la boue sanglante, les bras étendus.Un mince filet de sang suintait de son uniforme percé d’un coup de lance.L’écume de sa bouche, sa mâchoire convulsivement serrée, ses poings crispés, ses yeux hagards et son teint livide, firent supposer tout d’abord que la vie l’avait totalement abandonné.Les brancardiers vouaient le laisser là et passer outre ; pourtant, à force d’instances, ils consentirent à l’emmener jusqu’à une ambulance.Là, Guillaume eut la joie de voir son ami reprendre connaissance sous les soins empressés de l’habile Desgenettes.Alors, entre ces deux jeunes gens, il y eut une mystérieuse et solennelle étreinte durant laquelle le blessé fit à l’oreille de son ami quelques confidences et de brèves recommandations, car il se sentait mourir.Sa dernière pensée fut pour sa tante la lingère et pour Estelle à qui il voulut que Guillaume allât porter ses adieux.“ Tu me remplaceras auprès d’elle, dit-il, tu l’assureras de ma part que tu es en tous points digne de son affection et de ses égards ; que je desire qu’elle t’accueille comme un frère, comme moi même ; c’est là le suprême désir de son fiancé expirant.” Alors, épuisé, il retomba inerte ; sa main serra celle de Guillaume à plusieurs reprises et quelques heures après, on l’emportait à la fosse, à côté de ses compagnons d’armes, moissonnés comme lui dans la fleur de leur jeunesse, et au début d’une carrière pleine de promesses et d’avenir—C’était ce Guillaume Lejeûne, en tram de s’acquitter de sa commission, que maître Fripouillat avait trouvé auprès de ma tante Estelle.On peut fort bien être tout ensemble Auvergnat, charbonnier habile, commerçant intègre, et même amoureux, mais on ne saurait être parfait.C’est pourquoi le troisième prétendu de ma tante avait un défaut capital : il était jaloux ! Mais jaloux comme on n’en avait jamais vu encore et comme on n’en revit plus depuis.Il n’avait probablement que ce point faible ; mais mal lui en prit de l’avoir ; car, au lieu de demander des explications, faire une scène, souffleter ou même assommer l’intrus, le pauvre diable préféra s’enfuir dans sa boutique, se passer au cou la corde qui lui servait à hisser ses sacs, grimper dans une échelle et se précipiter dans l’éternité.Ce fut la concierge de ma tante Estelle qui, manquant de combustible pour faire cuire son potage, entra la première dans la boutique du pendu et le trouva dans la position gênante où lui-même s’était mis.On connaît le caractère de ces célèbres mégères que les propriétaires parisiens préposent à la garde et à l’entretien de leurs immeubles.En un instant, tout le quartier fut en émoi.L’autorité arriva sur le lieu de l’événement, dressa les procès-verbaux d’usage, apposa partout les scellés et finalement ordonna de disperser le rassemblement que les cris de la concierge avait attiré.C-’est seulement alors que la brave dame songea à monter chez ma tante pour la prévenir du malheur qui venait de ¦la frapper à la veille de son union avec le suicidé.Oh ! horreur, trois fois horreur ! la concierge recula d’épouvante, tout son être frémit, ses yeux s’injectèrent, son visage indigné se contracta d’une manière horrible ! Scandale des scandales : au moment où son fiancé se pendait, ma tante Estelle était avec un homme i.Le mystère était expliqué : le pauvre Fripouillat avait été victime de la scélératesse et de la duplicité de ma tante.Une jeune apprentie, qui cousait dans la chambre,avait dû tout entendre et tout voir, la concierge résolut de la faire parler, le soir, à sa sortie, dans l’espérance de pouvoir ajouter quelque détail intéressant à ses odieuses révélations.Mais la fillette savait à qui elle avait affaire, et aux premiers mots que lui adressa l’éloquente madame Pipelet, elle coupa court en mi disant d’un air narquois : “ Je vais au bal ce soir avec un hussard, je suis pressée, bonsoir madame la Gazette ! ” Et en deux bonds, elle fut dans la rue.La portière désappointée n’en sema pas moins ses confidences.En moins d’une heure, tout le quartier savait l’histoire.Chez la fruitière, chez l’épicier, chez l’écaillère et le laitier, ce n’étaient qu’exclamations et invectives à l’adresse de ma pauvre tante.De cancans en cancans, comme, du reste, il arrive toujours en pareil cas, on en vint à dire que peut-être Fripouillat ne s’était pas pendu lui-même ; que jamais personne n’avait su, au juste, le nombre de ses écus ; qu’il ne serait pas impossible qu’il en manquât quelques uns à l’appel, etc., etc.,.et que la justice devrait bien s’occuper un peu de IDEAL ET PHILISTINISME.201 affaires de ma tante.Heureusement, la police a plus de bon sens que les commères, et on savait Fri-pouillat jaloux jusqu’à la folie.Ma tante ne fut pas inquiétée, mais elle dut quitter le quartier où on la montrait au doigt.Quant à Guillaume, l’innocent auteur de tout ce grabuge, il se prit de compassion pour cette pauvre victime de la sottise humaine.Il aimait la fiancée de son ami comme si elle eût été sa sœur.Ils se voyaient souvent, se rappelant mutuellement les paroles et les actes de leur cher mort.Estelle se prit à aimer ce bon jeune homme dont le caractère et les manières lui rappelaient si bien le pauvre Marcel.Du reste, celui-ci n’avait-il pas dit en mourant : “Je désire qu’elle te reçoive comme si c’était moi-même.” Se sentant aimé, Guillaume lâcha la bride à son cœur et, au bout de quelques mois, le mariage fut résolu.Ma tante avait perdu ses proches, elle était seule à Paris.Ma mère qui habitait la province ne put s’empêcher d’approuver sa sœur qui, seule et délaissée, trouverait enfin un compagnon, un soutien.Un obstacle était bien encore sur la route qui devait conduire ma tante aux joies du foyer conjugal.Guillaume était fort pauvre.Il donnait quelques leçons par ci par là, mais ce n’était pas une ressource suffisante.Néanmoins, matante, si bonne ouvrière, é}ait pleine de confiance : elle travaillerait de son côté, Guillaume du sien, et ils seraient bientôt sortis de cet état de gêne.Eudoxe.(La suite au prochain numéro.) IDEAL ET PHILISTINISME J’aime les grands bois, j’aime les bois dépouillés par l’hiver où l’âpre bise entonne d’étranges modulations.Tantôt c’est une faible cascade dont le mince filet d’eau ruisselle le long des roches moussues, tantôt une source bouillante, ou bien un point d’orgue grave et sombre, apostrophe lamentable de la terre aux deux.Mais les cimes des pins et des sapins s’agitent et s’entrechoquent.Le vent du soir enfle sa voix stridente.Chaque arbre semble un damné qui se tord sous la souffiance.Une rumeur colossale m’envi- ronne.La forêt en délire chante son hymne à l’immensité et mon âme saisie d’une angoisse secrète croit entendre au loin le bruit des grandes eaux.Non, rien à craindre ! à droite et à gauche les hautes futaies mouchetées de givre, murailles mobiles, moitié blanches moitié sombres.Sur ma tête un ciel du nord d’une pâleur idéale, aux profondeurs infinies.La route fait un coude et là-bas, au bout de l’allée neigeuse, le soleil se couche dans un nimbe d’or.Me voici dans une vaste clairière ; vieux défrichement abandonné.Des maisons délabrées dont le vent secoue les portes à demi disjointes.Triste spectacle ! Etes-vous encore de ce monde, vous qui avez en vain versé vos sueurs sur ce coin de terre ?J’entends comme des plaintes inarticulées.Vos âmes inquiètes reviennent-elles pleurer sur les cendres glacées de vos vieilles demeures ?Crainte puérile ! les esprits ne voyagent point dans la forêt frigide.Je rencontre un habitant qui transporté du bois sur son traîneau.Il parait surpris de me voir dans la forêt à pareille heure et me souhaite le bonsoir.Bonsoir, ami ! regagne en paix ton chaud foyer et n’aie point peur du pèlerin qui aime à se retremper dans la mère nature.Pour le coup, je suis seul.Quelles délices ! Je respire à pleins poumons l’air saturé d’ozone.Le vent est tombé, et dans le grand silence de la forêt on n’entend que le grincement de la neige dure sous mes talons garnis de pointes de fer et les craquements de quelques branches que l’hiver étreint de son souffle glacé.Le soleil est couché.Une teinte orangée dont l’éclat décroit de moment en moment indique seule son passage dans l’autre hémisphère.A l’Orient le croissant de la lune monte à l’horizon.On est entre chien et loup.Des lueurs indécises se jouent sur la route, dans les broussailles et les massifs, et le son mélodieux d’une cloche lointaine vient mêler sa note à l’hymne de l’infini Les troncs noirs des conifères se font plus noirs tandis que la nuit s’avance.Aux troncs blancs des bouleaux pendent quelques lambeaux d’écorce qu’un vent léger agite encore.J’entends toujours la cloche, elle sonne l’angelus.Alors ma pensée se reporte à nn quart de siècle en arrière et mon oreille croit entendre la cloche natale.La cloche de la vieille église entourée d’un cimetière où sont couchés les miens.Mon œil d’un bond franchit quinze cent lieues.Je la vois d’ici la vieille église que les maisons du village entourent comme un troupeau fidèle.Les bois sombres et les prairies ver- 202 IDEAL ET PHILISTINISME.doyantes du Jura bornent en horizon et mon cœur savoure la tristesse des jours qui ne sont plus.Mais j’arrive au chemin de traverse qui doit me ramener sur la route de la vieille capitale.Sur ma gauche un groupe de maisons dont les cheminées fument.Un grand corps emmitouflé dans un ample manteau s’avance vers moi.C’est une jeune fille à la peau blanche et rose, aux yeux bleus, aux cheveux blonds ¦ c’est une saxonne.Cueille les fleurs de la vie, enfant, cueilles-en les fleurs avant qu’elles se fanent.Les flots du Saint-Laurent coulent sans cesse vers l’Océan où ils se perdent et se confondent.Notre vie est fugitive et nos jours sont comptés.Us s’écoulent sans cesse dans les abîmes sans limites de l’Eternité et nous en hâtons nous-mêmes la marche comme attirés irrésistiblement vers cet aimant qu’on appelle la mort.Enfin je débouche sur la route Sainte-foye, à plus de quatre milles de Québec.Plus de lueur au couchant, mais la route est bonne.Je me laisse aller les bras ballants, écoihant le bruissement du vent dans les branchages à l’orée du bois, regardant les astres s’allumer tour-à-tour sur la route du firmament, me pénétrant de toutes les harmonies d’une belle nuit étoilée.A droite et à gauche quelques fermes clairsemées.De loin mon œil ne peut apercevoir le bas des maisons et les lumières des étages supérieurs semblent suspendues en l’air.Je passe à côté du cimetière Belmont, entouré de hautes murailles, auxquelles les arbres funéraires font comme un sombre diadème.Dans le charnier les cadavres attendent la floraison prochaine pour mêler leur poussière à celle des aïeux, et bientôt dans son mystérieux laboratoire la nature fera de leur substance des parfums et des fleurs.Mais adieu la rêverie, je rentre dans le monde des vivants et ne tarde pas à rencontrer des carrioles bien garnies.Quelques-unes sont occupées par des êtres intelligents et d’autres par des philistins dont je saisis au passage les niais commentaires sur ce promeneur nocturne qui regarde les étoiles.“ Il est fou,” dit le philistin de langue française ; “ he is laughable,” dit le philistin de langue anglaise ; mais vous me demanderez peut-être ce que c’est qu’un philistin.Pour l’étudiant allemand, le philistin, c’est le bour geois obtus et rangé qui ne comprend goutte aux- spé culations de la métaphysique transcendante et blâme les joies de la jeunesse parcequ’il n’est plus jeune.En France Monnier l’a immortalisé sous le nom de Joseph Prudhomme.On l’y désigne aussi—je ne sais pourquoi—sous le nom d'épicier.En Angleterre il fait fleu- rir le ca?it.Le philistin est de tous les temps et de tous les pays.Il sait lire et écrire, ce qui ajoute à sa stupidité naturelle, et ce n’est pas une de nos moindres conquêtes d’avoir ainsi mêlé l’instruction à la bêtise obligatoire.Le philistin est toujours de l’opinion de son journal et ne conçoit pas qu’on puisse avoir d’autre journal ni d’autres opinions.S’il rentre en ville, il trouve mauvais que vous en sortiez, s’il en sort, que vous y rentriez et ne comprend pas qu’on travaille tandisqu’il se promène ou qu’on se promène lorsqu’il travaille.Le philistin est comme les ruminants, il n’éprouve jamais le besoin de contempler la voûte céleste, si ce n’est pour savoir s’il doit prendre son parapluie.Aussi l’homme qui regarde souvent la lune et les étoiles lui est-il suspect.Il flaire là quelque chose qui n’a rien à faire avec le philistinisme.Et puis il se flatte d’être sérieux et une pareille contemplation lui paraît frivole.Il n’est que deux choses dans ce monde qui lui semblent dignes d’admiration, deux choses pour les quelles il professe un véritable fétichisme, l’argent et la statistique.Incapable de comprendre qu’on peut porter haut la tête sans être cousu d’or, il vous accordera une certaine part de sa précieuse estime si vous pouvez lui donner le nombre des minots de patates passés dans le courant de l’année sur la ligne du nord.Dieu l’a créé pour faire voir jusqu’où peuvent aller la niaiserie prétentieuse et solennelle, la curiosité malfaisante, le commentaire, malveillant des actions et des paroles d’autrui.Mais au sentiment du dédain succède celui de la pitié.Pauvre philistin ! je te plains profondément, car j’ai tout ce que tu possèdes ou pourrais l’avoir, si cela en valait la peine, mais tu n’auras jamais mon soleil intérieur ni mes visions radieuses.Jamais pour toi ne s’entr’ouvrira un coin de ce ciel que tu vois sans le comprendre, jamais l’idéal ne viendra échauffer ta pauvre âme pétrifiée de sa flamme vivifiante ; jamais la fantaisie ne déploiera devant toi ses ailes d’or et d’azur, ou ne secouera les perles de ses écrins sur ta tête banale.Pauvre philistin ! fusses-tu millionnaire, tu n’es qu’un déshérité ! Celui-là seul est heureux qui sait se tourner vers les horizons sans limites auxquels Dieu nous convie, les spères étoilées dont il régie la marche sur les routes du ciel, vers les demeures qu’il a destinées à être pour nous autant de stations où, dépouillant petit à petit tout ce qui en nous est grossier, nous nous élèverons dans la hiérarchie des êtres sur une échelle dont les degrés sont des mondes, jusqu’au moment où nous pourrons contempler dans les splendeurs de son omnipotence, dans les rayonnements de son J.AUGER.—Notes et Impressions.203 amour, le foyer de la force et de l’amour suprêmes Eternel et glorieux tourment du cœur de l’homme ' Oui, nous sommes bien et serons toujours le Promé-thée des temps antiques et nous aspirons plus que jamais à dérober le feu céleste.Arrivés au sommet du Caucase, nous demandons à monter encore et le vautour qui nous ronge le cœur, c’est ce besoin irrépressible de contempler face à face l’absolue vérité.Souvent dans mes promenades, je m’arrête ravi pour regarder les astres s’allumer tour à tour dans les profondeurs mystérieuses de l’univers, et je me demande ce qu’il peut y avoir dans ces globes sans nombre qu1 n’ont coûté au Tout-Puissant que ses fiat créateurs-Et je les suis de l’œil dans leurs orbes entrelacés; et le murmure de la brise nocturne répond comme un faible écho aux notes lointaines des célestes cadences, au rhythme harmonieux des millions de soleils répandus comme de la poussière dans l’espace infini.Et mon âme aspire de toutes ses forces à ces lueurs insaisissables, à ces mondes inconnus qu’elle ne saurait atteindre, et elle ne se console de son impuissance que par l’espoir de les connaître un jour.C’est aussi là sans doute que se retrouveront ceux qui se sont aimés ici-bas et qu’ensemble ils s’élanceront dans les espaces stellaires vers l’idéal radieux.Balthasar.aa» NOTES ET IMPBESSÏONS.C’est dans cette charmante histoire espagnole, Militona, que Théophile Gautier a dit : Le bonheur illumine les maisons et leur donne une physionomie que n’ont pas les autres.Les murailles savent sourire et pleurer ; elles s’amusent ou elles s’ennuient ; elles sont revêches ou hospitalières, selon le caractère de l’habitant qui leur sert d’âme.Ne pourrait-on pas ajouter que les maisons et les murs forment les traits de la physionomie, triste ou gaie, des villes, surtout celles qui se sont arrêtées dans leur développement?Notre vieille ville serait de celles-là, et, à cause de cette situation, elle a le privilège de se faire aimer des poètes et des penseurs.Il en est autrement des villes progressives : ici rien qui porte à rêver ; le bruit, le mouvement dans les rues qui s’allongent toujours, empêchent de saisir tout d’abord le caractère des maisons et l’allure des gens qui les habitent.Elles conviennent à l’homme des foules, le moins recueilli, le moins rêveur des passants.Se peut-il que Québec soit à cette période ou une ville oscille entre la vitalité et la décadence?Un étranger, qui connaît bien notre imposant rocher, me disait naguère : “ On est frappé chez vous par un je ne sais quoi de triste, de désolé qui parle sans cesse du temps passé.Chacune de vos rues a des traits qui lui sont propres : elles perpétuent comme une tradition les commencements, les progrès, la maturité, j’allais dire la décadence, de votre vénérable ville.Oh ! j’en ai bien connu de ces rues silencieuses, ondulant sur le roc ; je les ai même recherchées souvent, devenu rêveur à force de les contempler et me prenant irrésistiblement à aimer le passé et les choses vieillies qui en parlent !” Les rues subissent par fois de rapides et mystérieuses transformations : le commerce et l’industrie les délaissent pour porter ailleurs, l’un ses comptoirs, l’autre ses boutiques.Elles deviennent tantôt bruyantes et fréquentées ; tantôt désertes et presque abandonnées.J’ai observé cette dernière transformation dans une rue de saint Roch, la première qui ait reçu sa parure (est-ce bien parure qu’il faut dire ?) de macadam.Elle était devenue tout-à-coup fort animée : c’était là que les militaires, du temps que nous avions de vrais militaires, aimaient à passer ; carrosses et cabriolets s’y sentaient à l’aise, après les cahotements de la rue du Pont.En peu de temps elle devint la rue des maisons soignées, proprettes et bien peintes.Aujourd’hui le silence y règne.Les cavalcades et les beaux équipages, retour du Sault Montmorency, s’éprirent des nouveaux pavés de bois et abandonnèrent cette rue qui avait eu, elle aussi, ses jour?de fête et de bruit.C’est le “ recueillement claustral” qui s’en est emparé, et les maisons, un peu fanées, ont l’air de regretter et de s’ennuyer.Il y a des rues qui n’ont qu’une maison, je veux dire qu’il n’en existe qu’une seule sur laquelle se concentre le regard, Otez cette maison, habitée par quelque excentrique, dont les allures agissent sur les gens superstitieux, et la rue a perdu tout son charme.L’aspect de certaines rues de Saint-Roch était autrefois tout un enseignement et accentuait bien mieux qu’il ne le fait aujourd’hui le caractère de nos classes laborieuses.Il y avait sur chaque alignement de ces rues, des centaines de maisons habitées par leurs propriétaires, gens industrieux qui s’étaient ingéniés à les construire et à les embellir par dégrés.Ces cottages si bien entretenus se touchaient presque tous j et, quand ils se mettaient à vieillir, s’affaissaient sur 204 J.AUGER,—Notes et Impressions.leurs piliers de bois rentrant dans le sol et se prêtaient ainsi un mutuel appui pour ne pas choir tout-à-fait.Ces maisonr-là, disparues dans nos incendies, sont encore douces à mes souvenirs d’enfance.Elles témoignaient de l’honnêteté, de la moralité de leurs habitants, gens de bonne volonté pour le travail.C’était l’épargne qui les avait faites ainsi, élégantes encore dans leur infirmité, toujours si pleines de joie, d’amour et de bonne gaieté française ! C’était devant ces maisons, peintes de toutes les couleurs, sur les perrons à trois marches, en forme de demi-lune, que voisins et voisines s’asseyaient pour jaser.Jaser, ce besoin impérieux de nos compatriotes ! Quand il y avait une noce, les gens de la maison et les invités apportaient leurs sièges et devisaient fort joyeusement vers la brimante, en attendant le bal.C’était alors que la chanteuse en titre de la compagnie disait la complainte qui parle des devoirs et des tribulations de la mariée : Vous n’irez plus au bal, madam’ la mariée ; Vous gard’rcz la maison.Aux bals, aux assemblées, Il ne faut plus penser.Avez-vous bien compris, madam’ la mariée, Ce que vous a dit monsieur le curé ?“Fidèle â votre amant, Faut l’aimer constamment ; Fidèle à votre époux, Faut l’aimer comme vous.” Quand on aura bien saisi le caractère des maisons et la physionomie des rues et des quartiers, il restera encore à explorer les confins, ou, si l’on veut, les abords de la ville, je veux dire la partie qui s’avance insensiblement dans la campagne.Il y là aussi une population à étudier, des types à peindre : la bohème y coudoie le travail de chaque jour ; l’ouvrier y a des goûts mi-champêtres, et le dimanche ou dans les jours de chômage, il s’aventure vers les bois ; sa famille le suit et pendant qu’il s’occupe à guetter de longues heures le trébuchet où viendra se prendre le go glu—excellent chanteur et peu réfractaire à la cage, —la femme prépare le festin autour duquel se placera toute la maisonnée, indifférente aux regards de l’étranger, tant elle mangera de bon appétit ! * ' * * Ceux qui ont lu le roman de M.Joseph Marmette, le Chevalier de Mornac, se souviennent sans doute des strophes que dit le héros en.montant sur le bûcher dressé par les implacables Iroquois pour l’y brûler vif, M.Marmette s’était d’abord adressé à un ami pour qu’il lui composât quelques vers que devait dire l’aventurier, gasconnant en face de la mort.L’ami s’exécuta de son mieux : mais M.Marmette, s’étant ravisé, fit les vers que nous connaissons et n’eut pas tort.On nous saura peut-être gré de donner ici la pièce qui est restée jusqu’à ce jour inédite.LE CHANT DU GUERRIER.Me faut-il chanter la romance De Rodrigue le valeureux, Pleurant sur la déroute immense Des bataillons de ses vieux preux ?Faut-il sortir de ma mémoire Les gais refrains du bon vieux temps, Surtout ceux qui parlent de gloire Et des amours de mon printemps ?Ah ! si je me savais malade, Je ferais sourde de mon cœur Les vers d’une triste ballade Faite pour calmer la douleur.Mais jt suis bien ! la fantaisie M’aura dicté cette chanson Devant ceux dont la frénésie Me fait rôtir comme un poisson Puis il faut que le chef farouche, Dont le corps est bariolé, Puisse déclarer de sa bouche Que mes lèvres n’ont pas tremblé.Sois-en témoin aussi, mon âme ; Dis-moi si tu me vois pâlir Quand le brûlant linceul de flamme Est là prêt à m’ensevelir.* * * Sans transition,—ces notes et impressions n’en exigent guère,—je passe aux moineaux, aux hôtes dont le colonel Rhodes a doté notre vieille ville,—un nid d’aigles, a-t-on dit,—qui, si elle ne produit pas d’aiglons, est couverte de ces oiseaux d’outre-mer piaillant au soleil, à la neige et à la froidure.Leur acclimatation est vite devenue un fait accompli et chacun s’est évertué à leur faire la vie aussi douce que possible.Québec est vraiment la ville hospitalière par excellence : elle donne à ces oiseaux VIL METAL.205 si peu sympathiques pourtant, l’hospitalité nationale.En effet, ils arrivèrent d’Angleterre sous le nom d'Irish sparrows, et un grand nombre de nos compa triotes croient fermement, m’assure-t-on, qu’ils nous sont venus à la suite du consulat de France.Comme les hirondelles, oiseaux sacrés et de bon augure, les moineaux devinrent inviolables et nous voyons maintenant que ce n’est pas à cause du proverbe un peu méprisant que vous savez, tirer sa poudre aux moi-neaux, qu’ils ont conquis ce privilège.Eh bien ! ces oiseaux, trottinant par les rues comme des souris, fouillant le crottin de cheval à plein bec, sont en tram de le perdre ce beau privilège.Ils s’aventurent dans les campagnes et y commettent d’affreux dégâts.On est las de les choyer, de les protéger même en ville.On veut revoir les hirondelles et les oiseaux chanteurs qu’ils ont impitoyablement chassés, en s’installant dans tous les trous de nos murailles et les arbres de nos jardins.Plutôt les chenilles que cette engeance qui n’a ni voix agréable,' ni gai plumage.Bref, je ne m’étonnerai pas d’apprendre que le colonel Rhodes, importateur et protecteur de moineaux, parlant à sa personne comme disent les notaires, a reçu, un de ces quatre matins, une sommation en bonne et due forme, d’avoir, sous le plus court delai, à leur faire repasser l’océan ou les y noyer, ces oiseaux étant nuisible aux biens comme aux personnes de Sa Majesté, Naguère on pouvait chanter au moineau: Nargue l’épervier qui te guette ! Je suis là pour te protéger.En effet, on lisait dans les journaux anglais de cette ville cet avis, gratuitement inséré : “ Les personnes qui apercevront l’épervier, mangeur de moineaux, sont prévenues que des fusils tout chargés sont à leur disposition chez M.-M.X.Y.Z.” Tous gens de la haute-ville, l’épervier, oiseau noble et de haut vol, ne daignant pas manger du moineau dans les faubourgs.On faisait aussi des faits divers à sensation sur l’impitoyable cruauté de cette oiseau de proie.On racontait qu’après s’ètre bien repu de moineaux, ceux qu’il avait égorgés en plus,—le brigand !— étaient accrochés aux épines des buissons pour servir à de futurs festins.Epervier de mon cœur, je me joins à tous ceux qui souffrent des brigandages et de l’impudence des moineaux, pour te crier que les fusils tout chargés ne sont plus pour toi ! J.Auger.VIL METAL ! Il n’y a pas dans l’ordre moral, a-t-on dit, de questions qui trouvent les hommes plus divisés que sur celles qui ont trait à l’argent.Il y a contradiction entre la pratique et la théorie.Cette contradiction se manifeste surtout chez les romanciers et les auteurs dramatiques, lesquels ont soin, après bien des déclamations contre l’argent et les moyens employés pour l’obtenir, d’amener le million avec le dénouement.Mais, entre la doctrine qui condamne la richesse et la pratique qui la recherche et l’honore, où placerions-nous la vérité et la raison ?La question, selon nous, n’est pas difficile a résoudre.Il n’est pas vrai que l’argent soit moralement vil et sa recherche susceptible d’être absolument condamnée.L’argent peut être l’expression de l’indépendance personnelle, de la dignité humaine, de l’honneur, de la vertu.Mais il peut aussi contribuer à l’avilissement des âmes.L’argent est comme le feu, la vapeur, l’électricité : des forces qui peuvent tuer l’homme et le sauver, faire en même temps les choses les plus belles, les plus utiles, les plus terribles et les plus infâmes.S’il y a deux manières de l’acquérir, il y aussi deux manières d’en jouir et de l’estimer.L’une a pour fondement l’exercice des plus hautes facultés du cœur et de l’esprit : l’empire sur soi-même, le triomphe sur ses passions, le sacrifice des bas instincts, la prévoyance, la constance, la dignité, l’idée du devoir, l’amour du prochain, Y altruisme de Littré; la seconde s’appuie sur les tendances les plus viles de l’humaine nature ; a pour mobiles l’égoïsme, la rapacité, la férocité : pour moyens la fraude, la violence, pour fins la corruption et l’usurpation.De ces diverses conduites, il est aisé de distinguer les deux systèmes.Au lieu d’affaiblir et d’étourdir l’esprit des jeunes gens en leur prêchant le mépris de l’or, que personne ne met en pratique, ne serait-il pas plus opportun, plus loyal de leur enseigner, par la parole et l’exemple, à distinguer la bonne et la mauvaise manière de le gagner et de s’en servir?Les hommes forment de par le monde deux ba- % taillons : les uns écrivent sur le seuil de leur porte ces simples mots de Jeanne d’Arc dans sa demeure de Domrémy : Vive labeur ! Les autres inscrivent en lettres d’or, sur le portail de leurs palais, ce défi téméraire au destin, qu’on lit dans le Lung’Arno d’une J belle cité de la Toscane : Alla giornata ! 4 20 6 ANTHROPOLOGIE.—Métis franco-indiens.L’anxieux besoin d’acquérir vite produit un autre mal, une très grave infirmité sociale dont est en proie notre siècle : la manie des places.Dans l’espoir de se libérer au plus vite de l’ennuyeuse obligation de soutenir et d’instruire leurs fils., les familles mettent prématurément fin aux études, satisfaites qu’elles sont de donner aux futurs employés cette demi instruction qui suffit à l’accomplissement de leur facile mandat et qui est fsouvent pire qu’une entière ignorance.Et cependant l’habitude invétérée de courber quotidiennement l’échine devant ses supérieurs, celle de sc venger avec autant de fierté sur ses inférieurs, la nécessité d’attendre son avancement de la faveur arbitraire des chefs ou de la mort d’un collègue plus ancien, l’amère pensée des années inutilement dépensées, de l’indépendance perdue, de l’humiliant vasseîage accepté comme une loi fatale de la vie ; le spectacle de ses contemporains arrivés à la renommée, à la richesse et au bonheur domestique par la voie du travail libre et volontaire; ces épines, et d’autres encore au cœur de l’employé, aigrissent, humilient le caractère de ce malheureux dont on peut dire ce qu’on disait de l’esclave des anciens : “ non pas un homme, mais une chose.” Plutôt que de végéter dans cette sommolente carrière administrative, le jeune homme de Boston ou de New-York endosse le sarrau du squatter et avec un char tiré par deux bœufs, chargé d’une tente et d’une provision de cognées et de charrues, se risque à défricher la prairie et les forêts du Far- West, ayant en face l’alternative de périr en route où de devenir en dix ans le chef riche et vénéré d’une colonie, le fondateur d’une ville nouvelle.Au lieu de cette vieille morale, — se contenter de peu,__une saine et honnête philosophie commande d’enseigner la morale opposée — ne se contenter jamais.Se contenter de peu a engendré l’oisivité contemplative, la bohème, la lazzaronisme, le vagabondage.Ne se contenter jamais a ajouté l'imprimerie à l’écriture, le télégraphe de Morse à celui de Chappe, la machine de Newcomen à celle de Papin, la machine de Watt à celle de Newcomen, le télescope 4’Herschèll à la lunette de Galilée, la lumière électrique au gaz ; a substitué les conquêtes de la pensée à celles des superstitions et des erreurs, la tolérance au fanatisme, le régime de la liberté civile à la théc.cratie et à la tyrannie.L’homme de génie se déshonore alors qu’il administre d’une main infidèle la chose publique, et se prostitue lorsqu’il demande l’aumône en pleurant.Mais'quand il dit au monde : “ Voici ce que je sais faire: que celui qui veut tirer profit et jouir de ces inventions, les acquière, et me donne en échange une existence aisée et indépendante.”—Quand le penseur ou l’artiste tient un pareil langage, un langage d’homme libre à des hommes libres, il s’ennoblit à ses yeux et aux yeux d’autrui.A la vieille formule — vit métal — nous substituons donc celle-ci : Misérable est celui qui ne sait le gagner ce métal, le dépenser utilement, s'en aider pour acquérir ^indépendance personnelle et la dignité du citoyen.* * * ANTHROPOLOGIE Les métis franco-indiens du nord-ouest de l’Amérique.Depuis longtemps la domination française a disparu de l’Amérique du Nord; mais son souvenir dure encore dans les territoires découverts et colonisés par les hardis pionniers du Canada ; on le retrouve dans la langue, le caractère et jusque dans le sang des habitants.Les explorateurs et les trafiquants français furent toujours les amis des Indiens ; leurs intérêts et leur fortune furent souvent identiques, et il y eut de frequentes alliances entre eux.Les métis issus de ces mariages sont disséminés dans les possessions anglaises de l’Amérique du Nord et les Etats de l’Ouest de l’Union; ils ont joué uu rôle de première importance dans la colonisation du Far-West.Le voyageur qui suit la rivière Rouge du Nord jusque dans la province canadienne du Manitoba rencontre une population dont la peau présente une teinte foncée analogue à celle des aborigènes, mais elle s’habille à l’européenne et parle un dialecte français.Tous ces gens-là sont expansifs, d’une très-grande urbanité ; ils ont en partie les instincts de la race indienne, mais si bien mélangés des caractères psychologiques propres à leurs ancêtres blancs qu’il serait difficile de dire quel sang a la prépondérance.Leur histoire commence au XVI le siècle avec celle du Canada ; à cette époque, la mauvaise administration conspirait avec la férocité des sauvages et la rigueur du climat pour en faire un pays malheureux à tous les points de vue.La seule ressource était le commerce des fourrures ; ne se contentant point de leurs échangés avec les tribus fixes, quelques aventuriers remontèrent les rivières du pays sur de misérables canots ; ils partagèrent les dangers des chasseurs ANTHROPOLOGIE.—Métis franco-indiens.207 indigènes et prirent leurs habitudes.Cette vie hide peudante et parfois lucrative convenait parfaitement aux déserteurs, aux gentilshommes ruinés, qui furent les premiers habitants du Canada.La mince langue de terre qui de chaque côté du Saint-Laurent, de Québec à Montréal, constituait la colonie officielle, était trop étroite pour leur activité.La sollicitude du gouvernement métropolitain, le zélé du clergé l’avaient enlacée dans une série de règlements et de dispositions administratives qui ne plaisaient guère aux nouveaux venus.Beaucoup poussèrent leurs périgrinations jusqu’aux immenses forêts du voisinage des grands lacs, fuyant pour ainsi dire devant le vieux monde.On les appela coureurs des bois ; les mesures répressives ne furent rien contre cette émigration et les trafics nouveaux qui en résultèrent : on .dut se borner à les régulariser.De temps en temps, les coureurs des bois venaient échanger leurs fourrures dans les établissements de Montréal et des Trois-Rivières, et souvent dissiper en quelques jours d’orgie les fruits d’une longue et laborieuse campagne.Leurs canots chargés de vivres et de munitions, ils repartaient vers l’ouest.Quelques-uns abandonnaient leurs habits européens ; tatoués comme les Hurons et les Ottavvas, chez lesquels ils étaient toujours bien reçus, ils prenaient leurs habitudes et leurs mœurs, dansaient avec les guerriers, fumaient gravement le calumet dans les conseils de la tribu.Dès 1654, les naturels du saut Sainte-Marie avaient reçu la visite des blancs; en 167 t, on établit une mission à Makinac; en 1686, on bâtit un fort à Détroit ; en 1693 un des membres de l’expédition de La Salle, appelé Michel Ako, épousa solennellement la fille du chef des Kaskaskias.Lorsque plus tard le Canada fut perdu pour la France, un grand nombre de ses habitants s’enfoncèrent vers l’occident ; beaucoup furent employés par la compagnie anglaise du nord-ouest, à laquelle à succédé en 1821 la compagnie de la baie d’Hudson.Inutile de dire que la fidélité conjugale n’était pas la vertu dominante des coureurs de bois.Plus d’un, abandonnant aux soins de la tribu sa femme indienne et ses enfants, contractait ailleurs de nouveaux liens qu’il rompait comme les premiers.Cet état de choses éminenement favorable au développemunt rapide d’une race nouvelle,, s’accommodait mal des exigences de la religion chrétienne.Il y avait une différence bien curieuse entre les rapports des Anglais et ceux des Français avec les natifs.Pour les premiers, l’homme rouge- était un simple obstacle, un ennemi qu’il fallait à tout prix dé- truire ; les Français lui accordaient la considération que l’on doit à un être humain ; ils le traitaient avec une stricte justice ; la vie de sacrifice et d’abnégation de leurs missionnaires leur offrait des exemples constants de dévouement et de charité chrétienne qui ont probablement exercé une salutaire influence.On n’eût pas trouvé peut-être une seule tribu dont les Français n’aient gagné l’amitié ; cette affection s’est conservée longtemps après que leur puissance n’existait plus.Ils avaient aussi des motifs plus intéressés : les Indiens étaient des auxiliaires indispensables pour le commerce des fourrures ; c’était avec leur aide seulement que l’on pouvait s’étendre vers l’ouest et tenir en respect les Anglais et les Hollandais.L’émigration des familles européennes au nord-ouest ne commence qu’au XVIIIe siècle, quand les environs des grands lacs eurent été explorés.Pas un seul peut-être de leurs descendants n’est pur de tout mélange ; la fusion s’est faite lentement, par croisements successifs.Du reste, il n’y a pas de type déterminé ; les conditions et les spécimens varient d’un district cà l’autre.Si la population indienne augmente, la génération suivante se rapprochera des Peaux-Rouges ; si au contraire les blancs deviennent plus nombreux, l’évolution se fait en sens inverse.Dans l’Hlinois, le Missouri, le Michigan oriental, il est très difficile de retrouver chez les métis la plus légère trace de sang indigène.On les appelle bois brûlés dans les provinces anglaises ; c’est la traduction littérale de deux mots empruntés au dialecte chippewa.Le sens de toutes ces dénominations n’est pas fixe ; on appelle souvent métis, ou Français, des Canadiens blancs, des sang-méles, des Indiens de pure race, qui parlent le même patois.Dans le Manitoba, beaucoup portent des noms qui indiquent une descendance anglaise ou écossaise, comme Grey, Grant, Sutherland ; ils sont rangés malgré cela parmi les Français.Les métis habitent exclusivement les Etats américains du Nord-ouest et les possessions britanniques.21691 sont répartis dans le territoire des premiers : on en trouve 8000 cà Détroit; le Wisconsin, le Minnesota, le Da.hoka, etc., en contiennent un grand nombre.Il y en plus de 10000 dans les colonies du Canada, du Nou‘ veau-Brunswick et du Labrador.Rien n’est plus variable que leur situation sociale.Dans le Michigan et le Wisconsin, ils occupent beaucoup de postes de confiance réclamant de l’instruction et une honnêteté absolue.La moitié des métis de Détroit, Green Bay, Mackinac, la Pointe, sont d’honorables citoyens qui ont des établissements fixes et payent l’impôt.Plus à l’ouest, ils sont chasseurs et trappeurs, et mènent une vie semi-nomade.Ail- 208 ANTHROPOLOGIE.—Métis franco-indiens.leurs, les Bois brûlés ont conservé leurs relations avec les tribus indiennes et vivent avec elles.Dans le Michigan et le Lac supérieur, ils sont fermiers, pêcheurs, batelliers sur les lacs, charpentiers, forgerons, cordonniers ; beaucoup travaillent aux scieries mé-cauiques pendant l’été ; ailleurs ils sont interprètes, employés dans les comptoirs de la Baie d’Hudson ; ce sont presque tous des voyageurs sagaces et infatigables.Autrefois la chasse au buffle constituait la principale ressource du plateau du Missouri : malheureusement les métis n’ont pas su la ménager.En juin 1840, il y eut à un rendez-vous annuel à Pembina 1210 voitures et 542 chiens; la battue fut organisée militairement, on choisit 10 capitaines et un président ; le soir on rapporta au camp 1375 langues.Aujourd’hui on ne trouve plus le buffle que dans le colonies de la rivière de Lait, des montagnes boisées, de la baie des Français et de la rivière Marie.Les peaux sont préparées avee une grande habilité ; chaque famille en vend pour sa part de 75 à un cent par an, à raison de 3 à 5 dollers la pièce.Avec la chair coupée par tranches et séchée on prépare le pem-mican, mets salubre et savoureux qui se conserve plusieurs mois.Les métis franco-indiens sont excellemment doués du côté du cœur et de l’esprit : ceux qui vivent presque à l’état sauvage ont des aspirations plus hautes.Malheureusement les circonstances ont été peu favorables pour leur développement : leurs ancêtres blancs étaient des vagabonds sans principes qui ne s’inquiétèrent nullement de l’éducation de leurs enfants : il y a fort peu de temps que l’influence salutaire des femmes civilisées a commencé à se faire sentir parmi eux.Doux, honnêtes par nature, ils ont un sens moral très droit, ne sont ni gourmands, ni égoïstes, ni capables de commettre sciemment une fraude ; ils pratiquent l’hospitalité d’une façon patriarcale.Les métis sont généreux jusqu’à la prodigalité ; ils partagent ce qu’ils ont avec leurs amis ou les étrangers, et se privent au besoin pour leur venir en aide.Ils demandent, d’ailleurs, à leurs voisins sans hésitation et sans honte, franchement, comme ils donnent.Il y a entre eux une espèce de franc-maçonnerie généreuse qui n’est préjudiciable à personne ; le vol est chose inconnue ; leurs cabanes sur la rivière Rouge restent toujours ouvertes même en l’absence des propriétaires.Doués d’une aptitude, remarquable pour saisir les moindres détails d’un paysage et se guider dans une région inconnue, hardis à la guerre, expérimentés à la chasse, ils ne se laissent pas décourager par aucun contretemps et apportent au combat un mélange de fougue sauvage et de valeur disciplinée qui les rend singulièrement redoutables.Grâce à ces qualités et à leur douceur, ils vivent toujours en bons rapports avec les Indiens du voisinage.Malheureusement un defaut sérieux a beaucoup nui à leur amélioration : c’est la légèreté et le manque d’énergie morale.Un métis ne sait ni résister à une tentation ni réfléchir.Malgré sa bonne volonté, il s’acquitte mal de ses devoirs, devient facilement a dupe des gens sans scrupule, se soumet avec la plus grande difficulté à un travail régulier et quotidien • de sorte qu’il n’arrive presque jamais à la richesse ou l’aisance par l’industrie.Les mœurs sont pures, les femmes ont un grand fonds de pudeur naturelle et de modestie, on n’en voit presque jamais arriver de chute en chute à une vie de honte et d’ignominie, la proportion des crimes et des naissances illégitimes est moindre que dans les pays les plus civilisés.Le physique est avantageux : les hommes sont de stature moyenne et bien bâtis.Chez eux, les traits caractéristiques de la race indienne, tels que les joues saillantes et le nez crochu, sont atténués au point de n’être nullement désagréables ; leur teint varie du rouge cuivré au blanc.Les femmes ont la peau plus fine et plus délicate que les Européennes.Les hommes sont rasés et portent de longs cheveux ; ils sont moins forts peut-être que les blancs, mais ils résistent beaucoup mieux aux privations et aux intempéries.On voit souvent les métis parcourir à pied, en dehors de tout chemin battu, dix à douze lieues sur la neige en un jour.Us savent presque tous plusieurs langues : un ou deux dialectes indiens, parfois l’anglais ; tous parlent le français, ou plutôt un patois analogue à celui des classes pauvres du Canada.Les Français le comprennent sans difficulté, mais la réciproque n’est pas vraie ; les Bois-Brulés n’entendent pas le français classique.On trouve chez eux des locutions incorrectes modernes, comme il mouille, pour il pleut, brailler pour pleurer ; des archaïsmes : aller quérir, qu’on prononce aller cri ; moucher quelqu’un, c’est le battre.On dit fraid,drait, selon la prononciation normande pour froid,droit.La prononciation et quelques anglicismes donnent à ce dialecte un caractère un peu grotesque.Les noms propres sont à peu près tous français : c’est Boyer, Riel, Delorme, etc, ; quelques uns même ont conservé des espèces de titres nobiliaires : dans le Manitoba et près des lacs, il y a des Saint-Luc de Repentigny,des Charles de Montigny,&c.(.Extrait de la Revue Scientifique.)
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