La nouvelle relève, 1 mars 1942, Mars
LA NOUVELLE UE LEVE Directeurs : Robert Charbonneau et Paul Beaulieu AUGUSTE VIATTE L'Inde à la veille d’une crise YVES SIMON La guerre dure et* la guerre longue H.A.REINHOLD MARCEL RAYMOND WALLACE FOWLIE Chroniques Les événements internationaux — Le théâtre : L'Echange Les livres : Charles de Gaulle, Le printemps tragique.Les beaux jours viendront, — Notes.A V.\" méro 6 25 cents MARS LA NOUVELLE RELEVE Fondis en 1934 Directeurs : Robert Charbonneau Paul Beaulieu Rédacteur en chef : Claude Hurtubise Sommaire AUGUSTE VIATTE .L'Inde à la veille d'une crise 321 MARCEL RAYMOND.Un maître parmi nous: Gustave Cohen 327 YVES R.SIMON.La philosophie dans la foi, (fin) 336 WALLACE FOWL1E H.A.REINHOLD .Trois sonnets L'éternelle gloire 342 345 CHRONIQUES Les événements internationaux YVES R.SIMON : La guerre dure et la guerre longue.Les livres ANDRE LANGLOIS : Charles de Gaulle par Philippe Barrés — R.D.: Le printemps tragique, par René Benjamin — JEAN DESFORGES : Les beaux jours viendront., par Charles-Henri Beaupray.JEAN RACETTE : Toi, l’homme nouveau, par Ch.Frédéric, S.J.LE BRAQ : Le rayon lointain, par Marcel Maestro.Le théâtre MARCEL RAYMOND : L'Echange de Paul Claudel chez les Compagnons de Saint-Laurent.L'abonnement à 10 numéros : Canada, S 2.00; étranger, $ 2.25.Payable par manda* ou chèque au pair à Montréal, néqociable sans frais.340, avenue Kensington, Westmount, Montréal. LA NOUVELLE RELEVE L’INDE A LA VEILLE D'UNE CRISE (( C’est d’une extrémité de l’Europe qu’il me faut reprendre à revers l’Asie pour y atteindre l'Angleterre.Ce serait l’expédition gigantesque, j’en conviens, mais exécutable du dix-neuvième siècle.Par le même coup la France aurait conquis l’indépendance de l’Occident et la liberté des mers.Alors les Anglais, menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l’atmosphère sera chargée.)) Ainsi s’exprimait Napoléon.Les mêmes fatalités géographiques commandent à Hitler la même stratégie.Par derrière les nuages du Proche-Orient, par derrière le cyclone japonais, on peut entrevoir le même mirage, celui qui, depuis Alexandre, a ébloui les plus grands conquérants.L’Inde est vulnérable.Une marche à travers les déserts, déchaînant sur ses pas les instincts des pillards, n’apparaît pas chose impossible.Plus d’une fois dans l’histoire, les nomades des plateaux ont submergé les riches plaines : ils ne l’oublient pas; aux frontières afghanes, la dissidence couve encore parmi les Afridis; il y a dix ans, une petite guerre entre eux et les Anglais s’est terminée par l’éclipse de leur prophète le fakir d’Ipi, mais on le sait vivant, et guettant sa revanche.Du côté de l’Est, la machine de guerre japonaise s’est terriblement rapprochée.Elle a pénétré, en Birmanie, sur un territoire qui dépendait naguère de Delhi.A Singapour, la flotte niponne tient une clef de l’Océan 322 LA NOUVELLE RELÈVE Indien, et si elle s’y éploie elle peut sectionner ou tout au moins rendre intermittentes les communications de la péninsule.Par le dedans aussi, l'Inde est assez faible.Le «subcontinent )), comme l’appellent les Anglais, comptait trois cent quatre-vingt-huit millions d’âmes au recensement de l’année dernière : masse énorme, mais débile et fluide.Vingt races, quatre ou cinq grandes religions s’y coudoient et s’v haïssent.Une poignée de Britanniques, peu aimés, empêche les fanatismes d’exploser.La majorité les accepte passivement, comme elle acceptait hier le Grand Mogol, comme elle accepterait demain, sans plus de résistance, un maître jaune; elle acquiert peu à peu un minimum d’hvgiène, un minimum d’instruction, mais elle reste généralement illettrée, écrasée par le climat, rongée par les fièvres, usée par les mariages précoces, par le despotisme de la famille, de la caste, par l’antagonisme des sectes ; périodiquement, hindouistes et musulmans s’exténuent, les adorateurs de Vich-nou déchirent les abominables qui mangent de la chair, les croyants de Mahomet abattent quelques infidèles, les Sikhs, les Parsis, les bouddhistes, les animistes des montagnes réclament protection, les « hors-caste », à l’intérieur même de l’hindouisme, exigent l’accès aux temples, et des droits humains.Leurs revendications contradictoires ont fait avorter les projets successifs d'autonomie.Les Anglais en bénéficiaient jadis ; maintenant ils les déplorent sincèrement, mais il serait difficile que leur commisération ne prit pas, chez les moins réfléchis, une forme dédaigneuse ; que, rejetés par les sociétés indigènes, ils n’eussent tendance à se replier sur leur propre société, exclusive et jalouse.Plus le colonisé monte, et plus le manque d’égards, chez l’Européen d’un rang inférieur, lui devient sensible.« I hate those people » : je me rappellerai toujours le rictus du négociant hindou, établi à Londres, qui, sur un paquebot du golfe Persique, me désignait avec ces mots de jeunes sportifs blonds et roses; je n’oublierai pas l’arrogance de ces blancs-becs qui n’eussent pas daigné lui adresser la parole.Nul ne dira suffisamment le mal qu'ont fait certaines attitu- l’inde à la veille d'une crise 323 des : les piqûres d'amour-propre, cuisantes et présentes, font méconnaître des brutalités cent fois pires mais lointaines; et je crois lire entre les lignes que dans cette guerre les répugnances de couleur parmi les coloniaux, ont retardé la mobilisation des Chinois en Malaisie, leur emploi sur le front birman, bref la défense de l’Asie par les Asiatiques eux-mêmes.Il ne s'agit ici que de subalternes.Une vraie culture engendre la sympathie et la compréhension pour celle d’autrui.L’Inde a eu de grands vice-rois, un notamment, lord Irwin, devenu plus tard lord Halifax, qui aurait résolu ses problèmes si leur complexité n’interdisait une solution rapide.Du côté hindou, de nobles âmes comme Gandhi ont transposé le débat sur le plan le plus haut et tâché de réformer leur pays pour lui mériter sa liberté.Qui suit sa politique en détail n’en est pas moins souvent déçu.Périodiquement, il semble qu’un grand élan va tout emporter, et cet élan s’effrite en palabres.Convoqués à une (( table ronde )) pour exprimer leurs vues d’avenir, les dirigeants de l’opinion publique ne s’entendent sur aucun point ; des questions comme la (( représentation communale )) — c’est-à-dire le vote par confessions religieuses — accrochent interminablement la discussion.Sans doute un grand parti, le Congrès, groupe la majorité des nationalistes, et apparemment celle des citoyens, au moins dans ces classes instruites qui ont le droit de vote; il a gouverné un temps sept provinces sur onze, jusqu’à sa retraite volontaire dans l’opposition.Il revendique le « statut de Dominion )) pour une Inde unifiée et démocratique, comprenant, non seulement les territoires de la Couronne, mais les principaux indigènes.A y regarder de près cependant, on y discerne au moins deux tendances assez différentes; celle des mystiques genre Gandhi, qui rêvent d’un retour à l’Inde patriarcale des épopées, d’un monde sans violence où l’homme vivrait de lait et de fruits, se tisserait ses propres vêtements, répudierait le machinisme occidental pour se confiner dans la méditation du Baghavat-Gita ou de l’Evangile revu par Tolstoï ; et celle des politiques, tel le pandit Jawaharlal Nehru, qui sont au contraire des 324 I.A NOUVKI.I.K UK1.KVK « modernes )), teintés de socialisme à l'européenne, et qui veulent changer la face de leur pays pour 1’afTranchir, s’inspirant de Kemal Atatürk, de Sun Yat-Sen, un peu de l’Irlande.Gandhi a souvent été le symbole, Nehru et ses pareils les réalisateurs.Mais, bien qu’ils comptent parmi eux des musulmans, leur idéal unitaire effraie les porte-parole de l’Islam, qui ont eux-mêmes leur congrès présidé par M.Jinnah : ceux-ci redoutent, pour leurs quatre-vingt millions de coreligionnaires, le despotisme d’une majorité hindouiste, de là leur insistance pour garder un électorat séparé, le rêve qu'ils caressent de former un Etat distinct — rêve difficilement réalisable puisqu’en beaucoup d’endroits hindouistes et musulmans s’enchevêtrent —, de là leur intransigeance.L’unitarisme, la démocratie, effraient d’autre part les princes : or ces maharadjahs, ces rajahs, ces nababs font encore la loi sur un cinquième du pays, sept cents souverainetés dont les plus petites ne sont qu’une poussière de villages, dont les plus grandes, Haïderabad, Mysore, le Cachemire, embrassent plusieurs millions de sujets et sont bien gouvernées par des monarques (( éclairés )).La prépondérance hindouiste effraie les parias — eux aussi, soixante ou soixante-dix millions d’âmes —• qui, malgré les efforts de Gandhi, se heurtent à l’inhumanité des olitique et social, certes, pose des problèmes philosophiques, et beaucoup de personnes, même bien- I.A I’lin.OSOFHIE DANS I-A FOI 339 veillantes à la métaphysique thomiste, avaient pu croire qu’un esprit formé aux disciplines scolastiques serait à tout jamais empêché, par ces disciplines mêmes, de comprendre et d’éclairer ce domaine de l’actualité politique et sociale, plus saisissant que jamais de nouveauté en cette époque de grandes révolutions.Enfin la vie religieuse et mystique pose un grand nombre de problèmes qui ne peuvent être résolus que moyennant la mise en œuvre d’instruments philosophiques.Dira-t-on que l’exploration de ces problèmes appartient tout entière à la théologie ?il importe assez peu, de notre présent point de vue, que Maritain ait agi en philosophe ou en théologien quand il a écrit ces études sur la vie mystique qui lui ont valu la reconnaissance de tant de contemplatifs.Donc, vingt ans environ se sont écoulés depuis le moment où nous commencions nos études en philosophie, et ces quelque vingt ans coïncident à peu près avec l’intervalle des deux guerres.Malgré l’angoisse qui n’a jamais cessé de peser sur notre jeunesse, et les difficultés de la vie économique, cette période de l’histoire de la philosophie aura été grande.En ce qui concerne plus particulièrement la philosophie catholique, nous n’hésitons pas à y reconnaître une des périodes les plus fécondes des temps modernes.Dans les épreuves de l’heure présente, il est réconfortant d’observer que pendant ces années de fer et de feu où se forgeait l’instrument des pires catastrophes, la pitié de Dieu a voulu que se forgeassent aussi quelques instruments de lumière grâce auxquels il est permis d’entrevoir, par delà les grandes nuits purifiantes, d’exaltantes possibilités de libération et de réconciliation.Après tout, si les sociétés modernes ont tant souffert des erreurs commises par les philosophes, pourquoi serait-il interdit d’espérer que le rétablissement de certaines vérités philosophiques et la conquête de bien des vérités nouvelles, doivent exercer un jour une action bienfaisante sur la vie des sociétés ?Si la pensée religieuse, au cours des siècles derniers, s’est tant de fois montrée malhabile dans sa résistance aux forces d’erreur, n’était-ce pas en grande partie à cause de la pauvre- 340 LA NOUVELLE RELÈVE té de son outillage philosophique ?Rien n’empêche d’espérer que l’amélioration récemment survenue dans les disciplines rationnelles dont la foi se sert comme d’instruments sera quelque jour mise par Dieu au service de vérités qui dépassent la philosophie.Osons dire qu'il nous a été souvent donné d’observer le parti que les âmes religieuses savent tirer de la vérité philosophique pour le progrès de leur vie intérieure.Ainsi que je le signalais en commençant, il semble que les hommes de notre génération, en parfait accord avec les maîtres qu’ils se sont donnés, aient consacré dès le début de leurs recherches une attention particulière à tout l’ensemble des exigences et des vœux que les croyances surnaturelles font retentir dans les sciences philosophiques.Rien d'étonnanl que les déclarations de M.Gilson sur la notion de philosophie chrétienne aient suscité un intérêt ¦général et passionné : dix ans plus tôt, nous étions déjà, sans en avoir pleinement conscience, des philosophes chrétiens au sens de M.Gilson.1J Lorsque fut inauguré le grand débat sur la philosophie chrétienne (vers 1930), quelques personnes ont craint tout d’abord que la tendance à confondre la connaissance rationnelle et la connaissance de foi (tendance qui avait exercé une menace si redoutable au cours de la crise moderniste) ne réapparût sous une forme nouvelle.Mais ce n’était pas de cela qu’il s’agissait.Contre la tentation de brouiller les ordres et de ne pas distinguer entre l'œuvre de la raison et l’expression de la foi, des assurances suffisantes avaient été acquises au cours des années précédentes.Réduites à l’essentiel, les déclarations de M.Gilson n’étaient qu’un admirable commentaire historique de quelques remarques très simples de saint Thomas.Quand la raison s’élève aux degrés les plus sublimes de son ordre de connaissance, il se produit un écart entre ses possibilités de droit et ses possibilités de fait.En droit rien n’empêche la raison d’établir, (12) Cf.Gilson, L’Esprit de la philosophie médiévale, Ood and the Philosopher. LA PHILOSOPHIE DANS LA KOI 341 par les seules forces de ses lumières naturelles, une théorie entièrement vraie de Dieu comme auteur de la nature, mais toute l’histoire est là pour témoigner qu’en fait la raison ne parvient pas à connaître sans mélange de graves erreurs le Dieu même de la raison à moins qu elle ne soit assistée par la lumière de la foi.Au sommet de la spéculation rationnelle il y a des vérités rationnellement démontrables qui n’ont, en fait, aucune chance d’être correctement démontrées à moins qu’elles n'aient été, antérieurement à la démarche de la raison, l’objet d'un assentiment de foi.Il faut commencer par croire, si nous voulons savoir ce que la raison sait de plus beau.L’extraordinaire retentissement du débat a montré que la signification du problème était profondément ressentie par de nombreux esprits.On s’était trop souvent contenté de dire que l’unité de la vérité garantissait l’accord de la vérité rationnelle et de la vérité révélée, si bien qu’en présence d’une conclusion contraire aux données de la foi, le philosophe devait prendre conscience de son erreur et recommencer son enquête : c’était juste et vrai, mais c était ne rien dire des conditions historiques qui sont celles de l’intelligence humaine.C’était ne considérer l’intelligence que sous l’angle de ses possibilités objectives, sans rien dire des conditions existentielles qui lui sont faites dans ce monde de contingence et dans cet état de nature déchue.Il fallait qu’un historien nous apprît à compléter la considération des possibilités essentielles par celles des possibilités historiques et nous montrât à quel point l'histoire des progrès de l’esprit humain, dans l’ordre philosophique, est liée à l’histoire mystérieuse des rapports surnaturels de l’homme avec Dieu.En prenant une conscience meilleure des conditions réelles d’une vie philosophique établie dans la vérité, en comprenant mieux tout ce que ces conditions réelles ajoutent aux lois objectives de la pensée philosophique, les philosophes chrétiens ont été amenés à adopter, en face des incroyants, une attitude plus claire et plus franche, bien faite pour favoriser la cordialité des relations et la fécon- 342 LA NOUVELLE RELÈVE dite des échanges.En mesurant mieux la portée de la direction que la foi surnaturelle veut exercer sur les démarches de la pensée philosophique, ils ont pris une meilleure conscience de tout ce qui les réunit, sur le plan même de la philosophie, par delà la diversité des systèmes.Enfin et surtout, le philosophe chrétien, ayant mieux compris que la philosophie demande à vivre dans la lumière de la foi, reçoit par là même la meilleure garantie contre les tentations de la double vérité et les risques d’une vie intellectuelle séparée de la vie spirituelle.Oui, elle n’aura pas été sans grandeur, cette période de l’histoire de la philosophie où le labeur de quelques grands esprits a tant fait pour promouvoir l’union de l’intelligence philosophique et de la foi chrétienne.Yves R.Simon TROIS SONNETS MATIN Voici la tasse de lait Dans la chaleur de ma main, Voici le lait du matin Que ta bouche demandait.Nulle larme n apparaît Dans ces yeux, et nul demain Dans ce cœur, et nulle fin Dans ce conte de forfait.Les moites secousses d'air De l’aube si peu vieillie Accompagnent le bol vers Tes doigts et tes lèvres pures.Je marche à travers ta vie Au-delà des blancheurs sûres.LA BÉNÉDICTION il lien B élit t L’homme à la hanche luxée Rompt le cercle de la nuit Et prolonge un divin bruit Dans une étreinte crispée. 344 LA NOUVELLE RELÈVE Jacob voit son partenaire Du dcscrt fondamental Grandir dans le jour fatal Sans l’cchclle de la terre.Il reconnaît l’impatience De Dieu et sa violence Lorsqu’il entend : “fils, un tel Conflit sans cris, sans louanges, C'est l'habitude des anges : Ton nom sera Israël.” CHARLEVILLE Si l'enfant, loin des troupeaux, Accable la charité De l'univers dévasté Et rêve loin des oiseaux, Il n’ignore pas la fête De son âme; il sait le nid De flammes; il veut l'oubli Des principes qu’on rejette.Oh ! la sommaire aventure De la paix qui fut trop sûre ! Rimbaud suscite un cœur, voit Le climat neuf de ses fables Et les arbres noirs sans voix; Les ténèbres pénêtrables.Michel Wallace L’ÉTERNELLE GLOIRE En 1920, l’abbé primat de l’Ordre bénédictin me donna un billet d’admission à la chapelle Sixtine du Vatican.Le pape Benoît XV présidait au trône une messe de requiem solennelle pour les cardinaux défunts.Comme je n’avais pas encore appris à goûter l’attitude "familière” des Italiens dans le sanctuaire, je ne fus pas fortement impressionné par le déploiement extérieur de la cérémonie.Toutefois, une chose m’intrigua beaucoup.Pour l’absolution finale, le Pape revêtit une chape pourpre au lieu de la chape noire ordinaire.Avaient-ils manqué d’ornements noirs, avec tous ces assistants et ces cardinaux aux vêtements d’or, de dentelle, de soie noire et de brocart ?C’était impossible.Comme j’étais un débutant dans le mouvement liturgique de l’époque, je portais un intérêt tout particulier aux détails extérieurs, aux vêtements, aux rubriques, au cérémonial.Quelques semaines plus tard, je me trouvais à Maria Laach, qui n’en était alors qu’à ses débuts et qui traversait l’âge héroïque de sa renaissance liturgico-monastique.On venait d’y assister à la première messe dialoguée dans la crypte de l’extraordinaire monastère roman.C’était l’endroit où s’informer et, Dom Albert Hammenstede étant alors ce qu’il est encore aujourd’hui, une source de renseignements, d’une bonne humeur intarissable et génial dans ses intuitions historiques et sa sobriété théologique, je me risquai à le questionner au sujet de l’attitude peu traditionnelle du Pape.La chape pourpre du Saint-Père me fit voir un nouvel aspect de la vie et de la mort et de l’au-delà.Que 346 LA NOUVELLE RELÈVE Dieu bénisse les maîtres de cérémonie du Vatican, qui refusèrent de suivre la majorité au seizième siècle.Et malheur à nous, qui avons non seulement à supporter la vue de la couleur de la nuit et des ténèbres quand nous chantons : “Que les anges te conduisent en Paradis”, mais qui devons entendre aussi, au milieu des chants paisiblement triomphants de nos messes de requiem, l’explosion de terreur, d'une réelle beauté poétique, mais peu conforme à l’esprit de la liturgie : “Dies irae, dies ilia”.Oui, j’admets que la séquence est belle, que c'est un chef-d’œuvre de la poésie médiévale, un sermon terrifiant en vers, un appel émouvant à l’âme des survivants, et j’admets de plus que l’on y chante la miséricorde du Christ, avec, cependant, une nuance de terreur et de crainte.Quoique, par obéissance filiale, je l’aie lu et chanté depuis de nombreuses années, et quoique je l’aie toujours écouté en m’efforçant sincèrement à la dévotion, j’aimerais que ce chant ne fût pas là, tout comme j’aimerais que nous nous revêtissions de pourpre aux Requiems et aux services funèbres.Tout lecteur “sérieux”, clerc ou laïc, trouvera qu’il est temps de passer à l’article suivant.Pourquoi écouter un autre de ces maniaques de la liturgie et de ces réformateurs improvisés, qui sait exactement où et quand notre Mère l'Eglise fut prise au dépourvu, et comment le véritable esprit se perdit à la fin de l’époque qu’il préfère, que ce soit le Moyen Age ou la Renaissance, ou le temps des Pères et des conciles “vraiment” grands.Je le sais.Je l’ai souvent entendu dire par les membres les plus avertis, les plus modérés et les plus complaisants du clergé.Ils connaissent toutes les réponses et tout va pour le mieux.Pourquoi écouter un petit groupe de mécontents et de critiques ?D’après eux, la situation de l’Eglise n’a jamais été meilleure qu’aujourd'hui.Si je n'écrivais dans une revue respectable, et si je ne traitais pas des choses spirituelles, je répondrais comme les Américains : “O yeah” ?Dès lors, je vous demande d’ètre patients, d'écouter ceci et de juger ensuite.Examinons les documents liturgiques qui traitent de 347 l'éternelle gloire la fin de notre année ecclésiastique et de la fin de la vie : je veux dire la fête de la Toussaint et de la fête des Morts, et le cycle joyeux de l’Avènement du Seigneur, communément appelé le cycle de Noël et de l’Epiphanie, et le sacrement d’extrême-onction, et voyons ce qui est arrivé à ce sacrement dans les derniers siècles.Le mouvement liturgique a changé, dans plus d’un cas, notre manière d’adorer Dieu, soit privément soit en commun.Cet article est un autre appel au clergé et aux fidèles pour qu’ils renoncent, par amour de la vérité et de la réalité, à une façon de penser et d’agir et à une coutume.Pour parler carrément, disons que le sacrement d’extrême-onction est aujourd’hui un enfant que négligent les esprits religieux.Il se promène en haillons et on l’a chassé de la place qui lui revient dans une vie chrétienne réelle et intégrale.Ses six frères réclament la reconnaissance entière de ses droits, héréditaires et constitutionnels, que notre interprétation populaire de la théologie apostolique et notre coutume lui ont fait perdre.Dans certains manuels d’études supérieures, on lui reconnaît encore, en théorie, ses droits et, dans plus d’un séminaire, l’un ou l’autre des professeurs parle encore de l’enseignement traditionnel de la liturgie, des Pères et des grands théologiens : Thomas, Bonaventure, Albert et Suarez.En fait le sacrement a toujours sa place et joue certainement son rôle dans la grande économie des mystères du Christ, grâce à laquelle II continue à vivre pour la rédemption du monde et, plus que cela, pour sa consécration.Aucun observateur honnête ne peut nier que, selon l’opinion qui prévaut dans le clergé et chez les laïcs, l’extrême-onction soit devenu une sorte de soupape de sûreté : si tous les autres moyens viennent à manquer, si quelqu’un tombe sans connaissance à la suite d’un accident, nous pouvons encore espérer que cette huile sainte lui fera quelque bien.Ce qu’est ce bien, vous pouvez le savoir par votre catéchisme, et je ne le répéterai pas ici.Vous le savez sûrement et j’écris cet article pour ajouter certaines choses que le public ignore généralement.D’ordinaire nous glissons 348 LA NOUVELLE RELÈVE sur ce sacrement, parce que les pleurs des témoins et les hoquets du chrétien qui meurt en constituent le chant et la solennité.Nous devrons transformer radicalement notre attitude négative en une attitude toute positive, si nous voulons comprendre à nouveau ce sacrement : l’extrême-onction n’est pas tant un moyen de sûreté, qui agit quand tous les autres ne le peuvent plus, qu’une consécration réelle du chrétien qui meurt.Ce sacrement partage avec la confirmation le privilège unique d’être une institution du Nouveau Testament, une institution purement chrétienne, si l’on peut parler ainsi, qu’aucune pensée, aucun symbole de l’Ancien Testament n’annoncent.Quel est son pouvoir de consécration, quelle est sa signification positive ?Nous le démontrerons en parlant de deux sacrements, qui ont quelque rapport avec l’extrême-onction.Quand nous fûmes baptisés, nous avons été élevés au-dessus de la vie purement naturelle pour être introduits dans la communauté de Dieu.Nous avons commencé à participer à la vie divine.Nous faisions partie de la nouvelle création, par le Christ, le nouvel Adam, Yinitimn aliquod crcaturac.La dernière onction complète cette transformation, ouvrant toutes grandes les portes du ciel et nous préparant à la vision béatifique.Le dernier pas est fait.Avec un dernier rite symbolique, qui achève tous les autres, le monde des signes et des symboles prend fin et la réalité de Dieu, tel qu’en Lui-même, constitue le nouvel horizon de notre vie, vraie et réelle.Par la confirmation, le sacrement de la responsabilité et de la maturité, nous sommes devenus des chrétiens qui ont une fonction dans le Corps du Christ, un rôle sacerdotal.Nous devenions soldats du Royaume.Maintenant, par cette dernière et parfaite onction, nous devenons les héritiers de la couronne elle-même, nous sommes faits rois et nous entrons dans nos royaumes.“Par ce sacrement, nous sommes intimement unis au Christ, car il est administré au fidèle sous le signe de l’onction qui annonce la gloire future”, I.’ÉTKRNEI.LE GLOIRE 349 dit saint Albert le Grand.Et c’est son plus grand disciple, saint Thomas d’Aquin, qui a trouvé pour ce sacrement l’expression magnifique : unctio ad gloriam, l’onction de la gloire, de la vision béatifiquc.Ce double caractère de purification et de consécration est mis en relief de façon magnifique par les paroles que l’évêque prononce le Jeudi saint pour consacrer l’huile sainte.“Que ce remède céleste soit à quiconque en sera oint un secours efficace pour l’esprit et le corps.Que toutes les douleurs, toutes les faiblesses, toutes les maladies de l’esprit et du corps soient conjurées par ce remède, avec lequel Vous avez oint les prêtres, les rois, les prophètes et les martyrs”.Tout est céleste dans ce sacrement, car il montre la gloire et la résurrection.Il nous prépare à prendre place au milieu des saints et à comparaître devant la Face même de Dieu.Le signe extérieur que Dieu a choisi indique tout cela : L'huile sainte, l’image de l’Esprit-Saint.Les catholiques modernes ne manifestent cpie fort peu d’intérêt au caractère symbolique de nos sacrements.Toujours, nos conversations, nos écrits, nos pensées ne portent que sur leurs effets, ignorant complètement un autre aspect, tout aussi important, de ce monde riche et vivant des sacrements.Par exemple, lequel de nos écrivains modernes s’arrête un instant à la signification du pain et du vin dans la sainte eucharistie, si l’on excepte quelques auteurs comme le Père Kramp, s.j., l'Abbé Voilier, o.s.b., et le Père Thorold ?L’huile signifie lumière, élévation, délectation, purification, assouplissement, joie.Nous ne nous faisons qu’une idée abstraite et artificielle des signes simples, et de choses aussi élémentaires que l'huile, l’eau, le vin et le pain.Nous pouvons imaginer pourquoi le Christ a choisi le fruit de la vigne comme symbole de Son Sang vivifiant et saint; essayons maintenant d’imaginer les fonctions du fruit de l’olivier vert-argent.Douce et pénétrante, l’huile rafraîchit et brûle, symbolise la rémission des péchés et le rétablissement de la santé et de l’intégrité.Elle consacre les sens 350 LA NOUVELLE RELÈVE qui ont si souvent failli et qui nous ont trompé.Elle rétablit l’innocence baptismale clans toute son intégrité.Mais, elle fait plus encore.Notre innocence baptismale était celle d’une personne encore inconsciente, dont la foi, la loyauté et le courage n’avaient pas encore été éprouvés.Maintenant, toute notre vie se trouve élevée et consacrée, et participe à la mort triomphale de notre Sauveur.Ainsi, la mort et la maladie qui l’annonce, n’ont plus ce caractère purement négatif.Elles deviennent des éléments essentiels de notre vie dans le Cbrist, dont nous sommes les membres.Le baptême et l'extrême-onction sont reliés comme le commencement et la fin, le symbole et sa réalisation.Notre faiblesse à la dernière heure rappelle la faiblesse de notre enfance.Encore une fois, nous dépendons entièrement de la paternité et de la miséricorde de Dieu.Nous étions sans mérite au moment du baptême ; maintenant que nous devons mourir, nous avons beaucoup de péchés et nous ne pouvons compter que sur bien peu de choses.La grâce librement accordée, le don de Dieu, la participation à sa nature divine, le consortium divinac naturae de saint Pierre, nous inonde comme la première fois : sans mérite de notre part, par la seule générosité du Christ.“Ce sacrement, à moins qu’il ne rencontre un obstacle, nous purifie de tout mal qui pourrait empêcher ou retarder notre entrée dans la gloire.A l’heure de la mort, l’homme a le plus grand besoin d’une telle préparation.Ce sacrement a été institué pour l’heure même de la mort.Ainsi, il devient clair que ce sacrement a été institué en vue de préparer les hommes à la gloire.Rien d’autre n’a été institué pour atteindre cette fin”.Ce sont les mots de Suarez, le grand théologien du dix-septième siècle, l’un des rares théologiens qui se soient soumis à la saine tradition primitive.Quand l’évêque consacre cette huile sainte, il fait allusion • aux prêtres, aux rois, aux martyrs et aux prophètes.Il indique aussi sa vertu positive dans cette invocation : Sit chrisma tuum perfectum, quelle soit votre onction parfaite.Il n’est pas étonnant que le Concile de Trente l’appelle, avec saint Thomas, le sacrement de la perfection ou de la con- i/ÉTERNELLE GI-0IRE 351 sommation.Il apporte la splendeur de la parousie, du triomphe final du Christ, à ce moment du départ de cette vie de lutte, de doute et de faiblesse.On peut donc prétendre à juste titre qu’il est la perfection de toute la vie chrétienne, la “consommation de toute l’œuvre chrétienne de salut”.Si l’innocence encore intacte de l'enfant a quelque beauté et quelque gloire, le courage et la persévérance du guerrier fidèle, consacré dans le Christ, sont certainement glorieux.Quel contraste avec ce que le commun des laïcs et des prêtres savent de ce sacrement ! Quelle réalité spirituelle ! Si nous ne devions obtenir de ce mystère qu’une plus grande force à l’heure de la mort et, peut-être, la santé corporelle, tout prêtre, tout médecin, toute garde-malade pourraient nous dire que de tels effets se produisent rarement.Si l’on néglige ces cas innombrables où le sacrement est administré à des j>ersonnes inconscientes, au moribond sans espoir, nous pouvons à peine remarquer quelque différence d’attitude après que nous avons administré le sacrement, excepté chez ceux qui ressentent un soulagement bien naturel parce qu’ils savent que tout a été fait de ce que l’Eglise pouvait faire.Auprès des effets extraordinaires, des vertus durables de tous les autres sacrements, celui-ci paraît plutôt vide, mais, sitôt qu’on rétablit dans son intégrité l’enseignement de l’ancienne tradition doctrinale : quel sacrement ! Quel réconfort que de savoir que cette forme humaine pitoyable se dirige dans sa dernière agonie vers le triomphe et la royauté avec le Christ, effet psychologique ou non, résultat d’une attitude ferme ou de la simple misère humaine, du courage ou de la peur.Comment se fait-il que les fidèles aient oublié toutes ces grandes vérités ?Comment n’avons-nous plus conscience de toutes ces valeurs sacramentelles, qui s’intégrent si parfaitement à l’économie et à la doctrine des sacrements ?Le Père Joseph Kern, s.j., qui a fait un travail complet sur le sujet en 1907, donne quatre raisons : le rigorisme moral qui pénétra le christianisme après la plus belle époque du Moyen Age, et qui trouva sa plus parfaite expression dans le jansénisme, en est une.Cette vague froide eut les * 352 LA NOUVELLE RELÈVE mêmes effets sur la sainte eucharistie et la pénitence, et il fallut un grand pape comme Pie X pour remettre devant nos yeux la tradition primitive qui est plus généreuse.L’ignorance de la grande tradition théologique, doublée d’un zcle apologétique exagéré pour la défense de la doctrine du purgatoire contre les hérétiques du XVIe siècle, explique aussi cet effacement des valeurs sacramentales.La conception traditionnelle paraissait dépeupler le purgatoire.Toutefois, demande avec raison le Pcre Kern : existe-t-il un dogme qui dise que le salut est impossible si tous ne doivent pas passer par le purgatoire ?Devons-nous croire que les indulgences et les bénédictions instituées par l’Eglise ont plus de puissance qu’un sacrement institué par Notre-Sei-gneur et promulgué par son apôtre Jacques ?Le baptême et la pénitence nous sauvent de la damnation.N’y a-t-il pas un sacrement qui, par sa nature même, nous délivre des peines du purgatoire après la mort ?La doctrine des sacrements de notre Sainte Eglise paraît plus complète et plus juste, et l’honneur et la gloire du Christ comme Sauveur sont plus évidents si nous suivons l’ancienne et plus généreuse tradition.La quatrième raison se trouve dans cette tendance intellectuelle de l’homme moderne, de l’homme du bas Moyen Age et des siècles qui suivirent, à se complaire dans les aspects ténébreux et terrifiants de la religion.C’est l’époque où la piété populaire se change en dévotions “sanglantes” et en démonstration affective.Sur les autels baroques de l’Europe centrale on voit des squelettes faux ou authentiques dans des sarcophages de verre, ainsi que des crânes et des os enveloppés dans la soie et recouverts de pierres précieuses.Le peuple se met à aimer les froides cérémonies funèbres où domine la couleur noire ; une musique dramatique d’opéra exagère cette étrange tendance.Nous en sommes enfin arrivés à la tristesse solennelle des salons funéraires, des nuits de veille, des entrepreneurs à la face blême, et aux solis de violoncelle au moment où les cercueils disparaissent dans les tombes profondes.Tout cela s’accorde bien à d’autres sensations et à d’autres consolations, et prouve que Karl ri l'éternelle gloire 353 Marx n’était pas sans raisons quand il appela une telle religion un opium.Dans la brutale réalité de la mort, les phrases creuses, la gesticulation émotionnelle, l’esthétique mensongère ne sont d’aucun secours.Tout doit être juste et vrai et réel, ou sera inutile.Toutes les prières, tous les rites, tous les mystères dont l’Eglise entoure la mort : le viatique, la dernière onction, l’ultime bénédiction, les fortes et belles prières qui accompagnent l’agonie, les prières qui suivent immédiatement la mort et le Requiem, parlent d’une victoire certaine et chassent la tristesse profane; elles n’ont rien de commun avec la pompe sinistre de nos funérailles modernes.Nous ne pouvons abandonner la mort chrétienne à cette mise en scène qui respire la tristesse, la crainte et la pitié.Il faut la mettre au niveau qui lui convient, montrer qu’elle nous fait participer au triomphe du Christ par le sacrement de l’onction, qu’elle offre le pauvre pécheur à l’Esprit-Saint, afin qu’il devienne roi, prophète et martyr du Christ et qu’il entre dans la Gloire, parce que le Seigneur, dans son ultime miséricorde, nous a guéris, purifiés et élevés jusqu’à son Trône.Mes lecteurs comprennent maintenant que la Toussaint est étroitement unie à la fête des Morts.Il n’v a pas brisure, ni hiatus, ni contraste mélodramatique, à la mode baroque, entre ces deux jours.Ils forment une seule grande fête de la perfection et de la consommation et, à travers leur calme et bienheureuse joie, s’entendent les premiers chants de la dernière saison de notre année spirituelle, et apparaît la vision du Christ en son premier avènement et en sa dernière apparition.La fin de notre vie comme la fin de l’année forme une seule hymne avec la victoire, la perfection et la gloire de la Nouvelle Vie dans le Christ, le Roi victorieux, le Roi de l’Eternelle Gloire.H.-A.Reinhold LA GUERRE LONGUE ET LA GUERRE DURE Comment caractériser la situation psychologique créée par les désastres militaires des dernières semaines ?L’ennemi pouvait espérer le développement du défaitisme.Sa déception aura été complète.La foi dans la victoire est plus ferme aujourd’hui qu elle ne l’était avant Pearl Harbor, la seconde retraite de Libye et Singapour.Mais en même temps nous observons que l’idée d’une guerre longue est aujourd’hui plus répandue et plus solidement établie que jamais.La consolidation de cette idée déjà ancienne est un fait qui n’a rien de sensationnel : nous y voyons un fait de majeure importance.Ainsi, on en prend son parti : cette guerre serait inévitablement destinée à s’étendre sur un nombre indéterminé d’années.On se persuade qu’il faut organiser sa vie en conséquence.Les âmes s’habituent à l’état de guerre, et cette étrange habitude s’accompagne d’un sentiment d’endurance froide où chacun peut trouver une source de réconfort et de satisfaction.Il serait fort puéril de se livrer à des conjectures sur la date de la victoire.Nous restons au contraire dans l’ordre des faits observables en nous demandant quels sont les effets de l'idcc de guerre longue sur la conduite de la guerre.Se résigner à une interminable épreuve : cela peut paraître héroïque.Craignons que des sentiments fort douteux ne s’abritent derrière cette apparence de grandeur.Quand la pensée nous vient qu’il faut se résigner à une longue guerre, songeons-nous à ce qu’un mois de plus dans l’attente de la délivrance signifie pour tant de millions d’innocents * CHRONIQUES 355 vivant sous la domination, des nazis et de leurs collaborateurs ?De temps en temps, les journaux mentionnent que quelques centaines de personnes, en Grèce, meurent de faim chaque jour; de temps en temps, des documents échappés à la censure nous présentent des exemples hallucinants de la souffrance des peuples asservis.Sans aucune information spéciale, sans aucun document secret, rien qu’en sachant ce que tout le monde sait, nous savons que ces images d horreur valent pour des millions de personnes.F.t nous savons aussi que cette horreur persistera, qu'elle grandira en étendue et en intensité, jusqu’au jour de la victoire : c est la seule prédiction que nous puissions faire sans le moindre risque de nous tromper.Comment, dès lors, se résigner à l’idée d’une guerre longue ?Comment se peut-il que nous n’éprouvions pas plutôt une révolté de tous les instants contie tout délai apporté à la victoire libératrice ?La réponse est trop claire : une telle révolte de tous les instants nous paraît chose épuisante.Nous écartons donc les images qui viennent d’Europe et nous retournons à nos affaires : business as usual.Ainsi, le premier effet à redouter d'une résignation trop facile à l’idée d’une guerre longue est l’entretien de cet esprit d’insouciance et de facilite qui a causé tant de défaites.Comprenons que pour en finir avec cet esprit, il faut avant tout savoir le reconnaître sous les masques divers qu’il emprunte.La résignation à la guerre longue est aujourd’hui le plus dangereux de ces masques.Si cette guerre doit durer sept ans comme la guerre de Sept ans, ou trente ans comme la guerre de Trente ans, comment écarterais-je la pensée qu’il faut ménager mes forces de manière à être encore en vie au jour de la reconstruction, et sauver ma fortune afin d’éviter que tout ne disparaisse dans un si grand désastre ?Et c’est le sauve-qui-peut des intérêts égoïstes, annonciateur de la déroute.Pendant la première guerre mondiale, beaucoup de jeunes gens de la Belgique occupée parvenaient, au prix de grands dangers, à gagner la Hollande neutre, et de là la France où ils prenaient service dans l’armée du roi Albert. 356 I.A NOUVELLE RELÈVE Un jour quelques personnes avaient entrepris d inspirer de la honte à un jeune homme parfaitement valide qui ne se montrait nullement enclin à suivre l’exemple de ses héroïques camarades.Il répondit : “Mais quand la guerre sera finie, ne faudra-t-il pas des hommes pour repeupler la Belgique ?’’ Tel est l’état d'esprit que la résignation à la guerre longue risque de répandre : un état d’esprit dominé par l’hypocrite perspective de services à longue échéance qui ne demandent pas d’autres sacrifices que ceux que l’on ne peut pas éviter.Au surplus, la situation militaire actuelle impose à nos esprits une idée toute différente de celle d’une guerre longue : elle impose à nos esprits l’idée d’une lutte de vitesse et d'une guerre dure — d’une guerre qu’il faut rendre tout de suite aussi dure que possible pour l’ennemi, aussi dure qu’il le faudra pour nous-mêmes.Quoi qu’il en soit de la redoutable menace que les victoires japonaises font peser sur le Canada et les Etats-Unis, le Secrétaire Knox a sans doute raison de déclarer que l’Allemagne nazie reste l’ennemi n° 1 : il y a tout lieu de penser qu'au lendemain de la défaite du nazisme, les flottes britanniques et américaines, concentrées dans le Pacifique et grossies des flottes française et italienne enfin libérées assureront rapidement la défaite des impérialistes japonais.Concentrons donc notre attention sur la situation militaire de l’Allemagne.Elle est entièrement dominée par les événements de Russie.Il est sans doute impossible de savoir, concernant la guerre germano-russe, bien des choses que nous aimerions à savoir.11 est par contre relativement aisé de prendre conscience de l’attitude psychologique que nous imposent un certain nombre de faits bien établis et incontestés.1.Il n’est pas douteux que les Nazis, en attaquant la Russie, s’attendaient à une victoire rapide.Ils s’attendaient aussi à un formidable effet de propagande : est-ce que le monde catholique n’allait pas se lever comme un seul homme en faveur de la croisade anti-bolchévique ?Sur ces deux points, leur attente a été déçue.Il ne sera jamais dit que l’Allemagne nazie a remporté une victoire facile sur la Russie soviétique.Quant à l’effet moral, il semble CHRONIQUES 357 qu'il ait été dans l’ensemble nettement défavorable aux Nazis : loin de se laisser duper par une croisade faite sous les auspices d’une croix qui n’est pas celle du Christ, les chrétiens ont plutôt été frappés d’un sentiment d’émulation salutaire.Chrétiens, ferons-nous moins pour nos patries que ces soldats rouges qui meurent si bien pour défendre la leur ?2.A la date où j’écris ces lignes, rien, absolument rien, ne permet d’attribuer à la contre-attaque des armées russes le caractère d’une victoire décisive.D’autre part, il est entièrement certain que les armées nazies ont subi des pertes très élevées.A quoi bon discuter des chiffres incontrôlables ?Ce qui importe, c’est le fait global qu’à la différence des campagnes de France et des Balkans, la campagne de Russie à coûté aux Nazis de nombreux tués, de nombreux blessés, et une dépense énorme de matériel.3.Tl serait téméraire d’affirmer que le charme, naguère irrésistible, de la puissance nazie, a été rompu par les échecs subis en Russie.Par contre on peut affirmer sans crainte d’erreur (pic ces échecs ont créé des conditions favorables à la rupture de ce charme mortel.Tenons-nous-en à ces quelques faits incontestables : comment ne pas voir qu’ils suggèrent impérativement la demande d’une action rapide, l’exploitation sans délai d’une situation qui peut-être ne se représentera pas.Quelques mois de délai, et les centaines de milliers de soldats allemands aujourd'hui occupés à soigner leurs blessures auront rejoint la ligne de feu ; une classe de conscrits aura remplacé les morts; même en l’absence de nouvelles victoires nazies, l’ébranlement moral causé par la résistance et la contre-attaque des Russes s’amortira; et les chances d’une guerre longue seront considérablement accrues.Immédiatement après les données de la guerre en Russie, il faut mentionner la situation des forces de résistance dans les pays conquis ; les nouvelles qui nous parviennent de cet obscur champ de bataille suggèrent aussi la nécessité d’agir vite.On annonçait hier que les guérillas serbes risquaient d’être bientôt réduits à l’impuissance par le man- 358 LA NOUVELLE RELEVE que de munitions (et massacrés jusqu’au dernier, cela va sans dire).Non seulement en Serbie, mais par toute l’Europe conquise, les peuples mènent contre les puissants du jour une lutte dont l’importance peut devenir décisive : craignons que leurs munitions ne s'épuisent.Déprimés par la famine, combien de temps les ouvriers de France et d’Europe auront-ils la force de poursuivre l’oeuvre de sabotage qu’ils accomplissent aujourd’hui avec tant de courage ?combien de temps auront-ils assez d’énergie nerveuse pour surmonter l’épuisante action de la propagande, si aucun exploit, aucune tentative héroïque n’apportent à leurs imaginations harassées la vision du grand craquement annonciateur de la délivrance ?Il serait de notre part fort ridicule de discuter les formes stratégiques d’une action prochaine : fournitures massives d’armements à la Russie, débarquement en Norvège ou en Espagne.Ces questions ne concernent que nos chefs politiques et militaires.Mais gardons-nous de prendre refuge dans notre incompétence et de pratiquer, sous le couvert de la modestie et de l’obéissance, une abstention qui aurait la valeur d'une désertion.Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur des problèmes soumis à la décision de nos chefs.Il nous appartient de créer en nous-mêmes l’attitude d’esprit et de volonté la plus favorable à la conception et à l’exécution des décisions que la situation demande.Personne ne contestera qu’une action rapide, destinée à accomplir l’écrasement de la puissance nazie dans un avenir prochain, ne soit fort désirable ; mais beaucoup se demanderont si elle est possible, et hocheront la tête.Or, qu’avons-nous à considérer, nous, le peuple des nations libres ?Que parmi les obstacles à laj libération prochaine du monde, il y en a au moins un qu’il nous appartient de lever : cet obstacle, c'est notre propre inertie, l’inertie de chacun de nous ; notre manque de passion; notre absence de révolte contre les maux immenses dont souffrent tant de millions d’innocents.Ces maux ne prennent le caractère de fatalités que dans la mesure où nous sommes incapables d’élever, contre la fatalité du mal, la révolte de la justice.Nous n’avons pas CHRONIQUES 359 à faire des hypothèses sur la possibilité d’une action libératrice prochaine : nous avons à rendre cette action possible.Nous la rendrons possible en cultivant en nous la volonté de faire une guerre dure plutôt que la résignation à subir une guerre longue.Que cette expression : une guerre dure n’évoque rien qui ressemble à la haine.Pour résister à la tentation de haïr, il nous suffit, avec la grâce de Dieu, de considérer que les catastrophes du temps présent, violences et trahisons, sont les effets propres d’un soulèvement de haine aux dimensions mondiales.Ce qu’implique cette volonté de foire une guerre dure que nous recommandons, c’est en premier lieu une soif de sacrifice qui se fasse sentir tout au long de nos journées.Il faut que nous apprenions à aimer la pauvreté que nous impose le coût de la guerre, les incommodités résultant de restrictions de plus en plus nombreuses, la suppression de nos plaisirs et de nos loisirs.Ce qu’implique cette volonté de faire une guerre dure, c’est une intolérance farouche à l’égard de tout état d’esprit qui se mettrait en travers de la marche à la délivrance prochaine.La police des Etats et leur justice régleront le cas des étrangers suspects, des espions, des traîtres : cela ne suffit pas.Il faut que les défaitistes, les irrésolus, les coupeurs de cheveux en quatre, les apaiscurs, les sympathisants des sympathisants de l’ennemi, s’aperçoivent que la vie leur devient intenable au milieu des peuples libres : ainsi ils seront mis hors d’état de nuire sans qu’il soit nécessaire de les mettre en prison.Ce qu’implique cette volonté de faire une guerre dure, c’est enfin la disparition de cet esprit légaliste, de ce formalisme juridique, œuvre de pusillanimité et d’hypocrisie, qui a été exploité avec tant de succès par les ennemis du droit.Que ces dispositions prévalent en chacun de nous, et bien des problèmes ressortissant à la compétence de nos chef recevront leur solution : car le souffle des i>euples est créateur de génie.Yves R.Simon CHARLES DE GAULLE Philippe Barrés nous présente le chef des Français Libres en un tableau très sympathique et très vivant.Son livre 1 est une adhésion en même temps qu’une étude assez objective du soldat.Pour beaucoup de Français, de Gaulle incarne la volonté de résistance contre l’ennemi commun, Hitler, par la poursuite de la guerre dans l’Empire et devient de ce fait le symbole de la libération de la patrie.D’aucuns pensent que l’armistice demandé par le maréchal Pétain était justifié parce que la continuation des hostilités aurait résulté en un massacre des populations civiles et l’annihilation de l’armée désemparée.De ces deux positions aussi contradictoires, il appert que ceux qui veulent sincèrement servir la France doivent éviter de dresser les Français les uns contre les autres en accablant un groupe de toutes les fautes politiques et en accordant à l’autre le monopole du patriotisme et de l’héroïsme.La défaite de la France est le résultat d’une longue chaîne d’erreurs commises par la politique maladroitement généreuse du Front Populaire et par l’étroitesse de vue des partis de droite.Cette lutte intestine, en retardant la préparation sérieuse de la guerre, a miné le sens de résistance du peuple aussi efficacement que les activités de la 5e colonne.Les querelles de Français doivent se régler entre Français, et il serait de mauvaise politique de poser toute action qui pousserait le gouvernement de Vichy dans les bras des Allemands.Le mouvement degaulliste établit la nécessité d’une politique de balance qui reconnaît l’aide militaire admirable apporté par les forces françaices libres et qui tend à empêcher l’écrasement complet de la France dont la position actuelle constitue encore une menace pour Hitler.Barrés fait preuve d’un patriotisme éclairé en ne tombant aucunement dans les excès du propangandiste zélé ou du partisan aveuglé.Il sait nous faire grâce du triste spec- (1) Charles de Gaulle, par Philippe Barrée, édité par Les Edition* Variétés, Montréal, 1941. CHRONIQUES 361 tacle des querelles de famille.Au lieu de dresser une pièce de propagande dont la véracité reste toujours douteuse, il laisse parler les faits et les textes qui sont par eux-mêmes très éloquents.La jeunesse de Charles de Gaulle laisse soupçonner les qualités de chef audacieux et les dons de stratégiste novateur.Avec ses soldats de plomb, il organise déjà des batailles savantes.Brillant élève à Saint-Cyr, à sa sortie de l’école il choisit pour servir le régiment commandé par le colonel Pétain pour lequel il a une grande admiration et sous les ordres duquel il fit la guerre de 1914.Valeureux officier, il fut blessé trois fois, et sa conduite sur les champs de bataille lui valut trois citations.Prisonnier en 1916, il ne se soumet pas à son sort et à cinq reprises il tente de s’évader ; malheureusement sa haute taille le fait répérer facilement.De sa longue captivité, il rapporte une série d’observations sur les Allemands qui lui permettront d’apprécier exactement les intentions des vaincus d’hier.Parmi les prisonniers de guerre, il rencontre le futur général Catroux qui devait être relevé de ses fonctions de gouverneur par le gouvernement de Bordeaux parce qu’il refusait de céder l’Indochine.Après l’armistice, il participe à la campagne de Pologne en 1921 sous les ordres du général Weygand.En reconnaissance de ses services la République de Pologne lui décerne la croix de saint Wenceslas.L’expérience des opérations militaires terminée, il fait un stage à l’Ecole de Guerre où déjà il manifeste sa volonté de rompre avec les théories militaires officielles.Quand l’occasion se présente, il applique sa méthode
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