La nouvelle relève, 1 décembre 1943, Décembre
LA AI OU RELÈVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise L’IMMORTALITE DE L’AME par Jacques Maritain • Le christianisme et le monde de demain La Contre-Renaissance Décembre i , O ' Volume III, No 1 MONTRÉAL 1943 LA NOUVELLE RELEVE Fondée en 1934 Directeurs : Robert Charbonneau Claude Hurtubise Sommaire JACQUES MARITAIN C.I.P.L'immortalité de l'âme 1 Le christianisme et le monde de demain 19 AUGUSTE VIATTE .A.SAINT-PIERRE .BERTHELOT BRUNET .La contre-Renaissance L'évolution des études classiques 30 Primaires et doctrinaires ou 23 l'école des dupes (V) 36 CHRONIQUES Jeune poésie JACQUES DUBUC : Recueillement de l'amour — JACQUELINE VEKEMAN : Sur le mauve du ciel — CARMEN ROY : J'ai dormi dans les feuilles mortes — PAUL ROUSSEL : La cathédrale engloutie — PIERRE BEAUDET : Les soirées dans Grenade.La musique HENRI ROVENNAZ : En marge du récital de Rudolf Serkinn.La politique RICHARD PIRQUET : Québec, Moscou, Le Caire, Téhéran.Les livres MARCEL RAYMOND : Notes sur la poésie : L'image impardonnable par Alain Bosquet, Ode à la malédiction par Alain Bosquet, Le château de Grisou par César Moro, Dispersion par Mathilde Monnier.L'abonnement à 10 numéros : Canada, $2.00; étranger, $2.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.HArbour 3924.Décembre 1943, Vol.III — Numéro 1 Le numéro ; 25 cents LA NOUVELLE RELEVE Décembre 1943 Vol.III — Numéro 1 L’IMMORTALITÉ DE L’AME1 I Le paradoxe de la vie humaine Représentons-nous l’être humain, non d'une façon abstraite et générale, mais de la manière la plus concrète possible, et la plus personnelle.Pensons à ce vieil homme que nous avons connu depuis des années, à la campagne, — ce vieux paysan avec son visage ridé, ses yeux clairs qui ont contemplé tant de moissons et tant d’horizons, sa longue habitude de la patience et la souffrance, de la pauvreté, du dur travail.Ou pensons à ce garçon ou à cette fille qui sont de nos parents ou de nos amis, dont nous connaissons bien la vie de chaque jour, et dont le cher regard, la voix douce ou rauque est assez pour réjouir notre cœur.Rappelons-nous — rappelons-nous dans notre cœur — un seul geste de la main, ou le sourire des yeux de l’être que nous aimons.Quels trésors sur la terre, quels chefs-d’œuvre de la science ou de l’art, pourraient payer les trésors de vie, de sentiment, de liberté et de mémoire, dont ce geste ou ce sourire est la fugitive impression ?Alors nous percevons intuitivement, dans un éclair intellectuel plus impérieux que le raisonnement, que rien au monde n’est plus précieux qu’un seul être humain.Je sais combien de difficiles questions surgissent aussitôt pour l’esprit, et je reviendrai plus loin sur ces difficultés, mais pour le moment je veux seulement retenir cette intuition simple et décisive, grâce à laquelle la valeur incomparable de la personne humaine se révèle à nous.Au surplus, saint Thomas d’Aquin nous avertit que la personne est ce qu’il y a de plus noble et de plus parfait dans toute la nature.Rien cependant, rien au monde n’est plus exposé, plus jeté à tout risque, plus gaspillé que l’être humain.Rien n’est dispersé avec moins (1) Texte (le ];i conférence prononcée par M.Marituin, le 11 novembre, sous les auspices de l’ACFAS.Extrait d’un livre.Ve Bergson à T ho nuis Avant et pendant la guerre de 1914, la Revue «L’Action française», nourrit la pensée et le sentiment de plusieurs générations.11 y eut certes un renouveau qui fit oublier la querelle du libéralisme et les polémiques de la « Nouvelle France ».Le cours de lettres se terminait par la rhétorique qui inculquait universellement aux jeunes le goût spécifiquement gaulois de l’éloquence et le tout se couronnait par l’épreuve très sélectionnée du baccalauréat des lettres, après quoi commençait, répartie sur deux années, l’étude des sciences, de la philosophie scolastique et des mathématiques proprement dites.En histoire, on enseignait ni la haine, ni l’amour du conquérant de 1760.On insistait beaucoup sur la fidélité aux ascendances françaises et sur les traités qui devaient fonder et garantir notre survivance.Evidemment, on n’avait pas le droit de sauter à pieds joints le drame de la dispersion des Acadiens, la querelle des subsides et la lutte pour le gouvernement responsable.La conduite de Louis-Hippolyte Lafontaine, allié à Baldwin pour déjouer les buts inavoués de l’Acte d’Union, indiquait pour l'avenir la conduite à suivre en pareilles circonstances.On peut se rappeler aussi que certains gouverneurs anglais conquirent l'estime, parce que les manuels autant que les professeurs les représentaient comme sympathiques aux Canadiens français.D'une façon générale, on enseignait la fidélité aux institutions du pays et je crois que chacun des élèves de cette génération pourrait rendre ce témoignage que de l’enseignement de l’his- 34 LA NOUVELLE RELEVE luire reçue au collège, il ne pourrait tirer ni le moindre germe de révolution, ni le plus léger motif d’abdication ou de défaite.Les méthodes et les programmes ont évolué au cours des vingt dernières années.La lenteur de cette évolution en a peut-être fait oublier la réalité.Il n’en demeure pas moins vrai cjue l’enseignement des sciences reçoit une part beaucoup plus considérable tant au point de vue théorique qu'au point de vue expérimental.Les laboratoires sont mieux pourvus et d’accès communément plus facile.La comptabilité et les mathématiques sont réparties sur plusieurs années du cours.L enseignement de la langue seconde, plus régulier et plus systématique, donne de meilleurs résultats.L’épreuve du baccalauréat est devenue plus rationnelle.Bon nombre d'élèves s’intéressent à la question sociale avant la fin de leurs études et ainsi de suite.Il y a eu un progrès salutaire dans tous les domaines, excepté peut-être dans l’enseignement des humanités proprement dites, dans les éléments du savoir plus directement ordonnés à nourrir l’esprit de l’homme que son corps.Il semble que les beautés des littératures latine et grecque qui enchantaient les anciens, n’émeuvent plus au même degré, ou de la même manière, les écoliers d aujourd'hui.On a l'impression qu’ils ne vibrent plus au même charme des humanités, que les mêmes textes ne comportent plus pour eux la poésie d’autrefois, qu'un sketch dont on aura perdu le souvenir dans vingt ans les émeut bien plus vivement que (( le Cheval de 1 roie » dont la mémoire a traversé plusieurs millénaires.Il est vrai que leur puissance de réceptivité est limitée et que T.S.F.et l’écran comblent pour eux la part laissée libre chez leurs aînés; ou la cause serait-elle que l’enseignement traditionnel au-1 ait rompu sa chaîne à un moment imperceptible et que les anneaux essentiels qu'il en retiendrait encore ne rejoindraient plus la fin et les méthodes initiales ?L’adaptation a peut-être été nécessaire; disons qu’elle l'a été et le sera peut-être davantage à l’avenir, devant suivre, au même rvthme, la rapidité des transformations sociales et économiques dues aux découvertes modernes.Mais il restera toujours (pic la vie supérieure de l'esprit ne pourra se maintenir et les œuvres de paix croître et s’épanouir dans une société dont les élites auront perdu contact avec la beauté antique, n’auront pas senti palpiter le cœur des muses et entendu bruire les abeilles virgiliennes.C’est Georges Duhamel, l’écrivain actuel de la jeunesse et dont les traditions familiales font précisément le thème sous-jacent de son l’évolution des études classiques 35 étincelante chronique des Pasquier, qui, en quelques phrases lapidaires a fait le procès des contempteurs de la tradition : (( Parce qu’elle est sobre de promesses, parce qu’elle parle, non de renverser, mais de maintenir, la tradition enchante rarement les âmes bouillantes, les âmes tendues vers l’avenir.Il faut avoir cruellement vécu pour comprendre que dans l’agitation destructive du monde, conserver, c’est créer.Il est tout à fait possible qu’à certaines heures du monde, la transformation révolutionnaire du spirituel et du temporel paraisse vraiment souhaitable, même à des esprits rassis ; mais quand, saisie de frénésie, la société humaine ne semble ne connaître plus d'autre tradition que celle du désordre, toute énergie saine doit se consacrer au salut de l’équilibre.Nous sommes loin des époques paresseuses où la tradition prend le visage de la routine.Il n’est vraiment pas question de réveiller un monde qui ne sait même plus dormir.Le juste médecin contemplant ce monde malade, pense que la réflexion, le calme et la réserve sont des remèdes illustres.» (Discours de réception à l’Académie; éloge de René Bazin.) A.Saint-Pierre, o.p. PRIMAIRES ET DOCTRINAIRES OU L’ECOLE DES DUPES1 V /lu lieu i/uc chacun devrait continuer du plus secret et plus précieux de ses moyens pour avancer un dessein si louable et si utile à tout le monde, on épouvante ceux qui le peuvent faire.Richelieu.Pour les fous seulement : Un cheval ne cherche point à se faire admirer de scs compagnons.Pascal.Je vous loue, frère patagon, de cette fierté qui est vôtre.Je vous loue d’aimer l’histoire très belle du peuple patagon, votre première richesse.Ce peuple, à coup sûr, est uu grand peuple.Qui l’ignore ?Vos maîtres eux-mêmes ne laissent pas de l’avouer et, d'aventure, ils le proclament.Encore faut-il user de tempérance, et, dans ce bouleversement universel, reconnaître la grandeur des autres.Vous avez de la lecture, et vous savez que tous les peuples sont grands par quelque côté.Cela fait beaucoup de grandeur, et, si je ne puis sans péché me louer comme individu, l’orgueil m'est-il permis par le truchement patriotique ?L’orgueil d’un peuple vaut-il mieux que l’orgueil d un individu ?Parce qu’on a licence de tuer à la guerre, la vanité nationale en est-elle légitimée en tout temps ?On tue pour se défendre, et je crains que certain complexe d'infériorité ne glorifie outre mesure les patries, pour minuscules qu’elles soient.On prend les devants, soit dit sans offenser les Patagons, la Patagonie étant insigne parmi les nations.Un peu maussade, vous dites : « Ai-je le droit de rabaisser mes frères ?» Non, vous ne l’avez.Encore sied-il que vous ne les glorifiez au détriment des autres.Celui qui se croit lésé a furieuse envie de rendre ce qu’il n’a peut-être point reçu.Les susceptibles sont inconséquents et j’ai entendu quelque admirateur d’une collaboration française louer ses compatriotes minoritaires d’avoir résisté à une autre collaboration.(1) Los quatre premières parties île ee texte sont parues dans La Nouvelle Relève, Ile vol., n° 7 (juin), n° 8 (août), n° 9 (septembre), n" 10 (octobre-novembre). PRIMAIRES OU DOCTRINAIRES 37 Je vous vois venir, j'entends déjà vos répliques.Vous m’avez à peine lu que, déjà, vous protestez.Apprenez d’abord que plus que tout m’émeuvent vos misères.Je sais qu’il n’est pas réjouissant d être pa-tagon parmi ceux qui ne sont patagons.Dieu, cpii vous a placés et fait naître parmi dix autres peuples plus puissants, compte vraiment beaucoup sur votre patience, et votre patience se lasse.Je vous comprends.Pourquoi rendre le monde entier responsable de vos maux ?Mes voisins, cher ami, attribuent tous leurs tracas à une conjuration de Juifs, de Francs-Maçons et de sales démocrates.Mes voisins accusent beaucoup d’hommes.Je connais un peu la Maçonnerie dont les tenues sont plus impies que les mascarades des autres, et puériles autant.Que ne le dit-on pourtant ?le jansénisme, le gallicanisme et quelques nigauds de l’apologétique et du journal, avec les réactions cléricales occasionnelles, ont plus fait pour la déchristianisation de la France, par exemple, que les mesures sectaires, dont ils étaient les prétextes, sinon la cause.Le dépit est source de bêtises et de malheurs.Parce que la politique était l’affaire des ignares et des ambitieux, en bien des contrées, celui qui se distinguait se réfugia, il siégea au plafond, comme Lamartine, au plafond de l’histoire nationale et d’une philosophie plus littéraire encore que politique.Voyez la France, où la politique pure, celle qui ne se souciait des tribunes populaires, était nazifiée jusqu’au coton, comme on dit, chez nous.Et sans qu’on s’en aperçut peut-être, et même les Nazis.Ces Français, dont je vous parle souvent, parce que peut-être je goûte encore leurs plus mauvais maîtres, ne recommencez leur erreur.Parce qu’ils n’aimaient pas leurs chefs, démocrates, ils en vinrent, quelques-uns, à haïr l’Anglais, démocrate.(Parce que j'ai l’horreur du Nazi, je n’en vais pas refuser ceux qui veulent faire peau neuve.) Le dépit est mauvais conseiller, et je vous prêche l’entente avec l’Argentin.Il y a plus que le dépit, et j’en sais qui maudissaient la France, lorsqu’elle était puissante, et qui la recherchent abaissée.Autre forme du fameux complexe, dont il vous faut garder en tout.Vous donnez des signes de fatigue, mon cher ami, et, décidément, l’Europe ne vous intéresse pas, et ses querelles.Ce n’est pas mon affaire, dites-vous.Pourquoi, je vous le demande, seul au monde, le Patagon aurait-il droit de se désintéresser du grand problème ?Le feu est à la maison, le Nazi dans le golfe, je veux dire l'estuaire de la Plata (et Voltaire dans la place), les Patagons sont bien malades.Volontiers, comme Louis XVT la veille de la bataille, écrivez-vous dans votre journal : «Rien».Tout de suite, vous répondez : «Je sau- 38 LA NOUVELLE RELÈVE rai bien me défendre.)) Les autres ont dit ça.Les autres ont été mangés.L’Australie aurait voulu défendre son territoire avant celui des autres, l’Australie est encerclée, comme les autres.La campagne du Moyen-Orient est une leçon pour le patriotisme à courte vue, si éloigné que vous vous pensiez de ces batailles, en Patagonie.La Méditerranée, qui a peut-être perdu un peu de son importance (?) reste la jonction entre l'Orient et l’Occident.Il est vrai que vous fûtes habitué aux tronçons de chemin de fer.Puisque le Brésil est en guerre, vous pensez qu’ils s’attaqueront surtout au Brésil.Ami patagon, pour être désintéressé de l’événement, il faut que de ce pas vous déménagiez dans la lune.Si la lune réussit à rester neutre.Vous ne m’entendez pas, vous n’y comprenez goutte.Vous n'êtes à l'aise qu’avec notre maître, le passé.Le passé a du charme, je le confesse : pourquoi n’invoquer point, à son tour, notre maître, le futur ?Le passé a des entraves pour l’imagination, le futur nous laisse libres.Et le présent ?Les affaires du monde se jouent au mode présent.Je voudrais vous faire rejoindre ce présent.Vous n’y êtes pas à l’aise.J’ai lu quelques-uns des historiens patagons : ils ressemblent à Bossuet, lorsque Bossuet gaffait, et leur histoire, qui dira qu’elle est universelle ?Et j’ai lu vos romanciers, vos journalistes.Ils vous présentent comme des paysans.Beau métier, à qui l'histoire serait pernicieuse.Les paysans des époques classiques fuyaient le sergent recruteur, le pays fût-il menacé.11 préférait à la mort du soldat de mourir affamé au bois.Je n'aime pas qu’on aime la mort, pour autant, ni le stoïcisme païen du Nazi.Mais je préfère qu’on mette en joue l’ennemi premier plutôt que le sergent recruteur.Oui, j’ai lu vos écrivains et leurs thèses séparatistes.Ils ne sont pas tendres à l’endroit de l’Argentin.Ma plaisanterie vous paraîtra cruelle, je vous dirai tout de go que, lorsque vous vous séparez, vous vous montrez encore plus singes des autres, l’imitation étant l’un de vos travers.Ce séparatisme s’appelait en Angleterre et aux Etats-Unis l'isolationisme, et, dans cette guerre, n’est-ce point l’isolationisme qui a perdu la première ronde ?On ie sait dans mon pays, qui ne parle plus de ces bêtises.Les plus fols ont compris, lorsqu’on leur remontra qu’une minorité et qui sait qu’elle est une minorité s’avère stupide, si elle ne se veut démocrate, démocrate avec les autres, et dans toutes les conséquences.On est plus sage que chez vous en mon pays.Les jeunes roitç/cs et les éphèbes biens, ces partisans qui tiennent à leurs jeux, ont tôt cessé un flirtage platonique avec le Nazi, qui, justement, supprime les partis.Toujours en retard, mon petit pays n’ajouta PRIMAIRES OU DOCTRINAIRES 39 foi qu’après les autres à la démocratie.Mou pays est lent, il lui fallait donner le temps de souffler.Je ne vous parlerai plus de mon pays, frère patagon, si vous me laissez dire qu’il possède au moins une qualité, et, si elle est négative, fort belle, en notre triste époque, kn dépit de toutes nos Saiut-|c,an-Baptiste, c’est qu'il ne s’est jamais cru d'une race supérieure.Ce qu il fait, c’est qu’il se met en maudit, lorsque l’on parle d’une race qui serait supérieure.Tl est susceptible en diable, et sa xénophobie se traduit par un sacre, toujours le même : ces maudits Anglais ! ces maudits Français.Son orgueil est négatif : alors, orgueilleux, il est en maudit.Pourquoi le lui reprocher, «à ce naïf ?Parlons des vôtres, mon ami, laissons mes frères du Canada, et souffrez que je moque un peu votre traditionnalisme.Si vous êtes traditionnalistes, n’est-ce point l'esprit et l’observation de l’escalier?Vos diatribes sur l’Argentin, par exemple ?Il est des peuples dont le traditionnalisme s’affirme surtout, lorsqu’il soulève fidèlement les vieilles querelles.(Mes frères laurentiens, ô frère patagon, sont de même volontiers en retard si, par fantaisie, ils taquinent une muse un peu farouche.Ils suivent la mode d’hier ou d’avant-hier, celle de Bazin ou de Rostand le père.Pour les agacer, j’use d’un plus vieux style, e en diable, du reste : ils n’ont pas compris mon traditionnalisme, plus innocent pourtant.) Venons tout de suite à votre religion, vos écrivains mêlent avec délices les questions religieuses à la politique temporelle, et l’on dirait que votre amour de la religion se confond avec la haine de vos maîtres.Traditionalisme encore, celui de la haine.Je soupçonne néanmoins le Patagon de ne plus croire beaucoup.Si j’aborde tout de suite ce chapitre, qui ne sera pas long, c’est pour vous glisser à l’oreille cette aménité : en souvenir de Veuillot et du comte de Chambord, Patagons, lointains, et pour vous donner une excuse «à manquer la messe, vous croyez au pieux.Connétable français.Mais chut ! la censure, la vôtre et celle de mon pays, elles sont nombreuses et de partout, les censures sont aux aguets, et Tartufe n’est pas loin.Quittons les sujets religieux, impatient ami : pas avant que je ne vous aie mis en garde.Ne vous imitez pas, si vous persévérez dans l'imitation, ne nous singez : « Maudits Anglais ! Maudits Français ! )> Ne dites pas, à votre tour : « Maudits Argentins ! Maudits espagnols ! » ou je croirai que les peuples religieux ne savent que maudire.Revenons plutôt «à la guerre, à cette drôle de guerre, qui sentait pourtant le brûlé.Le nez patagon discernait-il ces odeurs ?Ou bien.0935 40 LA NOUVKI.I.E RELEVE quiet dans sa quiétude, songeait-il au rôti de porc frais de chez nous ?Ou ce qui en tient lieu, chez vous?\ oyez plutôt, il y a des flammèches sur les bardeaux patagons, le feu y sera bientôt, llanibcra la chaumière, si vous n’y prenez garde.Arrosez, vite arrosez.Encore une fois, vous ne m’entendez pas.« Ces histoires ne me regardent pas, faites-vous, nous nous contentons de nos droits, ceux du premier occupant.» Si vous n’avez que les droits du premier occupant, il ne reste pas grand'chose de la Patagonie.Et l’avez-vous jamais toute occupée ?Jusqu’où s’étendirent jamais vos bourgades ?Je vous parle, en regardant la carte, vous savez.O mentalité européenne, pour ceux qui, de l’Europe se veulent et se croient détachés.J’essaie de vous convertir ô têtu, j’essaie de vous convertir à un réalisme vrai, celui-là.Je voudrais que vous viviez aujourd’hui, et non plus dans l’histoire.Est-il temps opportun ?Certains jours, lorsque je pense à vous, je crois que même la cinquième colonne serait inutile en votre pays patagon.Ailleurs, on disait : « Ils sont déjà convertis, ces haineux.» Pardonnez-moi, si je suis rude, c’est pour votre juste gouverne.J'ai connu d’autres peuples rudes, des paysans qui étaient susceptibles, comme des demoiselles.Leur incrédulité, lorsqu’ils étaient incrédules naissait d’une querelle de banc, à l’église : le curé faisait des passe-droit, et il demandait trop cher.Et, s'ils blâmaient leurs maîtres, assez doux au demeurant, e’est que leurs maîtres, par distraction, avaient, leur avaient manqué d’égards.Je vous l’ai dit, des demoiselles.Le mot de cinquième colonne vous a fait sursauté, ô susceptible : la cinquième colonne est pourtant celle des traîtres inconscients surtout.La sixième (qui l’a inventée ?) est plus inconsciente, qui agit par haineux esprit de contradiction.Et, en Patagonie, peut-être, où l’on dit parfois ce que l’on pense, où l'on ne pense guère ce que l’on dit.Et, vous, ce que vous dites de vos maîtres, le pensez-vous, ami patagon ?Des maîtres qui vous laissent une liberté honnête.Rappelez-vous les anciens, ces nobles seigneurs d’Espagne, et qui vous laissaient quoi ?Avez-vous à vous louer des grandes compagnies, je veux dire des Grandes Compagnies d’Espagne, et qui vous colonisaient ?Qui vous colonisaient pour votre profit ?Lisez la petite histoire de Patagonie, et, lorsque vous vous réclamez des héros de vos révoltes et de vos troubles, songez qu'ils ne se battaient point contre l’Argentine, mais pour la démocratie.Il en fut ainsi chez nous, en 1837.Soyez content d’avoir un maître honteux plutôt qu’un maître cynique.Du reste, si vous rappelez votre 37, je rappellerai le nôtre. PRIMAI K ICS OU I H) ('TU 1 N AI K KS 41 Une expérience nous a suffi, et nous n irons pas croire les nazis cl importation et cpii s’en lavent les mains : les agitateurs s enfuient toujours trop vite, ils ont toujours trop de toupet, avant et après la fuite, le « toupet de Papineau », disons-nous, comme nous disons dans tous nos malheurs : « C’est la faute à Papineau ».Ceux qui ne mettent pas la main à la pâte sont toujours prêts à s en laver les mains.Votre complexe d’infériorité, pourtant, je le préfère au complexe de supériorité, l’allemand : on peut cumuler et être affligé des deux.Ce n’est pas votre cas, par bonheur.Ce complexe fut clcvc, si je puis dire, sous le régime colonial, et c’est pourquoi vous êtes.phalangiste in partibus infidelium.En dépit de cela et de l’amour que vous portez pour les théories étrangères, vous criez trop fort, vous qui ne mangez pas de fromage, lorsqu’on en passe aux Européens qui se battent : vos ancêtres, souffrez que je vous le dise, bien des fois, seraient morts de faim si l’Europe ne vous avait ravitaillés, comme nos pères, qui manquaient de tout, en leur colonie.Le seul point où je vous suis, c’est lorsque, à toute force, vous voulez encore parler patagon.L’assimilation par le langage est une sorte de totalitarisme, en effet.Mais, après tout, vous parlez encore patagon, et il y a plus urgent et il y a d’autres assimilations plus dangereuses qui menacent.Chez nous, par exemple, j’y reviens encore, malgré mon ferme propos, on s’est toujours plaint des « cockney », et on ne parlait jamais des commis-voyageurs parisiens, de droite ou de gauche, les Chambord et les Blum, qui venaient élire domicile.Les Anglais les valaient bien.Votre esprit critique vous perdra, frère patagon.La Erance doit sa défaite à l’esprit critique, et c’est pourquoi, trop logique, on flirte avec la dictature.Et, surtout, que votre esprit critique cesse de songer aux autres.Chez nous, il y a belle lurette que MM.Borden et Dan-durand n’étaient ni Daladier ni Paul Boncour.Sachez que vous êtes heureux : en France, les séparatistes, bretons ou alsaciens, on les appelait crûment des traîtres.Les minorités nous donnent partout la preuve que les minorités sont lésées.En Patagonie, comment veut-on traiter les Juifs et les Francs-Maçons ?Parlez plutôt de vos (dois et de nos institutions.» N’oubliez cependant que la bourse et les opérations financières et un nouveau régime successoral ont bouleversé votre code.Joignez le féminisme, et vos réclamations en paraîtront anachroniques.Pour votre langue, l’industrie et la science s’alimentent à de nouvelles sources, et le patagon classique ne suffit pas toujours.Rappelez-vous ces Saxons qui gardèrent un fonds germanique, les suffixes et les préfixes, et quelques mots : 42 I-A NOUVKl.EE RELÈVE I)our le reste, ils adoptèrent plus ou moins le français.Votre Patagonie, cher Patagon, évolue dangereusement.On n est jamais content.La Syrie, me dit-on, quand la France était reine, désirait 1 Angleterre, et certains Canadiens en appellent aux Etats-Unis.Son président, Roosevelt, dit pourtant que la frontière améi icaine est sur le Rhin.Où était la frontière de Java et de la Grèce ?De même, 1 Australie avait deux fronts.Le premier, l’africain, l'empêchait d être encerclée, et elle a lésiné sur ses troupes.Le risque a été grand.Nous sommes tous solidaires.Ou, si vous demandez une liberté impossible, dans un monde troublé, songez à Blunt, qui, dans un livre fameux, demandait, avant le mariage, même liberté pour les filles que pour les garçons.Je vous laisse, frère patagon, réfléchir sur cet apologue.Ou plutôt, je propose cette autre devinette : chez moi, en 1942, nous payons plus pour 1660 que nous souffrons de 1763, et notre catholicisme se sent encore du jansénisme et de l’effarante exégèse de Bossuet.Il sied d’être solidaire : mais attaché, pas trop.(a suivre) Berthei.ot Brunet JEUNE POÉSIE RECUEILLEMENT DE L’AMOUR t Quand vient baiser mon ombre douce L’éclat d’un jour et que repousse La blanche ardeur d’une tranquille nuit.> Sort regard traversé des brumes de l'amour Consume le silence adorable, et la chair Rutile et plie de ses éclairs trop chauds.Il n’est pins que la joie en cris de joie; plus noirs S’étendent les tapis donnant pour soif leur ombre.La paix de sa présence est comme une bonté Souveraine et sourire au bord d’un cœur fleuri, Et pose sur mon corps le calme des feuillages Puissants et lourds et sûrs.Plongeant dans mon regard cette, douceur unique Un sourire glissait dessus le ciel charnel Dont la bonté se plie aux beautés de mon ciel.La nature buvait à ce sein magnifique.Et les fleurs de la mer retentissent sans bruit Auprès des sombres yeux que murmure la houle Elle respire au ciel et foule De ses multiples pas les marches de la nuit.Que la tranquille odeur de son corps endormi Traverse mon esprit Et que la tiédeur de sa chair lumineuse Réchauffe l’âme heureuse.Jacques Dubuc 44 LA NOUVKLI.K RELEVE SUM LE MAUVE DU CIEL Sur le maure du ciel des essaims sont passés Que la nuit va saisir; Grands oiseaux ténébreux, palpitants et blessés Qui furent mes désirs.Sur la brume du lac une image est parue Qui fut ton cher visage Et que l’onde disperse et que l'ombre atténue Qui flotte sur la plage.Sur mon coeur éperdu un cri a raisonné Avec la fin du jour, C’est le sanglot mortel, tendre et passionné Qui fut ton chant d'amour! Jacqueline Vekeman J’AI DORMI DANS LES FEUILLES MORTES J’ai dormi dans les feuilles mortes.Les cheveux épars et mêlés, Comme un blessé que l’on transporte, Comme un enfant émerveillé Rêvant dans les bras de sa mère, Pourtant, j’avais la face an vent, J’entendais chanter la rivière Et voyager les cormorans.J’ai rêvé dans les feuilles mortes.Des rêves que l’on n’ose pas.Des rêves que la brise emporte Quand le jour est encore IA. JKUNE POÉSIE 45 J’ai pleuré dans les feuilles mortes.Parce que je rêvais encor!.Et, si j’ai pleuré de la sorte, C’est que j’ai vu d’un plein essor Filer mon bonheur éphémère!.Si vite il s’était achevé Avec son souffle de mystère Je rêvais que j’avais rêvé!.Carmen Rot LA CATHÉDHALL KNT.LOUTIK De l’océan impie hurlant son noir cantique.Psalmodiant sans trêve une lourde cantate, La cathédrale au front brumeux d’épileptique Jaillit, l’onde bouillant comme un sang écarlate.Suspendue sur le gouffre où vont comme à des noces Les requins, éperdus aux festins des chairs bleues, Ses rochers qu’a mordu une rouille précoce Sonnent lugubrement, effrayant même Dieu.Il flot le un parfum âcre et piquant d'encensoir Dans la nef où s'embrouille une fresque de maître.La Prière a quitté la crypte au ventre noir Où meurt un feu sacré qu’on ne peut reconnaître.Dans leur niche envahie aux flots tumultueux Les saints tendent les bras, dérisoires noyés.L’orgue frémit encor sous quelque accord pulpeux Qui gicle sur la voûte aux noirs varechs, souillée.Le sourd rugissement montant du sanctuaire Traduit l'horreur profonde et nue du Saint-Autel.La Lampe a vu mourir comme un reflet lunaire Son coeur qu'on avait crû si longtemps immortel! Paul Roussel 46 LA NOUVELLE RELÈVE LES SOIRÉES DANS GRENADE « Mme Lola H.de Munguia.Que, pour bercer, la nuit, éparse et langoureuse Ta longue chevelure aux rebondissements Je m’offre, seul élu et digne célébrant Pour chérir cette aurore ardente et amoureuse.Tu serais l’âme ouverte à toute mélodie Captivante auditrice éternellement sage Et soudain invitant ton œil à l’alchimie Pour enfin recréer cette vivante image, Je te verrais, princesse, étalant à tes doigts Ces beaux saphirs de mer couleur de tes yeux pâles; Joyaux, témoins géants de l’immuable choix T’élisant à mes yeux, la reine insaisissable.Pierre Beaudet LA MUSIQUE EN MARGE DU RECITAL RUDOLF SERKIN Un concert ne vaut guère que par son programme.On ne semble pas toujours s'en rendre compte.On s’imagine qu’il suffit d’annoncer à grands coups de superlatifs le chef d’orchestre ou le soliste sans comprendre qu’il importe relativement peut que ce soit sir Thomas Beccham qui dirige ou Kirsten Flagstad qui chante si les œuvres qu’ils interprètent ne sont (pie de deuxième ou de troisième ordre.Car il faut bien dire, hélas, que la célébrité d’un chef d’orchestre ou d’un exécutant ne garantit d’aucune manière la tenue artistique du programme.N’est-ce pas au fond une impertinence que de demander au public de venir à un concert sans lui dire ce qu’on lui offrira ?C’est en tout cas la marque d’une certaine déficience esthétique : on préfère le contenant au contenu, et, surtout, on place l’artiste au-dessus de l’art. I,A MUSIQUE 47 Il faut redire tout cela parce qu’on a mis bien longtemps à se décider à annoncer le programme du récital Serkin du 1” novembre.Il faut le redire surtout aussi parce que pour des manifestations plus importantes, comme celles des Concerts Symphoniques ou même des Festivals, on semble complètement perdre de vue qu’après tout c’est l’oeuvre qui compte, beaucoup plus que l’artiste.Mais il ne suffît pas d’annoncer un programme.Il faut encore le composer.Là, IUidoIf Serkin ne mérite que des louanges.En grand artiste, il sait qu’un programme est en lui-méme une œuvre d’art, dont l’ordonnance, l’équilibre, et le dynamisme importent autant que dans un drame, une symphonie ou un tableau.Le programme de Serkin était d’un niveau et d’une homogénéité remarquables.Dans une succession presque chronologique, il donnait Mozart, Beethoven, Schumann, Mendelssohn, Ravel et Chopin.Les seuls éléments hétérogènes étaient Mozart et Havel.Est-il pourtant nécessaire de dire que ce n’était pas Mozart qui gênait ?S’il y a, dans un concert, condit esthétique entre Mozart et un autre musicien, c’est bien en général l’autre qui en soufTre.De plus, l’œuvre choisie par Serkin, un peu ténue, n’était pas de taille à déséquilibrer un programme.Les Variations sur an thème de Gluck, qui sont un peu de la musique sur de la musique, et dans lesquelles on ne sent pas toujours la franche spontanéité qui est habituelle au compositeur, constituaient cependant une entrée pleine de charme.Mais le point faible du concert était évidemment Ravel.Il ne s’agit lias ici de passer condamnation sur Ravel, qui a de grandes qualités, ni de le ranger après d’autres comme Mendelssohn ou Chopin.II s’agit simplement de constater que dans l’ambiance romantique du récital Serkin, sa musique détonnait.Les deux compositions jouées, Une Hari/uc sur l'Océan, et Alhorada del Gracioso, d’une conception impressionniste, sensuelle, tout en surface, perdaient nécessairement une grande partie de leur signification au contact de leurs voisines du XIXr siècle.Car c’est bien sous le signe du Romantisme que Serkin avait placé son programme, passant, après Beethoven, aux Douze Eludes Symphoniques de Schumann, au Hondo Capricioso de Mendelssohn, pour arriver à des Etudes et à une Polonaise de Chopin.C’est naturellement Beethoven qui domina la soirée.Non pas Italie nombre.Seule, la Sonate an Clair de Lune était au programme, mais la mélodie douloureuse de son premier mouvement restera, pour la plupart des auditeurs, le sommet artistique du concert.Ce n’est d’ailleurs pas seulement l’esthétique qui émeut chez Beethoven.Il y a toujours un problème dans sa musique.Ce problème cpii, au contraire de Bach, reste toujours sur le plan humain, — et c’est pourquoi une œuvre comme la Missa Solemnis est si peu religieuse, — se dénoue parfois dans la douleur, parfois dans la sérénité, parfois même dans la joie, mais toujours dans la grandeur.Ce problème, il est vain d’essayer de le formuler.Il s’exprime dans la musique, et par la musique, et on sait qu’entre le monde des sons et celui du verbe, il n’v a pas de vraie correspondance; il n’y a que des approximations temporaires et des analogies grossières.Tout ce qu’on peut espérer, en parlant de musique, c’est d’arriver à rappeler de loin, par des images déformées et fugitives, l’état d’âme créé par le 48 I.A NOUVELLE RELEVE compositeur; mais ce n’est jamais «le récréer cet état d’âme lui-même.C’est donc ce problème, toujours présent, cpii donne à la musique de Beethoven son caractère si essentiellement tragique et son accent si profondément humain.C’est dans ce sens — sans méconnaître le danger et les limites des formules de ce genre — qu’on peut dire de la musique de Beethoven qu’elle est subjective, alors que celle de Mozart, par exemple, est objective.Beethoven, qui est un romantisme, bien qu’il domine le Bomantisme de très haut, projette dans ses œuvres l’écho de ses angoisses, de ses luttes, et de ses espoirs.Bien de semblable chez Mozart, qui lui, tout en conservant son originalité foncière et son style propre, semble toujours vouloir s’identifier avec l’objet même de sa composition, qu’il soit humain, comme dans Figaro, religieux comme dans le Laud at e Dominum, ou même purement musical comme dans les symphonies.C’est aussi dans ce sens qu’on peut dire que le subjectivisme de Beethoven est l’un des premiers signes dans la musique de l’individualisme qui marquera le XIXr siècle dans toutes ses manifestations, et (pii en fera, précisément dans le domaine musical, une des périodes les plus brillantes et les plus fécondes de l’histoire.Rudolf Serkin a été à l’école d’Adolf Busch.Il y a appris à s'effacer devant le compositeur, et à descendre jusqu’au plus profond de sa musique pour y rechercher l’essence même de ses intentions.11 a su donc faire ressortir de chaque œuvre ce qu’elle a de meilleur, mais on ne s’étonnera pas que ce soit particulièrement dans la Sonate au Clair de Lune qu’il ait montré ces qualités d’humaine compréhension et d’intense vérité, (pii font de lui, à la suite de son maître, l’un des plus vrais et des plus grands interprètes de Beethoven.Henri Bovennaz LA POLITIQUE QUÉBEC — MOSCOU — LE CAIRE — TEHERAN Les cinq mois qui ont vu les conférences connues sous les noms do ces quatre villes marquent une époque décisive de l’histoire.Un énorme progrès y a été réalisé vers une politique de collaboration internationale et la voie de l’histoire y a été tracée pour des générations à venir.La deuxième et la troisième conférences nous ont valu des documents diplomatiques de la plus haute importance, tandis que la première et la quatrième n’ont presque rien ajouté à notre connaissance des affaires internationales.Malgré cela, on serait tenté d’imaginer que la première et la quatrième réunions des chefs alliés n’auront pas été moins lourdes de conséquences.La diplomatie alliée à marqué un tournant décisif â Québec.A la conférence de Churchill et Roosevelt et de leurs Etats-Majors, les puis- 49 LA I’OI.lTlnUK : QUÊKKC, MOSCOU, I.L CA IKK sances anglo-américaines se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient ni gagner la guerre ni établir un ordre durable dans le monde sans une collaboration avec les deux partenaires de l’Est, la Chine, et surtout, la Hussie soviétique.On pourrait se méprendre sur le sens du fameux discours de Churchill à l’Université Harvard, où il exaltait une entente-cordiale permanente entre les mondes britannique et américain et proposait même le “Basic English” comme langue internationale future.En fait, ce discours apparaît maintenant comme une manœuvre subtile, destinée à voiler à l’opinion publique, le grand événement en préparation.La démission de M.Sumner Welles, Soirs-Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, ne fut probablement qu’une autre manœuvre non moins habile de la part de ce grand tacticien qu’est M.Roosevelt.Il fallait que M.Hull réponde devant le Congrès et le Sénat américains d’un pacte qui constitue un acte révolutionnaire dans la politique extérieure des Etats-Unis.Dans les années qui vont suivre, journalistes et historiens vont essayer de pénétrer le mystère des conférences tenues derrière les hauts murs de l’Ambassade russe à Téhéran et vont analyser les petits fragments d’information qui s’échapperont avec le temps de la bouche des participants.La réunion de Churchill, Roosevelt et Staline prend place parmi les plus dramatiques rencontres historiques : Celle de César, Pompée et Crassus, lorsqu’ils formèrent le triumvirat qui sauva l’unité de l’Empire romain pour des siècles; celle du Pape Léon III avec Attila «pii arrêtait les hordes barbares sur le point de détruire le printemps de la civilisation chrétienne en Italie; ou le Congrès de Vienne, où Mct-ternich et Talleyrand, avec les hommes d’Etats russes, britanniques et prussiens, érigèrent le “Concert Européen” qui devait garantir à l’Europe une longue période de paix.Mais à Téhéran le sort de l’humanité entière était en jeu.Ces trois hommes étaient confrontés avec la plus formidable tâche qui s’est jamais présentée à des hommes d’Etat : Il ne s’agissait pas d’établir l’ordre pour une portion quelconque du monde, mais pour le monde entier (pii, scion la formule de Wendell Willkie, est devenu un et indivisible.Téhéran a déçu ceux (pii en attendaient un programme politique.Il n’en ressortit qu’un fait (pii soit nouveau et signifiant : La formule “reddition sans condition” n’y apparaît pas.Dans le communiqué du Caire, quelques jours auparavant, Churchill, Roosevelt, et Chiang-Kai-Sheck avaient repris celte formule à l’égard du .lapon.La distinction n’est lias trop surprenante : 1) Il est concevable théoriquement d’isoler du reste du monde le Japon; l’Allemagne, étant géographiquement et économiquement le centre de gravité du continent le plus industrialisé et évolué en est inséparable.11 est indispensable à l’Europe qu’il y ait une Allemagne démocratique avec laquelle ses voisins puissent collaborer en paix.2) Tandis qu’une guerre psychologique et politique aurait peu démordant à l’égard du Japon, une grande partie de l'opinion publique en Allemagne sympathise avec la cause des Alliés et résiste à l’idéologie nazie.On aurait peut-être aimé des formules plus claires et directes, cependant l’invitation étendue à « toutes les nations, grandes ou petites. 50 LA NOUVELLE RELEVE dont les peuples sont dédies, d’esprit et de cœur, comme le sont nos peuples, à l’élimination de la tyrannie et de l’esclavage, de l’oppression et de l’intolérance » donnera à l’opposition anti-nazie un but pour lequel elle pourra lutter; elle fait miroiter devant les éléments démocratiques du Heich l’espoir qu’ils puissent un jour être admis de nouveau dans la famille des nations libres.Voici tout le commentaire (pie l’on puisse faire sur la conférence de Téhéran elle-même.Mais la rencontre des chefs suprêmes des pays coalisés, survenant moins d’un mois après la conférence de Moscou, confirme les pactes qiri avaient été conclus à Moscou par les Ministres des Affaires Etrangères.Les cinq documents signés à Moscou forment les documents diplomatiques les plus précis de cette guerre.Leur importance dépasse celle de la Charte de l’Atlantique plus vague et plus générale.Les événements ont évolué rapidement depuis août 1941, alors que le Premier Ministre Churchill et le Président Hoosévelt se sont rencontrés « en haute mer » pour signer la Charte de l’Atlantique.Il est plus clair aujourd’hui qu’il ne l’était à ce moment qu’un ordre mondial durable ne peut être établi que si les grandes puissances prennent entre leurs mains la responsabilité des affaires du monde.La formation et la coordination de centres de pouvoir continentaux est une conséquence de l’abolition des distances par l’aviation.Aucun pays du monde, désormais, n’est assez grand et assez fort pour pouvoir vivre dans un superbe isolement.Le succès indiscutable des récentes conférences diplomatiques constitue la reconnaissance de ce fait par les quatre plus grandes puissances du monde et leur affirmation « qu’une organisation internationale doit être établie » le plus tôt possible.Grandes et petites nations Quel sera l’avenir des petites nations dans une organisation mondiale ?peut-on se demander.Les textes de Moscou, se rapportant au principe de « Végalité souveraine de tous les Etats pacifiques », diffèrent de la Charte de l’Atlantique où il était question de restaurer les «droits souverains».Il parait inévitable que nous corrigions nos notions des droits souverains.La souveraineté n’a jamais été une fiction purement juridique.Elle était fondée, historiquement, sur un raisonnable degré d’indépendance économique, sur le pouvoir d’une nation de se défendre elle-même.Si ces conditions font défaut, comme c’est le cas pour la plupart des nations européennes, une nouvelle conception de la souveraineté nationale s’impose.«Egalité souveraine» est un terme vague, fut probablement voulu comme tel.Mais en choisissant cette expression plutôt que « droits souverains », les signataires auront voulu dire qu’ils pensent à une souveraineté proportionnelle à la puissance matérielle d’un pays.II nous faudra à l’avenir distinguer entre souveraineté culturelle, économique et militaire.Des Etats auront des frontières « élastiques » l’une délimitant le domaine de leur souveraineté nationale et culturelle, l’autre l’unité économique dont ils feront partie; la troisième, le système de défense stratégique dans lequel une nation sera partenaire.A chacune I.A BOUTIQUE : QUEBEC, MOSCOU, I.K CAIRE 51 de ces sphères correspondra mie catégorie différente de souveraineté.I)e telles réformes ne doivent pas être comprises comme une infraction au droit des peuples de se gouverner eux-mêmes; elles doivent plutôt constituer une sauvegarde de l’autonomie culturelle et nationale des petits pays contre la menace des nouveaux pouvoirs continentaux tpii sont en train d’organiser le globe de façon que les guerres n’éclatent plus à propos de querelles de frontières quelque part dans les Balkans ou autour d’un Danzig.Un compromis de proportions globales Une telle réorganisation du monde implique un compromis de dimensions globales entre les trois ou quatre puissances mondiales qui sortiront victorieuses de cette guerre.Les intérêts des partenaires de Moscou, du Caire et de Téhéran n’ont pas été convergents dans le passé, non plus qu’ils ne le sont à présent.Chacun a dû réviser son système de politique étrangère.La Russie soviétique et les Etats-Unis ont formellement renoncé à une politique d’isolement qui, depuis 25 ans au moins, avait ignoré des intérêts politiques en dehors d’une sphère limitée d’intérêts de voisinage.La Grande-Bretagne a renoncé à sa politique séculaire « d’équilibre de pouvoir européen’», en la remplaçant par l’équilibre de pouvoir entre continents, système que la Commission Consultative Européenne à Londres aura inauguré.Pour la Russie, les conférences signifient la reconnaissance diplomatique de son statut de puissance mondiale de premier rang.Les adeptes de la géopolitique avaient reconnu ce fait bien avant les diplomates.Il y a, en effet, peu de points sur lequel les experts de toutes les écoles, notamment l’école britannique de Sir Halford Mackinder, l’école nazie du général Ilausohfer et l’école américaine du professeur Spykman ont été si unanimement d’accord : En géopolitique, le « Heartland of Asia » est la première puissance terrestre.Personne ne se méprendra sur les déclarations de M.Hull insistant devant les assemblées réunies du Congrès et du Sénat, que Moscou signifiait la lin de la politique d’équilibre des pouvoirs et des sphères d’influence.Si peu populaire que ce soit, l’organisation du monde par les grandes puissances suppose que chacune prenne ses responsabilités particulières dans certaines parties du monde.Selon toute apparence, ce compromis s’est fait à Moscou et à Téhéran sur la base de concessions russes pour l’Asie Orientale, de concessions Anglo-Américaines pour l’Europe.Evidemment, la Russie n’étant pas en guerre avec le Japon, et n’ayant pas l’intention de s’attaquer à ce pays avant la défaite de l’Allemagne, l’aspect asiatique ne ressort pas aussi clairement que l’aspect européen.Ainsi le communiqué du Caire n’a pas été lié à celui de Téhéran.Mais auparavant à Moscou, l’Ambassadeur de Chine avait signé la note conjointe des quatre pouvoirs.Indirectement, la Russie ainsi reconnaît la Chine comme la puissance prépondérante en Asie orientale et renonce à «équilibrer», la Chine et le Japon.La nouvelle annoncée juste avant l’ouverture des conversations de Moscou que les Russes se sont retirés 52 LA NOUVELLE RELEVE des provinces de Seng-Kiang, rendant à la souveraineté chinoise des territoires occupés depuis longtemps, peut être interprété comme une preuve de la sincérité russe en cette matière.Le nouveau « concert européen » La politique des démocraties occidentales, jusqu’à récemment, était déterminée par l’idée cpic la Russie soviétique n’avait pas d’intérêts sur les « côtes de l’Europe », si nous voulons employer la formule de Mackinder pour ce que nous avons encore l’habitude d’appeler le continent européen.L’établissement de la Commission Consultative Européenne est la reconnaissance formelle du fait que la Russie sera un partenaire intéressé à la réorganisation de l’Europe.Désormais, après la défaite des armées allemandes, l’Europe vivra dans l’ombre de la Russie.La plus importante décision pratique de Moscou est donc cette Commission Consultative Européenne de Londres « qui devra faire des recommendations conjointes aux gouvernements de la Grande-Bretagne, de la Russie et des Etats-Unis ».Elle se rapproche, dans sa conception, de ce Conseil de l’Europe recommandé par le Premier Ministre Churchill, dans son discours historique du 21 mars, 1943 : « On peut s’imaginer que, sous une institution mondiale incorporant ou représentant les Nations-Unies, et, un jour, toutes les nations, il devrait se former un Conseil de l’Europe et un Conseil de l’Asie.Ce Conseil de l’Europe et le règlement des affaires européennes sera la première tâche politique.Voilà une tûchce effroyable.La plupart des causes qui ont conduit à ces deux guerres mondiales se trouvent en Europe.» Qir’cst-cc (pic les protocoles de Moscou nous révèlent au sujet de « cette tâche effroyable » ’?Nous savons d’abord une affirmation plutôt négative « qu’après la fin des hostilités, ils (les Alliés) n’utiliseront pas leurs forces militaires sur les territoires d’autres Etats, si ce n’est pour les buts envisagés dans cette déclaration et après consultation ».Aucun texte ne définit, où, pour la Russie, les territoires des autres Etats commencent à l’ouest.Les Russes, sans doute, insisteront sur les frontières de 1939.Toutefois aucun engagement ne semble avoir été pris (pii empêcherait les questions de frontières en Europe Orientale d’être réglées par plébiscites et en accord avec les désirs des populations intéressées.Il y a lieu de faire ici une remarque concernant la question polonaise et le monde catholique.Les nationalistes polonais sont, sans doute, dans leur droit de réclamer la restauration intégrale de la Grande Pologne, telle qu’elle avait été formée moins par les traités de paix que par des complètes subséquentes en Russie, en Lithuanie et en Tchécoslovaquie.Mais la question change d’aspect si, comme on en a parfois l’impression, les aspirations polonaises devaient devenir l’objet d’une campagne des catholiques de l’étranger.Notre sympathie particulière à l’égard du passé LES LIVRES : NOTES SUR LA POÉSIE 53 tragique de la nation polonaise et des souffrances sans égales auxquelles elle est soumise à présent, ne devraient pas conduire le inonde catholique à se lancer aveuglement dans une sorte de croisade.Voici quelques faits qu’il faudrait bien prendre en considération avant de s’identifier avec les aspirations polonaises.La Pologne n’est pas un Etat national unifié.1) Suivant les statistiques officielles polonaises (dont l’exactitude était d’ailleurs toujours contestée par les minorités en question) il y avait en Pologne en 1931 : 21,900,000 Polonais, 3,200,000 Ukrainiens, 2,700,000 .Juifs, 1,200,000 Ruthéniens, 990,000 Russes-Blancs, 741,000 Allemands, 139,000 Russes et 879,000 d’autres nationalités.La population de la partie ukrainienne de la Pologne, suivant la même source, ne comprenait que 32,G% de Polonais ».D’après tout ce que l’on sait des affaires polonaises, seuls les Polonais étaient satisfaits de l’état de choses en Pologne.2) Les frontières de la Pologne de 1939 ne sont pas celles qui lui avaient été tracées par la conférence de paix.La ligne Curzon de ce temps correspond plutôt à la ligne de démarcation jusqu’à laquelle les armées russes avaient pénétré en automne 1939.En plus du vaste territoire que les Polonais avaient arraché d’une Russie affaiblie à l’est de la ligne Curzon, ils s’emparèrent en 1920, par coup de main, du territoire de Vilna, l’ancienne capitale de la Lithuanie.Finalement, en septembre 1938, la Pologne profilant de la faiblesse de la Tchécoslovaquie, saisit le territoire de Teschen (Cieszyn).3) La Pologne, depuis le coup d’Etat de Pilsudski en 1920, jusqu’à l’établissement en exil du gouvernement Sikorski, n’a pas été un Etat démocratique.Les minorités nationales ainsi que les partis de gauche y ont été l’objet de persécution.La Pologne, avec l’Italie, a été le premier pays européen qui ait connu l’institution des camps de concentration.Il faut espérer (pie les frontières ethniques en Europe orientale seront tracées suivant le désir des nationalités intéressées.Les hommes d’Etat britanniques (pii avaient pris des engagements solennels à l’égard de la Pologne, se doivent avant tout de trouver un modus qui garantisse une solution juste et en accord avec la Charte de l’Atlantique.Gardons-nous toutefois de proclamer une croisade catholique au sujet d’un problème aussi délicat que celui des frontières polonaises ! En général, les signataires de Moscou se sont bien gardés de se prononcer publiquement sur des solutions de détail.Une exception a été faite au sujet de l’Autriche, où la promesse solennelle de libération est sans doute conçue comme instrument dans la guerre psychologique (pii accélérera l’écroulement intérieur de la « Plus Grande Allemagne ».On peut interpréter ici l'allusion aux voisins de l’Autriche « confrontés avec des problèmes analogues » comme une invite à la formation d’une fédération danubienne comprenant la Tchécoslovaquie, la Hongrie et, peut-être la Yougoslavie.(1) Concise Statistical Year-Book of Poland, September 1939 — June 1941, The Polish Ministry of Information, Londres. 54 LA NOUVKLLE RELÈVE lin ce qui concerne le reste de l’Europe, Moscou et Téhéran laissent le champ libre à notre imagination.On a dit que les Russes sont hostiles à l’idée de fédérations.Il serait étonnant que les Russes soient en faveur de certains plans de fédérations conçues comme un « cordon sanitaire » alla d’isoler l’U.R.S.S.de l’Europe.Mais du moment qu’il est clair que les fédérations n’auront pas un tel but, il n’y a aucune raison que les Russes s’v opposent.Le traité russo-tchécoslovaque signé l’autre jour à Moscou et dont le texte complet n’est pas encore connu, mais qui semble être ouvert à d’autres pays, notamment à la Pologne, nous apportera probablement plus de détails à ce sujet.Toute restauration de l’Europe suppose que ses 3.3 Etats se grouperont en certaines unités économiques et administratives.On verra peut-être en Europe occidentale, entre la Baltique cl la Méditerranée une ou deux fédérations, formant un pont plutôt qu’un mur, entre la Russie soviétique et l’Europe proprement dite; une autre fédération en Europe centrale, autour du Danube moyen qui probablement serait un objet de sollicitude pour les Etats-Unis à cause de ses besoins d’assistance financière; un bloc nordique, lié à la Grande-Bretagne développement qui se dessinait déjà avant la guerre; et à l’ouest, cette grande fédération Latine recommandée par de Gaulle aussi bien que par le Comte Sforza.Des voix françaises ont exprimé leur mécontentement du fait (pie la France ne soit pas représentée à la Commission Consultative Européenne de Londres.Il y a là certainement de quoi faire rélléchir les patriotes français.La France, sans doute, siégerait à cette commission en égale, s’il n’y avait pas eu la capitulation de Vichy.De telles abdications et soumissions dociles à un maître étranger ne passent pas impunément dans l’histoire.De Gaulle aura pu sauver l’honneur de la France, il n’aura récupéré le pouvoir matériel et le prestige politique perdu.Le « Comité National de Libération » toutefois fut reconnu à Moscou —- sans les réserves exprimées lors de la reconnaissance diplomatique par les Etats-Unis et l’Angleterre — comme le représentant légitime de la nation française.La France est admise, sur un plan d’égalité, comme quatrième partenaire au « Comité Consultatif concernant l’Italie » « qui fera des recommendations en vue de la coordination de la politique des Alliés à l’égard de l’Italie ».L’importance de la France pour la pacification de l’Europe est évidente.Aucun ordre européen n’est concevable, sans que la France y tienne son rang.On préférerait pour la France un rôle prédominant dans une puissante fédération latine, comprenant la Belgique, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, au rôle que lui désigne le Général Smuts qui, voudrait que les pays occidentaux de l’Europe joignent le British Commonwealth of Nations.Pourtant, le discours remarquable de Smuts est une contribution appréciable à la discussion de l’après-guerre, et un bloc latin pourra également trouver son avantage en établissant des liens plus étroits avec la Grande-Bretagne.Quel que soit le statut de l’Allemagne, qu’elle soit soumise à une administration internationale ou laissée seule en face de l’héritage de chaos et de destruction (pii sera le fruit de la tentative d’Hitler de dominer le monde, une Europe ainsi étayée n’ofTre lias de possibilités I.KS 1.1 VU ES : NOTES SUR I.A POÉSIE 55 d'agression tant que le « Concert Européen » sera soutenu par les puissances qui ont signé les déclarations de Moscou.C’est sur leur promesse solennelle a qu’ils conféreront et coopéreront ensemble.dans la période de l’après-guerre», promesse inainlenanl formellement contresignée par le Sénat Américain.Le Futur tic la Démocratie eu Europe L’Italie est le premier pays où l’avance des Alliés permet d’appliquer un programme concernant la structure interne de l’Eu- rope.La déclaration de Moscou sur l’Ilalie inspire de l’espoir.Elle est presque la répétition des fameuses Quatre Libertés du Président Hoosevelt, là où les trois signataires proclament «la liberté de parole, du culte religieux, des opinions politiques et de réunion».L’Italie ne représente que le premier cas d’application.M.Hull a souligné en effet à sa conférence de presse que ces principes seront appliquables partout où les Alliés avanceront en Europe, à l’ouest aussi bien qu’à l’est.L’accord idéologique entre les trois puissances n’est pas moins important que leur accord sur la coordination militaire pendant la guerre et la collaboration diplomatique après.Inspiré par l’idée de non-intervention idéologique, cet accord est dirigé de deux côtés.Dans tous les pays qui ont subi le joug du fascisme et du nazisme, des forces existent qui tiendront à perpétuer les moins manifestes des institutions fascistes.La promesse que « toutes les institutions et les organisations créés par le régime fasciste doivent être supprimées », et que « le peuple aura le droit de former des groupements politiques anti-fascistes» assure la restauration complète de la démocratie à des masses qui s’en trouvent frustrées depuis vingt ans en Italie, depuis le renversement des gouvernements conslitutioncls à la suite de l’occupation allemande en d’autres pays.L’Europe de demain ne sera pas un domaine de généraux réactionnaires.Les tactiques alliées en Afrique du Nord et en Italie du Sud peuvent avoir été utiles du point de vue militaire; mais elles ont certainement soulevé de sérieuses inquiétudes dans l’underground européen, où l’on se demande si l’intervention anglo-américaine ne servira qu’à maintenir, sous un forme quelque moins offensive, des régimes autoritaires anachroniques.Lorsque le Maréchal Badoglio, récemment encore, a pu proclamer la lutte contre le communimc une tâche de son gouvernement en Italie du Sud, libéraux et socialistes se sont souvenus que la croisade contre le communisme avait toujours été le prélude à la prise du pouvoir par des éléments fascistes et que, sous ce mot d’ordre, des milliers de démocrates et de libéraux ont été réduits au silence dans des camps de concentration.Or, d’après tous les rapports, les peuples de l’Europe attendent d’être libérés non seulement de la terreur des armées d’occupation allemandes et de la Gestapo, mais des Quisling, Laval, Neditch, Pavlcvitch, Ilaclis, Antonescu et, aussi bien de Badoglio.D’autre part, les éléments de la résistance européenne qui adhèrent à la forme d’Etat soviétique, certes, ne sont pas encouragés non pi lis.« La liberté de parole, du culte religieux, de la presse et de réunion » 7765 56 LA NOUVELLE RELÈVE ne prévalent pas encore dans l’Union soviétique.Les peuples de l’Europe ont combattu pour ces libertés pendant des siècles, et presque tous en ont joui au moins pendant un certain temps.Us sont loin de vouloir y renoncer.Avouons-lc franchement : Les démocraties occidentales ont perdu du prestige aux yeux des peuples de l’Europe.Notre effort de guerre psychologique s’est avéré désastreux sous presque tous les rapports.Le State Department — et parfois le Foreign Office — contribuent plus â anarchiscr l’Europe que le Kremlin.Il n’est que de lire attentivement les premiers messages qui nous sont parvenus de l’Italie libérée, du comte Sforza et de Benedetto Croce pour se rendre compte combien leurs cœurs sont pleins d’amertume et d’angoisse.En nous aliénant de Gaulle et le mouvement démocratique italien nous nous sommes aliéné tous les mouvements de l’underground européen.Le flirt, quoique passager, du State Department avec le prétendant Otto de Habsbourg, a eu pour conséquence d’orienter le mouvement de l’underground autrichien vers Moscou au lieu de l’attirer vers Londres ou Washington — et cela dans un pays où le mouvement ouvrier, dans sa totalité, avait été organisé dans les partis social-démocrate et social-chrétien.Le climat intellectuel et l’état d’esprit des masses européennes demanderait â eux seuls une étude approfondie.Qu’il suffise de constater que cette guerre pour les peuples d’Europe n’est pas une guerre nationale h l’instar de la guerre de 1911.Se surimposant à la guerre nationale, il y a la guerre idéologique, ou comme dans les Balkans, la guerre civile ouverte.Partout les camps des combattants chevauchent les alignements nationaux.La tradition millénaire de l’Europe chrétienne et libérale n’est pas morte.Mais c’est à nous de la soutenir par l’exemple de nos actes et par la voix de notre propagande radiophonique.Il faut que nous convainquions les peuples de l’Europe — en dépit de la propagande nazie â laquelle ils sont quotidiennement assujettis — que notre guerre est pour eux vraiment une guerre de libération.La victoire militaire serait vaine, si nous perdions le combat dont l’âme de l’Europe est l’enjeu.11 n’est pas encore trop tard pour nous de contribuer à la reconstruction intellectuelle et morale de l’Europe.L’accord idéologique des trois pouvoirs dans son expression si éloquente du texte sur la restauration de la démocratie en Italie, le nouveau langage que Téhéran fait entendre aux masses allemandes, nous en fournit le plateforme.Nous ne pouvons lias nous permettre de laisser à d’autres le soin de faire la guerre idéologique.BienAnn Piuqukt LES LIVRES : NOTES SUR LA POÉSIE 57 NOTES SUR LA POÉSIE Qu’à chaquo époque correspondent non seulement une poésie différente mais une notion différente de la poésie, voilà qui est sujet de scandale pour plusieurs qui ne veulent voir dans ces révolutions successives qu’une passagère mode et qui ne comprennent pas qu’on puisse aimer à la fois Villon et Mallarmé.La poésie est d’abord et avant tout un moyen de connaître, un instrument qui va se perfectionnant et qui n’a pas fini de s’achever.Pour pénétrer l’inconnu et approcher l’inconnaissable, il faut de plus en plus des barbares.Quoi de plus démodé que le naturisme ou l’unanimisme ?El je ne parle pas du romanisme ! La poésie a fini de n’êtrc qu’aimable et plaisante, délassement anodin ou passe-temps harmonieux, facile effusion ou divertissement.Elle doit engager l’être tout entier.André Gide a bien raison d’écrire que l’on entre en poésie comme on entre en religion.Jean Wahl dit même que le poète est plus mystique que le mystique, tout en reconnaissant que le mystique est plus saint que le poète.Depuis qu’on a fixé la rime comme critère de poésie, le vers rimé est sujet à caution.C’est par l’horizon nouveau qu’il nous découvre qu’un poète prouve son authenticité.Le temps est venu où la poésie doit sortir des plaquettes de luxe numérotées.Une voix doit s’élever du silence et du chaos, un bras émerger des décombres, une grande lame de fond rejeter en surface, arrachés en profondeur, l’algue merveilleuse ou le monstre.La poésie rend ses comptes.Le poète prend sa place parmi les hommes.11 crie, il pleure pour eux et ils se reconnaissent dans son chant et dans ses plaintes.Même s’il est obscur ou ténébreux, ils doivent comprendre qu’évaluant le chaos ou interrogeant les larves de la nuit, la réponse ne lui arrive que de loin, encore confuse et troublée du mystère auquel le poète l’a arrachée.A ce titre, Aragon nous apparaît bien comme la plus grande voix de notre temps, à la mesure du cataclysme (pii l’a révélé à lui-même.Chez les poètes les plus obscurs, la douleur cl l’angoisse retrouvent les mots les plus simples et les accents les plus humains.La souffrance a décanté l’hermétisme.« La poésie est comme le dernier refuge pur qui me reste, moi qui suis soldat de l’armée américaine et me destine à de bien graves jeux », m’écrivait le jeune poète belge Alain Bosquet, en m’adressant L’Imaqc impardonnable.La poésie n’est pas seulement une vocation; elle est aussi départ et voyage, évasion et élargissement.En route pour les terres nouvelles du rêve et pour l'inconnu ! Il ;/ mira du sud en non épaules, rcjoitjnons-lc pour qu'il nous éblouisse et nous donne le monde à retrouver.C’est là-bas que la terre est chaleureuse (1) L’imatje impardonnable par Alain Bosquet.New-York.Collection Refuge.lf)4:t.— Ode à la malédiction par Alain Bosquet.New-York.Hémisphères.No.1.Eté 1943.— Le Château de Grisou par César Moro.Mexico.Editions Tigrondinc.1943.— Dispersion par Mathilde Monnier.New-York.Editions de la Maison Française.1943. 58 I.A NOUVKU.K RKI.KVK Partir, c’est par ce mot (|uc k* poète nous entraîne et nous nous attendons bien à visiter avec lui des pays étrangers comme ceux dont rêvaient Baudelaire, mais c’est au corps féminin que Bosquet d’abord s’arrête, ce corps féminin qui troublait déjà Villon et dont il se fait le chantre inépuisable et ébloui, trouvant pour célébrer l’amour physique et le mystère du couple des accents nouveaux : Je suis en toi, je suis tun corps qui se prolonge Je suis si bien perdu parmi Ion sang, ! avec ma noix, mon visage peureux l et ma pâle pensée sur le point de se rompre.^ Et certes le poète, tout épris qu’il soit, comprend les scrupules hautains de la Jeune Parque : Mais nort, je suis l'injure de ton corps.11 veut bien aussi qirc la possession soit un abandon amolissant : Ainsi, très féminin je vais à ta recherche, El la poésie l’emporte, fait éclater le vocabulaire charnel : connaîtrons-nous la vieille indépendance avec son chrysanthème et sa cigogne bleue dans le grand soir inoffensif comme un sourire ?Alain Bosquet est un poète d’une grande force.Son chant est au- V thentique; il naît au plus profond de l’être, dans les replis de l’in-
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